jeudi 30 décembre 2021

Son fils unique

 Le personnage de Jésus est en lui-même un mystère, que l"on découvre à travers les noms qu'Il porte, le nom qu'il a reçu "avant qu'il fût conçu dans le sein de sa mère" pour ce qui est de son prénom, nom qu'il tient de sa fonction ambiguë au milieu du peuple juif, pour ce qui est de son titre messianique, nom qu'il se donne à lui-même à la surprise de tous, en se prétendant, dès l'âge de 12 ans, "aux affaires de son Père", après une mémorable fugue au Temple. Oui, face à "son Père", il est le Fils. Ainsi se termine ce que l'on appelle imprudemment les évangiles de l'Enfance ! 

On a l'impression que ses relations familiales ne sont rien pour lui. Sa relation avec son Père divin est tout : son être même. En comparaison "Qui sont ma mère et mes frères ? Ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent" (Mc, 3, 35). Pourtant la relation nouvelle qui est établie entre le Fils et son Père divin, dans le Royaume, ne remet pas en cause les relations familiales humaines. La Sainte famille reste la sainte Famille sur le chemin de l'Egypte ; Joseph dirige leur fuite en pleine nuit et permet à l'enfant d'échapper aux meurtriers. Marie est celle qui devine ou qui force les volontés de son fils 'à Cana (qui dira son intuition maternelle ?). C'est elle encore qui le suit jusqu'au pied de la croix. De façon plus générales, sans en rester à la Sainte famille, au sein de l'humanité, les relations familiales sont souvent ambiguës en elles-mêmes, allant jusqu'à réclamer parfois, dans la mythologie, le meurtre du père ou le meurtre du frère. Eh bien, avec leur imperfection, elles font désormais partie du Royaume et, surnaturalisées,  elles se surimposent aux relations purement terrestres, en leur donnant leur vraie valeur : une valeur qui n'est pas seulement terrestre. Il ne s'agit pas d'un accomplissement purement terrestre des vertus familiales. La divinisation, la surnaturalisation de la vie familiale, dans le sacrement de mariage et tout ce qui y touche de près ou de loin, confère  à la vie quotidienne quelle qu'elle soit, déchirée ou sereine, une valeur d'éternité. Cette relation du Père au Fils et du Fils au Père, loin de périmer la Création, lui donne une portée nouvelle. La Trinité, le Père et le Fils avec l'Esprit saint nous le verrons, est une famille. Cette famille divine illumine la famille humaine et la garde de tout égocentrisme et de toute médiocrité. Ou encore donne un sens à cet égocentrisme ou à cette médiocrité pour la délivrance des époux.

Il y a dans l'Evangile de Matthieu, un texte très curieux sur les rapports entre le Père et le Fils (11, 27) que l'on retrouve à peu de choses près dans saint Luc (10, 22). Je vais citer ce dernier texte largement. Il constitue la meilleure introduction au mystère de la paternité et de la filiation divine, dans l'unité du Saint Esprit :

"Ne mettez pas votre joie en ce que les esprit impurs vous sont soumis, mais réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux. En cette même heure, Jésus tressaillit de joie en un mouvement du Saint Esprit et dit ces paroles : Je vous rends gloire, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et que vous les avez révélées aux petits. Oui, mon Père, cela est juste parce que vous l'avez ainsi voulu. Mon Père m'a mis toutes choses dans les mains ; et nul ne connaît qui est le Fils que le Père, ni qui est le Père que le Fils et celui auquel le Fils l'aura voulu révéler" (trad. Lemaistre de Sacy).

Je voulais insister d'abord sur cette éternité qui est l'atmosphère que Jésus respire dans des mouvements ineffables qui sont  ceux de l'Esprit saint, dans son coeur humain. Ni les sages ni les prudents ne parviennent à cette joie divine par leur seule sagesse et leur seule prudence. Et pourtant Dieu est là., une évidence tangible à tout moment pour l'humanité du Fils de Dieu, je veux dire pour le coeur humain de Jésus. Le Fils n'est jamais séparé du Père que par sa volonté expresse, quand il offre sa mort pour le salut du monde. Avec lui, tous les petits, ceux qui sont visés dans les neuf béatitudes, les pauvres en esprit, les doux, les miséricordieux, ceux là participent de la joie du Fils dans l'Esprit qui vient du Père et du Fils. Ce ne sont pas des intellectuels, ces enfants de Dieu, mais ils sont saisis par Dieu qui les reconnaît comme siens, de même que son Fils est sien.

"Nul ne connaît qui est le Fils que le Père, ni qui est le Père que le Fils et celui auquel le Fils l'aura voulu révéler". La connaissance que le Père a du Fils et la connaissance que le Fils a du Père sont profondément interdépendantes, elles se situent au même degré d'intimité, qui échappe au commun des mortels. La connaissance du Fils n'est pas plus aisée que la connaissance du Père. Elle est tout aussi divine. Elle suppose une révélation. On comprend que le Fils n'est pas seulement un messie, un envoyé, un ambassadeur du Père. Il est l'image parfaite du Père (Colossiens 1), la Pensée du Père, le logos du Père (Jean 1), l'empreinte de sa substance (Hébreux 1). Avec ces textes tirés des Evangiles synoptiques, on est très proche de la théologie johannique, par exemple le fameux : "Philippe cela fait si longtemps que tu es avec moi et tu ne sais pas que qui m'a vu a vu le Père ?" (Jean 14).

Notre Dieu est Père, il a un Fils unique, l'Unique engendré (unigenitus), toute sa fécondité est son fils, et il ne peut y avoir d'autre engendré du Père que le Fils, qui est Dieu, comme son Père est Dieu. Quant au Saint Esprit, Il n'est pas engendré du Père, sinon il serait l'unique engendré et donc le Fils. L'identité relationnelle du Saint Esprit est distincte de celle du Fils ; le Saint Esprit est issu du Père et du Fils. C'est cette relation d'origine (issu du Père et du Fils), relation naturellement distincte de celle du Fils (issu du Père), qui fait du Saint Esprit la troisième personne de la Sainte Trinité - et non un impossible deuxième Fils du Père.

mercredi 29 décembre 2021

Christ

Le nom Christ correspond à l'hébreu machiah qui signifie le messie, à la fois l'ambassadeur de Dieu auprès des hommes et le roi promis à Israël. Pour le philosophe juif Maïmonide, qui écrit quelque douze siècle après la naissance du Christ, et qui croit qu'il n'est pas encore advenu, "le roi Machiah se lèvera un jour pour rétablir la royauté de David en son état, comme lors de son institution, et il reconstruira le Temple, et il rassemblera les exilés d’Israël".

On le voit, pour les juifs l'appellation de "messie" est très politique. En ce sens, elle ne convient pas à la mission de Jésus. C'est pourtant ainsi que le voyaient ses propres apôtres après sa résurrection, juste avant son ascension. "Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ?" (Ac. 1, 6). Un millénaire plus tard, Maïmonide utilise la même formule : "Le roi Massiah se lèvera un jour pour rétablir la royauté de David". Maïmonide ajoute au rétablissement de la Royauté, la reconstruction du Temple, détruit en 70.  Quant aux "exilés d'Israël", on parle déjà, dans un sens assez proche, dans saint Luc au chapitre 2, de ceux qui "attendent la consolation d'Israël" : ce sont les exilés de l'intérieur en quelque sorte. Le théologico-politique juif, ce nationalisme religieux, a défié les siècles. La venue du Messie Jésus n'a rien changé à cette mentalité messianique, la même dont il est question dans les Actes des apôtres, la même qui tombe sous la plume de Maïmonide.

Le grand historien protestant des origines chrétiennes, Oscar Cullmann,  note que, lorsque Jésus parle de lui-même, il n'emploie pas le nom de messie, mais l'expression "Fils de l'homme" parce que celle-ci n'est pas politique. Elle désigne cet homme assis à la droite de Dieu que prophétisa Daniel le Prophète (7, 14). Et Cullmann de préciser : "Le Christ n'a, il est vrai, jamais refusé le titre de messie, mais il a toujours montré une réserve catégorique quand on le désignait ainsi. Il ne voulait pas qu'on en parlât et dès qu'on l'appelait ainsi, il imposait le silence" (Dieu et César 1956, p. 29).

L'expressions fils de l'homme ne présente pas cet inconvénient de la politisation. Elle représente une messianité spirituelle. La voici développée par le prophète Daniel, à la suite du prophète Ezéchiel : "Je considérais ces choses dans une vision de la nuit et je vis comme le Fils de l'homme qui venait avec les nuées du ciel et qui s'avança jusqu'à l'Ancien des jours [c'est un nom de Dieu]. Ils le présentèrent devant lui et il lui donna la puissance, l'honneur et le Royaume et tous les peuples. Et toutes les tribus et tous les peuples le serviront" (Dan. 7, 13 sq). 

On peut faire deux remarque : le fils de l'homme n'est plus le terreux, le poussiéreux, Adam fait de la poussière du sol. Il est un être qui vient du ciel et - deuxième remarque - c'est de cette origine céleste qu'il reçoit toute gloire, et le royaume, et les peuples nations et tribus de la terre. Tout comme le messie, le fils de l'homme est roi, mais sa royauté ne s'étend pas seulement sur Israël. Parce qu'elle est du ciel, elle s'étend sur le monde, ce que les juifs ne peuvent simplement pas imaginer, alors que leur nationalisme de l'époque est déjà pour eux comme une religion terrestre.

Cette inadéquation entre la conscience spirituelle que le Christ a de lui-même et l'attente politique que représente le messie pour le peuple juif est à l'origine de bien des incompréhensions. Le malentendu culmine en ce jour des Rameaux où le peuple de Jérusalem acclame à Jérusalem celui qu'il croit être son libérateur politique, alors que Jésus, volontairement fait son entrée monté sur un âne. Mais pourquoi un âne ? Comme pour ridiculiser cette attente trop politique, trop nationaliste dont le Messie est l'objet. 

On comprend que le thème du messie judaïque n'ait pas de suite dans les livres chrétiens. On utilise, c'est vrai, de plus en plus le mot messie aujourd'hui, mais c'est à contre histoire. Normalement les chrétiens n'utilisent que l'équivalent grec "christos", que l'on traduit par "oint". Que signifie cette onction christique ? Que le Christ est "descendant de David en ligne directe par les hommes", comme en atteste la double généalogie du Messie chez Matthieu et chez Luc. Ce fils de David est le chef d'un peuple nouveau dans un règne qui n'a pas de fin, comme l'explique l'ange Gabriel à Marie dans la droite ligne du prophète Daniel (Lc 1, 30). 

Le Christ porte ce nom grec non traduit pour justifier que son messianisme n'est pas celui du peuple juif mais celui d'un nouveau germe d'espérance pour le monde entier.

Voilà ce que signifie christos : roi et oint. Non pas roi de rencontre. Non pas roi suite à je ne sais quel bras de fer. Non pas Roi dans un seul pays. Roi parce qu'il en a reçu le droit d'en haut, c'est ce que signifie l'onction que le Christ porte dans son nom même.  Non pas roi d'un seul peuple, le peuple juif, mais roi de tous les peuples, parce que c'est l'humanité nouvelle que dirige le nouvel Adam, celui qui ne s'appelle pas pour rien le fils de l'homme puisque son ministère concerne toute l'humanité.

dimanche 19 décembre 2021

Je crois en Jésus

 Jésus est le nom que lui a donné son père Joseph, comme il est écrit dans la Loi de Moïse. par sa mère aussi en saint Luc, "tu lui donneras le nom de Jésus" ) et d'abord par l'ange Gabriel, aggelos, l'envoyé. Jésus est donc le nom donné par Dieu à cet enfant "avant même qu'il fût conçu dans le sein de sa mère". "Christ" est un nom humain, le nom du Messie, qui signifie "oint". Jésus est un nom divin, au sens où c'est un prénom donné par Dieu et au sens où, de façon absolument unique, ce prénom, nous le verrons, signifie le Dieu qui le donne.

Apparemment pourtant c'est un prénom fréquent, qui correspond à Josué, le successeur de Moïse, celui qui fit entrer les Hébreux dans la Terre promise, celui qui pour cela est appelé "Dieu sauve". Yehoshua. En 134 de l'ère chrétienne,  un certain Yehoshua Ben Korba, le fils de l'étoile porte aussi ce prénom. Il se fait appeler le Messie et tente de lever le drapeau de la révolte contre l'occupant romain. Les Josué sont des soldats, des combattants ils sont bénis par Dieu comme l'a été Josué, le successeur de Moïse ; ou bien ils s'imaginent l'être comme Ben Korba, le fils de l'Etoile, lui aussi crucifié par les Romains. Mais parce que son royaume était de ce monde, on n'en entendit plus parler de lui après sa défaite.

Jésus, lui, n'est pas un combattant : "Celui qui vit par l'épée périra par l'épée". Il n'a que faire de ces guerres intestines qui traversent l'humanité blessée. Son nom est Salut, Yeshua et non Yehoshua, comme le remarque Jacqueline Genot Bismuth. Je vous le disais : un nom divin, car seul Dieu peut sans mentir se dire le salut de l'homme. C'est notre statut ontologique qui nous conduit à la mort. Seul le statut théologique de cet homme nommé salut peut nous procurer une alternative réelle au royaume des morts. 

Comme me disait un paroissien en parlant du salut : il n'y a pas grand chose en magasin. Il ne peut pas y avoir grand chose en magasin. En soi l'humanité est déjà perdante ; elle est perdue. Le salut vient d'ailleurs, la vie éternelle ne relève pas de la biologie humaine, quoi qu'en pense M. Attali, qui nous propose, moyennant l'usage de quelques pièces détachées, de vivre 150 ans. La vraie vie est un cadeau merveilleux, le cadeau du Ressuscité, le cadeau de cet homme qui s'appelle Salut, de cet homme qui est Dieu comme notre salut ne peut être que divin. Le salut seulement humain consiste à jouer la montre : 150 ans au lieu de 80 : une paille. Le salut qui s'appelle Yeshua, s'appelle ainsi parce qu'il n'a pas besoin que Dieu sauve. Il est le salut. Il se communique aux hommes par la foi : je crois dans Jésus, le salut.

samedi 11 décembre 2021

Image de Dieu

 Que reste-t-il à l'homme après le péché originel ? Il reste l'image de Dieu. L'homme a été fait à l'image et à la ressemblance de Dieu (Gen. 1, 27). En quoi consiste-t-elle, cette image ? Il suffit de se demander qui est Dieu pour saisir ce que nous avons en commun. Mais non ! Il ne suffit pas de se le demander. C'est à lui, Dieu, de nous dire qui il est. Et c'est en quoi il faut écouter ce qu'il dit à Moïse en Exode 3, 14. Il faut revenir à cet épisode du Buisson ardent, ce buisson qui brûle sans se consumer devant Moïse ébahi, image d'une chaleur qui ne connaît pas l'entropie, qui ne s'épuise jamais et jamais ne diminue. Dieu dit à Moïse son nom. 

Mais ce nom, avec les aléas de l'histoire, depuis la destruction du Temple de Jérusalem en 70, on ne parvient plus à le lire avec certitude.Les voyelles inscrites au bas des consonnes, simples signes diacritiques, ont disparu. Ce nom sacré n'était prononcé qu'une fois par an dans la solitude du sanctuaire. On ne sait plus aujourd'hui ni comment le vocaliser ni ce qu'il signifiait. 

On nous propose deux traductions, l'une plus traditionnelle : Je suis celui qui suis, mais difficile à commenter, et l'autre plus contemporaine : Je suis qui je suis. Les deux formules ont un point commun à prendre en considération : Dieu dit JE. Et du coup on peut ajouter : L'homme, seule de toutes les créatures terrestres dit JE :Dieu est une personne et l'homme est une personne. Il y a dans ce simple constat une espérance formidable. La ressemblance entre l'homme et Dieu est réelle, elle constitue un appel à une solidarité réelle. "A peine le fis-tu moindre qu'un dieu" dit l'Ecriture en ce sens (Psaume 8).

On peut ensuite épiloguer philosophiquement sur chacune de ces deux "définitions" de Dieu. Dans la version la plus ancienne, Dieu est l'être qui s'affirme face au néant. Mais ce n'est pas assez dire ! il est le sujet absolu : Je suis celui qui suis. L' être est sujet. 

Dans la version qui a les faveurs des contemporains, Dieu se contente de dire : Je suis qui je suis. On pense à l'expression du philosophe Jean-Luc Marion : Dieu sans l'être. Mais peut-on penser "Dieu sans l'être" et ne pas déraper vers l'athéisme ? Le Christ, Fils de Dieu, utilise, lui, en saint Jean le nom de Dieu sous la forme grecque Ego eimi, Je suis. On est loin de Dieu sans l'être et de "Je suis qui je suis". En revanche on retrouve le même passage de l'Exode : Dieu déclare à Moïse ; Tu diras au peuple d'Israël que Je suis m'envoie vers vous (Ex. 3, 16).

Le Christ prend ce nom divin et se nomme lui-même dans plusieurs formules mystérieuses  : "Je suis". "Avant qu'Abraham fut, je suis". Ou encore : "Si vous ne croyez pas que je suis, vous périrez tous dans votre péché". Ou encore selon la traduction latine de saint Jérôme : "Je suis le principe,, moi qui te parle". Le Christ ne dit pas ; "Je suis Dieu", encore moins ; "Je suis un Dieu". Il n'utilise pas ce nom commun, Dieu,  pour exprimer sa divinité mais il emploie le nom propre de Dieu, Yahvé, traduit en grec Ego eimi. Edouard Delebecque, grand exégète et grand helléniste compte huit Ego eimi, huit fois : Je suis dans l'Evangile de Jean. Ainsi huit fois le Seigneur Jésus se présente comme Yahvé Dieu.

En comparaison, dans l'Evangile d'aujourd'hui (troisième dimanche de l'Avent), Jean Baptiste, se présentant aux Juifs au début de l'Evangile de Jean, ne dit pas ; "Je suis". Il n'emploie pas le verbe être à son propre sujet, il ne dit pas : "Je suis la voix", mais seulement "Moi la voix de celui qui crie dans le désert" Il se fait entendre comme la voix du Verbe, souligne Origène (vers 250). Il porte le Verbe car il a la voix qui porte. Mais il n'est pas le Verbe. Et il l'annonce sans même le connaître : "Au milieu de vous se tient quelqu'un que vous ne connaissez pas. Il est venu après moi mais il a été fait avant moi et je ne suis pas digne de délacer la courroie de sa sandale [comme fait l'esclave pour le maître]".

Cette humilité de Jean-Baptiste a de quoi nous faire réfléchir sur l'image de Dieu qui est en nous. Nous ne sommes véritablement cette image, nous ne sommes arrachés à la précarité, à la corruption et à la mort que par la foi en Jésus seule image du Père qui soit de même nature que lui. En nous l'image fugace devient homoiose [mot que nous traduisons, mal, par ressemblance, et qui dit plus] : nous ne nous identifions à l'être du Christ (cet être divin : ego eimi) que par la foi en lui. Sans la foi l'image de Dieu en nous se ternit et elle finit par se perdre. "Si vous ne croyez pas que Je suis, vous périrez tous" (Jean 8, 24).





est pas assez dire.

mardi 30 novembre 2021

Le péché d'Adam et d'Eve

 Nous avons étudié le péché originel en tant qu'il s'est transmis à toute l'humanité, en tant qu'il marque encore actuellement tous et chacun d'entre nous. Reste à se demander  comment comprendre dans ce récit imagé le péché d'Adam et d'Eve. Quel est-il ?

On a voulu y voir un péché sexuel, tant la tentation est grande, pour certains, de réduire tout péché à la sexualité. Nous avons vu dans le post précédent qu'après le péché, Adam et Eve perdent le don de justice originel, ce prodigieux équilibre dont Dieu leur avait fait cadeau et qui disparaît avec la méfiance qu'ils manifestent envers Lui, Eve préférant, nous allons le voir, le discours du Serpent à l'avertissement divin. Dans le récit, la pudeur (le fait qu'ils tentent de se vêtir de feuilles de figuier) est une conséquence du péché et de la perte du don de justice originelle, elle n'a rien à voir avec le premier péché tel qu'il est commis, les théologiens s'entendent tous sur ce point.

Beaucoup de scolastique - dont Cajétan avec lequel cette fois je serais en désaccord - ont estimé que l'arbre de la connaissance du bien et du mal était une simple image, l'image de la désobéissance à Dieu. Adam et Eve pouvaient tout faire dans le Jardin, sauf désobéir à Dieu et l'image de la désobéissance est ce fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Personnellement je ne vois pas le Dieu infiniment bon tester ainsi l'obéissance de ses serviteur, sans qu'il y ait quelque chose de grave derrière cette interdiction. J'avoue que j'ai beaucoup cherché sans trouver. Qu'y avait-il de mal à manger du fruit de cet arbre de la connaissance du bien et du mal ?

Léon Chestov (dans La nuit de Gethsémani, essai sur la philosophie de Pascal) propose une thèse qui est séduisante. Il s'agit simplement de prendre au sérieux le nom de l'arbre, "arbre de la connaissance du bien et du mal". Comme l'arbre de vie désigne le choix par grâce de la vie éternelle, de même l'arbre de la connaissance du bien et du mal propose de mêler la Raison avec une majuscule à l'intuition morale. Je ne parle pas de la méditation morale, qui est nécessaire et nous occupe forcément tous et chacun, pour peu que nous soyons préoccupés de notre dignité personnelle. Je parle de la raison calculante, celle qui compte pour savoir où est le mal et où est le bien, quitte à faire du bien un objectif que l'on ne peut atteindre que par ce calcul rationnel, qui élimine les risques, calcule les chances et supprime ainsi méthodiquement tout élément de foi, refusant tout pari à cause des risques que cela suppose (voir le moderne principe de précaution, qui cherche à éliminer tout risque, à rapprocher du principe impossible Zéro Covid). 

Nous n'arrivons pas au bien par un calcul mais par un acte de foi. Et la foi, au plus intime d'elle-même, c'est le risque : Kalos ho kindunos, c'est un beau risque déclare Socrate dans le Phédon, en expliquant qu'il croit en l'immortalité de l'âme, après avoir refusé la proposition d'évasion que ses disciples lui proposaient. Il ne veut pas désobéir aux lois de la Cité (c'est-à-dire faire le mal) et il croit que ce choix du bien qu'il fait en acceptant de boire la cigüe recevra sa récompense de l'autre côté du voile.

Cette perspective n'est pas seulement chrétienne, elle est grecque, elle est antique, elle est païenne, elle est humaine. Voici ce que dit Socrate à propos de l'enseignement de la morale et donc de sa rationalité, dans le Ménon : "Etranger, voici que je passe à tes yeux pour un homme favorisé du Ciel : tu crois que je sais si l'on peut enseigner la vertu, ou par quels moyens elle s'acquiert. Pour moi, bien loin de savoir si elle s'enseigne ou si elle ne s'enseigne pas, je m'ai même pas la moindre idée de ce que peut être la vertu". Ce n'est pas le discours constant de Socrate qui dit dans la République que la vertu s'enseigne (et cela crée le premier projet communiste totalitaire dans l'histoire de l'humanité). Mais c'est la thèse toute socratique d'Aristote au dernier chapitre de son Ethique à Nicomaque : la vertu ne s'enseigne pas, elle n'est pas rationnelle.

Pour agir bien, il ne suffit pas de calculer, il faut croire au bien et cette croyance est donnée. C'est justement ce que refuse Eve qui veut comprendre l'interdiction que pourtant elle ressent au fond d'elle-même, mais sans parvenir à l'objectiver : "Si vous mangez du fruit de l'arbre de la connaissance vous mourrez" avait dit Yahvé Dieu. - Pas du tout vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal. C'est vous qui fixerez le bien et le mal grâce à la connaissance que vous allez en acquérir. Les arguments du Serpent ont tenté Eve : définir le bien et le mal par sa propre raison, qu'est-ce que cela peut être moderne ! Eve se laisse tenter, Adam ne se pose même pas le problème;; il se contente de manger, parce qu'Eve est trop convaincue de ce qu'elle fait et que quand elle est convaincue comme cela, il est impossible de la faire changer d'avis.

Ce rationalisme moral n'est pas seulement celui d'Eve. Lorsque l'on refuse de respecter l'humanité de l'embryon par exemple, on peut tirer de ce refus toutes sortes de raisonnements, rationnels par rapport à ce premier principe (l'embryon n'est pas un homme), mais qui sont criminels par les conséquences que l'on tire de ce principe faux, en poussant chaque année le bouchon un peu plus loin. C'est que l'on ne veut plus voir que le nouveau principe que l'on a adopté sans ciller va contre la piété élémentaire envers le prochain le plus faible, le petit d'homme comme dirait Kipling.

samedi 27 novembre 2021

Le péché originel

 "Je ne fais pas le bien que j'aime et je fais le mal que je déteste" disait saint Paul aux Romains (7), pointant par là comme un déséquilibre fondamental dans la nature humaine. 

"Le bien est ce que toutes choses désirent" disait de son côté, comme en contre-pied, Aristote : quel optimisme !

Mais il se trouve, pour donner raison à saint Paul, que le mal, c'est de suivre sa pente. Simplement. Et que cette facilité du mal, cette puissance du mal sur nos destinées, on aurait eu du... mal à dire que c'était couru d'avance. Comment un Dieu bon a-t-il pu créer un univers si fragile, si accessible au mal ? 

En même temps, il y a en chacun d'entre nous un désir du bien, "la loi écrite sur les tablettes de notre coeur" disait aussi saint Paul (Rom. 2, 15). On ne comprend rien à l'homme si l'on écarte cet attrait gratuit pour le bien, qui est aussi en lui.

En substance, le dilemme apparent entre intention de bien et réalisation du mal n'en est pas un : les deux branches du dilemme sont vrais dans l'homme : il est capable de choisir le bien en allant contre ses propres intérêts, parce que c'est profondément son désir. Il est capable par exemple de souffrir pour celle qu'il a décidé d'aimer. Et en même temps, il peut se rendre coupable, envers elle, de tous les laisser aller, des infidélités les plus crasses : le mal est tellement facile pour lui. 

C'est dans ces termes que se pose la question du péché originel, c'est cette contradiction au sein de la nature que ce concept entend décrire. Pascal a très bien dit que c'était la question la plus difficile du monde et en même temps la plus essentielle d'une certaine façon, celle qui porte  sur la réalité de notre condition.  Voici, sur ce sujet, un fragment célèbre des Pensées : "Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. Vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison ; Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes. Car sans cela que dira-t-on qu'est l'homme ? Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment s'en fût-il aperçu par sa raison puisque c'est une chose contre sa raison, et que la raison, bien loin de l'inventer par ses voies, s'en détourne quand on la lui présente ?"

Point imperceptible ? dit Pascal, et il me semble en un double sens : le péché originel ne correspond à aucun savoir inné mais à une révélation divine. C'est dans les premiers chapitres de la Genèse (le troisième en particulier) que cette doctrine se découvre, et elle se découvre sous une forme symbolique. Il est clair qu'aucun témoin n'a assisté à cette scène qui est une recomposition imagée de ce que l'on pourrait appeler la scène primitive de l'humanité, celle que nous cache depuis toujours ce que les philosophes nomment le voile d'ignorance. La discussion entre Eve et le serpent est toute symbolique ; comme disait Cajétan au XVIème siècle dans son Commentaire de la Genèse : On n'a jamais vu un serpent parler. Attention : ce n'est pas parce que c'est symbolique que c'est enfantin. Il s'agit de rien moins que de l'origine du mal.

Aussi ce "point imperceptible" dans l'histoire que constitue le péché originel, "tout l'état de l'homme en dépend". Il est facile à chacun d'identifier la difficulté de sa condition, facile de saisir que des contradictions le traversent. La doctrine du péché originelle est l'unique explication que l'on puisse donner à cette contradiction, sans la supprimer, sans rationaliser la contradiction, sans se saisir d'une partie de la vérité parce que l'on a voulu oublier l'autre. Cet oubli volontaire de la contradiction où s'établit la nature humaine peut nous mener loin, jusque dans l'horreur...

On peut admettre par exemple que la nature est bonne et prendre totalement au sérieux la formule de Montaigne : "Nature est pour moi doux guide". A force de suivre ses impulsions, on en augmente la force. Ses désirs ne viennent-ils pas de la nature ? Alors tout est bon. C'est le marquis de Sade qui a poussé le plus loin le mépris pour la petite voix de sa conscience, en adoptant l'attitude perverse d'un désir en liberté comme "venant de la nature" et donc bon par hypothèse. Il est devenu ce grand seigneur méchant homme qui fait penser parfois à un Gilles de Rais (même si l'élite germanopratine trouve toujours très excitantes ses imaginations - voir l'exposition il y a quelques années au Musée d'Orsay).

Il faut bien distinguer - et l'anthropologie chrétienne nous y pousse - ce que Pascal appelle l'état de l'humanité et ce que nous avons ici nommé la nature. Il y a dans la nature humaine un pari formidable du Dieu créateur : sanctifier la matière. Diviniser l'être sensible et intelligent qu'est l'homme. Mais la nature humaine connaît différents états. Elle peut être laissée à elle-même, en état de sauvagerie pour revenir à la nature animal comme l'enfant sauvage. Elle peut prévenir la puissance de l'agressivité et les déchirements violents, lorsqu'elle se civilise, comme l'a bien indiqué René Girard. Alors apparaît une échelle de valeurs partagée, une morale, plus ou moins perfectionnée au fur et à mesure que l'animal humain prend conscience de lui-même au contact de son semblable. Dans la Genèse, Caïn, qui tue son frère Abel, fait appel à Dieu pour qu'il le protège de la vindicte des autres hommes indignés de son fratricide. Il a expérimenté plus que d'autre la violence qui est en lui. Est-ce pour cela que le texte sacré en fait "le premier constructeur de ville". La ville porte désormais les espoirs de la civilisation humaine. Elle protège l'homme du mal qui est en lui. 

Je citerai un poète grand connaisseur en humanité pour une première conclusion, car il voit dans le péché originel l'origine des dysfonctionnements de l'humanité : Charles Baudelaire écrivait dans Mon cœur mis à nu : "Théorie de la vrai civilisation. Elle n’est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes. Elle est dans la diminution des traces du péché originel". La constatation me semble encore valable aujourd'hui.

Mais avant qu'on en soit arrivé si loin dans l'histoire humaine, revenons à l'origine, revenons à la scène primitive : Dieu avait d'abord voulu choisir un couple, qui n'avait en lui-même rien d'extraordinaire : Adam, c'est le poussiéreux car il est fait de la poussière du sol. Eve, c'est la vivante, car elle est la chance d'Adam, comme nous l'avons expliqué dans une méditation précédente, et aussi bien sûr, parce qu'elle est la mère de tous les vivants. Adam et Eve devait démontrer la liberté humaine, accepter sans aucune contrainte mais avec joie le don de Dieu, être capable de sortir d'eux-mêmes, pour cueillir le fruit de l'arbre de vie et obtenir ainsi le salut. Dieu leur avait fait un vrai paradis, un jardin (c'est le sens de paradeisson) agréable, en leur donnant quatre qualités qui n'étaient pas dans leur nature mais devaient les aider à équilibrer cette nature à la fois rationnelle et sensible, tenant de la poussière du sol et du souffle de Dieu, de ce Dieu qui mystérieusement les a créés tous deux à son image mais à partir du limon de la terre. 

Ces quatre dons divins, qui ne concernent qu'Adam et Eve, se déduisent de la lecture du chapitre 3 du livre de la Genèse. Il s'agit de l'immortalité (la mort n'est pas un problème tragique), de l'impassibilité (Adam et Eve ne souffraient pas de leur corps) de la science infuse (dans le récit Adam nomme les animaux) et de la justice originelle (le pouvoir de la raison sur les passions est un pouvoir despotique chez Adam et Eve. Aujourd'hui, après le péché originel, dit joliment la scolastique, notre pouvoir sur nos passions est un pouvoir seulement diplomatique et non plus despotique) .

Dans le texte sacré, le don de justice originelle se déduit du fait qu'alors qu'Adam et Eve étaient nus, ils ne rougissaient pas l'un de l'autre. La pudeur n'était pas encore une vertu ! Le drôle d'animal qu'était l'être humain connaissait tous les plaisirs de la vie mais il demeurait maître de lui-même, exerçant un pouvoir despotique sur ses passions.

Il y a deux écoles théologiques, concernant l'effet du péché originel, la vieille et la nouvelle. La vieille école va de Pierre Lombard à Guillaume d'Occam et de Gabriel Biel à Luther et plus encore à Calvin. Pour eux le péché originel détruit la nature. L'homme dès sa naissance est un animal dénaturé. Il n'y a pas de bonne nature.La nature laissée à elle-même est toujours mauvaise, au point conclut Calvin, le plus pessimiste de tous, que Dieu a créé les hommes pour les damner et éventuellement pour les sauver. Sa formule "Dieu nous damne" a horrifié les catholiques de l'époque.

Saint Thomas hésite à recevoir cette doctrine de Pierre Lombard. C'est un optimiste, il croit que la nature créée par Dieu, est faite pour le bien et il estime, selon la distinction que nous proposions tout à l'heure,, que c'est l'état de la nature qui est mauvais, non pas la nature en elle-même. Dieu a condamné le péché d'Adam et Eve (dont nous traiterons dans le prochain post) et il leur a retiré les quatre dons préternaturels que nous venons d'évoquer : immortalité, impassibilité, science infuse et justice originelle). Par la perte du don de justice originelle, l'homme et la femme perdent l'équilibre exceptionnel dans lequel Dieu les avait créés. La nature créée bonne par Dieu demeure, mais le drôle d'animal qu'est l'homme ne parvient plus à être maître de lui-même, sinon par un pouvoir diplomatique, relatif, pas absolu. 

Et voilà le péché originel dans ses conséquences : après le péché d'Adam, l'homme n'est pas devenu mauvais : mais il est sorti du plan divin au terme duquel il devenait participant de la nature divine. Il a donc perdu l'état de grâce dans lequel il avait été créé. Et par ailleurs, privé des quatre dons préternaturels, il devient fragile, accessible à toutes les tentations, tout en gardant le sens du bien dans lequel sa nature avait été créée. Voilà le champ dans lequel germent toutes les philosophies de l'absurde. L'expérience du paradis terrestre est terminée mais l'humanité n'est pas détruite. Elle garde une dernière chance, c'est ce que signifie, en Genèse 3, 15 les trois versets que l'on appelle protévangile. Le premier Evangile se lit juste après le péché d'Adam et Eve. Celle que l'on désigne dès le Livre de l'Apocalypse comme la nouvelle Eve (Apoc. 12) la Vierge Marie et celui que saint Paul reconnaît comme le nouvel Adam, Jésus Christ, (I Co. 15, 45) sont attendus. Cette attente (cette espérance) arrache l'humanité à l'absurde. Il y a une alternative à l'absurde d'une condition humaine qui reste comme découronnée. Cette alternative, c'est une nouvelle Eve et un nouvel Adam, un nouveau commencement pour une humanité qui aura retrouver le sens.

Mors per Evam ; vita per Mariam, la mort par Eve, la vie par Marie, dit saint Jérôme au IVème siècle, exprimant une sublime priorité de Marie en cette affaire du salut de l'homme, une priorité que Dieu reconnaît quand il dit au Serpent antique : Je mettrai une inimitié entre toi Serpent diabolique et la femme, une inimitié entre ta descendances de petits démons et sa descendance de saints et de héros. Marie porte haut le signe de la femme, qui est le premier signe du salut du monde. Cela a commencé à Nazareth, neuf mois avant la naissance de Jésus. Les tout premiers théologiens chrétiens - saint Irénée à la fin du IIème siècle - voient Marie ainsi : l'Eve nouvelle aux portes du Jardin.