jeudi 28 avril 2011

Le web est grand – trop grand ?

A une époque l’information était rare, y accéder coûtait cher. Avec internet l’info surabonde, pour pas un rond. Le problème, il est nouveau, c’est qu’on s’y perd, d’un blog à l’autre. Pour le tradi, il y a une solution (ô combien partielle) à ce problème, c’est de cliquer sur leTradi - leTradi est un fil d’information qui publie les mises à jour de quelques blogs d’intérêt. Tenez, j’y suis passé tantôt, ça donne ça :
Un titre vous attire ? vous cliquez sur le lien rouge (typiquement : goo.gl/fb/…) et vous accédez au texte. A l’heure qu’il est, je ne sais pas si c’est un gadget inutile, où si à ça apporte quelque chose – le public en décidera, en appréciant (ou non?) leTradi.

mercredi 27 avril 2011

Divagations autour d'Harnack

En allant célébrer les obsèques de ma grand mère à Nantes, où le curé de Saint-Clément, en mémoire d'elle je crois, m'a servi la messe avec une extrême gentillesse, je me suis plongé dans un livre que je m'étais fait offrir mais dont j'ai longtemps différé la lecture, le Marcion d'Adolf von Harnack.

Chez ce protestant libéral d'origine luthérienne, vivant au début du XXème siècle, je trouve ce bel hommage rendu à la catholicité : "Jusqu'aujourd'hui, la tâche la plus noble des Eglises catholiques fut et reste de maintenir pour la religion chrétienne l'entière plénitude du capital religieux, surtout la complexio oppositorum (l'union des contraires), et ainsi cette universalité religieuse sans exemple. Toute l'histoire des dogmes s'est développé à partir de cette tâche [le garde le dépôt de saint Paul à Timothée] L'ordonnancement du culte et du système d'absolution s'est organisé en fonction d'elle. Tout ce matériau, à aucun degré de son développement ne pouvait devenir religion privée. Un individu si profond soit-il ne pouvait retirer de cet ensemble complexe antithétique que certains éléments susceptibles d'être utiles à sa vie intérieure. Il ne pouvait exprimer que respect et obéissance face à ce tout etc."

La thèse d'Harnack, c'est que Marcion, au IIème siècle, a schématisé et hellénisé ce prodigieux et multiforme dépôt, reflet de ce que saint Paul appelait "la sagesse de Dieu en sa riche diversité" et qu'en cela il s'est contenté de radicaliser Paul. Je crois que l'on peut démontrer aisément aujourd'hui à M. v Harnack qu'il n'y a pas de "christianisme pur" et que moins qu'un autre Paul, rabbin pharisien devenu messianiste, a succombé à cette tentation.

En le lisant, je pensais à l'extraordinaire coming out que nous a fait Bernard Bourgeois à la Sorbonne à l'occasion de cette manifestation qui s'appelle le Parvis des gentils. Voilà un hégélien comme il n'y en a pas ! Et son objectif est de rationaliser le christianisme en le faisant passer par les propylées de sa dialectique nécessitante. On ne sait plus, en l'écoutant attentivement, s'il vaut mieux admirer la conversion de ce grand métaphysicien hégélien ou détester ce passage de la foi dans la moulinette dialectique.

Rendre le christianisme clair et distinct, c'est la grande tentation de tous les temps, celle des Sociniens à la fin du XVIème siècle, celle aussi dans une certaine mesure du concile Vatican II. Ce genre d'adaptation simplification a toujours été un four. Voyez les chrétiens progressifs au début du XXème siècle : ils échouent. Voyez les intégristes, simplificateurs d'un autre genre, ils ne parviennent pas à se faire entendre dans les discussions "doctrinales" parce que ces discussions deviennent idéologiques.

La foi se réfère avant tout à ce qu'Harnack appelle "le capital" des traditions qui le mènent jusqu'à nous. S'en prendre à ce capital baroque des traditions catholiques, rationaliser, se fermer, n'accepter que tel aspect de la foi c'est sortir du christianisme réel.

mardi 26 avril 2011

Le 1er mai : Jean-Paul II bienheureux

Longue émission ce soir sur Radio Courtoisie : 3 H sur toutes sortes de sujets religieux du Pisschrist à la béatification de Jean-Paul II. Henry de Lesquen aux manettes et comme d'habitude chez lui des perspectives larges et une culture qui me surprend (cette fois sur l'hindouisme et le bouddhisme à propos desquels... je n'ai pas été brillant ce soir).

Je voudrais revenir sur la béatification de Jean Paul II, à laquelle nous consacrerons une après midi, le 1er mai prochain au Centre Saint Paul. Avec Jeanne Smits, directrice de Présent, Luc Perrin, historien en Contemporaine, l'abbé Baumann et quelques autres (voir programme), nous allons essayer de comprendre de l'intérieur ce Pontificat. Vous êtes tous les bienvenus !

Notre premier effort sera de sortir des stéréotypes. Aujourd'hui on accuse un peu vite Jean Paul II d'être l'homme des médias, par opposition à Benoît XVI, que l'on imagine plus austère et donc plus vrai. j'ai eu la chance en allant à Radio Courtoisie de tomber sur Mgr Boccardo, l'ami de ce qui fut notre Maison de Rome... Il parlait de Jean Paul II qu'il a côtoyé longtemps, puisqu'il organisait les JMJ. Et lui insistait surtout sur les qualités spirituelles de ce pape. Jean Paul II est capable de prier, devant un million de personnes comme si rien n'existait autour de lui... Benoît XVI a d'immenses qualités intellectuelles, mais il n'a pas ça... Ca, c'était une grâce exceptionnelle pour un pape d'exception.

On peut reprocher beaucoup de choses à ce pontificat, qui, après la catastrophe atomique des années 70, est évidemment un pontificat de transition. Mais la piété de Jean Paul II, sa force personnelle, en particulier dans l'épreuve où il expérimente ce qu'il appelle lui-même "la douleur salvifique" paraît évidente.

Henry de Lesquen trouve qu'un pape béatifié par son successeur, cela ressemble à ce qu'on appelle aujourd'hui un conflit d'intérêt. Sans doute. Mais les béatifications et canonisations dans l'Eglise, avant Benoît XIV pape rationaliste, pape des Lumières, pape autour de 1750 qui fixa la procédure à ce sujet, étaient souvent très rapides. Quant au miracle retenu pour Jean-Paul II, la guérison de Soeur Marie Pierre, une Française atteinte de la même maladie que lui, un Parkinson détecté en 2001, il faut bien reconnaître que nous nous trouvons devant un signe sérieux. Comme dit ma consoeur et néanmoins amie Claire Thomas, dans le dernier numéro de Monde et Vie, "c'est une béatification sérieuse".

Il faut en parler. Certes il y a le numéro de L'Homme nouveau hors série, le numéro du Figaro Hors série et le petit brûlot de Monde et Vie, que je vous recommande vivement... Ce que je vous propose au Centre Saint Paul, dimanche prochain de 14 H à 18 H, c'est un véritable débat. En live, comme on dit aujourd'hui. Je crois que Jean Paul II aurait aimé.

On oppose Jean-Paul II pape moderne et Benoît XVI pape réac... je crois qu'il faut y regarder de plus près. En réalité, à certains moments durant son pontificat, Jean Paul II s'est trouvé diabolisé (je pense à sa visite en France à l'occasion du quinzième centenaire du baptême de Clovis). Il était d'ailleurs à ce moment là politiquement sur une ligne plus réac que Benoît XVI (voyez le discours de Benoît XVI à Westminster Hall, passionnant, mais très en deçà de la pastorale wojtylienne)...

Et en même temps Jean Paul II est le pape d'Assise, le sommet mondial des religions en 1986, tout ce que Paul VI, pape classique lui, mais dévoré par la mauvaise conscience, n'aurait pas osé imaginer. Bref il faut essayer de tenir la balance égale et de comprendre en profondeur, avec tout notre amour, ce qui est en question aujourd'hui pour l'avenir de l'Eglise, car parlant de Jean Paul II au Centre Saint Paul, nous ne cèderons ni à la facilité des discours tout faits dans un sens ou dans l'autre, ni au goût un peu morbide de la rétrospective (ce mot en toc) et nous réfléchirons à notre avenir, au visage de l'Eglise demain.

A-t-on le droit, en tant que catholiques, de parler librement du pape ?

J'aime beaucoup sur ce sujet le ton du Dictionnaire amoureux du catholicisme, récemment publié par Denis Tillinac chez Plon. Voici comment il définit la papauté : "Un long feuilleton historique fertile en tragédies, avec des épisodes picaresques, d'autres grotesques, du sublime, de la truculence, de la grandeur, du merveilleux à foison [la guérison de soeur Marie Pierre]. Plusieurs saints, pas mal de coquins durant les seize premiers siècles. Pérennité miraculeuse d'une Institution dont les fondements reposent sur une phrase de Jésus à Pierre ("Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise") Un bail de vingt siècles dans le chaos de l'histoire. Aucun notaire n'a enregistré cela, aucun auteur de science fiction ne l'avait imaginé".

Ne nous pressons pas de mettre la papauté immobile, dans le formol, comme quelque chose qui serait absolument parfait. La papauté, pour l'Eglise, dans les années 70 on disait que c'était une institution dépassée. Aujourd'hui on se rend compte que dans l'Eglise d'Occident c'est quasi la seule chose qui marche.

La papauté ? Mais c'est la vie. Son infaillibilité ? Ne soyons pas victime de l'esprit infaillibiliste de Vatican I. L'infaillibilité du pape c'est une ou deux fois par siècle : quand toutes les conditions énumérées dans la constitution Pastor aeternus sont réunies. Et quand ce n'est pas le cas ? Chaque chrétien doit être vis-à-vis du pape libre et fidèle. C'est notre programme le 1er mai prochain.

PS : Je vous rappelle que vous pouvez aussi venir dîner avec nous, pour fêter le 6ème anniversaire du Centre Saint Paul. C'est le même 1er mai prochain, et c'est aux Noces de Jeannette, rue Favard, à cinq minutes du CSP. Prix 25 euros par personne. Une seule remarque : réservez sans retard (même si vous payez plus tard) auprès de Micheline 06 10 27 53 16.

[conf'] "La transmission orale des Évangiles en langue Araméenne"

Mardi 26 avril 2011 à 20H15: "La transmission orale des Évangiles en langue Araméenne" - par le Père Frédéric Guigain - PAF 5€, tarif réduit à 2€ (étudiants, chômeurs, membres du clergé) - la conférence est suivie d’un verre de l’amitié.

lundi 25 avril 2011

[Michel Houellebecq / extrait] «...pour qui ne partageait pas leur croyance…»

«La carte et le territoire» est le dernier livre de Michel Houellebecq, paru en septembre 2010. Je vous  en cite les pages 98 et 99
[...] Plusieurs fois par la suite il avait repensé à ce prêtre, physiquement il ressemblait un peu à François Hollande, mais contrairement au leader politique s'était fait eunuque pour Dieu. Bien des années plus tard, après qu'il se fut lancé dans la «série des métiers simples», Jed avait envisagé à plusieurs reprises de se lancer dans le  portrait de l'un de ces hommes qui, chastes et dévoués, de moins en moins nombreux, sillonnaient les métropoles pour y apporter le réconfort de leur foi. Mais il avait échoué, il n'avait même pas réussi à appréhender le sujet. Héritiers d'une tradition spirituelle millénaire que plus personne ne comprenait vraiment, autrefois placés au premier rang de la société, les prêtres étaient aujourd'hui réduits à l'issue d'études effroyablement longues et difficiles qui impliquaient la maîtrise du latin, du droit canon, de la théologie rationnelle et d'autres matières presque incompréhensibles, à subsister dans des conditions matérielles misérables, ils  prenaient le métro au milieu des autres hommes, allant d'un groupe de partage de l'Évangile à un atelier d'alphabétisation disant la messe chaque matin pour une assistance clairsemée et vieillissante, toute joie sensuelle leur était interdite, et jusqu'aux plaisirs élémentaires de la vie de famille, obligés cependant par leur fonction de manifester jour après jour un optimisme indéfectible. Presque tous les tableaux de Jed Martin, devaient noter les historiens d'art, représentants des hommes ou des femmes exerçant leur profession dans un esprit de bonne volonté, mais ce qui s'y exprimait était une bonne volonté raisonnable, ou la soumission aux impératifs professionnels vous garantissait en retour, dans des proportions variables, un mélange de satisfactions financières et de gratifications d'amour-propre.

Humbles et désargentés méprisés de tous, soumis à tous les tracas de la vie urbaine sans avoir accès à aucun de ses plaisirs, les jeunes prêtres urbains constituaient, pour qui ne partageait pas leur croyance, un sujet déroutant et inaccessible. [...]

dimanche 24 avril 2011

La semaine sainte au Centre Saint Paul

20 avril : MERCREDI SAINT
19H00 : Messe basse. Passion récitée en français

21 Avril : JEUDI SAINT
10H00 : Office des Ténèbres du Jeudi-Saint
19H00 : Messe « In cœna Domini », Lavement des pieds
21H00 : Office des Ténèbres du Vendredi Saint.

22 Avril : VENDREDI SAINT
15H00 : Chemin de Croix
19H00 : Messe des Présanctifiés. Passion chantée.

23 Avril : SAMEDI SAINT
10H00 : Office des Ténèbres
21H30 : Veillée, baptême d’adulte, puis Messe pascale

24 Avril : DIMANCHE DE PAQUES
09H00, 10H00, 12H30 et 19H00: Messes
11H00: Grand'Messe
18H00: Vêpres et salut

Lettre du dimanche de Pâques

« Christ est vraiment ressuscité ». Nos amis orthodoxes utilisent cette formule comme une sorte de mot de passe en cette période de Pâques. Nous avons peut-être du mal les uns et les autres à nous rendre compte de ce qu'elle signifie concrètement...

La résurrection du Christ est le plus grand progrès jamais accompli dans l'histoire de l'humanité. A travers elle, notre existence personnelle prend de nouvelles dimensions, au-delà de l'espace-temps. Le Christ est le seul être humain qui ait jamais pu remporter personnellement la victoire sur la mort. Les plus grands capitaines ont remporté des victoires improbables, le jeune Bonaparte au Pont d'Arcole par exemple. Le Christ dans ce duel épique que chante le Victimae Paschali laudes, a remporté la victoire sur la mort : mors et vita duello mirando conflixerunt... Il n'y avait que deux combattants : le chef du camp de la Vie (dux vitae) et le chef du camp de la mort. Au moment où la Mort a cru pouvoir emporter son butin, c'est à ce moment que la victoire lui a échappé : par la mort, le Christ a détruit la mort, disons nous chaque jour dans la Préface pascale.

Jusqu'au Christ ressuscité, la mort avait toujours le dernier mot. L'auteur sacré du livre qu'on appelle en grec l'Ecclésiaste explique que "tout est vanité et poursuite du vent". Au chapitre 3, il remarque "Le souffle de la bête et le souffle de l'homme sont le même souffle qui s'éteindra de la même façon". Sans le Christ, il faut avoir le courage de le dire, tout n'est que mort et comme le dit un Kundera, même nos amours sont... risibles. Même les choses auxquelles nous attribuons la plus grande importance n'en ont aucune en réalité, confronté au terme universel des biens et des maux...

Vous me direz : n'y a-t-il pas moyen de prouver l'immortalité de l'âme en dehors du Christ ? Sans doute. Les plus grands philosophes s'y sont essayé. Platon a proposé un mythe de la transmigration des âmes. Pas très inspirant ! Aristote n'a rien proposé du tout, sinon peut-être dans l'Ethique à Eudème, avec un étonnant chapitre sur la fortune (nous dirions : la grâce actuelle). Les stoïciens exaltent le grand tout. Les falasifas ont théorisé ce retour au grand tout, en évoquant avec Averroès un intellect agent unique.

Le Christ seul (et sans aucune concurrence sur le marché des religions, c'est un fait) nous propose, à son exemple, la résurrection, "une résurrection de vie ou une résurrection de jugement" comme il dit au chapitre 5 de saint Jean. Le Christ seul nous propose d'être responsable de nos actes et de leur conférer une telle importance qu'ils puissent "nous suivre" dans l'éternité, comme dit l'Apocalypse : Heureux ceux qui sont morts dans le Seigneur car leurs actes les suivent".

Bref on peut dire que la résurrection du Christ change tout à notre propre vie, en nous faisant entrevoir, par la puissance de Dieu et la qualité de nos actes, la possibilité de notre propre "résurrection de vie". D'une certaine façon, si nous voulons vivre dignement, nous avons le choix entre le nihilisme (je parle du nihilisme noble, pas du nihilisme hébété du petit consommateur qui remplit docilement son cadi chez Auchan tous les samedis matins) et la résurrection du Christ. Et ce choix, comme le voyait très bien Louis Salleron naguère dans Ce qu’est le mystère à l'intelligence, ce choix est littéralement le choix entre les deux protagonistes du vieux cantiques Victimae paschali laudes dont je vous parlais tout à l'heure : la mort ou la vie.

Fasse Dieu que chacun, nous ayons la force de choisir la vie, c'est-à-dire la résurrection du Christ ! Notre propre résurrection.

PS : Ce soir au Centre Saint Paul, un baptême d'adulte et une première communion : priez pour eux s'il vous plaît, et pour tous ceux qui ont reçu ou vont recevoir le baptême. Et puis nous tous qui sommes baptisés, même si la grâce de notre baptême est en sommeil, réalisons la force qui est en nous ! Ne la laissons pas se perdre. Par le baptême nous participons de l'éternité divine. Rien de moins. -- Je vous confie aussi trois adultes qui se préparent pour la Pentecôte.

samedi 23 avril 2011

Trente-neuvième billet de Carême : Samedi saint

Voici votre roi (suite)

En quoi consiste la Royauté du Christ ? Elle n'est pas politique. Elle a longtemps été sociale dans ce que l'on a appelé la chrétienté. Aujourd'hui, dans notre monde comme il ne va pas, on a l'impression que cette Royauté sociale, par les efforts conjugués de quelques lobbies , s'efface petit à petit. Peut-on et doit-on continuer de parler du Christ roi ?

C'est l'Evangile - et en particulier le récit johannique de la Passion - qui nous permet de répondre par l'affirmative. Le Christ est reconnu comme roi par Pilate par le titulum crucis disant en trois langues : Jésus de Nazareth, le Roi des Juifs [dont les initiales latines forment le fameux INRI]. Les Juifs sont furieux, ils voudraient le faire retirer, et ils n'obtiennent qu'un : "Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit". C'est la mesquine revanche de Pilate. il a bien compris qu'il s'était fait avoir par une accusation à double détente ("Il se fait roi"; "Il se fait Dieu" cf. post précédent) et, en quelque sorte il renvoie l'ascenseur. De la même façon, il les contrait à faire libérer un monstre comme Barabbas. Son combat n'est pas pour faire libérer le Christ, mais pour garder la main face aux Juifs. Quant au Christ, incontestablement il connaît son innocence, mais cela ne le gêne pas de l'envoyer à la mort. La vérité qu'il porte ? Ce philosophe, raffiné douteur et chef brutal, n'en a que faire : "Qu'est-ce que la vérité ?". Son crime est là. Il a tout réduit dans cet affaire à un problème politique et il utilise Jésus pour "marquer un maximum de points" face aux Juifs. C'est ainsi aussi que l'on peut comprendre la solennité avec laquelle il leur présente ce condamné à mort : "Voici votre roi". Terrible ironie ! Prophétique déposition ! Quant à la manière dont ostensiblement il se lave les mains, elle n'est évidement pas sincère. C'est encore une manière d eprovoquer les juifs et de leur renvopyer la responsabilité d'une décision qu'il prend lui et lui seul.

Dans ce débat terrible, une chose ressort, sans doute par la perfidie de Pilate, vieux singe de la politique et administrateur sans scrupule : cet homme que l'on va crucifier, il est roi. Il est bien le roi des juifs. Et c'est même pour cela qu'on le crucifie. Pilate prend au mot ceux qui lui ont amené ce prisonnier peu ordinaire et il leur rend la monnaie de leur pièce.

Et le Christ ? Que dit-il dans tout cela : "Es-tu le roi des Juifs ? Tu le dis. C'est pour cela que je suis né, que je suis venu dans le monde, pour rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui est de la vérité entend ma voix".

Deux choses à retenir dans cette formule : Jésus est roi par droit de naissance : "Je suis né et je suis venu dans le monde". Ce n'est pas un roi putschiste !

Deuxième élément : sa royauté est universellle comme la vérité qui en est le titre : "Tout homme qui est de la vérité entend ma voix".

Quelle est cette vérité ? C'est celle du destin de l'humanité. La vérité que porte le Christ est celle de notre condition humaine. Par lui nous savons où nos allons et pourquoi nous sommes faits. Ce n'est pas une vérité scientifique, "adéquation plus ou moins complète de l'esprit et de la chose". C'est une vérité transformante, celle qui regarde le salut, celle qui nous transforme, de condamnés en sauvés.

Ce salut il ne vient pas du monde. La vérité que le monde nous enseigne sur nous mêmes est celle de notre mortalité. La vérité que le Christ nous enseigne ? C'est la résurrection, c'est la vie. La puissance de cette résurrection ne vient pas de cette création, mais de Dieu lui-même.

Cette vie, c'est non seulement un jaillissement biologique nouveau qui nous est donné gratuitement, les fleuves d'eau vives qui coulent de la poitrine du croyant en Jean 7. Mais c'est aussi une transformation de notre existence terrestre, un aménagement nouveau de notre vie, soustraite par le Christ au déterminisme du désir (qui comme le rappelle inlassablement Freud mène à la mort) et transformé en un grand élan d'espérance.

Le mystère de Pâques se reproduit dans chacune de nos vie, qui se trouve revitalisée par le Christ roi de la Vie et victorieux de la mort. Le Christ ressuscité nous donne un élan qui - nous le savons - est plus fort que la mort. Sa royauté s'étend ainsi sur chacune de nos vies comme sur l'histoire humaine elle-même.

vendredi 22 avril 2011

A Nantes, l'étau se resserre

Jean-Marc Ayrault est maire de Nantes. Sur son blog il fait part de ses réticences face au rassemblement qui se tiendra dans sa ville le 24 avril: «les trois grandes religions chrétiennes se rassembleront place Royale à Nantes». Il souhaite «que toutes les religions puissent pratiquer leur culte dignement et sereinement» - mais il tient au «vivre ensemble apaisé» et demande que l’on mesure «la portée de toute manifestation à caractère religieux sur l'espace public». L’espace public (la Place Royale dans ce cas) «appartient à tous et n'a pas vocation à être utilisé pour la célébration des cultes». En fait, Ouest France a rencontré les organisateurs de l’événement et nous rassure: Il n’y aura «pas de croix, ni de symbole religieux». Par contre «les participants seront invités à apporter des œufs décorés, ou en chocolat». Et «personne ne sera en habit liturgique», d’autant que «ce ne sera pas une célébration». Bref: pour cette fois, ça ira.

Mais l’étau se resserre à Nantes. Prenez le Tro-Breizh, ce pèlerinage circulaire qui passe par les tombeaux des sept saints fondateurs de la Bretagne. Interdiction cette année de passer par la cour du château des Ducs de Bretagne – en tout cas pas en tant que tel, il fallait ranger bannières et habits religieux. C’est que le château est un «équipement municipal», qui «n'a pas vocation à accueillir des manifestations religieuses». On admire la pirouette: puisque une chose n’est pas la vocation première d’un lieu, c’est qu’elle doit en être bannie? Mon intuition est que telle sera la manière de voir de quelques laïcards parisiens. Le pèlerinage de la FSSPX arrivait à Montmartre (départ de Chartres, 3 jours avant). Il a été repoussé vers la Place Vauban, où est célébrée la messe finale. Je parie gros que c’est encore trop, et qu’invoquant la question des «prières de rues» (ah! les facétieux!) quelques élus en demanderont l’interdiction.

Trente-huitième billet de Carême : Vendredi saint

"Voici votre Roi" (Jean 19, 14)

Nous lisons en ce Vendredi saint la Passion selon saint Jean, qui nous offre quelques développements intéressants sur la personne de Pilate, le procurateur romain, qui seul, à cette époque, avait droit de haute justice en Palestine, qui seul avait pouvoir de vie et de mort et que les Princes des prêtres, les scribes et les anciens saisirent pour faire condamner Jésus.

Il est question d'un Pilatus dans les Annales de Tacite. C'est un personnage de la gentry romaine de l'époque, certainement un juriste et en même temps un politique. Il fait une carrière dans la Haute magistrature romaine et ce poste en Palestine, qu'il va tenir 10 ans d'après Flavius Josèphe, apparaît comme particulièrement exposé. Pilate, à l'évidence, se méfie de ceux qui lui ont envoyé Jésus. Il cherche à comprendre leurs véritables raisons. Il sent qu'il ne s'agit pas d'un condamné ordinaire - sa femme n'a-t-elle pas eu un songe à ce sujet ? - c'est pourquoi il l'interroge lui-même. Le processus juridique suivi en l'occurrence est extraordinaire - que les autorités juives défèrent à sa justice haïe, à sa justice de goy, à sa justice d'Occupation, un prisonnier. Le plus curieux est que le motif de sa condamnation paraît politique : les autorités juives reprochent au Christ de s'être fait roi. Elles tiennent Pilate par là : "Si tu le relâches, tu n'es pas l'ami de César. Quiconque se fait roi s'oppose à César" (19, 12).

De quelle royauté s'agit-il ? Pilate cherche à comprendre, pour excuser, pour absoudre, pour... ne pas avoir ce sang sur les mains. Tout à l'heure, il se les lavera théâtralement ces mains ! Il interroge donc ceux qui lui amènent ce prisonnier ; il n'est pas déçu de son voyage dans les us et coutumes de ce Pays unique. Voici ce qu'il obtient : "Nous avons une loi et selon cette loi il doit mourir car il s'est fait l'égal de Dieu" (19, 7). Étrange royauté ! Le vrai motif des juifs contre Jésus est le blasphème. Il y a une incompatibilité entre la Loi juive sur le blasphème (qui prévoir la lapidation pour le coupable) et la dignité divine revendiquée par Jésus. C'est ce que comprend saint Paul quand il affirme avec force que dans le Christ la foi remplace la loi. Mais n'anticipons pas !

Pilate n'en pouvant plus interroge l'accusé, espérant avoir une clarification de sa bouche. Dans un premier temps, Jésus ne réponds pas un seul mot. Irritation de son juge. "Ne sais-tu pas, dit Pilate le juriste, que j'ai pouvoir de te crucifier et pouvoir de t'absoudre ?". Le Politique est ici naïvement totalitaire. Il peut tout ! il a tout pouvoir. La vie, la mort ne sont rien pour lui. A toutes les époques, la Royauté du Christ rencontrera, dans un choc toujours frontal, la démesure des politiques, leur prétention. Le totalitarisme ne date pas d'aujourd'hui.

Jésus répond, ni pour se défendre lui-même, ni pour s'expliquer. C'est le politique qu'il tacle : "Tu n'aurais sur moi aucun pouvoir s'il ne t'avait été donné d'en haut" Saint Paul toujours lui dira au chapitre 13 de l'Épitre aux Romain : "Il n'y a pas de pouvoir, sinon de Dieu". Et il continue, terrible juge de ses juges : "C'est pourquoi celui qui m'a livré à toi a un plus grand péché" (19, 11).

Pilate a de moins en moins envie d'être mêlé à cette affaire. Les Juifs l'instrumentalise, il l'a compris. Ils veulent appliquer leur loi sur le blasphème et ils invoquent la loi de Rome, en disant que celui qui se fait roi ne peut pas être l'ami de César. Pilate va tâcher de leur renvoyer la balle. Il s'adresse donc non pas à la petite élite de ceux qui lui ont livré Jésus, mais à la foule. il le fait dans une mise en scène étonnante. Dans le Lithostrotos, au lieu dit Gabattha en hébreu, il fait asseoir Jésus. La position assise est celle de celui qui possède tranquillement une légitimité. Il dit donc à la foule : "Voici votre Roi", escomptant que la foule ne mettrait pas à mort ce Roi auquel elle avait fait un triomphe dans les rues de Jérusalem quelques jours auparavant. En même temps, de sa part, c'est une sorte de Prophétie involontaire, comme il dira aussi : "Voici l'homme". La foule versatile et qui ne veut pas avoir eu tort a oublié son enthousiasme des jours précédents. Elle s'acharne sur le prisonnier, qui n'a qu'un tort en l'occurrence pour elle , celui d'avoir perdu : "Nous n'avons pas d'autre roi que César".

Jamais la Royauté de Jésus n'est affirmé aussi clairement qu'au cours de sa Passion, en particulier chez saint Jean. On retrouve le même thème dans l'Apocalypse : c'est l'Agneau immolé qui est digne de recevoir la puissance et la divinité. Nous verrons demain de quelle royauté il s'agit. Chez les synoptiques, la royauté du Messie vient de son titre de fils de David. Mais là, devant Pilate, la lignée davidique du Messie est loin. Parvenu à ce moment terrible de la Passion, la Royauté de Jésus, nous le dirons, n'est plus seulement généalogique et juive. Elle est universelle, comme la vérité qu'il dévoile et dont il est le "témoin fidèle".

Un chemin de croix

Je voudrais mettre à votre disposition le Chemin de Croix prêché à Paris en 2008 par mon ami l'abbé RENE-SEBASTIEN FOURNIE. Si vous voulez autre chose que les formules du "livre bleu" ou de tel autre livre de prière, cette méditation est magnifique. Elle ensoleillera votre Vendredi saint.
1° Station - Jésus condamné à mort.


La condamnation à mort survient après cette nuit pâle de souffrance et de prière vécue par le Christ. Il se tient seul, au centre de la scène, agenouillé sur la terre de ce jardin. Comme toute personne affrontée à la mort, le Christ aussi est tenaillé par l’angoisse. Saint Luc emploie le mot d’« agonie », c’est-à-dire de lutte. La prière de Jésus est dramatique, tendue comme dans un combat, et la sueur mêlée de sang qui coule sur son visage est le signe d’un tourment âpre et dur. Son cri est lancé vers le ciel, vers ce Père qui semble mystérieux et muet : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe », coupe de souffrance et de mort. Jacob lui aussi, durant une nuit sombre sur les rives d’un affluent du Jourdain, avait rencontré Dieu au travers d’une personne mystérieuse qui « avait lutté avec lui jusqu’au lever de l’aurore ».
Prier au moment de l’épreuve est une expérience qui bouleverse le corps et l’âme. Le Christ lui aussi, dans les ténèbres de ce terrible soir a poussé un grand cri dans les larmes, et a prié en suppliant Dieu de pouvoir le sauver de la mort.
Dans le Christ de Gethsémani aux prises avec l’angoisse, nous nous retrouvons nous-mêmes quand nous traversons la nuit de la souffrance qui déchire, la nuit de la solitude lorsque les amis nous abandonnent, la nuit du silence de Dieu. En lui nous découvrons aussi notre visage, quand il est baigné de larmes et marqué par la désolation.
Regardons ce Saint, ce Juste et ce Véritable qui fut jugé par les pécheurs et mis à mort. Et pourtant, tandis qu'ils Le jugeaient, ils étaient forcés de L'acquitter. Judas, après L'avoir trahi, alla dire aux prêtres : " J'ai péché, car j'ai livré le sang innocent. " Pilate, qui rendit la sentence, dit à son tour : " Je suis innocent du sang de ce juste ", et rejeta le crime sur les Juifs. Le Centurion qui L'avait vu crucifier dit aussi : " En vérité, celui-ci était un juste. "
Ainsi toujours, le Christ est justifié jusque dans ses paroles et il est vainqueur quand il est jugé. Le combat de Jésus n’aboutit pas à la tentation de se laisser vaincre par le désespoir, mais il aboutit à professer sa confiance dans le Père et dans son mystérieux dessein. Ce sont les paroles du « Notre Père » qu’il propose de nouveau en cette heure amère : « Priez pour ne pas entrer en tentation… Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne ! ». Et voici qu’apparaît l’ange de la consolation, du soutien et du réconfort, qui aide Jésus et qui nous aide à continuer jusqu’au bout notre chemin.
Accordez-nous Seigneur la grâce d'être vrai avec nous même, avec vous, et que reconnaissant notre état de pécheur et votre amour infini, nous sachions nous tourner humblement vers vous pour recevoir votre pardon et la force de changer de vie.

2° Station - Jésus reçoit sa Croix.


Le soleil du vendredi saint s’est levé derrière le Mont des Oliviers, après avoir éclairé les vallées du désert de Judas. Les 71 membres du Sanhédrin, la plus haute institution juive, sont réunis autour du Christ. L’audience va s’ouvrir, avec la procédure habituelle des procès en justice : le contrôle d’identité, les chefs d’inculpation, les témoins. Le jugement est de nature religieuse selon les compétences de ce tribunal, comme il apparaît aussi dans les deux questions décisives : « Es-tu le Christ ? … Es-tu le Fils de Dieu ? ».
La réponse du Christ exprime au début comme un désabusement : « Si je vous le dis, vous ne me croirez pas ; et si j’interroge, vous ne répondrez pas ». Il sait que, dans ce simulacre de procès, il y a l’incompréhension, la suspicion et l’équivoque. Il ressent autour de lui la froideur d’un mur de défiance et d’hostilité, encore plus oppressante parce que dressée contre lui par sa propre communauté religieuse et par sa propre nation.
L’accusation, qui conduira à une sentence de mort, à porter la croix, devient une révélation et notre profession de foi dans le Christ, Fils de Dieu. Cet accusé, humilié par une cour orgueilleuse, par une assemblée présomptueuse et par un jugement désormais scellé, rappelle à tous le devoir de rendre témoignage à la vérité, la vérité de la croix, la vérité de notre Rédemption. Un témoignage à faire retentir même quand est forte la tentation de se cacher, de se résigner, de se laisser aller à la dérive de l’opinion dominante.
O Seigneur, Dieu Tout-Puissant, qui portez sans lassitude le poids du monde entier, qui avez porté avec une fatigue accablante le fardeau de tous nos péchés, Vous qui conservez nos corps par votre Providence, soyez aussi le Sauveur de nos âmes par votre précieux sang et donnez-nous d’être des témoins de la Croix.

3° Station - Jésus tombe pour la première fois sous le poids de sa Croix.

Satan tomba du ciel au commencement, par la sentence de Dieu contre lequel il s'était révolté. Plus tard il réussit à associer l'homme à sa rébellion et Dieu vint pour sauver sa créature : pour se faire le Verbe revêtu de chair, fut mis sous le pouvoir du démon, qui jadis frappé par Dieu, frappa à son tour Celui contre Lequel il se rebella : Ce coup fut la cause de la chute de Jésus. A travers cette chute nous pouvons donc y voir l’attaque perfide du diable mais aussi nos propres attaques, nos propres lâchetés et nos trahisons. Tel Judas… Cette trahison et ce baiser sont devenus au cours des siècles le symbole de toutes les infidélités, de toutes les apostasies, de toutes les tromperies. Le Christ rencontre donc une autre épreuve, celle de la trahison qui provoque l’abandon et l’isolement. Ce n’est pas cette solitude qui lui était si chère, telle celle quand il se retirait sur la montagne pour prier, ce n’est pas la solitude intérieure, source de paix et de tranquillité parce que, par elle, se dévoile à nous le mystère de l’âme et de Dieu. Au contraire, il s’agit de cette solitude causée par l’abandon, notre abandon, quand tant de fois nous l’abandonnons, quand tant de fois nous nous détournons de lui et de notre prochain. A chaque fois, nous participons à cette chute du Christ, à chaque fois nous freinons la progression de ce Corps mystique… à chaque fois nous réactualisons cette terrible phrase de Notre-seigneur : « C’est maintenant votre heure, c’est la domination des ténèbres ». Cessons de faire chuter le Christ à travers son corps mystique, cessons de permettre au mal de se développer dans son linceul de violence, d’agression et de brutalité. Relevons-nous avec le divin Seigneur, Lui qui fut toujours certain que le pouvoir des ténèbres – apparemment invincible et jamais rassasié de triomphes – est destiné à être vaincu. À la nuit succède l’aube, à l’obscurité la lumière, à la trahison le repentir, à la chute, la reprise confiante.
Seigneur, c'est pour nous, que vous avez eu ce courage. Et nous qui démissionnons si souvent devant les efforts à faire, devant les plus petits sacrifices ! Apprenez-nous à vous aimer et à nous aimer comme vous nous aimez. Apprenez-nous nous à marcher à votre suite, à nous relever dans les difficultés, les combats, car avec vous il y a le salut des âmes à gagner. Faites nous grandir dans l'amour, ayez pitié de notre faiblesse et venez nous aider à nous relever lorsque nous tombons, que nous soyons des hommes dignes afin d'être de dignes enfants du Père.

4° Station - Jésus rencontre sa Mère.

Toute mère est visage de l'amour, refuge de tendresse, fidélité qui n'abandonne pas, parce qu'une vraie mère aime même quand elle n'est pas aimée. Marie est Mère! Sur le chemin de croix de Jésus, se trouve Marie, sa Mère. Durant la vie publique de son fils, elle avait dû se tenir à l’écart, pour faire place à la nouvelle famille de Jésus, à la famille naissante de ses disciples. Elle avait entendu ses paroles qui peuvent nous paraître dures de la part de son Fils : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? ... Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère. » Et bien on voit à présent qu’elle est la Mère de Jésus, non seulement dans son corps, mais dans son cœur. Avant même de l’avoir conçu dans son corps, elle l’avait conçu dans son cœur, grâce à son obéissance. Et Siméon lui avait prédit « ton cœur sera transpercé par un glaive ». A présent tout devient réalité. Mais dans son cœur, demeure bien vivant la parole que l’ange lui avait dite quand tout avait commencé: « Sois sans crainte, Marie ». Les disciples se sont enfuis, elle, non. Elle reste là, avec son courage de mère, avec sa fidélité de mère, avec sa bonté de mère et avec sa foi, qui résiste dans l’obscurité : « Heureuse celle qui a cru » est-il écrit dans saint Luc ; ainsi que… « Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? ». Oui, à ce moment-là, Il le sait : il trouvera la foi. En cette heure-là, c’est sa grande consolation.
Nous sommes loin de l’attitude de Saint Pierre qui révèle une âme misérable, sa fragilité, son égoïsme, sa peur. Pourtant, quelques heures auparavant, celui-là avait proclamé : « Même si tous viennent à tomber, moi, je ne tomberai pas… Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas ».
Cependant, le rideau ne tombe pas sur cette trahison, un son déchire le silence de Jérusalem mais surtout la conscience de Pierre : c’est le chant d’un coq. À ce moment précis, Jésus sort du tribunal qui l’a condamné. Luc décrit le croisement des regards entre le Christ et Pierre en utilisant un verbe grec qui indique le fait de fixer profondément un visage. Mais, comme le note l’évangéliste, ce n’est pas n’importe quel homme qui en regarde maintenant un autre, c’est « le Seigneur », dont les yeux scrutent le cœur et les reins, c’est-à-dire le secret intime d’une âme.
Et des yeux de l’apôtre coulent les larmes du repentir. Cet événement concentre tant d’histoires d’infidélité et de conversion, de faiblesse et de libération. « J’ai pleuré et j’ai cru ! ».
Seigneur comme notre amour pour vous est loin de ressembler à celui de Marie! Nous qui avons tant peur de souffrir… Notre-Dame, venez nous donner la main, pour nous apprendre à suivre Jésus et à faire la volonté du Père tout au long de notre vie, chaque jour de notre vie.

5° Station - Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa Croix.

Simon fait ce qu’il doit faire, avec certainement beaucoup de répugnance, mais de cette rencontre involontaire est née la foi. Le mystère de Jésus souffrant et muet a touché son cœur. Jésus, dont seul l’amour divin pouvait et peut racheter l’humanité entière, veut que nous partagions sa croix, pour compléter ce qui manque encore à ses souffrances comme dit Saint Paul. Chaque fois qu’avec bonté nous allons à la rencontre de celui qui souffre, de celui qui est persécuté et faible, en partageant sa souffrance, nous aidons Jésus à porter sa propre croix. Ainsi nous obtenons le salut et nous pouvons nous-mêmes coopérer au salut du monde.
Oui Simon tu portes la croix d'un Autre, tu soulèves le bois de souffrance et tu empêches qu'il n'écrase la victime.
Tu nous rappelles que nous ne sommes nous-mêmes que si nous ne pensons pas à nous-mêmes. Saurons-nous reconnaître ces croix des autres à porter avec eux ? Viendrons-nous en aide plus ardemment à notre prochain après ce jour du Vendredi Saint ? Ou mourrons-nous dans notre égoïsme?
Serons-nous l’image de l’indifférence, du manque d’intérêt, du primat de l’opportunisme. L’indifférence est pire que l’immoralité explicite, car elle engendre au moins un sursaut ou une réaction ; l’indifférence en revanche, est pure amoralité ; elle paralyse la conscience, elle éteint le remords et elle émousse l’intelligence. L’indifférence est la mort lente de l’image de Dieu en nous.
Seigneur, regarde comme nous démissionnons rapidement dès que cela devient un peu dur. Vois aussi combien de fois nous « faisons semblant » de porter notre fardeau alors que nous nous arrangeons sinon pour le laisser de côté, du moins pour le traîner derrière nous. Seigneur, agissant ainsi nous sommes loin de ressembler à Simon, et pourtant nous prétendons être tes disciples. Oh Jésus toutes nos croix ne sont que des petits bouts de la tienne et si nous les portons avec toi, c'est surtout toi qui les portes avec nous ! Apprends nous Seigneur à porter nos croix avec toi, que ce soit les nôtres ou celles des autres. Apprends-nous à te suivre ainsi dans l'effort, mais surtout dans l'amour et la confiance.

6° Station - La Face de Jésus est essuyée par Véronique.

« C’est ta face, Seigneur, que je cherche ; ne me cache pas ta face », nous font chanter les psaumes. Véronique ne se laisse ni gagner par la brutalité des soldats, ni immobiliser par la peur des disciples. Elle est l’image de la femme éprise de bonté qui, dans le désarroi et l’obscurité des cœurs, garde le courage de la bonté, et ne permet pas que son cœur s’obscurcisse. « Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu ! » Au début, Véronique voit seulement un visage maltraité et marqué par la souffrance. Mais l’acte d’amour imprime dans son cœur la véritable image de Jésus : sur son visage humain, couvert de sang et de blessures, elle voit le visage de Dieu et de sa bonté, qui nous accompagne aussi dans la souffrance la plus profonde. C’est seulement avec le cœur que nous pouvons voir Jésus. Seul l’amour nous rend capables de voir et nous rend purs. Seul l’amour nous fait reconnaître Dieu, qui est l’amour même.
Seigneur, que notre visage Vous soit agréable, qu'il ne soit pas souillé par le péché, mais lavé et purifié par votre précieux Sang. Aurions-nous eu le courage d'une telle démarche ? Rien n'est moins sûr quand nous regardons toutes nos fuites devant les responsabilités, les risques à prendre. Seigneur aide nous dans notre faiblesse, nos lâchetés, nos compromis et fais nous grandir. Seigneur, que l'exemple de cette femme soit source de grâce en nous et que nous apprenions à avoir le courage de vivre notre foi sous le regard des autres.

7° Station - Jésus tombe une seconde fois.


Satan subit une seconde chute quand Notre-Seigneur vint sur la terre. Il avait depuis longtemps usurpé l'empire du monde entier, et s'en nommait roi. Et il osa enlever dans ses bras le Sauveur très-saint, lui montrer tous les royaumes de la terre et lui faire la promesse blasphématoire de les lui donner, à Lui, son Créateur, s'il voulait l'adorer. Jésus lui répondit : « Retire-toi, Satan ! » ; et Satan tomba du haut de la montagne. Et Jésus rendit témoignage de cette chute en disant : « Je vis Satan tomber du ciel comme l'éclair ». Le Démon se souvenant de cette seconde défaite, frappa le Christ pour la seconde fois.
La tradition établit un parallèle entre la chute du Christ, toute physique, avec celle d’Adam et de l’humanité, morale celle-ci. Au cours de l’histoire, la chute de l’homme prend des formes toujours nouvelles. Dans sa première épître, saint Jean parle d’une triple chute de l’homme : Celle de la chair, celle de l’orgueil et celle des richesses matérielles. Cependant nous pouvons aussi penser à nos détachements de la foi, à nos abandons. N’est-ce pas là ce que produisent les grandes idéologies, comme la banalisation de l’homme qui ne croit plus à rien et qui se laisse simplement aller, construisant ainsi un nouveau paganisme, un paganisme plus mauvais, qui, en voulant mettre définitivement Dieu à part, a fini par se débarrasser de l’homme. L’homme gît ainsi dans la cendre. Le Seigneur porte ce poids, il tombe et il retombe, pour pouvoir venir jusqu’à nous ; il nous regarde afin que notre cœur se réveille ; il retombe pour nous relever.
O mon Dieu, apprenez-nous à souffrir avec Vous, et à ne pas craindre les soufflets que Satan pourrait donner à ceux qui lui résistent.

8° Station - Les femmes de Jérusalem pleurent sur Notre-Seigneur.

Écouter Jésus alors qu’il fait des reproches aux femmes de Jérusalem qui le suivent et qui pleurent sur lui nous surprend puis nous fait réfléchir. Comment comprendre cette attitude du Christ ? S’agit-il de reproches adressés à une piété purement sentimentale et qui n’a rien d’une vraie conversion et d’une foi vécue ? Il ne sert à rien de pleurer sur les souffrances de ce monde avec des paroles et par des sentiments, alors que notre vie continue toujours à être égale à elle-même. C’est pourquoi le Seigneur nous avertit du danger dans lequel nous sommes nous-mêmes. Il nous montre la gravité du péché et la gravité du jugement. Malgré tous nos discours effrayés devant le mal et la souffrance des innocents, ne sommes-nous pas trop enclins à banaliser le mystère du mal ? En définitive, de l’image de Dieu et de Jésus, nous ne retenons peut-être que l’aspect doux et aimable, alors que nous avons évacué tranquillement l’aspect du jugement… Nous nous demandons si Dieu peut encore prendre notre faiblesse au tragique. Car nous ne sommes que des hommes ! Mais en regardant les souffrances du Fils, nous voyons toute la gravité du péché, nous voyons comment il doit être expié jusqu’à la fin pour pouvoir être vaincu. Le mal ne peut pas continuer à être banalisé devant l’image du Seigneur qui souffre. A nous aussi, le Seigneur déclare : Ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vous-mêmes ... car si l’on traite ainsi l’arbre vert, que deviendra l’arbre sec ?
Les larmes ne suffisent pas. Les larmes doivent se transformer en amour qui éduque, en force qui guide. Les larmes doivent empêcher d'autres larmes !

9° Station - Jésus tombe pour la troisième fois.


Que peut nous dire la troisième chute de Jésus sous le poids de la croix ? A nouveau comment ne pas penser à la chute de l’homme ? Mais cette fois-ci considérons à ce que le Christ souffre dans son Église Elle-même ? Combien de fois abusons-nous du Saint-Sacrement, de sa présence, dans quel cœur vide et mauvais entre-t-Il souvent ? Combien de fois ne célébrons-nous que nous-mêmes, et ne prenons-nous même pas conscience de sa présence ? Combien de fois sa Parole est-elle déformée et galvaudée ? Quel manque de foi dans de très nombreuses théories, combien de paroles creuses ! Combien d’orgueil et d’autosuffisance ! Que de manques d’attention au sacrement de pénitence, où le Christ nous attend pour nous relever de nos chutes ! Tout cela est présent dans sa passion. La trahison des disciples, la réception indigne de son Corps et de son Sang sont certainement les plus grandes souffrances du Rédempteur, celles qui lui transpercent le cœur.
Satan fera une troisième et dernière chute à la fin du monde, alors qu'il sera enfermé pour toujours dans la prison éternelle de l’absence de Dieu. Il sait dès le commencement que telle sera sa fin, il n'a nulle espérance ; il est plongé dans le désespoir. Il savait donc bien qu'aucune souffrance infligée au Christ ne servirait pas à le faire échapper à ce sort inévitable. Mais il avait résolu, dans sa haine et son horrible rage, de l'insulter et de le torturer, pendant qu’il était encore son pouvoir. Voilà pourquoi il Le renversa une troisième fois.
Il ne nous reste plus qu’à adresser à Notre Dieu, du plus profond de notre âme, ce cri : Kyrie, eleison.

10° Station - Jésus est dépouillé de ses vêtements.


Le vêtement donne à l’homme sa position sociale, il lui donne sa place dans la société, il le fait être quelqu’un. Être dépouillé en public signifie, pour Jésus, n’être plus personne, n’être rien d’autre qu’un exclu, méprisé de tous. Le moment du dépouillement nous rappelle aussi l’exclusion du paradis : la splendeur de Dieu a disparu en l’homme qui maintenant se trouve là, nu et exposé, dénudé et honteux. De cette manière, Jésus assume encore une fois la situation de l’homme pécheur. Ce Jésus dépouillé nous rappelle le fait que, tous, nous avons perdu notre «premier vêtement», c’est-à-dire la splendeur de Dieu. Sous la croix les soldats tirent au sort pour se partager ses pauvres biens, ses vêtements. Les évangiles rappellent qu'il s’agit là de l’accomplissement des prophéties. Rien n’est pure coïncidence, tout ce qui arrive est contenu dans la Parole de Dieu et voulu par son dessein divin. Le Seigneur fait l’expérience de toutes les stations et de tous les degrés de la perdition humaine, et chacun de ces degrés est, avec toute son amertume, une étape de la Rédemption : c’est ainsi qu’il ramène au bercail la brebis perdue.
En outre, cet habit du Christ était riche de symbole : en effet, saint Jean nous enseignant que sa tunique était toute d’une pièce, on peut y voir une allusion au vêtement du grand prêtre, qui lui aussi était tissé d’une seule pièce. Dès lors, comment ne pas comprendre que Lui, le Crucifié, est le véritable grand prêtre.

11° Station - Jésus est cloué à la Croix.


Les minutes de l’agonie s’écoulent et l’énergie vitale de Jésus s’épuise lentement sur la croix. Pourtant il a encore la force d’accomplir un dernier acte d’amour à l’égard de l’un des deux condamnés à mort qui sont à ses côtés. Entre le Christ et cet homme se déroule un fragile dialogue qui tient en deux phrases essentielles : D’un côté, l’appel du malfaiteur, du bon larron, du converti de la dernière heure : « Jésus, souviens-toi de moi lorsque tu viendras avec ton Royaume ». La réponse de Jésus est très brève… comme un souffle : « Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis ». Ce mot « Paradis » est très rare dans l’Écriture : Il n’apparaît que deux autres fois dans le Nouveau Testament. Il évoque à l’origine un jardin fertile et fleuri : C’est une image évocatrice du Royaume de lumière et de paix que Jésus avait annoncé dans sa prédication et qu’il avait inauguré par ses miracles. C’est le but de notre difficile chemin dans l’histoire, c’est la plénitude de la vie, c’est l’intimité de l’étreinte avec Dieu. C’est le don ultime que le Christ nous fait à travers le sacrifice de sa mort qui s’ouvre sur la gloire de la résurrection.
Le dialogue s’arrête donc là. Mais ces quelques paroles jaillissant péniblement des deux gorges desséchées, se font encore entendre aujourd’hui et elles résonnent toujours comme un signe de confiance et de salut pour celui qui a péché mais qui aussi a cru et espéré, fût-ce à la toute dernière extrémité de sa vie.

12° Station - Jésus meurt sur la Croix.


Au début de ce chemin de croix, nous avons considéré la nuit pâle de Gethsémani. Mais maintenant c’est l’obscurité. Les ténèbres semblent donc vaincre la terre où Dieu meurt. Le Fils de Dieu pour être vraiment homme et notre frère, doit aussi boire le calice de la mort car cette dernière est commune à nous autres, fils d’Adam. Ainsi devient-Il par sa mort, semblable à ses frères. Il devient pleinement l’un de nous, présent avec nous à ce moment terrible. Moment qui se produit certainement en ce moment même pour un homme ou une femme, ici à Paris, dans d’autres villes et lieux de ce monde.
Dans le Christ qui meurt, il y a un Dieu passionné, amoureux de ses créatures au point de mourir librement dans la souffrance. C’est pour cela que le Christ Crucifié est le signe humain universel de la solitude de la mort, de l’injustice et du mal ; mais aussi le signe divin universel d’espérance, de don de soi et de vie.
En effet, même lorsqu’il est là, mourant sur la croix, tandis que son souffle s’éteint, Jésus ne cesse pas d’être le Fils de Dieu. À ce moment-là, toutes les souffrances et toutes les morts sont traversées et prises par la divinité, elles sont irradiées d’éternité, un germe de vie éternelle est déposé en elles, et sur elles brille une étincelle de lumière divine.
« Père, entre tes mains je remets mon esprit… Consummatum est… Tout est accompli… » Le mystère de l'amour de Dieu envers nous est accompli !
La rançon est payée et nous sommes rachetés. Dieu ne voulait pas nous pardonner gratuitement afin de nous montrer combien nous étions chers à ses yeux : Ce que l'on achète a de la valeur. Aussi pour montrer son amour pour nous, Il fixa un prix : La mort de son propre Fils, revêtu de notre nature humaine.

13° Station - Jésus est déposé dans les bras de sa sainte Mère.

Si Marie avait commencé à se détacher de son Fils depuis ses douze ans où Il lui avait dit qu’il avait une autre maison et une autre mission à accomplir, à ce moment précis, son détachement est suprême. C’est une heure de déchirement, celle que connaît toute mère quand elle voit renversée la logique même de la nature selon laquelle ce sont les mères qui doivent mourir avant leurs enfants. Mais saint Jean n’évoque aucune larme sur son visage, aucun cri sur ses lèvres. C’est au contraire un halo de silence.
Ce détachement extrême n’est pas stérile : au contraire il est d’une fécondité inattendue, semblable à une mère qui accouche. En effet, Marie redevient mère. Et de fait l’Evangile reprend le mot de « mère » 5 fois dans ce tragique passage. Marie donc, redevient mère et ses fils seront tous ceux qui, comme « le disciple bien-aimé », se placent sous le manteau de la grâce divine et qui suivent le Christ dans la foi et dans l’amour.
À partir de cet instant, Marie ne sera plus seule, elle deviendra la mère de l'Église, d’un peuple immense, de toute langue, nation et race, qui, tout au long des siècles, se pressera avec elle autour de la croix du Christ, son premier-né.
Jésus est maintenant redevenu votre propriété, ô Vierge-Mère, car le monde et Lui se sont séparés pour toujours. Il vous avait quittée pour faire l'œuvre de son Père, Il l'a terminée et l'a soufferte. Satan et les mauvais hommes n'ont plus maintenant aucun droit sur Lui, trop longtemps Il a été dans leurs mains. Vous avez maintenant droit à Le reprendre, maintenant que le monde a fini de Lui nuire.
Vierge Mère de Dieu, priez pour nous.

14° Station - Jésus est déposé dans le sépulcre.


Le corps crucifié et torturé du Christ est délicatement enveloppé dans le Saint-Suaire par Joseph d’Arimathie et placé dans le sépulcre taillé dans le roc. Durant les heures de silence qui vont suivre, le Christ sera vraiment comme tous les hommes qui entrent dans les entrailles obscures de la mort et de la rigidité cadavérique. Pourtant, dans ce crépuscule du Vendredi saint, il y a comme un frémissement : Saint Luc note que « déjà brillaient les lumières du sabbat » aux fenêtres des maisons de Jérusalem. La veillée que les Juifs vivent dans leurs maisons devient presque le symbole de l’attente des femmes et de Joseph d’Arimathie et des autres disciples. Une attente qui emplit maintenant avec une tonalité nouvelle le cœur de tout croyant qui se trouve devant un tombeau ou qui sent la main glacée de la maladie ou de la mort l’envahir. C’est l’attente d’une aube nouvelle. En cette aurore, sur le chemin qui mène aux tombeaux, l’ange viendra à notre rencontre et il nous dira : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité ! ». Et sur le chemin du retour vers nos maisons, c’est le Ressuscité qui s’approchera de nous, marchant avec nous, et qui passera le seuil de la maison pour être l’hôte de notre table.

jeudi 21 avril 2011

Trente-septième Billet de Carême : Jeudi Saint

"Avant la fête de Pâques, sachant que l'heure était venue qu'il passe de ce monde au Père, comme il avait aimé les siens, qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin"

La Bible de François Amiot traduit, en s'éloignant de la littéralité du texte, mais en rejoignant bien l'une de ses significations : "Il mit le comble à son amour pour eux". En grec : "eis telos" : il les aima jusqu'à la fin, jusqu'au bout ou même encore et plutôt "jusqu'au but". Quel but?

La formule est extrêmement solennelle. il me semble qu'elle a une double fonction dans le texte. D'une part, elle contient en énigme ce but, nous allons le voir dans un instant. D'autre part, elle marque le commencement d'une sorte de Paroxysme du Mystère . Oui, tout le mystère de Pâques, depuis l'invention de l'eucharistie et le lavement des pieds, jusqu'à la Passion, la Résurrection et l'Ascension du Christ dans le Ciel marque une sorte de paroxysme. La mort de Jésus réalise ce paroxysme. Il aurait suffit d'une seule goutte de son sang ! Il aurait suffi qu'il lave les pieds de ses apôtres, comme il va le faire maintenant, pour marquer qu'à partir de dorénavant, lui qui est le Seigneur, il se met totalement à leur, à notre service. Il aurait suffi... Mais Jésus a voulu davantage, il a voulu tout. Comment tout donner ? Mourir : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime". Voilà le paroxysme. Mais il faut le comprendre totalement. On ne l'a pas encore vraiment percé à jour.

Ce qu'il faut ajouter, c'est que la mort du Christ est une fête de Pâques réelle et non commémorative pour toute l'humanité. C'est annoncé par Jean en énigme dans cette longue phrase introductive. "Avant la fête de Pâque" : Jésus anticipe sur la Pâque juive, car il a une autre Pâque à faire valoir, la sienne. Pourquoi la sienne, plutôt que celle des juifs ? Parce que la Pâque du Christ représente le passage réel depuis le monde jusqu'au Père. La Pâque juive, elle, manifestait une commémoration du Passage des Hébreux de l'Egypte où ils étaient esclave vers le Désert dans lequel pendant quarante ans, ils seront libres d'aller et de venir derrière la colonne de feu et la colonne de nuée. La Pâque juive est une figure. Les Pâques chrétiennes réalise la figure, en lui conservant tout son symbolisme. Elles sont le passage effectif de la mortalité à l'immortalité.

In finem, eis telos, nous avons donné deux sens à ce mot énigmatique : le paroxysme amoureux ou la mort d'amour d'une part ; le passage de la figure à la réalité ou meux encore peut-être de l'essence judaïque de la révélation à l'existence chrétienne.

Mais l'énigme johannique n'a pas encore tout dit.

Il me semble que l'on peut encore ajouter que le Christ donne sa vie comme personne ne l'a donnée. Il la donne complètement et cela, nous allons le voir, à la fois dans sa manière de faire et dans le but qu'il poursuit.

Dans sa manière de faire. Le Christ donne sa vie. Il offre symboliquement, mais de manière bien réelle son corps et son sang, en une nouvelle alliance qui ne se contracte pas le Vendredi saint, mais dès le Jeudi saint, durant la sainte Cène, quand, par des paroles qui forcément réalisent ce qu'elles signifient, le Christ offre pour la première fois en public, le sacrifice de la Nouvelle alliance. Disons-le : Gethsémani, la sueur de sang au Jardin des Oliviers, c'est plus encore le contre-coup de la Cène, c'est-à-dire du premier accomplissement temporel de ce sacrifice, que le pressentiment de la Croix. Jésus s'est fait esclave. "Obéissant", il le sera "jusqu'à la mort", mais il l'est déjà. Il montre qu'il l'est en accomplissant le rite du Lavement des pieds, durant lequel il se fait esclave pour ses apôtres.

Quel Samouraï a jamais inventé le rite symbolique du don total, précédant le don effectif et l'accomplissant déjà totalement?

Et quel Samouraï a inventé un don plus total de lui-même ? Le Christ ne se contente pas de mourir, comme tant d'autres l'ont fait sur la terre, pour ceux qu'il aime. Il donne sa vie, il la communique, il la partage, sans la diminuer en aucun de ceux qui la reçoivent.

Il y a dans tout suicide quelque chose de morbide, et comme un culte rendu au néant. Il y a autre chose dans la mort héroïque pour une patrie par exemple : le souci de préserver la vie (ou la qualité de vie) des autres. On ne trouve pas ce nihilisme puisque ceux qui font don de leur vie offre à ceux pour lesquels ils consentent à ce sacrifice au moins l'espérance d'un mieux être d'une fidélité à soi etc. Depuis la Révolution française, on a beaucoup abusé du patriotisme en en faisant une sorte d'antireligion ou de substitut de religion : "la patrie ou la mort", "la liberté ou la mort". Le don que le Christ fait de sa vie n'est pas différent seulement d'une différence de degré, mais d'une différence de nature. Il donne sa vie et au moment où il la donne, dans la mesure où il la donne, il la communique.

Mais surtout, la donnant, cette vie, il ne la perd pas : "J'ai le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre" (Jean 10). Il nous montre ainsi quelle est la nouvelle "économie" du don non seulement en lui mais "en nous tous en lui". Oui, désormais, "par lui, avec lui et en lui", celui qui donne reçoit "le centuple" de ce qu'il donne - ou, si vous voulez il reçoit ce qu'il donne du temps en monnaie d'éternité. Voilà ce que signifie concrètement pour nous la résurrection du Christ.

Ainsi, nous sommes arrivés au but (telos) avec lui. Nous ne pouvons pas être aimés davantage parce que nous sommes aimés efficacement, d'une efficacité d'éternité. Nous devenons celui qui nous aime. En mourant, il a troqué sa vie pour la nôtre. C'est déjà la signification ultime de l'eucharistie, qui, dès le Jeudi Saint, accomplit tout le Mystère du Christ par signe en nous transformant en lui.

Voilà le telos ! Voilà la fin obtenue ! Voilà le but de la condition humaine : cette métamorphose ! Il ne s'agit pas seulement d'un paroxysme de l'amour personnel du Christ ; il ne s'agit pas seulement de dire que les promesses de salut s'accomplissent - existent - en lui. Il faut encore ajouter que c'est nous, désormais, qui existons en lui, qui prenons vie de sa vie de ressuscité. Non, "il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie - de cette façon - pour ses amis".

mercredi 20 avril 2011

Europe/Viande : la laïcité marque un point

Je vous en ai déjà parlé : la loi juive comme la loi musulmane demande que les animaux soient tués d’une manière un peu particulière. Cet abattage rituel dépasse de loin la consommation de viande de ces communautés: Soit que leur religion leur interdise de consommer certaines parties de l’animal (pour les juifs), soit que leurs conditions socio-économiques les poussent vers les bas morceaux (pour les musulmans)....le reste de la bidoche atterrit dans le circuit classique - et c’est ainsi que tous, catholiques ou juifs, athées ou musulmans, religieux ou sans pratique, nous nous retrouvons à manger la viande de vaches de moutons  ou de volailles abattus sans étourdissement.

D’aucuns réclamaient que le mode d’abattage figure sur l’étiquette, afin qu’on puisse choisir en connaissance de cause. Certains n'en auraient pas tenus compte - d'autres (soucieux du bien-être animal) pourraient ainsi éviter cette viande abattue sans étourdissement. C’est bien là tout le problème : ces consommateurs sensibles étaient un débouché de moins, cet étiquetage allait contre l’économie de l’abattage rituel. Du coup, cet étiquetage n’était pas requis. Et même : la loi l’interdisait.

Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, avait du reste dit son opposition à ce qui lui apparaissait comme un étiquetage «discriminant pour l’abattage rituel». Il avait assuré que l’on devrait, sur ce sujet, compter «sur [sa] mobilisation et celle des députés français au Parlement européen» pour que rien ne change.

Sa vigilance n’a visiblement pas suffit. Entre les intérêts de l’abattage rituel d’une part, et l’information aux consommateurs d’autre part, les députés européens ont choisit. Ils ont décidé que «la viande provenant d'animaux abattus sans étourdissement (conformément à certaines traditions religieuses) devrait être étiquetée comme telle». Bref : le ministre n’a pas été suivi – les députés européens ont fait le choix de la transparence, sans plus d’états d’âme que lorsqu’ils préconisent dans la même phrase que «la viande composée de morceaux reconstitués» soit indiquée comme telle.

La laïcité y marque un point – au détriment de la crédibilité de Brice.

via fdesouche.com

mardi 19 avril 2011

Trente sixième billet de Carême : Mercredi saint

"Jésus, souviens toi de moi quand tu seras dans ton Royaume !" Lc, 23, 42

Quelques mots simplement ce matin sur le bon larron : en grec le bon mauvais-faiseur kakourgôn. Comment peut-on être un bon mauvais-faiseur ? Tout le problème est là ; c'est parce que la réponse à cette question est un peu compliqué que les autres évangélistes ne rapportent pas cet épisode du "bon larron". La plupart nous disent que les deux larrons insultaient Jésus. Faut-il voir une de ces menues contradictions entre évangélistes, qu'il faudrait dénouer en choisissant l'un ou l'autre ? Je ne crois pas.

Le larron est un larron. il est tout à fait possible qu'il est commencé en insultant Jésus, comme son collègue. Il sait sans doute que ce personnage se déclare le messie. Il a dû entendre parler de ses miracles. Cela n'aurait pas suffi à l'ébranler. Voyez son collègue, lui criant : "Si tu es le Christ, sauve toi toi-même et nous avec". Qu'est-ce qui a pu le faire réfléchir ? Il a entendu les mots de Jésus sur la Croix, qui traduisent sa patience, sa bonté surhumaine. Il a entendu Jésus appeler Dieu son Père en demandant que l'on impute pas ce péché à ses persécuteurs. il comprend soudain, à coeur grand ouvert, la Mission du rédempteur. il comprend que Dieu a envoyé son Fils pour la miséricorde. Et d'abord il défend Jésus auprès de son collègue : "Lui il n'a rien fait de déplacé (atopon)". Dans la version latine, nous avons "nihil mali" : rien de mal. C'est faire allusion à l'innocence du Christ et c'est évidemment la première chose qui devrait lui venir à l'esprit. Mais ce n'est pas seulement l'innocence du Christ qu'il reconnaît par cette parole, c'est toute sa mission : "Lui il n'a rien fait de déplacé".

La bonté du Christ a gagné son coeur endurcis et lui a fait replacer le Christ à sa place, comme roi de son Royaume. Au lieu d eprendre à la rigolade le titulum crucis que Pilate, fin politique, a fait inscrire au dessus de la tête du Christ, pour "engranger" ce supplice comme un succès contre les juifs, lui le larron, il le prend au sérieux. Jésus est pendu au bois, comme un esclave, maudit de Dieu, mais il a un Royaume et il règne actuellement : "Souviens toi de moi quand tu seras dans ton Royaume". La foi du arron, certainement stimulée par ce qu'il a entendu, lui fait comprendre en un éclair qui est cet homme. Il le prie et c'est à Dieu qu'il adresse cette prière.

Quelle humilité dans sa manière de demander ! Cette fois, il n'est pas là à exiger sa place dans le Royaume comme une part de butin, qui lui serait due. "Souviens toi de moi". Jansenius, dont les commentaires d'Evangile valent le détour, explique très bien "Le larron n'ose pas demander le partage du Royaume. Il ne dit pas : "Reçois moi dans ton Royaume", mais seulement : "Souviens toi de moi", ce qui signifie : "A ce moment-là, par ta bienfaisance et ta puissance, tu pourras me faire du bien, au moins en quelque chose". Et bien sûr le Seigneur exauce magnifiquement la demande, en soulignant qu'il va au-delà de ce qui lui est demandé : "Je te le dis : ce soir tu seras avec moi au Paradis". Ce soir, nous nous reposerons !

Ce qui saute aux yeux, quand on regarde de près cette péricope célèbre, c'est que c'est une conversion qu'elle nous rapporte, celle d'un brigand, condamné pour de justes raisons (c'est ce qu'il dit lui-même à son collègue, le mauvais larron). Comme l'écrit mon cher Cajétan, qui a tout compris : "Vois l'Esprit saint, opérant dans l'âme du larron la reconnaissance du Seigneur en Jésus, qu'il voyait crucifié et si ignominieusemenbt moqué". Facile ? Pas sûr. Une fois de plus il fallait avoir du coeur, c'est celui qui en avait qui a été reçu in extremis jusqu'au coeur du Paradis. C'est par cette conversion qu'il est appelé "le bon malfaisant".

Il y a un Malfaisant qui a commencé sa soirée pendu sur une Croix à insulter son Rédempteur juste à ses côtés. Comment a-t-il pu comprendre sa royauté et reconnaître sa seigneurie ? Et combien plus, mis face à cet exemple, devons nous essayer de nous convertir nous mêmes en ces derniers jours de Carême ? Se convertir ? Non pas brûler ce que l'on a adoré et adorer ce que l'on a brûlé; Non, bien au contraire. Se convertir, c'est simplement laisser être à fond le meilleur de soi-même.

Trente cinquième billet de Carême Mardi saint

"Mon âme est triste à en mourir..." Mc 14, 34

La tristesse du Christ au jardin des Oliviers est un véritable désespoir. Pas un soldat ne l'a touché. il sait que Judas est parti le trahir. Pour trente pièces d'argent (trente deniers : le salaire d'un mois de travail pour un journalier), Judas est allé révéler au Sanhédrin, qui n'ose pas porter la main sur Jésus en plein jour à cause de sa popularité du dimanche des Rameaux, que Jésus passerait la nuit en prière dans ce Jardin. N'est-ce pas le moment d'en profiter ? Ni vu ni connu, on l'arrête, on le condamne et on le remet à l'autorité romaine qui exécutera la sentence. Voilà pourquoi c'est une bande de bras cassés, "armée d'épées et de bâtons", sûrement plus de bâtons que d'épées, et rouillées les épées avec ça, oui voilà la troupe de misérables soiffards que l'on a réunie en catastrophe pour la circonstance. Apparemment on ne les a même pas prévenu de la basse besogne qui les attendait, vu leur surprise devant Jésus et le respect qu'ils ne peuvent pas s'empêcher de lui manifester. Qu'importe après tout ! Arrêter un Rabbin ambigu ou un brigand, ce sont toujours des gens qui transgressent la loi ! Quand le vin est tiré il faut le boire. La troupe remplira son office finalement. L'argent gagné plus facilement qu'ils ne l'avaient appréhendé, pourra couler à flot ce soir dans les buvettes et les tavernes de Jérusalem. Allez un peu de courage : au milieu de la nuit, ils boiront à sa santé, le Rabbi...

Le Christ a vu tout cela, avant que les choses n'arrivent. Il l'attend la petite bande, le pied ferme. Il l'annonce à ses apôtres. C'est lui d'ailleurs qui se constituera prisonnier, passant outre à l'émotion qui saisit cette police improvisée.

Le Christ sait. Il pourrait partir, quitter ce jardin. Il sait que Judas, "celui qui a mis la main au plat en même temps que lui", est sorti dans la nuit pour le livrer. Il pourrait se replier à Béthanie, qui n'est qu'à quelques kilomètres, dans la banlieue de Jérusalem en quelque sorte. Les pauvres brêles, les petites frappes recrutées pour la circonstance ne le suivraient certainement pas jusque là. Mais il attend. Il offre sa passion à venir. Il la veut. "Ma vie, personne ne la prend, mais c'est moi qui la donne" (Jean 10) a-t-il dit aux Juifs dans saint Jean.

Il attend dans la douleur. personne n'a encore mis la main sur lui. Mais, dit l'évangéliste saint Luc, "sa sueur est comme des gouttes de sang qui coulent jusqu'à terre". il ressent une émotion intense : peur ["effroi et angoisse"], tristesse insondable devant sa solitude, mais aussi lutte contre le démon, comme l'a montré le Père Feuillet dans un très beau livre sur cette agonie à Gethsémani, sur ce combat dans le Jardin des Oliviers.

Qu'est-ce donc que le Jardin des Oliviers ? Un autre Jardin de la Tentation. Le Jardin des souffrances, mystique compensation du Jardin d'Eden où toute cette histoire a commencé.

Disons-le clairement : la tristesse du Christ au Jardin des Oliviers n'est pas seulement humaine. Elle a quelque chose de surnaturel, comme est, en quelque sorte surnaturel le sommeil des trois apôtres à ce moment là, qu'il ne faut pas faire pire qu'ils ne sont. Surnaturel ? Disons plus précisément avec la théologie : préternaturel. Cette tristesse du Christ, c'est le diable qui a pénétré en lui aussi profondément qu'il lui a été possible.

Satan, l'adversaire, joue avec le Christ, nouveau Job, Job véritable, qui "de la plante des pieds au sommet de la tête" (Job 2, 7, cf. Is. 1, 6) n'aura bientôt plus une chair saine. Il a joué déjà l'adversaire, avec le Christ au Désert. Il a investi son imagination jusqu'à lui faire croire qu'il se trouvait sur le pinacle du Temple. Il lui a montré "tous les Royaumes de la terre, avec leur puissance et leur gloire". Bref, il a pris pieds et griffes dans son psychisme. Gethsemani représente la même invasion, avec d'autres hallucinations. Mais le Christ est un jouet entre les mains de Satan. Comme il l'a dit à sainte Angèle de Foligno : "Ce n'est pas pour rire que je t'ai aimée".

Dans la tristesse du Christ, on peut apercevoir la vérité de cette parole de saint Paul : "Le Christ s'est fait péché pour nous", lui l'Innocent, lui que personne ne peut convaincre de péché (Jean 7), il s'est fait, il s'est voulu le jouet de l'Adversaire. Et à ce moment, les disciples, malgré leur bonne volonté et leur grandes déclarations, l'ont laissé seul. Ils n'étaient pas encore taillés pour la lutte. Il leur faudra attendre la Pentecôte et l'Esprit saint pour cela.

Bientôt, - et le Christ l'en a d'ailleurs prévenu -, c'est Pierre lui-même qui va trahir son Maître, parce qu'il aura peur de la perspicacité et du sourire moqueur d'une servante, tandis qu'il se chauffait tranquillement au coin du feu, "en attendant - somme toute assez zen - comment tout cela allait finir". Il n'a pas compris, Pierre, que le Maître se soit fait coffrer comme un débutant au Jardin des Olives. il n'a pas compris cette souffrance et ces prières, alors qu'il fallait partir, simplement partir. Peut-on dire qu'il en veut à son Maître ? Sa décontraction semblerait le montrer. Il a la tête près du bonnet. Il est prompt à changer d'humeur. Bientôt il pleurera amèrement. Mais pour l'heure, il a l'air surtout agacé de ce qui se passe. Il ne comprend pas... Et quand il jure : "Je ne connais pas cet homme", gageons qu'il est presque sincère. La tristesse du Christ l'a désorienté, il est dérouté.

Quant à nous, cette tristesse jusqu'à la mort, ayons le courage de la regarder en face, de ne pas détourner les yeux. Il faut que cette semaine nous ayons la force de fixer les yeux sur la Croix.

lundi 18 avril 2011

[conf'] «Pâque juive, Pâques chrétiennes» - par Jean-Marie Elie

Mardi 19 avril 2011 à 20H00: «Pâque juive, Pâques chrétiennes» - par Jean-Marie Elie - PAF 5€, tarif réduit à 2€ (étudiants, chômeurs, membres du clergé) - la conférence est suivie d’un verre de l’amitié.

Trente quatrième billet de Carême : Lundi saint

"Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous. Moi, vous ne m'aurez pas toujours" 12, 8

Il faut se laisser surprendre par l'Evangile, c'est la meilleure manière de s'en approcher. Le même Christ nous dit "Tout ce que vous aurez fait au plus petit, c'est à moi". Mais aujourd'hui Il nous demande de passer avant les pauvres : "Les pauvres, vous en aurez toujours !" Comment comprendre cela ?

Il y aurait une première façon de justifier cette phrase : indiquer qu'il existe un ordre dans la charité : l'amour de Dieu permet l'amour du prochain et pas l'inverse. Les pauvres, oui, mais le Christ d’abord.

Cette idée qu’il y a un ordre de l’amour, on la trouve littéralement chez saint Thomas d’Aquin, dans son Traité de la charité, mais elle ne correspond en rien à l’univers dans lequel nous évoluons aujourd’hui. Pour nous, au contraire, tout est bon du moment que « l’amour est là ». On ne met pas de hiérarchie dans nos amours… Dans cette vie rêvée (ou fantasmée) qui est notre univers mental, moral et médiatique, l’amour devrait être toujours beau, toujours bon et donc toujours dominant. Et en même temps, la vie réelle ne laisse pas beaucoup de place au fantasme. Tout le monde préfère le calcul. Nous explosons entre bons sentiments et raison égoïste et nous ne posons plus sérieusement la question de l’amour. Nous ne nous demandons plus quelle est notre amour – sauf à l’avoir rencontré de manière inopinée…

L’amour n’est ni calcul ni fantasme. Je dirais qu’il fait échec aux calculs dans sa propension à se situer au-delà des apparences, et qu’il vaut mieux que le fantasme, dont la première caractéristique est d’être toujours fantasmé, rêvé.

Qu’est-ce que l’amour ? Au fond, c’est cette question que nous pose la formule paradoxale du Christ sur les pauvres : « Les pauvres vous les aurez toujours avec vous et moi vous ne m’aurez pas toujours ». Et la réponse apparaît clairement dans l’enseignement du Christ : si l’amour est un choix, il doit être le choix du Meilleur. Lorsque l’on a le choix entre les pauvres et le Christ, lorsque ce choix est drastique, lorsque choisir l’un c’est exclure l’autre, il vaut mieux choisir le meilleur, c’est-à-dire en l’occurrence choisir le Christ.

Cela peut, cela doit nous scandaliser aujourd’hui. Nous confondons amour et misérabilisme. Nous avons l’impression que l’amour est destructeur des valeurs. Nous croyons, à tout le moins que l’amour instaure son propre système de valeur : tout doit être apprécié en fonction de ce que j’ai décidé d’aimer. L’ordre auquel l’amour doit se conformer, cette priorisation, cette capacité à établir des priorités, et cet impératif du choix, cette idée qu’aimer c’est nécessairement préférer une chose à une autre, un attrait à un autre, en fonction d’une délibération non pas rationnelle, mais à tout le moins raisonnable, voilà tout ce qu’évoquait Thomas d’Aquin, en parlant d’un « ordre de l’amour. Dans la réalité de nos existence, à quelques exception près, cette priorisation n’est plus compréhensible dans notre univers culturel. Nous ne comprenons d’ailleurs plus la fameuse phrase de Pascal sur l’amour qui a ses raisons que la raison ne connaît pas, parce que nous ne voyons pas que l’amour puisse avoir des raisons, en dehors du sujet qui aime, de ses glandes, de ses aspirations, de ses fantasmes. La hiérarchie des amours est inscrite seulement dans la personne de chaque amant : est-ce un besoin, une relation stable, un sentiment durable, un goût plus ou moins prononcé, une option posée, une convenance, une facilité ? L’ordre amoureux dont on parle, il est tout entier dans le sujet qui aime

Envisager que l’amour recèle une quelconque forme d’objectivité, imaginer qu’il faille considérer non pas le sentiment de celui qui aime, mais la qualité de la relation amoureuse entre celui qui aime et ce qu’il aime, cela dépasse notre entendement. C’est pourtant cela que le Christ nous explique. Notre amour pour lui aura toujours infiniment plus de valeur que notre amour pour les pauvres, même si l’un mène à l’autre.

Sacrilège fait à la morale humanitaire qui nous domine de tout son poids de bonne et de mauvaise conscience ? Je crois qu’il faut être intérieurement très riche pour aimer les pauvres. Je ne parle pas de portefeuille. Mais il y a une avidité du pauvre. Le pauvre n’est pas un personnage idéal. C’est un homme comme nous avec les mêmes défauts que nous et en prime la pauvreté, qui au lieu de le libérer des biens matériels l’y attache.

Bernanos a senti cette difficulté intrinsèque de l’amour des pauvres au point d’écrire un jour : « il va nous falloir apprendre aux pauvres la pauvreté ». Je trouve cette phrase particulièrement mufle. Il faudrait, avant de donner au pauvre, être sûr qu’il mérite notre don ? Quelle horreur ! L’amour aseptisé du pauvre dans lequel le riche est sûr de gagner à tous les coups. Ca n’existe pas.

Non, autant reconnaître simplement que l’amour des pauvres est difficile, car le pauvre n’a a donner que sa pauvreté. Si nous acceptons l’ordre de l’amour (non pas l’ordre qu’instaure le sentiment amoureux, mais l’ordre objectif quoique souvent difficile à déchiffrer qui existe entre les amours), nous reconnaîtrons sans peine la hiérarchie qui existe entre eux. Il devrait être toujours plus facile d’aimer d’abord l’absolu et ensuite son image infiniment fragile : le pauvre.

Et si vous êtes de votre époque au point que Dieu vous embarrasse, alors disons qu’il devrait être plus facile d’aimer plus sa femme que la femme pauvre qui fait la manche en bas de chez vous… C’est ce que dit le Christ à Judas dans cet Evangile : « Les pauvres vous les aurez toujours avec vous, mais moi vous ne m’aurez pas toujours ». Il faut attendre notre bel aujourd’hui pour que cette hiérarchie des amours, cette raison de l’amour souvent ignorée par la raison calculatrice, nous échappe totalement.

Ajoutons pour finir que cette hiérarchie des amours n’est pas calculée (elle est incalculable) mais sentie. Pourquoi le calcul est-il impossible et la hiérarchie incalculable ? Parce qu’elle est fonction de trop de paramètres, parmi lesquels ce paramètre fluide : le temps. Pour le Christ, c’est le temps de penser à sa sépulture. Et pour nous ? Quel est le temps de nos amours ? Et spécialement en cette semaine sainte, avons nous du temps pour ce Christ qui est notre amour aujourd’hui et dans l’éternité ? Prendrons nous ce temps ?

dimanche 17 avril 2011

Happening artistique à Avignon

L’art moderne, dit-on, est fait pour choquer, pour déranger, pour faire réagir. Bonne nouvelle: l’œuvre novatrice d’Avignon a rencontré son public, et il s’est trouvé quatre audacieux pour se livrer à un happening sur cette photo qu’exposait la fondation Lambert.

Bien sûr quelques pisses-vinaigres (voyez les articles de Rue89 ou de Libé) restent à des conceptions très statiques aujourd’hui dépassées. Mais que diable! nous sommes en 2011 et nous savons que l’art est transformation, que l’art est mouvement. Que la démarche artistique implique, dans sa nature même, un certain courage.

Peut-être le collectif d’Avignon restera-t-il anonyme? Dans le cas contraire, il est probable qu’il sera amené à expliquer ses conceptions, à tout le moins qu’il y sera invité par des personnes ne les partageant peut-être pas. Si la chose arrive, elle aura un coût, je me sens mécène et je prendrais comme un honneur qu’une souscription me permette d’y participer, disons à hauteur de 30 euros.

Lettre du Dimanche des Rameaux

Deuxième dimanche de la Passion ou Dimanche des Rameaux

Le dimanche des Rameaux est l’un des dimanches les plus importants de l’année liturgique. Comme son nom ne l’indique pas il est consacré tout entier au souvenir de la Passion du Christ. Dimanche dernier, premier dimanche de la Passion, nous proposions, avec les textes de l’épître et de l’Evangile, une explication du mystère de la Passion. Ce dimanche, c’est le récit de la Passion selon saint Matthieu qui est lu, soit deux longs chapitres de son Evangile. Mais auparavant, au tout début de la cérémonie, comme par une sorte de mystique compensation, pour l’horreur de la Passion que le Christ va vivre, se déroulent la bénédiction et la procession des Rameaux.

De quoi s’agit-il ? Revenons aux événements de la dernière semaine de la vie du Christ sur la terre. Jésus était recherché à Jérusalem. Sa tête était mise à prix (au sens propre du terme) par ceux que l’Evangile appelle « les Princes des prêtres et les anciens du peuple ». Il s’était enfui dans le territoire grec de la Décapole où il continuait son apostolat. Mais un messager est venu le trouver avec une supplique, ainsi rédigée : « Maître, ton ami est malade ». Lazare, le frère de Marthe et de Marie, habite Béthanie, c’est-à-dire la banlieue de Jérusalem. Il est effectivement au plus mal et ses sœurs ont tenté un dernier effort auprès du grand Guérisseur pour le sauver. Dans un premier temps, Jésus semble ne pas relever le contenu réel de cette demande à la fois humble dans son contenu et insistante dans sa forme. Mais au bout de trois jours il annonce à ses apôtres qu’il faut monter à Jérusalem. L’enthousiasme des apôtres, on le devine, est indescriptible. Personne ne veut le suivre. Un silence de mort accueille sa détermination. Il n’y en a qu’un seul à ce moment-là qui se lève et qui exprime son accord, c’est Thomas, l’apôtre qui plus tard doutera. « Allons et mourons avec lui s’il le faut ! » Beaucoup de générosité et beaucoup de délicatesse dans cette reconnaissance des droits de l’amitié dans le cœur du Christ. Lorsque plus tard Thomas doutera de la résurrection, il nous faudra nous souvenir de cette première attitude, noble et courageuse.

Tous rentrent à Jérusalem finalement et – on le sait – non seulement le Christ guérit Lazare mais il le ressuscite d’entre les morts, comme pour anticiper de façon figurative, sur sa propre résurrection surnaturelle. Lazare avait été mis au tombeau quelques jours plus tôt : « Jam foetet ! » Il sent déjà avait prévenu Marthe, la sœur de cette Marie « qui avait été délivrée de sept démons », cette femme qui, apparemment sans nécessité financière car la famille chez qui le Christ va se reposer semble riche, exerçait le métier de courtisane. Qu’importe ! Le pouvoir que le Christ a sur la vie et sur la mort est un pouvoir divin, celui du Créateur qui peut se faire Re-créateur. Saint Pierre dans son premier discours à Jérusalem, dira aux Juifs : « Vous avez crucifié l’auteur de la vie ». Le Christ, lorsqu’il avait ressuscité la fille de la veuve de Naïm, avait simplement dit : « Elle n’est pas morte, elle dort ». Mais là le phénomène (Lazare sortant de son tiombeau entouré de bandelettes) est rendu encore plus extraordinaire par le temps qui a passé, le temps qu’a laissé couler Jésus quand il était dans la Décapole.
La nouvelle du miracle se répand comme une traînée de poudre. Jésus décide de monter à Jérusalem pour la Pâque juive, comme il le faisait jusque là depuis deux ans pour les principales fêtes juives. Il est accueilli dans la ville où la veille encore sa tête était mise à prix, comme un triomphateur : versatilité des foules ! Lui avait prévu cet accueil. Il avait envoyé deux apôtres chercher « un âne le petit d’une ânesse ». Alors qu’il est acclamé comme le Messie « Fils de David », les gens s’agitant et poussant des youyous, des palmes à la main, il veut montrer que ce phénomène de foule ne l’intéresse pas, qu’il n’y est pas sensible et que, comme il le dira à Pilate le procurateur romain plus tard, « Ma royauté n’est pas de ce monde ». Au lieu de monter un cheval, comme un cavalier qui se serait illustré à la guerre, il choisit un âne, signe de sa douceur et de son humilité, signe, je dirai, du caractère surnaturel de sa Royauté.

Le Dimanche des Rameaux est consacré à exalter cette Royauté du Christ sur le monde et sur l’histoire du monde. Chaque chrétien, dans les églises, reçoit lui aussi un rameau (du buis dans la France du nord) et agite ce rameau comme l’ont fait les habitants de Jérusalem, en signe de joie et de reconnaissance. Et l’on chante, nous aussi : « Hosanna, au Fils de David. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! », comme pour attester la Mission du sauveur, avant d’être plongé dans le récit de ses souffrances et de sa mort au moment de l’Evangile.

Ce rameau, après la cérémonie, après qu’il ait été dûment béni, chacun l’emporte chez lui et en orne le crucifix et les images pieuses dont il dispose dans son intérieur.

samedi 16 avril 2011

Comment pouvez-vous rester traditionaliste (suite)

J'ai promis une suite à Julien sur ce sujet brûlant (voir post précédent). Mais j'ai un peu tardé à m'acquitter de ma promesse. Mieux vaut tard que jamais ! Ce matin, en discutant avec deux jeunes amis (mais oui... je suis vieux !), je réfléchissais à ce paradoxe de la liberté que nous donne la Tradition catholique.

Je vais vous faire une confession. Quand on me demandait il y a 20 ans : Mais pourquoi êtes vous à Ecône (où j'ai passé cinq ans avec difficulté et passion) ? Pourquoi êtes vous à Saint Nicolas du Chardonnet (où j'ai passé 15 ans avec enthousiasme) ? Horresco referens ! Je répondais : "parce que c'est là que je me sens le plus libre".

"Je me sens"... C'était une expérience. Une certitude expérimentale, pas une thèse de théologie. D'où venait cette impression profonde de liberté ? Eh bien ! Je crois, Julien, des formes liturgiques, théologiques voire vestimentaires que j'endossais avec joie. Non pas parce que ces formes auraient été un carcan et parce que j'aurais été masochiste. Je ne crois pas que ce genre de travers me guette. Mais ces formes permettent la liberté au lieu de l'interdire. Elle donne consistance à la vie de manière objective, ce qui autorise la subjectivité à ne pas se livrer à ce travail de formalisation, épuisant, lassant.

Si c'est le Je qui donne forme au Moi, comme dans toutes les ambiances libéralo-libertaires, on rencontre très vite deux obstacles majeurs : le bon vieux narcissisme n'est pas loin (on se prétend l'auteur de soi-même). Et puis, chaque fois que l'on touche à vos certitudes, vous vous sentez personnellement impliqué... Vous êtes fragile, vous avez peur de l'édifice que vous avez construit vous-même.

Construire soi-même son identité ? Voilà un travail de Sisyphe ! Voilà de quoi recevoir mille fois sur le coin de la figure le rocher que l'on ahane à pousser en avant sur la colline. C'est à ce travail fou que s'attelle l'analysant sur son divan.

Il y a deux manières de se dispenser de ce travail épuisant, anxiogène et littéralement interminable, comme la thérapie. La première, c'est de s'accepter soi-même tel que l'on s'est reçu, de son éducation, des événements que l'on a traversés des rencontres que l'on a faites. Ce n'est pas très enthousiasmant, parce que le résultat des courses en tous sens que l'existence nous a imposées reste parfaitement arbitraire ! On risque aujourd'hui de devenir simplement un bon bobo sans état d'âme, dont l'unique mot d'ordre sera : "Profite ! Reste connecté !".

La seconde manière de s'épargner ce travail de Sisyphe, c'est de choisir et de faire confiance à des formes qui vous modèlent une sorte de caparaçon, à travers lequel le monde ne sera plus subi mais agi. Ce peut être un cadre familial fort. Ce peut être un métier auquel on se consacre. Ce peut être une vocation religieuse, au sein de laquelle on découvre l'armature sans laquelle on est comme le personnage kafkaïen de La Métamorphose, un monstrueux insecte, invertébré, c'est-à-dire incapable du moindre élan.

Je sais les armatures n'ont pas bonne presse aujourd'hui. Mais elles ne sont pas moins nécessaire qu'hier. Je dirai même : elles le sont davantage. Hier, il existait des structures sociales porteuses, au sein desquelles, à défaut de réussir votre vie, vous vous trouviez toujours une fonction, un rôle. Aujourd'hui nous sommes tous des individus lâchés dans la nature, avec pour seul viatique le credo consumériste : "Profite ! Reste connecté !". Les formes choisies sont donc plus que jamais nécessaires : elle nous rendent libres, comme la vérité dont parle le Christ, ce salut qui nous transforme. Les formes traditionnelles - liturgiques, théologiques et pour les prêtres vestimentaires - ont l'immense avantage de ne pas être issues ce calculs stratégiques humains, trop humains. Elles sont matricielles et donc seules dont on soit sûr qu'elles portent l'avenir.

Le domaine psychologique et le domaine spirituel sont sans doute trop chauds pour qu'on en parle sans passion. Prenons le domaine intellectuel - le monde du froid. Il est nécessaire pour progresser d'avoir des grilles de lecture, un langage, des références toujours les mêmes, des citations-étendards etc. Si chaque nouvel apport signifie une nouvelle façon de se poser, de voir le monde, de le sentir... on aboutit non seulement à l'inefficacité la plus totale, mais à l'absence de tout progrès personnel. Ce qui fait la puissance d'un esprit, au bout de quelques années, ce n'est pas son acuité perçant les nuées de façon toujours nouvelle : à ce jeu on s'épuise et au bout de quelques années, l'on n'est plus qu'un virtuose, un acrobate désarticulé, un vieux beau aux yeux bleus azur, la citation ad hoc au bout des lèvres (vous voyez à qui je pense ?) pas un être capable de pensée. La pensée a besoin de formes pour être parfaitement souple et ne pas céder aux figures imposées par tel ou tel objet. Eh bien ! La vie, c'est la même chose. Être un catholique libre, c'est choisir les formes que la Tradition nous apporte sur un plateau - et à travers lesquelles on construit une liberté qui ne naît pas de je ne sais quelle stratégie moderne ou postmoderne, conciliaire ou postconciliaire, mais qui prend racine dans le temps - qui nous enracine dans l'histoire, comme on me le disait ce matin.

Avec les racines, on a le point fixe d'Archimède (celui qui permet de soulever les mondes) ; avec les racines, on a le point de vue autour duquel s'organise et s'accroît l'expérience de l'esprit : ce que l'on appelle la liberté.

Trente-troisième Billet de Carême : samedi de la Passion

"celui qui aime sa vie la perd ; celui qui hait sa vie dans ce monde, la gagnera dans la vie éternelle" Jean 12, 25

Cette déclaration si forte du Christ intervient juste après la parabole du grain qui meurt pour revivre : "Oui vraiment, je vous l'affirme, si le grain de blé jeté en terre ne meurt pas, il reste seul. Mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits" (12, 24). Notre Seigneur va chercher une analogie dans le monde matériel pour illustrer la fécondité de sa mort et de sa résurrection, car c'est bien de cela qu'il s'agit, de mort et de résurrection - de résurrection et donc de vie, de vie éternelle. Jésus entend dire la nécessité de son propre sacrifice. Mais à travers son propre sacrifice, c'est le nôtre qui se profile. D'où l'universalisation du verset 25 : "Celui qui aime sa vie la perd".

Notre Seigneur parle pour lui qui va connaître le supplice de la Croix et pour tous ceux qui se réclament et se réclameront de lui. Lui règne par son sacrifice : "Quand je serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi" (Jean 12, 32). Jean commente, laconique : "Il disait cela pour indiquer de quel genre de mort il allait mourir". Voilà le paradoxe suprême et comme insoutenable si on le considère de trop près : Jéssu règne par sa Croix. C'est par sa Croix qu'il gagne définitivement les coeurs. Par sa croix qu'il montre comment sa mission est absolue, comment sa mission est d'aller "jusqu'au bout"... en donnant sa vie, pour revivre et faire vivre. Arrivé à ce point, il est bien le seul dans toute l'histoire humaine à avoir ainsi défié la mort pour remporter la victoire : "La vie et la mort, dans un duel étonnant, ont lutté. Et le chef de la vie, mort, règne vivant".

Il est le seul. A nous de l'imiter, autant que nous pouvons. La perspective est surhumaine ? En quelque sorte, oui. Et pourtant la loi du sacrifice est la loi de la vie dans tous ses états, la vie du grain de blé qui germe en mourant. La vie du serviteur qui offre sa vie en vivant pour son Maître. La vie de l'amant, qui "se livre pour sa femme comme le Christ s'est livré pour l'Eglise" note saint Paul au chapitre 5 de l'épître aux Ephésiens. Quand on y réfléchit, vivre c'est s'offrir à quelque chose de plus grand que sa vie. Hegel a dit la dessus des choses admirables. Celui qui n'est pas capable de discerner dans sa vie quelque chose de plus grand que sa vie aime trop sa vie pour vivre vraiment. Il ne sait plus risquer. Il ne sait plus s'exposer. Il ne sait plus donner. Il ne connaît pas "le travail du négatif". Il perd sa vie à l'avoir trop chérie. A vouloir préserver sa vie, dit Hegel, avec les avantages acquis qui vont avec, le Maître est toujours perdant face à l'esclave. Ce dernier, n'ayant rien à perdre, donne tout, et donc... gagne tout.

Métaphysiquement, nous sommes tous des esclaves, que nous le voulions ou non, que nous le sachions ou non. Esclaves de notre propre mortalité. Esclaves de nos addictions - c'est-à-dire du péché. Esclave du néant, que seul le Christ a affronté vraiment. Si nous réalisons cela, si nous comprenons que nous n'avons rien à perdre, alors, dirait Pascal (ou Hegel, mais c'est la même chose), nous sommes mûrs pour le Pari. Nous sommes prêts à tout tenter, à tout risquer, avec "le chef de la Vie", en l'accompagnant dans "son duel admirable".

Et nous comprenons que la seule manière de nous en sortir, c'est de donner. Il ne s'agit pas, pour sortir du néant, de céder à une sorte de chantage à l'éternité, genre : si tu ne donnes pas, pas de Ciel pour toi. C'est la loi commune, celle du grain de blé, la nôtre. Ce que l'on garde dans la vie, pour la vie, c'est ce que l'on a donné. Réfléchissez. Retournez vous. Voyez ce qui vous reste de ce que vous avez vécu. Pas de trémolos. C'est la loi, froide : il vous reste ce que vous avez donné, ce dont vous vous êtes délesté, pour un Autre. Ou comme dirait Lacan, qui ne comprenait pas toujours ce qu'il disait : ce que vous avez fait "dans le champ de l'Autre". Tout ce que vous avez fait pour vous-même et pour votre nombril, vous ne le gardez ou ne le garderez pas. "Celui qui aime sa vie la perd".

On peut décliner ce principe spirituel à l'infini. Il est la loi de la vie, telle que le Christ nous la fait connaître. Celui qui cherche le bonheur ne le trouve pas. Celui qui croit qu'il suffit de "s'occuper un peu de soi" pour commencer à vivre vraiment se réveillera de son sommeil vital en découvrant qu'il baigne dans la véritable illusion transcendantale, celle du narcissisme dans tous ses états. En musique : celui qui cherche à faire un effet est passé à côté de la mélogdie, il n'a pas su s'oublier pour ce qu'il cherchait à atteindre. Il ne le trouve pas.

Avant le Christ, avait-on enseigné cette vérité première ? Peu. Mais voyez quand même le mythe d'Orphée et d'Euridyce. Il me semble que c'est cela qui, de façon cachée, et de façon différente, nous y est dit. Orphée retrouvera Euridice, si, s'oubliant lui-même, il parvient à ne pas la regarder, durant la longue remontée des enfers. Il est sûr de lui. Jamais il ne la regardera. Hélas, au moment où il va retrouver la lumière, il finit par céder à un irrépressible besoin de s'assurer d'elle pour lui... Il la regarde. Il la perd. Elle retombe dans le gouffre du néant où nos vies, sans le Christ, se terminent. Ce n'est pas un hasard si l'on a souvent comparé le Christ à Orphée, dans les premiers siècles de l'Eglise : parce que Jésus s'est lui même comparé à un joueur de flûte (Matth. 11) à un musicien, comme Orphée avec sa lyre, qui déchiffre la partition de l'univers, en nous révélant la loi du monde dans son sacrifice. Parce que Jésus, lui, s'oubliant totalement et jusqu'à la mort, ramène nos âmes d'Euridyce à la lumière du soleil de Dieu.

A nous d'être à notre tour des Orphées efficaces, des Orphées christiques ! C'est en s'oubliant qu'on se trouve.

"la solution du problème du moi, disait Allan Watt, c'est la disparition du problème". J'ai toujours trouvé monstrueuse cette phrase. A la lumière du sacrifice du Christ, on peut la comprendre. Non, il ne s'agit pas de s'éclater ou d'utiliser toutes sortes de véhicules plus ou moins licites pour des voyages hallucinants ou hallucinatoires... Voilà le faux oubli de soi, qui est encore un aller simple pour le néant. Comment faire disparaître le problème ? Surtout pas en allant tout raconter à un psy qui vous fait payer votre récit à 200 euros la séance, en le construisant à sa mode, en le faisant exister de telle ou telle manière, et en se réservant les clés de l'édifice, les clés de chez vous finalement. Une seule réponse, que vous pouvez pratiquer immédiatement et sans délai : le sacrifice de soi par amour, pour un autre ou une autre, pour Dieu. "Celui qui hait sa vie en ce monde la gardera pour la vie éternelle". Haïr sa vie, c'est aimer la vie...

Notons juste pour finir que, dans le texte de l'Evangile, le mot vie, en grec, c'est psuché, le psychique, l'âme. Le Christ, en nous donnant l'exemple, nous invite à dépasser le psychique pour nous situer, par amour, dans le spirituel.