vendredi 31 août 2012

Faut-il encore se soucier du salut des âmes ?

C'est le titre d'un livre du Père Biju-Duval, paru en avril dernier aux Editions de l'Emmanuel. Je l'avait laissé passer. C'est un ami curé de paroisses qui me l'a indiqué, je l'en remercie. Attention ! Ce livre, que j'ai pu feuilleter est un livre de haute théologie, l'auteur revenant sur la doctrine - oubliée - du  péché originel et ferraillant avec Karl Rahner sur la notion du "chrétien anonyme" [chrétien qui ne sait pas qu'il l'est et qui ne se reconnaît pas dans ce nom].

Je vous reparlerai de ce livre certainement essentiel quand je l'aurai lu (très vite : il me faut le temps de m'approvisionner) et j'en resterais pour ce soir simplement à la question qu'il pose publiquement... Comme on lance un pavé dans la mare : faut-il se soucier du salut des âmes ?

Beaucoup d'entre nous, obscurément, nous avons la "théologie de Polnareff" : on ira tous au paradis, oui, même moi. Il nous paraît invraisemblable que Dieu puisse s'abaisser à jouer les maîtres d'école, distribuant bons points et punitions. S'il y a salut... pour nous, il est forcément universel. Il touche tout le monde.

Réponse ? il me semble qu'il faut revenir sur la doctrine du jugement particulier. Il y a le jugement général, à travers lequel Dieu rétablit la Justice bafouée par les hommes pécheurs. Mais avant, il y a le jugement particulier. De l'autre côté du voile, chacun se retrouve devant Dieu. Pour lui dire oui et l'aimer éperdument. Ou pour lui dire non et le haïr. Cette haine, qui engendre logiquement la privation de Dieu (qu l'on appelle le dam ou la damnation), n'est pas quelque chose qui vient de Dieu, mais qui vient du pécheur. En enfer, il n'y a que des volontaires.

Et comme l'avaient très bien vu les Médiévaux aux Porches de nos cathédrales, les damnés ce ne sont pas forcément ceux qui ont vécu le plus loin du Christ (cet éloignement peut très bien être sans faute de leur part, que ce soit un éloignement géographique - au XVIème siècle on se posait gravement la question du salut des Américains - ou un éloignement idéologique : qui dira la barrière d'un certain athéisme culturel dans nos sociétés ?). Aux porches des cathédrales les damnés portent souvent tonsure et parfois même on distingue une mitre dans le tohu-bohu infernal. L'enfer est avant tout un état de l'âme qui refuse viscéralement Dieu, sa lumière, sa bonté, l'humilité qu'elle provoque chez ceux qui sont capable de l'aimer.

Saint Augustin (encore lui) a tout synthétisé. Il y a bien deux amour : un amour de Dieu qui va jusqu'au mépris de soi... Et un amour de soi qui peut aller (c'est l'enfer !) jusqu'au mépris de Dieu (cf. Cité de Dieu 14, 1).

Une autre citation ? "Nous combattons l'Eglise et le christianisme parce qu'ils sont la négation du droit humain et qu'ils renferment un principe d'asservissement humain"  disait Jean Jaurès en mars 1903 (merci Serge pour la citation que l'on trouve sur le site athéisme.com).
Attention, je ne damne personne ! Les rodomontades de ce bas monde ne sont pas la vérité intérieure d'un individu, et Jaurès, Bernard Antony vient de le montrer dans son livre Jean Jaurès du mythe à la réalité (éd. Fol'fer), est quelqu'un d'éminemment complexe. Mais clairement cette révolte contre Dieu (ou contre l'ordre divin), qui provient d'un refus de constater notre impuissance métaphysique à nous autres pauvres humains, peut très bien caractériser l'état d'un individu, mis en face de Dieu et qui décide, avec toute sa vie passée, de SE préférer à Dieu.

mardi 28 août 2012

Saint Augustin, c'est maintenant

Nous célébrons aujourd'hui 28 août la fête de saint Augustin. Une occasion de réfléchir à ce que nous apporte ce grand génie, qui est le Maître de l'Occident chrétien. Lucien Jerphagnon, qui présidait à l'édition de ses œuvres en Pléiade, l'appelait volontiers le "pédagogue de Dieu"... Il faut lui reconnaître une grande clarté, malgré des traducteurs pas toujours à la hauteur. Exemple ? La traduction ancienne des Confessions par Joseph Trabucco en GF m'avait paru extrêmement lourde - et dissuadé de le lire. C'est en l'enseignant que je l'ai découvert. Puisque j'en suis à parler d'éditions, les internautes trouveront les œuvres complètes d'Augustin sur le site de l'abbaye St Benoit, de manière très pratique et accessible.

Pas facile de résumer la perspective du grand Africain. On l'appelle le "docteur de la grâce". Peut-être cela peut-il nous donner une première piste... Saint Augustin, converti au Christ alors qu'il se préparait à mener une vie brillante et que, jeune encore, il était déjà préfet de l'Académie impériale à Milan, a éprouvé lui-même la puissance de la grâce au fond du coeur (cf. par exemple Confessions Livre 8 : le récit de sa conversion totale). Sa longue polémique contre les pélagiens, contre le moine Pélage, ascète breton qui soutenait que la nature humaine est capable sans Dieu de parvenir à la justice, est certainement un souvenir de cette conversion.

S'il est docteur de la grâce, il est aussi celui qui a mené loin le travail de la raison et la réflexion sur les rapports entre la foi et la raison. C'est ce dont Benoît XVI, grand augustinien, nous parle le plus souvent. Encore mercredi dernier, notre pape cite ce passage très explicite de saint Augustin, dans son commentaire du 6ème chapitre de l'Evangile de Jean :
«Vous voyez comment Pierre a compris, par la grâce de Dieu, par l'inspiration du Saint-Esprit ? Pourquoi a-t-il compris? Parce qu'il a cru. Tu as les paroles de la vie éternelle . "Tu nous donnes la vie éternelle en nous offrant ton corps [ressuscité] et ton sang [toi-même] Et nous avons cru et su". Il ne dit pas que nous avons su et ensuite cru, mais nous avons cru et ensuite su. Nous avons cru pour pouvoir savoir; si, en effet, nous avions voulu savoir avant de croire, nous n'aurions pu ni savoir ni croire. Que croyons-nous et que savons-nous? Que tu es le Christ, le Fils de Dieu, c'est-à-dire que tu es la vie éternelle, et, dans la chair et le sang, tu nous donnes ce que toi-même, tu es» (Commentaire sur l'Evangile de Jean, VI, 27, 9).
L'année de la foi, qui va s'ouvrir en octobre prochain, sera très certainement mise sous le signe de saint Augustin, avec cette idée simple : il ne faut pas savoir pour croire mais croire pour savoir...

Il est aussi celui qui a sondé le mystère du péché en tant qu'il s'oppose à la charité. Les livres 13 et 14 de la Cité de Dieu constituent une excellente approche de cet aspect de son enseignement. Etienne Gilson dans son Introduction à saint Augustin disait à peu près (je cite de mémoire) : "Une doctrine est augustinienne dans la mesure où elle est centrée sur la charité". Dans ses Ennarationes in psalmos, le docteur d'Hippone (sa ville épiscopale en Afrique du nord), il montre aussi que l'organe de l'amour c'est le coeur, qui est en même temps cette dimension de l'intelligence dans laquelle se décide la foi ou la non-foi. Je pense au psaume 43, où l'on trouve ce verset : "L'abîme appelle l'abîme au bruit de vos cataractes". Saint Augustin commente :
"Si l’abîme est une profondeur, pensons-nous que le coeur de l’homme ne soit point un abîme? Quoi de plus profond que cet abîme? Les hommes peuvent parler, on peut les voir agir dans leurs mouvements extérieurs, lés entendre dans leurs discours. Mais de qui peut-on pénétrer les pensées, et voir le coeur à découvert? Qui peut comprendre ce qu’il porte dans son âme, ce qu’il pense dans son âme, ce qu’il médite, ce qu’il combine dans son âme, ce qu’il désire et ce qu’il repousse dans son âme ? Je pense que l’on peut appeler un abîme ces hommes dont il est dit ailleurs: « L’homme s’élèvera au faîte de son coeur, et Dieu plus haut encore".
Il est si facile d'oublier notre abîme intérieur et de nous laisser plaquer à la surface de nous-même par la centrifugeuse qu'est la société de consommation.

C'est le dernier aspect que je voudrais souligner : saint Augustin est le grand découvreur de l'intériorité. Avec quel lyrisme, au livre 10 des Confessions, chante-t-il "les palais de la mémoire". Je me souviens avoir fait lire ce texte à table à la dernière retraite de saint Ignace que j'ai prêchée. Ce n'était pas sans appréhension. Les dix retraitants ont reçu 5 sur 5... Ils faisaient l'expérience de ce que décrivait saint Augustin. Le pape Benoît XVI s'est montré particulièrement sensible à cet aspect de l'enseignement augustinien dans l'exhortation apostolique Porta fidei, qui annonce l'Année de la foi. Je ne résiste pas à le citer de nouveau. Il part d'une citation du traité De utilitate credendi d'Augustin, sur la force de la foi :
"Le saint Évêque d’Hippone avait de bonnes raisons pour s’exprimer de cette façon. Comme nous le savons, sa vie fut une recherche continuelle de la beauté de la foi jusqu’à ce que son cœur trouve le repos en Dieu (Confessions 1, 1). Ses nombreux écrits, dans lesquels sont expliquées l’importance de croire et la vérité de la foi, demeurent jusqu’à nos jours comme un patrimoine de richesse inégalable et permettent encore à de nombreuses personnes en recherche de Dieu de trouver le juste parcours pour accéder à la « porte de la foi ».
Je recommande vivement avec Benoît XVI ce De utilitate credendi, toujours sur le site abbaye-saint-benoit.ch

Il faut ajouter à tout cela le goût éperdu de saint Augustin pour la vérité dans sa splendeur. A 18 ans nous explique-t-il au IIIème livre des Confessions, il fait le serment de ne rien mettre au dessus de la vérité dans sa vie.  C'est évidemment ce désir de vérité, malgré l'ignorance où nous sommes des conditions de notre existence et de ce pourquoi nous vivons, qui mène à la foi... Et de la foi au savoir ! Saint Augustin a brûlé toute sa vie pour chercher ce savoir de la vie que nous ne possédons pas et que la foi nous promet. Le détonateur ? Il est tombé sur cette phrase d'Isaïe (dans la version grecque) : "Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas". Il a compris que seule la foi donne le savoir. C'est déjà quelque chose comme ce que Pascal appellera le Pari...

samedi 25 août 2012

A propos du fascisme...

Même notre cher webmestre avait trouvé ma comparaison du dernier post entre fascisme et intégrisme un peu hasardeuse ; j'avais d'ailleurs revu ma copie sur ses instances. Benoîte renchérit et argumente aujourd'hui. Elle insiste avec raison sur le fait que le fascisme historique n'a pas le monopole du nihilisme. Désespoir. Apathie. Inertie... Les régimes fascistes ont voulu conjurer ce travers et non y tomber. Je cite : "N’est-ce pas justement cette apathie généralisée que nous vivons en ce moment dans notre pays, apathie qui forme autant de brèches où s’engouffrent des pouvoirs, des forces qui sont contraires à notre nation".

Je sais que la personnalité de Benoîte est en ce moment "controversée" (pour parler comme les journaux). Il faudrait dire plutôt que la personnalité qui se cache sous le pseudonyme de Benoîte fait l'objet d'une controverse. Qu'elle soit homme ou femme, je dirai à Benoîte qu'elle ne craigne pas de faire son coming out. J'ai personnellement un pseudonyme féminin dans l'excellente revue Monde et Vie et cela m'amuse beaucoup. Ecrire sous un nom de femme, cela permet (quand on y pense) de voir et de sentir le monde autrement. Ne sommes nous pas tous un peu masculins et féminins ? Si Eve est née de la côte d'Adam, comme nous l'explique la Genèse, cette ambivalence est bien compréhensible. Il manquera toujours quelque chose comme les couleurs de l'existence aux gros phallocrates qui ne veulent pas reconnaître cette dualité en eux. Quant aux femmes enfants ou aux femmes objets qui ne veulent pas entendre Thérèse d'Avila leur dire : Soyez viriles mes soeurs ! qu'elles ne s'étonnent pas de la cruauté du monde à leur encontre.

Mais revenons au fascisme et à la citation de Benoîte plutôt qu'à son identité.

Le nihilisme européen est essentiellement et d'abord libéral (au sens philosophique et systématique de ce terme). Le libéral est celui qui pense qu'il n'y a rien à penser et que tout se vaut. Mais si tout se vaut, évidemment rien ne vaut. Et l'on découvre que seul vaut le rien.

Attention : j'entends par libéralisme, la vision du monde qui considère que la liberté de l'individu est la seule valeur et que sa seule limite est la liberté des autres individus. Je pense que cette manière de voir est potentiellement nihiliste. Pour revenir aux Années folles, ces années qui ressemblent tellement à notre époque, il suffit de regarder La Règle du jeu de Jean Renoir pour comprendre quel nihilisme se cache derrière les éthiques libérales. En parallèle, on peut regarder Le triomphe de la volonté pour voir comment se pensent les Allemands à la même époque.

Le nazisme se présente comme détenant la clé d'une renaissance de l'Allemagne après la crise de 29 et la République de Weimar. Le témoignage admirable de August von Kageneck dans Notre histoire (écrit conjointement avec Hélie de Saint-Marc) montre bien, cependant, quelle est la folie du peuple allemand, qui s'abandonne au nouveau Chancelier. Oui ils rêvent de gloire et de grandeur, eux, alors que le Français boit son pastis et danse au son de l'accordéon (voyez les tableaux d'Auguste Renoir)... Mais en même temps, une famille de junker prussiens comme les Kageneck, avec leurs traditions et leur esprit laisse enrégimenter leur quatre garçons dans cette organisation militante, païenne et revancharde qu'est la Hitlerjugend de l'époque, alors que la Grande Guerre avec ses terribles séquelles est encore toute proche.

Je ne parle là que de ce nazisme d'Avant guerre, qui a littéralement sidéré toute la société allemande. Est-ce autre chose que le nihilisme français ? Au fond, derrière les gesticulations, la violence des propos et déjà la volonté d'utiliser les juifs comme boucs émissaires des malheurs de l'Allemagne, y a-t-il autre chose que le nihilisme ? Le culte de la jeunesse et le culte de la mort monstrueusement conjugués ? la Chute, ce film qui raconte les derniers jours de Hitler dans son Bunker montre bien cette fascination pour la mort (en particulier bien sûr chez les Goebbels qui suicident leurs quatre enfants consciemment avant de se donner la mort).

La fascination libérale pour la mort est passive, elle relève sans doute de ce que Freud lui-même appelait, entre Eros et Thanatos, le Principe du Nirvana - la Modération avec un M majuscule.
La fascination nazie est active au contraire. Hitler commande cette totale indifférence devant la mort des autres, qu'il accorde monstrueusement à un culte de la vie et des forces vitales.

C'est en ce point que l'on comprend ce qui rapproche le libéralisme et le nazisme : ce sont deux sous produits du nihilisme européen : l'un (la nazisme) un peu plus complexe que l'autre, il met la force au dessus de tout et fait profession de mépriser les faibles. L'autre (le libéralisme) peut par la seule force de ses lois positives légaliser toutes les sauvageries. S'il suffit d'une loi...

samedi 18 août 2012

"Humainement tout est foutu"

Le jeune X se confie aux journalistes à l'occasion d'un reportage sur saint Nicolas du Chardonnet publié dans Le Point, c'est tout ce qu'il trouve à leur dire. 29 ans et: "Je pense qu'humainement c'est foutu". Pourquoi ce défaitisme? Ce que l'on peut dire c'est qu'il n'est guère caractéristique de la famille de X.

"Tout est foutu"... C'est plutôt l'esthétisme d'une certaine forme de fascisme européen, à partir de 1943. On nom de ce "Tout est foutu" on a pu, en politique, se permettre n'importe quoi. Je sors de la formidable biographie de Jean Fontenoy par Philippe Vilgier (Via romana). Ce livre est un choc pour moi. Pour la première fois je suis confronté à un fasciste crédible. Plus que Drieu, perdu dans l'introspection. Plus que Brasillach, empêtré dans ses contradictions, entre humanisme et cynisme.

Crédible, Fontenoy l'est sans doute parce qu'il est bohême, plus qu'on peut l'être, toujours là où il y a des coups à prendre, en URSS, en Chine, en Finlande, en URSS de nouveau et... à Berlin en avril 1945... Pour Fontenoy, assurément tout est foutu à partir de 1943. Il ne reste donc qu'à vivre. De toute façon pour lui, le fascisme représente un pur idéal. Dans la réalité? Il écrit à Lucien Combelle, directeur de Révolution nationale dans ces années sombres : "Quand ce fascisme pour lequel nous nous défonçons prend le pouvoir, supposition ! Supposition ! Que fait-il de nous le fascisme? Eh bien, il nous fout en tôle, toi et moi, en taule pour mauvais esprit sceptique". Voilà le désespoir, chez Fontenoy.

Chez nous ? Nous ne sommes pas des familiers de l'esthétique fasciste, nous ne cherchons pas à composer entre socialisme et bien commun en réalisant l'impossible équation d'où sont issus les fascismes européens, l'italien, le français, le roumain, le hongrois, l'espagnol (Jose Antonio) voire le japonais et le chinois (si l'on pense comme Fontenoy que Tchang Kai Chek est un fasciste à la mode chinoise). Sans compter le national socialisme allemand que la personnalité du Führer fait basculer dans une forme de satanisme.

Nous ne pouvons être fascistes car le fascisme est nocif dans la mesure même où il se veut révolutionnaire.

Le fascisme, cette forme d'archéofuturisme (merci Guillaume Faye) cultive, dans sa version française très tôt, un culte de la mort, qui se marie monstrueusement avec son culte de la jeunesse dans une sorte de romantisme du paradoxe. Je ne traite personne de fasciste, encore moins de "facho". Ces qualificatif ont trop à voir avec la propagande, comme l'a montré François Furet dans Le passé d'une illusion. Non, aujourd'hui personne n'est facho. L'adjectif est tellement dérisoire (au féminin, comment? Fachote ?) que je ne m'abaisse pas à l'employer.

Je prends simplement le fascisme, mouvement de jeunes et de jeunesse, comme une analogie de ce moment où la jeunesse, dans sa jeunesse même croit la mort inéluctable. Rien à voir avec la politique. Je crains que cette esthétique mortuaire transparaisse au fond dans le "Tout est foutu" de certains jeunes cathos... Vous m'objecterez : "Mais X dit bien : tout est foutu à vue humaine". J'ai peur que cela ne change guère la donne. Pour ces gens qui se cachent derrière la "vue humaine", il y a ce que l'on peut faire humainement [rien, donc] et l'imprévisible intervention divine sur laquelle même le catéchisme nous apprend à ne pas compter.

On ne peut rien faire ? Alors peu importe. Je veux dire : ... alors RIEN n'importe.

En faisant publiquement et visiblement pénétrer l'Infini dans le fini, l'Incarnation nous enseigne au contraire que tout importe, que le moindre détail a son poids d'éternité, que toute action vaut la peine que l'on se donne pour l'entreprendre et la mener... à bien et au bien.

Je ne connais pas X et ne le vise pas, même si il y avait mieux à dire à une journaliste du Point. Je pense  à d'autres, à des amis auxquels d'ailleurs souvent je l'ai dit : il y a un côté "absolument moderne" au sens rimbaldien du terme dans l'intégrisme, qui, dans son épuisant chantage au TOUT ou RIEN, est psychologiquement un avatar du nihilisme européen - du côté du RIEN, puisque TOUT n'est pas possible. Du côté du rien, s'en faisant une gloire et une parure, dans une sorte d'ecclésiovacantisme, qui, comme les chemins de Heidegger, ne mène nulle part.

vendredi 17 août 2012

L'Eglise dans le débat public

Je voudrais citer Benoît XVI dans le Motu proprio La Porte de la foi. Mais je requiers votre attention, parce qu'avec notre cher pape, il faut toujours creuser derrière les mots pour leur donner tout leur sens. D'abord il cite saint Paul : "La foi du coeur obtient la justice et la confession des lèvres le salut" (Romains 10, 10). Puis il commente : "Le coeur indique que le premier acte par lequel on vient par la foi est don de Dieu et action de grâce, qui agit et transforme la personne jusqu'au plus profond d'elle-même". Il emploie le mot coeur dans le sens biblique. Dieu donne à Salomon "un coeur intelligent" (I Sam. 2). Saint Augustin reprend ce terme, où il voit la réalisation de chaque homme dans un amour lucide sur le mal et désireux du bien. C'est ainsi qu'il faut comprendre Pascal : "C'est le coeur qui sent Dieu, non la raison".

Mais Benoît XVI ne s'arrête pas là ; il commente ensuite la deuxième partie de la formule de saint Paul. Je cite : "Par 'la profession des lèvres', il faut entendre que la foi [venant du coeur] implique un témoignage et un engagement publics. Le chrétien ne peut jamais penser que croire est un fait privé".

Voilà bien les chrétiens : éternels empêcheurs de danser en rond. Au lieu de garder leur foi pour eux, dans le secret de leur coeur, il savent qu'ils doivent la professer. Leur foi ne les enferme pas, chacun dans sa singularité, chacune dans son insularité. Non ! Il est dans sa nature qu'elle soit professée de bouche, qu'elle ait un impact public sur ceux qui vivent aux côtés des chrétiens. La foi ne peut pas restée cachée.

Encore faut-il lui donner toute son amplitude. Quel est l'objet de la foi, pris dans toute son ampleur ? Il est triple: Il y a les dogmes qu'enseigne infailliblement l'Eglise depuis toujours (je ne parle pas des blablas réactualisés en permanence et qui valent dans l'instant). Ces dogmes ce sont les balises qui nous évitent de nous perdre sur l'Océan infini de la Divinité.

Il y a les événements de notre propre vie, la Providence de Dieu en action. La foi consiste à prendre conscience de l'action de Dieu dans notre vie et de tout faire pour la relayer. Comme le dit très bien le Père de Caussade, "l'instant est l'ambassadeur de la grâce divine".

Il y a enfin, à l'origine de tout, l'ordre du monde, comme a essayé de le montrer Jean-François Mattei dans le livre qui porte ce titre. "L'esprit a tout ordonné" disait Anaxagore cinq siècle avant Jésus Christ. Ce n'est pas le Hasard majusculaire qui domine le monde (si c'était le cas, il y aurait lieu d'avoir peur). Dans son film Crime et délit, Woody Allen a merveilleusement mis en scène ce choix premier que nous avons à faire d'un point de vue moral entre le monde du Hasard (et de la nécessité disait très bien [Jacques] Monod) et le monde de la foi (et de la liberté ajouterais-je).

Dans Crime et délit, on montre bien que ces deux mondes sont incompatibles. On ne peut pas professer extérieurement la divinité du Hasard et intérieurement affirmer la divinité de l'Esprit.La vie nous contraint à des choix. C'est vrai pour chacun d'entre nous, c'est vrai aussi pour la société qui ne peut pas développer en même temps une culture de vie et une culture de mort. En même temps le nihilisme dans tous ses états et la foi en l'ordre du monde.

C'est parce qu'elle a posé ce dilemme entre culture de vie et culture de mort, entre liberté et nécessité, entre calcul et foi, que l'Eglise intervient dans le débat public. Il est de plus en plus apparent aujourd'hui que les problèmes sociétaux débouchent sur des questions morales qui n'ont de solution que spirituelles.

Mais ce dilemme, c'est avec beaucoup de tact que l'Eglise l'a posé, en offrant à Dieu et en mettant dans les mains de tous la prière pour les familles.

Sur Radio Courtoisie, on a demandé à ceux qui participaient à l'émission de ce soir si il n'avaient pas l'impression que cette prière est de l'eau tiède. Réponse : non. Pour quatre raisons : elle englobe immédiatement les politiques, responsables en conscience de leur vote pour une nouvelle législation ; elle intervient avant le débat et force ceux qui vont y entrer à se définir par rapport à elle ; elle est positive avant tout comme est l'Eglise dans ce débat ; enfin elle est une prière et non un simple communiqué d'agence.

Elle s'adresse au Seigneur et elle voudrait être reçue par tous ceux qui, pour reprendre le mot testamentaire de François Mitterrand, "croient aux forces de l'Esprit". A ce stade, ce n'est pas de l'oecuménisme inefficace, c'est une manière décomplexée d'être catholique, c'est-à-dire universel.

anonymat sur internet: une chance extraordinaire

Un lecteur habitué à ce metablog me signale le texte du Père Amar qui s’interroge sur son PadreBlog: l’anonymat est-il catho-compatible? Le Père Amar expose ses arguments, il en conclut qu’on doit sur internet s’exprimer sous son propre nom – et que si l’on parle sous pseudo, il faut s’interdire de polémiquer.

Polémiquer? Il y a deux manières d’entendre le mot. Il y a une polémique hargneuse et stérile, qu’il faut fuir bien sûr. Ne pas la provoquer ni même l’alimenter: pas plus sous pseudo que sous son propre nom – ce n’est donc pas d’elle qu’il s’agit. Reste la polémique-débat, entre positions différentes, éventuellement antagonistes. C’est de cette polémique, de ces discussions de forums, que parle l’abbé Amar. Le problème, dit-il, c’est qu’on ne sait plus qui discute! et il donne comme exemple: «un professeur d’université, un collégien, une chanteuse de cabaret ou un ingénieur…» J’ajouterais: une femme de ménage.

Eh bien il me semble que loin d’être un problème, le pseudonymat (et encore plus l’anonymat) est une chance extraordinaire. Mettons que tu postes anonymement quelque chose: ce qui est intéressant, dans ce que tu dis, c’est… ce que tu dis. On peut évidemment remplacer le mot ‘intéressant’ par ‘bien vu’, ‘idiot’, ‘fascinant’ ou ‘inepte’. Et préciser : ‘éventuellement’.

Ce qui est éventuellement intéressant, dans ton commentaire, c’est ton commentaire… pour peu qu’il le soit. Ce qui est éventuellement idiot, dans ta remarque, c’est ta remarque – mais seulement si c’est le cas. La valeur du propos n’est pas jouée d’avance, selon qu’il est signé du crétin de service ou de la star du web.

Ce principe ne convient pas à tous les types de discours ni à tous les supports. Si vous assistez à une conférence, il est préférable que le conférencier soit connu, et reconnu, et reconnu comme bon. L’anonymat suppose évidemment que le sujet et que le support se prêtent à une organisation de type ‘bazar’ (par opposition à ‘cathédrale’).

De fait, sur internet, des choses extraordinaires sont construites par des anonymes – parce qu’anonymes. Prenez wikipedia, les articles ne sont pas signés, leur rédaction est collaborative, et soumise en coulisse à débat. Chacun peut y participer et apporter sa brique: vérifier une source, préciser une date, etc. Il y a aussi de mauvais articles sur wikipedia – justement, ils ont en commun d’avoir peu de contributeurs.

J’ai déjà saoulé trop d’entre vous avec le neodarwinisme – je ne recommencerai pas avec l’intelligence collective. Je n’en citerai qu’un exemple: on expose un bœuf dans une foire agricole, les visiteurs doivent en estimer le poids. La moyenne des réponses est très proche de la réalité, bien plus que l’immense majorité des réponses individuelles, qui venaient pourtant d’éleveurs, c’est-à-dire d’experts.

Semblablement, de véritables expertises émergent sur certains newsgroups et autres forums – si vous lisez l’anglais visitez slashdot: voyez la richesse des commentaires. Aucun des contributeurs n’est a priori expert absolu du sujet, mais chacun ose apporter son morceau, qui sera retenu (et développé) s’il est pertinent. Et qui sinon tombera de lui-même à la trappe. Les contributeurs osent le faire justement parce qu’ils sont anonymes: s’ils sont néophytes personne ne se gaussera ni ne leur demandera ce qu’ils font là. S’ils sont reconnus dans le domaine, personne ne s’offusquera d’un passage éventuellement un peu rapide.

Il faut pour cela que «ceux qui savent» renoncent à leur estrade. Il faut quitter un temps son statut de professeur qui professe. Il faut descendre dans l’arène… ou renoncer à y aller. Un ami informaticien me dit que les anglo-saxons ont cette culture, que nous ne l’avons pas, ce qui fait que la France a raté plusieurs opportunités dans l’informatique – un système de caste étoufferait la créativité dans les équipes, dans l’administration aussi bien que dans les entreprises, où l’on existe «sur diplôme». Lui-même s’est lancé en free-lance… mais à Londres.

Bref, et pour revenir à notre modeste niveau: la partie ‘commentaires’ qui suit chaque article du MetaBlog n’a pas pour fonction de laisser s’exprimer un improbable fan-club, ou je ne sais quelles rancoeurs. Non. Le modèle est plutôt celui du vivier, du sandbox, d’où sortira fréquemment le début du commencement d’une idée, et parfois plus..

Lecteurs du MétaBlog, quand vous postez, signez de votre nom, signez «Alphonse Bitru » ou «Chevalier de Pardaillec», ou ne signez pas! vos commentaires sont toujours les bienvenus, pour peu qu’ils soient sentis et pensés. Seule restriction: n’attaquez pas les personnes. Les seuls que vous pouvez mettre en cause sont les auteurs des articles (comme l’abbé de Tanoüarn et moi-même – allez-y mollo tout de même) puisque nous seuls pouvons nous défendre ici autant que nous l’entendons.

mercredi 15 août 2012

Réponse à Irène sur la contrition

Chère Irène, vous posez une question directe sur la contrition nécessaire à la validité de l'absolution. Que se passe-t-il quand on ne regrette pas le péché commis? L'absolution est-elle valide? La réponse est simple, quoi qu'en deux fois deux parties

1- La contrition n'est pas un sentiment de tristesse qui nous prendrait d'avoir commis un acte surtout si, par hypothèse il était plutôt agréable. Dieu ne nous demande pas un sentiment inauthentique. Mais il nous demande d'avoir foi en lui et dans sa loi et de vouloir la mettre en pratique autant qu'il est en nous avec son aide, parce qu'Il sait mieux que nous ce qui nous convient (il nous a fait !). Cela ne signifie pas que l'on ne retombera pas, mais cela veut dire que l'on veut le bien et non le mal (en mettant bien et mal là où Dieu nous dit de les mettre).

2- La question qu'il faut vous poser n'est donc pas : suis-je triste émotionellement ? Mais plutôt : qu'est-ce que je veux faire du sacrement que je reçois ? L'utiliser pour aller vers la volonté de Dieu en l'accueillant petit à petit, ou bien l'utiliser pour faire bonne figure une fois de temps en temps et gagner du (bon) temps en me vautrant dans mon péché.

Souvenons nous toujours que nous sommes pécheurs, que par nous-mêmes nous ne pouvons être parfaits, que le sacrement de pénitence est donné à des malades spirituels, qui ont le plus grand mal à faire prédominer l'esprit sur la chair (la chair au sens large, au sens de la triple concupiscence : le plaisir, l'envie et l'orgueil cf. Première Lettre de saint Jean).

Le Père Spicq (voir post précédent) nous dit non pas de nier nos péchés mais de les utiliser pour implorer la grâce de Dieu, comme le publicain, qui n'est certes pas un personnage recommandable, mais qui se sert de ses fautes pour implorer la pitié de Dieu.

Pour conclure : la vie spirituelle n'est pas une guerre de position, dans laquelle, à l'abri de je ne sais quelle ligne Maginot, j'aurais le temps de me regarder dans la glace en me demandant si je suis assez bien. La vie spirituelle est une guerre de mouvement : vers où je me dirige ? Quel est mon choix ? Est-ce que je l'aime assez, ce choix, pour le faire prédominer sur tout le reste ? Est-ce que je suis assez patient avec moi-même... c'est-à-dire vraiment humble, sachant que comme dit Pierre de Coubertin "l'essentiel est de participer" (à plein coeur) et que Dieu ajoutera toujours ce qui manque à notre offrande intérieure.

Nous ne nous sauvons pas nous-mêmes. C'est Dieu qui nous sauve. Réfléchir à ce faux truisme.

Concrètement : les Béatitudes, pourtant si exigeantes, ne disent pas "Heureux les justes...", mais "Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice". C'est peut-être la question à se poser finalement : est-ce que (entre toutes les faims et toutes les soifs humaines que j'éprouve puisque je suis homme),  j'ai aussi et d'abord faim et soif de la justice de Dieu (parce que j'ai expérimenté la vanité de toutes les "réussites" humaines)... Ou bien est-ce que j'ai faim et soif uniquement de ce que la vie m'offre dans l'instant (ma vie spirituelle étant juste étalée pour faire joli).

Ces "banalités" contiennent me semble-t-il l'essentiel d'une praxis spirituelle efficace.

mardi 14 août 2012

Le Père Spicq : science et sagesse

Je ne résiste pas à vous communiquer un texte du Père Spicq éminent connaisseur des papyri grecs et spécialiste du vocabulaire du Nouveau Testament. Son gros lexique publié au Cerf sonne toujours juste. En spécialiste du langage, il me semble que sans aucune emphase, sans effet de manche, il a, du point de vue spirituel, le mot juste souvent, même dans les explications les plus techniques en apparence.

Grâce à mon bouquiniste préféré, j'ai mis la main sur La révélation de l'espérance, livre rarissime du Père Spicq, publié par la Maison Aubanel, imprimeur du Saint Père à Avignon (et revendiquant sans doute de l'être depuis le XIVème siècle, du temps de la splendeur du Palais des papes, avant l'invention de Gutenberg).

En 1931, le Père Spicq est déjà soucieux des termes qu'il utilise, mais, jeune moine, il laisse affleurer spontanément sa vie spirituelle.

A propos de la trahison de Pierre le chef des apôtres, que le Christ a expressément prévue et permise, le Père Spicq écrit : "Plus on se fait petit et plus on prend conscience de son néant (ce peut être le bénéfice de tout péché), plus Dieu se penche sur ce que nous sommes, le comble de ses grâces et l'exalte" (p. 116). En référence, est cité Luc 18, 13-14 : Jésus déclarant justifié le publicain et pas le pharisien.

Dans cette célèbre parabole, il ne s'agit pas pour le Christ d'inverser les valeurs et de nous dire que le publicain, ce Collaborateur des Romains, est un homme très bien. Laissons ce genre de perversion intellectuelle aux misérabilismes et au masochismes, fomentés par le XIXème siècle et ses suites. Non, le publicain n'est pas un homme bien. Mais, alors même que son activité de percepteur à la solde de l'ennemi n'est pas recommandable, il utilise ce handicap comme un moyen pour provoquer le coeur de Dieu à lui faire grâce : "Mon Dieu aie pitié de moi QUI SUIS UN PECHEUR".

Paradoxe : c'est son péché qui justifie la publicain, c'est la conscience qu'il en prend. Et nous ?

Quelle plus belle espérance que celle qui s'accommode du négatif pour en faire un moyen du pardon et de la grâce : non pas un échec mais une occasion supplémentaire d'entreprendre sous le regard de Dieu.

vendredi 10 août 2012

Le concombre, cousin de la courge?

«Les cons… ça ose tout.» Cette opinion est bien celle de Saint Thomas d’Aquin, voyez la Somme Théologique (Ia, IIae, Question 40). Omnes stulti, et deliberatione non utentes, omnia tentant. Les cons, comme ceux qui n’utilisent pas la raison, tentent tout.

Je suis tombé dessus par hasard, lisant ce que Thomas d’Aquin dit de la création du monde et de ses habitants, et notamment:
«Quand l'Écriture peut être expliquée de plusieurs manières, personne ne doit donner à l'une des interprétations une adhésion tellement absolue que, dans le cas où il serait établi par raison certaine que cela est faux, on ait la présomption d'affirmer que tel est le sens de l'Écriture: de peur que la Sainte Écriture n'en vienne à être tournée en ridicule par les infidèles…»
A plus de sept siècles de distance, Thomas d’Aquin s’adresse par exemple aux créationnistes littéralistes. Il leur dit qu’avec leur lecture littérale de la Genèse, qui heurte le sens commun, ils ridiculisent la parole divine. Ce qui est regrettable aussi pour les rieurs (observons la grandeur d’âme de Thomas d’Aquin) car il y a un vrai risque «qu'ainsi le chemin de la foi ne leur soit fermé

Le créationnisme ? il y a en gros trois branches : les partisans de la Terre Jeune, les partisans de la Vieille Terre, et les néo-créationnistes.
Terre Jeune – Vieille Terre
Dans l'optique évolutionniste, nous sommes tous cousins
plus ou moins éloignés. Dans l'optique créationniste nous
sommes simplement voisins, plus ou moins proches.
(Dessin d'Escher - 1957)
Les partisans de la Terre Jeune soutiennent que Dieu a tout créé il y a quelques milliers d’années. L’homme a côtoyé le dinosaure. Ont été créées à la même époque toutes choses (y compris les astres les plus lointains, avec des rayons de lumière ayant déjà fait presque toute la distance jusqu’à nous, sinon nous ne saurions les voir avant un lointain futur). C’est au fond une cosmogonie comme une autre.

On peut même penser que le monde est encore plus jeune, qu’il a par exemple cinq minutes d’âge. Que tout a été créé il y a 5 minutes exactement : y compris vous et moi, créés avec des souvenirs et des interrelations pré-implantés. Bien évidemment, nous sommes là dans la Science Fiction, mais «5 minutes» est un âge guère plus difficile à soutenir que «quelques milliers d’années» quand on parle du cosmos.

Il y a ensuite le créationnisme «Vieille Terre». C'est-à-dire vrai un grand fourre-tout et on y trouve toutes sortes de thèses.

A une extrémité, c’est du créationnisme Jeune Terre, moins le problème du calendrier. Dieu a créé au même moment chaque espèce – et depuis ce temps très reculé, certaines ont disparu, aucune n’a sensiblement évolué… alors même qu’elles en avaient toutes le temps. Aux yeux des évolutionnistes, une telle stabilité rend la thèse encore moins probable que sa cousine «Jeune Terre».

A son autre extrémité, le créationnisme «Vieille Terre» se rapproche presque d’un darwinisme (anonyme) dans lequel Dieu aurait simplement donné «le premier tour de manivelle» selon l’expression de Dawkins.

Entre ces deux pôles, vous trouvez toutes la gamme possible des opinions, l’idée étant presque toujours d’accepter les microévolutions (l’espèce ‘chat’ se décline en races différentes, siamois, angora ou persan), mais pas les macroévolutions (les premiers félidés ne se sont pas déclinés en espèces différentes, tigre, puma ou panthère). Une espèce peut évoluer autour d’elle-même, mais pas au point d’en donner une autre. Pour les créationnistes, il y a une différence de nature entre macro- et micro-évolution.

Pour les évolutionnistes, macro- et micro-évolution participent du même phénomène: séparées les uns des autres, des tribus d’une même espèce, soumises à des conditions différentes, évoluent de manières divergentes. Quand elles sont devenues trop dissemblables, elles ne sont plus (ou moins) interfécondes, on a alors deux espèces (ou sous-espèces) différentes.
Dans un filet, plus la maille est serrée et plus il y a de trous
On ne refera pas ici la dispute des uns et des autres. Il y a sur internet assez de sites pour cela surtout pour qui lit l’anglais. Pour ma part j’y ai passé des heures, sans réussir à me convaincre des arguments créationnistes. Ne prenons que la question des «chaînons manquants» – vous nous montrez un fossile, disent les créationnistes, qui serait l’ancêtre d’une espèce actuelle ; mais entre les deux, il y a un trou, et puisque vous ne nous montrez pas ce chaînon manquant, c’est qu’il n’y a pas de chaîne. Face à cette revendication, l’évolutionniste est exactement comme l’amateur de généalogie qui voudrait montrer (c’est un exemple) que sa famille est picarde. Il dispose d’un document de 1587, et d’un autre de 1631, son cousin fait valoir qu’il y a ‘un trou’ entre les deux. Notre amateur découvre ensuite dans un canton voisin un document de 1608. Loin d’être convaincu, son cousin constate que la chronologie comporte maintenant… ‘deux trous’. De la même manière, les musées de paléontologie sont plein de fossiles – encore faut-il accepter de s’y rendre.

De manière plus exhaustive, voyez l’expérience de Lenski (ma femme qui lit par-dessus mon épaule me fait part de ses doutes: Lenski! Les metablogueurs les plus acharnés n’ont-ils pas déjà décroché?). Richard Lenski donc observe dans son laboratoire des bactéries E. coli, que l’on trouve dans notre intestin, et qui se reproduisent toutes les quatre heures… soit plus de 2.000 générations par an. Les bactéries d’aujourd’hui sont les arrières-arrières-(50.000 fois)-arrière-petites filles de celles de départ de l’étude. Tous les 75 jours Lenski congèle un échantillon, ce qui lui donne une chaîne complète (une centaine de maillons!) qui relie les E. coli actuels de leurs anciens ancêtre d’il y a deux grosses décennies. Vous avez dit… chaînon manquant?
Le Créationnisme est défait? Voilà le neoCréationnisme

Exemples de services rendus par les éléments
d'une trappe à souris incomplète, qui n’attrapera
rien  mais peut remplir d'autres fonctions: avec QUATRE
éléments, on a déjà une catapulte. Avec TROIS,
un casse-noix. Avec DEUX, un porte-clef, etc.

Venons-en à la troisième manière d’être créationniste : l’Intelligent Design (ID). Ses partisans acceptent toutes les données scientifiques, ils acceptent le principe de l’évolution, mais lui opposent la complexité irréductible. Autrement dit, la sélection naturelle explique l’apparition de caractères simples – mais pas les phénomènes complexes mettant en œuvre plusieurs caractères. Pour que ses lecteurs suivent, Behe (il est l’un des principaux promoteurs de l’Intelligent Design) donne l’analogie de la trappe à souris: elle se compose de cinq éléments qui doivent exister ensemble pour attraper une souris – dont aucun pris isolément ne sert à attraper de souris – et si l’un de ces cinq éléments fait défaut, la trappe ne sert à rien. Quel est le moteur, demande Behe, qui pousserait au développement parallèle de cinq éléments, sachant que cela prend de (très) nombreuses générations avant de présenter la moindre utilité? La trappe à souris est un exemple servant à illustrer (par exemple) la coagulation, qui met en jeu une vingtaine d'enzymes différentes. Pourquoi la sélection naturelle devrait-elle favoriser leur apparition conjointe alors même que durant tout ce temps ils ne servent à rien, et que les développer n’apporte donc aucun avantage?

C’est là que Behe apporte sa réponse : il existe(rait) une intelligence supérieure qui guiderait la nature. Les espèces se développeraient l’une à partir de l’autre, mais suivant un plan (un Design) intelligent, fruit d’un Designer Supérieur, qui saurait également se faire obéir de chromosomes auxquels il dicte de se modifier dans tel ou tel sens.

La communauté scientifique ne partage pas (c’est un euphémisme) cette thèse, contre laquelle je ne présenterais que deux arguments. Tout d’abord, la ‘complexité irréductible’ n’est pas acceptée par tous – c’est du reste Behe lui-même qui a forgé le terme. Revenons à son exemple de la trappe à souris: s’il manque un des cinq éléments, elle ne fonctionne pas du tout… comme trappe à souris. Mettons qu’il manque le petit bout de fromage : aucune souris ne sera attrapée. Certes, mais le dispositif fonctionne déjà très bien… comme catapulte. Autrement dit: les enzymes ayant plusieurs effets, ils ont très bien pu être sélectionnés sur ces autres effets, la coagulation n'apparaissant que de manière fortuite, une fois réunis ces enzymes nécessaires.
La preuve par l’ignorance ?
Deuxième argument: Behe nous dit que l’évolutionnisme ne sait pas expliquer la complexité, que c’est donc Dieu (il ne Le nomme pas) qui intervient directement pour suppléer à l’impuissance de la sélection naturelle. Pour illustrer la bizarrerie du raisonnement, je dois vous parler brièvement de Newton : sa mécanique se base sur une force (aujourd’hui communément admise) qu’il nomme gravité, et qui explique le mouvement des planètes, mais qui est insuffisante à expliquer à elle seule la précession du périastre (une planète qui tourne autour d’une étoile décrit une orbite – mais cette orbite n’est pas fixe, elle pivote dans un plan, autour de l’étoile). On sait aujourd’hui que la relativité intervient, mais entre Newton et Einstein on l’ignorait. Par analogie, Michael Behe est comme quelqu’un qui aurait dit : Je ne suis pas de ces fondamentalistes qui pensent que les étoiles et les planètes sont des luminaires que Dieu animerait de son bras puissant. Je suis moi-même scientifique, et je ne méconnais pas la mécanique de Newton. Mais puisque mon éminent confrère est incapable de justifier la précession du périastre, je vous en donne la raison. C'est Dieu lui-même qui donne un (micro) coup de pouce (littéralement) à l'orbite des planètes. Et c'est bien ce que fait l’Intelligent Design, qui donne de la diversité du vivant une explication scientifique… à 99%, avec 1% d’intervention surnaturelle. Bien évidemment, la communauté scientifique dans son ensemble rejette l'Intelligent Design comme une pseudo-science.

D’un point de vue chrétien, l’ID n’est pas non plus très rassurant. Le créationnisme littéraliste suppose un Dieu vraiment fort, qui crée en un instant le monde tel qu’il est. Le néodarwinisme ne fait pas intervenir Dieu – ce n’est pas son objet, mais il n’exclut pas un Dieu encore plus fort que dans l’option précédente, puisque sachant créer en puissance des formes de vie contenues dans d’autres plus primitives. Dans cette optique, c’est toujours Dieu qui fait se mouvoir les planètes et qui fait éclore tout type de vie (au travers des règles de la physique et de la chimie qu’Il a créé). Le neoCréationisme est inquiétant en ce sens qu’il fait de l’intervention divine une nécessité permanente – Michael Behe ne doute pas que les espèces dans leur multitude dérivent l’une de l’autre, mais cela se fait par Dieu, le surnaturel devenant le mode ordinaire pour gouverner la Création.

Pourquoi certaines personnes sont-elles Créationnistes? J’ose quelques pistes d’explication.
13 fois 5 peuvent-ils faire 65 ?
J’ai surpris dans le metro une discussion entre quatre jeunes femmes. La première demande combien font «13 fois 5» – la seconde propose «65», mais cette réponse ne donne pas satisfaction. «Réfléchis, ça ne peut pas faire 65 euros!». J’ignore si ces 65 euros étaient ce qu’elle devait gagner ou payer, mais c’était visiblement trop peu ou pas assez, donc un prix déraisonnable. Et c’est au nom de cette raison que «13 fois 5» ne pouvaient pas faire «65». De même, je veux bien croire que mon chat soit apparenté à des races sauvages, et au lion, au tigre et à la panthère (en remontant un peu). J’ai plus de mal à percevoir qu’il est apparenté à un poisson. Je sais (intellectuellement) qu’il est apparenté aux concombres (il faut remonter très très loin pour trouver le co-ancêtre), mais cette pensée me reste très théorique. De même, je suppose que chez pas mal de gens, cela coince quand ils lisent que notre corps est cousin de celui des chimpanzés. On se contenterait de leur dire que chou-fleur et chou de Bruxelles sont apparentés, cela passerait mieux. 

Se pose aussi la question de savoir si les créationnistes croient vraiment au créationnisme (en disant cela, j’ai bien conscience que la question est réversible). Il y a aux Etats-Unis une fraction de la population qui déclare croire que la Terre a été faite en 6 jours il y a 6.000 ans – il y a aussi une fraction (plus réduite) qui croirait que la Terre est plate… ce qui ne les empêche pas de prendre l’avion pour se rendre aux antipodes, ou d’utiliser un système satellitaire quand ils se déplacent en voiture. Le créationnisme peut être chez eux une croyance forte, mais de quelle nature est cette croyance? Scientifique? Ou plutôt métaphysique, religieuse? Je crois que c’est Camille Claudel qui a dit (je cite de mémoire) que la foi nous fait tenir pour vraies des choses que la raison ne donne comme fausses.

… et pour que ce soit plus facile, et que cela semble un peu moins faux, il y a le recours au déguisement scientifique. Ne vous méprenez pas. Des auteurs tels que Michael Behe ou Michael Denton sont de vrais scientifiques… qui font la joie des neoCréationnistes. Le pire serait de les accueillir avec des quolibets. Leurs objections sont utiles, ne serait-ce que pour pouvoir y répondre. Dans l’un de ses ouvrages, Denton expose que le neodarwinisme ne répond pas à tout, qu’il y a une attitude conservatrice (attendre que viennent les réponses), et une autre plus radicale (remise en cause frontale) qu’il choisit pour sa part. Je ne suis pas loin de croire qu’entre dans ce choix une part de provocation assumée et de stratégie. D’autres textes neoCréationistes sont moins sérieux. Une comparaison me vient à l'esprit: les diseurs de bonne aventure et autres nécromanciens. A une époque ils lisaient dans le marc de café, une boule de cristal, ou les entrailles du chat. Mais les clients sont aujourd'hui dans un univers plus rationnel. Alors les madames Irma du XXIeme siècle empruntent à quelques sciences - elles disent capter des ondes "électromagnétiques". Pourquoi pas? mais alors que ces ondes électromagnétiques se comportent comme telles, et que le signal décroisse au carré de la distance parcourue - ce qui est contraire à toutes les traditions de voyance.
 
Dessin humoristique, contre la demande des créationnistes que leur vision soit enseignée
à parité avec celle des évolutionnistes. Dans cette optique, c'est au moins trois visions
qu'il faudrait enseigner: créationnisme, intelligent design, néodarwisnisme.

jeudi 9 août 2012

Visiteurs, aidez-nous.

Visiteurs, vous pouvez aider notre blog. Ce dont nous avons besoin, c'est de développer notre présence via FaceBook. Il suffit que ceux d'entre vous qui sont sur ce réseau social cliquent sur le lien "[J'aime]" qui figure ci-dessous. Cliquent... et fassent cliquer!

    Liberté de parole

    Hermeneias nous reproche, au webmestre et à moi, d'avoir perdu notre liberté de parole. C'est pourtant je crois la liberté de parole qui l'attire sur ce blog catho où - fait rarissime - il n'y a pas d'autre censure que celles que nous impose la loi. Chers amis, sur ce blog, vous pouvez tout dire, et je crois que vous ne vous en privez pas : j'en suis heureux ! Il y a un rapport étroit entre la foi, la liberté et l'amour, j'espère que vos échanges le montrent à l'internaute de passage.

    Encore faut-il, nous dit saint Pierre, que cette liberté que nous exaltons et qui nous exalte ne soit pas "le voile de la malice". "Je veux qu'on soit sincère et qu'en homme d'honneur on ne lâche aucun mot qui ne parte du coeur". Le mot important dans ce célèbre distique de Molière est le mot coeur. Rien à voir avec un quelconque sentimentalisme ! Le coeur, explique Pascal, c'est l'intelligence immédiate. Que chacun s'exprime pour le bien et en préjugeant cette volonté du bien, tant chez les tenanciers du Blog, webmestre et curé confondus, que chez les blogueurs ou blogueuses habitués ou de rencontre.

    Cela dit, je suis bien conscient que toute liberté implique un risque. La liberté sans risque (liberté qui n'en est pas une) est la liberté majusculaire, déclamatoire, qui va si bien avec la pensée unique ou avec sa variante plus courante chez nous, la pensée binaire. Quand la pensée est obligatoirement binaire, quand tout se décline en noir et blanc, il n'y a plus de liberté. Chacun a l'obligation d'être dans son camp (les noirs ou les blancs) pour le meilleur et aussi pour le pire.

    Je suis heureux que les évêques français aient compris le risque d'une présidence socialiste avec deux chambres socialistes, les régions socialistes et les mairies socialistes et qu'ils fassent prier contre les extensions prévisibles de la culture de mort. Nous ne sommes pas tout seuls dans notre bulle tradilandaise. Il faut que l'Eglise s'engage, puisqu'elle est "un signe levé à la face des nations" comme dit à peu près le Concile reprenant Isaïe. L'Eglise fait signe, je suis d'Eglise et je relaie ce signe.

    On tutoie Dieu ? Eh bien ! On le fait aussi dans tel vieux cantique estampillé ('Tandis que le monde proclame' au hasard, et beaucoup d'autres). C'est une occasion de méditer sur l'incroyable intimité qui existe entre nous et Dieu : "Il est plus intime que mon intime". Alors... Je le vouvoie ? Je le tutoie ? En tout cas je l'aime ou au moins je lui dis que je veux l'aimer.

    Pour certains adeptes de la pensée binaire, il suffit que les évêques disent une chose pour que l'on doive penser le contraire. Je suis contre le réflexe de Pavlov (qui nous ramène à notre nature animal). Je suis contre le réflexe de Pavlov en théologie aussi...

    On pourra analyser la prière du 15 août et trouver qu'elle est trop ceci ou pas assez cela. Elle est catholique et ce sont les évêques français qui nous demandent de la réciter, manifestant ainsi une inquiétude légitime. Cela doit nous suffire.

    Certains ont tellement pris l'habitude de désobéir qu'ils ne veulent plus voir que seule l'obéissance nous permet d'être à notre place. L'obéissance est la vertu du bien commun. L'oublier c'est accepter de se contenter de son bien propre... Autant dire nier LE bien qui est par essence diffusif de lui-même c'est-à-dire commun.

    Doit-on obéir à TOUT inconditionnellement ? Evidemment non. Il y a même un devoir de désobéir lorsque l'on nous engage à une attitude contraire à la foi ou à la volonté de Dieu. Mais la désobéissance systématique est aussi absurde que l'obéissance mécanique.

    Peut-on exalter en même temps l'obéissance et la liberté ? Il me semble que si l'obéissance est la vertu du bien commun, la liberté en est la condition. Raison pour laquelle elle ne peut jamais lui être sacrifiée.

    mercredi 8 août 2012

    Réponse à Alain P.

    Voici son message, qui est une mise en demeure amicale :
    "Cher abbé, si mon message vous gêne ne le publiez pas svp. Il peut vous paraître si présomptueux de médiocrité, pardonnez moi. En effet, moi qui suit d'une ignorance abyssale sur ces sujets, je lis votre blog pour combler mes si grandes lacunes. Or sur ce thème depuis quelques semaines je vous trouve aussi imperméable que la nouvelle théologie post vatican 2 de l'homme qui s'est fait Dieu. Vos explications ne sont plus aussi Bibliques et c'est un signe que peut être que le message ne l'est pas non plus. Pourriez-vous reprendre vos explications avec la simplicité et le bon sens du curé d'Ars. Si je vous en fais la demande c'est que je vous en crois ordinairement capable et que vous seriez d'une grande bonté pour les âmes simples ! Tout à vous".
    Puis-je transcrire en termes bibliques la question controversée du désir naturel de voir Dieu, dont il est question dans le post qui porte ce titre et dans la Simple réponse à Alain Contat? Il faudrait y arriver. Vais-je y parvenir? Beau défi! J'essaie.
     
    Je partirai volontiers du chapitre 3 de l'Ecclésiaste :
    "J'ai dit dans mon coeur au sujet des enfants des hommes : Dieu veut leur faire connaître et voir qu'ils sont en eux-mêmes des bêtes. Car le sort des enfant des hommes et le sort des bêtes sont communs aux deux. Telle la mort de l'un, telle la mort de l'autre. Et c'est le même souffle chez les deux. as de supériorité de l'homme sur la bête, car tout est vanité. Les deux vont au même lieu. Les deux viennent de la poussière et retournent à la poussière" (Eccl. 3, 18-20).
    Je crois qu'on peut mettre ce texte en parallèle avec le chapitre 3 de l'Evangile de saint Jean :
    "En vérité, en vérité, je te le dis, nul s'il ne naît d'en haut [ou, plus conforme au texte : de nouveau] ne peut voir le Royaume de Dieu. Nicodème dit alors : - Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une seconde fois [de nouveau] dans le sein de sa mère et naître ? Jésus répondit : "En vérité je te le dis : nul s'il ne naît de l'eau et de l'esprit [le baptême] ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair et ce qui est né de 'esprit est esprit. Ne t'étonne pas que je t'ai dit : Il vous faut naître d'en haut. Le vent [l'Esprit] souffle où il veut et tu entends la voix, mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va. Ainsi en est-il pour quiconque est né de l'Esprit". Nicodème reprit et dit : "Comment cela peut-il se faire ?" Jésus lui répondit : "Tu es docteur en Israël et tu ne connais pas cela ?".(Jean 3, 3-10)
    L'homme est tiré de la poussière. Adamah signifie le Terreux. C'est en cela nous dit l'Ecclésiaste qu'il n'est "pas plus" que l'animal, qu'il est "à égalité" avec lui. Les philosophes tentent de démontrer l'immortalité de l'âme. Ils ont du mal à prouver que cette immortalité est personnelle. Et... ce qui est né de la chair est chair... dit le Christ en une sublime tautologie. Pour entrer dans le Royaume des Cieux, il faut renaître. Saint Paul, s'inspirant de l'Ecclésiaste, écrit sublimement : " C'est à la vanité que fut assujetti la création, avec l'espoir seulement" (Rom. 8, 20). L'espoir pour saint Paul, lespérance est une marque, un signe de la prédilection divine. Pas un désir naturel. Seul celui qui est né de l'Esprit désire les biens de l'Esprit. On a beau être Docteur en Israël, si l'on n'est pas né de l'Esprit ou tant que l'on n'est pas rené de lui, on ne comprend pas le monde de l'Esprit !

    Voilà pour la problématique générale. Je reste évidemment très sommaire dans cette esquisse anthropologique. A vous de méditer ces textes, et, si vous voulez bien, de les méditer en les prenant ensemble. Il est trop facile de se débarrasser de l'Ecclésiaste qui est un sublime texte sur l'impuissance de l'homme à se tailler un destin dépassant les limites de la temporalité. Saint Paul, avec sa théologie de l'espérance, nous aide à ne pas l'oublier.

    Mais l'enfer ? Il en est très souvent question dans l'Evangile. J'ai cité Matthieu 25 : "J'avais faim et vous ne m'avez pas donné à manger. (...)  Allez maudits au feu éternel qui a été préparé pour Satan et pour ses anges". Deux choses paraissent certaines à propos de l'enfer d'après ce texte : l'enfer concerne aussi (et peut-être hélas surtout) des hommes qui ne connaissent pas le Christ, ou en tout cas qui ne connaissent pas sa loi : "Quand est-ce que nous t'avons vu avoir faim ou avoir soif ?" demandent les Maudits. Et en même temps, ce feu éternel correspond à une responsabilité réelle de ceux qui sont condamnés parce qu'ils ont manqué à l'Amour.

    Cher Alain P, selon moi, la privation de Dieu que l'on appelle aussi le dam et qui est la principale peine de l'enfer ne vient pas de je ne sais quelle rupture de chacun avec son propre désir naturel de Dieu, comme le pense Alain C. Elle vient de la carence de notre rapport à l'autre (cf. Matth. 25), qui renvoie (mais pas forcément directement et consciemment) à une absence de rapport à Dieu.
     
    Obsédés par le miroir, narcissiques à donf, les damnés sont ceux qui n'ont pas su manifester - au moins - la vertu d'attente, car ils n'attendaient qu'eux-mêmes.

    Mais cette attente n'est-elle pas le fameux désir naturel de Dieu?
     
    Elle n'est pas un instinct... Elle n'est pas non plus je ne sais quelle puissance constitutive de soi. Au contraire ! Cette attente se manifeste en fonction de ce que nous savons de Dieu, à travers une première expérience, que nous avons tous faite : celle du péché, celle de ce bon vieux narcissisme, qui nous porte spontanément à toutes les extrémités de la chair ou de l'esprit.

    L'expérience du péché nous donne si nous y résistons le désir de la Justice, qui est forcément, dans la mesure où il est vraiment conscient, un désir de Dieu... Voilà une explication littérale de la Béatitude : "Heureux ceux qui ont faim et soif de justice... parce qu'ils seront rassasiés" (par Dieu, seul juste).
    L'expérience du péché peut aussi produire en nous un amour de l'"anomie" (anomia en grec). Nous nous complaisons alors, nous nous reposons dans l'absence de loi (ce que la Bible latine appelle iniquitas, ce que les modernes nomment nihilisme). Dieu est Celui qui, en nous poussant à Le choisir ou à le refuser, nous rend conscient de ce que nous sommes. Et particulièrement le Christ, parce qu'il a été crucifié pour nous, nous force à prendre position. "Sa charité nous presse". "Il éclaire tout homme en venant dans le monde".

    Ce qui me sépare des tenants du désir naturel de voir Dieu ? Deux lignes de réflexion différentes.
    La première d'abord.
    Pour eux ce désir est "naturel" c'est-à-dire que, nativement, initialement, il échappe à la conscience. Son expression consciente demeure donc en soi facultative. Le monde est rempli de chrétiens qui ne savent pas et ne sauront sans doute jamais qu'ils le sont et que sourd de leur coeur un désir qu'ils ne connaissent pas et les sauve.

    Pour moi, au contraire, le désir de Dieu est "élicite". Son expression consciente est nécessaire à un moment ou à un autre, ne serait-ce qu'au moment du Jugement particulier, puisqu'il vient de la connaissance que l'on a de Dieu et de la conscience que nous prenons, chacun, de nous-mêmes face à Lui. Ce désir de Dieu est le désir de vérité (Thomas d'Aquin Contra gentes 3, 48-52). Il nous rend conscients de ce que nous sommes vraiment, entre justice et iniquité. Il est avant tout et toujours en nous une Lumière, même si nous pouvons être de ceux qui, alors que "la lumière brille dans les ténèbres, ne l'ont pas reçu", "préférant les ténèbres à la lumière parce que leurs oeuvres étaient mauvaises" (Jean 3, 19).
    La seconde ensuite.
    Lorsque je réfléchis à ce que je sais de la psychanalyse, en particulier à ce que j'ai compris de Freud et de Lacan, je pense qu'il existe deux schémas du désir.
     
    Le désir naturel qui cherche uniquement sa satisfaction : l'appétit, l'instinct sexuel etc. Son but est l'apaisement, le "rien", thanatos. Il se repose dans "la disparition de l'excitation" (Freud).
     
    Le désir élicite qui naît de la connaissance qu'il prend de son objet et se repose dans l'objet, devenu pour lui une fin et qu'il apprend donc à... aimer.
     
    Le désir de Dieu, dans ce schéma, est évidemment du côté du désir élicite et dans ce que toute la Bible (revenons-y) appelle le coeur. 
     
    Les psychanalystes (au moins les lacaniens) sont dans le déni vis-à-vis de ce désir du deuxième type. Ils prétendent ordinairement que l'amour c'est juste... bon pour le transfert. L'amour ? C'est réservé à ton analyste, voyons ! car ta relation avec lui, gouvernée par un logos, est la seule qui ne soit pas impérée par le désir.
     
    Mais le déni des psys ne m'empêchera pas d'aimer ailleurs et, par exemple, de me reposer en Dieu par la foi, qui a suscité en moi "un coeur nouveau", ce qui me semble, sur la terre, le terme normal du désir élicite.

    Cher Alain P., je sens que je suis à nouveau un peu difficile à suivre. Mais j'espère que les quelques textes que je vous indique pour commencer vous nourriront. Si vous en avez le temps, ouvrez une Bible et lisez-les avec leur contexte. Peu importe la position que vous prendrez dans cette question complexe et technique du désir naturel de voir Dieu, que je prétends rouvrir, quand elle apparaît à beaucoup comme résolue. Mais ce qui importe c'est que cette lecture des textes sacrés vous donne "un coeur intelligent" (I Rois 3, 9) pour "recevoir la révélation des Fils de Dieu" (Rom. 8, 21).

    mardi 7 août 2012

    Assomption 2012: nos prières confiantes pour notre pays

    L'Assomption est une grande date mariale. Une fête encore très populaire. Elle est aussi le dernier moment estival de prise de recul spirituel avant la rentrée. Pour ces raisons, les Évêques de France proposent aux catholiques de l'ensemble des diocèses de s'unir dans une même Prière universelle. Dans l'inquiétude de la crise économique sociale et internationale, devant la gravité de choix sociétaux de portée considérable, il est essentiel de conscientiser l'opinion au-delà de la sphère pratiquante habituelle. Non seulement la Mère du Christ recueillait les événements en son Coeur, mais aussi elle les méditait et concrétisait sa réponse envers eux. Puisse Notre-Dame de l'Assomption éclairer nos décisions personnelles et collectives.
    Le Centre Saint Paul (Chapelle Saint Joseph) s'unit bien volontiers à la prière proposée, que nous dirons le 15 aout prochain:
    En ce jour où nous célébrons l’Assomption de la Vierge Marie, sous le patronage de qui a été placée la France, présentons à Dieu, par l’intercession de Notre-Dame, nos prières confiantes pour notre pays :

    1. En ces temps de crise économique, beaucoup de nos concitoyens sont victimes de restrictions diverses et voient l’avenir avec inquiétude ; prions pour celles et ceux qui ont des pouvoirs de décision dans ce domaine et demandons à Dieu qu’il nous rende plus généreux encore dans la solidarité avec nos semblables.

    2. Pour celles et ceux qui ont été récemment élus pour légiférer et gouverner ; que leur sens du bien commun de la société l’emporte sur les requêtes particulières et qu’ils aient la force de suivre les indications de leur conscience.

    3. Pour les familles ; que leur attente légitime d’un soutien de la société ne soit pas déçue ; que leurs membres se soutiennent avec fidélité et tendresse tout au long de leur existence, particulièrement dans les moments douloureux. Que l’engagement des époux l’un envers l’autre et envers leurs enfants soient un signe de la fidélité de l’amour.

    4. Pour les enfants et les jeunes ; que tous nous aidions chacun à découvrir son propre chemin pour progresser vers le bonheur ; qu’ils cessent d’être les objets des désirs et des conflits des adultes pour bénéficier pleinement de l’amour d’un père et d’une mère.

    Seigneur notre Dieu, nous te confions l’avenir de notre pays. Par l’intercession de Notre-Dame, accorde-nous le courage de faire les choix nécessaires à une meilleure qualité de vie pour tous et à l’épanouissement de notre jeunesse grâce à des familles fortes et fidèles. Par Jésus, le Christ, Notre Seigneur.

    lundi 6 août 2012

    Simple essai de réponse à Alain Contat sur l'enfer

    Il est vrai que je ne réponds pas à toutes les mises en question, que je n'épie pas chaque mise au point pour, au besoin, l'infléchir du millimètre qui permettrait que nous soyons du même avis, l'internaute et moi ; il est vrai que je n'ai pas rebondi sur le subtil mouvement en trois temps - amour-foi-union - que propose Benoîte ; je laisse l'anonyme citer tel ou tel texte dont l'autorité est évidemment supérieure à la mienne ; je ne rentre pas toujours dans le torrent du Torrentiel (même si je me souviens du Psaume : "En chemin tu boiras au torrent, alors tu relèveras la tête). Je crois que le monde théologique, campant sans peur dans le champ indescriptible de l'Infini, est un monde d'approximation ou d'analogies et qu'il ne sert à rien d'opposer à une analogie que l'on ne sent pas comme sienne une autre qui nous permettrait simplement de dire : "J'ai les mêmes à la maison". Que de chemins possibles et que de demeures dans la Maison du Père !

    Pour autant, je reçois parfois des posts "frontaux"... Et là je ne peux ni ne veux me défiler. J'ai attendu quelques jours en méditant l'envoi d'Alain Contat, éminent théologien - et philosophe d'abord. Nous parlons de Cajétan depuis... un quart de siècle (non, ça ne nous rajeunit pas). Chaque fois que j'évoque ici le désir naturel de voir Dieu (et son absence), je pense à ses objections. Merci, cher Alain, de vous manifester, de loin, avec une telle précision. Voici pour ceux qui ne l'auraient pas gardé en mémoire, l'objection que vous faites au post précédent :
    "Cher Guillaume, Si, comme vous le répétez à la suite de Cajétan, il n’existe pas de désir naturel de voir Dieu, ni d’appétit naturel de la béatitude surnaturelle, comment expliquez-vous que les damnés, anges ou âmes humaines, souffrent de la peine du dam, c’est-à-dire d’être privés de la vision béatifique ? Comment peut-on comprendre cette peine, qui est en soi plus grave et plus douloureuse que la peine du sens, autrement que par la scission térébrante de la conscience entre son désir naturel de Dieu et sa haine élicite de ce même Dieu ? Et comment Dieu peut-il damner le pécheur en toute justice si celui-ci n’est pas pré-ordonné par nature à le voir et à l’aimer en lui-même ? La cohérence de votre position n’exigerait-elle pas que nous ayons, en définitive, à choisir entre le ciel et les limbes, plutôt qu’entre le ciel et l’enfer, comme nous l’enseignent le Seigneur et son Église ? Tout le drame de la condition humaine s’en trouverait évacué".
     Par où commencer ? Par la fin.

    C'est le cardinal Billot qui, à l'occasion d'une série d'articles parue dans Etudes en 1920,  propose audacieusement cette thèse selon laquelle le choix entre le ciel et l'enfer ne concerne pas toute l'humanité, mais seulement ceux qui ont une information suffisante quant à l'Evangile. Pour lui, en effet, c'est cette information qui crée en eux le "désir" d'aimer Dieu... ou de la haïr. En bonne scolastique, on appellera c désir un désir "élicite" et non un désir "naturel", pour signifier que loin d'être quelque chose d'instinctif ou de constitutif (comme le pensait un Plotin), le désir de Dieu procède de la connaissance plus ou moins précise que l'on a de Dieu.

    Nos positions semblent donc ici se rapprocher souligne l'abbé Contat. Quant à moi, je ne crois pas du tout que je doive en venir à la thèse de Billot.

    Oserais-je dire que, pour moi, c'est une sorte de fidélité invétérée à Suarez (1548-1617), le grand instituteur des jésuites, qui pousse ainsi le cardinal Billot à "évacuer tout le drame de la condition humaine". Pour le comprendre, je vais être obligé de faire (et de vous faire faire) un grand détour par l'Ontologie fondamentale.

    Je remonterais bravement jusqu'à la conception de l'étant que Suarez définit simplement comme "ayant l'essence"... Il n'admet pas la distinction essence/existence soutenue par ceux qu'il appelle assez dédaigneusement les "vieux thomistes" (parmi lesquels Capreolus et Cajétan). N'admettant pas cette distinction, cette mystérieuse schize à l'intime de chaque étant créé entre sa nature et sa liberté, il ne reconnaît qu'un seul paradigme : la nature. Et c'est par rapport à ce paradigme, considère-t-il logiquement, que chacun devra être jugé.

    Là on passe, sans transition d el'ontologie à l'eschatologie. 

    Peut-on condamner quelqu'un qui toute sa vie a agi conformément à sa nature ? Certes, par hypothèse, on ne peut pas admettre qu'il ait posé des actes surnaturellement bon, qui puissent lui ouvrir les portes du Ciel, mais on ne peut pas non plus déclarer qu'il a démérité. Cet homme bon de sa nature n'ira donc ni au Ciel ni en enfer, mais dans un lieu intermédiaire que Billot appelle, je crois, les limbes. Il sera comme l'enfant mort sans baptême et réduit à la bonté de sa nature.

    Cajétan - n'en déplaise à Gilson - est aux antipodes de cet essentialisme (de ce naturalisme). Dans sa perspective de métaphysique analogique, l'étant c'est l'être en acte (ens ut participium). Il a cette formule : Existentia substantiae est substantia, l'être en acte de la substance est la substance. Pour lui l'essence est un simple principe régulateur, toujours présent, mais en puissance.  Conformément à la direction de pensée que l'on peut découvrir dans le plan de la métaphysique d'Aristote, il faut envisager l'étant comme "actuellement étant". Ainsi l'être humain n'est pas son essence (plus ou moins réalisée de manière statique en fonction d'un programme prédéterminé dans l'Oeuvre créatrice) mais, en tant qu'être connaissant et aimant, il est... la liberté dont il a fait preuve et c'est cette liberté qui le juge (et à travers laquelle d'ailleurs s'effectue la métamorphose du salut).

    Terrible existentialisme cajétanien ! Dans l'anthropologie cajétanienne, la liberté a une importance considérable car elle est la mesure de chaque homme, étant l'acte ultime à travers lequel il est au monde.

    Cet être libre, dans l'ère post-chrétienne où nous sommes, a de plus en plus le choix le plus radical, celui qu'avait bien perçu Jean-Paul Sartre : entre l'être et le néant. Soit, ivre de sa liberté, l'homme jouit de sa capacité de "néantir" ("Si Dieu existait, ce serait une raison supplémentaire de le combattre", oui de l'anéantir : quelle folle joie pour le fils d'Adam !), soit il conçoit cette liberté comme une foi dans l'être (une foi dans l'ordre), qui finit par le déterminer tout entier, foi implicite ou explicite en Jésus unique salut parce que Divino-humanité mystérieusement subsistante. Il me semble que c'est une interprétation du Dasein qui en vaut une autre. L'homme est bien le là de l'être : il peut choisir le néant ; il peut choisir le salut.

    Le choix que peut faire l'homme du néant n'est pas et ne peut pas être le choix d'un néant absolu. Ce néant absolu n'existe pas, il n'est pas accessible à l'homme. La matérialisation du néant c'est le désordre. Même si nous choisissons le néant, nous sommes encore ayant choisi le "Non" mais pas le "Non-être" parce que ce n'est pas en notre pouvoir. Ce Non qui ne peut pas être un non-être, c'est l'enfer.

    Et voilà, cher Alain, en quoi nous sommes d'accord : vous parlez avec éloquence de "douleurs térébrantes". Cette percée de la douleur qui cherche le néant mais ne peut pas le réaliser car ce n'est pas au pouvoir de la créature, c'est la liberté absolue de l'être humain qui a le choix entre le Ciel et l'enfer comme il a le choix entre la foi et la révolte. Il n'y a pas de Troisième terme.

    "Mais, m'objecterez-vous sans doute, les choses ne sont pas si simples entre nous. Vous prétendez que le désir de Dieu est toujours un désir élicite, un désir qui vient de la connaissance que l'on a de Dieu. Et si l'on n'avait pas connaissance de cet Absolu ? Il n'y aurait pas de désir de Dieu. Le cardinal Billot aurait raison et le drame de la condition humaine s'en trouverait évacué". [Je précise pour le lecteur pressé que cette réponse que je mets dans votre bouche est fictive, mais je la crois possiblement vôtre].
     Est-il possible de ne pas avoir connaissance de l'Absolu ? Telle quelle, la question est mal posée.

    Le premier acte moral dit saint Thomas (vous l'expliqueriez mieux que moi) est un choix entre deux causes finales, qui s'avèreront toujours ultimes : Moi ou l'Autre (Thomas dit Dieu). Celui qui choisit "Moi" entre dans une logique d'absolutisation du Moi, qui est celle de l'idolâtrie enseigne la Bible. Celui qui choisit l'Autre se tient aux confins de la foi et de l'amour, dans une perspective qui ne peut que le mener à Dieu, dans la mesure où il en a la connaissance... Perspective expectative ou expectante que j'appellerais assez volontiers espérance. Saint Paul ne dit-il pas que nous sommes sauvés par l'espérance (Rom. 8, 23), spe salvi ?

    Cette connaissance qui sauve ou qui damne, on n'en a pas toujours une conscience exacte ("Seigneur quand donc t'avons nous vu avoir faim ou avoir soif ?" Matth. 25). Mais ne peut-on pas dire que dans le jugement particulier, où chacun se trouve devant Dieu, on jouira de la parfaite conscience des enjeux qui éclairera notre choix fondamental, sans le modifier ? C'est cette vision de Dieu comme fin absolue qui enfoncera dans le coeur du damné cette inguérissable et essentielle nostalgie, cette douleur poignante, cette frustration que les théologiens appellent le dam, la privation ressentie de Dieu.

    vendredi 3 août 2012

    François et Ségolène auraient-ils pu adopter?

    Ce blog ayant des lecteurs hors de France, je précise que c’est bien de François Hollande (vainqueur de la présidentielle 2012) et de Ségolène Royal (finaliste en 2007) que je parle. En plus d’être des personnalités politiques de premier plan, ils ont vécu en couple pendant près de 30 ans et ont eu quatre enfants.

    Et s’ils n’avaient pu faire ces quatre enfants, auraient-ils pu les adopter ? Absolument pas, non.

    En droit français, il faut être marié pour adopter à deux. Il y a évidemment des couples qui élèvent très bien leurs enfants sans être mariés – voyez autour de vous. Mais le législateur, dans sa sagesse, veut que les adoptants soient dans un schéma parental stable, classique, et traditionnel.

    Je signale, toujours pour les lecteurs extérieurs, que la France s’apprête à autoriser le mariage homosexuel et l’adoption par ces futurs couple. Sont mis en avant le droit à l’enfant, la non-discrimination, l’adaptation à l’état actuel de la société.

    Bref : concernant les couples homos, la gauche exhibe des principes progressistes qu’elle n’a seulement jamais songé à appliquer à la grande masse des couples hétéros. De là à penser que ces principes sont de pure circonstance (électoraliste), il n’y a qu’un pas, que je franchis… rassuré.

    Quel est notre désir de Dieu

    Je voudrais - supportez-le - poser cette question sans convention, sans me sentir astreint à donner une réponse qui aurait été convenue d'avance, au nom de l'Institution. Le catéchisme a du bon, mais il n'a rien à dire sur le désir de Dieu. Expertus potest credere quid sit Jesum diligere. "Seul celui qui en fait une expérience peut CROIRE ce que c'est qu'AIMER Dieu". Et plus précisément : ce que c'est qu'aimer Jésus fils de Dieu dit ici l'hymne du Saint Nom de Jésus. Si nous ne croyons pas, nous n'aimerons pas, nous ne pourrons jamais donner à l'amour toute son ampleur, vraiment surnaturelle et divine.

    On a trop souvent cru que le désir de Dieu était seulement une question d'amour. On a répété, après Gilbert Cesbron, dans le grand b... mental des années Soixante : "Il suffit d'aimer". On voulait dire par là : l'amour n'a pas besoin de cette béquille qu'est l'intellect. L'amour va immédiatement à son objet. Il suffit à tout. Le compositeur du Jesu dulcis memoria nous montre bien que sur la terre au moins, on n'en a jamais fini avec la foi, ce mode de connaissance supérieur, qui seul permet l'amour. Expertus potest credere...

    La prière, dans la mesure même où elle est un acte de foi est un acte de connaissance. De quoi ? Des dogmes ? Bien sûr. Il faut élever son esprit jusqu'au dogme dans la beauté de leur proposition et s'en nourrir par une attention constante et une méditation qui en intériorise le contenu. Il faut aussi se souvenir que la foi nous propose une véritable science de la vie dans toutes ses dimensions. Les dogmes sont les balises qui nous évitent de nous égarer sur l'Océan de la Divinité. Mais l'objet de la foi est bien plus ample. Quel est l'objet de notre foi ? L'initiative divine sur notre vie. Le salut réalisé dans le Christ Fils de Dieu. Le salut ? Ce Moment où notre vie et la sienne ne font qu'une seule vie.

    La connaissance de Dieu s'identifie ainsi à ce que doit être la véritable "science de la vie". Connaître le Christ, sans donner prise aux légendes noires ou aux étroitesses de nos perspectives mentales, connaître le Christ dans l'éblouissement de ce que Pascal appelle très bien les vérités contraires, c'est cela qui nous fait l'aimer comme il doit être aimé. C'est cette connaissance qui provoque en nous le désir.

    On en revient à la grande question du désir naturel de voir Dieu, qui faisait florès... avant la Guerre (oui je sais, ça ne nous rajeunit pas). En nous, le désir de voir Dieu n'est pas de l'ordre de l'instinct. Au sens scolastique, ce n'est pas un "désir naturel", mais un "désir élicite"... Plus on connaît Dieu et sa volonté de salut, plus on l'aime. Et lorsque l'on ne le connaît pas, lorsque tout est fait pour nous faire oublier Dieu, lorsque l'athéisme est un véritable conditionnement social, alors, sauf grâce particulière, secrets intérieurs et chemins singuliers, le désir de Dieu disparaît dans les coeurs.

    On mesure peut-être mieux, si l'on a attentivement marqué la place de ce préambule sur le désir de Dieu l'importance du combat culturel. Benoît XVI nous disait (c'était à Malte il y a deux ans) que la culture chrétienne était devenu une véritable contre-culture. Cette contre-culture - oh poaradoxe ! - est aujourd'hui la seule culture universelle, celle qui s'impose sur tous les continents. N'en faisons pas trop avec l'Underground. Il est bon qu'il existe de petits groupes underground (le Centre Saint Paul en est un). Mais il ne faut pas perdre de vue la dimension universelle (vraiment "catholique") de la culture chrétienne. Il faudrait que chacun puisse avoir libre accès à cette culture, à ces questions fondamentales et à la diversité des solutions qui leur ont été apportées, toutes tournant, depuis le début, autour du christianisme ou d'une réécriture humaine du christianisme, toute tournant depuis le début (depuis le Paradis terrestre) autour de la question de la Divino-humanité. La question : comment diviniser l'homme est égale pour l'homme à la question : comment survivre ? C'est pourquoi elle était devenue, jusqu'au XXème siècle, la question fondamentale.

    Ainsi à travers les questions que cette culture l'amène à se poser, chacun pourra-t-il redécouvrir l'élan qui a porté ses ancêtres à construire les cathédrales ou à partir en mission dans les pays les plus improbables au péril de leur vie. D'une manière ou d'une autre, pour chacun, la divine invitation retentira dans ses oreilles et il sera amené à se positionner par rapport à elle.

    L'Eglise a trop souvent voulu marginaliser la vie intellectuelle, ou encore (dans les grands moments, après la Renaissance) confondre la pensée avec l'érudition. Les gens qui pensent sont dangereux pour les institutions trop fragiles. Réfléchir c'est commencer à désobéir. On connaît ces refrains qui sont plus sérieux qu'ils n'en ont l'air. Les deux derniers papes - que ce soit Jean-Paul II avec ses hymnes répétés à la vieille Europe ou Benoît XVI avec les méditations exigeantes qu'il mène partout et dont le Discours des Bernardins peut être considéré comme emblématique - ont manifestement compris l'importance pastorale de la culture, comme "bain" à partir duquel peut se développer à nouveau, au-delà des fausses satiétés de la Consommation à outrance, un véritable désir de Dieu.

    Tant que l'homme a été "un animal religieux", ce "naturel" (qui n'était pas le désir naturel de voir Dieu mais le besoin naturel du "sacré") pouvait constituer la base à partir de laquelle l'évangélisation avait lieu. Il me semble que depuis la disparition en Europe occidentale de l'animal religieux, seule la culture peut constituer le nouveau point de départ, seule une connaissance culturelle de Dieu et du christianisme peut être cette praeparatio evangelica toujours nécessaire pour que les esprits supportent ce que Benoît XVI dans La Porte de la Foi, appelle encore "la nouveauté radicale du christianisme", l'extraordinaire bonne nouvelle de notre divinisation... Si seulement nous la voulons.

    mercredi 1 août 2012

    Alzheimer et la prière

    Une étude parue il y a quelques jours dans Le Figaro indique que les gens qui prient sont moins souvent touchés par la maladie d'Alzheimer que les autres. Sujet d'été... Il ne faut évidemment pas prendre au pied de la lettre les chiffres fournies par l’enquête américaine dont Le Figaro se fait l'écho, mais c'est une occasion - et me semble-t-il une bonne occasion - de réfléchir à ce qu'est la prière.

    "Quand vous priez ne soyez pas comme ces gens qui rabâchent..." nous demande le Christ. Certes la répétition est un aspect de la prière, une manière de conjurer le temps qui passe et de rentrer dans l'Absolu à travers la multiplication des invocations. Si nous prenons les choses du plus haut (sub specie aeternitatis disait Spinoza) le temps, après tout n'est que le déploiement de l'éternité. Répéter une même formule, c'est donner une durée à l'instant et, en quelque sorte imaginer l'éternité.

    Mais si la répétition est purement mécanique, si nous n'entrons pas dans ce que nous répétons, si nous restons extérieurs aux paroles et extérieurs aux intentions de la prière, alors la répétition est contre productive. En revanche, elle peut constituer comme une musique d'ambiance qui calme l'esprit, l'aide à se centrer, à cesser son vagabondage, et là, nous retrouvons la thématique du Figaro. Prier, c'est vivre de l'esprit, vivre par l'esprit, aider notre esprit trop souvent plaqué à la surface de lui-même, butinant, passant d'une sollicitation à une autre : l'aider à se ramasser et à trouver son centre.

    Gabriel Marcel a eu cette parole étonnante qui marque bien l'universalité de la prière : "Etre inquiet, c'est chercher son centre". Pour peu que nous essayions d'établir dans notre vie des priorités, pour peu que nous ayons eu l'intention arrêté de faire des choix ou que nous ressentions le besoin impératif de les confirmer, alors il nous faut entrer dans une méditation, qui, en cherchant son centre, peut devenir, sans même que nous nous en apercevions, une prière. Et avec l'âge ou l'usage, cette intention fondamentale, qui est comme la disponibilité de notre être intérieur, nous la répétons, toujours la même, peu ou prou.

    Je pense à ce vieux moine entendu un jour en pleine nuit, dans l'ombre de son abbatiale par un retraitant qui était sans doute un inquiet au sens de Gabriel Marcel : "Mon Dieu je vous aime et je me fous du reste". Disposition fondamentale de l'âme, disposition qui peut devenir une action, qui peut se transformer immédiatement en une action et parfois en une action d'éclat, tant elle vient de l'intérieur. C'est la prière du vieux moine, mille fois répétée qui est la manifestation psychique fondamentale de son héroïsme quotidien, de sa fidélité monastique. Elle sera aussi le recours, le circuit cérébral le plus court en cas de crise.

    Quel est notre leitmotiv personnel ? Quelle est notre prière, lorsque Dieu est notre seul témoin ?

    Voici le leitmotiv de saint Thomas d'Aquin, une prière, oh ! un peu plus longue que celle du vieux moine, mais dont on devine qu'elle est le fond d'un coeur. C'est une amie qui me l'a montrée, elle est inscrite sur une image ancienne, je serai content d'en savoir plus à son sujet. La traduction est assez moderne, mais je trouve que cela ne gâte rien, au contraire !
    "Je vous aperçois, ô Jésus ; de loin en loin, vous me tirez de ma léthargie. J'entr'ouvre un moment les yeux et vous me ravissez par votre présence ; mais, hélas ! Ce ne sont que visites passagères ; je ne sais si vous m'aimez, si je vous aime ; j'ignore même si je vis de foi ; je ne trouve en ma vie qu'infidélités, que commencements sans suite, que sacrifices sans plénitude. Et cependant j'aspire à. Vous !...
     
    Il reste au fond de mon âme une réponse négative qui rejette tous les appels des créatures, qui dit à tout cœur qui n'est pas le vôtre, vous êtes trop étroit ; à toute lumière qui ne m'apprend rien de votre beauté, vous êtes ténèbres ; à tout intérêt qui n'est pas votre gloire, vous ne me suffisez pas ; à toute louange qui ne vient pas du ciel, vous ne pouvez me grandir ; à tout ce qui n'est pas mon Dieu, ce n'est pas vous que je cherche, ce n'est pas vous qu'il me faut.
     
    Donnez-moi un amour immense, des clartés sans ténèbres, des joies sans mélange, des biens impérissables, donnez-moi mon Dieu ! Donnez-le moi tôt, donnez-le moi sans fin, donnez-le moi sans mesure !.... O mon Dieu, ne venez point en passant, faites en moi un séjour habituel, perpétuel, demeurez avec moi. J'aurais dû vous appeler, vous retenir dès le premier rayon d'intelligence qui me révéla mon âme, mais j'ai erré comme une brebis abandonnée à la perdition ; maintenant que les ombres déclinent que le jour fait place à la nuit, ne méprisez pas ma tardive supplication ! Venez, demeurez, pardonnez mes oublis, mon indifférence ; pardonnez, si, rebuté des créatures j'accours à vous comme le naufragé au port ; et parce que vous êtes bon, parce que vous connaissez l'aveuglement de votre pauvre enfant, venez, demeurez jusqu'au jour sans soir, jusqu'à l'éternel aujourd'hui".
    Cette prière de saint Thomas d'Aquin en comprend trois. Il y a d'abord un état des lieux, qui tiendrait en trois mots : "commencements sans suite". C'est ce que l'on pourrait appeler le principe de réalité : accepter de se connaître, de se voir tel qu'on est.

    Il y a ensuite un état du désir : "rien ne me suffit que vous". Tout le monde ne peut pas dire cela sans tricher. Il faut du temps ou une expérience spirituelle solide. Avec Dieu, il y a les coups de foudre, qui trahissent l'affinité élective entre mon âme et l'Esprit saint. "Qui touche l'âme touche Dieu" dit très bien Maître Eckhart, thomiste lui aussi. Dans cette prière on trouve (mais c'est dans la troisième partie) de la même façon ; "J'aurais dû vous rappeler dès le premier rayon de mon intelligence qui me révéla mon âme". Ce premier rayon établit pour toujours le manque d'où provient le Désir. Ce manque n'est pas psychologique, il n'est pas représentable. Comme dirait Lacan, c'est un manque à être. Une nostalgie ontologique, nostalgie au sens grec : douleur du retour.

    Mais cette affinité ne devient un vrai désir que lorsqu'elle s'affirme, lorsqu'elle manifeste son Pouvoir sur ma vie. Le désir de Dieu n'est un vrai désir que lorsqu'il manifeste concrètement sa prééminence sur les désirs ordinaires qui nous agitent. Sans les détruire bien sûr, mais en les orientant. Le désir de Dieu est ressenti comme un vrai désir, lorsqu'on delà du coup de foudre et de la première brûlure, Dieu "demeure" comme dit Thomas, Dieu vient donner une suite à nos commencements. Il faut que Dieu se fasse l'esprit de suite de notre esprit sans suite. La conversion, c'est cela. Non pas "Adore ce que tu as brûlé", mais plutôt : persévère! Possède ton âme! Tiens ton esprit, retiens ton coeur pour l'offrir au Seigneur!

    Avant d'en être à cette vie unitive, avant même de recevoir l'illumination du coup de foudre gracieux, il faut que nous réalisions que, même si nous ne le savons pas, même si personne ne nous en parle dans notre société matérialisée, nous sommes tous tout près de Dieu. Il vous suffit je pense de relire lentement la prière de Thomas pour le comprendre.