En réponse à l'anonyme de mon post précédent et aussi en réponse à une petite campagne de dénigrement qui touche essentiellement les milieux cléricaux, je voudrais revenir sur Maurras et le fascisme. En constatant une fois de plus que dans certains milieux, Maurras reste une passion française...
Nous sommes à la mi-temps des "années folles". Maurras soutient l'alliance entre les alliés et l'italie, pour couper la route du sud à Hitler... C'est dans cette perspective purement française qu'il professe son admiration pour le Duce. Une caractéristique de Maurras : il a toujours dit qu'il ne parlait que pour la France et par rapport à la France, menacée par l'Allemagne, tout le monde l'a compris depuis 1933. Il ne lui vient pas à l'esprit de dire "Fascistes de tous les pays unissez-vous". Dans Devant l'Allemagne éternelle (1938), il évoque "les hordes de Hitler". Il aurait voulu que Mussolini soient de ceux qui lui fasse face...
Si vous cherchez des admirateurs du fascisme (et même du nazisme) cherchez du côté de Drieu La Rochelle théoricien de la jeunesse du monde, de Rebatet la pytonisse des Décombres ou de Robert Brasillach, ému par la nuit de Nuremberg. Vous ne trouverez rien chez Maurras.
Si vous cherchez des zélateurs du fascisme, cherchez chez les Jeunes radicaux (qui se nommaient eux mêmes jeunes Turcs en hommage aux réformes laïques de Mustafa Kemal), contre l'incurie de la IIIème République, ils le sont tous devenus, fascistes. Voyez Jouvenel et Bergery, voyez Déat chez les socialistes, Doriot, le maire de saint Denis, chez les communistes. Là vous avez des fascistes, qui iront souvent et logiquement jusqu'à la collaboration avec l'Allemagne. Si vous mettez avec ça tous les communistes qui ne sont jamais que des fascistes de gauche, comme dit joliment Hans Küng, eh bien vous avez une idée de la vie intellectuelle entre les deux guerres.
Mais ce que je visais dans mon post, c'était la pensée maurrassienne, rigoureusement anti-fasciste. La formule politique du fascisme italien, donné par G. Gentile, c'est "Tout pour l'Etat, rien en dehors de l'Etat". Cette fascination pour "l'Etat fort" vous la trouvez à l'époque jusque chez Alexandre Kojève l'hegelien, dans un texte lyrique sur le Maréchal Pétain. Hegel avait dit : "Je vois Napoléon à cheval, je vois la Raison à cheval". Son Commentateur n'est pas loin d'en dire autant... pour Pétain en 40!
Eh bien ! Chez Maurras, il n'y a pas de théorie de l'Etat fort. Il y a d'abord une théorie de la décentralisation et du fédéralisme (c'est ça aussi le nationalisme intégral : un nationalisme fédéraliste). il y a plus tard une claire vision de l'antériorité de la société sur l'Etat (dans Mes idées politiques en 1938, en pleine flambée idéologique fasciste), il y a une théorie de l'autorité forte et personnelle contre le pouvoir moderne absorbant et dépersonnalisant (avec cette fameuse formule que j'ai souvent vérifiée personnellement : "Tout pouvoir faible centralise"). Je n'hésite pas à dire que tout cela représente bien les substructures d'une pensée sociale chrétienne. Sa formule sur l'Etat ? "L'Etat est le fonctionnaire de la société". On est très loin de Gentile et du fascisme, très loin du hégélianisme et du marxisme.
Reste l'antisémitisme, où se manifeste jusqu'au bout l'antichristianisme de sa jeunesse. Cet antisémitisme n'est pas un antisémitisme de peau ou un antisémitisme "scientiste" ou médical, comme chez Céline. Il renvoie à la théorie des Etats confédérés. C'est un antisémitisme politique, lié aux circonstances politiques de sa jeunesse, qui se double d'un antijudaïsme culturel, expression d'une incompréhension profonde de l'Ancien Testament. On doit déplorer cet antisémitisme de Maurras, mais reconnaître qu'il ne joue pas un rôle clé dans sa pensée.
Ajoutons, comme le remarquait Pierre Boutang, qui a connu Maurras personnellement, une propension à la colère. La violence verbale en politique était générale dans les années 30, mais il est vrai que l'Action Française était un journal qui cédait à ces colères et à cette violence, plus souvent qu'à son tour.
Reste dans les textes de Maurras que personne ne lit plus, une rigueur de pensée rarement atteinte, une souplesse et une aptitude à distinguer les principes et leur application en proposant une véritable méthode d'analyse, qui a souvent fait dire après 68 : Marx ou Maurras. On aurait tort de se priver de ces textes aujourd'hui, en se contentant de synthèses rapides issues de la littérature secondaire. Que ceux qui utilisent le nom de Maurras sans l'avoir lu puisse ouvrir Mes idées politique ou la démocratie religieuse...
Quant à la critique que fait l'anonyme du fameux "je suis Romain, je suis humain deux propositions identiques", je lui signale Ovide dans les Fastes : Romanae spatium est Urbis et orbis idem. L'espace de la ville de Rome et (l'espace) du monde sont identiques. Maurras humaniste n'a pas pu ne pas penser à Ovide... Quant aux chrétiens, ils ont raison de penser que la Bénédiction du pape s'étend à la ville et au monde. Rome est une ville-monde, parce que la culture qui y a trouvé refuge a une vocation universelle et parce que la Chaire qui y a trouvé son lieu redouble cette universalité en la montrant non pas seulement comme raisonnable mais comme salvifique.
Maurras, dans ses écrits, se garde bien de glisser sur cette pente