mardi 30 avril 2013

"Les gens n'ont plus envie d'être schizophrènes" : vive le printemps chrétien

Le début de cet entretien est paru dans Monde et Vie, dont le dernier numéro comporte un magnifique dossier sur le printemps chrétien que notre France est en train de vivre. Faute de place,la revue n'a pas pu publier intégralement le témoignage de Guillaume et de Carl. Mon amie Claire Thomas me l'a proposé. Le voici donc sur metablog. Ni Guillaume ni Carl ne sont des activistes. Ils voient les choses du point de vue de l'Eglise et de ce que ce printemps change dans l'Eglise de France. 

Le Mouvement initié par la Manifestation pour tous et qui la déborde largement est difficile à décrypter. Pas de leaders affirmés, sinon des gens que l’on désigne par leurs prénoms. Pas de mots d’ordre officiels, des consignes qui passent par les réseaux sociaux. Cela veut-ils dire que ces manifestants sont des manifestants de hasard, des militants de rencontre ? Nous avons souhaité donner la parole à deux jeunes qui participent aux manifestations. Ils ne se connaissaient pas avant que nous n’organisions cette rencontre. Ils ne se sont pas entendus pour délivrer un discours semblable. Leur point de vue et leur formation sont assez différents mais leur enthousiasme est tout à fait convergent. Ils indiquent, sans s’être concertés, que naît dans la rue, en ce moment, un véritable printemps du christianisme en France. 

CT : Guillaume, Carl, j’aurais d’abord envie de vous demander qui vous êtes… D’où parlez-vous ? 

GL : Nous sommes tous deux de simples militants de base, ni Printemps français, ni Veilleurs, ni Camping pour tous, ni Hommens, ni « Salopards », ni « Comité d’accueils » pour ministres en déplacements professionnels, mais n’hésitant pas à aider les uns et les autres. Depuis le début de cette affaire de mariage homosexuel, à Paris, nous essayons d’être présents sur tous les fronts dans une opération qui compte déjà quelques réussites… Vous nous demandez : « Qui êtes-vous ». Disons que nous représentons l’un et l’autre, incognito, deux parmi des milliers, un mouvement fondateur qui implique toute une génération de catholiques : les manifestants viennent de partout mais ils se sont regroupés autour de viviers de gens formés : je pense à l’Institut Albert le Grand (Angers) à l’ICES (La Roche sur Yon), à l’IPC (Paris), qui fournissent des cadres à notre révolte. Pour la plupart, on pourrait dire que nous relevons de « la jeunesse JMJ ». Au départ, nous sommes des catholiques bisounours, soit de formation diocésaine classique, soit des groupes chacha (charismatiques NDLR) qui découvrent l’hostilité des médias et du monde. Ces jeunes gardent encore une sorte de répulsion pour le milieu tradi, mais ils se sont radicalisés par rapport aux médias et au gouvernement. François Hollande a réussi à transformer des bisounours en militants politiques engagés… contre lui. C’est un véritable tour de force ! 

CMR : Je voudrais ajouter une petite précision à ce que dit Guillaume sur la génération JMJ. Je crois que c’est aussi et plus précisément la génération Benoît XVI. Nous n’avons vu, nous, que la fin du pontificat de Jean-Paul II et une fin difficile.. Nous n’avons vraiment reconnu toute l’importance de ce pape qu’au moment de sa béatification… Mais Benoît XVI est un marqueur beaucoup plus important pour notre jeunesse, un marqueur de résistance. Il nous laisse un enseignement, un héritage intellectuel et puis aussi disons qu’il a polarisé les médias davantage encore que Jean-Paul II, ou pour ou contre lui. Personnellement je peux dire aussi que sans son Motu proprio sur la liturgie, je ne connaîtrais pas la liturgie traditionnelle et je ne serais pas le chrétien que je suis.

CT : Mais quelle action envisagez-vous ? 

GL : Descendre dans la rue et manifester, c’est déjà une action en soi, qui montre que les jeunes ne se résignent pas à la ghettoïsation et à l’enfermement communautariste dans leur sacristie. Les mots ont leur importance à cet égard : « la manifestation pour tous » cela dit bien ce que cela veut dire. Il s’agit de chrétiens (contrairement à ce que l’on entend parfois durant les manifestations : la manif black blanc beur a fait long feu), mais ce sont des chrétiens qui s’intéressent à leur pays, qui marchent pour la France et les Français. Pour ce qui est d’actions à mener, on parle aussi de listes aux Municipales, face à des élus UMP qui auront voté pour le mariage homosexuel ou se seront abstenus. Pourquoi pas tenter d’organiser ces représailles politiques ? Cela peut constituer un tremplin pour que certains se lancent en politique

CMR : Je ne crois pas que l’avenir soit à chercher du côté de la politique. Je crois plutôt à l’émergence d’une élite culturelle, consciente de son identité chrétienne et qui la revendique, j’allais dire qui la revendique avec ou sans la foi explicite et personnelle. La société rompt en visière avec le droit naturel. On ne peut plus rester indifférent devant cette rupture. Je vois à Sciences Po quelques étudiants qui ne sont pas catholiques mais qui suivent avec beaucoup de sympathie les militants qui manifestent… 

GL : Pour être plus précis au niveau des actions à soutenir, je dirais d’un point de vue personnel, que je suis 100 % en faveur des actions coups de poing. Il faut le reconnaître, les militants que nous sommes constituent une minorité dans la population, donc vouloir faire des sittings ou une veillée sur le gazon de l’Esplanade des Invalides, cela ne dérange personne, cela n’exerce aucune véritable pression sur le Pouvoir. Ceux, parmi les manifestants, qui se sont nommés Les Veilleurs revendiquent ce genre d’action. Il y a un côté positif parce qu’ils forment leurs militants par des lectures et une ouverture à la culture. Mais faire la comparaison entre les Veilleurs et le mouvement de Gandhi aux Indes, cela ne marche pas ! Gandhi avait avec lui 90 % de la population, c’est la raison pour laquelle ses actions non-violentes ont eu un tel retentissement. Il faut que nous ayons nous aussi des modes d’action qui soient proportionnels à ce que nous sommes. Pour l’instant nous avons fait évoluer l’Opinion publique et c’est bien. D’après les derniers sondages, 56 % des Français sont opposés au Mariage pour tous. Mais on n’a pas assez de militants pour qu’une Opération de style passif fonctionne.

CT : Vous êtes donc pour la violence ? 

GL : Nous ne sommes évidemment pas pour la violence, même si je viens de vous dire les limites de la non-violence. Ce qu’il faut organiser, ce sont des actions démonstratives, symboliques, médiatisables immédiatement. Je crois aussi à ce que le camarade Jean-Christophe Cambadélis appelait le harcèlement démocratique, qui ne s’en prend pas aux personnes mais à leur fonction. Les Comités d’accueil qui un peu partout en France saluent à leur manière les personnalités en voyage ont un impact important. J’en profite pour dire qu’il y a une deuxième comparaison incorrecte, après celle de Gandhi, celle de Mai 68. Les barricades, cela ne fonctionne plus, pourquoi ? En Mai 68, les étudiants avaient avec eux la plupart des intellectuels, tous ceux que l’histoire retient autour de la French theory, Foucault, Derrida, Deleuze etc. Ces intellectuels s’employaient à justifier l’action violente des étudiants. Nous n’avons rien de comparable aujourd’hui. 

 CMR : Pour nous qui tenons ce blog Le Rouge et le Noir, nous pensons que la contre-révolution est culturelle d’abord et intrinsèquement liée à l’évangélisation. On doit constater une ignorance abyssale de notre génération. Dans notre société, il reste des fruits pourris de l’ancienne évangélisation, fruits pourris parce qu’ils ont été coupés de leur racine chrétienne, ce que Chesterton appelait je crois des « vertus chrétiennes devenues folles ». Mais il n’y a plus rien de chrétien, même les connaissances les plus élémentaires manquent… Quel serait le programme des chrétiens de la Manif pour tous ?

CMR : Un programme éthique, avec en première ligne la défense de la famille, de la vie, de la culture de vie. Cette défense passe par un attachement aux réalités, qui signifie immédiatement le refus de toute idéologie. Ce qui nous différencie avant tout du PS et de l’UMP c’est la question des valeurs… Et cette affirmation commune des valeurs chrétiennes, elle favorise l’unité de tous les catholiques sur le terrain. Ainsi j’ai vu des gens de Saint Nicolas du Chardonnet dans le Service d’Ordre de la Manifestation pour tous… On va aussi bien à ce que j’appellerais des « messes jésuites » de la Rue Saint Guillaume qu’au pèlerinage de chrétienté. Sans transition. Il naît un respect mutuel entre jeunes catholiques, une volonté de se comprendre, qui est indépendante des mots d’ordre venant du clergé ou des évêques. 

GL : Vous parlez de valeurs, je crois qu’il ne faut pas hésiter à évoquer un véritable retour identitaire. Dans les « afters » des manifestations, cela finit en veillées scouts avec une affirmation claire de ce qu’on est… des chrétiens !

CT : A quoi vous pensez lorsque l’on vous dit que ce Mouvement est en train de faire époque ? 

GL : Moi, ce phénomène de résistance des jeunes à ce que leurs aînés croient être le sens de l’histoire et la modernité inarrêtable, il me fait penser au film Les invasions barbares. Denys Arcand y raconte une confrontation entre un père et son fils : le père est un débauché qui vit avec sa maîtresse maîtresse, prenant de la drogue pour essayer d’oublier sa maladie. Son fils, Sébastien, lui, a une conception de la famille beaucoup plus traditionnelle. Il ne faut pas oublier que beaucoup des jeunes qui descendent dans la rue sont issus de familles que le divorce a mises à mal : ils sont particulièrement sensibles aux désordres familiaux. En cela, ils sont bien de leur époque dans le jeu de balancier de l’histoire. 

CMR : Avant de dire que ces Manifestations font époque, il faut mesurer le risque de démobilisation, après la promulgation de la loi. On nous prédit cette démobilisation. Il faut qu’on arrive à montrer aux Pouvoirs publiques qu’on est tout aussi mobilisé face à d’autres lois, sur la PMA par exemple ou sur le droit à l’euthanasie. Les catholiques sont enfin entrés en confrontation avec la pensée dominante. Les catholiques bourgeois en ont pris un coup… 

CT : Catholiques bourgeois, qu’entendez-vous par là ? 

CMR : Je ne parle pas d’une classe sociale, je parle d’une attitude, je parle des catholiques bourgeois au sens où en parle un spécialiste d’histoire religieuse comme Emile Poulat, bourgeois au sens que l’on donnait à ce mot à l’époque du Ralliement de l’Eglise à la République (1891). Etre bourgeois, c’est vouloir toujours paraître «modérés», proche du Pouvoir. Tout cela est derrière nous. Aujourd’hui où l’on remet en cause jusqu’au droit naturel, les gens n’ont plus envie de faire de compromis en cachant ce qu’ils pensent vraiment au fond. La nouvelle élite catholique sera plus radicale, moins effacée : les gens ne peuvent plus être des schizophrènes.

(Propos recueillis par Claire Thomas)
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Guillaume Lévi, centralien, a 25 ans. C’est un jeune professionnel, qui prend sur ses loisirs, le soir, pour aller assidûment manifester. Carl Moy-Ruifey, 22 ans, est élève à Sciences Po Paris, militant à plein temps et blogueur à ses heures sur Le Rouge et le Noir.

lundi 29 avril 2013

une action, deux minutes, trois euros [par RF]

[par RF] Mise à jour du 29 avril: [LeSalonBeige] Paris sans Nathalie?
Mise à jour du 23 avril: [LaManifPourTous] Après le bitume, les urnes
Notre texte du 22 avril: 

L’UMP parisienne organise des primaires pour désigner son candidat aux Municipales de 2014. Pour y participer il faut être électeur à Paris (ce que je suis), et s’inscrire sur le site primaireparis.fr (moyennant trois euros par carte bancaire). Oubliez toute facétie: l’UMP dispose des listings électoraux – on ne peut s’inscrire qu’après avoir été identifié/e sur ces listes.

Mais, me direz-vous, pourquoi chercher à désigner un candidat pour lequel je ne voterai sans doute pas, puisque je réserve mon suffrage à l’extrême gauche (ou à l’extrême droite, ou à l’extrême centre)?

Je lis dans le Figaro que la question du «Mariage Pour Tous» pourrait s’inviter dans la campagne. Je crois qu’en fait elle ne s’invitera pas toute seule – c’est à nous de l’y pousser.

J’imagine que des dizaines et des dizaines de milliers de personnes s’inscriront aux primaires. Quelques centaines d’opposants au mariage représentent donc déjà 1% de ce corps électoral. S’ils veulent bien s’inscrire en signalant à qui de droit que les positions sur le sujet conditionneront leur vote, cela peut motiver quelques élus aujourd’hui velléitaires. Bref, pour trois euros, aidez l’UMP à concrétiser dès 2013 les promesses faites pour 2017.

PS1 - S'inscrire prend littéralement 2 minutes, voter sera encore plus rapide: via internet! Je récapitule: il faut être électeur, disposer d'une adresse mail, d'une carte bancaire, et d'un téléphone portable (pour confirmation du vote).
PS2 - Le retrait de Rachida Dati enlève du piment à cette course à l’investiture. Une faible participation augmente mécaniquement l’importance que vous avez.

Quatrième dimanche après Pâques : le jugement du monde

Revelavit justitiam suam : il a révélé sa justice, chantons-nous dans l’Introït du Quatrième dimanche après Pâques… S’il l’a révélée, c’est que nous ne la connaissions pas. Nous nous targuons peut-être de faire ce qui est juste, mais en réalité nous avons besoin que le Christ nous révèle la justice pour l’accomplir. Cette Justice n’est-elle pas dans les Dix commandements que Dieu a donnés à Moïses ? Bien sûr : elle s’y trouve annoncée, mais elle y demeure inaccessible. « L’accomplissement du précepte c’est la charité » dit saint Paul aux Romains (13, 10), et la charité n’est pas dans la lettre des dix commandements, elle appartient au Christ qui est l’Epiphanie active de la charité du Père.

Cette justice active est une justice aimante : omne agens agit ex aliquo amore. Tout agent agit poussé par une forme d’amour écrit saint Thomas d’Aquin au début de la IaIIae dans la Somme théologique. La justice du Christ, c’est l’action. Le principe de l’action, c’est l’amour. Mais le principe de l’amour ? C’est le don. La justice du Christ n’est pas une justice qui prend, qui exige son droit. C’est une justice qui donne. Notre psychologie, avec ses étroitesses, est complètement dépassée. C’est, au-delà de la Psuché, l’Esprit saint, l’Esprit divin qui nous fait agir de la sorte et cet Esprit nous révèle ce qu’est Dieu, en même temps qu’il nous pousse à agir selon Dieu. C’est un peu ce que l’Evangile d’aujourd’hui nous explique, de manière, il faut le dire, assez énigmatique. « L’Esprit saint convaincra le monde au sujet du péché de la justice et du jugement ». Ce que nous annonce Jésus, c’est une vérité nouvelle, une vérité en action, une vérité qui se donne à voir dans l’histoire : « L’Esprit saint convaincra le monde ». Comment s’opère cette conviction : obscurément, comme le levain dans la pâte, mais activement. L’Esprit emporte la conviction du monde en lui montrant dans les faits quelles sont les conséquences du péché. L’Esprit emporte la conviction du monde en lui montrant dans les faits que Jésus retourné au Ciel, sa Justice demeure possible, dans l’amour, car lui  l’Esprit, cette justice christique, la seule vraie justice, Il l’inspire et la réalise. Enfin l’Esprit instruit et convainc le monde au sujet du Jugement car le monde est déjà jugé et il le sait. Obscurément il a choisi la mort. Souvenez-vous de la surprise de Freud lorsqu’il découvre que les êtres vivants, qu’il croyait faits pour la vie, de tout leur désir vont à la mort. Je crois que nous sommes aujourd’hui dans de telles structures de péché que la société, sans le savoir ou plutôt sans vouloir le savoir, a choisi la mort. Elle a choisi l’autodestruction.

C’est ce que l’Epître aux Hébreux appelle « l’Empire de la mort » : étrange et terrible Souveraineté, qui fait dire à Jésus : le monde est déjà jugé. Le monde va de lui-même à sa perte à force de mensonges (toutes ses promesses de bonheur non tenues : voilà le monde), à force de jalousie (on préfère détruire ce qui est bien pour que l’autre ne le possède pas) et d’autodestruction. Pourquoi cet Empire de la mort ? C’est l’Empire du péché. Mais qu’est-ce que le péché ? Le Christ est formel : « L’Esprit saint convaincra le monde au sujet du péché car ils n’ont pas cru en moi ». Ce qui peut se comprendre de deux façon : d’une part, c’est Jésus l’Innocent qui était venu convaincre le monde de son péché et son Innocence a été bafouée, condamnée, détruite autant qu’il en était possible. L’Esprit saint reprend cette tâche du Christ et la mène à bien en faisant en sorte que les hommes croient au Christ. On peut aussi concevoir que ce que nous révèle Jésus, qui est la Justice par excellence, c’est que le péché de l’homme consiste à refuser Jésus. Sans lui, on ne peut pas éviter le péché. S’il ne nous purifie pas de a pureté qui vient de sa Croix, nous sommes incapables de nous purifier nous mêmes. Cette formule énigmatique du Christ est une invitation à avoir confiance dans le temps qui passe, confiance dans l’histoire. Si apocalyptique puisse-t-elle apparaître, l’histoire est d’une manière ou d’une autre, par la foi ou par la non-foi, une manifestation de la puissance du Christ et du Salut qu’il nous apporte, lui seul. Nous craignons une apothéose du mal ? N’ayons pas peur ! C’est encore l’Esprit saint qui se manifeste dans le caractère toujours absurde et inhumain de cette Manifestation.

Abbé Guillaume de Tanoüarn

dimanche 28 avril 2013

Quelle sorte de gauche n'aimons-nous pas ?

Il a été à la mode de dire que le clivage droite/gauche avait vécu, que les problématiques de droite et de gauche n'étaient plus clivantes et qu'il fallait raisonner de façon métapolitique. Personnellement, je crois au metablog, c'est-à-dire à la possibilité, par Internet, dans une explication franche et directe, qui ne tourne pas autour du pot, de dépasser les clivages. Je sais bien que le metablog est lu par des gens de toutes tendances, ayant ou  non la foi. C'est tellement facile un clic, cela ne coûte rien, et (parfois) cela fait réfléchir.

Autant je crois au metablog, qui procède avant tout du respect de ses lecteurs, les lecteurs habituels comme les lecteurs de rencontre, autant je ne crois plus à la métapolitique. Il me semble qu'il n'est pas possible actuellement de dépasser les clivages. Il est vrai que le grand clivage droite/gauche, qui existe au moins depuis la Révolution française, a utilisé divers thèmes pour opérer le clivage. Prenons l'antisémitisme : à l'époque de Karl Marx et de ses réflexions sur la question juive, à l'époque de Proudhon, c'est un thème de gauche. Je dirais même l'antisémitisme est une figure imposée de la rhétorique anticapitaliste. Et puis, après la défaite de Soixante dix, les juifs deviennent pour les nationaux des boucs émissaires, qui expliqueraient la défaite. C'est dans cet état d'eprit, hélas, que beaucoup de Français abordent l'Affaire Dreyfus. Et alors, mécaniquement, les partisans de l'Humanité, au-delà des nations, deviennent forcément anti-antisémites. Mais on peut prendre beaucoup d'autres thèmes : la nation, par exemple, c'est un thème de gauche. La Révolution française est le produit du nationalisme des Français, exaspérés du mariage avec "l'Autrichienne" et du renversement des alliances, et qui ne comprennent pas le jeu de bascule auquel se sont livrés les Bourbons (auxquels par ailleurs le XIXème et le XXème siècle donneront tellement raison sur ce plan). Vive la nation ! La nation ou la mort ! crient les Sans-culotte. Face à ce nationalisme révolutionnaire, les contre-révolutionnaires, qu'ils cherchent du secours du côté des Anglais ou sur l'autre rive du Rhin à Coblenz, apparaissent comme des Européens convaincus. Combien sont allés servir le Tsar, pour ne pas servir la Révolution française ? On sait qu'ensuite la nation devient un thème de droite, mais après la Guerre de Soixante-dix : on le cherchera vainement chez Bonald. Maistre est Savoisien et Burke... Anglais (donc nationaliste à sa manière d'ailleurs, mais catholicophile, hostile à la persécution des Irlandais, et anti-tory). On peut dire la même chose du thème social, les fascistes européens ayant été beaucoup plus efficaces sur ce plan que les radicaux socialistes ou les socialistes français (en 1905, Clemenceau faisait tirer sur les grévistes à balles réelles). Vous me direz : les fascistes ne sont pas de droite ?...

En tout cas, le clivage droite gauche n'est pas matériel, il ne tient pas à tel ou tel thème, c'est pourquoi il est difficile à repérer. D'autant plus que la notion de droite est, elle, très flou, au point que l'on peut dire je crois : est de droite tout ce qui n'est pas de gauche (et donc, en particulier les apolitiques).

Il faut donc essayer de savoir ce qu'est la gauche, en acceptant immédiatement la variété des thèmes de gauche. Jusqu'à plus ample informé, j'en tiens pour la distinction des quatre gauches que propose Jacques Julliard dans son récent opus sur les gauches françaises. il y a dit-il, la gauche libérale (Benjamin Constant) la gauche jacobine (Robespierre), la gauche collectiviste (Baboeuf, Fourier, Marx). Il identifie aussi une gauche anarchiste avec Proudhon. Restent deux gauches non identifiées : la gauche technocratique de Saint-Simon (j'expliquerai tout à l'heure pourquoi je le mets à gauche) et la gauche nihiliste qui est l'un des avatars de Mai 68 (il y a eu beaucoup de soixante-huitards qui n'étaient pas nihilistes au contraire) ; en tout cas, aujourd'hui cet avatar nihiliste a pris le pouvoir.

Les quatre ou les six gauches ne nous disent toujours pas ce qui, au delà de la diversité des thèmes, constitue la gauche. Pour moi, la gauche c'est deux choses :

L'idée d'une part d'une marche irréversible vers un progrès humain - et pas seulement un progrès matériel ou scientifique. (Exemple : le mariage gay, dans dix ans tout le monde y sera venu; c'est ce que FH aurait dit à Frigide). En ce sens, malgré son libéralisme, Montesquieu n'est pas de gauche ; en revanche, malgré l'utopisme archaïsant de sa vision politique, Rousseau l'est : il croit au progrès.

D'autre part, l'idée qu'au bout de la longue marche du genre humain, il existe une sorte de Paradis, un havre de paix qui représente l'Absolu non pas hors de l'histoire mais dans l'histoire. Cette deuxième idée est une hérésie chrétienne, que Jacques Maritain définissait comme "la temporalisation du Royaume de Dieu".

Face à la Gauche, dit Laurent Dandrieu dans Monde et Vie, "nous sommes (à droite) le Parti du péché originel". Nous considérons, en outre, que la tendance gauchiste à rêver d'un Absolu sur la terre relève de l'hérésie chrétienne. L'Evangile parle non seulement du Royaume de Dieu, mais équivalemment, du royaume des cieux. Histoire de montrer aux zélotes de tous les temps que l'on ne peut pas l'installer sur la terre. Quand en plus cet Absolu c'est le néant ou le "tout se vaut"... il ne reste qu'à tirer l'échelle.

samedi 27 avril 2013

[verbatim] Bruno Nestor Azerot: "Ce projet qui bouscule toutes les coutumes et toutes les valeurs sur lesquelles reposent nos sociétés..." [posté par RF]

[posté par RF] Le GDR (Gauche Démocrate et Républicaine) regroupe à l’Assemblée Nationale les parlementaires communistes et apparentés. Il compte 15 membres dont 9 seulement ont voté la loi Taubira. Deux députés n’ont pas pris part au vote, et quatre ont voté contre. Bruno Nestor Azerot est l’un de ces quatre opposants au projet. Il n'est pas inutile d'entendre cette parole, authentiquement de gauche. Voici la position de Bruno Nestor Azerot, qu’il expliquait le 30 janvier 2013:
Madame la garde des sceaux, madame la ministre, monsieur le président, chers collègues, j’ai soutenu jusqu’à maintenant tous les projets et tous les engagements de la gauche, mais il existe aujourd’hui une profonde confusion qui m’interpelle. La liberté de conscience et de vote qui existe au sein de mon groupe parlementaire, le GDR, me permet d’exprimer une voix qui est celle d’un homme libre d’Outre-mer : j’en remercie mes collègues du groupe, dont les avis sont divers et très partagés sur ce texte.

Outre-mer, en revanche, la quasi-totalité de notre population est opposée à ce projet qui bouscule toutes les coutumes et toutes les valeurs sur lesquelles reposent nos sociétés ultramarines. Cette voix doit être entendue et comprise. Nous devons exprimer cette opinion de notre électorat qui ne comprend pas ce qui se passe ici et maintenant. Le risque est grand de plonger la population dans un profond désenchantement vis-à-vis de la politique du Gouvernement, voire de provoquer une cassure morale irrémédiable. Ce texte en effet ne donne pas une liberté supplémentaire, il fragilise au contraire le délicat édifice sur lequel se sont construites nos sociétés antillaises et guyanaise après l’abolition de l’esclavage. Il existe même, à mon sens, un risque de rupture du pacte républicain qui nous lie depuis deux siècles à la France. Cette question du mariage homosexuel appelle en effet de ma part des réflexions de fond. Il est nécessaire de distinguer la question de l’homosexualité de celle du mariage gay : les confondre, comme l’ont fait certains orateurs, n’est pas honnête.

L’homosexualité est une pratique qui relève de la sphère privée : c’est une réalité qu’il faut prendre en compte et qui appelle des droits et une protection de la vie privée pour ceux qui la pratiquent. En revanche le mariage gay et l’adoption pour les couples homosexuels relèvent de la sphère publique, en ce qu’ils bouleversent la norme en vigueur, en établissant une nouvelle norme en matière de famille, de filiation et de transmission patrimoniale. Ce chemin-là, nous ne pouvons le suivre. Peut-on véritablement parler d’un progrès et d’une nouvelle liberté ?

À l’origine, en établissant le mariage comme institution, la société a donné un cadre juridique à une donnée naturelle : l’union d’un homme et d’une femme en vue de la procréation d’un enfant. Or, à l’évidence, il ne peut en être ainsi avec le mariage gay. Certes, aujourd’hui, le mariage est plus un « mariage-sentiment » qu’un « mariage-procréation », comme il l’était autrefois : l’enfant n’est plus la finalité du mariage, si bien que des personnes hors mariage, voire des couples stériles, peuvent avoir envie d’enfant.

La question qui se pose est donc plutôt : le sentiment doit-il donc devenir le sens nouveau et unique d’un mariage qui serait ouvert à tous les hommes et à toutes les femmes, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels? Doit-on révolutionner ainsi le mariage en France et en Outre-mer au risque de perdre nos valeurs fondamentales ? Allons-nous vers cette société où l’individualisme hédoniste remplacera nos vieilles doctrines personnalistes et socialistes fondées sur la solidarité, la liberté et l’égalité? La famille, pivot de notre société depuis les Constituants et la Révolution française, depuis l’émancipation de 1848, va-t-elle, au sens littéral du terme, exploser? Notre responsabilité est grande devant l’Histoire.

Moi, homme issu d’un peuple opprimé, réduit en esclavage, où le système social refusait à un homme et à une femme de pouvoir avoir un enfant et se marier légitimement, où le mariage était interdit et où il a été une conquête de la liberté, j’affirme le droit à l’égalité dans la différence et non dans le même, le semblable, l’unique! Car enfin, au nom de l’égalité et du refus des discriminations, peut-on établir une équivalence entre tous les couples ?

Au contraire, je crois que l’on ne peut mettre sur le même plan hétérosexualité et homosexualité : un homme et une femme, ce n’est pas pareil que deux hommes ou deux femmes ensemble. Établir une équivalence, une nouvelle égalité, une nouvelle norme, c’est nier la réalité, c’est rétablir une oppression en confondant genre, sexe et pratique. C’est un diktat de la pensée contre l’humanité vitale, contre les droits de l’homme et de la femme. Refuser cette différence naturelle, c’est refuser la différence sexuée, c’est revenir sur l’oppression de la femme et de ses droits émancipés, c’est instaurer une nouvelle contrainte, car il sera interdit désormais de faire la différence entre un homme et une femme, au risque d’être discriminatoire.

Et l’enfant ? Puisque deux hommes ou deux femmes ne peuvent procréer, que va t-on faire ? Pour procréer, il faut bien un homme et une femme. Inéluctablement se posera la question du recours à la procréation médicale assistée car ce désir d’enfants est légitime. Toutefois, ce n’est pas le droit qui refuse aux homosexuels d’avoir un enfant, c’est la nature. Pour pallier ce problème de stérilité et d’incompatibilité, on aura recours à la PMA. Où est le progrès social ? Où la liberté nouvelle ? Comment voulez-vous qu’un homme dont les ancêtres ont été vendus et chosifiés ne soit pas inquiété par cela? La gauche a le pouvoir dans cette assemblée, je suis un homme de gauche et c’est bien en tant que tel que je préfère l’humain et l’humanisme à ce que ce texte sous-entend. Alors qu’un tiers des hommes et des femmes d’outremer sont sous le seuil de pauvreté, que notre PIB est d’un quart inférieur à celui de l’Hexagone et que 60 % des jeunes de moins de 25 ans sont toujours au chômage, n’y avait-il pas d’autres priorités ? Que dirai-je à ce jeune Martiniquais qui, entré dans la délinquance, est sans travail, dont les parents sont aussi sans emploi, qui est sans logement et n’a pas de quoi se nourrir, qui n’a pour seule alternative que de récidiver pour pouvoir être reconduit en prison afin d’avoir enfin un toit et à manger? Que lui dirai-je demain ? Que je lui ai offert, en tant que législateur, une grande liberté : non pas du travail, non pas un logement, non pas un avenir décent et un espoir de vie, mais le mariage pour tous! À mon grand regret, mais avec ma conviction d’homme de gauche engagé et libre, je ne voterai pas ce projet qui est attentatoire aux libertés et ne répond pas aux aspirations profondes du peuple, en particulier en Outremer.

samedi 20 avril 2013

Violence ? Réponse à G2S

Je republie ici la critique d'un habitué de ce blog, G2S, mon quasi-homonyme belge. Il n'a pas l'intention de s'en laisser conter. Pour lui mon apologie des veilleurs et autres supporters du Printemps semble ramener à la surface les heures sombres des années folles.
"A vous lire, je rajeunis. Je retrouve les tracts maoïstes, trotskystes ou staliniens de nos belles années 68. "CRS / SS", "Le peuple vaincra"'... Et j'entends les échos des années 30, celles des ligues... Entre la conviction la plus engagée et la délégitimation radicale de l'adversaire, ne voyez vous pas la limite à ne pas franchir? Comment pouvez-vous construire ce manichéisme (je vous cite): " du côté des partisans de la Manif pour tous la vérité est l'arme absolue, avec l'évidence du mariage naturel : un homme, une femme et des enfants... du côté des adversaires, on peut dire que mécaniquement, il reste la diffamation et la calomnie". En réduisant ainsi "mécaniquement" vos adversaires à la simple immoralité, vous semez la violence".
Ce qui est extraordinaire chez les 67 interpelés de dimanche soir, chez ceux de tous les autres soirs, c'est qu'ils ne crient pas. Ils ne délégitiment personne en utilisant les noms d'oiseaux du bestiaire de la correctness (SS, nazis, ligueurs et j'en passe). Ils ne reprennent en choeur aucun vieux cri. Ils ne cèdent à aucune nostalgie. Ces Veilleurs font du neuf, comme je l'ai écrit, ils manifestent une force qui ne doit rien à la violence, celle de l'Evangile. C'est ce qui les rend invulnérables, inaccessibles aux infiltrations policières, parce qu'un infiltré a quand même sa dignité et que lui, il ne chantera pas longtemps : "L'espérance est un trésor".

Juste une précision : je trouve l'attitude de l'abbé Beauvais, tel qu'on peut le voir sur Youtube (voir Tradinews) particulièrement décalée. L'heure n'est pas aux actions éruptives ou adolescentes, mais aux actions spirituelles, au témoignage. Cela dit, l'abbé a le courage de se montrer, on ne peut pas le lui enlever. Mais lui tombe en partie sous les coups de la critique de G2S... Et surtout il y fait tomber une partie du mouvement.

Mais G2S va plus loin que de stigmatiser telle dérive (fatale en semblables occurrences il faut le dire). Il récuse ce qu'il nomme mon "manichéisme". Dire que " du côté des partisans de la Manif pour tous la vérité est l'arme absolue, avec l'évidence du mariage naturel : un homme, une femme et des enfants... du côté des adversaires, on peut dire que mécaniquement, il reste la diffamation et la calomnie"... cela constituerait "une violence".

Je sais depuis Roland Barthes que "le langage est fachiste"... Mais je ne pensais pas, cher G2S, que vous partagiez cet avis.

La question du mariage homosexuel n'est pas un objet de raisonnement. On ne peut pas PROUVER RATIONNELLEMENT qu'il faut un père et une mère pour faire des enfants. Du reste, dans le meilleur des mondes qu'on nous prépare, on pourra certainement faire autrement. Mais le problème n'est pas là. La nécessité absolue de la famille pour l'avenir de l'humanité n'est pas affaire de démonstration. On peut même démontrer comme Platon naguère dans sa République, que la famille, institution sociale, est une vieillerie qu'il faut remplacer parce qu'elle favorise tous les particularismes émotionnels et affectifs. On peut, comme à Sparte, pratiquer l'élevage collectif des enfants avant leur septième année et leur éducation collective après. Mais la famille, malgré ces mises en cause rationnelles demeure une évidence. Elle relève de ce que Gianbattista Vico appelait le certum, la certitude indémontrable, bien plus forte que les vérités (verum dit Vico) démontrées.

Mais qu'est-ce que le contraire d'une évidence ? Un mensonge. La violence consiste justement à ne plus être capable d'appeler mensonge le contraire de l'évidence. Il faut apprendre à se laisser faire par la douce contrainte de l'évidence. L'attitude inverse relève de l'imagination. Comme dit le bon La Fontaine : "Chacun tourne en réalité / Autant qu'il peut ses propres songes / L'homme est de glace aux vérités / Il est de feu pour les mensonges" (Le statuaire et la statue de Jupiter). N'a-t-on pas le droit de dire à Platon que sa République est un songe ou à Judith Butler que sa théorie du Gender relève d'une imagination en feu.