Cette proposition des Pères, qui se trouve encore à l'état de simple voeu, me paraît, à moi, aller beaucoup plus loin qu'une simple politesse rendue à nos frères aimés. Elle avalise une lecture particulière de la Bible, qui n'est d'ailleurs qu'une Tradition (certes vénérable) chez les juifs, et qui ne relève en rien du commandement interdisant de vénérer les images taillées. Aucun commandement ne nous enjoint de taire le nom de Dieu. Si les juifs le taisent, c'est dans la perspective d'une théologie purement négative, où Dieu ne peut être que le tout autre, c'est à dire... autrement que l'être.

Jean Luc Marion, récemment élu à l'Académie Française en remplacement du cardinal Lustiger dont on peut dire qu'il fut quelque chose comme son "théologien" (ou plutôt son métaphysicien) particulier, n'hésite pas, suite à une suggestion orale de Martin Heidegger, à parler de Dieu sans l'être.
Mais il faut bien reconnaître que cette idée est contraire à toute la tradition philosophico-théologique occidentale et même à l'Orientale si l'on considère, avec Vladimir Lossky, que le Pseudo Denys est la source de toute la théologie orientale : certes dans l'apophatisme classique, on insiste pour dire que Dieu n'est pas une nature. Mais il est l'être suréminemment. Il ne peut être dit sans l'être... même dans la théologie orientale.
La théologie occidentale va plus loin encore, dans la mesure où, comme le remarquait Etienne Gilson, elle part non des spéculations apophatiques de la raison humaine avouant son incapacité à connaître Dieu comme le faisait Denys, mais de façon plus immédiate, du texte même de l'Ecriture, ce fameux Exode 3, 14, où Dieu, donnant son nom, se manifeste comme l'être : "je suis celui qui suis" ; "je suis qui je suis" ou encore plus simplement "Je suis". "Dieu" est un nom commun, renvoyant à la même racine que le latin dies (jour). Il a tout un passé et un passif polythéiste. Il a un présent de star et désigne plus souvent "les dieux du stade" que le Créateur du Ciel et de la terre. "Le Seigneur" est un nom commun qui peut convenir à plusieurs êtres à des titres différents. Dans son Entretien avec un philosophe chinois, Malebranche ne manquait pas de mettre en garde contre ceux qui se contenteraient de nommer Dieu le Seigneur du Ciel : ce "Seigneur du Ciel" n'est pas le Dieu unique créateur du Ciel et de la terre qui s'est révélé aux Hébreux.
"Je suis" est le nom propre de Dieu, celui qu'il s'est donné à lui-même, celui qu'il se reconnaît, celui avec lequel il nous fait pénétrer dans son intimité : comment pourrait-on ne pas donner son nom à celui que l'on nous demande d'appeler "Notre Père" ? Comment donc peut-on concevoir Dieu sans l'être et rester dans la tradition de l'Exode ? Comment peut-on faire l'économie d'un tel nom pour nommer le Dieu qui s'est manifesté en Jésus Christ, qui a souvent caché son visage aux sages aux savants et aux philosophes mais qui l'a révélé aux tout petits.
Sylvie Germain, dans son très beau roman L'inaperçu (Albin Michel 2008), a opportunément souligné l'insuffisance du mot Dieu pour désigner celui qui s'est révélé à nous avant tout comme une personne : JE suis. Ses mots peuvent choquer. Mais elles sont profondément justes. Comme je le disais il y un instant le nom "dieu" provient du paganisme et d'une certaine façon ce n'est pas sans violence qu'on l'attribue au Dieu d'Abraham d'Isaac et de Jacob qui est bien plus que le dieu des philosophes et qui nous a dit ce nom : Je suis.
Voici le texte de Sylvie Germain, à lire avec des lunettes théologiques très précises. Il donne tort à ceux qui voudrait nous priver du nom propre de Dieu, Je suis, pour nous cantonner à des noms communs, si communs : "Dieu - un nom bavé souillé roté bredouillé pleurniché tonitrué pissé ou vomi selon par trop de cons pour pouvoir encore être utilisé Nécessité de trouver un vocable neuf et irrécupérable Face à l'impossibilité d'y parvenir il faut se taire d'urgence Respirer suffit pour invoquer l'Invocable Respirer respirer - la plus pure des prières"
Ponctuation certifiée conforme à l'original. Sylvie Germain fait ici comme si Dieu ne nous avait jamais donné son nom propre, comme si on ne pouvait faire autrement que lui donner ce nom trop commun, commun avec les polythéistes de tous les âges (y compris l'âge postmoderne). Effectivement, si on nous prive du nom que Dieu nous a donné, il n'y a plus qu'à respirer : la respiration est la plus pure des prières. L'absence de mot correspond au vide le plus total.
Mais si nous ne voulons pas être réduits à cette position de légumes devant Dieu, si nous continuons à croire, dans le Christ, que nous les mammifères supérieurs, Dieu par grâce nous invite à devenir ses fils et ses filles et à l'appeler Notre Père, nous savons bien qu'Il attend de nous un amour qui ne se limite pas à l'acte primitif de la respiration mais qui, comme tout amour qui se respecte, se fait d'abord avec des mots. Des mots tendres, intimes, les mots que Dieu lui-même nous a donné en nous donnant son Verbe.
Gardons comme notre trésor d'amour les noms que Dieu nous a donné de Lui, gardons les pour Lui, comme les noms que l'on peut utiliser lorsque, par adoption, on fait partie de sa famille.



