mardi 29 octobre 2019

Réponse à Isabelle de Gaulmyn sur l'Amazonie

C'est la fin des saints prêtres... Le responsable de Tradinews a repris sur son site un article de La Croix, signé Isabelle de Gaulmyn, envoyée permanente de ce journal dans la bonne ville de Rome, sur la signification du synode pour l'Amazonie, dont la clôture en grande pompe a eu lieu dimanche. On sait que cette nouvelle institution du synode consiste avant tout à être une courroie de transmission entre le pape et l'épiscopat mondial. Même s'il porte sur l'Amazonie, il a lieu à Rome, avec 250 évêques triés sur le volet et c'est le pape qui en a supervisé les projets (instrumentum laboris) et qui va en écrire la conclusion. Il est donc peut-être un peu tôt pour en parler.

Mais on sait depuis le Concile Vatican II que, dans le gouvernement de l'Eglise, les impressions, le vécu, les recensions journalistiques sont plus importantes que les écrits. En ce sens l'article d'Isabelle de Gaulmyn indique d'ores et déjà la direction herméneutique que j'appellerais volontiers "conciliaire" pour ce synode. Elle reprend d'ailleurs, sans en donner les référence, une expression qui a déjà servi pour le concile Vatican II : "C'est la fin du tridentinisme". Giuseppe Alberigo, instigateur d'une massive Histoire de Vatican II en plusieurs volumes, définissait ainsi son approche de Vatican II ; le Père Congar a souvent repris cette formule. Isabelle de Gaulmyn réutilise, à son tour, l'expression en la présentant comme toute nouvelle, en tout cas sans nous en offrir la traçabilité. La réémergence de ce tridentinisme, qui, si l'on comprend bien Isabelle de Gaulmyn, ne serait pas mort à Vatican II, comme le voulait Alberigo et Congar, mais bien au récent synode sur l'Amazonie, indique quelque chose comme une révolution à l'oeuvre.

Quelle révolution ? "la révolution silencieuse". Laissons Isabelle de Gaulmyn nous en parler. Mais surtout laissons lui dire ce qu'a été le concile de Trente (1545-1575) pour elle...
Nous sommes encore, consciemment ou pas, largement tributaires de ce Concile, qui date pourtant du XVIe siècle. Visant à conforter une religion mise à mal par les pouvoirs des princes et la Réforme de Luther, le concile de Trente a en effet structuré le catholicisme autour de la figure du prêtre. Le clerc, célibataire, devient alors le pivot central. Il concentre sur sa personne toutes les fonctions sacrées, à partir de l’Eucharistie et de la confession. Cet imaginaire du prêtre idéal, le «  saint prêtre  » identifié au Christ, placé au-dessus des fidèles, condamnés eux à n’être qu’un simple troupeau de brebis bien dociles, a profondément marqué les mentalités de tous les catholiques, et largement favorisé le «  cléricalisme  » ambiant, y compris chez les laïcs. 
Si l'on comprend bien notre journaliste, grâce au synode nous touchons enfin à "la fin des saints prêtres", ces personnes enveloppées de leur saint étui, vêtues de noir et qui ont engendré le cléricalisme partiout où elles passent. Décidément "la cléricalisme, voilà l'ennemi". Le prêtre "célibataire, pivot central de la communauté" a enfin dit son dernier mot : merci l'Amazonie. Quant aux laïcs, ils ne sont plus condamnés à être les moutons du bon pasteur (cf. Jean 10). Ils vont pouvoir commander à leur tour. Commander quoi ? Pour aller où ? Ce n'est pas dit. Mais ce qui apparaît dans le discours d'Isabelle de Gaulmyn, c'est une Eglise dans laquelle enfin le peuple commande. Avec un peu de retard à l'allumage l'Eglise fait sa Révolution de 89. Le "tiers-état des fidèles" va pouvoir prendre sa revanche. Le cardinal Suenens, en ce temps là, souhaitait que Vatican II fut 89. En réalité, il aura fallu attendre les Amazoniens, nouveaux sans culotte, pour que le déclic se produise partout dans l'Eglise et qu'on enterre en grande pompe le tridentinisme.

Le tridentinisme ? Et si ce terme qui sent bon l'universitaire en mal d'inspiration ne signifiait pas tout simplement le catholicisme ? Isabelle de Gaulmyn nous donne envie de conclure ainsi. Jugez-en :
"En demandant la possibilité pour l’Amazonie d’ordonner prêtres des hommes mariés, en envisageant la création de nouveaux «  ministères  » (c’est-à-dire de responsabilités au sein des paroisses ou diocèses), avec même la reconnaissance d’un ministère pour «  les femmes qui dirigent les communautés  », en exigeant enfin de rouvrir le débat si explosif sur le diaconat féminin, les évêques du Synode ont clairement signé la fin d’un modèle, celui qui est issu du concile de Trente et de près de cinq siècles de catholicisme".
Couper avec "cinq siècles de catholicisme", en créant une nouvelle structure, de nouveaux ministères, en mettant des femmes aux commandes et en limitant le rôle du prêtre autant que le rôle des sacrements dont il ne serait que le distributeur : la vision est audacieuse. Elle consiste à doubler ce que le pseudo-Denys appelait la hiérarchie ecclésiastique, en inventant toutes sortes de chaînes de commande humaines, fondées sur tous les charismes imaginables. Au fond, le projet est celui d'une Eglise plurielle, dans laquelle chacun et chacune pourront se vanter d'être les chefs, en revendiquant "un ministère". On confondra ainsi la chaîne ministérielle instituée par le Christ et les chaînes charismatiques, souvent humaines, trop humaines. L'Eglise née d'un tel bazar aura coupé non seulement avec cinq siècles de catholicisme mais avec le Christ lui-même, en perdant sa légitimité.

Je crois qu'il faut bien distinguer cette "Eglise bazar", dans laquelle l'autorité n'est plus quelque chose de sacré, de hiérarchique, mais une invention du peuple en quête de représentants d'avec l'Eglise catholique, la nôtre, qui, maronite, uniate ou convertie de l'anglicanisme, ordonne déjà prêtres des viri probati et s'apprête à en ordonner d'avantage, tant le manque de prêtres a été une conséquence assurément non souhaitée mais tragique du concile Vatican II. Autant la vision d'avenir d'Isabelle de Gaulmyn n'a aucune légitimité chrétienne, autant l'ordination sacerdotale des viri probati a eu lieu à un moment dans l'Eglise latine. Souvenez vous ces hommes d'âge mûr qui avaient élevé leurs enfants et qui, hauts fonctionnaires à la retraite, devenaient prêtres, puis évêques, ils ont sauvé la chrétienté romaine face aux barbares ariens. 

Qui dit que l'Eglise, essorée par la terrible crise post-conciliaire, n'aura pas besoin un jour, en Amazonie ou en Europe, de semblables acolytes, rendus plus nombreux par l'allongement de la durée de vie ? Mais encore faut-il que cette ouverture, que cette possibilité à la fois ancienne et nouvelle ne signifie pas la disparition du célibat ecclésiastique, la désacralisation du sacerdoce, la naissance d'une nouvelle hiérarchie non sacrée (non christique) dans l'Eglise, bref le grand bazar décrit avec lyrisme par Isabelle de Gaulmyn et qui représenterait, pour l'Eglise du Christ, non seulement une nouveauté mais une chimère, au sens génétique du terme : un être né du croisement impossible entre l'Eglise et le monde, qui serait vraisemblablement un mort-né. Précisons-en l'image : quelque chose comme un évangélisme catholique...

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