"les miettes qui tombent de la table de leur Maître" Matth. 15, 27
Le Carême avance. Nous avons pris des résolutions, tenues ou pas... Nous ne nous approcherons de Dieu que dans l'humilité, c'est-à-dire l'oubli de nous-mêmes. C'est cette exemple que nous donne la Cananéenne dans son étrange dialogue avec Jésus.
Jésus lui rappelle sa vocation personnelle, sa mission : "Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la Maison d'Israël". Il faudra qu'il soit clair qu'Israël l'ait rejeté, lui, l'Envoyé de Dieu, ait rejeté sa messianité, ait considéré comme un blasphème l'affirmation de sa divinité pour que d'autres, parmi lesquels au premier rang un certain Saul de Tarse, aille porter l'Annonce au païens. Mais il se trouve que Jésus, au Nord du Lac de Génésareth, touche au Pays des Phéniciens, symbolisé par les deux grandes villes portuaires, Tyr et Sidon. Cette femme a entendu parler de Lui, de sees dons extraordinaires de thaumaturge. Ce qu'elle va faire, ce n'est pas pour elle, c'est pour sa fille, tourmentée par un esprit malin, nous dit le texte. Elle s'approche de Jésus, et elle est prête à tout, elle osera parler avec le Maître galiléen, le contredire même.
Cette intervention de la Syro-phénicienne fait penser bien sûr à l'épisode du centurion romain qui implore Jésus pour son serviteur (Matth. 8, 5-13). Le Christ a admiré sa foi, tranquillement professée, lui qui est un gradé de l'armée d'occupation : "Jamais je n'ai vu une telle foi en Israël". Avec la Cananéenne, nous ne sommes plus en Israël mais dans le monde païen et c'est le même élan de foi qui se manifeste. La Loi a été donnée à une Nation, elle règne sur un peuple ; la foi est accessible à tout homme et à toute femme. C'est par la foi que le Royaume spirituel de Dieu sur la terre devient vraiment universel.
La foi du centurion est mâle et tranquille : "Je dis à l'un va et il va, à un autre : fais ceci et il le fait". La foi de la Cananéenne est assurée. Il semble qu'elle ne doive reconnaître aucune barrière. Mais il faut bien le reconnaître, le dialogue entre elle et Jésus nous le fait comprendre, cette assurance n'est pas tranquille. Elle est inquiète, elle ne connaîtra le repos que lorsque le maître aura déféré à sa demande : "O femme, grande est ta foi, qu'il soit fait selon ton désir".
C'est en toute sécurité que le centurion s'écrie : "Seigneur je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit, mais dites seulement une Parole et mon serviteur sera guéri". Cette sécurité, la Cananéenne ne peut pas la connaître car sa flle est malade, mais elle trouve dans cette incertitude une force nouvelle pour supplier sans aucun amour propre le maître qui peut tout pour sa fille.
L'incertitude devient un moteur de la foi. Elle nous ressemble tellement cette Cananéenne, elle n'a pas... la confiance tranquille. Nous non plus ! N'ayons pas peur de nos doutes, de nos incertitudes. Affrontés, ils peuvent donner une force nouvelle à notre foi, un élan incroyable et renouvelé à nos supplications.
On pourrait être tenté de rapprocher la foi de la Cananéenne avec la foi de la Vierge Marie, à Cana. Jésus rabroue sa mère : "Femme qu'y a-t-il entre toi et moi ? et Marie, tranquillement, humblement, se contente de dire à son Fils : "Ils n'ont plus de vin" et aux serviteurs : "Faites tout ce qu'il vous dira". il est vrai que Jésus a rabroué aussi la Cananéenne, et de quelle manière ! "Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants [les juifs] pour le jeter aux chiens [les païens]". On retrouve son caractère abrupte et cette autorité qui se dégage de lui. Marie entend cela et se tait. Elle a la confiance tranquille, comme le centurion, auquel elle peut être comparé, par la distance qu'elle veut garder, ne répondant pas à l'apparente rebuffade de ce Fils bien aimé, parce qu'elle est sûre de son fait.
La Cananéenne ? C'est différent. Elle répond, et vertement, n'hésitant pas à prendre le Seigneur au mot : "Les chiens mangent au moins les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres".
Au delà d'une étrange synonymie,ce qui unit Marie [à Cana] et la Cananéenne - je ne veux rien dire qui soit irrespectueux - c'est la même obstination tranquille, la même volonté d'arriver à leur fin. Marie fait faire à son fils le premier miracle de sa vie publique dans des circonstances étonnantes, dans la trivialité de l'atmosphère d'une noce de village et pour que le vin continue de couler à flot. Elle est, en quelque sorte, Marie, par sa foi sûre d'elle-même, responsable de ce moment. Plus tard, on comparera ce Fils dont elle connaît la mission à un joueur de flute (Matth. 11). Je me suis toujours demandé : pourquoi la flûte ? Et j'ai pensé aux noces de Cana, au vin qui fut vraiment délicieux, une fois que tout le monde eût un peu bu, et aux flutiste qui devaient réjouir les invités buvant encore. Jésus flutiste ? Est-ce en souvenir de ce commencement si humain de sa mission divine que l'on a pu dire cela, ce commencement que, représentant la providence de Dieu dans l'assurance tranquille de sa foi, Marie elle-même a voulu ainsi, en ce premier Jour de la Mission de son Fils ?
Quant à la Cananéenne, elle représente, avec le centurion, cette humanité nouvelle, venue de la gentilité, qui va découvrir, éblouie et reconnaissante, sa destinée éternelle. Lorsque l'Infini est en jeu, on peut bien se contenter des miettes, elle l'a compris avec une étonnante lucidité. Des miettes d'Infini ? C'est encore l'Infini. Des lambeaux ou des reliefs de la Toute puissance ? C'est encore la Toute puissance, qui ne se partage pas. En vérité, donc, qu'importent les miettes, le Pain divin s'y trouve, tout entier donné. C'est la victoire de la Femme et de son insistance.
Je suis tenté de conclure que décidément "Ce que femme veut, Dieu le veut". Mais ce serait réducteur de laisser aux femmes ce monopole de la volonté. "Que veux-tu vraiment ?" C'est peut-être la question que nous pouvons nous poser aujourd'hui. Où veux-tu aller ? Es-tu prêt à prendre les moyens de ton ambition spirituelle, de ta volonté de vivre pour toujours ?