samedi 31 décembre 2005

De la supplique à Benoît XVI au Centre Saint-Paul - Entretien avec l'abbé Guillaume de Tanoüarn


Présent - samedi 31 décembre 2005
Propos recueillis par Jeanne Smits et Olivier Figueras
 

Ordonné prêtre par Mgr Lefebvre, l’abbé Guillaume de Tanoüarn, sorti de la Fraternité Saint-Pie X, a créé à Paris le Centre culturel Saint-Paul (12, rue Saint-Joseph, Paris 2e – 01 40 26 41 78). Il vient d’adresser une supplique au Saint-Père pour la défense de la liturgie traditionnelle. Cette question des relations entre Rome et la Tradition nous a déjà conduits à interroger Mgr Fellay (Présent du 5 novembre 2005), et le cardinal Medina (Présent des 19 et 22 novembre 2005).
— Vous avez adressé, à l’occasion de votre journée réussie du 20 novembre, une supplique à Benoît XVI. Quel en est le sens ?
— J’adresse cette supplique à Benoît XVI en réponse à l’impatience, plus ou moins déguisée, souvent non déguisée, d’un certain nombre de catholiques qui trouvent que le Pape ne va pas assez vite dans le sens d’un retour de la Tradition. Je crois que Benoît XVI, contrairement à ce qu’on a dit au moment de son avènement, n’est pas seulement un pape spirituel, contemplatif, mais qu’il est aussi, et ses antécédents le montrent bien, un pape politique. J’ai voulu donc montrer à travers cette supplique que Benoît XVI ne pouvait pas ne pas faire ce qu’il avait si largement et si audacieusement écrit en tant que cardinal Ratzinger. En tant que cardinal Ratzinger, il a à plusieurs reprises pris la défense du rite traditionnel. En tant que Pape, il pourrait, et je crois que c’est une question de mois, prendre la défense du rite traditionnel dans les mêmes termes qu’il l’a fait lorsqu’il était le théologien de Jean-Paul II. Donc, ce que nous écrivons à Benoît XVI, c’est ce qu’il a lui-même écrit, et ce que nous lui demandons, c’est de répéter ce qu’il a déjà dit. C’est ça le sens de cette démarche.
— Vous êtes prêtre, originaire de la Fraternité Saint-Pie X de laquelle on vous a prié de sortir. Qu’est-ce qui, aujourd’hui fait que vous pensez pouvoir, plus spécialement, adresser cette supplique ?
— Je n’ai pas de contacts personnels avec Rome. J’ai simplement fait partie d’un petit groupe de prêtres qui ont demandé à Rome la levée des sanctions qui les frappaient, et Rome, de façon très magnanime, a répondu dans un rescriptum, c’est le terme juridique, dans une réponse écrite, en levant toutes les sanctions qui nous frappaient. Il me semble que ce recours à Rome s’imposait pour moi une fois mis hors de la Fraternité Saint-Pie X par le supérieur général Mgr Bernard Fellay, puisque c’était une manière de montrer que je n’entendais pas rester une sorte de cavalier seul ecclésiastique, mais que je voulais vraiment inscrire toute mon action pastorale dans le sens de l’Eglise, et dans l’amour de l’Eglise. Et donc dans l’acceptation d’un lien profond avec l’Eglise par l’intermédiaire de la dépendance hiérarchique.
— Et cela s’est fait très rapidement ? Et sans conditions ?
— Cela s’est fait très rapidement, moyennant une déclaration que j’ai signée, déclaration en quatre articles dont j’avais déjà signé les deux premiers pour pouvoir être ordonné prêtre à Ecône (je n’en parlerais donc pas ici), et dont les deux derniers articles concernent l’un le fait que je m’engage à avoir une attitude de critique constructive du concile Vatican II – c’est me semble-t-il ce que j’ai toujours fait, et que j’ai fait en particulier dans ce livre qui s’appelle Vatican II et l’Evangile. Le quatrième article me demande de « préparer les conditions d’une réception authentique du concile Vatican II ». C’est un langage un peu technique : il s’agit d’une lecture du Concile, qui n’est pas infaillible, mais qui est authentique parce qu’elle provient de l’autorité. Mais ce qui est étonnant, c’est ce verbe « préparer ». Rome nous dit aujourd’hui qu’il n’y a pas de réception authentique de Vatican II, et qu’il faut la préparer. Il me semble que c’est ce que j’ai toujours fait ; et que toutes les critiques que j’ai adressées au concile étaient destinées à préparer une future lecture de Vatican II.
— Dans l’inquiétude qui peut être celle d’un certain nombre de fidèles traditionalistes, qui ont une certaine peur des discussions avec Rome, vous avez créé le Centre Saint-Paul, mais vous n’êtes pas directement reconnu dans le cadre diocésain ?
— Je suis un prêtre catholique sur lequel ne pèse actuellement plus aucune sanction, mais j’ai créé non pas une paroisse, qui nécessiterait évidemment une autorisation ou même une incardination, mais un centre culturel, qui ne nécessite directement aucune forme de lien à la hiérarchie diocésaine. Dans ce centre culturel, il est évident que la liturgie est à l’honneur. Mais nous ne cherchons pas à revendiquer le titre de paroisse. Par ailleurs, dans ce centre culturel, nous organisons des cours, des conférences, qui sont ouverts à tous ceux qui veulent avoir une vision plus profonde de leur foi.
— L’accord que vous avez signé est ouvert, au fond, à tout prêtre fidèle à la Tradition. N’y a-t-il pas là déjà une préfiguration de ce qui pourrait être ?
— Ce que je crois, c’est que le fait que Rome nous ait donné si libéralement ce rescriptum marque bien que si les traditionalistes voulaient recevoir quelque chose du Pape, ils le recevraient ; et que si aujourd’hui ils ne reçoivent rien, c’est peut-être qu’ils ne veulent rien recevoir.
— Quel sens donnez-vous donc à « tradi-œcuménisme », que vous employez à l’occasion, et qui peut aller jusqu’à Campos ?
— Je l’emploie à l’occasion parce qu’on m’a beaucoup reproché de le cultiver. Et finalement je me suis identifié à ce qu’on m’a reproché d’être. Ce tradi-œcuménisme, au sens le plus noble du terme, est le regroupement de toutes les forces vives du catholicisme. Car les forces vives du catholicisme existent forcément, et elles vivent forcément autour de la Tradition. Et il me semble que ce serait une erreur de dire que qui que ce soit puisse prétendre être l’Eglise à lui tout seul. Nous avons besoin d’être avec tous ceux qui constituent l’Eglise, qui font vivre l’Eglise, et qui vivent de l’Eglise ; et donc avec tous ceux qui se réfèrent à la Tradition. Et notre rôle est de faire en sorte que cette référence à la Tradition dans l’Eglise latine soit de plus en plus facile.
— Avec, comme but premier, la défense de la liturgie traditionnelle…
— Avec comme but la défense des formes de la Tradition, forme liturgique, forme théologique, forme du catéchisme, car le catéchisme, Jean Madiran le répète assez, a mis longtemps à s’élaborer dans une forme donnée, et ce n’est pas un hasard s’il a aujourd’hui cette forme. Ce sont ces formes qu’il faut transmettre à l’Eglise d’aujourd’hui pour qu’elle en vive. Et finalement, dans notre génération, nous sommes les seuls à avoir reçu ces formes ; c’est donc à nous de les transmettre, nous ne pouvons pas les trahir une seule seconde.
— Finalement, ce tradi-œcuménisme pourrait regrouper des gens aussi divers que la Fraternité Saint-Pie X, les communautés Ecclesia Dei, Campos, voire les Petits Gris, la communauté Saint-Martin…
— Je ne cherche à regrouper personne, mais je vais même aller plus loin : le 1er décembre, j’ai organisé au Centre Saint-Paul un débat avec un orthodoxe bien connu sur la place de Paris, Jean-François Colosimo. L’idée était de se demander : catholiques-orthodoxes, la fracture est-elle irréductible ? Parce qu’au fond l’œcuménisme qu’on a fait à la suite du concile est un œcuménisme marqué par l’esprit des Lumières, et qui cherche à élaborer un plus petit commun dénominateur impossible, introuvable.

L’œcuménisme réel est un œcuménisme qui se fonde sur la richesse de la Tradition. Dans la mesure où nous pouvons considérer que nous avons, avec les orthodoxes, des points communs extraordinaires et inexplicables par l’histoire seule, car la rupture a déjà presque mille ans, il est important de manifester une fidélité commune à la Tradition, en espérant qu’un jour le Bon Dieu nous réunisse. Il ne faut pas oublier que l’unité des chrétiens n’est pas le fait des hommes, l’unité des chrétiens est surnaturelle. Le cardinal Journet l’avait expliqué dans un petit livre, le premier qu’il ait écrit sur l’union des chrétiens, et il se fondait sur des thomistes aussi sérieux que Billuard et Cajetan. L’unité des chrétiens provient de la grâce de Dieu. Elle est donc un fait divin, réalisée dans l’Eglise catholique, et pas un fait humain, que l’on obtiendrait à coup de marchandages. Ce que nous pouvons considérer, c’est que le grand facteur de l’unité est la Tradition. Non seulement la tradition comme idée, mais la tradition comme forme, la tradition comme liturgie, la tradition comme doctrine.
— Pour préciser simplement une espèce de paradoxe, quand on a déjà autant de mal à se mettre d’accord entre latins, comment peut-on prétendre à un accord y compris avec les orthodoxes sans tomber dans ce piège du mot œcuménisme qu’on nous ressort à tous les coins de rues ?
— Il me semble que c’est vraiment un des apports propres à Benoît XVI que de montrer qu’il n’y a d’unité possible que dans la vérité d’une part, et que cette vérité d’autre part on la trouve, non pas dans telle ou telle idée géniale de telle ou telle personne, mais on la trouve dans la tradition apostolique telle qu’elle vient jusqu’à nous. Dans la mesure où on adhère à cette tradition, on a une légitimité chrétienne, c’est aussi simple que cela. Par conséquent, je ne refuserai jamais aucune forme de dialogue. J’espère bien qu’un jour, au Centre Saint-Paul, des curés de Paris que je connais pourront venir parler, échanger, discuter ; j’espère bien aussi que le centre Saint-Paul puisse jouer son rôle de centre culturel chrétien, et être vraiment un ferment de tradition auprès de tous les esprits inquiets qui, parce qu’ils ont reçu la formation d’aujourd’hui, n’ont pas encore aperçu l’importance de ce facteur traditionnel et en restent finalement à leur petite liberté de conscience subjective. Il est clair qu’on n’arrivera jamais à l’unité des chrétiens sur la base de la liberté de conscience, avec ses choix aléatoires !
— Dans Valeurs pour un temps de crise, le Pape se présente comme le gardien de la mémoire de la vérité de l’Eglise. N’est-ce pas une idée qui est pleine d’espoir pour nous ?
— Je pense que vraiment Benoît XVI a l’intention d’être pape dans toute l’amplitude de ce terme, si anti-moderne que cela puisse paraître à nos contemporains ; et donc il a l’intention d’être le témoin de la vérité comme le Christ l’a été. Et quoi qu’il puisse lui en coûter. Il a évoqué les loups lors d’un de ses tout premiers discours, ça n’est pas pour rien. Je crois que le Pape fera là où il est tout ce qu’il peut faire, qu’il ne peut pas tout faire, et qu’il nous appartient, à nous, d’aider le Pape, et de faire ce que nous pouvons faire, avec la liberté qui nous est donnée, avec cette parole libre qui doit pouvoir décomplexer l’Eglise issue du concile, et lui faire retrouver la fierté de sa source divine.
— Pour changer un peu de sujet : vous avez été sorti de la Fraternité, à votre corps défendant, vous avez fondé le Centre Saint-Paul pour continuer le combat de la foi catholique. Celui-ci n’a donc pas été créé comme un ersatz de la position qui était la vôtre au sein de la Fraternité.
— J’avoue que, à travers le Centre Saint-Paul, j’ai créé quelque chose que j’avais toujours eu envie de faire dans la Fraternité, mais qu’elle ne m’a pas donné l’occasion de réaliser, et à partir du moment où elle m’a donné congé, eh bien j’ai pris ce congé comme un signe de Dieu.
— Vous aviez Pacte et Certitudes…
— … qui allaient déjà dans le sens où je vais actuellement. Mais vous n’êtes pas sans savoir que je viens de créer un mensuel, Objections. Le soustitre me semble suffisamment explicite : « La vraie Tradition est critique ». Le but de cette revue, au format magazine ? Faire entendre une parole entièrement libre sur l’Eglise et pour l’Eglise. Combien de journalistes déjà m’ont dit leur plaisir de pouvoir écrire, dans Objections, même sous pseudonymes, ce qu’ils pensaient devoir écrire mais que personne n’osait publier. L’Eglise meurt d’une trop grande licence donnée à la contestation sous toutes ses formes et d’une absence de liberté laissée à la foi véritable. Comme l’écrivait Pascal, dans une crise peut-être aussi grave que la nôtre : « Jamais les saints ne se sont tus. » L’Eglise meurt du silence qu’elle a fait trop souvent régner en son sein par voie d’autorité pure. L’Eglise meurt aussi des coteries qui voudraient bien se partager (odieusement !) les dépouilles de leur mère. Nous entendons, nous, réprouver l’esprit de chapelle, sous toutes ses formes. Et puis… chercher l’unité pour ellemême, cela ne sert à rien. Seule la vérité nous unit !
— Est-ce que vous n’êtes pas en train de changer de discours et, comme ils disent tous, de vous « rallier » ?
— Lorsque j’ai créé le Centre Saint-Paul, mon souci a été essentiellement de continuer le combat de la Fraternité Saint-Pie X, dont je crois que c’est le plus beau combat sous le ciel, le combat pour que soient restitués aux fidèles catholiques les formes spirituelles de la tradition catholique.
— Combat abandonné par la société que vous veniez de quitter ?
— Non ! je ne cherche pas à juger la Fraternité Saint-Pie X en elle-même. Il m’est arrivé de juger le supérieur de la Fraternité Saint-Pie X ; je crois qu’il était difficile de ne pas le faire étant donné les circonstances. Mais je ne jugerai jamais, je ne critiquerai jamais la Fraternité Saint-Pie X, parce qu’il me semble que, dans la liberté qui lui a été providentiellement donnée par les sacres de 1988, elle a essayé de rendre le beau témoignage à la vérité que l’on devait attendre de fidèles chrétiens.
— Quelle est l’activité fondamentale du Centre Saint-Paul ?
— L’activité la plus visible du Centre Saint-Paul est liturgique, parce que la liturgie porte en elle tout le génie du christianisme, et chaque messe basse manifeste, de manière géniale et divine, l’ordre dans lequel Dieu veut que nous vivions. Mais, au-delà de cette activité liturgique, nous proposons des cours et des conférences, que l’on ne trouve pas ailleurs, dans un esprit d’amitié catholique, que l’on trouve trop peu ailleurs. Voilà, je crois, l’idéal du Centre Saint-Paul : proposer aux catholiques leur culture, dont ils ont été séparés par le laïcisme de l’Etat d’une part, par la révolution culturelle conciliaire d’autre part, proposer donc aux catholiques leur culture, et la leur proposer dans une atmosphère qui est celle de l’amitié catholique, et d’une amitié qui est inconditionnelle parce qu’elle essaie d’être une image de la charité.
— Vous venez de publier L’évidence chrétienne. Qu’entendez-vous par là ?
— Ce titre s’est imposé à moi, parce qu’il m’a semblé que, au fond, aujourd’hui, si décrédibilisée que puisse paraître l’Eglise, la morale chrétienne reste la seule morale universelle actuellement disponible. La morale laïque a fait naufrage depuis Mai 68, et les hussards noirs de la République sont un souvenir nostalgique peut-être pour certains mais rien de plus. La morale musulmane comme la morale juive sont des morales communautaires. Il me semble que seul le christianisme propose, au-delà de la loi, une morale – universelle, parce qu’elle est divine, humaine, parce qu’elle a pour auteur le Créateur de la nature humaine.
— Votre espérance pour demain ?
— Le propre de l’espérance, en tant que c’est une vertu théologale, c’est qu’elle n’a pas d’objet connaissable. Une vertu morale a un objet qui est connaissable par l’homme, mais une vertu théologale a un objet qui est forcément divin. Nous ne connaissons ni le jour, ni l’heure. C’est Dieu, dans sa providence, qui dirige tout. Mais notre espérance ne peut pas nous être enlevée, parce qu’elle est la manifestation concrète de notre foi lorsque cette foi affronte le temps qui passe.