jeudi 22 octobre 2020

La communion du prêtre

 La communion du prêtre est tellement importante qu'elle ne peut être omise dans la célébration de l'eucharistie. Elle est partie intégrante du rite de la messe. Les laïcs ne sont jamais obligés de communier, le prêtre si. Non pas qu'il soit toujours prêt personnellement à le faire mais parce que le rite l'exige. La messe serait incomplète sans la communion du prêtre. Dans le rite traditionnel elle est donc nettement séparée de la communion des fidèles qui par ailleurs est optionnelle non seulement pour tel ou tel individu, qui peut communier ou non (il est absolument libre), mais pour l'ensemble de l'assistance, dont il est juste nécessaire qu'elle soit représentée par un servant, qui lui-même n'est pas obligé de communier.

Cette communion obligatoire du prêtre est à l'origine de son devoir de sainteté : on disait couramment : le prêtre est un autre Christ. Il est l'homme qui communie au Christ, il est christifié. Avant d'être un leader de communauté, le prêtre doit être donné au Christ. Il a été à la mode dans les années 60 (je pense à tel texte de Jacques Maritain dans Approches sans entraves) de soutenir que le prêtre séculier (par opposition au religieux) avait un rôle purement instrumental ou fonctionnel, pour l'Eglise. Dans le même sens que Maritain et ses vieilles lunes, Mgr Wintzer déclarait récemment : "Le prêtre n'est pas un homme sacré. L'évêque non plus. Nous sommes des personnes qui ont été appelées pour un service, pour une mission" (RCF 8 mars 2019 cité par Cyril Farret d'Astié, Essai sur les 50 ans du missel de Paul VI p. 176). 

C'est vrai ; Mgr Wintzer a en partie raison sur le service, mais il a tort sur le sacré. Le prêtre doit obéissance à l'Eglise car par sa fonction vis-à-vis des sacrements, il construit l'Eglise. Il est ministre au service de ceux qui ont besoin de ses services. Son rôle n'a rien d'original ou de personnel, il doit s'effacer pour donner les sacrements. Mais c'est bien lui qui les donne, c'est lui qui a pouvoir de consacrer le pain et le vin et de pardonner les péchés au nom du Seigneur, c'est lui qui baptise de façon ordinaire (lui ou le diacre), c'est lui qui bénit les mariages en en validant les deux ministres (lui ou le diacre), c'est lui qui donne le sacrement des malades comme le stipule l'épitre de saint Jacques en son chapitre 5, et quel rôle d'accompagner les fidèles jusqu'à la mort ! Mais ces rôles du prêtre, ces différentes fonctions, il ne les remplit que parce qu'au nom du Seigneur, il accomplit son sacrifice "pour la rémission des péchés". Avant même d'appartenir à une structure, si sainte soit-elle, le prêtre est ainsi vraiment l'homme de la messe, come l'avait bien compris Mgr Lefebvre : c'est l'homme qui vit ce qu'il célèbre : Imitamini quod tractatis ! Imitez ce que vous faites a-t-il entendu le jour de son ordination. Vivez ce sacrifice que vous portez dans vos mains. Communiez y, ou pour parler comme l'Ecole française de spiritualité : soyez en état de communion. Qu'à tout instant on puisse dire : sa générosité est celle du Christ. Elle nous fait penser au Christ.

Ainsi le prêtre, communiant au Christ, n'est pas un simple instrument. La conception instrumentale du sacerdoce, en vogue dans les années 50, est insuffisante. Il est l'homme qui vit le sacrifice du Christ, en communiant chaque fois qu'il le célèbre à ce sacrifice auquel il s'identifie. Ainsi peut-on dire qu'il n'est pas seulement instrument, mais aussi continuateur de Jésus Christ, achevant son sacrifice ("ce qui manque à la passion du Christ" dit saint Paul), en l'accomplissant jusque dans sa personne. C'est en ce sens que l'on peut comprendre le célibat du prêtre du point de vue spirituel. Le prêtre ne prie pas seulement avec des mots, il prie avec sa vie offerte en union et continuation de l'offrande du Christ. Le célibat est une participation, une communion au sacrifice du Christ. En ce sens chaque prêtre ajoute quelque chose à Jésus Christ, dans la manière particulière (unique) qu'il a de le vivre ou de communier à son mystère.

Vous me direz : ce que j'écris là est valable pour tout laïc : c'est vrai. Mais pour le prêtre cela vient de son office. Non pas d'une grâce particulière qui peut toucher effectivement n'importe quelle âme, mais cela vient de ce qu'il est et de ce qu'il ne peut pas perdre : le caractère ineffaçable par lequel il est uni, par lequel il communie fraternellement au Christ. Il n'a pas besoin de se poser des question ; comme prêtre, communiant au Christ ex officio, il est dans sa lumière et ne peut en sortir que par effraction.

On peut aussi penser que c'est pour cela que, dans la tradition catholique, seul le prêtre communie sous les deux espèces du corps et du sang du C hrist. Il est seul le communiant par excellence, alter Christus, sa communion au Christ est non seulement son être même (comme on peut le dire de n'importe quel bon chrétien), mais sa fonction sacrificielle (officium dit Cajétan), fonction qui le définit pour le temps et pour l'éternité.

samedi 17 octobre 2020

Je ne suis pas digne...

« Seigneur, je ne suis pas digne ». Ces simples mots résonnent en latin, trois fois répétés à haute voix par le prêtre qui célèbre les saints mystères, juste avant qu’il ne communie, histoire d’abord qu’il n’oublie pas la médiocrité de son humanité – son indignité devant le Seigneur. A chaque fois, le prêtre continue sotto voce, reprenant les paroles du centurion romain (Matth. 8, 8) : « Je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit mais dites seulement une parole et mon âme sera guéri ». La parole évangélique était : « mon serviteur sera guéri ». Cette légère modification est un antique coup de génie, dont on ne connaît pas l’origine. Elle permet d’appliquer au communiant (le prêtre d’abord, ensuite les membres de l’assemblée) non seulement le sentiment d’indignité mais la foi du centurion romain qui prononce ces paroles dans l’Evangile.

Le centurion, rappelons-le, vient supplier Jésus de guérir son serviteur qui est à la mort. Il a compris que le Seigneur n’est pas un thaumaturge ordinaire. Un thaumaturge ordinaire touche le malade qu’il est censé guérir. Le Seigneur, maître du ciel et de la terre n’a pas besoin de se rendre au chevet du malade. Manifestant sa divinité, pense le centurion, il peut le guérir à distance. A Capharnaüm par exemple, on amène à Jésus un paralytique pour qu’il fasse un miracle. Ce Romain, qui n’est pas initié aux prophéties de l’Ancien Testament, qui regarde la situation avec un regard neuf, comprend d’instinct, comprend par la foi que le Christ n'a pas besoin de se rendre auprès du malade, que le pouvoir du Christ s’étend sur le ciel et la terre. On retrouve la même idée au chapitre 4 de saint Jean, qui raconte la guérison du fils d'un intendant royal : elle s'est passée, à distance, au moment même où le Christ avait dit : "Ton fils vit". De même nous, lorsque nous communion, nous voyons du pain, nous goûtons et nous touchons du pain, mais nous comprenons que sous cette apparence matérielle, par un miracle divin, par une transformation surnaturelle, le Christ, maître du temps et de l'espace, est devenu ce pain. Et Jésus admire notre foi dans son sacrement, comme il admira, dans saint Matthieu, la foi du centurion, dont nous prenons la place en reprenant ses paroles : Domine non sum dignus.

Voilà l'oeuvre de la communion : nous reprenons les paroles du centurion, nous prenons sa place et nous recevons comme lui le regard admiratif du Christ pour la foi qui nous anime.

 Ce qui est frappant dans le rite de communion, c’est l’absence de grandes prières de louanges ou d’action de grâce. La liturgie, par les gestes de révérence qu’elle réclame, impose aux célébrants et aux assistants le respect et même, à travers les génuflexions et les agenouillements, les conditions extérieures de l’adoration intérieure, mais s’abstient de tout développement théologique, laissant le communiant trouver les mots pour manifester son émotion spirituelle. Quand on supprime ces formes extérieures, jusqu’à recommander la communion dans la main, le rite latin se trouve extrêmement pauvre, doctrinalement minimaliste, jusqu’à l’obscurité. Aujourd’hui, la nouvelle forme du rite latin devient souvent une forme rituelle rapidement exécutée, j’allais dire exécutée pour la forme et relayée par des cantiques aux paroles fortes, à la piété efficace, mais qui ne constituent pas, qui ne peuvent pas constituer l’action sacrée.

C’est à chacun d’accueillir le Seigneur dans sa demeure comme il en est capable, avec les sentiments qui sont les siens hic et nunc ou les mots qu’il ramasse dans sa mémoire. Le « dit » du mystique n’est pas du ressort de l’action sacrée qu’organise la liturgie. Autres sont les paroles et autres les actions. La liturgie latine fait poser des actes de respect mais, parce qu’elle a choisi la brièveté, ne se préoccupe pas de la mise en mots. « Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur qui entreront dans le Royaume de Dieu, mais ceux qui font la volonté de mon Père qui est au Cieux ». Si l’on veut pousser le paradoxe au plus loin : la liturgie ne nous convoque pas à une réunion de prière, les chants de louange et d’action de grâce ne sont pas immédiatement liturgiques. La liturgie est une action enracinée dans l’espace et dans le temps. Quelle action ? Une action sacrée, un sacrifice. L’étymologie du mot est significative : sacrum facere : faire le sacré.

Ainsi, utilisant pourtant toujours les mêmes prières et les mêmes paroles, la messe célébrée est une action, chaque jour différente, animée de sentiments d’offrande qui ne sont pas les mêmes et couronnée par un acte de communion avec Dieu, avec l’Infini, avec l’amour absolu, qui vibre toujours un peu autrement, tout en représentant chaque fois une image créée de l’Infini auquel on communie, qui est une image différente. Je pense à cette idée de saint Thomas d’Aquin dans son Traité de la création, qui explique que la multiplicité et la diversité des créatures sont des images de l’Infini divin. Chacune de nos communions est différente parce qu’en chacune d’elle, l’étant créé que nous sommes se connecte autrement à l’Infini divin.

Les prières de la communion ne sont donc pas des textes lyriques, comme on en a vu beaucoup dans les livres de prière du XIXème siècle. Tirée du propre de la messe, la communion, qui peut être chantée en grégorien, reste le seul témoin de la louange liturgique à ce moment de l’action liturgique. Et souvent c’est un texte court, le plus souvent un verset de psaume, qui sert de refrain à la récitation du psaume. Exemple ? « Goutez et voyez comme le Seigneur est bon. Heureux l’homme qui espère en lui » (Psaume 34, 9). C’est la communion du 14ème dimanche après la Pentecôte. Hymne d’espérance dans le soutien de Yahvé. Hymne de joie dans la communion au Seigneur. Pour exprimer les sentiments de piété devant le miracle de la transsubstantiation, on ne s’autorise pas à trouver des paroles originales, mais on donne leur sens maximal aux paroles de louange que le Psalmiste avait trouvé sous la motion du Saint Esprit… quelques siècles avant le Christ…

 

samedi 10 octobre 2020

Je vais prendre le pain du Ciel...

C'est par une phrase très simple, toute factuelle, prononcée en silence, que le prêtre annonce qu'il va communier : "Je vais prendre le pain du Ciel et j'invoquerai le nom du Seigneur". Pas de théâtre ! Pas de sentiments affichés. 

Le Père Lebrun aurait aimé pouvoir dire qu'elles marquent un véritable désir de Dieu, nécessaire pour communier : "Ces paroles conviennent à une âme qui sent le besoin qu'elle a de Jésus-Christ, à une âme affamée du pain céleste, qui se trouve comblée de joie à la vue de cette divine nourriture. La faim spirituelle doit précéder la nourriture céleste". Dans la note a de son ouvrage il invoque deux ou trois missels, qui traînaient dans de vieilles armoires depuis le IXème et le Xème siècle (le missel de Remiremont et deux missels de Troyes, où l'on trouve en cette place la rhétorique du désir de Dieu, comme s'il fallait s'exciter à désirer Dieu avant de communier.

J'ai un grand respect pour le Père Lebrun, que j'ai souvent utilisé dans cette longue explication de la messe. Mais cette fois je me permets de dire que je ne suis pas d'accord avec lui. Le désir de Dieu est une grâce et comme à propos de toutes les grâces, on peut dire qu'il n'y a pas de mode d'emploi pour l'éprouver. C'est un don de Dieu ou et quand il le veut. Je me souviens de cette personne, rencontrée dans le sud de la France, qui n'avait aucune culture chrétienne mais qui était inexplicablement attirée par la messe qu'il allait suivre durant ses études dans une célèbre église du Cinquième arrondissement. Il ne connaissait rien : "J'ai fait comme les autres, me levant quand ils se levaient, m'agenouillant quand ils s'agenouillaient. Et un moment j'ai vu qu'ils allaient chercher une sorte de pastille blanche, je me suis avancé, j'ai fait comme eux, je suis revenu à ma place et là je n'ai rien compris : j'ai pleuré pendant un quart d'heure". Ce monsieur, certains d'entre vous ont peut être pensé qu'il avait commis un sacrilège en s'avançant pour communier. Mais Dieu l'attendait là. Il n'avait pas respecté le mode d'emploi mais c'est cette communion qui l'a fait devenir catholique.

Comment voulez-vous que l'on obtienne de telles larmes sur commande ? On communie avec attention, avec la conscience aigue de celui que l'on reçoit, avec la volonté d'ouvrir au Christ toutes les portes de notre maison intérieure. Mais non ! On n'éprouve pas sur commande le désir de Dieu, ce désir tellement efficace qui nous terrasse pour toujours, quand nous l'avons une fois éprouvé

Qu'est-ce que l'on éprouve alors, si ce n'est pas le désir de Dieu ? Un profond et calme sentiment d'amour, une volonté d'appartenance. Il y a une belle doctrine thomasienne selon laquelle l'amour est (malgré les apparences) antérieur au désir : c'est le premier sentiment humain. On la trouve par exemple, cette doctrine, dans le Commentaire du psaume 37 : "Le premier mouvement de l'affect se dirigeant vers un objet est un mouvement d'amour, comme je l'ai déjà dit dans le Traité des passions de l'âme. Ce mouvement est inclu dans le désir comme la cause dans son effet. Si l'on désire quelque chose, c'est qu'on l'aime.. Mais l'espérance elle-même comporte un certain désir avec comme un déploiement de l'esprit qui tend vers quelque chose de difficile à atteindre. De la même façon donc que le mouvement de la connaissance accompagne le mouvement de l'amour, de la même façon le mouvement de l'amour accompagne le mouvement du désir ou de l'espérance. Comme ce qui est appréhendé meut l'amour, de même l'amour meut le désir ou l'espérance". Texte difficile ? Peut-être un peu. Mais il me semble qu'il nous indique bien comment communier : avec ce sentiment d'appartenance qui vient de l'amour mais sans croire que notre désir serait capable, par lui-même, d'éprouver l'élan infini que suscite la présence sentie de Dieu.

vendredi 9 octobre 2020

Le sacrilège

 La troisième prière du prêtre, avant de communier, peut paraître la plus... antimoderne ! Nous avons tous en tant qu'homme modernes, la sensation qu'à travers notre communion à l'autel, nous apportons quelque chose au Christ, notre adhésion, notre "clientèle". Par ces temps de COVID, lorsque c'est le prêtre ou l'évêque qui fait le tour des assistants ou lorsque l'on va communier par travées entières il est difficile de rester à sa place. Pourquoi ne pas faire comme les autres ? Pourquoi, alors que l'on vient avec une bonne intention, se dispenser de la communion ?

Cette prière nous le dit: "Que la réception de votre corps, Seigneur Jésus Christ, que je prends tout indigne que j'en sois, ne provoque contre moi ni jugement ni condamnation mais que par votre miséricorde, cela me profite pour la vie éternelle". 

Certaines communions peuvent être inopportunes parce que à ce moment, l'on n'est pas en état de recevoir le Fils de Dieu dans sa maison intérieure, soit que l'on ait été distrait durant toute la sainte messe, sans se donner la peine de suivre la liturgie, soit que l'on ait commis un péché grave, non pardonné. Saint Paul le premier, dans sa Première Epître aux Corinthiens, nous invite à un examen de conscience, avant la communion. "Que chacun s'examine et qu'alors il mange de ce pain et boive à ce calice. car celui qui mange et boit, mange et boit sa propre condamnation s'il ne discerne pas le corps du Seigneur" (I Co. 11).

Ces paroles ont fait couler beaucoup d'encre. Dans son Traité de la fréquente communion  (1643), le janséniste Antoine Arnauld entendait rendre obligatoire une pénitence pour le péché commis avant que le pécheur ne reçoive l'absolution sacramentelle et ne puisse de nouveau communier.  On distinguait ainsi dans la confession l'acte d'accusation du pénitent et l'absolution donnée par le prêtre après que la pénitence ait été dûment effectuée. C'était la méthode spirituelle de Jean Duvergier de Heaurane, abbé de Saint-Cyran. Une méthode en vaut une autre, ce genre de démarche virile a pu fixer les pénitents dans le bien en leur permettant de renoncer aux habitudes de péché ; cette façon d'insister sur la gravité du péché commis évitait que l'on ne considère le sacrement de pénitence comme un distributeur automatique de pardon. Mais rendue obligatoire par le génie systématique d'Antoine Arnauld, qui n'avait pas hésité, dans son ouvrage, à appeler tous les Pères de l'Eglise à sa rescousse, elle tendait à faire de la communion non pas un remède à notre faiblesse, mais une récompense donnée uniquement à certains, ceux qui l'avaient mérité. On tombait ainsi dans une forme de rigorisme, une sorte de pélagianisme sacramentel, paradoxal pour ceux qui se revendiqueront tant du grand adversaire de Pélage que fut saint Augustin.

Il ne faut pas dramatiser la communion sacramentelle, le Christ a institué ce sacrement pour nous aider, pas pour ajouter un obstacle au parcours du combattant de la foi chrétienne. Simplement, on doit, je crois dire deux choses : 

Premièrement : cela ne sert à rien d'avaliser une assistance à la messe baclée par une communion distraite. Lorsque l'on a du mal à atteindre son niveau spirituel ordinaire, pourquoi ne pas pratiquer un jeûne de l'eucharistie, en demandant au Seigneur qu'il dispose nos coeurs pour le recevoir dignement, la prochaine fois ? Nous reviendrons sur la communion spirituelle, mais ce peut être une grande aide, lorsqu'elle ne nous est pas imposée par les diktats de l'administration ecclésiastique, qui sur ce point a montré récemment qu'elle valait bien l'administration civile, lorsque par exemple de sa propre initiative, elle contraint ses fidèles à communier dans la main.

Deuxièmement : lorsque l'on s'estime coupable d'un péché grave, mieux vaut trouver un prêtre et se confesser avant de communier. Ne craignez pas de déranger le prêtres qui fait des salamalecs à ses paroissiens en lui demandant une confession. C'est son devoir le plus strict de prendre le temps de vous entendre dans le sacrement de pénitence. 

Il ne faut pas non plus tomber dans le scrupule. La communion est elle-même un remède aux péchés qu'elle efface en faisant rayonner la divine présence dans nos coeurs. L'Eglise néanmoins, par précaution, oblige à la confession pour les péchés graves, avant de pouvoir communier de nouveau. Cette démarche d'humilité nous rapproche du Christ, tant il est vrai que l'on ne peut s'approcher de lui qu'à pas d'humilité et que l'orgueil de celui qui revendiquerait hautement son état de grâce est avant tout pour lui le meilleur moyen d'en sortir.

Si l'on regarde bien, n'est-ce pas cette humilité face au Seigneur qui nous manque cruellement dans la réception du sacrement de l'eucharistie ? On en a perdu l'habitude, parce que l'humilité est une vertu antimoderne, comme je le disais en commençant cette méditation. Gardons nous de moderniser l'eucharistie en la vivant avec une mentalité d'ayant droit. Face au don total du Seigneur, nous n'avons aucun droit et nous sommes tous indignes. C'est l'humilité dans laquelle nous nous approchons de la Table sainte qui nous permet de participer au Banquet divin. Si sacrilège il y a dans la réception de l'eucharistie, il ne vient pas de notre indignité ; nous sommes tous indignes. Le sacrilège eucharistique passe formellement toujours par le manque de conscience de notre indignité.


vendredi 2 octobre 2020

La mort et la vie

 Dans sa deuxième prière avant la communion, le prêtre invoque le Fils de Dieu qui donne la vie et délivre du mal. "Par ta mort tu as donné la vie au monde". C'est le paradoxe inaugural du christianisme. La vie nous vient de la mort. Il ne faut pas en avoir peur. Nous ne participons à la résurrection du Christ, que parce qu'à un moment ou à un autre, d'une façon ou d'une autre, nous avons traversé (ou nous allons traverser) sa mort. 

Croire au Christ, c'est croire en la vie à toute épreuve, c'est croire que la vie aura toujours le dernier mot, malgré les apparences. Croire au Christ, c'est toujours d'une manière ou d'une autre parier pour la vie. Ceux qui s'imaginent que le pari de Pascal ne concerne que les libertins à l'attention desquels il aurait été écrit ne mesurent pas qu'à l'origine de l'acte de foi se trouve toujours un incoercible appétit de vivre, on découvre cet ardent désir qui saisit toute la création d'après saint Paul (Rom. 8) et aussi cette curiosité dévorante, cette volonté de se survivre pour comprendre le mystère de l'univers. C'est tout cela qu'autorise et qu'exauce l'acte de foi. 

Notez que la prière ne dit pas : "par ta mort, tu m'as donné la vie". Là encore ce serait prétentieux. Ce qui est dit ? "Tu as donné la vie au monde". Le monde ici signifie d'une part l'ensemble des humains qui ont la grâce suffisante et parient pour la vie, parient pour l'ordre, parient pour le bien, ayant reçu des graces que Dieu connaît. Mais le monde signifie aussi notre terre, notre univers, tout ce qui est marqué par l'esprit divin et que Dieu ne peut abandonner au néant. Dieu ne peut abandonner au néant l'univers matériel qu'il a voulu. Nous nous dirigeons vers les cieux nouveaux, vers la terre nouvelle, vers la nouvelle et définitive création, où tout ce qui a été créé trouvera un sens pour toujours (Apoc. 21, 4-7 voir II Pierre 3, 13 cf. Is. 65, 17 ; 66, 22. Ez. 36, 26). Il faut entendre la vie du monde en ce sens tout littéral. Ni le néant, ni la corruption ne l'emporteront sur l'être. 

Cette formule "par ta mort tu as donné la vie au monde" signale la délivrance et l'accès enfin à la paix de Dieu. Si un tel destin est offert au monde, je ne peux en être exclu : "Délivre moi de toutes mes iniquités et enfin de tous les maux". L'iniquité c'est le péché contre Dieu. Les maux c'est le marasme ordinaire dans laquelle la créature se débat. Nous demandons , chacun à la première personne du singulier, d'être libéré des péchés et de tous nos maux. En communiant à l'autel, nous découvrons en nous un nouveau désir et une nouvelle vie. Celle qui nous portera à toujours.

jeudi 1 octobre 2020

Donnez la paix à votre Eglise

 Après cette dernière prière publique à l'Agneau sacrifié, le prêtre se prépare personnellement à communier par trois prières magnifiques que chaque fidèle peut reprendre à son propre compte. Ces trois prières se caractérisent par un même sentiment d'humilité : "Celui qui s'abaisse sera élevé, celui qui s'élève sera abaissé", une humilité qui n'est pas proclamée (sauf dans la dernière des trois), mais qui est exprimé très fortement, sans que le mot ne se trouve jamais employé. Il est tellement difficile du point de vue de l'authenticité de proclamer : Je suis humble !...

"Ne regardez pas mes péchés mais la foi de votre Eglise". Voilà une prière pour tous ceux qui n'osent pas s'avancer vers le Seigneur, car ils s'estiment trop imparfaits, trop ordinaires, pour pouvoir retenir l'attention... de Dieu. Dans la prière, ils demandent au Seigneur de ne pas s'arrêter ni à leurs péchés personnels, ni à leur foncière imperfection, mais de "regarder la foi de son Eglise". "Ta foi t'a sauvé" disait Jésus aux malades qui imploraient leur guérison. On sent que la personne inspirée qui a composé cette prière pense à cela. Mais le prêtre doit s'estimer tellement peu de chose qu'il n'osera même pas mettre en avant sa propre foi. D'une certaine façon, il a raison ; peut-on dire valablement : je crois que je crois ? Non... Sur ordre de l'Eglise orante dans sa liturgie, au moment d'entrer personnellement dans le mystère, le prêtre ne se vante pas de sa propre foi, il invoque celle de l'Eglise tout entière.

Il y a un trésor des mérites de l'Eglise, qui sont aussi les mérites du Christ et de tous les saints. C'est dans ce trésor que nous allons tous puiser avant de communier, car ces mérites, s'ils sont ceux du Christ, sont aussi les nôtres. Il nous suffit de vouloir nous en revêtir pour y participer. "Ceux qui cherchent le Seigneur, aucun bien ne leur sera diminué". Il ne s'agit pas d'arithmétique, Dieu qui est le bien infini n'a pas besoin de faire ses comptes, il ne manquera jamais de rien, et surtout pas de nos propres bien : bonorum meorum non eges dit le Psaume. "Tu n'as pas besoin de mes biens". 

Mais alors de quoi Dieu a-t-il besoin ? De notre participation cordiale, de notre collaboration, de notre AMEN. Et avant ? De notre appel : "Ne regarde pas mes péché mais la foi de ton Eglise". Avant de communier le Prêtre puise dans les trésors de l'Eglise, dans ses trésor de foi, car l'Eglise, maîtresse des sacrements et temple de la grâce, a la garde de choses qui la dépassent. "Je ne croirais pas à l'Evangile de Dieu si l'Eglise catholique ne m'y avait poussé" dit saint Augustin dans une formule célèbre. Notre foi s'appuie, notre foi s'enracine dans la foi de l'Eglise, sous peine de végéter dans une subjectivité stérile. L'Eglise avec toute son expérience historique maternelle, nous offre l'objectivité de notre foi, ce qui fait sa valeur devant Dieu.

En même temps, donc et fatalement - comment faire autrement ? - nous nous appuyons sur l'Eglise, arche du salut des sociétés humaines, notre foi s'appuie sur la foi de l'Eglise, et puis en même temps nous ne nous faisons aucune illusion au sujet des hommes d'Eglise. Quand le prêtre prie pour l'Eglise, il demande au Christ de la pacifier et de l'unifier. Pas de lui donner je ne sais quelle unité parfaite eschatologique, c'est-à-dire renvoyée à la fin du monde, non : il s'agit dans la même prière où l'on s'appuie sur la foi de l'Eglise, de lui donner l'unité dans la vérité qui lui manque aujourd'hui, la paix dans la charité qu'elle n'a pas et l'esprit de Dieu qui seul porte tout cela. L'humilité du prêtre qui va communier embrasse ici l'Eglise tout entière. 

Mais l'humilité, justement, c'est la vérité disait Thérèse d'Avila.