mardi 11 novembre 2008

Le Nom de Dieu chez les juifs et chez les chrétiens

Lu dans Monde et Vie, cet intéressant écho du Synode sur la parole de Dieu, dont je n'ai vu trace nulle part ailleurs : "Parmi les 55 propositions des Pères synodaux, notons que l'une d'entre elles réclame que dans la liturgie catholique, on se conforme désormais à la tradition juive qui veut que l'on ne prononce pas le nom de Dieu, Yahvé, et que le tétragramme sacré soit rendu par des périphrases comme Adonaï, le Seigneur...". Dire le Seigneur chaque fois qu'il est écrit Yahvé, cela ne paraît pas un grand mal. Et puis cela montre que les chrétiens ont à coeur de respecter les coutumes juives dans la lecture des volumes de la Bibliothèques hébraïque. Après tout pourquoi pas ?
Cette proposition des Pères, qui se trouve encore à l'état de simple voeu, me paraît, à moi, aller beaucoup plus loin qu'une simple politesse rendue à nos frères aimés. Elle avalise une lecture particulière de la Bible, qui n'est d'ailleurs qu'une Tradition (certes vénérable) chez les juifs, et qui ne relève en rien du commandement interdisant de vénérer les images taillées. Aucun commandement ne nous enjoint de taire le nom de Dieu. Si les juifs le taisent, c'est dans la perspective d'une théologie purement négative, où Dieu ne peut être que le tout autre, c'est à dire... autrement que l'être.
Jean Luc Marion, récemment élu à l'Académie Française en remplacement du cardinal Lustiger dont on peut dire qu'il fut quelque chose comme son "théologien" (ou plutôt son métaphysicien) particulier, n'hésite pas, suite à une suggestion orale de Martin Heidegger, à parler de Dieu sans l'être.
Mais il faut bien reconnaître que cette idée est contraire à toute la tradition philosophico-théologique occidentale et même à l'Orientale si l'on considère, avec Vladimir Lossky, que le Pseudo Denys est la source de toute la théologie orientale : certes dans l'apophatisme classique, on insiste pour dire que Dieu n'est pas une nature. Mais il est l'être suréminemment. Il ne peut être dit sans l'être... même dans la théologie orientale.
La théologie occidentale va plus loin encore, dans la mesure où, comme le remarquait Etienne Gilson, elle part non des spéculations apophatiques de la raison humaine avouant son incapacité à connaître Dieu comme le faisait Denys, mais de façon plus immédiate, du texte même de l'Ecriture, ce fameux Exode 3, 14, où Dieu, donnant son nom, se manifeste comme l'être : "je suis celui qui suis" ; "je suis qui je suis" ou encore plus simplement "Je suis". "Dieu" est un nom commun, renvoyant à la même racine que le latin dies (jour). Il a tout un passé et un passif polythéiste. Il a un présent de star et désigne plus souvent "les dieux du stade" que le Créateur du Ciel et de la terre. "Le Seigneur" est un nom commun qui peut convenir à plusieurs êtres à des titres différents. Dans son Entretien avec un philosophe chinois, Malebranche ne manquait pas de mettre en garde contre ceux qui se contenteraient de nommer Dieu le Seigneur du Ciel : ce "Seigneur du Ciel" n'est pas le Dieu unique créateur du Ciel et de la terre qui s'est révélé aux Hébreux.
"Je suis" est le nom propre de Dieu, celui qu'il s'est donné à lui-même, celui qu'il se reconnaît, celui avec lequel il nous fait pénétrer dans son intimité : comment pourrait-on ne pas donner son nom à celui que l'on nous demande d'appeler "Notre Père" ? Comment donc peut-on concevoir Dieu sans l'être et rester dans la tradition de l'Exode ? Comment peut-on faire l'économie d'un tel nom pour nommer le Dieu qui s'est manifesté en Jésus Christ, qui a souvent caché son visage aux sages aux savants et aux philosophes mais qui l'a révélé aux tout petits.
Sylvie Germain, dans son très beau roman L'inaperçu (Albin Michel 2008), a opportunément souligné l'insuffisance du mot Dieu pour désigner celui qui s'est révélé à nous avant tout comme une personne : JE suis. Ses mots peuvent choquer. Mais elles sont profondément justes. Comme je le disais il y un instant le nom "dieu" provient du paganisme et d'une certaine façon ce n'est pas sans violence qu'on l'attribue au Dieu d'Abraham d'Isaac et de Jacob qui est bien plus que le dieu des philosophes et qui nous a dit ce nom : Je suis.
Voici le texte de Sylvie Germain, à lire avec des lunettes théologiques très précises. Il donne tort à ceux qui voudrait nous priver du nom propre de Dieu, Je suis, pour nous cantonner à des noms communs, si communs : "Dieu - un nom bavé souillé roté bredouillé pleurniché tonitrué pissé ou vomi selon par trop de cons pour pouvoir encore être utilisé Nécessité de trouver un vocable neuf et irrécupérable Face à l'impossibilité d'y parvenir il faut se taire d'urgence Respirer suffit pour invoquer l'Invocable Respirer respirer - la plus pure des prières"
Ponctuation certifiée conforme à l'original. Sylvie Germain fait ici comme si Dieu ne nous avait jamais donné son nom propre, comme si on ne pouvait faire autrement que lui donner ce nom trop commun, commun avec les polythéistes de tous les âges (y compris l'âge postmoderne). Effectivement, si on nous prive du nom que Dieu nous a donné, il n'y a plus qu'à respirer : la respiration est la plus pure des prières. L'absence de mot correspond au vide le plus total.
Mais si nous ne voulons pas être réduits à cette position de légumes devant Dieu, si nous continuons à croire, dans le Christ, que nous les mammifères supérieurs, Dieu par grâce nous invite à devenir ses fils et ses filles et à l'appeler Notre Père, nous savons bien qu'Il attend de nous un amour qui ne se limite pas à l'acte primitif de la respiration mais qui, comme tout amour qui se respecte, se fait d'abord avec des mots. Des mots tendres, intimes, les mots que Dieu lui-même nous a donné en nous donnant son Verbe.
Gardons comme notre trésor d'amour les noms que Dieu nous a donné de Lui, gardons les pour Lui, comme les noms que l'on peut utiliser lorsque, par adoption, on fait partie de sa famille.

lundi 10 novembre 2008

Direct8 merci! [par RF]

[par RF] L'abbé Philippe Laguérie et Grégoire Boucher (du C.I.E.L.) étaient les invités de l'émission Dieu merci sur la chaine Direct8, le vendredi 7 novembre. Chose rare: ils ont pu développer leur propos. Les utilisateurs d'eMule peuvent télécharger l'émission, qui dure 54 minutes et "pèse" 268MO - il leur suffit de cliquer sur ce lien. L'abbé Laguérie commence à parler vers la 10ième minute de la vidéo.

NB: Le logo d'eMule est une mule, animal assez proche de l'âne. Il est décliné selon les occasions en mule-pirate, en mule-encagée, en mule-hilare, en mule-ninja, etc. Notre mule-ensoutanée est un clin d'oeil à l'attention de la communauté des utilisateurs - non un jugement de valeur sur nos clercs. Fallait-il le préciser? Je crains que oui.
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Mise à jour - Merci à P qui nous indique que l'émission est maintenant disponible sur Google Vidéo - avec hélas une certaine perte de qualité d'image, et un léger décalage dans le son.


dimanche 9 novembre 2008

Pour quelle fête chantons nous ?

Aujourd'hui toute l'Eglise -rite extraordinaire et rite ordinaire confondus- a célébré la dédicace de Saint Jean de Latran, traditionnellement fêtée ce 9 novembre, plutôt que de se perdre dans le défilé des dimanches ordinaires dits dimanches en vert. Occasion de réfléchir à l'importance de cette fête.
Dans la voiture ce matin, écoutant la messe sur France Culture, j'ai cru comprendre qu'à la Cathédrale de Beauvais, où avait lieu l'enregistrement, on considérait cette fête avant tout comme la fête du peuple de Dieu. Je n'ai pas tout entendu. Mais l'espace de 5 minutes j'ai écouté un chant de communion particulièrement pompeux à travers lequel manifestement il apparaissait que c'était le peuple de Dieu qui se célébrait lui-même en ce jour. Un doublet de la Toussaint en somme. Mais à la Toussaint c'est le peuple convoqué par son Sauveur. Là c'était plutôt le peuple célébrant qui se célébrait célébrant. Un truc qui honnêtement m'a paru un peu glauque.
A midi, en écoutant le sermon de l'abbé Baumann, mon dynamique adjoint au Centre Saint Paul, j'ai trouvé - et je le lui ai dit - qu'il spiritualisait à l'excès le sens de cette fête. Dans un prêche au demeurant extrêmement bien charpenté et robustement pensé (je le précise, parce que ce n'est pas si fréquent des sermons robustement pensés : il y en a tant qui font de la paraphrase d'évangile) il tendait, lui, à réduire le sens de cette fête à l'idée de "consécration", Dieu posant son sceau sur sa création dont le sommet est l'incarnation du Verbe, puis sur chaque chrétien par la rédemption qui fait de nous des temples du Seigneur. La vision est belle, mais il me semble qu'aujourd'hui l'essentiel est ailleurs.
Chaque fois que je célèbre la dédicace d'une église (que ce soit celle de Notre Dame de Paris notre église cathédrale ou celle de Saint Jean de Latran), je me souviens de l'émotion qui poignait le coeur et faisait trembler la voix du Chanoine Roussel -naguère curé de Port Marly- en pareille occurrence. L'émotion était au rendez-vous ce jour là dans la paroisse bondée. Pourquoi ?
Ce qui est incroyable, c'est qu'en ce jour on puisse célébrer non pas un saint ni un mystère du Christ ni simplement un dimanche (jour du Seigneur, faut-il le rappeler ?), mais un lieu, un espace situé à Rome, ville dans laquelle la majorité des chrétiens ne s'est sans doute jamais rendue... Pourquoi célébrer un lieu ? La lecture de l'Apocalypse nous le précise : "Ce lieu est la demeure de Dieu parmi les hommes".
Dieu a longtemps été cherché "à tâtons" comme dit saint Paul aux Athéniens de l'Aréopage. Cette recherche à tâtons a donné un peu tout et son contraire. Personnellement, elle ne m'a jamais vraiment intéressé, ni comme pratique, ni même comme objet d'étude. Dieu ne devient intéressant que parce qu'il nous parle. Et, depuis Moïse devant son Buisson ardent, Dieu nous parle dans un lieu. La parole de Dieu ne se réduit pas à je ne sais quel sens religieux à je ne sais quelle impulsion universelle. Avec le sens religieux, n'en déplaise à Don Giussiani, on avance souvent encore à tâtons.
Depuis Moïse, Dieu ne veut plus que nous avancions à tâtons. Il nous a donné son nom et il nous l'a donné - Moïse représentant non seulement le peuple juif mais toute l'humanité à cet instant - en un lieu sur lequel on peut toujours se rendre. Le buisson n'est plus ardent mais il est encore visible. Ce n'est pas pour rien. Le processus qui mène à l'incarnation du Verbe de Dieu en Jésus Christ est enclanché. Dieu parle en un lieu avant de parler en un homme, Jésus Christ. Le Dieu qui englobe tous les espaces sans s'identifier à aucun a voulu spatialiser sa parole. Bientôt, pour être mieux entendu, il se fera homme.
Moïse a bien compris cela, qui éleva la tente du Rendez-vous pour pérenniser cette manifestation de Dieu dans l'espace. Plus tard les tables de la Loi seront enfermées dans le Saint des Saints, au coeur du Temple de Jérusalem, où Dieu réside avec son peuple. Le prophète Malachie (I, 11) annonce que cette présence sera bientôt universelle. Le Christ l'avait expliqué à la Samaritaine : "l'heure vient où se n'est plus ni à Jérusalem ni sur cette montagne que vous adorerez le Père. les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité". Que signifie cette dernière formule ? Si l'on en croit le Père de La Potterie, auteur d'un ouvrage savant sur ce sujet, la vérité dans l'Evangile de saint Jean, c'est nécessairement le Fils ("je suis la voie, la vérité et la vie" Jean XIV 6). Les vrais adporateurs adoreront partout où adorera le Fils. Ils adoreront dans le Fils.
C'est la logique mystérieuse des sacrements de l'Eglise qui nous est ici en partie dévoilée. "Jésus Christ vient à nous par les sacrements" disait en une sublime lapalissade le cardinal de Bérulle. Partout où s'élève vers le Père, dans la sainte Messe, la prière du Fils, partout où retentissent ces mots qui s'élèvent en mémoire de Lui : "Ceci est mon Corps, Ceci est mon sang pour vous et pour une multitude", la demeure du Seigneur se construit, que ce soit dans la plus noble des cathédrales ou bien dans une de ces domus où le culte des chrétiens a pu trouver refuge dans les premiers temps.
La fête de la Dédicace, c'est le Buisson ardent continué en Jésus Christ priant infailliblement son Père pour nous, lorsque le prêtre son instrument répète les paroles qu'il doit dire "en mémoire de lui". Le Dieu qui s'est incarné ne se communique pas dans des idées à partager ou dans des idéaux à construire, mais dans des lieux devenus sacrés par l'effet de son sacrifice. Dans ces lieux, marqués par le sacrifice du Christ, il est vrai de dire comme le spécifie la communion grégorienne de ce jour que "qui demande reçoit, qui cherche trouve et à qui frappe on ouvrira".
Qu'est ce que le sacré chrétien ? Non pas un sentiment plus intense de la présence de Dieu (c'est tellement difficile de provoquer ce genre de sentiment), mais un lieu dans lequel Dieu doit se manifester à tous. Un lieu où Dieu nous donne rendez-vous.

vendredi 7 novembre 2008

Encore Benedetto

Dans le message précédent je faisais l'éloge de la démocratie virtuelle qui s'instaure par le miracle d'Internet. Il est juste de passer de la théorie à la pratique.
Je voudrais vous parler d'un joli petit livre, merveilleusement édité, que j'ai trouvé à la Procure (Rue de Mézière Paris VIème) lors d'une après midi flâneuse. Un titre latin : Benedictus. Ca commence bien. Un sous titre : Une année avec Benoît XVI. C'est l'équipe de la revue Magnificat qui propose, pour chaque jour de l'année, un texte substantiel mais court de notre pape théologien. Idéal pour les gens pressés, qui n'ont pas envie de bosser idiots... Parfait pour offrir, mais aussi pour se l'offrir.
Pour le 6 novembre, je vois en titre : l'Eglise comme sacrement. Tout un programme !
Je lis : "La conception des sacrements comme instruments constitue la méprise par excellence en matière sacramentelle (...) Le christianisme en son essence même est un mystère d'unité. L'unification, c'est la rédemption car c'est la réalisation de notre correspondance avec Dieu unité des trois personnes. Le fait de désigner l'Eglise comme sacrement approfondit et éclaire le concept d'Eglise et répond à l'aspiration de l'humanité d'aujourd'hui à l'unité".
Bon, ce n'est pas aussi dense tous les jours, dans Benedictus. Mais, même lorsque c'est dense, la pensée reste parfaitement accessible : qu'est-ce qu'un sacrement ? Autrefois on répondait : un moyen d'aller à Dieu. Aujourd'hui, à suivre Benoît XVI, on évite de parler de moyen et on dit plutôt, avec un réalisme sacramentel profondément catholique : un sacrement c'est l'unité commencée avec Dieu. L'Eglise sacrement, c'est l'humanité en tant qu'elle s'unit à Dieu, d'une union qui n'est pas humaine mais divine.
Le pape développe ici une lecture très personnelle du thème conciliaire de l'Eglise sacrement. Au n°1 de Lumen gentium, on peut lire en effet : "L'Eglise étant le sacrement, c'est-à-dire le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'union de tout le genre humain...". Classiquement, le sacrement est ici défini comme un instrument (ou un moyen), ce que le pape, lui, récuse, avec raison me semble-t-il. L'Eglise, pour Benoît XVI, étant réellement dans le monde l'union commencée des hommes avec Dieu (l'incarnation continuée) n'est pas seulement un moyen. Ce mystère d'unité constitue en lui-même la fin de l'homme. Lorsqu'on lit au n°48 de la même constitution Lumen gentium que l'Eglise est "le sacrement universel du salut", il ne faut pas comprendre (en s'inspirant du n°1 de ce document cité ici) que l'Eglise est un moyen ou un instrument de salut, instrument qui en lui-même demeurerait extrinsèque au salut apporté par Jésus Christ.
Il faut plutôt se souvenir que l'Eglise, "corps du Christ" comme il est rappelé en ce n°48, est vraiment et réellement le salut commencé, le royaume advenu. Pas un simple moyen que Dieu utiliserait pour hâter son règne, mais le Royaume déjà là, et déjà là d'une certaine façon ab Abel, depuis Abel le juste comme on l'appelle dans le canon de la messe en évoquant son sacrifice comme une participation analogique au sacrifice du Christ.
Nous avons là, que cela plaise ou non, toute la doctrine de Mystici corporis du pape Pie XII. C'est la thèse d'un nombre grandissant de théologiens aujourd'hui, qui interprètent Vatican II à la lumière de la Tradition (biblique en particulier), au lieu de lire le n°48 de Lumen gentium, avec ses si fortes affirmations bibliques à la lumière relativiste du n°1 de la même constitution.
Pinaillage théologique ? Les lecteurs qui ne se sont jamais frottés de théologie le penseront sans doute. Ils auraient tort. La question de savoir si l'Eglise est simplement un "instrument", un "moyen" ou si elle est une fin, la fin de toute l'humanité enfin réconciliée avec Dieu dans le sang du Christ est fondamentale. Les conséquences sont immédiates :
L'Eglise instrument, c'est l'Eglise institution, qui se construit de plus en plus en référence aux Etats modernes, eux aussi simples instrument universel de la prospérité et de la liberté des peuples. Dans cette Eglise institutionnelle, la dimension communautaire s'appauvrit et la vie surnaturelle diminue. Entendu autrefois d'un prof d'ecclésiologie à l'Angélique à Rome : "L'Eglise ? Oh ! C'est comme l'Etat italien".
L'Eglise, si elle est l'unité commencée avec Dieu, par l'unification progressive du genre humain, n'est pas seulement un instrument extrinsèque à la vie des hommes. A travers ses sacrements, elle est cette vie elle-même, cette vie des hommes sur la terre comme au Ciel. Elle est la réalité sociale de notre vocation surnaturelle. Le bien commun de l'humanité rachetée.

Sur ce blog, un débat de qualité

Je voudrais remercier tous ceux qui postent sur ce blog (cliquez sur la rubrique commentaires) et le font vivre : les 18 interventions (à ce jour) qui ont suivi la Révolution de Benedetto celles qui ont suivi Le charme de Soeur Emmanuelle et toutes les autres. Au premier rang Aristote le païen (mon païen préféré, un catho de première ligne) : il n'est jamais d'accord, mais quelle classe et quelle force (j'espère que je ne le ferai pas fuir ce disant) ! Et tous les autres, Antoine, Bernard, Hysope,Jean Vincent et... malgré la remarque de notre Webmestre, ceux qui persistent à s'appeler anonyme, parce qu'ils souhaitent (et c'est le jeu) continuer à se confondre dans la masse des... anonymes.
Votre débat fait honneur à l'Eglise par sa liberté et sa hauteur de ton. il y a des chrétiens qui ont pensé qu'il fallait danser la carmagnole en chantant : nous sommes l'Eglise. eh bien ! Internet, par son instantanéité et par l'égalité qu'il instaure entre tous dans le champ virtuel, en particulier lorsque pseudonyme il y a, est un merveilleux instrument de vraie démocratie dans l'Eglise, un instrument de participation pour prêtres et fidèles.
Je me réjouis que certains, qui à l'évidence ne pensent pas ce que je pense, aient choisi ce site pour s'exprimer. L'idée d'un débat libre et direct entre catholiques, j'en poursuis l'ambition depuis le premier Congrès 496 à la Mutualité (c'était en 1996).
Merci encore à vous tous de tout coeur

mardi 4 novembre 2008

Le charme de Soeur Emmanuelle


Je sors des Mémoires de Soeur Emmanuelle. Conférence à la clé. Je voudrais dire ici ce que j'ai cru comprendre du personnage, de sa profonde dualité (qui n'est pas forcément duplicité) et de son charme juvénile, alors qu'elle avait un siècle.
Sulfureuse, voilà ce que l'on pense d'elle du côté des traditionalistes.
Dernier "scandale" en date : l'idée qu'elle ait pu célébrer la messe alors qu'ele n'était pas prêtre un beau jour de 1982. Le bobard provient de l'inculture totale d'un humanitaire, qui expliquait que le pb de Soeur Emmanuelle pour célébrer la messe, c'était de devoir "le faire au vin rouge". Le faire ? Bien entendu, c'est un prêtre de son entourage qui a célébré, pas elle. Jean-Claude Valomet, président de l'association Gaza Palestine et puissance invitante pour la bonne ville de Nantes en cette année 1982, n'a d'ailleurs manifestement pas conscience d'avoir proféré une énormité en écrivant qu'elle lui avait dit "On va faire ça au vin rouge". On ? Certainement pas elle. Disons que Soeur Emmanuelle a célébré la messe comme César naguère fit le pont dans la célèbre règle de grammaire latine. Elle commanditait, elle ne faisait pas...
Ce que l'on apprend, par contre, en lisant ses mémoires, c'est que la messe, elle y avait assisté tous les jours depuis ses douze ans (à quelques exceptions près note-t-elle par scrupule). Elle avait décidé d'y communier aussi souvent que possible conformément aux directives du pape qui l'a vue naître : saint Pie X.
Autre "scandale" : sa vie sexuelle. Je revois les joues creuses et les yeux exorbités du paroissien scandalisé qu'elle ait pu évoquer, dans ce livre, sa masturbation et qui s'en indignait devant moi.
Scandale, je rassure tout de suite (ou peut-être je décourage) les lecteurs potentiels :il n'y en a pas l'ombre (en tout cas rien qui soit de nature à porter atteinte au prestige de l'Eglise). Elle écrit, noir sur blanc : "A partir du moment où j'ai mis les pieds au noviciat, la tentation, restée toujours vivace, ne m'a plus jamais vaincue".
On peut penser que c'est déplacé de parler de choses qui sont purement personnelles (je n'ose pas dire : intime, l'intimité valant mieux qu'un ressort mécanique). Personnellement cela a été ma première réaction. J'ai trouvé ensuite qu'il y avait quelque chose d'un peu enfantin (ou décalé) dans l'insistance et la théâtralisation de Soeur Emmanuelle. Parler de "nuit de feu" à propos d'un rêve érotique, voilà qui devrait faire se retourner son cher Pascal dans sa tombe ! En en parlant avec une amie, j'ai découvert une autre explication de cette insistance. Elle me citait une émission avec Mireille Dumas où l'humoriste Pierre Palmade insistait sur la dimension d'aveu (des fautes et des faiblesses) que doit nécessairement comporter la littérature autobiographique aujourd'hui, pour rencontrer le succès. C'est la recette qu'a admirablement mise en oeuvre Soeur Emmanuelle, m'explique cette amie. La religieuse comptait sans doute sur ces petites histoires qui ne sont même pas des histoire de fesses pour vendre le texte édifiant qu'elle a voulu remettre au public après sa mort. L'hypothèse mérite d'être formulée. je crois qu'elle n'infirme pas le sentiment d'une grande naïveté chez la fondatrice de l'oeuvre des Chiffoniers du Caire, encore sous l'effet, à 100 ans, de sa nuit de feu.
Il faut bien le comprendre : Soeur Emmanuelle, né en 1908, religieuse engagée par des voeux en 1931, est d'une autre époque que la nôtre. A son époque, le sexe n'est jamais banal en aucun de ses ébats...
Cette très simple remarque en amène une autre : il existe une dualité profonde entre la formation de Soeur Emmanuelle, que l'on peut qualifier aujourd'hui de profondément "traditionaliste" et le discours qu'elle tient autour de son oeuvre.
Sa formation personnelle ? Elle est axée sur l'importance du sacrifice à Dieu et de l'obéissance à sa mère, ainsi qu'elle l'explique. la messe est très tôt "l'axe" de sa vie, elle y assiste quotidiennement. Formée aux lettres classiques, latines et grecques, elle est envoyée à Londres auprès de sa tante, religieuse chez les Dames de Sion, comme elle le deviendra elle-même. Tout cela est ultra classique et spirituellement et socialement.
A la fin de sa vie, cette formation en profondeur, qui l'a maintenue dans la fidélité à ses voeux, ne l'a pas quitté. Dans ses dernières années, elle dit son chapelet "jour et nuit", faute de pouvoir faire autre chose. Un symbole comme Soeur Emmanuelle ne naît pas de rien. La religion humanitaire produit Bernard Kouchner, apôtre de ce qu'il appelle lui-même la "charité business" (c'est le titre de son premier livre). Pour produire un symbole chrétien, la charité business ne suffit pas, il faut cette formation en profondeur, qui permettra à Soeur Emmanuelle, à l'heure où tant d'autres mettent leurs charentaises avant de s'asseoir devant le Poste, de recommencer sa vie, de partir en Egypte et de s'installer, toute seule, au milieu des chiffoniers, dans le petit bout de cabane que lui a déniché Labib, celui qu'elle appelle joliment "mon Mentor".
Si la conduite personnelle de Soeur Emmanuelle est imprégnée de sa formation catholique traditionnelle, son discours ordinaire est profondément marqué par la nouvelle religion humanitaire.
Comment expliquer cette dualité ?
On peut penser que Soeur Emmanuelle, cherchant la célébrité, a adopté le discours le plus susceptible de plaire au public qu'elle venait quêter pour ses oeuvres. Mais cette explication (même si certaines pages d'autocritiques déplorant sa propre "vanité" et son "cabotinage" peuvent donner une certaine consistance à cette explication).
La véritable explication est à chercher dans le chapitre qu'elle a intitulé elle-même "Autres convictions, autres richesses". Quelles sont ces autres convictions ? Celles qu'elle puise dans la diffusion de l'esprit de Vatican II. Elle cite en particulier comme décisif pour elle un discours du cardinal Bea, qui fut directeur de conscience du pape Pie XII, discours dans lequel les chrétiens sont exhoertés à "reconnaître les valeurs spirituelles et morales présentes dans les autres religions". Conséquence pour Soeur Emmanuelle : "Dans mes fréquentes conversations, j'ai très rarement parlé de ma foi". Ou plus abruptement (voir le bel article de François Foucard dans le dernier Monde et Vie) : "La religion ne m'intéresse pas".
Autant elle a gardé ses réflexes de vieille religieuse, pétrie par sa prière et assistant à la messe tous les jours, autant elle ne voit pas la nécessité de transmettre cet esprit chrétien à ceux qui ne l'ont pas. N'y a-t-il pas des valeurs spirituelles dans toutes les religions ? Ces valeurs ne doivent-elles pas être défendues et cultivées pour elles mêmes ? Même l'incroyance a ses valeurs, note-t-elle, car finalement, la valeur spirituelle la plus importante c'est l'amour et... il suffit d'aimer.
On saisit ainsi sur le vif le caractère destructeur de cet "esprit de Vatican II" qu'a condamné si fermement le pape Benoît XVI dans son Discours à la Curie le 22 décembre 2005.
Le charme de Soeur Emmanuelle ? Il est dans cette dualité entre sa formation traditionnelle et son discours humanitaire. Sa popularité est construite sur cette ambiguïté entre son voile et sa pratique, les uns s'en tenant au voile et à tout ce qui va avec, les autres au discours.
La fameuse pèlerine de l'abbé Pierre, célébrée naguère par Roland Barthes qui en avait vu immédiatement la portée signifiante, avait au fond la même fonction d'alibi traditionnel non tout à fait dénué de fondement.