samedi 19 mars 2011

Il est plus simple de se penser discriminé.

1.000 écoles catholiques pourraient
fermer dans un proche avenir
Éric de Labarre est Secrétaire Général de l'Enseignement Catholique. Il s’inquiète des suppressions de postes d’enseignants dans les écoles privées sous contrat. Et de fait: 4.800 enseignants en moins en 4 ans, et encore 1.633 suppressions à la rentrée 2011. Le Figaro y consacre un article, Eric de Labarre déclare qu’à ce rythme, la situation des écoles privées va devenir «extrêmement difficile, voire impossible», il parle d’un millier d’établissements qui pourraient fermer. Ce serait ni plus ni moins «la liberté du choix des familles» qui serait «remise en cause». Présenté comme cela,  effectivement, on pourrait croire à une attaque de l’école publique&laïque contre sa consœur privée&religieuse. Les choses sont à la fois plus rassurantes et plus graves.

Plus rassurantes parce que non, les écoles catholiques ne sont pas spécialement dans le collimateur. C’est toute la fonction publique qui est soumise à une cure d’amaigrissement : policiers, territoriaux, enseignants, et les autres. Le principe est que deux départs à la retraite n’entraînent plus qu’un recrutement. Or depuis quelques décennies, l’Etat qui paye les enseignants des écoles sous contrat se tient à une clef de répartition 80/20. Le privé représente donc 20% des postes, il a bénéficié de 20% des créations des années 1980/1990, il supporte près de 20% de l’amaigrissement actuel. Et (ce qui pour le coup rend la chose très grave), le privé continuera à devoir ‘rendre’ des postes, comme le public. Ce qui pose problème, ce n’est pas tant les 5/6.000 suppressions déjà actées, ce sont les 12 à 15.000 suppressions à venir dans les 10 prochaines années, autant de classes à fermer, dans les écoles catholiques.

Faut-il s’en scandaliser? cette politique est celle d’un gouvernement élu par une majorité des Français. Et surtout: par plus des deux tiers des parents du privé, si l’on en croit les sondages. Ils ont choisi la réduction massive du nombre des agents de l’Etat. C’est un choix honorable mais à lire les commentaires sur le site du Figaro, il semble que tous n’en assument les inconvénients. Il est plus simple de se penser discriminé.

Dixième billet de carême : saint Joseph

Joseph, le grand méconnu

Nous célébrons aujourd'hui la fête de saint Joseph, le Père adoptif de Jésus. C'est une fête dite de Première classe et donc une occasion de sortir du carême. Nous retrouverons du reste l'évangile du samedi de la Première semaine demain dimanche : c'est le même : l'évangile de la Transfiguration du Seigneur.

Que dire de saint Joseph ? Qu'il est avant tout le patron de tous les pères de famille du monde.

- Vous me direz : mais biologiquement, il n'est pour rien dans la naissance de Jésus, puisque Matthieu, l'évangéliste, qui n'a pas la délicatesse de Luc, nous précise grand format et en couleur que "Marie était accordée en mariage à Joseph" et que "avant qu'ils aient été ensemble, elle fut trouvée, ayant en son ventre de l'Esprit saint"(Matth. 1, 18).
- Je vous répondrai : c'est justement la preuve que la paternité n'est pas seulement une réalité génitale (que reste-t-il souvent dans les mémoires de l'acte par lequel l'homme féconde sa femme ?), mais avant tout une réalité morale, nécessaire au développement harmonieux de l'enfant. Pour manifester le plein droit paternel de saint Joseph sur l'Enfant Jésus, il nous est précisé que c'est lui qui donne le nom de Jésus (Sauveur) à cet enfant, et c'est en fonction de lui et de sa généalogie que Jésus peut prendre le titre messianique de "Fils de David". Joseph a donc bien la fonction traditionnelle du père en Israël [voyez dans l'Evangile de Luc comment c'est Zacharie, bien que muet, dont la... voix est déterminante dans le choix du nom de son fils. "Il s'appellera Jean" écrit-il sur une tablette que l'on apporte à cet effet].

Bossuet a écrit un magnifique sermon sur le doute de saint Joseph, voyant Marie enceinte. Doute levé par un songe, dans lequel Joseph entend : "Ne crains pas de prendre chez toi Marie ton épouse".

Sur ce sujet, la thèse du Père Laurentin me semble absolument convaincante : le doute de Joseph n'est pas un soupçon portant sur la conduite de Marie. Il serait étrange d'imaginer Marie silencieuse devant Joseph, alors qu'elle l'a été si peu devant l'ange Gabriel. On donne à la Vierge la psychologie putative de la jeune fille accomplie, silencieuse et rougissante, version milieu du XIXème siècle ! Mais Marie parle ! Elle a parlé à l'Ange ("Comment en sera-t-il ainsi puisque je ne connais pas d'homme". Notez que le texte de Luc, cité ici, nous apprend trois lignes plus haut qu'elle est fiancée à Joseph). Pas d'inquiétude : Marie sait se défendre, elle que l'on appellera plus tard "terrible comme une armée rangée en bataille". Elle a forcément parlé à Joseph et elle a trouvé les mots. Ce sont, en somme, ceux de Matth. 1, 18, cité plus haut.

D'où vient le problème de Joseph ? L'évangéliste Matthieu nous dit simplement : "Joseph son homme, parce qu'il était juste, ne voulut pas la dénoncer, mais résolut de la renvoyer en secret" (1, 19). Cette phrase m'a toujours posé problème. Je crois que le Père Laurentin le résoud de manière satisfaisante, et qui nous fait progresser dans la connaissance de saint Joseph.

Quelle est cette "justice" de Joseph ?

Première solution : Joseph est appelé "juste" parce qu'il obéit à la loi juive. La loi commande la dénonciation et la lapidation de la femme adultère. Lui ne la dénonce pas (ce qui est non conforme à la loi) et il la renvoie en secret, ce qui ne manquera pas de révéler très vite la non-innocence de Marie. On a l'impression, dans ce cas de figure, d'un Joseph non pas juste mais scrupuleux et qui ne fait rien de bon. Bizarre que le Bon Dieu se soit encombré d'une pareille godiche à un poste si important !

Deuxième solution : La Justice de Joseph, c'est essentiellement sa Bonté, car la vraie Justice, c'est la Bonté. Dans ce cas de figure, peu importe de savoir si Joseph a obéi à la Loi lui ordonnant de dénoncer sa fiancée. Mais l'inefficacité de cette bonté reste... catastrophique. La vraie bonté aurait consisté non à répudié sa Promise mais bien d'avantage à "prendre chez lui Marie son épouse", comme le lui dira l'ange.

Troisième solution : Joseph est au courant de ce qui se passe. Il sait ce que révèle au lecteur le verset 18 (Marie se trouve "ayant dans son sein par l'Esprit de Dieu"), mais il hésite à prendre chez lui celle que Dieu a honoré d'une telle façon, pour ne pas avoir l'air de prendre pour lui et pour sa lignée l'oeuvre de Dieu. C'est la solution que défend magnifiquement le Père Léon-Dufour (Etudes d'evangile). "Joseph réagit comme les justes de la Bible lorsque Dieu intervient dans leur histoire : comme Moïse ôtant ses sandales, comme Isaïe terrifié par l'apparition du Dieu trois fois saint, comme Elisabeth se demandant pourquoi la mère de son Sauveur vient à elle, comme le centurion de l'Evangile, comme Pierre enfin disant : 'Eloignez-vous de moi car je suis un pécheur'" (XLD p. 81). Comme l'avait senti Eusèbe de Césarée (d'après Origène ?) et plus tard saint Ephrem et encore Raban Maur, c'est parce que Joseph est au courant de l'intervention divine en Marie qu'il ne veut plus assumer le rôle qu'il aurait eu par la Loi. D'où l'idée de répudier Marie "en secret" et de laisser Dieu se débrouiller avec ses Oeuvres ! Joseph n'est pas le lampiste qui ne sait rien et qui assume parce qu'un songe lui a dit d'assumer. Il sait et humblement, il trouve cela trop grand pour lui.

Reste à expliquer les paroles du songe qui semble révéler à Joseph la filiation divine de l'enfant : "Ne crains pas de prendre chez toi Marie ton épouse, car ce qui est en elle vient du Saint Esprit et tu l'appelleras du nom de Jésus"

La langue grecque, en particulier l'usage du Nouveau Testament (plusieurs exemples énumérés par XLD), permet de traduire ainsi le songe de l'ange : "Ne crains pas de prendre chez toi Marie ton épouse [cette Femme immense que tu sais enceinte du Saint Esprit]. Certes ce qui est en elle vient du Saint Esprit, mais c'est toi qui lui donnera le nom de Jésus". Ainsi le songe ne vise pas à rassurer Joseph, qui n'est pas inquiet, car Marie, bien sûr lui a parlé. Dans ce songe, Joseph trouve son rôle de père humain défini par Dieu : il donnera son nom (et son lignage de Fils de David) à l'Enfant divin.

Joseph n'est pas ce personnage falot et scrupuleux qui aurait agi en dépit du bon sens si un ange etc. Non ! Il est le modèle glorieux de tous les pères du monde. Sa paternité humaine est nécessaire pour que l'enfant "grandisse en âge et en sagesse". Elle est prévue par Dieu. Ce qui lui avait donné l'idée de se retirer ? C'est son humilité. Il n'avait pas été invité à faire partie du Mystère de Jésus. En lui donnant son nom, comme tous les pères de son Pays le faisaient pour leurs enfants, il est invité à entrer dans le dessein divin. Désormais, il sera, autant que de besoin, le protecteur de cet enfant, fuyant avec lui en Egypte et lui apprenant son métier de charpentier... Père adoptif ? Sans doute, et je pense à tous les pères adoptifs en écrivant cela et à tous les enfants adoptés : quelle force à ce lien humain ! Quant à Joseph, c'est de plus un Père adoptif qui sait tout ce qu'il est humainement possible de savoir sur cet Enfant unique au monde.

vendredi 18 mars 2011

Neuvième billet de carême Vendredi de la Première semaine

"Veux-tu guérir ?"

Ce récit de miracle a été choisi à cette place parce que c'est "un miracle à l'envers". D'habitude, le malade réclame à Jésus sa guérison et Jésus la lui accorde au vu de sa foi. Ici, c'est l'inverse. C'est Jésus lui-même qui, sans même s'être présenté, demande au malade : Veux tu guérir ? Et Jésus n'est pas le seul qui peut guérir, puisque, nous dit saint Jean, des malades sont rassemblés autour de cette piscine pour profitter d'une force mystérieuse qui lorsque l'eau se met à bouillonner, guérit le premier qui en profite.

On ne sais pas exactement de quoi souffre cette personne : une paralysie peut-être au vu des symptômes, mais ce n'est pas certain. Il nous apparaît plutôt grincheux pour ses 38 ans : "Je n'ai pas une personne pour me descendre dans la piscine quand l'eau vient à s'agiter. Et donc un autre descend toujours avant moi". Le malade, choisi comme au hasard, n'est pas très intéressant... C'est un de ces gens que la galère rend revanchard et exigeant. Bernanos disait en pensant à ce genre de personne : "Il va falloir apprendre aux pauvres la pauvreté". Notre malade ne sait pas souffrir, il ne sait que se plaindre et se comparer aux autres.

Mais surtout, il ne sait pas qui l'a guéri. Interrogé par ceux que Jean appelle "les Juifs", parce que, selon l'ordre reçu du Seigneur, il s'était levé, avait pris son grabat et rentrait chez lui ainsi chargé sans égard pour l'observance du sabbat, il avait été obligé de reconnaître son ignorance quant à l'identité de celui qui l'avait guéri : il ne connaissait même pas son nom !

Bref c'est l'anti-miracle pour quelqu'un qui apparaît comme le contraire d'un miraculé : un brave homme qui a eu de la chance et qui ne sait toujours pas d'où lui vient ce bienfait tombé du Ciel.

On comprend donc deux choses : ce brave homme sans nom qui nous ressemble à tous, ce médiocre qui se plaint et qui n'a même pas demandé quelle était l'identité de son bienfaiteur, dans un premier temps il ne sait que "profiter". "Profite !" c'est l'alpha et l'oméga de la "morale" contemporaine.
Maiis - deuxième chose - s'il guérit, c'est en vertu d'une intervention expresse du Christ, d'une volonté du Christ, d'un choix du Christ.

Il me semble que dans la société actuelle, ceux qui vont au Christ, c'est un peu cela : ils ne le connaissent pas ; ils ne l'ont pas supplié et c'est lui qui les a guéris sans que eux se soient vraiment donné la peine de le demander. Religion de consommateurs ! Tout se consomme en ce moment... Même le Christ. Et ceux auxquels il a proposé la guérison sont fragiles dans leur conversion.

Ce brave homme sans relief parvient quand même à nous fournir un exemple. Il a sans doute eu un peu honte de ne pas pouvoir dire aux autorités quel était l'homme qui l'avait guéri. Il a bien senti que cette guérison avait quelque chose de surnaturel. Il va au Temple pour remercier, lui qui, paralysé jusque là, ne pouvait même pas descendre dans la piscine. Et au Temple, il reconnaît Jésus. Alors il revient voir ceux qui l'avaient interrogé "et il leur témoigna que c'était Jésus qui l'avait guéri". Il faut dire que cet imbécile heureux s'était fait remonter les bretelles : "ne pèche plus désormais de peur qu'il ne t'arrive pire qu'avant".

Dans ce "Ne pèche plus" je ne vois pas les péchés qui l'auraient conduit à supporter sa première maladie, mais plutôt son ingratitude et son attitude de consommateur qui "profite" mais qui ne se soucie même pas de savoir qui l'a guéri. Il prend le conseil de Jésus à la lettre et au lieu de continuer à se dire : Pas vu pas pris, je vais continuer à profiter de la vie normale qui m'a été si extraordinairement rendue, il va de lui-même témoigner aux autorités "que c'était Jésus qui l'avait guéri". Le verbe employé par saint jean est celui de l'annonce, celui de l'évangile : angello.

Son statut de témoin le met désormais dans la perspective du salut que le Christ apporte au monde. Cet anonyme sait désormais qu'il a son nom écrit dans le Ciel. Il a pris au sérieux la remontée de bretelle : "Ne pèche plus ! ne te contente pas de profiter ! Sois actif ! Participe à ton propre salut !Essaie d'être digne de la grâce que tu as reçue".

Qui dira l'importance de cette dignité ? Oui, essayons nous aussi de ne pas être indignes du Seigneur !

jeudi 17 mars 2011

Huitième billet de carême jeudi de la Première semaine

"les miettes qui tombent de la table de leur Maître" Matth. 15, 27

Le Carême avance. Nous avons pris des résolutions, tenues ou pas... Nous ne nous approcherons de Dieu que dans l'humilité, c'est-à-dire l'oubli de nous-mêmes. C'est cette exemple que nous donne la Cananéenne dans son étrange dialogue avec Jésus.

Jésus lui rappelle sa vocation personnelle, sa mission : "Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la Maison d'Israël". Il faudra qu'il soit clair qu'Israël l'ait rejeté, lui, l'Envoyé de Dieu, ait rejeté sa messianité, ait considéré comme un blasphème l'affirmation de sa divinité pour que d'autres, parmi lesquels au premier rang un certain Saul de Tarse, aille porter l'Annonce au païens. Mais il se trouve que Jésus, au Nord du Lac de Génésareth, touche au Pays des Phéniciens, symbolisé par les deux grandes villes portuaires, Tyr et Sidon. Cette femme a entendu parler de Lui, de sees dons extraordinaires de thaumaturge. Ce qu'elle va faire, ce n'est pas pour elle, c'est pour sa fille, tourmentée par un esprit malin, nous dit le texte. Elle s'approche de Jésus, et elle est prête à tout, elle osera parler avec le Maître galiléen, le contredire même.

Cette intervention de la Syro-phénicienne fait penser bien sûr à l'épisode du centurion romain qui implore Jésus pour son serviteur (Matth. 8, 5-13). Le Christ a admiré sa foi, tranquillement professée, lui qui est un gradé de l'armée d'occupation : "Jamais je n'ai vu une telle foi en Israël". Avec la Cananéenne, nous ne sommes plus en Israël mais dans le monde païen et c'est le même élan de foi qui se manifeste. La Loi a été donnée à une Nation, elle règne sur un peuple ; la foi est accessible à tout homme et à toute femme. C'est par la foi que le Royaume spirituel de Dieu sur la terre devient vraiment universel.

La foi du centurion est mâle et tranquille : "Je dis à l'un va et il va, à un autre : fais ceci et il le fait". La foi de la Cananéenne est assurée. Il semble qu'elle ne doive reconnaître aucune barrière. Mais il faut bien le reconnaître, le dialogue entre elle et Jésus nous le fait comprendre, cette assurance n'est pas tranquille. Elle est inquiète, elle ne connaîtra le repos que lorsque le maître aura déféré à sa demande : "O femme, grande est ta foi, qu'il soit fait selon ton désir".

C'est en toute sécurité que le centurion s'écrie : "Seigneur je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit, mais dites seulement une Parole et mon serviteur sera guéri". Cette sécurité, la Cananéenne ne peut pas la connaître car sa flle est malade, mais elle trouve dans cette incertitude une force nouvelle pour supplier sans aucun amour propre le maître qui peut tout pour sa fille.

L'incertitude devient un moteur de la foi. Elle nous ressemble tellement cette Cananéenne, elle n'a pas... la confiance tranquille. Nous non plus ! N'ayons pas peur de nos doutes, de nos incertitudes. Affrontés, ils peuvent donner une force nouvelle à notre foi, un élan incroyable et renouvelé à nos supplications.

On pourrait être tenté de rapprocher la foi de la Cananéenne avec la foi de la Vierge Marie, à Cana. Jésus rabroue sa mère : "Femme qu'y a-t-il entre toi et moi ? et Marie, tranquillement, humblement, se contente de dire à son Fils : "Ils n'ont plus de vin" et aux serviteurs : "Faites tout ce qu'il vous dira". il est vrai que Jésus a rabroué aussi la Cananéenne, et de quelle manière ! "Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants [les juifs] pour le jeter aux chiens [les païens]". On retrouve son caractère abrupte et cette autorité qui se dégage de lui. Marie entend cela et se tait. Elle a la confiance tranquille, comme le centurion, auquel elle peut être comparé, par la distance qu'elle veut garder, ne répondant pas à l'apparente rebuffade de ce Fils bien aimé, parce qu'elle est sûre de son fait.

La Cananéenne ? C'est différent. Elle répond, et vertement, n'hésitant pas à prendre le Seigneur au mot : "Les chiens mangent au moins les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres".

Au delà d'une étrange synonymie,ce qui unit Marie [à Cana] et la Cananéenne - je ne veux rien dire qui soit irrespectueux - c'est la même obstination tranquille, la même volonté d'arriver à leur fin. Marie fait faire à son fils le premier miracle de sa vie publique dans des circonstances étonnantes, dans la trivialité de l'atmosphère d'une noce de village et pour que le vin continue de couler à flot. Elle est, en quelque sorte, Marie, par sa foi sûre d'elle-même, responsable de ce moment. Plus tard, on comparera ce Fils dont elle connaît la mission à un joueur de flute (Matth. 11). Je me suis toujours demandé : pourquoi la flûte ? Et j'ai pensé aux noces de Cana, au vin qui fut vraiment délicieux, une fois que tout le monde eût un peu bu, et aux flutiste qui devaient réjouir les invités buvant encore. Jésus flutiste ? Est-ce en souvenir de ce commencement si humain de sa mission divine que l'on a pu dire cela, ce commencement que, représentant la providence de Dieu dans l'assurance tranquille de sa foi, Marie elle-même a voulu ainsi, en ce premier Jour de la Mission de son Fils ?

Quant à la Cananéenne, elle représente, avec le centurion, cette humanité nouvelle, venue de la gentilité, qui va découvrir, éblouie et reconnaissante, sa destinée éternelle. Lorsque l'Infini est en jeu, on peut bien se contenter des miettes, elle l'a compris avec une étonnante lucidité. Des miettes d'Infini ? C'est encore l'Infini. Des lambeaux ou des reliefs de la Toute puissance ? C'est encore la Toute puissance, qui ne se partage pas. En vérité, donc, qu'importent les miettes, le Pain divin s'y trouve, tout entier donné. C'est la victoire de la Femme et de son insistance.

Je suis tenté de conclure que décidément "Ce que femme veut, Dieu le veut". Mais ce serait réducteur de laisser aux femmes ce monopole de la volonté. "Que veux-tu vraiment ?" C'est peut-être la question que nous pouvons nous poser aujourd'hui. Où veux-tu aller ? Es-tu prêt à prendre les moyens de ton ambition spirituelle, de ta volonté de vivre pour toujours ?

[brève] Crucifix dans les classes autrichiennes - la pire des raisons

La Cour constitutionnelle autrichienne a rendu mercredi 16 mars son verdict: Les salles de classe peuvent comporter un crucifix… «quand la majorité des élèves sont chrétiens». Les croix restent, mais pour la pire raison qui soit. La Cour aurait pu souhaiter les garder pour l’évangélisation des élèves (ne rêvons quand même pas), elle aurait pu s’appuyer sur l’identité catholique de l’Autriche (c’eut été un pis-aller). Elle choisit une raison «démocratique». On met une croix parce que la majorité est chrétienne… mais aussi bien elle pourrait ne pas l’être et je prédis à peu de frais qu’avant longtemps, il y aura dans certaines écoles de Vienne des symboles musulmans -- ou au moins la revendication qu’ils y soient. Et pourquoi pas au fond, puisqu’on est dans une logique communautaire! Deuxième inconvénient (majeur): l'instabilité constante. En Autriche comme en France, et même s’il y a de beaux restes, la chrétienté est grignotée par le recul du baptême et l’arrivée de nouvelles populations. S’appuyer sur des chiffres qui varient à chaque rentrée scolaire, c’est se condamner à devoir chaque fois décompter, arbitrer, et décrocher.

mercredi 16 mars 2011

Comment peut-on être hétéro...nomes ?

Cher Julien, j'ai senti la profondeur de vos questions sur le septième billet de carême. J'ai senti cette profondeur parce que, comme vous l'indiquez, ce sont des questions que je me suis posées moi-mêmes... pour moi-même.

Comment peut-on être hétéronome ? Comment peut-on laisser agir en soi une autre loi que la sienne propre ? Comment peut on s'en remettre à un autre que soi pour soi ? Sommes nous des esclaves ?

Saint Paul au début de l'épître aux Romains se dit "l'esclave de Dieu". Esclave : en grec doulos, en latin servus, il n'y a pas d'erreur. Dieu est-il un grand esclavagiste ?

J'ai beaucoup aimé la mise au point de Giorgio Agamben dans Le temps qui reste, à ce sujet : "Le syntagme 'escalve du Messie' définit pour Paul la nouvelle condition messianique, le principe d'une transformation particulière de toutes les conditions juridiques". Autrement dit, riches ou pauvrres, esclaves ou hommes libres, prolétaires ou bourgeois, nous sommes tous à égalité des esclaves du Christ. Agamben cite deux autres textes de Paul.
Voici le premier I Cor 7, 23 : "Qui a été appelé en tant qu'esclave dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur. de la même manière qui a été appelé libre est esclave du Messie". "A été appelé", grec kletos : c'est la vocation qui est au fond de toute conversion. Il y a un ordre de la vie civile, qui reste ce qu'il est (Paul ne veut pas faire la Révolution) ;et il y a un ordre nouveau, celui de la vocation. Dans cet ordre, peu importe que l'on soit esclave ou homme libre, on est libre dans le Christ (ou esclave dans le Christ mais c'est la même chose).
Voici le second, Philémon 16 : "Peut-être bien Onésime, ton esclave fugitif qui a trouvé refuge auprès de moi, n'a-t-il été séparé de toi momentanément que pour t'être rendu pour toujours, non plus comme un esclave, mais comme un super-esclave (hyper-doulos), comme un frère chéri". Saint Paul ne parle pas immédiatement de Dieu, maios cela revient au même, l'amour de Dieu et l'amour du prochain s'identifiant. Le super-esclave est en même temps un frère chéri, comme dans le texte de Matth. qui fait l'objet du Septième billet, celui qui fait la volonté de Dieu est en même temps un frère du Christ. Le christianisme ne vient pas POUR abolir l'esclavage, mais pour faire des super-esclaves, qui, parce qu'ils sont des super-escalves, sont aussi des hommes libres : des frères.

Trop compliqué ? Mais qu'y a-t-il d'autre ? Vous ne voudriez tout de même pas vous débrouiller tout seul dans l'existence ? Direz-vous comme Sartre à la fin des Mots : "Ma seule affaire était de me sauver (...) Je me suis mis tout entier à l'oeuvre pour me sauver tout entier". Etonnons-nous qu'ensuite le même Sartre ajoute avoir "rangé l'impossible salut au magasin des accessoires". il a voulu se sauver... lui-même. Le protestant qui sommeillait en lui savait bien que c'était impossible. Il ne restait que... le magasin des accessoires ou la tendre confiance en un Dieu qui sauve toujoujours celui qui l'invoque. Un Dieu qui nous demande... l'hétéronomie.

Mais voyons ce que donne le magasin des accessoires. Le salut est impossible ? Dieu n'est pas souhaitable ou plutôt pas souhaité ? [Dans L'existentialisme est un humanisme, cette phrase : "Si Dieu existait, ce serait une raison supplémentaire de le combattre"]. Rigoureusement Sartre en tire les conséquences : "Que reste-t-il ? Tout un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui". Le Magasin des accessoires nous renvoie un immense "A quoi bon ?" dans lequel a sombré plusieurs fois même l'humanisme de Sartre. Tout vaut tout ? Tous valent chacun ? Alors Rien ne vaut rien et personne ne tire son épingle du jeu.

Pour tirer son épingle du jeu ? Il faut parier. Pour la suite, rendez-vous jeudi à 19 H 30. Je parle du Pari de Pascal, à l'invitation de Bernard Antony au siège de Chrétienté solidarité.