mercredi 31 mars 2010

Merci pour Alexandre

Ce matin coup de téléphone de la maman de l'abbé Alexandre Berche... Il y a du nouveau. "Alexandre vous demande". Je m'enquiers des progrès de son état. Et j'apprends que l'opération de vendredi a consisté à lui retirer un risôme (?) une sorte de kyste (une boule de graisse) qui s'était formé dans la trachée ouverte pour l'assistance respiratoire. Il avait atrocement mal ces derniers jours. L'opération a très bien réussi. Et il n'a plus mal. Surtout maintenant il s'exprime...

Il sait parfaitement où il est, ce qu'il est... Il rit : toujours cette aptitude à prendre de la distance par rapport à lui-même. On ne comprend pas encore absolument tout ce qu'il dit, mais il s'astreint à choisir ses mots. Ainsi lui ai-je demandé quelque chose à votre attention, à vous tous qui priez pour lui. Il m'a répondu avec un beau regard, presque timidement, comme s'il réalisait en même temps l'audace de sa demande : "Encouragez les à poursuivre". En propres termes !

Quand on lui demande ce qu'il veut il répond : mes lunettes (cassées bien sûr durant l'accident) et mon bréviaire. Hier, il avait demandé un missel. Sa maman me dit que ses progrès sont sensibles d'hier à aujourd'hui dans son expression.

Ce qui est beau, ce qui est nouveau, c'est son sourire. un sourire qui vient de l'intérieur. Aucune impatience contre son état. Non : un sourire de ses yeux bleus comme lavés par la souffrance.

Pour l'instant il est toujours en réanimation. Il va partir en convalescence très bientôt. Ses proches sont très surpris de ce come back si rapide après un si long coma... Je crois qu'il n'a pas fini de nous étonner.

Jean-Marie Guénois défend le pape?

Dans Le Figaro du 30 mars Jean-Marie Guénois prend la défense du pape Benoit XVI, mis en cause selon lui par un documentaire d’Arte («Que veut le pape?»). Que ce documentaire soit contestable, c’est bien possible, je ne l’ai pas vu. Il est certes de tradition que le service public de l’audiovisuel mette une petite claque aux catholiques à la veille de Pâques, souvenez-vous du «Corpus Christi» de Prieur et Mordillat, mais ce n’est pas là mon sujet.

Non, ce qui me turlupine, c’est l’axe de défense de Jean-Marie Guénois. Sur ce que fait Benoit XVI, je ne m’attendais pas à ce qu’il dise «oui, et alors? c’est très bien!». Il aurait pu se contenter de «oui et alors? c’est là l’affaire des catholiques!». Hélas! Pour défendre le pape, il choisit de minimiser sa responsabilité et la portée de ses décisions.

La responsabilité du pape: Jean-Marie Guénois écrit que «la décision sur la messe en latin et sur les évêques lefebvristes […] avait été soumise [aux cardinaux]». En clair: effectivement… mais c’est pas que lui!

Sur la portée des décisions, et puisque décidément c’est la liturgie classique qui a du mal à passer, Jean-Marie Guénois rassure: «la messe en latin …est tolérée à titre ‘extraordinaire’ et sous certaines conditions strictes». En clair encore: n’ayez pas peur: c’est limité, c’est encadré.

Voici qui est habile et efficace. Par là-même qu’il ‘défend’ le pape, Jean-Marie Guénois donne une coloration douteuse à deux de ses actes majeurs, la main tendue aux traditionalistes, et le retour de la messe traditionnelle.

J’avoue avoir relu Summorum Pontificum, cherchant quelles «conditions strictes» (on entend presque ‘restrictives’) Jean-Marie Guénois y voit à la messe traditionnelle. J’avais déjà fait une relecture suite à ma demande signée avec pas mal d’autres de ma paroisse – la réponse de mon curé («un ‘non’ d’ouverture») me laissait perplexe. J’avais eu un doute. Avais-je dans mon enthousiasme zappé certains mots? Fallait-il lire que «le prêtre n’a peut-être besoin d’aucune autorisation», que «si ça se trouve le curé accueillera volontiers leur demande», ou encore que «l’Évêque est instamment prié d’exaucer leur désir s’il le souhaite»?

Eh bien non. J’avais bien lu, au contraire de mon curé et de Jean-Marie Guénois. Ça me rassure et même temps que ça me déprime un peu.

Réponses sur Averroès et les falasifas

Un Internaute malheureusement anonyme offre à mon alter ego Joël Prieur une petite leçon bien méritée sur l'importance de la philosophie islamique. Je voudrais y revenir...

Tout d'abord, notez que je parle de philosophie islamique. Vieux souvenir : mon prof de philosophie islamique me reprend pendant un oral. C'était il y a 25 ans, je passais mes "UV"- non ce n'était pas du bronzing mais un marathon pour obtenir les Unités de valeurs, qui aujourd'hui bien sûr n'existent plus sous ce nom. J'arrivais droit du Séminaire, ayant étudié le programme de manière très "intensive". J'étais en soutane dans Paris IV, sans beaucoup d'habitude encore. Voilà que - c'était mes premiers mots - je parle de philosophie arabe. "Il n'y a pas de philosophie arabe" me reprend-elle. Je ne savais pas si c'était du lard ou du cochon, si je m'étais trompé de porte, si le programme avait changé, si l'on se moquait de ma pauvre soutane....Elle reprit : "Ibn Sina est Persan et Ibn Rushd espagnol... Il n'y a pas de philosophes d'origine arabe... trancha-t-elle. Jusqu'aujourd'hui je me le tiens pour dit...

Parlons de philosophie islamique, puisque le point commun de ces penseur c'est l'islam (et donc la langue arabe quand même puisqu'on n'a pas le droit de traduire le Coran d'une manière qui puisse faire autorité).

Averroès est-il aux origines de la culture occidentale ? Je ne crois pas que ce soit diminuer cet immense dialecticien que de dire : le logiciel qui obscurément gouverne la pensée d'Averroès n'est pas un logiciel occidental. Attention, cela ne signifie pas qu'Averroès n'ait pas rayonné sur tout l'Occident, bien plus longtemps d'ailleurs qu'il n'a pu le faire dans le Monde musulman, et avec une postérité identifiable de penseurs et de poètes (Siger de Brabant au XIIIème siècle Agostino Nifo au XVIème). Mais sa philosophie en réalité me semble avoir été trop foncièrement régressive par rapport à la Révolution personnaliste chrétienne qui régnait sur l'Occident pour que l'on puisse dire qu'il a sa part aux origines de la culture occidentale.

Averroès a d'innombrables thèses sur diverses positions aristotéliciennes. Par exemple, il défend la dimension théologique d'Aristote, alors qu'Avicenne voit plutôt dans l'aristotélisme un discours sur l'être, antisophistique. Théologie ou ontologie ? ce prisme change beaucoup de choses. Il développe une philosphie de l'acte alors qu'Avicenne s'enferme dans une philosophie de l'essence. Cette attention à l'energeia a quelque chose d'éminemment sympathique. Bref qu'on n'attende pas de moi un réquisitoire contre Averroès. Indiscutablement cet homme savait lire. Il lisait parfaitement Aristote, en bouchant quelques trous dans sa Métaphysique à l'occasion.

Mais son logiciel n'est pas occidental, sur deux point fondamentaux, qui gouvernent justement l'efflorescence de ce que l'on a appelé l'averroïsme latin. Premièrement il n'a aucune pensée du sujet. Deuxièmement : il développe, parallèlement à cette première intuition a-subjective, une théorie dite de la double vérité, qui est très difficilement soutenable pour un Occidental.

Voyons d'abord son problème avec le sujet pensant, le Je du Je pense et du Je suis. Là-dessus c'est le Père Laberthonnière, ce moderniste émérite, qui m'a donné les idées claires. Si l'on prend au pied de la lettre la théorie aristotélicienne (et sans doute aussi platonicienne, grecque quoi) de l'individuation par la matière, non seulement on s'interdit de penser la personne, mais on ne parvient pas bien à saisir en quoi l'esprit (spirituel par hypothèse comme par tautologie) peut être lui-même individuel. En dehors du corps, notre esprit, c'est l'esprit universel, c'est le Dieu acte pur que contemple Averroès. En rigueur de termes, il n'y a donc pas de sujet pensant, pas de responsabilité intellectuelle. La subjectivité n'est qu'une particularité appelée à disparaître en fusionnant dans la Totalité de l'Esprit universel (qu'Averroès appelle l'intellect agent unique). Notre esprit en chacun de ses actes est dans une rigoureuse "continuité" avec l'Esprit universel. Cette pensée est celle des sociétés archaïques, qui voient l'esprit partout. La révolution chrétienne de la personne (et la révolution post-chrétienne de l'individu dans tous ses états) rend cette structure intellectuelle obsolète au moment même où elle apparaît.

On pourra évidemment me faire une objection à propos de l'individualisme post-moderne, qui verrait d'un bon oeil cette pensée de la désappropriation de soi. C'est tellement agréable de pouvoir poser le fardeau du Moi. Comme dirait Maffesoli, se fondre dans une masse orgiaque, une bacchanale post-moderne (?), quel délice, j'en frissonne. Allan Watts grand penseur de Mai 68 expliquait par exemple que "la solution du problème du moi, c'est la suppression du problème". C'est radicale, mais c'est tellement bon de ne plus être soi...

Oui, toutes ces pensées existent en Occident aujourd'hui. Ce sont des pensées archaïques, qui nous mènent tout droit à ce que d'aucuns ont appelé l'ensauvagement, la décérébration etc. Cela mène en réalité à la suppression de toute vie intérieure, s'il est vrai que la vie intérieure est cette capacité d'un dialogue de soi avec soi... qui exige au moins que l'on veuille être soi.

On pourra toujours parler à propos d'Averroès de "décentrement du Sujet". Ce décentrement vous a un côté tellement, oui, tellement tout ça... Mais pour qu'il y ait décentrement du Soi, encore faut-il qu'il y ait un Moi. Et c'est ça le problème des pensées de l'Intellect agent unique. Le Moi est une pure présence sensitive à soi-même. Ce sentiment de présence (si océanique qu'il puisse devenir avec du chanvre) ne suffit pas à constituer un Sujet, réellement distinct de son environnement, résolument différent du monde.

Deuxième problème : la question de la double vérité... Je la traiterai dès que... A très vite !

mardi 30 mars 2010

[conf'] Sylvie Chabert d’Hyères: " Le récit lucanien de la Passion du Christ"

Mardi 30 mars à 20H00 au Centre Saint Paul (12 rue Saint Joseph - 75002 Paris), conférence de Sylvie Chabert d’Hyères, exégète: " Le récit lucanien de la Passion du Christ" - PAF 5€, tarif réduit à 2€ (étudiants, chômeurs, membres du clergé). - La conférence est suivie d'un verre de l'amitié.

dimanche 28 mars 2010

[conf'] Dimanche 28 mars : L'œcuménisme, de Vatican II à Benoît XVI - Histoire d'une histoire, sans jugements de valeurs

Conférences de Carême au Centre Saint Paul (12 rue Saint Joseph - 75002 Paris) sur le thème général: Vatican II : quelle boussole? Herméneutique de rupture et herméneutique de continuité - Conférence à 18H00, messe à 19H00

Dimanche 28 mars : L'œcuménisme, de Vatican II à Benoît XVI - Histoire d'une histoire, sans jugements de valeurs

vendredi 26 mars 2010

Joël Prieur: "Gouguenheim : Le Moyen Age pour les nuls"

Repris de Minute - 3 mars 2010

Sylvain Gouguenheim a osé s’en prendre à l’histoire telle qu’on la raconte aujourd’hui, au nom de la réalité historique, correctement observée. Résultat : un best-seller, Aristote au Mont Saint-Michel, et la rancune tenace des caciques de l’université, qui ne décolèrent pas contre ce jeune professeur à l’Ecole normale supérieure…

Islamophobie savante, c’est le diagnostic que porte le philosophe Alain De Libera sur l’historien Sylvain Gouguenheim. La raison de cette sévérité ? En 2008, Gouguenheim a publié, aux éditions du Seuil, Aristote au Mont Saint-Michel. Dans ce livre, il démontrait, avec des arguments nouveaux, que l’Occident n’avait pas eu besoin de la médiation de l’islam pour recevoir les trésors intellectuels de la civilisation grecque. Le public a plébiscité ce livre. La communauté savante, peu habituée à connaître de pareils tirages pour ses productions trop souvent enfermées dans un ésotérisme corporatif, fit la fine bouche devant le succès. Les colloques se multiplièrent, animés par les caciques du genre, pour démontrer que l’islam était bien à l’origine de la culture occidentale.

Peine perdue ! La banderille de Sylvain Gouguenheim est devenue une référence pour tous ceux qui évoquent le sujet. On peut dire aujourd’hui tranquillement que l’islam n’a qu’une influence purement anecdotique sur le développement de la culture occidentale. Il ne s’agit pas d’islamophobie. Il s’agit d’avoir le courage de mettre en valeur une réalité historique, même lorsqu’elle ne correspond pas aux besoins de la culture actuellement dominante.

Mais les légendes ont la vie dure parce qu’elles viennent de loin. On n’a pas attendu Alain De Libéra pour souligner le rôle de l’islam dans la transmission de la culture grecque à l’Occident. Dans les quelques pages qu’il consacre à Charles Martel, dans son avant-dernier livre, Gouguenheim cite Anatole France, un romancier qui savait faire son beurre de l’histoire comme on sait : « Monsieur Dubois, professeur de grammaire [cela ne s’invente pas] demanda à Madame Nozière quel était le jour le plus funeste de l’histoire de France. Madame Nozière ne le savait pas. C’est, lui dit Monsieur Dubois, le jour de la bataille de Poitiers, quand, en 732, la science, l’art et la civilisation arabe reculèrent devant la barbarie franque. »

L’historien n’a pas son pareil pour déboulonner ce genre de bobards. Son avant-dernier livre – je parle de l’avant dernier : il y en a eu deux presque coup sur coup cette année – est un modèle de clarté. L’auteur porte, sans complexe, des « regards sur le Moyen Age ». il se meut avec facilité dans un univers dont les ressorts principaux nous échappent, en conduisant toujours son lecteur à l’essentiel. Sont déclinés, sur quelques pages, toujours suivies d’une bibliographie, quarante thèmes différents qui vont de Clovis à la construction des cathédrales gothiques, et de la République de Venise à la question de savoir si, au Moyen Age, les paysans étaient des esclaves. On sent la méthode de l’Ecole normale supérieure : ces regards sont autant de fiches thématiques ; simplement elles sont écrites dans un style classique, qui en font des modèles du genre.

Contrairement à ce qu’on lui reproche, Sylvain Gouguenheim s’y montre avant tout soucieux d’objectivité, au fait de la bibliographie universitaire (allemande en particulier) et habile à replacer tel fait ou tel personnage dans un cadre plus vaste : celui de son époque. Ses mises au point ne sont pas apologétiques. Elles ne défendent pas «une certaine idée du Moyen Age». Mais elles nous transportent au cœur du sujet sans effort. Ce qui est appréciable, c’est que Gouguenheim n’hésite pas à susciter des paradoxes ou à pousser telle ou telle pointe inattendue.

Exemple ? Dans sa mise au point si claire sur les Templiers, il souligne que cet ordre n’a rien à voir avec l’esprit de la chevalerie laïque, hérité du XIIe siècle. Si l’on veut comprendre l’ordre du Temple, il faut d’abord admettre que nous sommes devant «une armée de métier, la première au Moyen Age». Certes la guerre devient pour cette nouvelle milice une «voie de salut». Mais cette guerre, on la fait avec sérieux, sans se soucier du geste, plus ou moins «chevaleresque», et en visant avant tout l’efficacité sur le terrain.

Je ne vous cache pas que j’étais sceptique face à ce livre dans lequel je m’imaginais trouver un bric-à-brac hétéroclite et inutilisable. L’esprit de synthèse de Gouguenheim nous permet de découvrir dans ses Regards sur le Moyen Age autant de lumières faciles à acquérir et que l’on ne trouvera pas forcément ailleurs sans un vaste labeur. C’est le Moyen Age pour les nuls ? Un peu, si l’on considère que les nuls ont davantage besoin que les autres de la rigueur de l’historien pour s’orienter dans les paysages surprenants que l’histoire nous a laissés.

Joël Prieur

Sylvain Gouguenheim, Regards sur le Moyen Age, éd. Tallandier, 408 pp., 26 euros, commande chez l’éditeur.