dimanche 3 mai 2020

"Je me laverai les mains..."

Pour comprendre la place du lavement des mains du prêtre avec l'eau bénite pour le sacrifice, il faut se souvenir que dans les Ordines romani, qui décrivent la messe papale, à l'origine du rite romain, le pape assistait à l'offertoire depuis son trône et ne rejoignait l'autel que pour le sacrifice divin et sa Préface chantée. Avant d'arriver à l'autel, il se lavait rituellement les mains, comme pour marquer que l'homme qui allait agir durant la période la plus sacrée de la messe devait au préalable se purifier pour entrer en symbiose avec l'autel, qu'il n'était plus un homme ordinaire avec ses défauts ou même ses défaillances, mais qu'il était le ministre de l'action sacrée, mis à part pour cela (ce que signifie le terme de sanctifié), ayant renoncé à toute la méchanceté du monde. Aujourd'hui, il n'y a plus ce trajet du siège à l'autel que durant les messes pontificales (de l'évêque), mais l'exigence de pureté rituelle demeure, marquée par le rite que l'on nomme le rite du Lavabo, parce que ce verbe au futur (devenu un substantif en français aujourd'hui) est le premier mot du fragment du psaume 25 que récite le prêtre à ce moment-là, en se lavant et en s'essuyant les mains.

"Je laverai mes mains  parmi les hommes intègres et je ferai le tour de ton autel Seigneur pour entendre la voix de la louange et raconter toutes tes merveilles. Seigneur, j'ai aimé la beauté de ta maison,  du lieu où habite ta gloire. Ne laisse pas mon âme se perdre avec les impies, ma vie avec les hommes sanguinaires. Ils ont leurs iniquités sur les mains et leur main droite est remplie de présents. Quant à moi je me garantis de mon intégrité, rachète moi, aie pitié de moi.Mon pied se tient dans la voie droite, dans les églises je te bénirai Seigneur"

Dans la liturgie rénovée; le geste du lavement des mains a été maintenu. Impossible de l'enlever officiellement tant il est parlant. Quel homme peut dire qu'il n'a pas besoin de se purifier avant d'entrer dans le mystère divin ? Mais beaucoup de célébrants, dans la ligne de l'amoindrissement de l'offertoire, considèrent ce rite de purification comme optionnel. Quant à la lecture du psaume 25 (traduit plus haut), elle a été carrément supprimée, avec la terrible leçon de vie qu'elle contient. On l'a remplacée par le verset 4 du Psaume 50 (51) : "Lave moi de mes fautes Seigneur, purifie moi de mon péché". On notera que, pour ne pas faire peur, le mot "iniquité" a disparu de la traduction de ce verset du psaume 50, remplacé par le mot "péché" sans doute plus passe-partout. Résultat final : banalisation du rite de purification.

Ce rite est au contraire très solennel dans la liturgie traditionnelle, où il vient merveilleusement à propos pour rappeler le combat spirituel dans lequel s'inscrit la célébration des saints mystères. Les prières au bas de l'autel qui marquent le commencement de la messe, avaient déjà évoqué, dans le cadre même de la célébration, l'intensité de ce combat spirituel au début de la messe, pour éviter que les assistants ne s'évadent d'emblée... Ne s'évadent où ? Dans le principe de plaisir spirituel, dans cette forme de luxure spirituelle dont parle saint Jean de la Croix qui confond le monde spirituel avec celui des Bisounours. La récitation du psaume 42, au bas de l'autel, nous a ancré d'emblée, au contraire, dans notre difficile réalité existentielle. Et à nouveau, au moment de pénétrer dans le mystère de la transsubstantiation, l'Eglise nous rappelle qui nous sommes, que nous n'avons pas à nous évader de la triste réalité de notre condition. Le psaume 25 met en place à nouveau, à la fin de l'Offertoire, la toile de fond de notre fragilité vitale, que c'est pour l'affronter et pour affronter des hommes qui ont fait un autre choix, le choix de la violence, le choix du sang, que nous célébrons, que nous aimons célébrer, avec une force venue d'ailleurs, ce culte du Seigneur, dans ce Temple où il habite, où il est présent, où nous le retrouvons parce qu'il nous y a donné rendez-vous pour manger le pain du Royaume et boire.la coupe du Salutaire. Les quelques versets délectionnés dans ce psaume 25 opposent de manière parlante le choix du Temple ( celui de l'innocence : inter innocentes, celui de l'absence de nuisance, comme le souligne Renaud Camus dans un tout autre contexte, celui de l'intégrité comme on pourrait traduire innocentia en français) et le choix du sang, des hommes du sang (Caïn contre Abel : choix éternel), des hommes de la tromperie ("Leur main droite est remplie de présents").

Rédime moi : Rachète moi Seigneur ! Allusion brève mais allusion claire au goël, au grand racheteur, au sauveur, annoncé par Isaïe. Le psaume anticipe sur ce que seront les deux grandes dimensions de la vie spirituelle : il y a la nature du demandeur qui résiste d'instinct au péché et aux pécheurs, qui se calfeutre dans son innocence, dans son intégrité, Et il y a la grâce du Racheteur, qui promet de la part de Dieu un grand acte de miséricorde (Ayez pitié de moi). Cette phénoménologie spirituelle, tirée de l'Ancien Testament, annonce clairement la distinction entre nature et grâce que l'on trouve dans la théologie chrétienne.

On retrouve d'ailleurs cette dualité entre nature et grâce jusque dans le dernier verset du Psaume 25: "Mon pied se tient dans la voie droite", c'est l'élan de la nature, d'une nature qui reste intègre ; "dans les églises je te bénirai, c'est la dimension de la grâce, qui se saisit comme la réponse à un appel de Dieu. Le mot grec ecclesia, qui est utilisée bien avant la naissance de l'Eglise catholique au jour de la Pentecôte, renvoie au verbe kaleo, appeler. Plus qu'une assemblée (mot qui désigne en français un rassemblement festif aussi bien qu'une réunion administrative, bref qui est un mot neutre), le mot "église" évoque la convocation de Dieu, l'appel et la réponse qu'on lui donne, bref un élan nouveau qui permet à l'homme de se dépasser, appel que l'on traduira en latin par le mot "vocation", l'appel que chacun entend pour lui-même, à travers lequel chaque personne va pouvoir se réaliser à sa manière : Dans les églises je te bénirai. En un tel contexte liturgique, il est clair que cet appel nous mène à l'eucharistie, c'est-à-dire à la Présence sacrée de celui qui appelle.

samedi 2 mai 2020

Un éclaircissement sur le Sacrifice

"Dans un esprit d'humilité, l'âme contrite, nous sommes reçus par toi Seigneur. Et qu'ainsi il advienne que notre sacrifice, en ta présence, te plaise Seigneur Dieu".

Et qu'ainsi il advienne, et sic fiat : ce n'est pas gagné d'avance ! Une dernière fois, le prêtre supplie le Seigneur pour qu'il reçoive son sacrifice et celui de chaque fidèle. Nous sommes ici dans ce que nous avons appelé plus haut le sacrifice de l'homme. Je crois que cette interprétation des deux sacrifices, si nouvelle soit-elle, remontant, nous l'avons dit, au Père Guérard des Lauriers, est absolument nécessaire, ne serait-ce que pour que cette prière ait un sens ainsi que celle qui la suit immédiatement, nous le verrons. Je ne sais pas comment on peut parler ainsi au Seigneur si le sacrifice de l'offertoire est le Christ Jésus. Comment lui demanderions-nous que ce sacrifice lui plaise, si ce sacrifice était le sien, si l'objet du sacrifice était le Christ ? Une telle prière n'aurait pas lieu d'être. L'objet de notre sacrifice en cet instant de l'offertoire ? Celui que suggère ici le psaume 50 repris sans les guillemets dans la cérémonie, c'est un esprit d'humilité et une âme contrite, c'est bien le sacrifice de l'homme, dont nous supplions le Seigneur qu'il lui plaise pour qu'il puisse s'inclure, plus tard, dans le sacrifice du Christ.


"Viens sanctificateur, Dieu tout puissant et éternel, et bénis ce sacrifice préparé pour ton nom"

Viens sanctificateur ! Certains liturgiste de haut parage voudrait voir dans cette prière une trace de l'épiclèse orientale, la prière au Saint Esprit qui accomplit le sacrifice divin. D'autres interprètent ainsi plutôt les prières qui suivent l'anamnèse, après la consécration. Il me semble qu'il est inutile d'établir , là où elle n'est pas évidente ou aveuglante, une parenté entre l'hellénisme chrétien (le rite de saint Jean Chrysostome) et la tradition romaine, qui se suffit à elle-même, provenant, dit même Pierre Périer, de la première communauté araméenne de Rome, dont on voit trace dans l'impressionnant dernier chapitre de l’Épître aux Romains, communauté qui marque la prégnance du réseau des juifs convertis à Rome. Origine araméenne ou non, l'Eglise romaine a une tradition liturgique propre, qui se fondera plus tard (sous Charlemagne) avec la tradition gallicane. Mais il y a peu de rapport entre la liturgie romaine et la liturgie grecque.

En revanche, si notre hypothèse des deux sacrifices est la bonne, il devient clair que cette prière "Viens sanctificateur" établit la transition entre les deux sacrifices. IL s'agit de transformer le sacrifice de l'homme en le sanctifiant, c'est-à-dire, car Dieu seul est source de sainteté, en le divinisant. Ce sacrifice a été "préparé pour le Nom de Dieu". Il est sanctifié jusqu'à devenir partie intégrante du sacrifice du Christ.

On a beaucoup dit que le sanctificateur était nécessairement le Saint Esprit. Pourquoi ? Ce n'est pas dans l'atmosphère spirituelle de la liturgie romaine au sein de laquelle on prie le Père par le Fils dans l'Esprit saint et où l'on omet de s'adresser à une personne particulière de la Trinité, les trois personnes divines n'étant vraiment distinctes que dans les relation ab intra qui les constituent comme Père, Fils et Saint Esprit.

Plutôt que de l'approprier au Saint Esprit, soulignons qu'au chapitre 17 de saint Jean, à propos des apôtres, qui sont ainsi ordonnés prêtres (voir les travaux du Père Feuillet sur le sacerdoce dans le IVème Évangile), cette prière de sanctification se trouve justement adressée au Père par le Christ : "Sanctifie les dans la vérité. (...) Pour eux je me sanctifie moi-même pour qu'ils soient eux aussi sanctifiés dans la vérité" (Jean 17, 17).  Ce qui est "saint" dans ce contexte, c'est ce qui est mis à part pour le sacrifice : dans l’Évangile de Jean ce sont les sacrificateurs, les prêtres, qui sont séparés du monde pour être envoyés en mission. Dans l'offertoire, c'est l'offrande humaine, qui n'est pas sainte en elle-même, mais qui devient agréable à Dieu par la bénédiction donnée à ce sacrifice qui a été préparé pour lui et qui devient partie intégrante du sacrifice divin.

C'est après cette prière pour la sanctification des oblats (le pain et le vin) qu'on les encense, parce qu'ils participent désormais au sacrifice divin. Ils sont sanctifiés, je dirais : rendus divinisables et bientôt divinisés par l'offrande du Christ.

Juste une dernière remarque sur l'importance de la notion de sacrifice. Pour bien des oreilles délicates, le sacrifice fairt référence à un culte humain trop humain, qui apparaît comme dépassé aujourd'hui, où l'on se contentera d'un "sacrifice spirituelle" dans le cas le plus favorable et où l'on éliminera le sacrifice comme relevant d'un anthropomorphisme dans la plupart des cas. Dans un premier élan de pensée, un René Girard considérait que la religion chrétienne était, par la volonté même du Christ et à travers le supplice de la croix, la religion qui met fin aux sacrifices, la religion qui n'éprouve plus le besoin de sacrifier rituellement des animaux, de faire des libations ou de mettre à part quoi que ce soit pour Dieu. C'est un aspect important de son livre Des choses cachées depuis la fondation du monde. Il est partiellement revenu sur ces analyses, parce que qui lit le Nouveau Testament avec un tant soit peu d'objectivité ne peut pas prétendre qu'il mette fin aux sacrifices, alors qu'il est tout entier organisée autour du sacrifice du Christ. Que faire de la croix du Christ ? Que faire de cette parole du Bon Pasteur au chapitre 10 de l’Évangile de Jean : "Ma vie personne ne la prend mais c'est moi qui la donne".

Il reste vrai que la croix du Christ met fin aux sacrifices de hommes, mais ce n'est pas par l'horreur qu'elle aurait suscité jusqu'à nous arracher à nous autres pauvres hommes, un : Plus jamais ça ! ainsi que l'on se l'imaginait dans les années 70 autour de René Girard. C'est en tant que sacrifice parfait que la croix du Seigneur met fin à tous les sacrifices rituels, en les remplaçant par le sacrifice du pain et du vin "selon l'ordre de Melchisedech" (psaume 109 et Epître aux Hébreux). Les sacrifices désignaient jusque là tous les dons faits à Dieu quelle que soit la forme (sanglante ou non) de ces dons.

L'annonce qui est faite par le Christ c'est que tous ces dons foncièrement insuffisants faits à Dieu sont remplacés par le don parfait que Dieu nous offre, à nous hommes, le don de son Fils. Les sacrifices, les dons qu'essayaient de faire les hommes jusque là ne sont pas périmés pour autant : Dieu tient compte du moindre des dons que nous pouvons lui faire. Mais dans le don de sa vie que fait le Christ sur la croix tous les dons humains sont intégrés au Don parfait du Seigneur, jusqu'à être offerts de manière rituelle à la sainte messe, en particulier durant l'offertoire, qui devient la véritable "messe sur le monde" dont parlait le Père Teilhard de Chardin. Ainsi ces offrandes humaines prennent-elles une valeur surnaturelle, ainsi deviennent-elles agréables à Dieu. Ainsi sont elles spiritualisés comme étant les sacrifices des vrais adorateurs, qui adorent le Père "en Esprit et en Vérité" (Jean 4). Ainsi les victimes animales deviennent-elles, selon la terminologie paulinienne, "des hosties vivantes", parce qu'en définitive, ce sont "nos personnes qui sont offertes à Dieu" dans l'offrande du Christ (Rom. 12, 1).

Ce sacrifice du Christ total, du Christ tête et de son corps mystique, est le sacrifice absolu et parfait auquel on peut ajouter tous les sacrifices des hommes sans rien changer de sa substance mais qui, "par le culte selon le Verbe que nous avons à rendre" (Rom. 13, 1) transforme le monde en en faisant une offrande sainte au Trois fois Saint, dans ce Temple de Dieu, non fait de mains d'hommes qui est "le grand ou plutôt l'unique dessein de Dieu" (Malebranche, Traité de morale II, IX, VIII).

jeudi 30 avril 2020

Le silence liturgique

Le silence liturgique est une énorme question que j'aurais pu aborder dès le début de cette initiation à la sainte messe, tant ce recueillement dans l'action sacrée est une condition fondamentale pour une liturgie réussie. La messe traditionnelle n'est pas "la messe en latin", c'est une messe que l'on peut traduire en français sans la dénaturer, mais à la condition impérative de respecter le silence de l'offertoire, de la consécration et de la communion. La consigne de silence me semble remonter à la primitive Eglise tant il apparaît comme une attitude proprement chrétienne, d'adoration et d'amour, face au divin. Nous avons en tout cas en 574 le témoignage de saint Germain de Paris, auquel est dédiée la magnifique église Saint-Germain-des-Prés. Dans l'une des deux lettres que les mauristes nous ont conservées, il s'exprime ainsi : "Pour deux raisons le diacre proclame le silence : bien sûr pour que le peuple silencieux entende mieux la parole de Dieu, mais aussi pour que notre coeur, faisant taire les pensées triviales, reçoive le mieux possible en lui-même le Verbe de Dieu".

Les paroles, prononcées à haute voix, parviennent mal à dire l'émerveillement de l'âme face à cette invitation qui lui est lancée de participer au sacrifice du Christ, c'est-à-dire, nous l'avons vu, de partager la divinité de celui qui a daigné prendre notre humanité. Le silence est la meilleure attitude pour que chacun puisse participer à sa manière à l'action sacrée, recevoir selon sa compréhension les dons de Dieu et se donner lui-même selon sa capacité. Autant dans la première partie de la messe, que l'on nomme aujourd'hui "liturgie de la parole" le silence est simplement une question de plus ou moins grande concentration, pour pouvoir entendre l'enseignement divin dans de bonnes conditions, autant dans la seconde partie, le mystère de l'eucharistie, la communion à l'action sacrée s'effectue dans le silence.

Ce silence-là n'est pas seulement une discipline collective, comme dans la liturgie de la Parole, c'est un silence personnel, c'est le silence intérieur que chacun peut offrir à Dieu en signe de vénération. Saint Germain de Paris le fait remarquer, il y a deux silences liturgiques, celui qui correspond à la discipline collective et celui qui fait ressortir le sacrifice intérieur propre à chacun. Ce deuxième silence est une des fins humaines de l'action sacrée : elle crée le silence à l'intérieur de nous - pas seulement une absence de bruits extérieurs - mais une réceptivité spirituelle particulière.

Attention ! Ce silence n'est pas une fuite ! Il ne s'agit pas, comme le Vicaire savoyard, de se perdre dans un sentiment intérieur incommunicable que l'on serait juste capable d'éprouver sans jamais parvenir à le décrire, et qui enfermerait chacun dans sa singularité, quelle horreur ! Le silence, au contraire, le vrai silence, celui que nous cherchons,  est ouverture à l'invisible Ressemblance, qui est au-delà de toute parole. Le silence est l'expression d'un retrait naturel de la créature devant la présence de Dieu. Le silence est la manifestation la plus spontanée de l'adoration, qui, du point de vue de l'homme, représente l'action sacrée par excellence : que faire d'autre face à Dieu ? Aujourd'hui on a perdu cette expérience de l'adoration, que sainte Catherine de Sienne (c'est sa fête aujourd'hui) formulait avec sa passion habituelle, Dieu prenant la parole et nous disant dans ce livre mémorable qu'elle a appelé simplement Le dialogue : "Je suis celui qui est, tu es celui ou celle qui n'est pas". C'est l'effacement dans le silence de l'adoration. Je me souviens avoir célébré une messe pour trois de mes tantes, toutes très pratiquantes, toutes de la génération du Concile Vatican II, toutes habituées à chanter pour accompagner la messe et toutes fort déçue par ce silence, qui ne leur apportait manifestement que peu de choses, faute de pratique.

A l'opposé, certaines grand-messes célébrées selon le rite traditionnel, sont souvent à contre emploi, faute à ceux qui célèbrent. Alors que le rite en lui-même est fait pour porter au silence, à l'intégrité du silence, on ajoute tellement de chants que le silence devient impossible. Le chant de l'Offertoire est trop long et ne laisse pas une minute au recueillement, l'organiste veut jouer tout son saoul,  et après la consécration, c'est la chorale qui a un motet à proposer. Certes le silence intégral de la messe basse n'est pas adapté aux assemblées nombreuses, il demande peut-être trop d'effort au simple fidèle, qui a besoin de la musique de la messe chantée pour mieux se concentrer, c'est possible ; mais, ce faisant, il n'atteint jamais que la première qualité de silence fixée plus haut par saint Germain de Paris, et manque le silence essentiel, celui qui couvre de son voile l'action sacrée, en la rendant communicative. L'essentiel, c'est le silence intérieur.

Il ne faut pas oublier que la liturgie est une oeuvre d'art. Mais le résultat liturgique ne doit pas être jugé d'après des critères esthétisants, du type : je n'aime pas la musique populaire de la deuxième moitié du XXème siècle, je trouve cela ringard. Vous avez le droit de trouver ringard le fameux Joe Akepsimas, auteur de Pour quelle fête chantons nous ? Mais le critère d'une liturgie réussie n'est pas esthétisant. Une liturgie réussie est une liturgie qui utilise la forme du sacrement et toutes les musiques imaginables, mais pour conduire chacun à son silence intérieur, ou, ce qui revient au même, à son identité spirituelle. Si je sors d'une messe sans avoir connu ce silence de l'offrande et de l'adoration, qui se déroule selon une tonalité propre à chacun, alors l'oeuvre liturgique est manquée et l'art liturgique que l'on a voulu déployer parfaitement vain. Du point de vue de l'art liturgique, une messe se juge toujours selon la qualité de silence qu'elle a pu produire chez les assistants comme chez le célébrant.

Ce jugement artistique dépendant de la qualité du silence ne préjuge absolument pas de la qualité surnaturelle de la messe, qui est d'un autre ordre - proprement divin.

mercredi 29 avril 2020

Précisions sur le sacerdoce des laïcs

Après l'offrande du pain (voir texte L'offertoire de la messe traditionnelle), l'offrande du vin se fait de la façon suivante. Le prêtre offre le calice où la goutte d'eau a été mêlée au vin, en l'élevant à hauteur de sa poitrine, pour signifier qu'il accepte de servir d'instrument pour l'offrande sacramentelle durant la consécration. En même temps qu'il fait ce geste de l'offrande, il dit :

"Nous t'offrons Seigneur le calice du Salutaire en implorant ta clémence, pour qu'en présence de ta divine majesté, pour notre salut et celui du monde entier, avec une odeur de suavité, il monte (vers toi)"

Cette prière n'est plus à la première personne du singulier, comme la prière de l'offrande du pain, mais à la première personne du pluriel. Le Je partagé devient un nous collectif. Elle concerne donc clairement tous les offrants de ce "peuple de prêtres" qui est celui de la nouvelle alliance d'après saint Pierre (I Petr. 2, 5) : "Vous mêmes comme pierres vivantes, prêtez-vous à l'édification d'un édifice spirituel pour un sacerdoce saint, en vue d'offrir des sacrifices spirituels agréables à Dieu par Jésus-Christ".

On sait que ce texte a été invoqué par les protestants au XVIème siècle pour détruire le sacerdoce ministériel, en imposant l'idée que le sacerdoce est le partage de tous les chrétiens. Résultat : avec le sacerdoce, l'idée d'un sacrifice liturgique a été détruite, et ni l’Épître aux Hébreux ni l'Apocalypse ne sont plus explicables. Et pourtant cette idée est juste : tous les chrétiens sont prêtres, c'est ce que l'on appelle aujourd'hui le sacerdoce commun ou sacerdoce des baptisés ; on en trouve trace également dans l'Apocalypse, ce livre de la liturgie céleste, dans lequel dès les premiers versets, il est fait mention du sacerdoce des fidèles : "Tu as fait de nous un royaume et des prêtres"(Apoc. 1, 9), verset où l'on retrouve le "nous" qui est aussi dans cette prière d'offertoire, le nous exultant des sauvés, le nous qui construit dès cette terre (avec quelles difficultés !) le peuple de Dieu, le Royaume des Cieux.

Le problème du protestantisme historique, c'est qu'au XVIème siècle, ce protestantisme réformateur est un intégrisme chrétien, qui fonctionne en base 2 : blanc ou noir, vrai ou faux. Obnubilé par ce qu'ils ont (re) découvert, les Luther, les Calvin, les Zwingli sont incapables de s'élever à la vérité contraire dont parlera si bien le janséniste Pascal. Il y a un sacerdoce des fidèles : en droit sinon toujours en fait, ils participent tous à la liturgie d'une "participation active" comme l'avait dit le pape saint Pie X (1903), bien avant Vatican II et bien avant la constitution Sacrosanctum concilium.

Mais il y a aussi un sacerdoce ministériel, qui est au service du précédent et qui est constitué des "anciens" (presbuteroi) et des episcopes dont il est question dans la Première de Pierre et dans les épîtres pastorales de saint Paul. D'après Cajétan, dans son IIIème Jentaculum (que l'on peut traduire : IIIème Apéritif déjeunatoire ou troisième... brunch), il faut distinguer le sacerdoce comme officium et le sacerdoce comme virtus. Le sacerdoce comme officium concerne ceux qui se sont portés candidats à devenir ministres ou instruments du Christ dans les sacrements, en grec ou en latin hellénisé presbuteroi. Quant à la virtus, elle concerne l'ensemble des chrétiens, qui offrent à Dieu des sacrifices spirituels, comme dit saint Pierre cité plus haut. "Le disciple n'est pas au dessus du maître" : si le maître s'est offert lui-même en sacrifice, il faut que tous nous soyons capables de nous offrir, dans un sacrifice qui soit assez spirituel pour rejoindre le sacrifice du Christ lui-même.

C'est ce que nous propose la prière de l'offrande du vin : "Nous vous offrons Seigneur le calice du Salutaire". Non pas le calice du salut ; du reste le mot salut est utilisé ailleurs dans cette même prière. Le salutaire, c'est celui qui porte le salut, c'est le Christ, si l'on prend le génitif salutaris au masculin. Mais ce peut être plus largement tout ce qui porte le salut, si l'on préfère prendre l'adjectif salutaris au génitif neutre. Le calice du salutaire, c'est littéralement le calice du Christ que nous demandons tous avec audace de pouvoir prendre, de pouvoir offrir pour offrir en même temps "ce qui manque à la Passion du Christ" comme dit saint Paul (Col. 1, 24). Et il ajoutait, pour expliquer son audace : "Cela je le souffre dans ma chair". Il faut ici prendre le mot chair au sens le plus large "humanité de l'homme" : ce ne sont pas seulement des souffrances physique mais des souffrances morales et spirituelles de saint Paul dont il est question.

Ce sont ces souffrances qui remplissent le calice du Salutaire, ces souffrances salutaires, parce qu'additionnées aux souffrances du Christ (qui elles aussi je le rappelle ne sont pas purement physique mais psychologiques (à Gethsémani) et spirituelles ("Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ?").

Si l'on ne se laisse pas faire par les mots qui la portent, cette prière est énigmatique : qu'est-ce qui est offert ? Non pas la victime sacramentelle, mais, de manière encore informelle, tout ce qui se rapporte à notre salut et au salut du monde entier (pro totius mundi salute).

Cette prière, lue de près, est parfaitement ajustée à la prière d'offrande du pain : Suscipe sancte Pater pro innumerabilibus peccatis : on cherche d'abord à faire disparaître les obstacles à l'offrande, obstacles que je mets personnellement avec mes innombrables péchés offenses et négligences. Ces obstacles eux-mêmes, ces péchés se trouveront offerts avec le sacrifice, nous y reviendrons.

Dans la prière d'offrande du vin, il n'est plus question des obstacles que forment les péchés des hommes, c'est avec audace, l'homme lui-même, l'homme formant une communauté à la première personne du pluriel, qui offre son sacrifice à Dieu, "en implorant sa clémence", pour qu'en présence de sa majesté s'élève cette coupe en une odeur de suavité". Nous tenons là une nouvelle allusion à l'autel des parfums (cf. post précédent sur l'autel des parfums et l'autel du sacrifice) : il était dans le Temple de Jérusalem ; il n'existe plus, les parfums désormais sont offerts avant le sacrifice sur un même autel et, nous l'avons vu, à la gloire de cet autel, à la gloire du Fils de Dieu, qui a inventé ce Sacrifice divino-humain.

On vérifie dans la prière d'offrande du vin la théologie du Père Guérard sur les deux sacrifices, le sacrifice de l'homme et le sacrifice de Dieu. Il y a deux sacrifices comme il y a deux sacerdoces : le sacerdoce commun des fidèles, celui de l'Offertoire où nous offrons tous le calice du Salutaire et le sacerdoce ministériel au cours duquel le prêtre, accomplissant l'officium pour quoi il a été ordonné au nom de l'Eglise, sert d'instrument et, agissant in persona Christi, visibilise seul l'offrande parfaite du Fils de Dieu à son Père, offrande qui, dit Cajétan, accomplit tous les autres sacrifices, symbolisés dans l'offertoire. Dans cette perspective, on peut dire que l'offertoire, tout en promesses, ne s'accomplit que dans la consécration et que le sacerdoce commun des fidèles a besoin des sacrements du Seigneur, a besoin du sacerdoce ministériel pour exister.

Loin que les laïcs doivent reprendre au prêtre des privilèges dont il jouirait injustement parce qu'il s'en serait emparé indûment au cours de l'histoire (comme nous l'enseigne une vulgate menteuse), c'est au contraire par la célébration de la sainte messe, qui est l'office du presbuteros, que le sacerdoce des baptisés peut se manifester dans toute sa force à chaque offertoire.

Mais comment se manifeste-t-il ? Avant tout dans le silence sacré de l'offrande liturgique.

mardi 28 avril 2020

Le plan divin

Voici une traduction littérale de cette prière de l'offertoire dont nous évoquions la structure dans le post précédent :

O Dieu, qui avez créé la dignité de la substance humaine de manière admirable et qui l'avez reformée d'une manière plus admirable encore, donnez-nous par le mystère de cette eau et de ce vin,  d'être rendus semblables à la divinité de celui qui a daigné devenir participant de notre humanité, Jésus Christ votre Fils notre Seigneur, qui avec vous, vit et règne dans l'unité de l'Esprit saint par tous les siècles des siècles Amen


Dignité de la substance humaine ? On dirait que cette vieille prière de l'Offertoire, à la syntaxe latine impeccable, a été écrite pour notre époque, toujours prompte à revendiquer les droits de l'homme. Attention ! Pour un Latin, le jus (droit) est quelque chose de concret, un rapport une relation entre un homme et une chose, ou entre un homme et un autre homme, relation qui peut être universelle, au nom de la loi (lex) ou qui est particulière, relevant d'une loi privée (privilège). Le droit de chacun, renvoyant à la justice générale, décrit un ordre social.


C'est depuis le XVIIIème siècle que le droit est devenu abstrait, se référant exclusivement au sujet humain quel que soit son sexe, sa classe sociale, ses talents, son état de vie etc. Ce droit-là rien ne peut vraiment le satisfaire, il est indéfini. Question d'imagination quelque fois ! Le droit humain, qui n'est pas un droit de l'homme concret mais un droit de tous les hommes, un droit abstrait, finit par coïncider avec le désir de l'homme, Dernièrement par exemple avec le désir d'enfants des couples homosexuels, qui auront le droit d'éliminer le géniteur(je n'ose pas dire le père) pour mieux profiter, toutes deux, de leur enfant... Pourquoi ? Parce que c'est leur droit. En réalité, c'est avant tout leur désir. Mais, au nom de l'Homme majusculaire, leur désir devient un droit, sanctionné par la loi.

Telle n'est pas la dignitas. La dignité, en latin, c'est la qualité de l'homme accompli, de la matrone qui a construit sa famille, Pour un synonyme au qualificatif "digne" on pourrait penser à "noble". C'est ainsi me semble-t-il que l'on peut traduire le Vere dignum et justum est de la Préface où l'on retrouve cette idée de dignité : il est noble et il est juste..... Dans un fameux sermon de Noël qui résonne dans la nuit, pendant l'office des Matines, le pape saint Léon le Grand s'écrie : "Agnosce o christiane, dignitatem tuam", Reconnais chrétien ta dignité. Quelle est la dignité du chrétien ? De se savoir aimé de Dieu et de l'aimer à son tour.

Voilà quel est la dignité de l'homme, une dignité qu'il peut perdre par le péché grave, pensez aux faits de pédophilie par exemple : "Malheur a celui qui scandalisera un seul de ces petits ; il serait préférable que soit suspendue à son cou une meule que tournent les ânes et d'être engloutis en pleine mer... " (Matth. 18, 6). Jamais, dans évangile le Christ n'est aussi sévère que contre les pédophiles !

Cette dignité est celle de la substance humaine et pas de l'essence humaine. Pour Aristote, dans les Catégories transmises en Occident par Boèce, la substance c'est le sujet singulier, ce qu'Aristote appelle la substance première. On emploie aujourd'hui un mot qui a été long à faire son chemin : la personne humaine. "Substance individuelle de nature rationnelle" écrit Boèce à propos de la personne, dans son De duabus naturis. Ce qui est digne, ce n'est pas l'essence ou l'idée d'homme abstrait, c'est le sujet personnel qui agit avec justesse. On peut donc préciser la traduction et invoquer Dieu qui crée la dignité de la personne humaine de manière admirable, et qui la reforme de manière plus admirable encore... 

Que s'est-il passé entre création et reformation ? Le péché originel, c'est-à-dire l'histoire cahotante de l'humain (de l'essence humaine) et la foi, envers et contre tout, d'un petit nombre, contrastant avec l'insouciance du grand nombre. En son chapitre 11, l'épître aux Hébreux donne une liste heureusement non exhaustive de ces hommes de foi envers et contre tout, malgré le désordre du monde. Non l'humanité n'est pas détruite par le péché, beaucoup ont combattu pour ne pas se laisser engloutir par le mal, mais, dans son ensemble, l'humanité s'est laissée "déformer" par le péché (le péché est une deformatio dit saint Thomas IaIIae Q71). Cette deformatio appelait une reformatio, un retour à la forme, qui n'est pas donné à l'humanité de manière autoritaire, mais par grâce, à travers un appel à la liberté de chacun..

L'humanité n'est pas la même avec ou sans la grâce. La nature humaine ne peut à elle toute seule se porter jusqu'à son principe. Chaque personne reçoit une aide pour accomplir divinement sa destinée, pour exaucer sa liberté, pour diviniser sa vie en l'arrachant à la précarité. La première création avait été un don gratuit de Dieu à des créatures qui certes n'avaient rien demandé et pour cause : on ne peut pas être avant d'être, mais qui avait été reçu en partage, comme une image de Dieu dans leur cœur, la liberté. Simplement la liberté était un risque, cette création a été saccagée par le péché. Par cette reformatio, Dieu nous redonne une chance, en son Fils Jésus Christ, premier né de toutes créatures.

La création était admirable parce qu'elle était gratuite, Dieu n'ayant rien à y gagner. La recréation est plus admirable encore car ce Dieu qui n'avait rien à y gagner s'investit dans le salut de l'humanité au point de le gagner en son nom, s'étant fait homme. Le Tout puissant respecte notre liberté et notre dignité, au point qu'il remet notre salut dans nos propres mains d'hommes, par le Christ qui montre à toute l'humanité l'unique chemin qu'elle peut emprunter pour se sauver, celui de l'amour.

L'amour seul nous associe à Dieu, l'amour seul crée la communication entre le fini et l'infini. C'est l'amour qui égalise la condition humaine avec la condition divine. Aucune autre justice que celle engendrée par l'amour ne peut faire en sorte que l'homme devienne "partageant le sort de la divinité", comme Dieu a voulu participer à notre humanité en Jésus Christ.. L'amour c'est l'union de ceux qui s'aiment; Entre Dieu et l'homme par grâce l'union est parfaite, puisque Dieu s'est fait homme et que l'homme devient Dieu. Le Christ prend la nature humaine, étant Dieu et les hommes reçoivent une participation à la divinité qui les arrache au temps dont ils sont issus et les rend éternels.

Comme dit saint Pierre dans sa Deuxième épître : "les précieuses, les plus grandes promesses nous ont été données [à nous apôtres] afin que vous [fidèles] deveniez participants de la nature divine, vous étant arrachés à la corruption qui est dans le monde, dans la convoitise" (II Petr.1, 4). Et il continue en mettant au sommet de la transformation spirituelle, l'amour fraternel et la charité, c'est-à-dire l'union entre l'homme et Dieu, réalisée dans le Christ : "Pour cette raison [de votre divinisation] apportez encore tout votre zèle à joindre à votre foi la vertu, à la vertu la connaissance (gnosis), à la connaissance la tempérance, à la tempérance la constance, à la constance la piété, à la piétél'amour fraternel, à l'amour fraternel la charité" (II Petr. 1, 5-6).

La divinisation qui est notre destinée librement recherchée au dessus de notre nature, est faite de vertu et de connaissance. La connaissance ne remplace pas tout comme dans le gnosticisme, mais elle est nécessaire à la foi, comme la tempérance et la constance qui gardent notre stabilité dans le bien que nous avons choisi en connaissance de cause, et la vertu, la connaissance, la tempérance et la constance militent pour la charité, dans ses deux formes inséparables, l'amour du prochain et l'amour de Dieu. Notre prière liturgique de l'Offertoire est moins développée mais elle fait une très claire allusion à ce passage de la Deuxième de Pierre, qui peut donc lui servir de commentaire.

Une spiritualité de l'Amen

Après cette mise au point sur les différents sens du mot "mystère", il est temps d'analyser cette prière que le prêtre dit en bénissant l'eau et en en ajoutant une goutte dans le vin de l'offertoire. Dans certains rites (le rite dominicain par exemple ou le rite romain rénovée et appliqué hors de ses rubriques) l'eau et le vin ont été mélangés avant la messe et sont déjà dans le calice. Cela nous prive de la belle prière que nous allons analyser. Et cela prive l'offertoire de son sens mystique ou mystérique ; chacun s'offre lui-même à travers l'offrande du pain, du vin... et de la goutte d'eau solennellement ajoutée, qui nous représente tous, fondus dans la Divinité du Christ notre frère, comme la goutte d'eau est perdue dans le vin.

La structure de cette prière est classique : elle s'adresse à Dieu, c'est-à-dire à Dieu Père, qui a fait ceci et cela, pour le supplier : donne nous de participer à la divinité de celui qui a daigné prendre notre humanité, le Médiateur Jésus-Christ dans l'unité du Saint Esprit. Cette structure représente proprement la forme de la prière caractéristique de la liturgie romaine, au Père par le Fils dans l'Esprit saint. Elle se termine par un AMEN qui montre l'origine hébraïque du culte divin et signifie quelque chose comme : En vérité. On trouve déjà cet Amen dans la bouche du Christ. Dans saint Jean il est doublé : "En vérité en vérité je vous le dis...".

Saint Paul utilise le terme AMEN dans la deuxième épître aux Corinthien, de manière quasi liturgique, en se souvenant vraisemblablement de la structure de l'oraison que nous avons indiquée : "Toutes les promesses de Dieu ont en effet leur OUI en Jésus-Christ. Aussi bien est-ce par lui (per ipsum) que nous disons l'Amen à Dieu pour sa gloire" (II Co. 1, 20) : nous disons AMEN par le Christ Notre Seigneur, notre Sauveur, celui qui nous rend capables de la prière que nous formulons. Voilà pour la liturgie.

S'exprimant plutôt en théologien qu'en liturgiste, saint Jean dans l'Apocalypse va plus loin, avec cet Amen. Il appelle le Christ "l'Amen, le témoin fidèle et vrai, le principe de la création de Dieu" (Apoc. 3, 14). Le Christ est l'Amen de Dieu parce qu'il est celui en qui la volonté de Dieu s'accomplit, celui sur lequel se construit le nouvel ordre des siècles initié par l'Apocalypse.

La traduction française du mot hébraïque AMEN par Ainsi soit-il, expression qui indique le vœu ou le souhait, est une traduction faible. A propos de la traduction de Dominus vobiscum par "Le Seigneur SOIT avec vous" j'ai déjà noté dans un post antérieur combien cette spiritualité de l'optatif paraissait dérisoire. Le Seigneur est avec vous : liturgiquement ce n'est pas un vœu, c'est un constat. Si à la messe le Seigneur n'était pas avec nous, la messe servirait à quoi, je vous le demande ! Le mot AMEN, En vérité pose le même genre de constat que l'expression Dominus vobiscum. Il exclut les vœux et les souhaits caractéristiques de l'optatif. Nous ne sommes pas dans un conte de fée. Remettons l'expression au mode du réel qui est l'indicatif. Non pas  : ainsi soit-il mais bien : que ça plaise ou non, ainsi est-il. Le plus simple est de garder l'Amen hébraïque comme l'a fait la liturgie latine et comme l'ont fait aussi les premiers traducteurs latins du Nouveau Testament : Amen amen dico vobis dit le Seigneur dans un latin mâtiné d'hébreu, et cela que ce soit dans la Vetus latina ou dans la Vulgate... Pourquoi n'en est-il pas de même en français : Amen, amen, je vous le dis.

La foi n'est pas un conte pour endormir les enfants que nous sommes et leur faire oublier qu'ils ont mal. Ça, c'est le conte de fée de la fiction transhumaniste qui s'en charge : vous vivrez jusqu'à 150 ans dit M. Jacques Attali. Et dans ce cas là on peut répondre Ainsi soit-il. Et puis il suffit que survienne une petite pandémie pour qu'apparaisse l’inanité de ce rêve d'immortalité que nous a concocté une science qui se tient aux limites de la fiction pure et de l'optatif : Si seulement...

La foi véritable est toujours la quête d'un point fixe. Un point fixe et je soulèverait le monde dit Archimède. Ce point fixe, c'est l'AMEN qui nous l'indique. Essayez : vous verrez. Cela change tout.