jeudi 27 septembre 2012

Islam et christianisme

Le frère Thierry, dans le cadre des Cercles de l'Aréopage, organise au Centre Saint Paul (12 rue Saint-Joseph 75 002) samedi après midi, un colloque sur islam et christianisme. Sujet rebattu ? direz-vous. Sujet essentiel et souvent mal posé. Soit parce que l'on n'ose pas voir la réalité de l'islam en face, soit parce que l'on ne comprend pas et que l'on ne se donne pas la peine de comprendre les musulmans.

Sur la réalité de l'islam, nous entendrons Alain Wagner et René Marchand. Ce dernier est l'auteur d'une importante biographie de Mahomet, dont il faudra que l'on puisse parler sans passion.

Sur les musulmans, je voudrais parler des rapports entre la loi et la foi. Mon propos ne sera pas forcément "coranique" mais plutôt pratique. Il me semble que pour comprendre les musulmans, il faut, comme au premier siècle saint Paul pour le judaïsme, bien distinguer ce qui relève de la foi et ce qui relève de la loi.

Dans le Coran, la foi c'est la première sourate, qui FAIT le musulman quand il la prononce... La loi ? C'est tout le reste. Ma question ? Quelle est la foi des musulmans ? Une fides islamica surnaturelle (mais hérétique) comme le pensent les rédacteur du §3 de Nostra aetate ? Une foi naturelle comme le suppose Alain Besançon. Ce sera une occasion, pour nous chrétiens de revenir sur ce qu'est notre propre foi... Et sur la raison pour laquelle le Christ nous a tant exhorté à sortir de la loi... Rendez-vous samedi après midi à 14 H.

Je profite de ce post pour préciser qu'allant fêter les 60 ans de l'abbé Laguérie à Poitiers le 1er octobre (on n'a pas tous les jours 60 ans), je ne pourrai pas assurer les deux cours prévus ce soir là. La rentrée se fera en thomisme et en psychologie philosophique non pas le 1er octobre mais le 8 octobre. 19 H 30 pour le cours sur la Somme théologique. 20H30 pour le cours de psychologie philosophique (et théologique).... Pour vous inscrire ? Un téléphone : 0762072641

mercredi 26 septembre 2012

J'extrapole ?

Pour Denis et pour l'anonyme, il n'est pas vrai que le pape ait pu faire de la question de l'orientation physique des fidèles et du prêtre au cours de la liturgie un critère déterminant dans la liturgie... Cette orientation me disent-ils, est purement spirituelle... J'aurais ainsi extrapolé en interprétant le discours du pape de ce matin...

Je réponds que du point de vue de la liturgie, qui désigne l'ordre du culte public rendu à Dieu, l'orientation est forcément spirituelle... mais elle est matérielle aussi ou physique. On ne parle pas de liturgie sans se situer dans un espace sacré et sans rendre sacré le temps du culte.

Mais surtout, je réponds que le pape est familier de ce thème de l'orientation physique commune du prêtre et des fidèles, même si ce n'est pas en tant que pape qu'il en parle (voilà la nouveauté, à ma connaissance de ce matin). En tant que scientifique, que théologen, il en parle dans longuement dans L'esprit de la liturgie éd. Ad solem pp. 53-71. Par exemple p. 61, avec la distinction que je fais dans le post précédent entre liturgie de la parole et liturgie sacrificielle : "Le service de la Parole rassemble les fidèles autour du Béma (estrade), où se trouve le trône de l'Evangile, le siège de l'évêque et l'ambon d'où la parole est proclamée. Le sacrifice eucharistique, lui, se déroule dans l'abside, où les fidèles se tiennent debout autour de l'autel, tournés avec le célébrant vers l'Est, vers le Seigneur qui vient".

Le cardinal Ratzinger a aussi préfacé en 1993 la traduction française de l'étude de son maître Klaus Gamber, qui s'intitule Tournés vers le Seigneur et qui évoque l'orientation commune (vers l'Est) du prêtre et des fidèles. Voici le texte de cette préface, trouvée sur Internet :
"Après nous avoir donné une édition française de Die Reform der Römischen Liturgie (Ndrl. la réforme de la liturgie romaine), les moines du Barroux publient aujourd'hui en français un second ouvrage du grand liturgiste allemand Klaus Gamber, Zum Herrn hin !, sur l'orientation de l'église et de l'autel. Les arguments historiques avancés par l'auteur sont fondés sur une étude approfondie des sources, qu'il a faites lui-même; ils concordent avec les résultats de grands savants tels que F.-J. Dölger, J. Braun, J.-A. Jungmann, Erik Peterson, Cyrille Vogle, le R.P. Bouyer, pour ne citer ici que quelques noms éminents.
Mais ce qui fait l'importance de ce livre, c'est surtout le substrat théologique mis à jour par ces savantes recherches. L'orientation de la prière commune aux prêtres et aux fidèles - dont la forme symbolique était généralement en direction de l'est, c'est-à-dire du soleil levant - était conçue comme un regard tourné vers le Seigneur, vers le soleil véritable. Il y a dans la liturgie une anticipation de son retour; prêtre et fidèles vont à sa rencontre. Cette orientation de la prière exprime le caractère théocentrique de la liturgie; elle obéit à la monition : Tournons-nous vers le Seigneur ! Cet appel s'adresse à nous tous, et montre, au-delà même de son aspect liturgique, comment il faut que toute l'église vive et agisse pour correspondre à la mission du Seigneur".
Cet appel s'adresse à nous tous, disait le pape, c'est-à-dire clairement aux pratiquants des deux formes du rite romain et à tous les chrétiens quel que soit leur rite ("toute l'Eglise").

Surprise : on retrouve le thème de l'audience de ce matin dans cette phrase de 1993 : "Cette orientation de la prière [au sens physique donc] exprime le caractère théocentrique de la liturgie [son orientation spirituelle]".

Le texte latin de la Préface (identique dans les deux formes du rite latin) dit somptueusement ce théocentrisme, comme mystère et non comme tentative psychique inefficace :
- Sursum corda : Haut les coeurs, s'écrie le prêtre [et non pas : élevons notre coeur, qui est un optatif, un pur optatif de piété personnelle]. Réponse des fidèles : - "Nous les avons (tournés) vers le Seigneur".

La sobriété des termes nous éloigne de tout psychologisme de toute tentative de psychologiser. Nous sommes DANS le mystère liturgique, comme nous AVONS nos coeurs vers le Seigneur. Avant même que nous nous tournions vers lui, il nous les a pris.

Ces choses sont suffisamment grandes pour que l'on se permette, sans polémique aucune, de couper les cheveux en quatre... oui... mais pas (jamais !) d'extrapoler, comme je crois l'avoir ici démontré.

Tournés vers le Seigneur

Aujourd'hui, lors de l'audience générale Place Saint Pierre, le pape a eu ces mots qui méritent de rester à la postérité :
 "Là où le regard de Dieu n'est pas déterminant, tout le reste perd son sens. Le critère fondamental dans la liturgie est son orientation vers Dieu, nécessaire pour participer à son oeuvre".
Orientation vers Dieu : il s'agit avant tout de la prière du Ministre qui "élève son coeur" vers Dieu ; il s'agit de l'aptitude d'une liturgie à transporter l'assemblée dans le monde de l'Esprit et à pénétrer toute vie d'un élan intérieur irrépressible.
Mais le propre de la liturgie c'est d'inscrire dans le sensible l'effet intelligible que le geste porte en soi. On doit donc dire que le pape entend bien favoriser une célébration "tournée vers le Seigneur", où parce que les fidèles regardent tous dans la même direction avec intensité, le prêtre ne saurait leur faire face en fixant seul la direction opposée.

Autant dans la première partie de la messe, il est digne et juste qu'il y ait une pédagogie humaine, non pas pour faire obstruction à la Parole de Dieu avec des précompréhensions trop humaines, représentant nos pauvres préjugés, mais pour faire en sorte que cette Parole résonne telle qu'elle est. Pas besoin d'emballage !
"Vivante, en effet, est la parole de Dieu, énergique et plus tranchante qu’aucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusqu’à diviser âme et esprit, articulations et moelles" (Hébr. 4, 12). 
Dans la première partie de la messe, la pédagogie consiste à ne pas censurer la Parole de Dieu (comme elle l'est dans certains lectionnaires), à ne pas l'édulcorer avec des traductions douceâtres ou simplement fausses. Pas besoin de prendre non plus un ton de circonstances. Rien n'est plus NATUREL que la Parole de Dieu, pas besoin de s'exciter : "Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas".

Autant durant le Sacrifice (offertoire, consécration, communion), il suffit de se laisser transpercer par l'action de Dieu. La messe n'est pas seulement une image analogique de la réalité du sacrifice de la Croix, image devant laquelle nous aurions à nous trouver dans les meilleures conditions possibles, comme à un spectacle, non ! Pendant le sacrifice nous sommes tous tournés vers le Seigneur. Le sacrifice de l'autel a lieu dans notre coeur, qui est la Crèche où repose l'homme-Dieu. Et le silence liturgique est la première manière de réaliser cette orientation spirituelle, en quoi consiste le sacrifice de la Messe.

Qu'est-ce que le sacrifice de la messe, sinon "ce qui manque à la passion du Christ", notre inclusion, notre participation au sacrifice de la Croix. Pour participer à l'oeuvre du Christ, que faut-il ? Des titres particuliers ? Des capacités supérieures ? Des actions d'éclat ? Non : comme le note Benoît XVI, il suffit que nous nous orientions vers lui. Orientation physique, liturgique. orientation spirituelle : c'est le cas de répéter avec Péguy que "le spirituel est lui-même charnel".

Et le pape ajoute que cette orientation est "le critère" d'une bonne ou d'une mauvaise liturgie. Si la liturgie ne nous oriente pas vers le Seigneur, elle n'est rien, qu'une gesticulation qui tiendrait soit du ballet soit de l'animation, mais pas de l'action sacrée. Il ajoute ici une dimension épistémologique" que la réforme liturgique a rendu indispensable. Comme il faut INTERPRETER Vatican II, il faut aussi INTERPRETER la liturgie qui en procède. Quels sont les critères ? Le pape n'en donne qu'un : l'orientation vers le Seigneur.

lundi 24 septembre 2012

Antoine Assaf, retour du Liban

Merci d'abord à Louis-Marie Lamotte et au blog Contre-débat, pour la superbe surprise de ce Compte rendu précis et nuancé, comme était nuancée la conférence que j'ai donnée. Ce mardi, le 25 septembre donc, c'est Antoine Assaf, retour du Liban, qui vient nous parler de la situation dans son pays et du rôle extraordinaire du pape Benoît XVI pour la paix. Il y a une diplomatie vaticane et des principes qui guident l'action  de notre pape. Antoine Assaf avec sa fougue habituelle nous donnera quelques clés du drame syrien et nous dira ce qu'il est encore possible de faire pour conjurer la guerre qui s'approche à nouveau de cette partie du monde.
 
Une conférence par un témoin et un analyste, auquel vous pourrez aussi poser toutes vos questions. C'est demain mardi au Centre Saint Paul, 12 rue Saint-Joseph dans le 2ème (Métro Sentier ou Grands boulevards). C'est à 20 H 15.

mercredi 19 septembre 2012

[contre-debat] Compte rendu de la conférence de l’abbé Guillaume de Tanoüarn : Vincent Peillon, ministre de la religion laïque. Nouvelle donne sur la laïcité en France

Nous publions ci-dessous la recension d'une conférence de l'abbé de Tanoüarn, par Louis-Marie Lamotte, du blog "contre-débat"
L’abbé Guillaume de Tanoüarn, prêtre de l’Institut du Bon Pasteur, a tenu le 18 septembre 2012, dans le cadre des conférences du mardi du Centre culturel chrétien Saint-Paul, une conférence sur la tradition intellectuelle laïque dont Vincent Peillon, actuel ministre de l’Education Nationale, se veut l’héritier.
Jaurès et le socialisme comme religion
En effet, Vincent Peillon est l’auteur d’une œuvre qui n’est pas sans rapport avec le poste ministériel qu’il occupe. Il a ainsi travaillé sur le « socialisme comme religion » chez Jean Jaurès et a consacré un ouvrage à Ferdinand Buisson, auteur d’une Encyclopédie pour l’enseignement primaire récompensé en 1927 par le Prix Nobel de la paix, présent au Congrès de Rome de la libre-pensée en 1904. La perspective de Vincent Peillon s’inscrit donc dans l’héritage de penseurs qui ont créé une tradition intellectuelle laïque que le conférencier désignait comme une « idéologie française » qu’il a soigneusement distinguée de la laïcité chrétienne. L’abbé de Tanoüarn a également remarqué que ces penseurs sont aujourd’hui largement oubliés : si le nom de Jean Jaurès est connu, il n’est guère lu de nos jours. Il n’est cependant pas sans intérêt de se remémorer ce que Jaurès écrivait dans sa thèse sur la réalité du monde sensible : « Le socialisme, dit-il, serait une révolution religieuse. » Le christianisme se meurt ; il s’agit de le recueillir comme un legs. Les vrais croyants veulent abolir toutes les haines et « créer vraiment l’humanité, qui n’est pas encore », mais pour cela, il faut la raison et l’amour, et, se demande-t-il, « qui sait si Dieu n’est pas au fond de ces choses ? » C’est cette clausule que l’abbé de Tanoüarn invitait à ne pas considérer comme une formule purement rhétorique et à prendre pleinement au sérieux.
Ferdinand Buisson : du protestantisme libéral à la libre-pensée
Ferdinand Buisson, quant à lui, est issu du protestantisme libéral. Il n’est d’ailleurs pas anodin que Vincent Peillon exprime, dans un entretien au Monde des Religions, son admiration pour le protestantisme, surtout par comparaison avec le catholicisme. Significativement, Buisson est l’auteur d’une thèse sur Sébastien Castellion, adversaire de Calvin, présenté comme une figure de la liberté de pensée. Le libéralisme de Buisson semble paradoxal en tant que le protestantisme apparaît tout d’abord comme une doctrine de la prédestination intégrale et de la sola scriptura, excluant toute liberté humaine. Mais le protestantisme, en vivant loin de l’autorité pontificale, s’est mêlé à la doctrine de l’unitarien Faust Socin, promoteur d’un christianisme sans mystères et sans sacrifice, ne conservant de la doctrine de Luther et de Calvin que le libre-examen. Ferdinand Buisson est donc un protestant libéral, issu des évolutions du protestantisme, professant une foi sans dogmes et sans sacrifice qui rejoint très largement le socinianisme, dont l’importance est selon le conférencier très largement sous-estimée. C’est ce courant de pensée qui aboutit, après s’être saisi de l’héritage de la Révolution française, à la libre-pensée : en effet, dès lors que le christianisme se trouve vidé de tout son contenu, il ne reste que la liberté, que Ferdinand Buisson n’hésite pas à désigner comme la vraie religion. Buisson distingue en effet l’instinct religieux, qui doit être respecté en tant qu’il appartient à la nature humaine (aujourd’hui, Vincent Peillon écrit encore que l’homme est un animal religieux) du « système dogmatique », dénoncé comme une invention humaine destinée à le satisfaire. 
Vincent Peillon et les catholiques
L’abbé de Tanoüarn a poursuivi sa conférence en exposant deux lectures de Vincent Peillon. La première est celle que peuvent faire de cette pensée laïque des catholiques traditionalistes, qui y reconnaissent paradoxalement l’analyse de la droite catholique de la fin du XIXe siècle. En effet, pour Vincent Peillon, qui reprend largement l’analyse d’Edgar Quinet, la Révolution française a échoué, et c’est à l’Eglise catholique qu’il faut imputer cet échec : la Révolution a fait preuve de trop de hâte et a oublié qu’il fallait forger un peuple de républicains. Edgar Quinet, dans Le christianisme et la Révolution, affirme ainsi l’incompatibilité absolue entre catholicisme et Révolution française, rejoignant sur ce point les traditionalistes, et justifie la Terreur, qui doit régénérer le peuple. Cependant, la Terreur a échoué ; il convient donc de remplacer le pouvoir spirituel de l’Eglise par un autre pouvoir spirituel, celui de l’école : il s’agit de créer une nouvelle génération intellectuelle.
 
Vincent Peillon ne dit pas autre chose. Il parle ainsi d’un « renouveau religieux en dehors des cadres politico-religieux dominants » et plaide pour une « religiosité vraie ». La Révolution réussira uniquement si l’on en démultiplie les effets par un nouveau clergé d’instituteur. 
 
Par comparaison, l’abbé Barruel, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, estimait que la Révolution n’avait fait que mettre en œuvre un projet qui courait à travers le XVIIIe siècle. C’est en fait exactement l’analyse d’Edgar Quinet et de Vincent Peillon : la Révolution a bel et bien mis en œuvre ce projet, mais celui-ci n’a malheureusement pas été assez expliqué ; il est donc désormais nécessaire de l’expliquer au moyen d’un enseignement républicain. Il s’agit en fait précisément de la critique des catholiques de droite à la République, de tout ce que Léon XIII n’avait pas perçu en ordonnant le Ralliement : derrière la République se trouve un projet médité par les exilés républicains sous le Second Empire, un plan concerté, une tradition intellectuelle, et une idéologie, la laïcité, qui en 1870 fait figure de néologisme.
Vincent Peillon et la société actuelle
L’abbé de Tanoüarn s’est par la suite attaché à caractériser la lecture de Vincent Peillon faite par la société actuelle en prenant l’exemple d’un article publié par le moraliste Ruwen Ogien dans le quotidien Libération. Ruwen Ogien, en net désaccord avec le ministre de l’Education Nationale, lui oppose la distinction entre le juste et le bien. Vincent Peillon prétend proposer une idée du bien, or le moraliste nie qu’on puisse avoir une telle idée et considère donc qu’il faut s’en tenir à l’idée du juste. Cette réaction significative correspond à la fois au matérialisme le plus crasse, selon l’expression du conférencier, et à des reliquats de christianisme. En effet, si la distinction du juste et du bien sert le matérialisme ordinaire, puisqu’elle permet de se défaire de toute idée du bien, elle convient d’une certaine manière à l’Eglise catholique, qui se veut une société parfaite et autonome : le Bien est Dieu, c’est à l’Eglise que revient la charge de le prêcher, tandis que l’autorité politique a la charge d’un bien commun temporel.
 
Face au matérialisme ambiant, Vincent Peillon souligne avec raison l’importance de la religion pour la morale et la nécessité d’une perspective transcendante à l’homme. Le problème, soulignait l’abbé de Tanoüarn, est que si cette perspective se résume à la liberté de la conscience humaine, il devient extrêmement difficile de penser le Dieu de cette religion, qui est transcendant mais ne doit en aucun cas forcer notre conscience.
Un christianisme inconscient ?
Si Vincent Peillon est d’origine juive et donne à ses enfants une éducation juive, il semble obsédé par l’image du Christ. Ainsi, il estime que la démocratie française n’est rien d’autre que le Christ à soixante millions d’exemplaires, soixante millions d’êtres absolument libérés de tout conditionnement et qui portent Dieu en eux-mêmes. D’une certaine façon, Vincent Peillon exprime une idée juste, en tant qu’être chrétien exige un acte de liberté personnel par lequel le chrétien s’approprie ce qu’il a reçu et fait partie de l’Eglise comme une personne, par un acte de liberté qui lui fait choisir l’infini de la charité et le fait donc sortir des conditionnements relatifs. Comme la liberté laïque de Vincent Peillon, la liberté chrétienne a un caractère absolu.
 
Il est donc possible de se demander si l’idéologie laïque est en fait un christianisme inconscient. En effet, le récit par Notre-Seigneur du jugement dernier (Mt XXV) permet de concevoir un christianisme inconscient ; il y a quelque chose d’inconscient dans la charité ordinaire. Cependant, le christianisme de Vincent Peillon doit sortir de la conscience, il s’interdit les textes de l’Evangile ; le christianisme n’est accepté qu’au filtre de la conscience et du cœur, or le cœur de l’homme n’est pas bon. Le christianisme inconscient de Vincent Peillon est marqué par l’idée que l’homme est naturellement bon, qu’il fait forcément bon usage de sa liberté lorsqu’il s’en saisit, qu’il n’a donc pas besoin d’une Parole extérieure pour le sauver. Ce christianisme inconscient sort donc du christianisme réel, pour lequel la première condition pour être chrétien est de reconnaître que l’on a besoin d’être sauvé, que l’on n’accède pas à la bonté et à la justice sans la grâce que Dieu donne. 
 
L’abbé de Tanoüarn a noté cependant que le christianisme réel, le christianisme du péché et de la grâce, est très oublié par les chrétiens eux-mêmes. Depuis le Concile, et même depuis les années qui l’ont précédé, l’homme prétend se saisir lui-même dans le vertige de sa liberté ; il se donne ses propres valeurs. Le christianisme conciliaire, qui fait venir la foi de la conscience humaine et regarde toute intervention extérieure au mieux comme un adjuvant, a donc en fait les mêmes valeurs que Vincent Peillon : celui-ci a en effet hérité d’une ancienne tradition chrétienne libérale, dans laquelle un certain christianisme contemporain peut se retrouver.
 
L’abbé de Tanoüarn a conclu sa conférence par un autre aspect qui oppose les catholiques à Vincent Peillon, à savoir l’idée que l’Eglise puisse exercer un pouvoir spirituel. Vincent Peillon est un héritier du Contrat social de Rousseau, pour lequel tout le mal vient du christianisme en tant que celui-ci a distingué le pouvoir spirituel du pouvoir temporel : la cité doit posséder le pouvoir spirituel, le pouvoir républicain doit être à la fois spirituel et temporel. Le problème des rois ne se trouvait pas dans leur despotisme, mais au contraire dans leur faiblesse ; la Révolution a cherché avant tout à construire un pouvoir fort. Edgar Quinet comme Vincent Peillon sont conscients qu’il n’est plus possible d’user de la violence comme sous la Terreur, que Quinet salue comme un miracle fulgurant, mais qui ne pouvait pas durer. L’école, en revanche, est en mesure de construire sur le long terme des républicains.
 
Ce n’est donc pas l’Eglise, insistait pour conclure le conférencier, qui a déclaré la guerre à la République ; elle a tout fait au contraire pour n’avoir pas à livrer cette guerre. C’est la République qui a déclaré la guerre à l’Eglise. Gambetta, par son exclamation : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi », a ainsi résumé la laïcité comme idéologie, de même que Clemenceau lorsqu’il déclarait : « Rendez à César ce qui est à César… et tout est à César. » La conférence s’est achevée par des questions nombreuses qui ont donné à l’abbé Guillaume de Tanoüarn l’occasion de distinguer un humanisme chrétien, qui considère l’héritage des personnes concrètes, de l’humanisme laïc fondé sur une idée abstraite de l’homme, et de désigner les chrétiens comme des résistants spirituels à la dernière idéologie qui reste, l’idéologie laïque, qui consiste en fait en une conception agressive de l’homme considéré abstraitement.
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Louis-Marie Lamotte

Note : Il va de soi que toute erreur ou toute approximation doit être imputée non au conférencier, mais à l'auteur de ce compte rendu, réalisé à partir des notes prises lors de la conférence au Centre Saint-Paul le mardi 18 septembre 2012.

"Je ne suis qu'un évêque qui continue..."

Qui était Mgr Marcel Lefebvre ? Moi qui l'ai côtoyé 5 ans à Ecône (en tant que séminariste, assistant à ses prédications, à ses conférences spirituelles et l'ayant rencontré seul à seul deux ou trois fois), j'avoue que j'aurais du mal à répondre à cette question. Pour sa soeur, interviewée parmi 37 témoins directs dans un film-documentaire passionnant : [par contraste avec son autre frère prêtre le Père René], Mgr Lefebvre était avant tout "celui qui mettait la paix dans sa famille, qui savait faire les nuances". Mon ascendance belge (ma grand mère) m'aide à comprendre cet homme du nord dont le conformisme de façade fournit la raison profonde de son anticonformisme actif. Autre paradoxe : il était à la fois extrêmement simple et accessible et en même temps, comme dit Agathe une Gabonaise interviewée, "c'était un prince de l'Eglise". tout à fait conscient de sa dignité (il était évêque depuis l'âge de 41 ans).

Le film, qui va passer au grand Rex à Paris à 16 H le samedi 29 septembre prochain nous donne une image à la fois totalement favorable et vraiment universelle de celui qu'il nomme "un évêque dans la tempête". J'ai eu la chance de voir ce film en avant première. Je crois que chaque catholique, quelle que soit sa sensibilité, peut reconnaître quelque chose de son propre parcours dans ce documentaire passionnant. Des épisodes comme le Concile ou l'immédiat après concile sont rendus particulièrement vivants à travers des images fantastiques appartenant au fond de l'INA. Ce séminariste de Poitiers, par exemple, lunettes à la Woody Allen, qui explique très calmement qu'il est le porte parole des Etats généraux qui se sont déroulés dans son séminaire et que dorénavant les professeurs tiendraient le plus grand compte des aspirations de chacun, c'est... phénoménal. Et Dom Helder Camara, l'archevêque des pauvres à Recife qui nous explique qu'au Concile l'Eglise avait appris à se faire modeste. Ou, dans l'autre sens le cardinal Ottaviani qui s'oppose avec clarté et sans passion à la collégialité. Coup de chapeau à Luc Perrin, qui se montre excellent pédagogue, pour faire comprendre l'enchaînement des événements. Le spiritain Philippe Béguerie est très intéressant aussi, avec sa sortie spontanée sur Vatican II et la Révolution française.

Ce film nous montre, sans parti pris les raisons de Mgr Lefebvre et nous permet de mesurer l'ampleur de la Révolution culturelle qu'a constitué l'événement conciliaire. Les images sont irréfutables, les commentaires purement descriptifs et non militants. Quel que soit notre âge, nous plongeons, avec le réalisateur Jacques-Régis du Cray, 31 ans, au coeur de notre histoire religieuse personnelle. On ne peut pas refaire le match. Mais on comprend mieux.

J'étais heureux, par exemple, d'entendre [un observateur attentif] dire que les sacres de 1988 lui semblaient avec le recul vraiment providentiels. C'est l'impression que j'avais eu sur le moment. En revoyant les images de ce moment unique, je comprends pourquoi... Je revis la paix surnaturelle qui était tombée sur la Prairie, entre le séminaire et l'usine électrique. Je ne regrette rien, non : les sacres, c'est la démonstration du sérieux de la contestation de Mgr Lefebvre, c'est l'ouverture de la mouvance traditionnelle, la naissance de la FSSP et, malgré les canons de la déchirure, les premiers gestes publics du pape envers les fidèles. Le début du dégel.