lundi 6 octobre 2014

"Que l'Eglise ne s'occupe pas de mariage de couples et de lits"? [par l'abbé de Tanoüarn]

Noces de Cana, fresque de l'abbaye de
Keur Moussa au Sénégal
Adrien recommence à faire des siennes! Il nous sort sans honte le magnifique poncif qui sert de titre à ce post. A pas peur Adrien ! Plus c'est gros plus ça passe. L'Eglise s'est toujours occupé des amours humaines. Voyez le chapitre 7 de la Première épître aux Corinthiens, entièrement consacré aux conseils que saint Paul donne aux unes et aux autres. Et il 'est pas commode, le saint Paul ! En revanche, il n'est pas aussi misogyne qu'un vain peuple pense : les obligations sont les mêmes pour les hommes et pour les femmes. Et surtout il est tout près du Christ qui refuse clairement et la répudiation et le divorce lorsque il dit : "Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni" (Matth. 19).

Pourquoi le Christ s'est-il mêlé de donner son avis sur le divorce ? Et pourquoi l'Eglise doit-elle reprendre son enseignement ?

Je vous immédiatement deux raisons : la première c'est que l'amour divin ne peut pas rester étranger à l'amour humain. Le Christ nous prêcherait l'amour sans s'occuper de nos amours ? Mais de quoi aurait-il l'air ? D'un puceau qui ne connaît rien à la vie et s'enferme dans sa tour d'ivoire ? Mais personne ne connaît la vie, mieux que le Christ : "Il n'avait pas besoin qu'on lui rende témoignage de l'homme car il savait, lui, ce qu'il y a dans l'homme" (Jean 2). Il faut être le Père Jean Miguel Garrigue pour imaginer que Dieu est sans idée du mal, une sorte d'innocent à perpétuité, toujours trompé par des pécheurs décidément plus intelligents que lui... parce qu'ils en connaissent un rayon qui lui échappe.

L'amour humain est quelque chose de foncièrement ambigu ou ambivalent, Dieu le sait. Platon disait que l'amour n'est pas un dieu mais un demi-dieu, le fils de Poros et de Pénia, d'abondance et de pauvreté. Il le voyait non pas comme les Latins imaginaient Cupidon, son arc et ses flèches, mais plutôt comme une sorte de clochard, qui vient déranger tout le monde, qui est exigeant à contre temps, laxiste quand il ne faut pas l'être, bref, quelqu'un de pas sortable. Et Platon a raison : depuis le péché originel, l'amour n'est pas fréquentable. Il y a de tout dans ce personnage. L'amour peut être le sommet de l'égoïsme, de la cruauté, de la possession, de la manipulation etc.

Nous disons, nous chrétien non seulement que l'amour est un dieu, mais que l'Amour est Dieu. C'est "l'Amour qui meut le soleil et les autres étoiles" comme chante Dante. Mais pour pouvoir prétendre cela, il faut que nous ait été révélé un amour extra-ordinaire, un amour purifié, où ne se trouve nulle jalousie et nul amour propre, un amour qui donne et qui pardonne, un amour qui s'oublie et qui se communique lui-même, un amour qui accepte de mourir pour l'autre car "il n'y a pas de plus grand amour".

Le développement de la première raison a amené la seconde : l'amour est quelque chose dont l'homme a l'intuition, mais qui est plus grand que lui. Il ne sait pas et il ne peut pas aimer seul. Le Christ est venu nous révéler la vraie nature de l'amour et sa grâce nous en donne la capacité. C'est pour cela qu'existe le sacrement de mariage : les époux ne sont pas seuls, s'ils s'aiment c'est dans et par le Christ.

C'est la raison pour laquelle on peut dire avec Denis de Rougemont dans L'amour et l'Occident que c'est le christianisme qui a inventé l'amour humain. Dans d'autres cultures l'amour relève du Kamasoutra, des Mille et une nuits, ou chez les Poètes latins exclusivement de la bagatelle. Cette immense histoire d'amour que tente de raconter la littérature occidentale, ce récit qui utilise le sexuel pour dévoiler l'âme, il provient du christianisme, qui a divinisé l'amour... qui en a fait la pierre de touche de la réussite et le plus grand signe du Bien (un signe quasi sacramentel, réalisant ce qu'il signifie). Si l'Eglise ne s'était pas occupé du mariage (quitte à rentrer parfois c'est vrai dans des détails désagréables), il n'y aurait pas la culture occidentale, il n'y aurait pas de véritable supériorité de l'Occident, il n'y aurait pas l'actuelle occidentalisation (christianisation) du monde.

samedi 4 octobre 2014

La solennité du Rosaire et la Manif pour tous

Nous célébrons aujourd’hui la solennité de Notre Dame du Rosaire. Et, justement ce jour, on nous propose une nouvelle Manifestation pour tous… L’occurrence est intéressante.

En 1571, le pape saint Pie V ordonnait à tous les chrétiens de prier pour la victoire sur mer de Don Juan d’Autriche, le fils naturel de Charles Quint. Il fut averti de la victoire à l’heure même où elle eut lieu, par une vision, et demanda qu’on fasse sonner les cloches de Rome, avant que le messager envoyé par le Généralissime de la flotte, ait eu le temps de parvenir de Lépante (au large du Golfe de Patras en Grèce) jusqu’à Rome. Lépante a été la bataille navale la plus importante depuis Actium qui opposa Le jeune Octave (pas encore Auguste) à Antoine. Jusque là les Turcs étaient invaincus. On les croyait invincibles. La victoire chrétienne fut pourtant écrasante. Elle donne un coup d’arrêt à l’expansion turque, au moins par voie maritime. Il faudra attendre la victoire de Vienne en 1688 pour que l’islam ne se manifeste plus comme une religion conquérante qui avance au fil de l’épée. Les terroristes d’aujourd’hui retrouvent hélas cette tradition..

Aujourd’hui, la Manifestation pour tous représente, avec ses qualités et ses défauts, la première mobilisation réelle des chrétiens sur un enjeu de société depuis 1984 (et les manifestations pour l’enseignement libre). Au-delà de la question du mariage des homosexuels, c’est à toutes les attaques contre la famille (en particulier tout dernièrement aux économies budgétaires qui frappent les familles) que les manifestants tentent de faire pièce. L’enjeu avait laissé échapper Christiane Taubira l’an dernier est un enjeu de civilisation. L’homme accepte-t-il de considérer comme donné un ordre naturel qui le dépasse, au sein duquel la différence des sexes constitue un invariant pour l’éducation du petit d’homme ? Ou bien veut-il recréer un homme nouveau, non plus par décrets politiques comme au XXème siècle, mais par la main mise de la technique sur les sources de la vie ? Si la Technique l’emporte, alors on fabriquera de l’humain. La formation culturelle du petit d’homme, entre son papa et sa maman, cette maturation qui passe par la découverte de l’univers sexué, que deviendra-t-elle ?

Nous n’en sommes pas là ! direz-vous peut-être. Le transhumanisme en est beaucoup plus loin : on rêve de prolonger la vie humaine jusqu’à 200 ou 300 ans grâce à une banque de pièces détachées et d’organes artificiels fabriqués par l’homme. Et on ne dit pas trop fort que l’on pourra un jour contrôler totalement les naissances, voire les faire advenir dans des utérus artificiels, dont les prototypes existent déjà.

Mais surtout on oublie la famille, cette petite église comme disait Jean Chrysostome, au sein de laquelle mûrit cet être essentiellement culturel qu’est le petit d’homme. Dans un premier temps on s’emploie à la rendre facultative (par la GPA) et les mères porteuses. Dans un second temps on la supprimera. N’oublions pas que les Spartiates au IVème siècle avant Jésus-Christ, avaient déjà expérimenté l’élevage collectif des enfants (les garçons étaient enlevés à leur mère dès l’âge de sept ans) et que Platon en prend acte dans son utopie politique (la République) en supprimant toute forme de lien matrimonial, au profit d’un amour totalement libre, filles et garçons étant élevés par l'Etat pour les mêmes tâches ("Ce que fait un cheval, une jument ne le fait-elle pas aussi ?"). 

N’est-ce pas cela – la destruction de la famille – qui est au bout du chemin technocratique ?

L'Eglise ne s'y résignera jamais. Dans sa Lettre aux familles, datée du 2 février 2002, saint Jean-Paul II avait annoncé : « La famille est la route de l’Eglise ». C’était beaucoup plus précis que ce qu’il avait dit vingt ans plus tôt dans sa première encyclique : « L’homme est la route de l’Eglise ». Entre temps, il a compris et voulu faire comprendre, qu’il n’y avait pas d’homme digne de ce nom sans familles. L’Evangile de la vie jaillit d’abord dans chaque famille chrétienne. Ce n'est pas pour rien que c'est d'abord au sein des famille, au cours de la prière du soir, que les enfants apprennent à réciter le Rosaire.

jeudi 2 octobre 2014

Vers un Vatican II de la famille et du mariage

[Cet article a été publié dans le numéro de Monde et Vie paru la semaine dernière...]
Le Synode pour la famille est officiellement lancé. Il devrait avoir lieu à huis-clos (malgré les fuites inévitables dans ce genre d’exercice) et il sera suivi l’année prochaine d’un second synode sur la famille, rendant publiques les décisions du Premier. Objectif : faire un Vatican II de la famille.

Le 1er mars dernier, contre toutes les directives d’embargo, le quotidien Il Foglio publiait le Rapport introductif au Consistoire de la semaine précédente, que le pape avait demandé au cardinal allemand Walter Kasper. François semble pourtant avoir poussé à sa publication. Le 21 février, il déclarait : "Hier, avant de dormir, mais pas pour m’endormir, j’ai lu – ou plutôt relu – le travail du cardinal Kasper et je voudrais le remercier parce que j’y ai trouvé une théologie profonde et aussi une pensée sereine dans cette théologie. Et j’y ai également trouvé ce dont saint Ignace nous parlait, ce 'sensus Ecclesiæ', l’amour pour notre Mère l’Église. Cela m’a fait du bien et cela m’a donné une idée : cela s’appelle 'faire de la théologie à genoux'. Merci. Merci".

Que se passe-t-il ? On sait que, durant le concile Vatican II, le pape Paul VI s’était délibérément réservé certaines questions brûlantes comme la contraception et l’avortement. Depuis l’encyclique Humanae vitae (1968), la pastorale du mariage et de la famille est un domaine réservé au Souverain pontife. Jean-Paul II, ancien professeur d’éthique, a construit un magistère  puissant sur ces questions. Il semble qu’il est trop tôt pour remettre en cause les textes si clairs de Jean-Paul II et de Paul VI. Mais… Ces deux pontifes n’avaient pas traité explicitement la question de l’accès à l’eucharistie des divorcés remariés. On peut donc aborder la Pastorale familiale par ce biais et y faire souffler « l’esprit de Vatican II ». Contre ce que le cardinal Kasper appelle « une herméneutique de la peur » (désignant par là la position de ceux qui sont fidèles à la Tradition catholique), il s’agit « d’ouvrir quelques portes » : « Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation semblable à celle du dernier concile. Déjà à ce moment-là, il y avait, par exemple à propos de la question de l’œcuménisme ou de celle de la liberté de religion, des encycliques et des décisions du Saint-Office qui paraissaient exclure d’autres voies. Le concile, sans violer la tradition dogmatique contraignante, a ouvert des portes. On peut se demander s’il n’y a pas également, pour la question dont nous parlons, la possibilité d’un nouveau développement » déclare le cardinal Kasper.

Il s’appuie, ce disant, sur plusieurs interventions du cardinal Ratzinger qui soulignait que pour les personnes qui sont "parvenus à la conviction en conscience motivée de la nullité de leur premier mariage tout en étant dans l’incapacité de faire la preuve de cette nullité par voie de justice", il fallait sans doute étendre la procédure de nullité déjà en vigueur. Leur mariage pourrait être reconnu nul moyennant plusieurs attestations écrites par exemple. L’idée du pape Benoît à l’époque était de rejoindre les personnes en difficulté. Le pape honoraire avait pourtant conscience des abus qui pouvaient se glisser dans de telles pratiques. Et il demandait « du temps » pour approfondir la mise en œuvre de cette nouvelle attitude de l’Eglise à l’égard des personnes divorcées souhaitant se remarier. On trouve trace de cette réflexion au n°84 du document de Jean-Paul II Familiaris consortio.

Le cardinal Kasper fait abondamment état de ces propositions du théologien Josef Ratzinger. Mais en se couvrant de son autorité, il va plus loin que lui (voir ci-dessous).

Le rôle du pape François est sans doute décisif dans cette affaire. D’une part, il appuie le cardinal Gerhard Ludwig Müller, qui réaffirme de manière très rigoureuse la "sainteté" et l’indissolubilité du mariage chrétien, rejetant vigoureusement "une mise en conformité avec l’esprit du temps". D’autre part il encourage les cardinaux qui notoirement sont ses proches – Reinhard Marx, président de la Conférence épiscopale allemande, ou Oscar Maradiaga, archevêque du Honduras, à prendre des positions ouvertement réformistes. La réponse de quatre cardinaux de Curie, dont le cardinal Müller, dans un ouvrage de 350 pages défendant l’indissolubilité du mariage, laisse augurer un Synode particulièrement agité.

Les deux propositions concrètes du cardinal Kasper 
Le préfet honoraire de la Congrégation pour l’unité des chrétiens, par ailleurs théologien de renom est entré fort avant dans ce qu’il s’agira de faire avaliser par les cardinaux réunis en synode. Il fait clairement deux propositions : d’une part, « Puisque les tribunaux ecclésiastiques ne sont pas 'iure divino' (de droit divin), mais se sont développés historiquement, on se demande parfois si la voie judiciaire doit être le seul moyen de résoudre le problème ou si d'autres procédures plus pastorales et spirituelles ne seraient pas possible. Comme alternative, on pourrait penser que l'évêque puisse confier cette tâche à un prêtre avec une expérience spirituelle et pastorale comme pénitencier ou vicaire épiscopal» 
Deuxième proposition : considérer comme « valable » un remariage purement civil, en admettant cinq conditions « s’il se repent de son échec ; s’il a clarifié les obligations correspondant à son premier mariage, s’il est définitivement exclu qu’il revienne en arrière ; s’il ne peut pas renoncer, sans ajouter d’autres fautes, aux engagements qu’il a pris dans le cadre de son nouveau mariage civil ; si toutefois il s’efforce de vivre au mieux de ses possibilités son second mariage à partir de la foi et d’élever ses enfants dans la foi ; et enfin s’il a le désir des sacrements en tant que source de force dans sa situation. » Il s’agit de rien moins que de donner une dimension religieuse au mariage civil. 
Ce qui est troublant ? A aucun moment le cardinal Kasper n’utilise le mot « péché ». Il parle d’« échec » et d’« obligations »… Un vocabulaire purement… civil lui aussi.
(A suivre)

vendredi 19 septembre 2014

Réponse à Peregrinus sur les dogmes

Je remercie Peregrinus qui a parfaitement mis en forme une objection, qu'il n'a sans doute pas été le seul à sentir monter. Il est vrai que j'ai insisté lourdement sur le fait que les dogmes n'étaient pas l'objet de notre foi. Voici comment il réagit :
"Bien sûr, la foi n'est pas réductible aux dogmes ; cependant je trouve étrange que vous y insistiez tant. En effet, la pente aujourd'hui la plus générale incline la plupart de nos contemporains même baptisés catholiques à vouloir une foi sans dogmes. Ainsi, il me semble que vous dénoncez un excès qui en soi est condamnable, mais qui dans les faits ne concerne que très peu de chrétiens, tandis que c'est peu dire que l'excès inverse est malheureusement très répandu".
"La foi n'est pas réductible aux dogmes" dites-vous Peregrinus : dont acte. Ce premier point tel que vous le formulez, est décisif. Notre foi n'est pas une idéologie. Elle ne porte pas sur des concepts, le concept de Trinité ou le concept d'incarnation. La foi c'est forcément, à un moment ou à un autre une expérience de Dieu (ou du Bien ou de l'Infini ou de l'être etc.) comme Amour, de Dieu comme aimant et nous aimant et aussi... de nous comme tâchant d'aimer et de l'aimer. J'ai croisé tout à l'heure un garçon qui me demandait le baptême : ce n'est pas toujours le cas à ce stade, il y a des gens qui hésitent parce qu'ils n'ont pas encore expérimenté la douceur du Dieu de Jésus-Christ, il y en a aussi qui sont dans des problématiques plus intellectuelles, fascinés par l'ordre du dogme par exemple, et qui ne se simplifieront que plus tard... Mais lui, ce garçon, indéniablement, il avait la foi : chrétienne, simple, évidente, prête à tout... Le baptême de désir quoi. Et sans forcément connaître la définition de la Trinité ou celle de l'Incarnation, il était prêt à apprendre, à comprendre...

Je voudrais citer deux formules de saint Thomas, l'une empruntée au Pseudo-Denys, que j'avais cueillie il y a longtemps dans le Commentaire qu'en a fait l'Aquinate : Fides est aliqua collocatio mentis in Deum. Les dogmes permettent cette "collocation, cette situation de notre esprit en Dieu, de notre esprit et de Dieu", ils tracent la piste qui évite d'extravaguer, ils nous permettent d'arriver au port. Mais c'est Dieu, c'est Jésus Christ élevé de terre qui nous attire, c'est en Lui que nous voulons nous rendre. Et dans la Somme théologique, vous trouvez cette formule souvent citée : "L'acte de celui qui croit ne se termine pas à un énonciable [à un signifiant dogmatique] mais à la réalité de Dieu" (IIaIIae Q1 a2 ad2), à ce que saint Thomas dans l'article précédent appelle "la vérité première", la vérité incréée.

Tout cela vous l'admettez et de façon classique, vous nous mettez devant deux excès : l'un qui consiste à n'admettre que les dogmes. L'autre qui consiste à exclure les dogmes. Et vous soulignez que le second est beaucoup plus répandu de nos jours que le premier. Là encore je ne saurais que vous donner raison. Mais pour nous qui fréquentons ce Blog, statistiquement, à part notre cher Hadrien et notre cher G2S, à part ceux qui lisent sans forcément se signaler, pour la plupart nous venons d'un enseignement de la foi qui est extrêmement dogmatique.

Il y a un risque idéologique, si l'on définit l'idéologie avec Hannah Arendt comme "l'assujetissement de la Réalité [divine en l'occurrence] à une seule idée", notre idée fixe dogmatique du moment, ou même à un système d'idée a priori. C'est sans doute là ce que le pape François désigne comme une idéologie pour la stigmatiser.

Il nous faut donc non pas rejeter le dogme (horresco referens) mais admettre ce que Pascal appelait "la vérité contraire", sans laquelle l'hérésie pointe le bout de sa frimousse. Dans notre débat, la vérité contraire, par rapport à la foi dogmatique, ce n'est évidemment pas la raison, c'est cette expérience de Dieu, cette situation en Dieu qui est l'objet de la foi.

Souvent homme varie ! Limiter la foi à une expérience de Dieu, c'est s'exposer à confondre la foi avec un élan humain trop humain, qui peut très bien se retourner contre ce qui l'a mobilisé au départ. Ces fois purement subjectives peuvent devenir absurdes. Elles sont de toutes façons extravagantes. Nous avons besoin pour affermir notre foi, de nous rattacher à ce code génétique de notre foi qu'est le dogme pour ne pas raconter n'importe quoi et péter les plombs devant l'admirable Scène divine.

dimanche 14 septembre 2014

Le chrétien Péguy


Mardi 16 septembre, à 20 H, au Centre Saint Paul,
Les usages de Charles Péguy aujourd’hui -- Sébastien Lapaque : Péguy l’antimoderne : son socialisme, sa France et son Dieu -- Abbé Guillaume de Tanoüarn : Un chrétien entre Descartes et Bergson
Sébastien Lapaque, journaliste au Figaro littéraire, et l’abbé de Tanoüarn, directeur du Centre Saint-Paul, débattront sur les usages que l’on peut faire aujourd’hui de la pensée de Charles Péguy. Il est mort, il y a juste cent ans, le 5 septembre 1914, d’une balle en plein front sur les bords de la Marne - après avoir passé la nuit précédant cette mort absurde, comme un enfant de Marie, à orner un autel de la Vierge dans une église de village. Chrétien du Porche pourtant, plutôt qu’enfant de chœur, Péguy avait compris que le christianisme, loin d’être avant tout une orthodoxie pointilleuse, fournissait à sa pensée le moule le plus inclusif qui lui permettait seul de réconcilier ses contradictions personnelles : pacifiste et guerrier, socialiste et conservateur, nationaliste et humaniste, dreyfusard et hostile au « Parti intellectuel », Péguy a quitté cette terre ayant tout juste ses 40 ans – comme Pascal. Ce météore reste, encore aujourd’hui, l’un des grands interprètes du christianisme. Sa voix grave et obsédante, une fois qu’on l’a entendue, ne quitte plus notre mémoire. Nous voulons le saluer durant cette soirée – et le remercier de l’héritage qu’il nous laisse : il est encore intact.

vendredi 12 septembre 2014

Le sacerdoce est un chemin difficile...

Merci à tous ceux qui d'une manière ou d'une autre m'ont assuré de leur proximité, alors que je m'apprête à fêter mon quart de siècle de sacerdoce le 24 septembre prochain. Et parmi tous, merci à Adrien, qui a osé écrire sur ce blog ce que beaucoup de gens pensent tout bas à propos du sacerdoce. Je le cite :
Le sacerdoce est un chemin difficile ? cher G de T ? Pas plus que d'être disciple de Jésus .... d'autant que Jésus n'a institué ni prêtres, ni évêques, ni papes ! Tout cela n'est que prise de pouvoir et imposture ! L'évangile est amour et liberté hors des puissants, des dogmes et du sacerdoce !
Ces lignes me semblent caractéristiques de la doxa contemporaine sur le sacerdoce. Elles expriment une sorte de précompréhension, qui existe avant tout effort de documentation ou de compréhension proprement dite et qui stigmatise le sacerdoce. La Pensée des Lumières a introduit cette préconception dans les esprits, en la reprenant au voeu protestantisme. Plus la peine d'en discuter. Il est entendu que l'Eglise fondée par Jésus Christ a subi une sorte d'OPA de la part d'une caste sacerdotale et que cette OPA se poursuit jusqu'à nos jours.

Il y a un point sur lequel je suis d'accord avec Adrien, c'est le fait qu'être disciple de Jésus est difficile. Il suffit de lire l'Evangile : il y a la voie large, mais elle mène à la perdition et seule la voie étroite mène au Royaume. Aucun exégète ne pourra rien contre cela. Je pense d'ailleurs que le travail de certains pères ou de certaines mères de famille est en lui-même infiniment plus méritoire que la vie que mènent certains prêtres. On trouve la sainteté dans tous les états de vie.

Jésus n'a institué ni prêtre ni évêque ni pape... dites-vous. Mais pourquoi a-t-il regroupé douze apôtres ? Pourquoi, instituant l'eucharistie le Jeudi saint, en déclarant sur du pain azyme : Ceci est mon corps, il a ajouté : "Vous ferez cela vous aussi en vous souvenant de ce que je viens de faire". Pourquoi le soir de sa résurrection dit-il aux apôtres après avoir soufflé sur eux : "Les péchés seront pardonnés à ceux à qui vous les pardonnerez, ils seront retenus à qui vous les retiendrez". Il instituait là les deux grands pouvoirs spirituels qui définissent le sacerdoce catholique : l'eucharistie et la pénitence.

Par ailleurs une hiérarchie est établie durant la vie terrestre du Christ puisque l'évangile de Luc distingue bien les 12 apôtres et les 72 disciples que Jésus envoya deux par deux, pour préparer sa propre prédication. Jésus a bien en vue une Eglise hiérarchique et il dit au premier de ses apôtres, à celui que l'on voit sans cesse parler au nom des douze, et qui n'est pourtant pas "le disciple que Jésus aimait" : "Tu es Pierre [Cephas en hébreu comme l'appelle Paul] et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise". Le terme Eglise, employé ici par le Christ en même temps qu'il désigne Pierre non seulement comme le chef mais comme le fondement, vient de l'Ancien Testament, il signifie l'assemblée des élus de Dieu, ceux que Dieu a choisi.

Par ailleurs, pour quiconque lit les Epîtres, il est très clair que dans l'Eglise la plus primitive il y a un sacerdoce. Attention, si tout le monde est Christ (fils et filles de Dieu dans le Fils), tout le monde est Temple (I Co 6), tout le monde est victime (Rom. 12, 1) et tout le monde est sacrificateur (Cf. Apoc. 1, 6 : "Tu as fais de nous un Royaume et des prêtres" que rejoint le "peuple de prêtres" de I Petr. emprunté à l'Exode). Les prêtres du NT ne sont pas des sacrificateurs mais des "anciens" (presbuteroi) qui ont pour mission de prêcher (I Jean) et de célébrer la messe (cf. I Co 11, 1 sq.). Saint Paul somme ses amis Tite et Timothée dont il a fait des episkopoi, de "n'imposer les mains" pour le sacerdoce qu'avec prudence. La Lettre du pape Clément aux Corinthiens se fait l'écho de la même précaution nécessaire. Dans la littérature chrétienne dite apostolique, la plus primitive, on trouve déjà une Eglise hiérarchique et oh combien ! Il suffit de lire les Lettres de saint Ignace d'Antioche (110), dont la mystique est d'ailleurs toute eucharistique, il suffit de découvrir ce texte somptueux qu'est le récit du martyre de saint Polycarpe (vers 155) pour s'apercevoir que l'égalitarisme des premiers chrétiens est un mythe.  Il est vrai que la communauté de Jérusalem a essayé de pratiquer un communisme intégral en mettant tout en commun. Ils ont mis des décennies à s'en remettre. Toute sa vie Paul fera la quête aux quatre coins du monde romains, pour renflouer ces chrétiens de gauche qui avaient été si divinement imprudents.

Tous les documents que nous avons sans exception nous décrivent un visage de l'Eglise hiérarchique et monarchique qui ressemble à celui qu'elle a aujourd'hui. Etre prêtre, c'est un chemion difficile, mais cela signifie : participer à la mission apostolique. Quel honneur dans la difficulté ! Nous sommes au fond les instruments et les continuateurs de Jésus-Christ.