mercredi 11 novembre 2015

France, ta laïcité fout le camp! [par Rudy]

[par Rudy] L’affaire est mise en évidence par nos amis de RiposteCatholique. Qui postent le carton par lequel Madame la Préfète et Monsieur le Senateur de la Sarthe prient quelques huiles locales d’honorer de leur présence la «cérémonie interconfessionnelle et spirituelle» pour la Paix, à l’occasion du 11 Novembre. Oui, vous avez bien lu, cette cérémonie républicaine est intitulée «interconfessionnelle et spirituelle».

Spirituelle? ca ne se décrète pas. En tout cas il ne suffit pas de récupérer des lieux (une ancienne chapelle) ni des signes (tentures noires et envolées funèbres à l'orgue) pour baser une spiritualité.

Interconfessionnelle? La cérémonie le serait si intervenaient en tant que telles plusieurs confessions. Dans l'assistance il n'y avait que des gens qui, à titre personnel, ont tel ou tel dieu - ou pas. C'est au fond aussi bien le cas dans une rame de métro ou dans la file d'attente d'un cinéma ou dans toute autre assemblée... aconfessionnelle.

Ce que je crois, plus simplement, c'est que le pays divorce peu à peu du catholicisme. et que même ceux qui s'en réjouiraient peuvent ressentir une espèce de vide cérémoniel, et tenter de le combler... par un mauvais pastiche?

jeudi 5 novembre 2015

Hommage à René Girard

J'attendais cette triste nouvelle depuis quelques mois déjà : René Girard est mort le 4 novembre à Stanford en Californie, à l'âge de 91 ans, et il faut bien dire que la nouvelle a tardé à venir en France. Elle est capitale, pourtant, cette nouvelle à deux titres :

René Girard a offert la dernière pensée globale du monde humain, qui ne soit pas seulement une déconstruction, qui ne se contente pas non plus de régner sur quelques détails de la condition de l'animal humain, mais qui soit véritablement une anthropologie. Il y avait eu Marx ; il y avait eu Freud ; il y avait eu Levi Strauss... Qui d'autre ? Michel Foucault ? Il faudra demander à François Bousquet ce qu'il en pense... Y a-t-il une vision de l'homme chez Foucault ? Il s'est battu toute sa vie pour ne pas en avoir. Mais on peut sans doute concéder qu'à la fin de sa vie, dans ses Cours au Collège de France, il se rapproche du stoïcisme, du christianisme ou des deux (cf. par ex. Subjectivité et vérité). Qui d'autre ? René Girard justement, lecteur aigu de ses prédécesseurs, Freud et Lévi-Strauss, auxquels il a opposé sa vision de l'homme et du désir.

René Girard a montré que le christianisme représentait le salut historique de l'humanité, en tant qu'il venait mettre fin aux constructions sociales archaïques, issues d'un désir obstinément mimétique et qui engendrait la montée aux extrêmes et la sanctification de la violence. Le christianisme représente une inversion de ces "valeurs" issues de démonstrations violentes. "Heureux les artisans de paix car ils seront appelés fils de Dieu". Le Christ prêche cette paix, qui n'est pas issue de la stabilité d'un rapport de force, mais d'une intention humaine. Dans le Christ et dans le nouveau système de valeurs qu'il offre à l'humanité, il devient possible de rechercher la paix pour elle-même.

Je me souviendrai toute ma vie de ce jour où mon ami François et moi, nous nous sommes annoncés chez lui dans le VIIème. Il avait la gentillesse de nous recevoir alors qu'il était au milieu de sa famille. Il nous parlait. O temps suspends ton vol. Le monde familier qui l'entourait n'existait plus pour lui. Cette longue conversation qui n'était pas la première, m'a beaucoup fait réfléchir sur le mal. François, passionné de Thomas d'Aquin, trouvait Girard pessimiste. Quant à moi, j'ai décidé ce jour-là de remonter, avec Girard, de saint Thomas à saint Augustin.

Girard est-il pessimiste ? Il le serait, il serait gnostique si l'on découvrait dans son oeuvre un refus quelconque de la chair et de la condition charnelle de l'homme. C'est tout le contraire. Le désir charnel n'intéresse pas Girard comme il intéresse Freud, parce que Girard le méridional sait très bien ce que Freud ne sait pas : le désir n'est pas une production physique de l'animal humain mais une construction psychique. C'est cette construction psychique qui est mauvaise. c'est la spirale rivalitaire que s'invente l'homme (ou la femme !) d'où vient tout le mal. C'est le désir quand il devient mimétique, quand il imite le désir de l'autre.

Je pense toujours à une anecdote lue dans Milan Kundera (qui lui-même a lu non seulement Lacan mais certainement Girard) : on te donne le choix entre sortir pendant 24 H avec la plus belle femme du monde à ton bras mais sans rien faire avec elle ou bien faire tout ce que tu veux pendant 24 H avec la plus belle femme du monde sans que jamais personne ne puisse rien en savoir... L'homme psychiquement construit choisit toujours la première solution. Voilà le désir selon René Girard : non pas un pessimisme ontologique sur la chair, mais une crainte devant la facilité avec laquelle se construisent des structures de péché, jusque dans notre psychisme, et souvent sans que nous en ayons clairement conscience.

Il se trouve que ce pessimisme bien tempéré est effectivement celui de l'Eglise romaine, au moins du temps où elle croyait au péché originel. Aujourd'hui où ses membres souvent n'y croient plus, cela reste son dogme, infaillible. Et je crois que l'oeuvre de René Girard est propre à nous le faire redécouvrir.

Oh ! Ce n'est là que mon témoignage de prêtre catholique... Beaucoup ont lu Girard sans aller jusque là. Je pense, entre beaucoup d'autres, au surprenant Christophe Donner et à son beau roman sur Louis XVII, Un roi sans lendemain (Grasset). Mais parmi ceux, tellement nombreux qui se dirigent vers le christianisme, combien doivent quelque chose à la lecture de Girard, à sa quête inlassable et tellement sincère, à ses lectures aigües qui ne vous laissaient pas indemnes (car Girard fut d'abord un critique littéraire et ensuite seulement un anthropologue).

Qui a pu lui résister frontalement ? Un M. Pommier qui porte bien son nom a tenté de le brocarder : il n'a trouvé pour cela qu'un jeu de mots vaseux, dont il a fait le titre d'un minable factum. Le problème ? L'oeuvre de Girard, portant sur ce qui est premier dans la vie humaine, est simplement irréfutable ; elle revêt aujourd'hui d'ailleurs une sorte d'évidence pour quiconque s'en saisit. Elle n'est ni une idéologie ni un dogme de substitution, pourtant. Mais elle offre une claire vision sur ce qu'est le mal, sur les raisons de son avènement. Que souhaiter de plus ?

René Girard n'a pas créé un système, il propose à Ariane un fil pour sortir du labyrinthe. Il est le Petit Poucet qui a semé des cailloux et qui parvient, à la stupéfaction de ses pairs, à sortir sans une égratignure de la Forêt profonde où, jeune Rastignac inconscient et critique littéraire atypique, il était parti jadis chercher le secret de la destinée humaine entre Proust et Dostoïevski.

René Girard était un grand Monsieur. Il nous laisse bien seuls...

mercredi 4 novembre 2015

Aller aux «périphéries»? Quand le «centre» est lui-même incertain… [par Hector]

Moqués (avec tendresse) par Etienne Chatiliez
dans son film "La vie est un long fleuve tranquille",
les Le Quesnoy existent-ils encore?
[par Hector] Je ne sais pas si vous retenu le maître-mot du discours ecclésial actuel, mais ils sont intéressants sur les perspectives caressées par certains esprits. On parle ainsi de «périphéries», d’«aller aux périphéries», L’exhortation s’adresse évidemment à l’Eglise qui doit être «en sortie». Quand on parle de «périphérie», on fait nécessairement référence à un centre, faute de quoi l’expression n’aurait aucun sens.

Bref, qui dit «périphérie», dit donc «centre». Mais encore faut-il s’interroger sur ce centre. Or, il n’est pas certain que le centre soit aussi consistant qu’on le dit. Le grand hic est que nous sommes en 2015, pas en 1958 (mort de Pie XII), en 1962 (ouverture de Vatican II) ou même en 1965 (clôture de Vatican II) - je ne parle même pas des années 1980.

En 1958, en 1962 ou en 1965, il y avait une Église dont la liturgie était relativement fixe et codifiée, des enfants qui disposaient d’un bagage catéchétique, des couples qui se mariaient au terme d’une cérémonie brève à l’ Église et une hiérarchie qui adhéraient nominalement à la doctrine de l’Église ; en 1958, en 1962 ou en 1965, il y avait encore assez de fidèles à qui l’on apprenait que Jésus était bien dans l’hostie ou qu’il fallait distinguer le péché mortel du péché véniel ; en 1958, en 1962 ou en 1965, il y avait encore des prêtres en soutane, que l’on considérait, à défaut de suivre leurs «directives», dont on gardait l’idée qu’ils étaient des hommes séparés du monde, selon toute une lignée terminologique qui partait grosso modo de la réforme tridentine ; en 1958, en 1962 ou en 1965, on apprenait au petit Marcel ou à la petite Thérèse qu’il fallait éviter le mal et faire le bien sur terre si on voulait aller au Ciel ; en 1958, en 1962 ou en 1965, il y avait encore ces congrégations religieuses fleurissantes, dont les frères ou les sœurs enseignaient ou étaient cloîtrés. Enfin – et surtout -, il y avait encore des pourcentages consistants de pratique religieuse, se comptant en dizaines, non en unités. Quant à la périphérie, c’était les ouvriers, les incroyants, les cocos ou les syndiqués ; c’était aussi ceux qui ne croyaient pas au Ciel, mais qui se vouaient à un engagement militant, politique ou syndical ; c’était aussi les hommes de science qui reprochaient à l’Eglise son retard, tout en demeurant admiratifs de sa stabilité et de sa rigueur. Mais ça, comme on dit, c’était avant.

Car en 2015, le centre est aussi incertain que la périphérie, elle-même. Car l’Occident n’est pas reluisant religieusement parlant. C’est bien le problème. Le fidèle se confesse peu ou pas, et cela varie selon les profils de catholiques. Vous avez dit «profils»? Il y a justement une Eglise à plusieurs visages – pardon: vitesses… -, regroupant toutes les sensibilités. Cela prend une forme liturgique, mais avec le récent processus synodal sur la famille, on peut se demander si la pluralité ne s’étend pas aux discours moraux et aux mœurs ; après tout, il peut y avoir une forme extraordinaire de la morale, pour les cathos identitaires, traditionnels au sens très large, et une forme ordinaire pour les cathos moins immergés et plus soumis à la dilution de la transmission de la foi. Simple question. Quant à la foi, il faut ramer pour trouver le fidèle, dans la messe, qui sait ce qu’est l’état de grâce, la présence réelle dans l’hostie consacrée ou le purgatoire. S’ouvrir aux périphéries? Mais c’est faire comme si le centre, lui-même, n’avait pas été secoué par des décennies de crise: départ de prêtres et de religieux, crise catéchétique, disparition de congrégations religieuses qui se traduit forcément par leur moindre visibilité en raison des nécessités de vendre le patrimoine immobilier… Aujourd’hui, la situation de dilution du catholique est telle que l’on a même forgé l’expression de «pratiquants non croyants» pour désigner ces catholiques qui continuent à aller à la messe tout en affirmant ne plus adhérer à une partie de l’enseignement de l’Église et ne plus suivre ses prescriptions morales. Ainsi, les divorcés remariés n’ont pas attendu le luxueux et élitiste chemin pénitentiel (sorte d’avatar de l’interminable casuistique qui a trouvé une nouvelle forme), ni même un «éclaircissement» sur leur situation: ils communient tout court, peu importe ce que pense le prêtre… Enfin, les statistiques démontrent un effondrement de la pratique religieuse, au point même que les années 1980 finissent par apparaître comme des années fastes par rapport aux années 2010! On peut tout simplement se demander si le centre n’a pas tout simplement implosé – pour devenir aussi «pluriel» que les périphéries qu’il veut rejoindre…

Quant aux «périphéries» actuelles, elles perdent aussi de leur consistance : l’incroyant d’aujourd’hui n’est plus ce scientiste ou cet existentialiste qui s’affirmait fièrement face à l’Eglise: il est devenu ce touche-à-tout consumériste, qui n’a ni attirance, ni hostilité pour la religion. L’engagement militant, lui, a été broyé par le carriérisme sur fond de crise des idéologies. Les formes d’engagement profane sont, elles-mêmes, en déclin, et il faut avoir du courage pour militer quotidiennement dans un syndicat ou un parti, sauf intérêt matériel et pécuniaire évident...

À moins que les périphéries ne soient ces nouvelles terres du catholicisme qui, elles, ne goûtent guère aux innovations occidentales, qui n’ont aucune envie d’apprécier des «valeurs positives» dans les concubinages, hétéro ou homosexuels ou de voir leur pasteur se transformer en psys pour couples qui se cherchent… Mais, dans ce cas, les cartes seraient rebattues. Au fond, comme dirait Pascal, le centre est partout, et la périphérie nulle part, à moins que cela ne soit l’inverse. Il y a autant de périphéries que de centres, de centres dans les périphéries que de périphéries dans les centres… On a souvent reproché à l’Eglise de se tromper d’époque. La grosse difficulté est qu’au moment même où elle veut tenir compte de ce reproche, elle l’illustre à plein.

Un billet du Cardinal Dolan en date du 12 octobre 2015, traduit par notre ami Daoudal, complète parfaitement le texte d'Hector. Extrait:
«Puis-je suggérer aussi qu’il y a maintenant une nouvelle minorité dans le monde et même dans l’Eglise ? Je pense à ceux qui, comptant sur la grâce et la miséricorde de Dieu, font tout leur possible pour garder la vertu et la fidélité : les couples qui - compte tenu du fait que, du moins en Amérique du Nord, seulement la moitié de nos gens entrent dans le sacrement de mariage – viennent à l’Eglise pour le sacrement ; les couples qui, inspirés par l’enseignement de l’Eglise que le mariage c’est pour toujours, persévèrent à travers les difficultés ; les couples qui accueillent le don de Dieu de nombreux bébés ; un jeune homme et une jeune femme qui ont choisi de ne pas vivre ensemble avant le mariage ; un homosexuel ou une homosexuelle qui veut être chaste ; un couple qui a décidé que la femme sacrifierait une carrière professionnelle prometteuse pour rester à la maison et élever ses enfants – ces gens merveilleux, aujourd’hui, ont souvent le sentiment d’être une minorité, dans notre culture, certainement, mais même, parfois dans l’Eglise ! Je crois qu’ils sont beaucoup plus nombreux que nous ne le pensons, mais, en raison des pressions d’aujourd’hui, ils se sentent souvent exclus.»

mardi 27 octobre 2015

Le Zambèze se jette dans le Tibre [par Hector]

[par Hector] On aura tout dit sur ce Synode, en tirant les conclusions dans tous les sens : pour le cardinal Pell et les évêques polonais, la communion des divorcés dits remariés a bien été écartée, pour Mgr Pontier ou Mgr Paglia, elle demeure, au contraire, possible. La question divise tout le monde, y compris le monde « tradi ». Les plus anti-bergogliens se réjouissent qu’une telle perspective ait été écartée, tandis que des wojtyliens sont circonspects et craignent une ouverture au nom de la « conscience ». On a entendu toutes les analyses. Je laisse aux spécialistes le soin de dire ce qu’il en est réellement, même s’il faut noter un aspect important : l’absence de référence à la communion et aux sacrements dans les trois paragraphes litigieux relatifs aux divorcés remariés de la relation finale. Par-delà les ambiguïtés et les interprétations médiatiques qui forcent le sens, il n’est pas neutre que certains termes soient absents.

Il y a cependant une chose évidente : ce n’est plus le Rhin qui se jette dans le Tibre, et depuis 3 ans, son débit s’est continuellement affaibli. Malgré les offensives de l’épiscopat allemand, présidé par le cardinal Marx - dont on peut se demander s’il ne gère pas la plus grosse ONG du monde -, l’affaiblissement continu des épiscopats européens dans le processus synodal est flagrant. Les paragraphes 84, 85 et 86 pourraient être les ultimes vestiges de ces tentatives occidentales, comme le décret sur l’œcuménisme Unitatis redintegratio de 1964 faisait encore référence à l’encyclique Humani generis de 1950 en mentionnant le « faux irénisme » dans les relations avec les chrétiens séparés. La comparaison entre la relation finale du 24 octobre 2015 et l’instrumentum laboris de 2014 (je ne parle pas de l’Instrumentum laboris de juin de 2015, mais du premier Instrumentum sur lequel planait déjà des ambiguïtés avant même que le premier synode ait eu lieu…) est assez éloquente. À tire d’exemple, la disparition d’une quelconque appréciation positive des unions homosexuelles ou d’un « cheminement pénitentiel » pour l’accès des divorcés remariés à la communion sont suffisamment révélatrices. En revanche, il y a un net refus de la théorie du genre ou une affirmation, sans ambages, d’Humanae vitae. Le « cheminement pénitentiel » s’est, au mieux, transformé en « coaching », où le prêtre peut très bien dire au divorcé dit remarié sa situation réelle, en lui faisant comprendre que s’il souhaite communier, ce sera à ces risques : l’Église vous aura prévenu et si vous communiez, vous devez en subir les conséquences (l’Église ne se substitue pas à notre relation à Dieu, mais elle nous éclaire). On ne vous empêchera pas physiquement de communier (vous pouvez vous noyer dans la foule ou aller dans une autre paroisse), mais il vous appartiendra d’en subir les conséquences étant donné que vous êtes en concubinage et que le premier mariage n’a pas été reconnu nul…

On peut se demander si, en réalité, le changement d’accent ne traduit pas le nouveau rapport de forces au niveau ecclésial : nord-sud, mais aussi est-ouest, voire atlantique-outre-atlantique.

On peut dire que Vatican II avait été marqué par une certaine prédominance intellectuelle des Eglises allemande, belge, hollandaise et française. Ces Églises rayonnaient, non seulement théologiquement, mais également au niveau missionnaire. Certains se souviennent de ces prêtres ou religieux aux noms imprononçables, finissant par « ein » ou « gue »… Sauf que ça, c’était avant. Il y a belle lurette que les missionnaires ne sont plus belges, allemands ou néérlandais. Maintenant, s’ils viennent d’Europe, ils peuvent venir de Pologne, sinon ils viennent même des territoires d’évangélisation, comme l’Afrique. Certes, il y a la légitimité de l’argent et des moyens : est-elle, pour autant, tenable à long terme? Si l’Église allemande est riche, elle n’est guère rayonnante. Va-t-on imaginer qu’elle puisse, dans les décennies à venir, continuer à peser dans les débats ecclésiaux des années à venir et les prochains synodes ? Il est peu probable qu’il en soit toujours ainsi. Au dernier synode sur la famille, il en est allé un peu différemment : d’autres forces épiscopales se sont révélées.

L’épiscopat africain a pu se faire entendre au synode 2015 et s’y est même mieux préparé (en 2014, les évêques ne s’attendaient pas au raffut synodal : en 2015, ils étaient prévenus). Outre le cardinal Sarah, la figure du cardinal Napier a marqué la salle. L’Église polonaise a tranché avec l’Église allemande, révélant, en Europe, un clivage Est-Ouest, que l’on a déjà vu dans les affaires de migrants. Quant aux Églises sud-américaines, leur trop forte dépendance théologique à l’égard d’un Occident moribond atteste qu’elles sont moins rayonnantes nonobstant le fait qu’elles soient situées dans l’hémisphère sud… Enfin, les pays de vieille Chrétienté que sont la France, le Royaume-Uni et la Belgique ont pu être secoués par l’épiscopat américain, dont certaines figures (le cardinal Dolan ou Mgr Chaput) ont marqué les séances synodales : un clivage entre les deux rives de l’Atlantique. Enfin, le Canada a révélé sa faiblesse et surtout le fait de ne pas être sorti de la « Révolution tranquille » qui eut lieu, au Québec, dans les années 1960 : on a pu assister à un contraste entre l’épiscopat américain et l’épiscopat canadien. Pourtant, l’épiscopat américain semblait sinistré dans les années 1980 et Jean-Paul II dut affronter une Église délabrée. Or, à partir du débat des années 2000, on constate un relèvement dans l’Eglise américaine : preuve que la crise d’une Église peut parfaitement être surmontée.

Au concile Vatican II, un évêque africain, Mgr Zoa, avait l’impression d’assister à des querelles entre européens. Au synode de 2015, on peut se demander si la véritable marque de l’actuel pontificat n’aura pas été un déplacement flagrant du balancier en direction de pays plus rayonnants. C’est peut-être l’aspect le moins relevé qui pèsera le plus lorsque les historiens se pencheront sur ces années houleuses. La désoccidentalisation de l’Église est peut-être un aspect encore passé sous silence, mais on ne voit pas comment les décennies à venir ne pourraient pas en être marquées. Et si la véritable révolution du processus synodal avait été la perte du poids de l’Église occidentale au profit des forces vives et rayonnantes ? C’est aussi en termes de géopolitique ecclésiale qu’il faut raisonner par-delà l’accouchement de certains textes et de leurs querelles d’interprétations.

mercredi 14 octobre 2015

Patries : le plus important c'est le pluriel

Cheyenne Marie Carron continue son bonhomme de chemin avec le même naturel d'un film l'autre. Dans son dernier Opus, Patries, elle pose un regard tellement juste sur le sujet tabou des réfugiés et migrants qu'elle parvient à dire en images tout ce qu'elle pense, sans jamais forcer la note ni tomber dans une quelconque forme de répétition idéologique d'un discours standard. Avec elle, il n'y a pas de standard, il y a des gens, qu'elle regarde vivre, et puis il y a ce don qui est le sien de sympathiser profondément avec tous ses personnages.

On souffre tellement en France (je ne veux pas citer de noms, il y en a trop) de ce cinéma autocentré, à travers lequel on fait passer un ressenti pour une pensée, où un couple est toujours le centre du monde et dans lesquels, au fond, on ne VOIT littéralement  personne, et dans le meilleur des cas une bande de copains complices et tous les mêmes (Barbecue). Allez : Amélie Poulain me semble le type de ce cinéma autocentré. Ou Les Choristes si rétro, ou Bienvenu chez les Chtis (c'est le nord plein de poncifs comme vous ne le verrez plus). Et quand on nous montre la France d'aujourd'hui, dans sa diversité, c'est en grossissant le trait comme dans Intouchable, ce film paternaliste qui a dû faire vingt millions d'entrées, en reprenant  les souvenirs de M. Pozzo di Borgo (dont par ailleurs le courage est remarquable). C'est tellement rassurant de montrer que les vieux rapports de classe, au fond, n'ont pas changé la face du monde, et que les riches de toutes les couleurs continuent de faire preuve d'une espèce de bonté protectrice, qui les montre tellement supérieurs au reste du monde (voir Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ? 12 millions d'entrées : bobos de tous les pays mariez-vous). Bref : que de la mythologie bien pensante (au sens où Libération s'est proclamé en Une un journal de bien pensants il y a trois jours).

Quand Cheyenne Marie Carron pénètre dans une Cité, c'est sans filet : foin des poncifs protecteurs, qui remontent à un autre âge. Au diable les mythologies française de Roland Barthes et cet imbécile "roman national", à vous tirer des larmes, avec le gentil petit immigré qui performe et le Français de souche tellement nécessairement compréhensif... Cheyenne, elle, dit à ses acteurs : venez comme vous êtes. Du reste les seconds rôles et les figurants jouent... leur propre rôle, ils ne sont pas des acteurs professionnels et souvent ne sont pas moins crédibles.

La caméra nous montre d'abord Sébastien sur son vélo... arrivant dans un pavillon de Banlieue pour y vivre. Il n'a pas d'arrière pensée mais ne peut se défendre du sentiment d'être devenu un étranger dans son propre pays. Il en rit et prend cela du bon côté en décrivant un monde idyllique plein de jeunes filles en fleurs à son père aveugle. Il va tenter de s'intégrer. Loyalement. On le voit par exemple acheter un boubou coloré. Ses efforts d'intégration seront-ils payés de retour ?

En tout cas, il devient ami avec Pierre, un Camerounais qui cherche à s'en sortir et qui l'introduit dans le monde très fermé des jeunes de la Cité. La deuxième partie du film se focalise sur Pierre, sa vaine recherche d'emploi, très vite sa brouille avec Sébastien et puis son isolement par rapport à sa famille, à sa mère, une femme courageuse qui a voulu le meilleur, qui a voulu la France pour ses enfants mais qui en même temps donne à ses enfants un vrai enracinement dans leur culture d'origine. On assiste par exemple à une première communion (ou à la petite fête qui va avec) avec chant de l'hymne du Cameroun : extraordinaire ! C'est une véritable nostalgie qui point le coeur de Pierre, guidé par ses conversations avec Sébastien. Il veut connaître son pays d'origine, il fera tout pour revenir au Pays en y apportant son savoir faire. C'est là-bas qu'il veut réussir !

Cheyenne Marie Carron traite ici le thème brûlant de la remigration, c'est-à-dire du retour de ces "réfugiés" ou de ces migrants dans leur pays d'origine. Elle le fait avec une grande délicatesse, montrant les positions différentes de chacun par rapport à ce "retour" possible. Elle exalte l'importance de l'enracinement, insiste sur le fait que l'on ne s'enracine pas n'importe où, que la terre nous tient toujours au coeur ou plutôt "à la semelle de nos soulier" comme disait Péguy et cela même quand on s'en est éloigné. Elle souligne que chacun a droit à sa patrie et qu'une patrie - la terre des pères - cela ne se décrète pas, mais cela se découvre.

Ce qui est admirable dans ce cinéma, c'est qu'il se passe avec les personnages mis en scène un peu ce qui se passe dans un vrai roman : c'est eux qui dirigent la caméra,  c'est eux qui font l'histoire. Trop souvent un film est un produit préparé à l'avance dans lequel on voit évoluer des personnages préfabriqués pour les besoins du scénario, chacun selon le code génétique retenu au départ par le réalisateur. Le cinéma de Cheyenne Carron est beaucoup plus proche de la vie, ce sont les personnages qui le font, comme s'ils vivaient, sous l'oeil de la caméra une sorte d'expérience de vie. Le cinéma devient une sorte de laboratoire de la vie réelle, où toutes les réactions chimiques sont possibles. Bref c'est le contraire du cinéma de moralisation ou d'édification que l'on nous propose trop souvent (en particulier quand on en vient à toucher au problème de la diversité).

vendredi 2 octobre 2015

L'Eglise et les migrants. Trois lignes de fracture

Je vous propose ici un résumé de la conférence que j'ai donnée au Centre Saint Paul mardi dernier sur l'Eglise et les migrants ou plutôt sur L'amour la politique et les migrants. Il me paraît intéressant de retenir trois conclusions montrant trois lignes de fractures entre l'enseignement de l'Eglise pérenne et l'enseignement d'un Eglise qui se veut en avance sur le troisième Millénaire.

L'Eglise s'est intéressé très tôt aux migrants. Elle a instauré chaque année une Journée des migrants. La première a eu lieu en 1914 sous Benoît XV. Il s'agissait déjà de protéger les arméniens chrétiens (mais non membres de l'Eglise catholique) des exactions islamistes. Plus tard en 1952, Pie XII promulgue une Exhortation apostolique importante Exsul Familia Nazarethana. La sainte Famille (fuyant les massacres d'Hérode à Bethléem et partant en Egypte) a été mise en position de migration, pour des raisons clairement politiques. Le statut du migrant (qu'il soit ou non un réfugié politique) est donc mis en valeur dès les premières pages de l'Evangile de Matthieu, affirme Pie XII, qui voit dans la fuite en Egypte "le type" de toutes les migrations. Ces migrations selon lui, lorsque elles se produisent sont un mal nécessaire qui doit être traité avec charité et aussi avec justice, car la justice générale nous explique que les biens terrestre ont été créés pour tous les hommes et qu'il ne serait pas juste que certains ne puissent absolument pas y avoir accès, même si l'inégalité des richesses est constitutive de chaque société humaine. La doctrine de Pie XII, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, est à la fois ouverte et conforme à l'enseignement scolastique traditionnel.

Sous Paul VI, le ton change. Son Motu proprio Migratorum cura est devenu lyrique : "De cette mobilité des peuples découle une nouvelle et plus vaste poussée vers l'unification de tous et l'unité de l'univers entier. Les migrations en effet favorisent et promeuvent la connaissance réciproque et confirment clairement ce rapport de fraternité entre les peuples dans lequel les deux parties donnent et reçoivent à la fois". Les migrations, pour Paul VI, constituent un phénomène positif et à encourager. Pourquoi ? Elles amènent l'humanité à toujours plus d'unité. On retrouve le thème de Lumen gentium 1 : "L'Eglise est le signe et le moyen de l'union de l'homme avec Dieu et de l'unité du genre humain". J'avoue que ce thème de l'unité politique du genre humain comme objet de la quête de l'Eglise dans l'histoire m'a toujours laissé rêveur. Depuis le péché originel, l'homme sorti des mains de Dieu à partir d'un couple unique dit la Bible, donc dans une parfaite unité, peut-il retrouver cette unité malgré le péché ? L'unité spirituelle du genre humain est un thème maçonnique que l'on trouve déjà dans les Constitutions d'Anderson. J'aimerais être sûr que ce soit un thème chrétien.

La première ligne de partage est claire : d'un côté, les migrants ont été obligés de migrer. Ils ont besoin de la charité des fidèles (avec de bons aumôniers ajoute Pie XII) ; de l'autre, estime Paul VI, les migrations sont un bien qui nous approchent tous ensemble d'un accomplissement historique : l'unité du genre humain. Première ligne de fracture dans l'enseignement de l'Eglise.

Ne peut-on pas objecter que l'Eglise est "universelle" (catholique) que cela est affirmé dans la Lettre aux Smyrniotes d'Ignace d'Antioche (fin du Premier siècle) et que par conséquent cette Eglise doit être un jour absolument une ?

J'aime bien un texte du pape François dans la Lettre pour la Journée des migrants en 2015 : "L'Eglise mère de tous, sans frontières diffuse diffuse dans le monde la culture de l'accueil et de la solidarité, selon laquelle personne ne doit être considéré comme inutile ou encombrant ou à rejeter"

Quelle est l'universalité de l'Eglise ? C'est une universalité qui n'est pas univoque (comme si tous devaient absolument se trouver à l'intérieur du bateau) mais analogique, c'est-à-dire, selon Aristote, constituée d'une universalité de sujets libres. Il y a deux modèles d'universalité politique : l'universalité qui vient de l'extérieur, des jeux de la mode et de l'autocensure, du Marché et de la standardisation, que l'on peut appeler le cosmopolitisme, un mot qui nous vient de l'Antiquité et qui correspond, nous y reviendrons, aux descriptions de l'Apocalypse. Il y a un autre modèle qui respecte la liberté de chacun et ne naît pas de passions communes, de désirs communs ou de je ne sais quelle spirale mimétique (celle des modes vestimentaires, de la correctness et du conformisme intellectuel). Cette universalité analogique et catholique est libre : elle vient non du jeu des passions et du polissage social mais de l'intérieur de chacun, de l'Esprit qui "éclaire tout homme venant en ce monde".

Chacun reçoit cette lumière à l'intime de lui-même et l'Eglise a un rôle normatif, essentiellement normatif par rapport à cette réception. Elle est seule apte à proposer la loi de la foi. Aucun Etat, aucun groupe, aucun gourou n'a le droit de se prévaloir de ce rôle que le Christ a confié depuis toujours à son Epouse mystique l'Eglise. Ainsi explique-t-on l'universalité d'un Appel dont l'Eglise a pris la charge mais qui résonne d'abord à l'intérieur de chacun. Cet appel n'est pas cosmopolite parce qu'il ne se réalise dans aucune société totalisante. Il est essentiellement respectueux de la liberté de celui qui l'a entendu. L'Eglise est universelle mais elle exerce cette universalité à l'inverse du cosmopolitisme socio-politique, en révélant à chacun sa liberté de croire.

Dans la Bible on découvre ces deux modèles : l'universalité cosmopolite est celle de Babel. On la retrouve dans l'Apocalypse où grâce à la bête de la terre (idéologique) et à la bête de la mer (puissance), l'humanité réalise son unité dans le giron de la grande Prostituée de Babylone. Les analyses d'Heinrich Schlier sont très convaincantes sur ce point.J'ajoute que le chiffre de la Bête est tatoué sur la peau, parce que cette unité est extrinsèque (pour les métaphysiciens égarés sur ce Blog, je dirai que cela participe d'une diabolique analogie d'attribution extrinsèque).

L'universalité catholique est celle qui se manifeste à la Pentecôte, où "chacun entend les apôtres s'exprimer dans sa propre langue, Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de la Judée, de la Mésopotamie de la Cappadoce etc" C'est la première inculturation. L'Esprit saint respecte tellement les personnes qu'il parle leur langue (et non le grec globish et cosmopolite qu'on aurait pu imaginer à l'époque). Et de même que l'Esprit saint respecte les personnes et s'adresse à chacun dans sa propre langue, de même il respecte les nations : "Allez enseignez toutes les nations..." dit Jésus à la fin de l'Evangile de saint Matthieu. Depuis Babel, soulignera Origène dans son Contre Celse, chaque nation constituée par la confusion des langues, a été munie, par la miséricorde de Dieu, de son ange, qui représente un peu sa personnalité mystique ou sa destinée salutaire.

C'est la deuxième ligne de fracture qui peut permettre d'opposer enseignement à enseignement : analogie de proportionnalité qui se constitue à partir des sujets libres ou analogie d'attribution extrinsèque, qui se réalise a posteriori par la fausse force d'un Discours unificateur et donc idéologique. Pour faire encore plus simple : c'est Babel [le discours idéologique] ou la Pentecôte [le Verbe dont l'incarnation continue dans chaque être humain s'il le veut].

Il y a une troisième ligne de fracture entre les discours, celle qui porte non sur la raison de l'universel mais sur la politique elle-même : faut-il admettre le multiculturalisme comme un fait acquis en Europe (ce que pensent tous ceux qui houspillent Nadine Morano en ce moment) ? Ou bien faut-il admettre que non seulement les peuples mais les nations, munies de leurs anges gardiens, ont de beaux jours devant elles ?

Pour répondre à ce dilemme, il faut savoir si l'amour a encore une puissance sociale, si l'amour est encore le creuset de la société politique à travers (au choix) le Pacte de Reims ou le Contrat de Jean-Jacques (personnellement mon choix est fait) ? Dans la société multiculturelle, on n'est pas défini comme citoyen par l'amour que l'on porte au bien commun, mais par son origine ethnique. L'amour n'est pas nié pour autant dans le multiculturalisme (une telle négation est impossible, elle serait inhumaine) mais au lieu d'être le creuset de la société, l'amour se réfugie dans chaque communauté et règne uniquement (ou disons : préférentiellement) entre les membres d'une ethnie, voire de ce que MichelMaffesoli a appelé avec éclat une tribu (la tribu existe selon la musique que l'on écoute le sport que l'on pratique comme supporter ou les vêtements que l'on porte et qui nous identifie). Pauvre amour devenu tribal quand la société a oublié son origine chrétienne ! 

Personnellement je ne crois pas au racisme engendré mécaniquement par le multiculturalisme, mais à une unité nationale qui se construit activement comme un amour commun à tous et qui unit chacun avec son prochain, dans une solidarité qui ne peut naître que de l'existence de frontières. En fera-t-on l'économie ? Verra-t-on la naissance d'un monde où les "peuples" auraient définitivement remplacé les "nations" et où la race et le racisme seraient les catégories fondamentales (même si elle est non-dite, surtout quand elle est non-dite) de toute analyse sociale ? Je crois que la France est assez bien placée parmi les nations pour garder l'ambition chrétienne qui l'a fait naître : l'idée que loin d'être un bobo égocentrique, chacun se doit, dans son domaine, comme commerçant, comme intellectuel, comme balayeur etc. de se mettre au service de tous...