dimanche 31 octobre 2010

Qu'en est-il des valeurs chrétiennes ?

On invoque souvent les "valeurs chrétiennes" sans se donner toujours la peine de préciser quelles elles sont. On les invoque pour s'en gargariser... Ou pour les rejeter...

Ceux qui les rejettent paraissent avoir des raisons fortes de le faire, raisons qu'un Nietzsche a développées avec la force qu'on lui connaît : le christianisme, religion de faibles, provient du ressentiment des faibles qui en veulent aux forts. On a parfois même l'impression que l'Eglise s'autointoxique avec ses... fausses valeurs... Oui, qu'elle est faible souvent notre Eglise ! Et quelle différence entre ce qui devrait être, ce que les voix les plus autorisées disent que c'est... et ce que c'est. Ainsi, ceux qui se gargarisent des valeurs humanitaires, en les revendiquant comme identifiant l'Eglise du Christ semblent faire le jeu de ceux qui rejettent cette Eglise.

Exemple de l'identité entre le discours de rejet et le discours d'identification ? Dans Fragile absolu, sous titré Pourquoi l'héritage chrétien vaut-il d'être défendu ?, livre tout récemment réédité en collection Champs Flammarion. Slavoj Zizek explique, comme naguère Alain Badiou dans son Saint Paul ou la naissance de l'universalisme que les valeurs du communisme sont bien les valeurs du christianisme : ce sont les mêmes... Non pas que la Révolution bolchevik soit une révolution chrétienne : Zizek n'est pas si bête ! Mais en tout cas "l'idée communiste" (comme il dit) est une idée chrétienne : "Oui le marxisme est dans le droit fil du christianisme. Oui christianisme et marxisme doivent combattre main dans la main, derrière la barricade, le déferlement des nouvelles spiritualités. L'héritage chrétien authentique est bien trop précieux pour être abandonné aux freaks intégristes".

Freaks? Que les intégristes soient des gens profondément déformés, je le pense et l'ai écrit dans mon Jonas. "L'intégriste est celui qui veut faire la volonté de Dieu, que Dieu le veuille ou non" écrivait Frossard naguère : bien vu! Et cela pose un problème mental, tout en nous ramenant très près de la logique du premier péché. Comment peut-on savoir mieux que Dieu? Il y a dans l'intégriste un gnostique qui s'ignore.

Mais que Zizek nous donne le choix entre "freaks" et cathocommuniste, sans aucun troisième terme, c'est pour lui et pour son honnêteté de chercheur que cela devient inquiétant.

Ce cathocommunisme, dès 1973, Thomas Molnar l'a identifié en évoquant "l'utopie, éternelle hérésie" (Beauchesne éd.) et en montrant comment le Père Teilhard de Chardin entrait volens nolens dans cette logique. Un peu plus tard, dans Le paysan de la Garonne, Jacques Maritain évoquait la temporalisation du royaume de Dieu. Mais combien d'autres se sont tus, parmi les augures de la vie intellectuelle en ce temps là ? Je ne parle même pas de la vie ecclésiale !

Ce cathocommunisme n'est pas mort. Il n'est même pas ringard comme nous le montre le livre de Zizek. Plus grave : le vent d'antilibéralisme consensuel qui souffle en ce moment risque de nous ramener ce monstre spéculatif (véritable freak pour le coup) dans des habits neufs. Je ne dis pas que c'est déjà fait mais le risque est là.

Comment échapper à cette confusion mentale ? Peut-être en fêtant sérieusement la fête du Christ Roi, demain dans le calendrier old fashion. Il suffirait de réentendre le dialogue entre Jésus et Pilate, fantastique page d'Evangile, où Jésus apparaît vaincu, entre les mains de Pilate, mais où il annonce à l'avance sa victoire spirituelle contre le hiérarque : "Mon Royaume n'est pas d'ici". Ou encore, selon une ambiguïté possible en grec : "Ma royauté n'est pas d'ici". Sous entendu : tu ne peux rien contre elle.

Mais quelle est-elle cette Royauté ? Quel est le titre du Christ à régner ? La vérité. "Celui qui est de la vérité entend ma voix".

Le tout est de savoir de quelle vérité il s'agit ? Est-ce le christianisme tel que les hommes affectent de le comprendre, le christianisme réduit à un texte et à une histoire, le christianisme transformé en culture ? Alors oui, du point de vue de la culture chrétienne, Zizek a raison : il y a d'invincibles analogies formelles entre christianisme et communisme.

Mais telle n'est pas la vérité de l'Evangile. ce n'est pas une vérité uniquement formelle, spéculative, susceptible de s'analoguer à d'autres vérités qu'elle annoncerait ou qu'elle accomplirait. La vérité de l'Evangile est indissolublement une vie. Elle représente une transformation de soi, une vérité qui nous fabrique de nouveau, qui nous offre rien moins qu'une deuxième naissance comme l'explique le Christ à Nicodème.

Faire des valeurs chrétiennes autant de valeurs purement humanitaire, en "temporalisant le Royaume des cieux" comme disait Maritain, en réduisant la foi à une culture forcément homologue à d'autres cultures comme on le voit aujourd'hui, c'est oublier les données primitives de ce que j'appellerai une épistémologie de la foi. La foi est une réalité sacramentelle. Soit elle nous transforme, en créant en nous un esprit nouveau, soit elle n'existe pas comme foi, mais simplement comme culture. "La sagesse de Dieu est venue dans la Puissance" comme disait saint Paul aux Corinthiens.

Voilà tout ce qu'oublie le cathocommunisme assez répandu sous diverses formes depuis cinquante ans. Il confond l'action spirituelle et surnaturelle du christianisme avec des ressemblances purement formelles, dont personne ne comprend que les remarqer et les célébrer c'est détruire la puissance du Christ en la ravalant à une simple idée. Humaine trop humaine aurait dit Nietzsche pour le coup.

Il ne faut pas confondre le christianisme spirituel et le christianisme culturel, sous peine de mériter ce qu'annonce le Christ dans un des textes les plus pessimistes de l'Evangile, cette parabole de l'homme qui chasse de chez lui le démon, mais qui, comme le reproche Nietzsche à beaucoup de chrétiens, n'est pas assez fort pour le chasser tout à fait. Voilà une conversion purement humaine, qui s'est effectué sans la puissance de Dieu. Le démon revient, avec sept autres, plus méchants que lui : "et le sort de cet homme là est pire qu'avant" n'hésite pas à souligner le Christ, comme si nous ne l'avions pas assez compris en comptant les démons que comporte cette histoire (huit en tout finalement).

Ne devenons pas chrétiens à moitié ! C'est sans doute la pire des choses qui puisse nous arriver. Voilà la part de vérité paradoxale d'un Nietzsche. La demi-foi est pire que la non-foi. Elle est une trahison, la non-foi n'est qu'un silence (qui peut cesser à tout moment). Il ne s'agit pas de devenir des vibrions pour autant, des fanatiques, non. Le fanatisme, c'est le freak dont nous parlions plus haut. Mais il suffit de réfléchir à ce que signifie pour nous la vérité du Christ : non pas une idée, mais un fait nouveau dans l'histoire, qui nous transforme et qui (Girard l'explique très bien à Nietzsche dans Quand ces choses commenceront) a déjà transformé l'humanité tout entière.

samedi 30 octobre 2010

La France comme on écrit un haïku

Article repris de Minute du 6 octobre 2010
L’essentiel de la jeune production littéraire de Michaël Ferrier tourne autour du Japon, où il enseigne la littérature et la culture françaises. Son dernier roman ne déroge pas à la règle : il a lieu à Tokyo. Détail qui a son importance : il raconte un colloque sur l’identité française…

La cérémonie intellectuelle – le colloque – se déroule à l’Université du Centre, entre officiels, mandarins de l’université et vedettes internationales de la pensée, sous la haute autorité du professeur Nezumi. Cela nous vaut une galerie de portraits qui nous montre bien que le mandarinat est le même partout, aussi boursouflé, aussi essoufflé, aussi mesquin à Tokyo qu’à la Sorbonne ou à Harvard. Avec un petit plus pour les universitaires japonais, qui devient sous la plume de Michaël Ferrier un ridicule de plus: la volonté de bien faire ou de montrer que l’on fait bien, pas si fréquente sous nos latitudes universitaires!

Petits fours à gogo. Ambiance moi sie et toute mondialisée. Discours sur la France qui est le même qu’à New York ou à… Paris. Attaque contre la culture française qui n’existe plus, contre la littérature française qui se meurt. Mais je vais laisser parler Michaël Ferrier pour que vous compreniez que ce livre est avant tout une manière de dire, un arrangement de mots pour tenter de dire sa vérité: « Il fluctue le grand professeur, il églogue, il contredanse: adieu à la littérature par-ci, dépérissement de la littérature par-là, épuisement de l’espace littéraire en grandes voûtes solennelles par-dessus toute pensée… décadence partout, déchéance tous azimuts. N’en jetez plus, le corbillard est plein! L‘agonie est en marche, planifiée et comme souhaitée. Toute une phraséologie phraséeuse, vermoulue enfonce la France dans la déploration de sa grandeur perdue. Pourtant chaque trimestre un nouveau livre sur la question: il faut croire que le cadavre bouge encore. »

La France c’est naturel, comme un bon verre de pauillac

Michaël Ferrier est un Français d’Outre-mer, un Français qui n’a pas beaucoup vécu en France, mais dont la France, libre et insolente, constitue l’identité et le français son mode naturel d’expression. Est-ce parce que de loin elle lui apparaît comme un fantôme? Il affirme en tout cas « sa sympathie pour le fantôme », sympathie inconditionnelle, sympathie qui s’adresse à tous les sens du terme « fantôme », aussi bien les revenants, ces Français des anciens jours dont le passé est un présent pour Michaël Ferrier, que les fantômes des mangas japonais, sortes de divinités tutélaires voltigeant dans notre imaginaire, ou encore, de manière plus cryptée, ce « fantôme qu’on laisse entre deux livres dans une bibliothèque pour signifier qu’un volume est emprunté: la France est-elle cette absente toujours là, comme un livre suppléé par son fantôme? Il y a encore un sens au mot “fantôme”: l’harmonique cachée dans le piano qui vibre impromptue et donne de l’épaisseur à une note.

Dans la grande analogie du monde, c’est un peu tout cela la France. Pas la peine de chercher à lui donner « une image pour la télé ». La France? C’est naturel, comme un bon verre de pauillac dit Ferrier, comme un haïku, écrit à la va-vite, ou comme ses amours si légères si pudiques et si ardentes avec Yoko, la présentatrice de l’émission Miroirs de France à la télévision japonaise.

A l’heure des marchés financiers, ce naturel ne pèse pas très lourd. Mais c’est lui aussi qui a ému Michel Houellebecq, plutôt dur à cuire pourtant, dans la conclusion de La Carte et le Territoire. Ce naturel français existe, avec son parler, sous toutes les latitudes. Pas question de faire une différence entre la France et l’outre-mer pour Michaël Ferrier, la distinction lui semble pour le moins « curieuse ». Gageons que comme d’autres que nous connaissons bien, Gollnisch ou Giocanti, c’est au Japon et en japonisant que Ferrier se sent le plus français. Qui a dit qu’il y aurait – ou qu’il y a – un clash des civilisations?

Joël Prieur
Michaël Ferrier, Sympathie pour le fantôme, éd. Gallimard, coll. L’infini, 260 pp., 22,50 euros port compris. Commande à : Minute, 15 rue d’Estrées, 75007 Paris.

mercredi 27 octobre 2010

Déni d’immigration

Article repris de Minute du 27 octobre 2010

Hugues Lagrange est chercheur au CNRS. Il vient de publier un livre, qui a fait grand bruit, sur le problème crucial de l’immigration en France. Son cheval de bataille ? L’ouverture multiculturelle. Une manière comme une autre, sur ce sujet, de prendre le taureau par les cornes.

Comme il fallait s’y attendre, la longue introduction de Hugues Lagrange à son livre, Le Déni des cultures, porte surtout sur des questions de sémantique. Il s’agit, avant toutes choses, de trouver… les mots pour dire les choses: « La querelle du sémantiquement correct bat son plein. Le mot race est une abomination. Son funeste destin emporte avec lui le mot ethnie, ou ethnicité. » Comment désigner cette réalité de - venue innommable? « J’emploie le mot culturel pour parler des liens qu’un individu a contractés du fait de sa naissance et de sa socialisation avec une ou des cultures. » Bref, pour parler comme Pierre Boutang, il s’agit non de ce qui vient de la nature, cet universel identique en chacun, mais de ce qui vient de la « naissance », et qui constitue notre… identité. Lagrange connaît ses classiques: pour dédiaboliser la question, il s’empresse de mentionner Claude Lévi-Strauss, défendant l’ethnocentrisme qui existe dans toutes les cultures. Après s’être ressaisi des mots, en leur donnant un sens précis et non fantasmé par les uns ou par les autres, il faut encore pouvoir travailler sur le matériau sociétal qui est l’objet des recherches du sociologue. Las! Reprenant le constat de Michelle Tribalat dans Les Yeux grands fermés (Denoël, 2010), La - grange dénonce « l’occultation », le déni des diversités culturelles qui coexistent aujourd’hui en France. « On n’envisage pas de lire les phénomènes sociaux en référence à l’origine culturelle, on ne le peut pas, la statistique publique rechignant à tenir compte de ces paramètres. » Le lieu de naissance des ascendants est certes enregistré, mais il est ensuite éliminé des données publiques!

Un mépris des problèmes réels

Résultat de cette occultation? Un mépris des problèmes réels, les pouvoirs publics s’attachant à des poncifs rassurants, sans se donner la peine d’envisager l’immigration dans sa diversité culturelle, non seu lement par rapport à la culture autochtone, mais en son propre sein. Les immigrés ne sont pas tous les mêmes! Leurs problèmes sont dis tincts selon leur origine ethni que. Voilà la découverte, simple com me l’oeuf de Colomb, autour de laquelle Lagrange construit son livre. La tendance à la globalisation des problèmes migratoires em pê che qu’ils soient traités sur le fond et autorise des généralisations qui, à y regarder de près, sont toutes plus contestables les unes que les autres. On ne pourra résoudre les problè mes que si l’on prend en considération ces différences entre populations allogènes, au lieu de se caler dans le déni. Exemples des conclusions nouvel les que l’on peut et doit tirer sur les problèmes qui se posent concrète ment dans nos villes? La fameuse mixité sociale est organisée selon l’op position simpliste entre autochtones et migrants, comme si tous les migrants étaient les mêmes. L’une des propositions de Hu gues Lagrange consiste à organiser la mixité sociale au sein même des populations immigrés, pour ne pas laisser se pérenniser tel ou tel mo dèle périmé et pour éviter que naissent des zones de non-droit qui sont aussi des territoires d’une ethnie. Il est statistiquement prouvé que des Maliens, par exemple, mis dans un contexte culturel vraiment mixte, obtiendront rapidement un meilleur pourcentage d’intégration. Mais pour cela, il faudrait que l’administration française sorte du déni au lieu de donner des leçons de morale dans le vide. Tout en militant pour la prise en compte des diverses cultures d’origine, Hugues Lagrange n’est pas un « multiculturaliste », prétendant que la nation France se résoudrait aujourd’hui à une convivance de la tribu autochtone avec des tribus allogènes dont il faudrait respecter a priori les coutumes. Il s’agit au contraire pour lui de poser un certain nombre de diagnostic sur les élé ments dans la structure des cultures d’origine qui empêche l’intégration, et donc sur ce qui doit évoluer (voir encadré) pour que l’inclusion des nouveaux arrivants au sein de la nation France soit véritable.

Lagrange ne prend pas en compte la spécificité du modèle national

Deux regrets: nulle part Hugues Lagrange ne prend en compte la spécificité – irréductible à l’empire américain – du modèle national français, qui est assimilationniste dans la mesure même où il est ré - publicain. Et puis, tout en mentionnant fréquemment les problèmes que pose l’islam, il n’étudie pas la question religieuse, qui semble pour tant une question clef pour une véritable « inclusion » à venir… Mais ne boudons pas notre plaisir: ce livre marque une date im portante dans les études sur les phé nomènes migratoires. Avec une volonté affirmée de sortir de la langue de bois.

Joël Prieur

Hugues Lagrange, Le Déni des cultures, éd. du Seuil, 350 pp., 25 euros port compris. Sur commande à : Minute, 15 rue d’Estrées, 75007 Paris.

Variations sur les ouvriers de la Onzième heure

J'ai beaucoup aimé la contribution de l'anonyme qui, dans le post précédent - Antilibéraux de tous les pays unissez-vous - loue le Maître de l'Evangile dans la parabole des ouvriers de la 11ème heure en soulignant que c'est un patron social : "Un bon patron doit être comme un bon pasteur. Il connait ses salariés et ses salariés le connaissent. Il est une sorte de père pour eux (et tant pis si l'on m'accuse de paternalisme)".

Tout à l'heure, j'ai participé à une émission avec mon ami Arnaud Guyot-Jeannin sur le livre de Joseph Pearce, Small is toujours beautiful, dont vous entretient mon alter ego Joël Prieur. Au cours de l'émission, avec Philippe Maxence, éditeur-courage de cet opus, nous avons essayé d'insister (non sans quelques chamailleries de détail, "pour l'ambiance") sur le fait qu'alors que l'économie est la recherche naturelle du profit, le problème n'est pas de changer de système et d'anéantir le capitalisme comme parle encore le Front de gauche. Non ! Le problème est l'état d'esprit dans lequel on travaille, l'état d'esprit dans lequel on consomme, l'état d'esprit dans lequel on vit. Bene bona facere dit saint Augustin. Il importe non de faire le bien mais de le faire bien. La Révolution chrétienne ne signifie pas un changement de système, mais un changement d'état d'esprit.

Ainsi en est-il dans l'exercice de l'autorité. Il ne s'agit pas de dire : les cahiers au feu et les profs au milieu ; il ne s'agit pas de supprimer l'autorité parce qu'elle est injuste : ne rêvons pas le monde ! L'exercice de l'autorité est naturel à l'homme animal social, souligne saint Thomas (Ia 96 4). Il ne faut pas nier l'autorité mais l'assumer "comme un bon pasteur", qui connaît ses brebis. Le patron social de l'Evangile de Matthieu donne la même chose à ceux qui ont travaillé une heure [sans faute de leur part: personne ne nous a embauché, nemo nos conduxit, extraordinaire ce verbe conduxit à cet endroit], parce qu'ils ont les mêmes besoins, les mêmes enfants à nourrir etc. Voilà une économie personnaliste !

Qui parle d'autorité traite de l'obéissance : il ne faut jamais oublier la raison profonde de l'obéissance d'après saint Thomas : le bien commun. On n'obéit pas à un autre parce qu'il est plus grand, plus fort ou plus gradé. On lui obéit parce qu'il a une vision du bien commun que nous n'avons pas forcément de la place où nous sommes. De ce point de vue, l'obéissance n'est pas un rapport de force, mais une vertu, qui nécessite un acte d'intelligence de la part de celui qui obéit, comme de la part de celui qui commande l'ordre est ultimement l'expression de la vertu intellectuelle de prudence.

La modernité, avec Hegel et Marx, nous a désappris à voir l'intelligence dans l'autorité et dans l'obéissance. Nous imaginons qu'il s'agit simplement d'un rapport de force. Dans ce rapport de force, remarquait Hegel, l'esclave est toujours sûr de gagner pour la bonne raison qu'en tant qu'esclave il n'a rien à perdre. On sait l'usage que Marx et ses successeurs de la IIIème Internationale feront de la dialectique du Maître et de l'esclave. Des flots de sangs vont inonder l'histoire ! Il faut revenir à la conception traditionnelle, à la conception intelligente de l'autorité.

Ancré dans l'idée du rapport de force, le mauvais chef se pose la question : à quoi celui là va me servir ? Et s'il ne sert plus à rien il le jette comme un kleenex. Le bon chef, en revanche, se demande de son subordonné : est-il capable de servir (avec intelligence) le bien commun de l'entreprise ? Et si c'est le cas, il est comme le bon pasteur de l'Evangile, comme le patron des ouvriers de la Onzième heure. C'est le contrat qu'il honore d'abord et pas le nombre d'heures travaillées. Cet homme a accepté de servir sans se servir ? Il mérite salaire. Ce n'est pas une quantité de travail qui est rémunérée (une heure ou douze heure). C'est la qualité du service, c'est le contrat.

Au fond, ce que cette parabole nous enseigne, c'est qu'"il n'y a de richesse que d'homme" selon la devise d'un hebdomadaire. Les ouvriers font partie du bien commun de l'entreprise, ils doivent être respectés en tant que tel. Ils ne constituent pas une force de travail quantifiable, mais un capital, proprement in-estimable, que l'on se doit d'entretenir, en respectant le contrat que l'on a avec chacun d'eux.

Le chef qui ne voit pas que lui comme ses ouvriers se trouve au service d'un bien commun qui les englobe et, individuellement les dépasse, n'a pas compris son rôle de chef. Il va à la ruine de l'entreprise, en voulant faire du chiffre.

Qu'est-ce à dire ? Le rationalisme entrepreneurial qui délocalise à tout va et fonde sa décision sur un ratio, ce rationalisme omniprésent dans notre économie capitaliste devenue folle n'a raison que pour un temps. La rationnalité ne se limite pas au calcul. Celui qui dirige doit accepter d'être toujours dépassée par la réalité de la vie. S'il n'y a effectivement de richesse que d'hommes, alors le coeur, au sens de l'Evangile, au sens de Pascal, au sens de l'économiste Schumacher, au sens de Joseph Pearce (voir post précédent), en même temps qu'il est l'organe du courage, est l'organe du gouvernement. Pour gouverner, il faut être un homme de coeur, comme le patron des ouvriers de la Onzième heure. Est-ce la "faire du sentimentalisme" ? Point du tout. C'est accepter simplement avec Pascal que "le coeur ait ses RAISONS que la raison est incapable de reconnaître. Mais ceci est une autre histoire !

lundi 25 octobre 2010

[conf'] "Les Cristeros" par l'Abbé Néri

Mardi 26 octobre 2010 à 20H00 au Centre Saint Paul (12 rue Saint Joseph - 75002 Paris) - "Les Cristeros" par l'Abbé Néri - PAF 5€, tarif réduit à 2€ (étudiants, chômeurs, membres du clergé) - La conférence est suivie d’un verre de l’amitié.

samedi 23 octobre 2010

Antilibéraux de tous les pays, unissez-vous!

Article repris de Minute du 29 septembre 2010

Les éditions de l’Homme nouveau, émanation du périodique du même nom, viennent de publier en français le livre de Joseph Pearce, avec un titre original : Small is toujours beautiful. Une occasion d’aller faire un tour du côté de l’antilibéralisme catholique. En constatant que rien n’est plus actuel que ce refus des grandes lois économiques actuelles.

Il faut faire l’effort de dépasser les poncifs sur lesquels repose largement notre présent. Exemple de ces poncifs? Le libre-échange est toujours générateur de richesse. Supprimons partout toutes les protections et le monde s’enrichira. L’économiste français Maurice Allais a dit ce qu’il fallait penser de ce nouvel impératif catégorique du libre-échange, qui ne fonctionne vraiment, souligne-t-il, qu’entre partenaires à peu près égaux. Joseph Pierce montre, après bien d’autres, que la généralisation planétaire du libre-échange aboutit à la création de toutes sortes de zones spécialisées dans telle ou telle production dans lesquel les les producteurs (souvent des paysans) sont obligés de se contenter du prix qu’on leur impose, puisqu’ils n’ont pas d’autres ressources. La gestion soi-disant libre-échangiste du commerce mondial aboutit à un dirigisme des multinationales occidentales qui est l’exact opposé de la liberté. La vieille fable du « renard libre dans le poulailler libre » chère à Rosa Luxembourg, se reproduit non plus dans les « factories » anglaises mais à un niveau planétaire. Dans la liberté généralisée, il y en a forcément qui sont plus libres que d’autres et qui imposent leur liberté aux autres.

« Une civilisation blessée au coeur »

Pour que ce scénario catastrophe n’advienne pas à notre monde il importe de défendre tous les petits modèles: small is beautiful! Cette devise qui est aussi, ne nous y trompons pas, un cri de guerre, remonte à l’économiste Ernst-Friedrich Schumacher, qui, dans les années soixantedix, avait publié un livre sous ce titre. Joseph Pierce retrouve cette veine et il montre que l’antilibéralisme doit être politique lorsqu’il s’oppose à la dictature administrative de l’Union européenne, géopolitique lorsqu’il critique le « libre marché » mondial, dominé par les multinationales, écologique lorsqu’il s’oppose à la destruction systématique de l’environnement au nom de la monoculture et lorsqu’il exige que l’on s’interdise le gaspillage des énergies non renouvelables, métaphysique lorsqu’il prône la décroissance et la maîtrise du désir insatiable, spirituel enfin lors qu’il milite pour le retour de l’âme dans les sociétés qui fonctionnent aujourd’hui uniquement sur un calcul de rendement.

«La civilisation moderne ne peut survivre qu’en commençant à éduquer le coeur, car l’être humain est aujourd’hui beaucoup trop intelligent pour être capable de survivre sans la sagesse.» Tel est le dernier mot de Joseph Pierce dans ce livre. Cette allusion finale au coeur fait penser à l’un des derniers livres de l’intellectuel catholique Jean Madiran qui diagnostique, lui aussi, «une civilisation blessée au coeur.»

Le fait qu’un tel livre soit publié aujourd’hui par un journal qui se trouve résolument à droite dans le spectre des publications catholiques a son intérêt. Est-ce qu’une fois de plus ce n’est pas la droite qui est créatrice, originale et… radicale? Alors que la gauche chrétienne n’en finit plus de se morfondre dans les vieux schémas idéologiques, dont elle ne sait pas comment se dépêtrer, c’est la droite qui montre le chemin: antilibéral en politique, en économie et… en religion, pour défendre les identités et respecter l’indispensable biotope: cette nature dont on oublie qu’elle reste d’une manière ou d’une autre la mère de l’homme. Il s’agit de rien moins, dans ce livre d’apparence universitaire, que de défendre, en un ultime combat, l’âme du monde humain contre la dictature du rendement à tout prix et du productivisme sans entrailles. Combat perdu d’avance? Non: combat que l’on a gagné en soimême à partir du moment où l’on accepte de le mener.

Joël Prieur

Joseph Pierce, Small is toujours beautiful, éd. de L’Homme Nouveau, 372 pp., 33 euros. Commande chez l’éditeur.