mardi 26 février 2013

Romain Rolland dans la crise de l'Eglise

La dernière partie du Journal de Romain Rolland, le romancier de Jean-Christophe, vient de paraître chez Bartillat sous le titre Journal de Vézelay ; c'est en effet dans ce petit village bourguignon, aujourd'hui mondialement connu, à l'ombre de la Madeleine, que s'était retiré le grand écrivain bourguignon (il était originaire de Clamecy). On sait que pacifiste pendant la Première Guerre mondiale (il s'était réfugié en Suisse où il écrivit un essai au titre significatif : Au dessus de la mêlée), ce grand ami de l'Allemagne éternelle fut ardemment communiste durant les années folles. Le Journal de Vézelay embrasse ses dernières années, entre 1938 et 1944. La Guerre trouve Romain Rolland foncièrement antinazi (c'était sa grande déception, la première atteinte à sa foi communiste, que la signature d'un accord germano-soviétique, alors qu'il imaginait toujours la patrie des travailleurs sous un jour merveilleux et se mettait en colère contre les lâcheurs à la André Gide, "Retour d'URSS").

Sa femme Macha, (dont les mauvaises langues disaient qu'elle lui avait été envoyée par Staline pour le garder dans l'orthodoxie moscoutaire) se convertit au... catholicisme et tombe amoureuse platoniquement de... Paul Claudel (ce n'est pas contradictoire : Claudel est le grand convertisseur des Lettres à ce moment). Romain Rolland qui avait toujours professé une sorte de panthéisme noble à la Spinoza, se vit tout d'un coup entouré de prêtres, certains professant pour lui une grande admiration, d'autres se sentant pousser les ailes d'anges gardiens-convertisseurs à son égard. Dans son Journal, notre auteur les juge les uns et les autres, sans complaisance et sans aucune animosité non plus. Ces textes inédits constituent un document sur la foi du clergé français avant le Concile.

Il y a d'abord ce jeune prêtre généreux, qui va devenir carme et qui prendra en religion le nom de Romain : "La largeur d'esprit de "frère Romain" [l'abbé Jean Sainsaulieu] est très grande. En causant intimement avec lui, j'arrive à cette découverte étonnante que je suis beaucoup plus près que lui de la personne du Christ, que sa présence et sa parole imprègne beaucoup plus ma pensée... Ces jeunes gens en sont venus à une conception du Christ mystique qui se confond (qui risque de se confondre) avec un humanisme universaliste, une communion universelle en Dieu. Comme je le lui dis, "Jésus s'y volatilise" et il est frappé de mes paroles. Il convient qu'il s'est trop détaché de la personne humaine historique exceptionnelle du Christ, il dit qu'il reconnaît sa faute (...) Car avec l'universalisme qui s'affirme dans un livre comme Catholicisme du Père de Lubac, (...) tout est de Dieu, tout est de la grande Eglise universelle. Et celle-ci a de tous à prendre et à apprendre. Le mystère essentiel qui domine le monde est l'Incarnation. Elle s'est opérée et elle s'opère à tous moments dans l'entière humanité. L'humanité entière est Christ vivant. Chaque période de l'histoire en accuse certains traits au détriment de d'autres".

Quel beau résumé de ce que j'appellerais volontiers l'idéologie conciliaire, avant même le Concile.

D'autant plus beau ce résumé de Romain Rolland qu'en un autre passage, il élabore sa propre découverte métaphysique du christianisme, à travers un personnalisme exigeant : "Que subsiste-t-il donc ? Quoi de réel ? Pauvreté du panthéisme. Un Etre, l'Etre total en qui tous les êtres sont absorbés. Quel intérêt si lui et eux sont impersonnels ? Cela ne rend aucun compte du vrai problème qui est le moi, les moi, cette infinité de moi... Et si je vois la source de l'existence de l'être impersonnel, de quelle source procède ce moi, ces moi personnels. Le personnel ne peut être né de l'impersonnel [et pan sur le bec de Guénon, vilain canard]. Il faut qu'il y ait un Moi foyer, un Moi total, embrassant et nourrissant tous les autres. Et cela nous mène loin : au seuil du Dieu créateur (Créateur éternellement) conservateur et nourricier. C'est passer du règne abstrait de la connaissance au règne chaud de l'amour, au foyer du père, Pater noster".

C'est ce que j'ai appelé, à propos de Cajètan le personnalisme intégral, seule métaphysique qui tienne, comme l'avait entrevu Descartes, celle du Je suis. Quoi de réel ? La question de Rolland est aussi celle de Descartes. Elle est celle de tout homme d'honneur. "Tout le monde a une métaphysique patente ou latente ou alors on n'existe pas" jetait jadis Péguy, si cher au coeur de Romain Rolland.

Ce passage du Journal de Vézelay se poursuit par une invocation de l'écrivain à sa mère et à la Vierge Marie, dans un sentiment aigu de la communion des vivants et des morts. Il s'achève avec une mise en cause bienvenue du "rationalisme thomiste" (c'est son expression) : "S'il est vrai aux yeux de la foi que l'arbre de la connaissance eût été interdit à l'homme, ne pourrait-on en déduire que le fruit de cet arbre, qui est la raison - dérobé pour l'homme - reste dans ses mains comme un trésor stérile et maudit ?". Romain Rolland théologien y va fort. Il parle bien sûr de la raison raisonnante, pas de l'intelligence. S'il est aussi entier, c'est qu'en cette année 1943 (sans date journalière) il lui reste peu de temps avant de s'en aller. C'est qu'il veut et il doit à toute force passer "du règne abstrait de la connaissance au règne chaud de l'amour, au foyer du Père, Pater noster".

Romain Rolland est méfiant vis à vis de l'Eglise et même vis à vis de son jeune filleul le "Père Romain" qui a voulu porter son prénom comme nom de religion. Il lui reproche dans un autre passage que celui cité plus haut de "soutenir jusqu'à l'absurde l'infaillibilité du prêtre", et cela, en plus, pour s'en targuer auprès de la néophyte Macha, l'épouse que Romain Rolland protège à grand peine des entreprises idéologiques du clergé, toujours obsédé de "sa politique".

Mais, Eglise ou pas, qui pourrait dire après avoir lu de tels textes que l'auteur de L'âme enchantée n'est pas mort profondément, métaphysiquement chrétien ? Arien ? Oui, sans doute un peu en surface, mais ayant fait, avec une honnêteté scrupuleuse, un si grand chemin... "Je dis une nuit : il n'y a que le bras levé de celui qui est au dessus de ma tête qui peut me tirer de là (le Christ de Rembrandt)". "Quoi de réel ?" - Lui.

samedi 23 février 2013

Au nom de la peur...

J'ai passé plusieurs dizaines de minutes sur des sites tradis et ce que je ressens, c'est de la peur. Peur de perdre. D'avoir perdu. D'être dépassé par le temps qui passe et qui emporte sur son passage les meilleures intentions du monde... Il y a aussi - il faut le dire - ceux qui n'ont pas peur, à l'aise dans leur fortin, du côté de la Fraternité Saint Pie X. A leur place, quant à moi je serais inquiet et je préfère être à la mienne (comme quoi tout va  bien !)

La renonciation du pape est un acte qui dénote une exceptionnelle liberté intérieure (ça doit nous encourager  ne pas voir les choses en noir) et qui renvoie certainement non à une situation grave, mais à une situation tendue et, oui, potentiellement très grave.

Les histoires financières ont toujours existé, mais il semble que le Vatican devienne l'enjeu d'une guerre de clan - entre Italiens et Américains - avec l'idée qu'il faudra bien normaliser le discours du pape, aplatir sa fonction et supprimer ce qui est de fait aujourd'hui le seul Pouvoir spirituel mondial. Le fait que les terminaux de carte bleu au Vatican se soient remis à fonctionner le lendemain de la renonciation du pape ne peut pas être une pure coïncidence. Les bruits concernant l'action d'un lobby homosexuel au plus haut niveau de l'Eglise (non pas pour son compte mais instrumentalisé par des intérêts idéologiques ou financiers) ne peuvent pas non plus être absolument dénués de fondement. Et plus le Père Lombardi dément sans démentir - en tant que grand Communicateur - plus j'ai peur!

Mais justement... L'acte de Benoît XVI (dont on vient d'apprendre Deo gratias qu'il gardera son nom et son titre de Sainteté) est un acte mûrement réfléchi, son dernier combat aux commandes. On peut se dire : "Ils ont eu sa peau". Certains ont dû se dire : "On a eu sa peau". Mais en précipitant le cours des choses, Benoît XVI désarme ses adversaires et se donne le choix du terrain. Ce n'est pas un hasard si l'on sait maintenant que les trois cardinaux enquêteur sur Vatileaks et les fuites du Vatican, de Giorgi Herranz et Tomko seront auditionnés solennellement par les cardinaux réunis en conclave. Il s'agit de provoquer, oui, la réaction d'un Collège dont Benoît XVI a bourré les urnes et qui reste massivement conservateur, c'est-à-dire en l'occurrence vraiment soucieux de l'Eglise, dont ses membres portent fièrement le pallium.

Pour revenir à la peur, je crois que c'est la grande tentation à laquelle nous ne devons pas succomber. C'est la dernière tentation du Christ : "Il commença à ressentir effroi et angoisse". C'est la tentation des apôtres dans la barque pendant la tempête, alors que Jésus dort (la tête appuyé sur un coussin précise saint Marc). Quid timidi estis, modicae fidei! Qu'est-ce qui vous donne matière à être si timorés, hommes d'une foi médiocre!". La peur s'oppose là directement à la foi. Ce n'est pas la peine de défendre la foi toute la sainte journée si l'on cède à la peur, si l'on ne voit pas quel mal s'enveloppe dans la peur.

Entendons nous! En bonne psychologie scolastique, la peur est une passion. Elle n'est donc pas en soi coupable. Ce qui est coupable, c'est de consentir. Ce qui est coupable c'est de cultiver la peur, de s'en envelopper comme d'une gangue protectrice : j'ai peur donc je me mets en sécurité. J'ai peur donc je prends zéro risque. Combien plus noble l'attitude du grand Turenne : "Tremble carcasse, tu ne sais où je te mène".

De la même façon que c'est la charité qui soigne en nous la concupiscence (remplaçons donc cupiditas par caritas disait saint Augustin qui ne faisait pas que jouer sur les mots ce disant), de la même façon c'est la foi et l'espérance qui soignent en nous la peur, que Bernanos appelait "la plus terrible des passions humaines". L'Eglise est plus grande que nous. Comme disait Jean-Paul II qui s'y connaissait en humanité, "n'ayons pas peur" : "N'ayez pas peur petit troupeau, j'ai vaincu le monde".

J'ai vaincu le monde nous dit le Christ. Est-ce que notre fragilité ne vient pas de ce que nous ignorons que dans le drame du salut, tout est déjà joué. Il est vrai que l'antique dragon a été lâché sur la terre (Apoc. 12)... Mais si nous le voulons, nous sommes déjà sauvés, car le Christ nous a saisi (Phil. 3). Nous cherchons plus ou moins adroitement de notre côté à le saisir, mais il nous tient ! Non, ça ne vaut pas la peine d'avoir peur !

vendredi 22 février 2013

Personnalité et identité

Affirmer aujourd'hui que la question de l'identité est la question clé de notre temps, c'est me semble-t-il rejoindre l'intuition de Malraux : "Le XXIème siècle sera spiritualiste ou ne sera pas". Qu'est-ce que l'identité de chacun sinon la culture, les habitudes spirituelles, les moyens de pensée (à commencer par la langue) qu'il trouve à la naissance. Prenons la langue, justement : elle se présente à nous comme une pensée du monde qui est déjà pensée lorsque nous l'adoptons, cette pensée du monde qui met en marche notre propre pensée. Si notre langue est trop sommaire, défaillante, ambigüe, peu construite, elle constitue un handicap irréparable pour la pensée. La langue est un aspect de notre identité. Mais qu'est-ce que l'identité ? L''identité était une question qui jusqu'ici ne se posait pas, tant les réponses allaient de soi. C'est notre naissance qui nous donne notre identité, ce conditionnement primitif par rapport auquel nous essayons toute notre vie de nous situer, que ce soit en l'assumant ou en le rejetant. Tricher sur la naissance (voilà le problème des enfants adoptés) c'est tricher suir l'identité... C'est quelque chose que l'on n'a pas le droit de faire et qui introduit une fêlure irrépressible au coeur de l'être pour toujours.

(Je pense à ce petit d'homme qui bientôt aura deux papas et ne connaîtra pas sa maman : il naîtra psychologiquement handicapé par la triche des deux pères et par l'oubli volontaire de la mère, la même chose valant bien sûr pour deux mamans. Connaissez-vous l'histoire de ce petit américain de 9 ans à qui ses deux mamans ont persuadé qu'il devrait changer de sexe et qui réclame aujourd'hui d'être une fille par tous les moyens ? Les deux mamans expliquent par ailleurs qu'il vaudrait mieux faire cela tout de suite "parce qu'après ce sera plus difficile". C'est un exemple éloquent du rapport entre filiation, naissance et identité, non ?).

Julien me demande le rapport entre identité et personnalité. J'ai envie de donner une définition de la personnalité qui m'a toujours fascinée et que j'ai pêchée un jour, par hasard, juste en ouvrant le volume, dans le livre d'un franciscain dont j'ai oublié le nom sur la Paix intérieure. Il écrivait ce bon Père : "La personnalité, c'est cette forme que de toute éternité Dieu a voulu donner à notre sainteté". La personnalité, c'est ce que nous sommes capables de faire avec notre identité.

A cet égard, je dirais qu'il ne faut pas confondre le caractère et la personnalité. On peut avoir - nativement - du caractère ou ne pas en avoir... Ce n'est pas pour cela qu'on aura une vraie personnalité, travaillée et surgissant de notre vie intérieure, c'est-à-dire de ce mystérieux abîme qui est notre fond. Une personne sans beaucoup de caractère peut ainsi se façonner une personnalité. Une personne, qui a un caractère fort et aime à le montrer peut, du coup, se sentir dispensée d'entretenir une véritable personnalité.

Vous l'aurez compris, le caractère relève du psychique et il fait partie de notre identité (c'est une chose que nous ne pouvons pas changer, même s'il vaut mieux pour nous parfois que nous soyons capables d'arrondir quelques angles). La personnalité est l'image stable de notre existence en mouvement : c'est nous qui la constituons (un peu comme on dit qu'à 40 ans, chacun est responsable de son visage). Et c'est elle qui nous juge et nous jugera.

Si l'on peut encore reprendre la parabole des talents : le caractère, c'est ce que nous avons reçu en dépôt à la naissance, notre identité psychique : un talent, deux talents, cinq talents. La personnalité, c'est la manière dont nous faisons fructifier nos talents. Ne pas avoir de personnalité, c'est ne pas avoir de liberté, ne pas avoir de vie intérieure, ne pas avoir ce dialogue de soi avec soi qui débouche spontanément sur le dialogue de soi avec Dieu, c'est avoir oublié jusqu'au dépôt vital (notre capital vie) qui nous a été confié en venant au monde et que, parce que nous sommes tous embarqués, nous avons l'obligation de gérer.

mercredi 20 février 2013

Christianisme et identité

Belle assistance pour ma conférence de ce soir ; comment le totalitarisme vient à la gauche. Merci à tous ceux qui sont venus. Merci aussi à ceux qui ont tenu à intervenir. Les interventions étaient si vives que je n'ai pas conclu. Je voudrais le faire ici.

En m'aidant de la distinction qu'opère Jacques Julliard entre quatre gauches, distinction qui (à l'égal de celle de René Rémond sur les droites) mériterait de devenir classique, j'ai montré que la gauche "redevenu le parti de l'individu" (Julliard), n'était plus collectiviste, qu'elle demeurait un peu jacobine, un peu libérale, l'un ou l'autre selon les circonstances, mais qu'elle était surtout devenu libertaire.

Julliard fait remonter cette gauche libertaire à Jean-Joseph Proudhon : pourquoi pas ? Proudhon était tellement anarchiste qu'il n'a pas toujours été fixé sur tel ou tel principe. Le dernier Proudhon, fédéraliste, a d'ailleurs été totalement récupéré par la droite, tant il s'est opposé, à ce titre, à la gauche jacobine. Il y avait, derrière Proudhon (ou plutôt dans le Cercle qui porta son nom) tous ceux qui répétaient, avec justesse : Monarchie = anarchie + 1. Un autre Proudhon n'est guère libertaire, c'est le Proudhon gros miso qui écrit Les femmelins, en déplorant la féminisation de la société.

Sa vision des femmes est épouvantable. Voici à titre de curiosité, parce qu'un blog ça sert à ça aussi, ce qu'il écrit à une féministe de l'époque Madame d'Héricourt, je n'ai jamais rien lu de tel : « Non, Madame, vous ne connaissez rien à votre sexe ; vous ne savez pas le premier mot de la question que vous et vos honorables ligueuses agitez avec tant de bruit et si peu de succès. Et si vous ne la comprenez point, cette question ; si, dans les huit pages de réponses que vous avez faites à ma lettre, il y a quarante paralogismes, cela tient précisément, comme je vous l'ai dit, à votre infirmité sexuelle. J'entends par ce mot, dont l'exactitude n'est peut-être pas irréprochable, la qualité de votre entendement, qui ne vous permet de saisir le rapport des choses qu'autant que nous hommes vous le faisons toucher du doigt. Il y a chez vous, au cerveau comme dans le ventre, certain organe incapable par lui-même de vaincre son inertie native, et que l'esprit mâle est seul capable de faire fonctionner, ce à quoi il ne réussit même pas toujours. Tel est, madame, le résultat de mes observations directes et positives : je le livre à votre sagacité obstétricale et vous laisse à en calculer, pour votre thèse, les conséquences incalculables. » On goutera au passage la savante ambivalence de "l'esprit mâle"... Misogynes de tous les pays , taisez-vous !

Aujourd'hui les libertaires, les vrais pas ceux de grand papa, ne se donnent pas la peine d'être misogynes puisque, à les entendre, les sexes n'existent pas, qu'il n'y a que des genres, c'est-à-dire des constructions socio-politiques, et qu'ils sont faits, ces genres, pour être défaits. Bref Proudhon avait quand même bien du retard. Je crois qu'en fait ce libertarisme de gauche est une partie de l'héritage de Mai 68. C'est la gauche "absolument moderne", celle que l'on n'avait pas encore imaginé, "sans père, sans mère, sans généalogie", celle dont la révolte s'étend, depuis les structures sociales à repenser jusqu'aux identité à défoncer... C'est cette gauche-là qui, aujourd'hui, avec un peu de jacobinisme et beaucoup de libéralisme, tient le haut du pavé.

Que faut-il faire face aux libertaires ? Devenir identitaire ? La droite a passé son temps à être ce que la gauche n'était pas, universaliste quand la gauche était antisémite (sous Marx par exemple) et antisémite quand la gauche se voulait universaliste. Nationaliste quand la gauche était internationaliste et européenne (vive le concert des dynasties) quand la gauche était nationaliste ("la patrie ou la mort").

Il me semble que nous avons mieux à faire qu'à jouer à ce mauvais jeu de bascule. Ne pourrait-on pas dire qu'être chrétien c'est se dépasser soi-même, dépasser son identité en se surpassant, c'est-à-dire en s'appuyant sur elle pour devenir autre chose, en réalisant que nous sommes des animaux plus ou moins raisonnables qui cherchons à devenoir des fils et des filles de Dieu.

"On ne naît pas femme, on le devient" écrivait l'ineffable Simone de Beauvoir. Ah ! Le deuxième sexe et ses dissertations si... théologiques parfois ! Le bas bleu n'a fait que recopier Tertullien sans le dire, elle a pillé ce grand anarchiste chrétien (voilà un qualificatif qui fera plaisir à Jacques Ellul et à son homonyme de Guillebon).

Tertullien dit en effet :"On ne naît pas chrétien, on le devient". Le chrétien, en quelque sorte choisit son identité devant Dieu. Il EST ce qu'il fait : "Heureux les morts qui sont morts dans le Seigneur car leurs oeuvres les suivent", ange par la grâce de Dieu ou bête par son obstination. Encore faut-il qu'il ne contredise pas sa nature ! Il ne peut pas se nier, seulement se surpasser... ou se renier. Comme dit Benoît XVI dans son fameux discours au Bundestag ; "L'homme est esprit et volonté, mais il est aussi nature et sa volonté est juste quand il respecte la nature".

C'est Charles Maurras qui estimait que la grande hérésie moderne est l'antiphysique (l'antinature si vous voulez). Nous y sommes en plein.

lundi 18 février 2013

FSSPX/Réintégration – quoi de neuf?

[par RF] Il y a ces articles de Céline Hoyeau et de Nicolas Senèze dans La Croix, qui donnent le ‘22 février 2013’ comme la date butoir que Rome aurait fixée à Mgr Fellay pour accepter sa proposition. Faute de quoi le Vatican envisagerait de démarcher les membres de la Fraternité, prêtre par prêtre, pour un retour non plus collectif mais individuel.

Il y a cette allusion de Mgr Fellay, qui doit bien avoir quelques échos, et qui déclare à NDF: «Un bref instant, j’ai pensé qu’en annonçant sa démission, Benoît XVI ferait peut-être un dernier geste envers nous en tant que Pape. Cela étant, je vois difficilement comment cela peut être possible. Il faudra probablement attendre le prochain Pape.»

Il y a ce tout petit passage, dans l’entretien que l’abbé Claude Barthe a donné ces jours-ci au quotidien Présent: «Tout le monde sait désormais que la Commission Ecclesia Dei a adressé une lettre à Mgr Fellay le 8 janvier et qu’elle attend une réponse de lui pour le 22 février, jour de la fête de la Chaire de Saint-Pierre. De ce jour-là, 22 février, pourrait être datée l’érection de la Prélature Saint-Pie-X. Cela deviendrait la vraie conclusion du pontificat de Benoît XVI: la réhabilitation de Mgr Lefebvre.»

Il y a Andrea Tornielli, qui cite l’abbé Claude Barthe, et qui se demande si l’abdication du pape précipitera les choses. Tornielli conclut… qu’il est bien difficile de le dire («difficile dirlo»), et il a bien raison.

Réflexions sur le totalitarisme de gauche

Les chrétiens, en tant que chrétiens ne sont pas plus à droite qu'à gauche, mais ils sont viscéralement hostiles à toute forme de totalitarisme et c'est le totalitarisme de gauche (ou le libéral-totalitarisme) qui nous menace aujourd'hui.

Mgr Gaume définissait autrefois la Révolution comme "la haine de tout ordre que l'homme n'a pas établi et où il n'est pas roi et dieu tout ensemble"... Mais comme dit Vincent Peillon, la Révolution n'est pas terminée. Maintenant on ne peut plus dire que la Révolution est la haine de l'Ordre, car d'ordre (social ou moral) il n'y a plus ! Il faudra simplement dire - au nom sans doute de l'égalité - que la Révolution est devenue la haine de toute différence, c'est-à-dire la haine de toute identité.

Cette équivalence entre identité et différence vous choque ? Mais comment peut-il y avoir différence sans identité ? Et comment peut-il y avoir identité sans différence ? L'indifférenciation nous entraîne vers une désidentification qui est simplement la "mêmeté". Une espèce de gloubiboulga sociétal où les élites et les marges ont la même culture, les mêmes distractions, la même musique, les mêmes vêtements, les mêmes réactions... et surtout le même langage. Voilà ce que nous vivons ou ce que nous allons vivre.

Les élites et les marges communient dans la mêmeté et cette communion s'effectue de la manière la plus claire dans les talk-shows et autres débats télé où l'on n'a pas peur de recevoir un rappeur qui ne sait pas aligner deux mots sans borborygme et un ministre qui n'a pas peur de les aligner encore et encore, ses deux mots à lui, dans une sorte de vide sidéral de la pensée. Bilan du rappeur et du ministre ? Un vide inter-sidéral, qu'on appellera transculturalité pour se donner de l'importance. Le ministre et le rappeur pensent pareil... Et d'ailleurs tout le monde pense pareil. Tout le monde pense la pensée qu'il faut penser sur le moment pour avoir le droit de dire qu'on pense... Et tout le monde est prêt à changer de pensée, mais alors quand il sera temps d'en changer... Pas avant. Pas après. "Tous ensemble, tous ensemble" comme répétait l'innocente Ségolène dans ses meetings.

Je parlerai - d'après les textes - de ce totalitarisme de gauche, de cette soft-idéologie de gauche (qui est d'ailleurs de moins en moins soft) mardi prochain à 20H15 au Centre Saint Paul. L'ultime avatar de cette idéologie désidentitaire, non encore légalisé, mais on y travaille : dans l'universel déni d'identité, on n'a plus le droit d'avoir un sexe. Le sexe est un marqueur d'identité trop voyant. Il faut parler de genre, parce que les genres, on les choisit, et les choisir, cela permet juste de "les défaire", selon le mot de Judith Butler.