samedi 30 mai 2020

L'importance de l'attitude physique

Il est possible que Dieu ne reçoive pas notre offrande (hanc oblationem ut accipias), qu'il ne se laisse pas apaiser par elle (placatus), que le sacrifice n'ait aucun effet, qu'il s'agisse d'un placebo, et cela non pas à cause de la victime divine, qui en elle-même est infiniment parfaite, mais à cause de la manière dont ce sacrifice est assumé par les hommes, à cause de la manière dont il est offert, Ce qui est en cause ce n'est pas la gravité du péché des offrants, les péchés les plus graves peuvent être pardonnés par Dieu dont la Miséricorde est infinie. Non ce qui peut faire manquer le sacrifice, c'est la manière dont les offrants reconnaissent avoir péché, la manière dont ils offrent l'Offrande éternelle, l'humilité qu'ils mettent dans cette offrande ou au contraire l'aplomb invraisemblable qui est le leur à ce moment-là. Je pense en particulier à notre temps, où la seule spiritualité qui tienne est celle de Polnareff : "Nous iront tous au paradis". Notre manière d'offrir, notre façon de croire qu'il n'y a aucun pardon à demander rend stériles nos sacrifices. Il n'y a de sacrifice véritable que dans l'humilité de l'offrant.

Regardez la parabole du pharisien et du publicain. L'un et l'autre portent au Temple leur sacrifice intérieur, le pharisien au premier rang : 'Tu es béni Seigneur de ce que je ne sois pas comme le reste des hommes, qui sont menteurs voleurs adultères... Moi je donne la dîme de tout ce que je gagne..." Quelle est l'efficacité de son sacrifice ? Quelle est l'utilité pour lui de donner la dîme "de la menthe et du cumin" ? Elle est nulle. Les sentiments moitrinaires de l'offrant détruisent son offrande. Lorsque je parle de la théologie de Polnareff, j'évoque aussi bien les pragmatiques qui cherchent de la rentabilité pour tous leurs actes et qui ne voient pas l'urgence de l'humilité pour la vérité que les intégristes qui se croient prédestinés, qui sont convaincus d'être les meilleurs sans effort. Le risque du pharisaïsme est partout. Il faut une force intérieure pour être comme le publicain, qui "n'ose même pas lever son regard vers le ciel" et qui se contente de répéter ; "Ayez pitié de moi Seigneur car je suis un pécheur". La grandeur de la liturgie traditionnelle me semble-t-il est là d'abord : elle sait entretenir l'humilité vraie des célébrants, que ce soit le prêtre dont c'est le ministère ou les fidèles qui, en célébrant à leur place l'eucharistie, s'offrent eux mêmes à Dieu, en même temps qu'ils reçoivent son offrande.

Il y a une question générale que je n'ai pas encore abordée, c'est celle de l'attitude physique des célébrants, le ministre et les assistants. Pour le ministre, il doit être absolument docile aux rubriques qui lui indique la position de son corps, celle de ses mains, de son visage, de ses yeux. Les fidèles ont également des recommandations : assis, debout, à genoux, leur attitude physique est le reflet de leur état intérieur, en particulier la fréquence de la position à genoux pour ceux qui le peuvent. Voilà une manière simple de participer au sacrifice ; se mettre debout quand cela est prescrit, à genoux quand il le faut et assis quand c'est le moment (pendant le sermon, mais aussi durant l'offertoire). Voilà une manière de plier la machine comme dirait Pascal : ce serait bien le diable que quelqu'un qui cherche à assister à la messe avec une dévotion extérieure, ne reçoive pas dans son coeur ouvert le salaire de sa bonne volonté.

vendredi 29 mai 2020

Servitude sacerdotale

En disant les deux premiers mots de cette prière, le prêtre étend les mains sur les oblats (le pain et le vin), selon, un geste dont l'invention est tardive : il remonterait au XVIème siècle. Mais, si tardif soit-il, il serait repris de l'Ancien Testament : "Tu poseras la main sur la tête de la victime et celle-ci sera agréé pour que l'on fasse sur elle le rite de l'expiation" (Lév. 1, 4 cf. Ex. 29, 10). Ce geste marque ainsi le début du sacrifice proprement dit. Les deux premiers mots peuvent être dits à voix claire. Et le servant de messe marque d'un coup de sonnette ce commencement de l'offrande la plus sacrée, non pas le sacrifiice de l'homme dont nous avons abondamment parlé, mais le sacrifice de la victime divine, celle qui récapitule en  elle tous les sacrifices. Le chant du Sanctus est achevé (ou sera achevé après la consécration). Pour l'instant le célébrant s'enferme dans le silence.

Le prêtre demande à nouveau que "soit reçue cette offrande", qui est, dit-il, celle de sa propre servitude en tant que prêtre et celle de toute la famille de Dieu. Avec cette offrande de la famille de Dieu tout entière (cunctae), nous aurions un nouvel indice en faveur d'un sacerdoce des fidèles qui ne s'oppose pas (comme on le croit aujourd'hui) au sacerdoce des prêtres ordonnés mais qui en dépend, comme la vertu d'offrande s'alimente à l'offrande et naît finalement, quelle que soit son intention, de celui qui peut offrir le sacrifice. L'offrande est en premier lieu offerte par la servitude du ministre à sa fonction de sacrificateur, fonction si grande et si noble qu'elle aspire et qu'elle inspire toute sa vie.

La servitude du prêtre, dont il est question dans cette prière, n'a rien à voir avec le "voeu de servitude" à Marie et à Jésus qu'avait imaginé pour les oratoriens français et pour les carmélites le cardinal de Bérulle. La perspective de Bérullle en 1615, est celle de la passivité mystique, qui sera celle de Laurent de la Résurrection et de Fénelon à la fin du 17ème siècle. Il s'agit de ne faire obstacle en rien à la volonté de Dieu sur chaque être qu'il a créé. Le cardinal de Bérulle résume cela parfaitement, il s'agit d'avoir accès à une liberté divine par la passivité qui laisse Dieu agir sur ma vie : "Je supplie la Très sainte Vierge, je supplie l'âme sainte et déifiée de Jésus de daigner prendre par elle-même la puissance sur moi que je ne me peux donner et qu'elle me rende son esclave en la manière qu'elle connaît et que je ne connais pas". Une telle spiritualité, qui sera celle de l'Ecole française est une spiritualité magnifique pour les prêtres. Pas question d'en critiquer le caractère mystique, comme le fit Jacques Maritain dans Approches sans entraves.

Mais l'esclavage dont il est question, juste avant la consécration, ne renvoie pas à une attitude mystique, à cette passivité mystique, qui fait naître dans le coeur la vérité. Servitudinis nostrae : ces deux mots, avec le pronom possessif pluriel, marquent la manière dont doit être vécue la fonction du sacerdoce par le sacrificateur. Il ne s'agit pas pour lui de s'occuper de son "moi", ni de trouver une méthode passive à travers laquelle il pourra se découvrir lui-même en même temps qu'il découvrira la volonté de Dieu sur lui. Ca c'est la spiritualité carme et la spiritualité bérullienne (pas si éloignées l'une de l'autre). Le prêtre agit dans le sacrifice du Christ in persona Christi. Il n'est qu'un instrument s'il veut être un continuateur de Jésus Christ. Il est au service de son propre pouvoir, c'est là le fond de l'enseignement de l'Hanc igitur sur le sacerdoce.

Dans ma jeunesse , j'entendais les prêtres qui nous catéchisaient répéter gravement ce qu'on leur avait enseigné : "Le prêtre n'est pas un distributeur de sacrement". Ah bon ? Mais alors il, est quoi ? Un gentil organisateur de pélerinages ? Un remueur de foules ? Un journaliste ? Un psychologue sans diplomes ? Une assistante sociale sans réseau ? Non le premier rôle, la première fonction du prêtre, c'est de donner les sacrements à travers lesquels passe, mieux qu'à travers tous les discours, la grâce de Dieu. Le prêtre doit être l'esclave de cette fonction, qui est à la fois la plus honorable et la plus discrète, celle d'un instrument (voilà toute la discrétion) et celle d'un continuateur du Christ (voilà l'honneur), ce Christ qui a institué les sacrements et en particulier,- de quelle façon ! - l'eucharistie.


jeudi 28 mai 2020

La messe comme mémorial

Avant de reprendre notre progression "au coeur de l'action" sacrée, au coeur du mystère liturgique, je renvoie les lecteurs au post qui porte ce nom, j'y ai déjà abordé le Communicantes. J'en ai au moins proposé une traduction. Dans la double expression communicantes et memoriam venerantes, "étant en état de communion et vénérant la mémoire, on retrouve tout le début du canon, le Una cum famulo tuo papa nostro dans le participe présent Communicantes et le Memento dans memoriam venerantes.

Qu'est-ce que ça nous dit, cette récapitulation des termes ? Que les deux expresssions être en état de communion ("commmunicantes") et vénérer la mémoire ("memoriam venerantes") ont profondément un sens identique. Après avoir insisté sur la vigueur de sens qu'il faut donner à Communicantes, on notera la force de l'expression "vénérer la mémoire". Il ne s'agit pas seulement de faire mémoire, il ne suffit pas d'ériger un mémorial, de considérer un objet à l'extérieur de soi, mais, comme saint Augustin au livre X des Confessions, de "rentrer dans les palais de sa mémoire", ou comme Bergson de faire cette expérience qui consiste à quitter le temps mesurable (réductible à de l'espace) pour entrer dans la durée pure, qui est la conscience de l'au-delà du visible, là où le visible prend forme, dans les données les plus immédiates de la conscience. Par cette vénération, comme en un état d'union, on parvient, au fur et à mesure que l'on rend réel les contenus du mystère, à conjurer la grande Faucheuse du temps qui passe, à abolir le temps et le lieu, comme données spatialisantes, et à rentrer dans d'autres dimensions celles de l'immédiateté. Kierkegaard parlait de "contemporanéité". A travers l'immédiateté de la présence du Christ, que nous touchons dans l'action sacrée, nous sommes les contemporains de toutes les personnes qui d'une manière ou d'une autre participent à son sacrifice, en particulier les apôtres et les martyrs, dont une liste va suivre.

Pourquoi faire allusion à ces modernes que sont Bergson et Kierkegaard ? Pourquoi aller chercher saint Augustin et sa conception de la mémoire ? Parce que l'on a beaucoup utilisé la notion de mémorial au moment de la réforme liturgique, mais qu'on l'a utilisée à faux Au lieu de parler d'action sacrée, comme c'était le cas dans les anciennes rubriques, on s'est mis à parler de la messe comme d'un simple récit, le récit de l'institution. Mais s'il s'était agit seulement d'un récit, il aurait suffi de se le répéter chez soi, de l'apprendre aux enfants et basta cosi ! Pas besoin de liturgie ! Pas besoin de messe ni d'église pour servir d'écrin à ce qui n'est plus une perle... Avec une telle présentation de ce que saint Thomas dans l'Adoro te appelle "le mémorial de la mort du Seigneur", il n'y a plus de "mort du Seigneur", on l'a librement réinterprétée, commme a progressivement disparu la guerre de 14 de la mémoire populaire, malgré le mémorial du 11 novembre. Le mémorial s'il "sert simplement à faire mémoire" d'un fait historique, se déforme lui-même et la mémoire disparaît. La mémoire véritrable n'est pas, comme la mémoire ordinaire, l'objectivation (et donc l'instrumentalisation) du passé mais une manière inititiatique de présentifier le passé, en en faisant une expérience présente, pour ceux qui sont prêts à la vivre avec intensité, memoriam venerantes. C'est en ce sens, et en ce sens seulement, que le sacrement est effectivement un mémorial.

Le passé, on en dira ce que l'on voudra, ça sent toujours un peu le sapin... Et du coup, parce qu'il faut toujours laisser les morts enterrer leurs morts, on prend forcément des libertés avec le passé, devenu une mémoire plastique, dont on peut, au choix, se vanter ou faire repentance... Il n'y a spirituellement de vraie mémoire que la mémoire du présent ; l'intensité d'une action qui échappe au temps, voilà ce qui nous ppermet de parler de façon positive de mémoire et de mémorial. Voilà en profondeur pourquoi, à propos de la mémoire de la Shoah, le Hongrois Imre Kertesz, rescapé d'Auschwitz, explique à qui veut l'entendre, que seul un romancier peut évoquer ces moments. Ou un poète. Ou un cinéaste qui ne réalise pas un documentaire. Il faut la médiation de la littérature ou de l'art pour que l'évocation de la Shoah ne se transforme pas en une mémoire plastique de faits objectivés, à propos desquels toutes les déformations sont possibles. Il parlait en témoin (voir La Shoah comme culture chez Actes sud), tenant la littérature pour plus vraie que l'histoire car elle seule peut annuler le temps.

Je ne dis pas qu'une littérature de l'Eucharistie soit nécessaire (encore que le cycle du Graal, sous certains aspects, pourrait en tenir lieu). Mais il fallait éviter que la Passion devienne son propre mémorial, en proie à toutes les déformations que lui aurait fait subir le présent je veux dire notre époque et toutes les autres époques). Le Christ a pourvu lui-même à ce danger, en instituant le sacrement de l'Eucharistie. Le sacrement, c'est, sous une autre forme que l'événement de la crucifixion, sous une forme non sanglante, non pas un récit (le récit de la Passion a lieu, selon les quatre Evangiles durant la Semaine sainte), mais un mémorial comme dit saint Thomas d'Aquin, une manière sublime de rendre présents les contenus du Mystère, en les montrant sous une autre forme, pour les soustraire à toute déformation et à toute interprétation circonstancielle.

Reste à expliquer (nous le ferons plus trad en suivant le texte du Canon) que cette expérience de la mémoire, prise en elle-même, dans son mécanisme humain, peut paraître une réalité trop élitiste. Un peu comme quand un Jean-Luc Marion parle, dans le même sens je crois, de phénomène saturé à propos de l'eucharistie... Comme s'il était obligatoire de savoir ce qu'est un phénomène dans la dialectique kantienne pour comprendre l'eucharistie comme une évidence, comme une expérience. Cela ne parle pas à tous, alors que tous peuvent faire cette expérience, éprouver cette évidence : la foi (au sens le plus universel du terme), c'est ce que l'on fait comme une évidence.. Reste à poser la question que nous avons approchée tout à l'heure de la mémoire du présent. Quelle est cette présence dont on s'approche sans la connaître ? Le texte du Communicantes nous donne un indice....

Il cite une liste d'apôtres et de martyrs qui se sont approchés de cette présence, à en mourir par le martyre, et à nous montrer avec quelle entièreté il faut communier avec eux pour éprouver cette présence. Il y en a 24 : douze apôtres (en comptant saint Paul l'apôtre que le Seigneur s'est choisi pour remplacer Judas) et douze martyrs, des papes ou des évêques des trois premiers siècles, pour six d'entre eux un diacre (saint Laurent) et cinq laïcs, qui sont égaux aux prêtres dans leur martyre et donc cités avec eux, mais après eux, selon leur rang : Chrysogone, Jean et Paul, Côme et Damien. Vingt-quatre comme les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse, qui sont devant le trône de l'Agneau : le cardinal Ratzinger écrit : "Les vingt-quatre saints rappellent les vingt-quatre vieillards qui entourent le trône de l'Agneau dans la liturgie céleste". Nous avons dit qu'il n'y a de vraie mémoire que la mémoire du présent. La liturgie terrestre est le mémorial d'une mystérieuse liturgie céleste, éternellement présente celle-là, dont nous apprendront d'avantage avant la fin du Canon.

Précédant cette liste des 24 vieillards est citée la Vierge Marie, "qui est un ordre à elle toute seule" dit le cardinal de Bérulle. Elle est dite "glorieuse" car elle est "seule sainte par nature" (Maximilien Kolbe) n'ayant pas subi le péché d'origine, elle représente l'exception miraculeuse au cri des réformés "A Dieu seul la gloire". Sa gloire est non seulement d'être immaculée (sans péché), mais d'être corédemptrice représentant à elle seule devant l'ange Gabriel cette liberté humaine qui était nécessaire pour que la grâce rédemptrice de Dieu nous soit donnée. Sa liberté a anticipé et a rendu possible celle de son Fils.

L'ajoût à cette liste de saint Joseph par le pape Jean XXIII me semble davantage relever d'une dévotion privée absolument louable que de cette liste de saints, liste canonisée par l'Eglise, qui ne peut pas justifier ni qu'il y ait vingt-cinq vieillards, là où le texte sacré en compte symboliquement 24, ni que la sainteté de Joseph soit mise sur le même pied que la sainteté de Marie, pour les raisons que j'ai sommairement donné au paragraphe précédent.

mercredi 27 mai 2020

Chère amie...

L'une de mes amies qui lit très régulièrement ce blog, en particulier depuis que je poste un commentaire sur la messe, irrégulièrement chaque jour, me contacte l'autre soir pour me faire deux graves reproches auxquels je vais tenter de répondre, avant de reprendre la causerie sur le Communicantes, que j'ai initiée hier.

Premier reproche : Vous êtes dans le phyllum de l'intégrisme de papa. Votre truc, c'est pas adapté.

Deuxième reproche ; votre vision de la messe est austère, ampoulée (la sainte messe est à tous les coins de rue dans votre texte) et puis ça manque d'amour.

Deux reproches capitaux, presque aussi grave l'un que l'autre, auxquels je dois des réponses. Au risque de vérifier sur ma personne le deuxième reproche, je dirais que celui qui me touche le plus, c'est le premier.

Vous me reprochez dabord en substance chère amie de m'être trompé de génération. Je n'en suis pas si sûr. 

Il y a eu à la fin des années 70 et dans les années 80 un combat extraordinaire pour récupérer "le catéchisme, l'écriture et la messe", mais ce combat les traditionalistes d'hier l'ont gagné, après moultes péripéties horrificques : Rendez-nous le catéchisme l'Ecriture et la messe" demandait Jean Madiran aux évêques. La nouvelle Ecole biblique de Jérusalem est particulièrement sensible à la Bible dans ses traditions ; aimer la Vulgate (aujourd'hui disponiblle en collection Bouquins pour 30 euros) n'est plus un crime mais une preuve de goût. Le catéchisme (ce qu'il en reste) est beaucoup plus qu'autrefois centré sur les sacrements, qui sont tous les sept solidement traditionnels. Quant à la messe, plusieurs choses : La messe traditionnelle est (à peu près) en vente libre dans l'Eglise aujourd'hui. Elle est dépanalisée, au sens où jusqu'à la Fraternité Saint Pie X inclusivement (qui devrait remercier tous les jours le pape François), ceux qui la célèbrent aujourd'hui peuvent le faire légalement. "Chacun a droit de citoyenneté dans l'Eglise" comme disait le regretté cardinal Castrillon. Le moment semble donc particulièrement bienvenu grâce à cette nouvelle paix de l'Eglise, pour faire connaître le rite traditionnel, perle précieuse de la tradition de l'Eglise, ne serait-ce que, parce qu'objectivement, il demeure, dans l'Eglise latine, la principale norme d'interprétation de l'Ordo rénové,

Il faut dire que l'intention des auteurs du rites, du Père Bouyer au Père Bugnini par exemple, a été parfois contradictoire. Quant au pape Paul VI, il a assumé sa réforme, en donnant l'impression que pour lui le principal était la traduction en vernaculaire de la forme traditionnelle du rite. On comprend dans ces conditions, que la pierre de touche demeure le rite traditionnel, qui remonte de façon sûre au IVème siècle (le De sacramentis de saint Ambroise), avec auparavant des témoignages de Cyprien, de Tertullien et du pape de Rome Innocent Ier dans sa lettre à Decentius). Sans parler du solide travail de saint Grégoire le Grand au début du VIIème siècle. Ce sont des autorités dont l'on ne peut pas se débarrasser d'un revers de main. La théologie du rite romain aujourd'hui manque à l'Eglise et même à la légitimité du rite rénové, comme l'a bien montré Benoît XVI dans Summorum pontificum (Les souverains pontifes) dont le titre est à lui seul tout un programme. C'est ce manque que j'essaie modestement de poser comme criant, à travers cette série de méditations.

Il y a un deuxième obstacle sur le chemin de la messe romaine, c'est la barrière que constitue le latin, langue sacrée pourtant nul n'en disconvient, langue liturgique, comme le grec, l'araméen et le slavon. Il est clair qu'il faudra, sans renoncer à la langue sacrée, introduire du vernaculaire dans la liturgie dite de saint Pie V, ne serait-ce que des cantiques français (pas forcément du XIXème siècle - les chants d'aujourd'hui sont beaux) ou des parties de la messe comme les prières au bas de l'autel ou le dernier évangile, qui n'a pas vocation à être bredouillé de façon inaudible par le prêtre, fatigué de l'action sacré et qui fait tout pour en finir rapidement (c'est l'impression que cela donne parfois).

 L'obstacle de la langue sacrée, qui n'est pas affronté, est d'autant plus considérable que les chants de l'Emmanuel tiennent lieu de médiation à beaucoup de jeune en quête d'émotions simples et claires, parfois (pas toujours mais je l'ai vu) au détriment de la geste liturgique elle-même, sans doute parce que, ici et là, on n'en comprend plus la nature. Chanter la prière du Père de Foucauld ou tel poème de Thérèse de l'Enfant Jésus, cela ne s'improvise pas : les paroles sont tellement fortes, la musique tellement chaleureuse que la liturgie elle-même (dont on ne sait plus trop à force de réformes à quoi elle correspond) semble pâlir au profit d'une ambiance charismatique ou évangélique.

A quoi mènent ces diverses considérations ? A souligner que c'est plus que jamais peut-être l'heure de la liturgie traditionnelle dans l'Eglise, que nous, qui sommes attachés à ce rite, nous ne nous sommes pas trompé de génération,. Le rite s'est relevé, a repris un sens religieux catholique qui avait eu tendance à disparaître dans les sombres années 70. C'est maintenant la théologie de la messe qui manque, théologie qui n'est pas seulement sacramentelle mais sacrificielle, c'est-à-dire terriblement pertinente à la vie réelle telle que nous la supportons, et capable d'exprimer nos amours, notre amour de Dieu d'abord, de la manière la plus forte, loin de toutes les illusions. Théologie que l'on ne trouve que dans le Canon romain, gloire à lui ! et dans l'offertoire de la messe romaine, , un peu plus récent mais si éloquent.

Chère amie, chaque fois que dans ce commentaire j'écris le mot "sacrifice", je pense au mot "amour", non pas du tout qu'il faille introduire je ne sais quelle dimension masochiste dans tout amour. Disons plutôt : le sacrifice, c'est le principe de réalité qui impose l'amour non comme une songerie vaporeuse, non pas même comme un idéal qui serait supérieur à la vie et donc mensonger en définitive, mais plutôt comme une vie concrète, toujours menacée, souvent risquée et qui, n droiture,  quels qu'en soient les objet, à l'ombre de la Présence bienveillante de Dieu, nous mène au Ciel.

mardi 26 mai 2020

Au coeur de l'action

Je n'ai pas encore parlé des rubriques liturgiques, ces indication en rouge (ruber en latin), qui donnent quelques indications sur le texte et sur la manière de le dire. Les rubriques ne sont pas très nombreuses et laissent finalement au prêtre une certaine latitude d'interprétaation du texte. Au début du paragraphe Communicantes, il y a deux mots sur lesquels il convient d'insister : Infra actionem. Deux mots en rouge que l'on pourrait traduire : Au coeur de l'action.

Soulignons au passage que le rite de la messe est formulée dans un beau latin classique. Cette rubrique rouge - Infra actionem - nous donne occasion de trouver une "faute" de latin. En latin classique on dirait Intra : à l'intérieur... C'est donc simplement cette indication marginale, cette rubrique qui nous fait toucher du doigt le latin de cuisine, ou si vous voulez le latin médiéval en ce qu'il a de spécifique. On trouve Infra pour intra dans le dictionnaire Du Cange, de la latinité tardive.

Notons en revanche pour ce qui concerne non une rubrique mais le texte lui-même, qu'à partir du Re igitur, dans le Canon, il n'y a pas de verbe conjugué, avant la consécration, sinon des verbes exprimant le sacrifice. Le présent paragraphe a pour seul verbe Communicantes... un participe présent, qui n'est donc pas un verbe conjugué. Il me semble que ce n'est pas un hasard : Communicantes est mis en apposition à "Nous t'offrons ou ils t'offrent..." C'est en accomplissant le sacrifice que nous sommes en communion. Lorsque le sacrifice de l'Eglise ne s'accomplit plus, la communion dans l'Eglise se trouve compromise à sa source sacrificielle.

Que nous dit en lui-même le participe présent communicantes ? On pourrait en proposer une traduction un peu appuyée, qui rejoindrait la théologie du cardinal de Bérulle sur les états de Jésus Christ, et marquerait bien l'action divino-humaine que représente la communion ecclésiale dont nous parlons pour l'heure. On pourrait risquer : "Etant en état de communion". Un état qui nous permet de transcender le ciel et la terre, de tutoyer les saints, de monter sur le Thabor, nous trouvant non seulement en l'état ordinaire où se trouve usuellement les animaux plus ou moins raisonnables que nous sommes, mais nous trouvant, communiant avec les saints, ceux qui vivent encore sur cette terre ou tous ceux qui sont déjà ressuscités.

La communion ecclésiastique ne désigne pas je ne sais quelle bisounourserie obligatoire pour tous, aux termes de laquelle il faudrait simplement s'empêcher de parler trop fort pour ne pas gêner la parole moyenne, censément de rigueur en telle circonstance. La communion ecclésiastique a sa source active dans le Sacrement de l'eucharistie qui de manière constante irrigue les coeurs en leur donnant invisiblement la grâce de l'unité.

Mais puisque, une fois n'est pas coutume, c'est la rubrique que nous commentons : infra actionem, et du commentaire de la rubrique que nous sommes partis, il faut maintenant expliquer le mot : actionem, dans l'expression Infra actionem. De quelle action s'agit-il ? Si vous suivez quelques uns de ces posts, si vous suivez le présent commentaire sur le sens du participe présent Communicantes, qui désigne un état, pas une action, parce que communicantes n'est pas un verbe conjugué mais un participe présent, vous n'aurez aucun doute : il s'agit du sacrifice. L'action qui a lieu à la messe est celle du sacrifice du Christ épousant le sacrifice de l'Eglise, de sorte que les deux ne font qu'un.

Comment comprendre que le sacrifice du calvaire, qui a eu lieu vraisemblablement le 7 d'avril de l'an 30, constitue une seule action avec le sacrifice de la messe, qui a lieu depuis, sur chacun des autels (fussent-ils de fortune) où il est célébré ? Il faut remonter à une comparaison entre le jeudi et le vendredi saint, entre le dernier repas qui est la Cène du Seigneur et le sacrifice sanglant sur le Golgotha. Le jeudi, Jésus prend du pain et dit : "Ceci est mon corps". Il prend du vin et déclare ; "Ceci est le calice de mon sang". A-t-il accompli son sacrifice ? Oui, totalement en intention. Mais comme dit saint Paul aux Hébreux : "Sans effusion de sang, il n'y a pas de rémission". Disons que dès le jeudi saint, la séparation des espèces qui signifient son corps et son sang manifeste que la sacrifice est réalisé en intention.Le mode de réalisation du sacrifice est différent. Le sacrifice est le même.

Si l'on compare le Golgotha et la messe, on retrouve la même action sacrificielle, mais évidemment selon un mode de réalisation bien différent ; la croix se réalise modo immolatitio, selon un mode d'immolation. A la messe, le sacrifice se réalise selon un mode sacramentelle, à la fois caché et manifesté, mais manifesté autrement. C'est la même réalité à laquelle on assiste, que ce soit à la Cène, au Golgotha ou à chaque messe. Cette réalité n'est pas seulement représentée comme un tableau ou comme un mémorial, elle se réalise, toujours la même, selon un mode sacramentel, en manifestant non pas seulement l'intention sacrificielle du Christ comme à la Cène, non pas seulement l'immolation sacrificielle du Christ comme au Golgotha, mais l'application sacrificielle à tous les volontaires, des fruits de ce sacrifice ; Heureux les invités au repas du Seigneur ! Parce qu'ils ont répondu à l'invitation du Seigneur, ils reçoivent les grâces attachés au sacrifice de la croix, qui ne prend visiblement toute sa dimension que dans cette communion solennelle (communion sacramentelle ou communion de désir) qui accomplit le sacrifice comme don d'amour à l'hummanité.

Voilà ce que la rubrique appelle l'action dans l'expression Infra actionem : le sacrifice de la messe n'est pas une réunion de prière comme les autres, qui se déroulerait simplement dans l'esprit de charité qui est celui du messie. Le sacrement de l'eucharistie n'est pas simplement un mémorial des paroles et des actes de Jésus le jeudi saint. Le sacrifice de la messe n'est pas seulement un sacrifice de louange, même si, nous l'avons vu, il est cela : mais il serait hérétique de prétendre qu'il n'est que cela.
Le sacrifice de la messe est l'action sacrée par laquelle aujourd'hui le Christ ressuscité est toujours vivant pour intercéder en notre faveur et appliquer son sacrifice à ceux qui lui en font humblement la demande. Et dans cette demande, il n'y a pas d'un côté les prêtres et de l'autre les fidèles. Chacun, assistant à la messe, fait au Christ la demande de grâce qui va lui permettre de nourrir son propre sacrifice intérieur, en vivant dans la lumière du ressuscité.

lundi 25 mai 2020

Le Canon de la messe

Je ne veux pas enfermer le premier Memento dans la théologie de la quête à laquelle nous avons fait allusion dans le dernier post. On admirera le réalisme ecclésiastique qui fait une part à la nécessité financière  et à la nécessité des espèces sonnantes et trébuchantes. Il y a beaucoup plus beau, ce sont les lignes qui viennent, lignes décisives dans la théologie du sacrifice de la messe, où l'on envisage une autre quête, la quête de Dieu : "Nous vous offrons pour eux, ou ils  vous offrent eux-mêmes ce sacrifice de louange, pour eux, pour tous les leurs, pour la rédemption de leur âme, pour l'espérance de salut et  de santé, a vous ils rendent leurs hommages Dieu éternel, vivant et vrai".

Première remarque : ce "ou' : Nous vous offronss ou ils vous offrent. En latin on distingue un "ou" alternatif, "aut... aut", que l'on peut  rendre en français par "ou bien... ou bien"; il y a aussi un ou cumulatif, qui signifie plutôt "ou encore" : vel est très proche de la conjonction "et". C'est ce deuxième emploi, l'emploi du vel cumulatif, que l'on trouve ici. Ces offrandes les uns pour les autres ne sont pas exclusives. Ce n'est pas parce que l'on offre sa prière pour Marc que l'on ne l'offre pas pour Auriane ou simplement pour soi. On peut se tromper d'intention de prière, ne pas comprendre qui a le plus besoin de nos offrandes, le Seigneur fait avec. Pas une de nos prière ne s'élève en vain, m^me si Dieu en cours de route, en change l'intention avouée.

Offrir la prière, c'est de cela qu'il s'agit lorsque l'on parle du sacrifice de louange. Nous l'avons dit ce pouvoir d'offrir la prière est ce qui fait le peuple de prêtres, le peuple célébrant le sacrifice de louange. .A la messe, nous sommes tous des offrants et non pas seulement durant le temps de l'offertoire mais ici, plus tard dans l'action sacrée, dans le texte sacré du canon. Cette manière de situer la prière pour autrui au coeur de l'action sacrée n'a pas toujours fait l'unanimité. C'est le pape Innocent Ier, pape entre 401 et 417, qui a ordonné que les dyptiques soient mis au coeur de l'action sacrée, que la prière de demande ne soit jamais évacué. Certains voyaient mieux les dyptiques (ces intentions de prière) pendant l'offertoire, la consécration tout entière ne devant être qu'une prière d'adoration, ce qu'elle est bien sûr mais pas uniquement, pas exclusivement. Le Seigneur vient au milieu de nous comme un vraie chrétien, il est plein de charité, il s'occupe des pauvres que nous sommes, il a égard à nos demandes pour les uns et les autres, il ne vient pas au milieu de nous sans satisfaire ce qu'il peut satisfaire selon sa Providence indicible.

Le chrétien (et pas seulement le prêtre) est toujours acteur du sacrifice de louange, pas seulement à l'offertoire mais durant tout le saint sacrifice, nous le verrons à nouveau plus tard.et pas seulement acteur à l'offertoire, mais acteur jusque dans la sainte consécration, où les prières de l'homme se mélangent intimement à la prière du Christ, en sorte que notre louange soit la louange du Christ à son Père et que la louange du Christ religieux de Dieu soit finalement la nôtre, en donnant à nos cris une valeur divine. Voilà, nous l'avons vu, ce que saint Paul appelait déjà le mystère de la piété,, cet entremêlement sacré entre la prière du Christ et la nôtre, qui fait toute la valeur unique de la sainte messe.

Ainsi nos demandes, pour le pape et les évêques mais aussi pour nos amis et pour les gens qui nous sont chers prennent leur place, toute leur place, et leur dimension surnaturelle dans le canon de la messe, dans la règle liturgique, qui est infrangible parce qu'elle est divine. Gloire à Innocent Ier de l'avoir compris ! Ainsi, à aucun moment de la sainte liturgie nous ne sommes de simples spectateurs du rite sacré.Nous sommes ontologiquement impliqués dans tous les moments de la prière. Nous ne venons pas à la messe dans une posture passive, uniquement pour recevoir, ou bien comme au catéchisme de notre enfance pour signer je ne sais quel certificat de présence, qui se transformerait, au cas où, en une autorisation d'absence à faire parapher par les parents. La messe n'est pas une simple représentation, un théâtre sacré comme certains se sont plus à le dire. Pas seulement. La messe déploie la réalité de notre destinée surnaturelle, elle nous fait devenir, l'espace d'une heure, ce que nous sommes déjà sans le savoir vraiment encore, au delà du temps physique, dans l'Eternité divine. A travers les dyptiques, ces modestes prières pour les autres que nous offrons, que nous présentons au Seigneur, Agneau sacrifié et Agneau divinisateur, dans la communion des saints, nous devenons à chaque messe des Christs, des médiateurs de la Présence divine.

L'assistance à la messe est une obligation certes,c'est une obligation qui n'est pas légale mais ontologique : à la messe nous sommes ce que nous serons dans le Ciel. Et si nous ne le sommes pas, si nous ne prenons pas notre place au Banquet sacramentel, nous ne serons pas au Banquet éternel : "Celui qui mange ma chairr et boit mon sang possède la vie éternelle et moi je le ressusciterai au dernier jour"; "Comment cet homme peut-il donner sa chair à manger" demandent les gens. "Si vous ne mangez pas ma chair et ne buvez pas mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous" (Jean 6) répond le Seigneur.

C'est en ce sens que le canon de la messe est la règle de la prière, de toute prière. V : elle nous marque notre place au banquet de l'Agneau divin. Voilà d'ailleurs la raison pour laquelle il est mauvais de transformer cette règle, ce canon, en plusieurs prières eucharistiques, qui ne sont pas des règles (kanones) ne serait-ce que parce qu'elles sont multiples. Prières eucharistiques pour les enfants, prières eucharistiques pour la réconciliation, en plus des quatre prières eucharistiques classiques, elles sont  des narrations possibles, s'enrichissant les unes les autres, tout en restant hélas à la périphérie du Mystère, en une constante et trop humaine approximation narrative.