jeudi 25 juin 2020

En mémoire de moi

Cela chaque fois que vous le ferez, vous le ferez en mémoire de moi. Le Christ donne ici non pas une définition de la messe dont il institue le culte ou comme on disait au XVIIème siècle la religion ; ce qu'il donne ? Il donne non pas une définition mais un ordre : quand vous faites ce geste, faites le en vous souvenant que je l'ai fait. Faites le non pas à votre guise, non pas de la manière dont cela vous inspire le plus, non... Faites-le comme je l'ai fait moi même. Cet acte n'a de sens que parce que je l'ai posé. 

C'est un peu comme si le Christ nous disait :  " Dire ceci est mon corps sur du pain et ceci est mon sang sur du vin, cela ne signifierait que folie si je n'avais pas posé cet acte moi le premier et si vous ne faisiez pas ce que je viens de faire en mémoire de moi". C'est en moi seul que la folie devient sagesse.

On est très loin de l'interprétation du nouveau rite fournie par ceux qui s'en réclamaient dans le missel à fleurs des années 70, dans lequel, au grand scandale de Jean Madiran, souvenons nous nous les anciens, il était écrit : "A la messe, il s'agit simplemeent de faire mémoire". "Vous ferez cela en mémoire de moi, cette phrase célèbre était ainsi devenue sans crier gare une définition de la messe et non plus simplement une condition sine qua non de sa célébration. 

Ce qui est exigé, dans l'Eglise romaine, de la part du ministre, ce n'est pas une foi personnelle dans le mystère car le mystère est au-delà de sa personne. Ce qui est exigé du prêtre qui célèbre, c'est l'attachement à cette tradition qui le relie au Christ, uniquement la volonté de faire ce que veut faire l'Eglise, volonté qui n'est pas une intention purement spirituelle. L'intention spirituelle du prêtre peut être déviée, sa foi personnelle étant défaillante. Mais il consacre validement s'il a conscience de faire ce que veut faire l'Eglise, cela bien sûr à condition qu'on le lui ait appris, qu'il ait été un jour initié au Mystère. 

Voilà pour le simple prêtre. Quant au pape, peut-il rompre la chaîne de la transmission rituelle ? A la fin du XVIème siècle, le jésuite Suarez l'avait envisagé.

Dans son Commentaire du De Caritate, le traité de saint Thomas dans la Somme théologique, Suarez donne plusieurs exemples du schisme pontifical, schisme déclenché dans l'Eglise par le pape ou encore schisme du pape seul. Ce texte est cité par Klaus Gamber, un liturgiste allemand qui fut le professeur de Josef Ratzinger. Le voici : « De cette seconde manière le pape pourrait être schismatique, à savoir s'il ne veut pas tenir l'union et la conjonction qu'il doit tenir avec tout le corps de l'Eglise. par exemple s'il essayait d'excommunier toute l'Eglise, ou bien s'il voulait détruire toutes les cérémonies ecclésiastiques, affermies par la tradition apostolique". (Tract. De Caritate disp. 12 § 1). Les deux exemples que donne Suarez sont à l'irréel. Au conditionnel. Il ne croit pas que de telles hypothèses puissent se réaliser un jour. Mais il montre quand même deux exemples d'Eglise en état de schisme. Serait en état de schisme une Eglise dans laquelle le pape voudrait excommunier tout le monde. Ou bien une Eglise dans laquelle le pape supprimerait les cérémonies liturgiques traditionnelles, transmises de génération en génération depuis les apôtres. 

Rétrospectivement, on le voit, faire la réforme liturgique, cela n'allait pas de soi, la mentalité des chrétiens était solidement ancrée dans le culte de la tradition, toute réforme représentait un danger possible, danger que la liturgie rénovée a indéniablement fait courir à l'Eglise, celui de ne pas être fidèle à l'ordre du Seigneur : vous ferez cela en mémoire de moi.  Dom Guéranger, dans une série d'articles de jeunesse, rééditées aux éditions Servir, avait eu cette formule qu'il ne voulait pas assassine mais qui l'ait aujourd'hui : "Toute liturgie que nous aurions vue commencer, qui n'eût point été celle de nos pères, ne saurait donc mériter ce nom"

Le cardinal Ratzinger a écrit à plusieurs reprises combien il était sensible à cet argument, qui ne rend pas impossible toute réforme liturgique (ce serait absurde), mais qui ne peut admettre de réformes que celles qui sont profondément traditionnelles. Il n'est pas sûr que le progressisme et l'optimisme délibéré des années 70 ait été assimilés par ce grand corps bimillénaire de la tradition liturgique romaine, et cela malgré les réformes dans la réforme qui se sont accumulées depuis la nouvelle édition du Missel en 2002, en particulier les réformes de la traduction dans les langues vernaculaires. La survie de la liturgie traditionnelle, que l'on doit d'abord à l'action résolue en ce sens de Mgr Marcel Lefebvre est aujourd'hui indispensable à l'Eglise universelle, Ce rituel sorti du fond des âges constitue de fait l'étalon traditionnel de toute liturgie possible dans le monde romain. Ce n'est pas pour rien que le document Summorum pontificum signé le 7 juillet 2007 par le pape Benoît XVI en faveur de la liturgie traditionnelle, s'adresse non pas aux seuls traditionalistes mais à tous les prêtres et à tous les fidèles, en insistant, dans une longue première partie, sur l'oeuvre conservatrice bimillénaire pour la liturgie romaine, des souverains pontifes de Rome "summorum pontificum : ces pontifes souverains donnent son nom au document. Une liturgie romaine qui serait détachée du tronc vital de la tradition romaine et de ses souverains pontifes successifs, serait une liturgie pour rien, une liturgie sans mémoire et au fond sans Christ.


Telle est la première signification du "Vous ferez cela en mémoire de moi". 

La seconde est tout aussi importante mais plus abstraite. La messe célébrée comme sacrement du sacrifice de la croix, nous présente le même sacrifice que celui du Calvaire selon un mode différent, voulu par le Christ, non pas le modus immolatitius dit Cajétan, non pas selon un mode immolatoire, mais justement selon le modus sacramentalis, selon le mode d'un mémorial, non pas comme le vendredi saint sur le Mont Calvaire, mais comme le jeudi saint où, à la Cène, le sacrifice est parfaitement accompli, comme oblation, quoique sans effusion de sang. Si la messe est un vrai sacrifice à la Cène, elle est un vrai sacrifice chaque fois qu'un successeur des apôtres refait le geste du Christ et cela en mémoire de lui.

samedi 20 juin 2020

Le mystère de la foi

Mysterium fidei : le rite rénové a sorti cette expression de la formule consécratoire (peut-être parce que l'idée même de formule consécratoire faisait horreur aux rénovateurs liturgiques , qui préfèrent parler à ce sujet de récit de l'institution).

Mysterium fidei; dans le rite rénové, est donc devenu une acclamation après la consécration : "Il est grand le mystère de la foi : Nous proclamons ta mort Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire". La version latine du nouveau rituel est ici moins explicite que la version française et je dirais plus inquiétante ou plus perverse (je ne vois pas d'autre terme), puisqu'elle comporte simplement un "donec venias", "Jusqu'à ce que tu viennes" sans que soit précisé que ce retour est le retour "dans la gloire" à la fin du monde... On parle du retour eschatologique de Jésus à a fin du monde, mais on oublie sa présence sacramentelle, humble, modeste, comme je l'ai déjà dit "à la merci des passants", cela alors même qu'il vient de se rendre présent, transsubstantié, comme il l'a promis, sous les apparences du pain et du vin. Difficile psychologiquement pour les fidèles, une telle ellipse !... Comme semble difficile la tentative de détourner  l'attention des fidèles, spontanément concentrés sur l'adoration sacramentelle et qui sont amenés par le nouveau rituel à acclamer non la réalité que le rituel à mise sous leurs yeux, mais l'idée chrétienne de manière générale (la mort, la résurrection et le retour du Christ) dont le rite paraît du coup n'être qu'un simple mémento.

Le rite traditionnel, au contraire, en incluant l'expression MYSTERIUM FIDEI dans la formule consécratoire, fait tout ce qu'il faut pour braquer les yeux et élever le coeur des assistants sur ce que j'appellerais la performance sacramentelle, qui est elle-même le mystère de la foi, non pas tant parce qu'elle le raconterait, non pas seulement parce qu'elle en ferait mémoire, mais parce que l'action sacrée du Christ le jeudi saint, cette action qui annonce, qui explique et qui montre sa Passion, est à nouveau déployée, éternellement identique à elle-même et laissant sa trace dans l'espace-temps à chaque messe.

Dans son livre Eucharistie (1966), Louis Bouyer, s'explique assez légèrement sur ce mysterium fidei, que l'on découvre au sein de ce que j'appelle la formule consécratoire et de ce qu'il nomme le récit de l'institution : "On avait pensé d'abord supprimer l'addition Mysterium fidei, difficile à interpréter. Mais il a paru préférable de la maintenir, quitte à la repousser en final dans les traductions" (p. 433). Quelle désinvolture !

Vingt ans plus tard, alors que se sont quelque peu estompés les mirages de la Réforme liturgique, dans son livre Musterion (1986), après nous avoir fait découvrir la théologie du mystère chez saint Paul, il aperçoit l'importance du mystère liturgique, quoi que sans s'appesantir sure son caractère liturgique : "Le Mystère en définitive, ce n'est, révélé, communiqué dans l'expérience mystique du croyant, que l'éternelle eucharistie du Fils, faisant remonter vers le Père, dans l'Esprit (...) cet unique sacrifice où nous sommes tous offerts et offrant, dans l'unique offrande, consommée par le Fils éternel, au comble de notre histoire de péché et de mort, ainsi transfigurée en celle de notre divine adoption" (p. 363).

Cette phrase mérite d'être relue, elle n'est pas facile, mais elle dit tout. Tout ce qu'en 1966, Bouyer ne nous disait pas. Ce qui ramène le Père Bouyer au coeur de la liturgie, ce n'est pas l'amour des rites, c'est le poids écrasant, c'est l'éclair numineux du Mystère chrétien. Quel est-il ce mystère ? Bouyer répond sans trembler : le sacrifice. Attention précise-t-il : non pas le sacrifice de l'homme à Dieu, pas d'abord en tout cas, car ce sacrifice de l'homme n'existe et ne prend une importance quelconque que dans la foi, adossé à ce qu'il faut bien appeler le sacrifice de Dieu : "Il n'y a pas de doute que le sens le plus primitif du sacrifice, comme le dit très justement saint Augustin, c'est une réalité divine, c'est même l'action divine par excellence"(p. 361). Quand on répète avec saint Jean que Dieu est amour, on ne dit pas autre chose, car l'amour divin est toujours sacrificiel à l'intérieur même de la Trinité. Dans sa création, Dieu est le grand Offrant. "Il n'a pas besoin de nos biens" mais il nous offre tout ce que nous pouvons désirer. Et lorsque l'humanité s'est enfoncée dans le péché, c'est le Fils lui-même qui est envoyer pour donner encore, pour pardonner, pour offrir aux hommes, à travers son propre exemple sur la croix, le goût divin du Sacrifice.

Mysterium fidei ? C'est le mystère de l'amour sacrificiel de Dieu pour l'homme et le mystère conjoint de la vocation sacrificielle de l'homme vers Dieu. Où a lieu cet appel, cette vocation ? Où est donné ce sacrifice ? A l'autel, pendant la messe. C'est là, nulle part ailleurs, qu'à l'exemple du Christ qui se livre, nous comprenons cette vocation sacrificielle qui est la nôtre. Vocation que nous affirmons durant l'offertoire, avant que les deux offrandes, celle de Dieu (son Fils) et celle de l'homme (si peu de choses) ne fasse qu'un sacrifice. 

Mais pourquoi demanderez-vous peut-être l'offertoire, image efficace du sacrifice de l'homme a-t-il lieu avant la consécration, s'il doit s'adosser au sacrifice du Fils ? Parce que c'est après avoir lié notre offrande que nous supplions le Père afin que, selon le Vouloir adorable du Fils, les deux sacrifices ne fassent qu'un. Chaque messe est différente selon le degré d'unité auquel parvient le sacrifice. Au Ciel seulement nous sommes assurés que, dans le brasier de l'amour divin, notre sacrifice ne fait qu'un avec le sacrifice du Fils dans le don de l'Esprit saint.

vendredi 19 juin 2020

Pour une multitude


La traduction du grec peri pollon par pour la multitude a fait couler beaucoup d'encre. Elle paraît pourtant très raisonnable. Mais la question est très compliquée : c'est tout le problème de la grâce et de la prédestination qui se trouve posé de manière poignante comme est poignante l'effusion du sang du Christ.

Pour qui le Christ est-il mort ? Pour tous ou pour beaucoup ? Les deux réponses sont acceptables ; en droit Dieu n'a voulu exclure personne de son  royaume. Il n'a tenu porsonne à distance, il n'a damné personne. Lorsque l'on tient cet aspect de la vérité, on cite habituellement saint Paul ; "Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité" (I Tim, 2, 4). Cette formule dit très clairement deux choses : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, mais tous les hommes n'y parviennent pas puisque tous les hommes ne sont pas dans  la connaissance de la vérité. La volonté de salut universel est en Dieu mais elle ne s'accomplit pas dans la réalité. Dieu s'efface devant la liberté de l'homme, il laisse les hommes qui le veulent se damner. Il ne contraint personne au salut. C'est pour cela que l'on peut dire : le Christ a répandu son sang "peri pollon", pour beaucoup. Polloi ne signifie pas pantes : tourne et retourne. Le Christ dit donc : "Prenez et buvez en tous, ceci est le calice de mon sang versé pour vous et pour beaucoup". 

Les scolastiques parlent de "volonté antécédente" et de "volonté conséquente". La volonté antécédente, c'est le plan de Dieu, qui s'applique conséquamment ou qui ne s'applique pas  (mystère abyssal de notre liberté !), selon que la créature en a décidé. Nous avons ce pouvoir incroyable de suspendre le plan de Dieu. Cela s'appelle la damnation. C'est le plus grand échec de Dieu, qui permet sa plus grande réalisation : la liberté de ses créatures spirituelles. La liberté sans tricher. Certes nous ne déterminons pas nous même notre fin mais nous pouvons accepter cette fin ou la refuser, sachant qu'il n'y a pas de plus grand mal pour nous que de la refuser : "Que si votre oeil droit vous scandalise, arrachez-le et jetez-le loin de vous car il vaut mieux pour vous qu'un des membres de votre corps périsse que si tout votre corps était jeté dans l'enfer" (Matth. 5, 29).

Cette offrande "pour beaucoup" dans les faits, n'est, en droit, pas limitable. Elle n'est donc pas limitée à tel ou tel. Les chrétiens prient pour tous, y compris, nous fait demander la Vierge à Fatima, "pour ceux qui ont le plus besoin de la miséricorde" du Seigneur. Ils prient en particulier pour les persécuteurs. Au IIIème siècle, déféré devant le consul Paternus, l'évêque de Carthage Cyprien explique très clairement que les chrétiens sont tenus de prier pour ceux qui les persécutent : "Ce Dieu que nous servons nous chrétiens, dit l'évêque, c'est lui que nous prions jour et nuit pour nous et pour tous les hommes, comme pour le salut des empereurs eux-mêmes". En ce sens le corps et le sang du Seigneur sont bien offerts pour tous sans distinction, ce qui ne signifie pas que tous soient capables d'en profiter, mais "beaucoup" en tireront profit spirituellement.

Comment traduire en français ? L'expression "la multitude" qui est utilisée est intéressante car elle manifeste clairement que tout le monde est concerné par l'offrande du corps et du sang du Seigneur, la multitude peut y trouver son bien. Mais tout le monde ne reçoit pas le bénéfice de cette offrande, car certains y font obstacle. La multitude ne signifie donc pas tous. contrairement au sens obvie que ce substantif prend en français. Il me semble que pour supprimer toute ambiguïté il faudrait remplacer l'article défini : la multitude par un article indéfini ; une multitude. En effet "la multitude" concrètement cela signifie tous. Une multitude cela peut signifier, de façon précise, que l'on ne met pas de limite à la miséricorde du Seigneur, mais que au sein de la multitude, certains s'excluent eux-mêmes de sa miséricorde.

mercredi 17 juin 2020

Homme absolu ou homme orienté

Le sang versé pour la rémission, pour la réparation des péchés... C'est le vieux rêve de l'humanité que de parvenir à transformer le mal en bien. Certains le comprennent de travers, cet idéal de la raison pratique, et ils entendent transformer le mal en bien, dans une alchimie qu'ils ont eux-mêmes imaginée, et qui forcément vire malsaine.

Je pense à Georges Bataillle, l'ancien séminariste, dont le livre clé s'appelle tout simplement La littérature et le mal. Dans son Sur Nietzsche, il semble aller au bout de sa pensée en chevauchant justement celle de Nietzsche. Il chante ce qu'il appelle "l'homme entier", l'homme absolu, l'homme qui croit s'être délivré du mal en se délivrant de la morale :  « L’homme entier, c’est l’homme dont la vie est une fête « immotivée » et fête en tous les sens du mot, un rire, une danse, une orgie, qui ne se subordonnent jamais, un sacrifice se moquant des fins, des matérielles et des morales »[1].

" Un sacrifice se moquant des fins : les matérielles et les morales"... L'inverse du sacrifice du Christ, qui montre toujours le chemin du bien, comme le soulignait saint Paul aux Hébreux dans notre dernier post (cf. Hébr. 13, 20). Un sacrifice dit Bataille, pourquoi un sacrifice ? Parce que tout absolu fait irruption dans la platitude de l'existence... L'homme absolu entrevu par l'ancien séminariste, qu'il appelle l'homme entier, est forcément sacrificiel, oui. L'absolu ou "l'entièreté'  sans morale exige tous les sacrifices, à commencer par le sacrifice du bien... Pour ceux qui ont vu La Grande Bouffe, ils peuvent y avoir découvert ce que cette morale sans bien ni mal peut avoir de sacrificiel... jusqu'au suicide. Quand on se prive du bien, quand on exclut a priori la question pourquoi, comme le fait Bataille, c'est la vie elle-même qui devient une contradiction dans les termes. L'homme absolu, dont parle Bataille, l'homme qui croit que la rédemption vient de l'homme lui même et qu'elle consiste à ne plus se poser le problème du bien et du mal, est déjà dans l'autodestruction de lui-même, ne discernant pas la manière dont il doit se réaliser. Quelle expression quand on la soupèse : il SE  laisse aller, en s'oubliant, sans même parvenir à s'aimer lui-même et finalement en s'abandonnant à ses impulsions contradictoires. L'homme absolu de toute façon a signé son propre échec, qui a nom nihilisme.

L'homme nouveau engendré par le sacrifice du Christ est exactement à l'inverse de cet homme entier ou de cet homme absolu. Ne se prenant pas pour l'absolu, il a décidé de se dépasser lui-même, en aimant le Dieu tout autre,et cela forcément jusqu'au sacrifice. Il accepte de considérer qu'il ne se sauve pas lui-même, qu'il ne peut effacer en lui-même la tache originelle ni non plus tout ce qu'il a pu faire lui-même pour le mal, Bref ; il n'est pas et ne peut pas être l'homme absolu. Il s'adresse au Christ notre médiateur, le grand réparateur, et il devient l'homme orienté, l'homme aimant, recevant le sang du Christ pour le pardon des péchés. L'homme sorti de lui-même et tourné vers le Seigneur. Bref l'inverse de l'homme moderne, l'inverse de cet homme absolu et autocentré.

Le cardinal Ratzinger a assez dit l'importance non pas seulement liturgique mais anthropologique de la question de l'orientation de la célébration. Il s'agit non seulement de célébrer tournés tous, prêtres et fidèles, vers l'Est, c'est-à-dire vers le soleil levant qui est le Christ, soleil de justice, mais simplement (même si l'Est fait défaut pour des raisons géographiques), de s'orienter à l'extérieur de soi, tous tournés vers celui qui donne, pour recevoir ce que l'on ne trouve pas en soi... Tous tournés vers celui qui donne quoi ? La rémission des péchés, cette absolue transformation du mal en bien dont je parlais en commençant. Pour que cette alchimie réussisse, il faut, avant toutes choses considérer que nous sommes incapables d'y arriver par nous-mêmes. Nous recevons ce pardon. Nous l'implorons. Nous nous orientons pour le recevoir du Christ, qui seul nous le donne, le Christ notre grand pardonneur comme dit Julien Green.

[1] Georges BATAILLE, Sur Nietzsche, éd. Gallimard 1945, préface p. 26

mardi 16 juin 2020

L'alliance nouvelle et éternelle

Le calice ainsi consacré contient le sang de Notre Seigneur, sang que lui-même qualifie d'alliance nouvelle, qualificatif auquel l'Eglise (par rapport ipsissima verba Christi), a ajouté celui d'éternelle : alliance nouvelle et éternelle. Les deux adjectifs, en réalité, signifie la même chose avec une nuance un peu différente : alliance éternelle ? Alliance toujours nouvelle, alliance qui échappe aux avilissements du temps comme à toute fin du monde. Mais aussi, mais encore : alliance qui ne vient pas de l'homme, qui ne connaît pas la vieillesse du monde, parce qu'elle est ordonnée par Dieu, qu'elle est proprement divine. Le mot alliance qui suppose l'égalité des contractants, n'est pas forcément le meilleur en français. Autant on peut parler d'alliance entre les Epoux, autant parler de l'époux divin relève de la métaphore mystique, ou encore de l'accomplissement amoureux entre Dieu et chacune de ses créatures, qui ne se réalisera qu'au Ciel. Le mot "alliance" en français n'est donc pas le mot parfaitement idoine. Certes Dieu attend et Dieu a besoin de la liberté de l'homme. Mais c'est Dieu qui ordonne cette liberté dans un pacte qui n'est pas une alliance de deux personnes égales mais une disposition éternelle qui prend effet par la liberté de celui qui en reçoit la bonne nouvelle, mais qui n'est possible que par la volonté préexistante de Dieu.. Le mot "éternelle" signifie donc alliance surhumaine, alliance divine parce qu'elle a été voulue et ordonnée par Dieu.

Pourquoi cette alliance ? Pour rendre l'homme capable du bien. "Que le Dieu de la paix, celui qui ramène des morts le Pasteur, le grand Pasteur des brebis dans le sang d'une alliance éternelle, Notre Seigneur Jésus, vous rende apte à tous biens, pour faire sa volonté... " (Hébr. 13, 20). L'expression "alliance éternelle" n'est pas une invention de l'Eglise. Ellle vient de ce texte fulgurant qu'est l'Epître aux Hébreux.

Pour savoir quelle est cette alliance nouvelle et éternelle, il faut se demander quel est le rôle du Christ dans cette alliance ? Et pour apprhéender ce rôle du Christ, il faut le comparer au rôle de Moïse, celui qui a conclu l'ancienne alliance [sur l'expression "ancienne alliance" aujourd'hui controversée, voir II Co. 3, 14 et Hébr. 8, 13].

Moïse était un chef de peuple. On dirait aujourd'hui : Moïse faisait de la politique, il mettait forcément les mains dans le cambouis, c'est pour cela qu'il a pu se permettre de briser les premières tables de la loi (cf. Exode 32, 19) et d'exterminer trois mille hommes (Exode 32, 27), considérés d'emblée comme infidèles. Le Christ n'est pas un chef de peuple, il n'impose pas une loi, encore moins mène-t-il une razzia punitive dans son propre peuple. Il donne la grâce "La loi est donnée par Moïse, la grâce par Jésus-Christ". Il est le grand Pasteur des brebis, qui les rend aptes à tout bien, il est l'interface, l'intermédiaire, le médiateur entre Dieu et les hommes, et cette médiation même, avec sa modalité charitable et non violente, suppose de nouvelles dispositions divines et une nouvelle alliance.  "Jésus est le médiateur d'une alliance nouvelle et d'un sang d'aspersion parlant mieux que celui d'Abel" (Hebr. 12,25). Nous reverrons Abel très bientôt dans ce commentaire. Abel, tué par son frère Caïn, Abel que la tradition biblique appelle "le juste", n'a justifié que lui-même en répandant son sang. Le Christ dans son sacrifice volontaire, face à d'autres Caïn, a justifié l'humanité tout entière, par une ordination divine, jusqu'à instituer une nouvelle alliance "dans son sang" (voir Hébr. 12, 24 déjà cité), "pour une multitude". 

Ajoutant "éternelle" à cet endroit, pour qualifier l'alliance nouvelle, l'Eglise est fidèle à l'esprit et même à la lettre de l'Epître aux Hébreux, parce que l'affirmant éternelle, elle affirme le caractère divin de cette alliance. Elle affirme que cette alliance n'est pas une alliance à égalité, mais un pacte qui a Dieu pour auteur. Le Père Spicq, qui dans son Commentaire de l'Epître aux Hébreux a des mots et des références admirables sur le sujet, oppose en grec diathéké et suntéké. La sunthéké désigne proprement l'alliance de deux être à égalité, le covenant comme disent les anglais, l'engagement réciproque. La diatéké unit deux êtres inégaux, en l'occurrence Dieu qui propose les modalité de l'union et l'homme qui les accepte (ou non). C'est cette considération sur le sens de l'alliance qui mène au latin testamentum; mot utilisé bien sûr dans la sainte messe pour traduire diathéké l'alliance ; novi et aeterni testamenti.

Que faut-il penser ? Est-ce alliance ou testament en français ? Chacun sait que la mode actuelle est à l'alliance, avec toute l'ambiguïté que je viens de soulever ; de cette alliance en fait, c'est Dieu qui fait le plan, c'est Dieu qui la propose, c'est le plan de Dieu et non le plan de l'homme et c'est en cela qu'il s'agit d'une alliance éternelle.

 Le mot grec explique le Père Spicq a très tôt le sens de disposition testamentaire testament. Les papyri révèlent que dans la vie quotidienne c'est sa signification obvie. Quant aux Septantes les traducteurs de la bible hébraïque en grec, ils ont voulu insister sur cette inégalité entre Dieu et l'homme que nous soulignions. Le Christ étant mort sur la croix, l'alliance devient effectivement son testament, elle synthétise des dispositions testamentaires pour les hommes qui constituent aussi le sens sacré de sa mort. L'emploi de testament en français pour traduire diathéké est donc parfaitement légitime.

On remarquera enfin qu'en grec comme en latin la formule complète est au génitif. Testament ou alliance est en apposition à sang. C'est le sang qui est l'alliance, c'est l'alliance qui est le sang du Christ "Sans effusion de sang il n'y a pas de rémission" dit saint Paul aux Hébreux en s'inspirant des mots mêmes du Christ. Autant le sang des animaux avait une valeur purement symbolique, autant le sang du Christ c'est son âme, ce qui "prouve" s'il le fallait qu'il s'est donné tout entier.

samedi 13 juin 2020

Donner son sang

Après la consécration du pain vient la consécration du vin, selon les mêmes mots et le même rythme des agenouillements et des sonneries. Le calice est qualifié de praeclarus, ce qui signifie à la fois admirable, étincelant et illustre. Il est impossible de manquer cette troisième signification, nous y reviendrons. La formule de la consécration du vin est différente, se présentant de manière nettement plus développée que celle, laconique, de la consécration du pain. En effet, il ne s'agit pas seulement d'opérer la transformation du vin au sang du Seigneur, comme dans la formule de consécration du pain, si brève, il s'était agi de signifier la transformation du pain dans le corps du Seigneur. Cette fois, il s'agit d'expliquer pourquoi le corps et le sang du Seigneur sont consacrés séparément selon les espèces différentes du pain et du vin. Cette dimension explicative est fondamentale dans la signification de la première Cène. Le jeudi saint, lors de ce dernier repas, le Seigneur s'explique sur ce qui va avoir lieu le lendemain. Il initie ses apôtres au Mystère de sa Passion. Cette explication qui vaut pour eux à l'époque vaut encore pour nous aujourd'hui.

C'est dire s'il faut peser ces quelques paroles, qui représentent d'abord l'explication du vendredi saint, de ce déluge d'injustice, de violence et de sang, durant lequel le Christ restera à peu près silencieux à la grande surprise de ses juges, Caïphe, Pilate et Hérode. Il avait tout expliqué la veille à ceux qui étaient capables de comprendre comme à celui qui a refusé son intelligence et son coeur au Seigneur. Cela montre combien la messe est le même acte divin que la crucifixion. Dans le mystère de la rédemption, le texte est du jeudi, l'image du vendredi. Je m'étais souvent demandé pourquoi, avant Pie XII, le récit de la dernière Cène était inclu dans la lecture de la Passion. Je comprends aujourd'hui que le jeudi et le vendredi saint sont deux dimensions du même mystère, ils sont deux jours indissolubles dans l'histoire de l'humanité.

C'est au cours de l'institution de la messe, la veille au soir, que l'on trouve le sens de la Passion, et c'est d'abord dans ces paroles de la consécration du vin  :
"Car celui-ci est le calice de mon sang, d'un testament nouveau et éternel, Mystère de la foi, qui pour vous et pour une multitude sera versé en vue de la remise des péchés"

Calice est un juron au Canada francophone, c'est la raison pour laquelle la traduction française est "coupe". Je ne suis pas sûr que ce mot "coupe" soit moins ambigu : coupe du monde, coupe de France... Ce n"est pas une coupe en ce sens là, pas une seconde. Calice a un sens, profondément ancré, renvoyant aux souffrances supportées ou offertes, avec par exemple l'expression passée dans le langage courant : boire le calice jusqu'à la lie. Il me semble préférable au mot coupe, au moins en France.

Le Christ offre son sang, avant même d'avoir été arrêté, avant de souffrir, avant de mourir. "Ma vie personne ne la prend mais c'est moi qui la donne" ( Jean 10). Pourquoi Notre Seigneur s'explique-t-il avant que les événements n'arrivent ? Tout simplemeent pour montrer qu'il a lui-même choisi ce qui allait se passer, qu'il est parfaitement libre de toute contrainte externe. L'offrande de son corps et de son sang, lors de la première messe, n'est pas une moindre offrande que le lendemain lors de sa Passion. Offrande non sanglante ou sanglante, c'est le même sacrifice le jeudi et le vendredi saint et finalement tous les jours jusqu'à la fin du monde.

Pourquoi offrir son sang ? Parce que, comme le dit saint Paul aux Hébreux, "sans effusion de sang, il n'y a pas de rémission" (Hébr. 9, 22). Dans l'ancienne Alliance, c'était le sang des taureaux et des boucs, dont Moïse demanda que le peuple fût aspergé. Dans la nouvelle alliance, le sang du Médiateur a été versé une seule fois pour toujours. Il vaut la peine de relire l'Epître aux Hébreux : "La Loi, dit saint Paul, est absolument impuissante avec ses sacrifices, toujours les mêmes, que l'on offre perpétuellement d'année en année, à rendre parfait ceux qui s'approchent de Dieu. Autrement n'aurait-on pas cessé de les offrir, puisque les officiants de ce culte, purifiés une fois pour toutes, n'auraient plus conscience d'aucun péché ? Bien au contraire par ces sacrifices eux mêmes, on rappelle chaque année le souvenir des péchés. Le sang des boucs et des taureaux est impuissant à enlever des péchés" (Hébr. 10, 1-4). L'ancienne économie, l'ancienne alliance aussi passait par le sang. Saint Paul constate, et il fait ce constat avant l'an 70 et la ruine définitive du Temple de Jérusalem et des rites sanglants qui s'y pratiquaient. Ce constat à son époque, est un fait, pour ou contre lequel on n'argumente pas.

Joseph de Maistre argumente lui, en constatant l'universalité de l'effusion de sang non seulement chez les juifs de la Torah mais chez les païens. Il explique dans ses Eclaircissements sur les sacrifices, que le sang est "l'âme de la chair" selon une formule d'Origène, que verser son sang, c'est donner son âme, donner son être ; inutile de penser que les sacrifices d'animaux aient une quelconque valeur. Mais le sacrifice du Fils de Dieu manifeste qu'il nous a donné son être en versant son sang, en compensant nos crimes par le don réel de son âme humaine, abandonnée à la souffrance et au sang.C'est ce don enfin efficace qui compense l'inefficacité des sacrifices d'animaux et paie pour tous, ou compense tout le mal que nous avons fait et devant lequel nous restons insolvables.C'est le comble dans une société capitaliste de rester insolvabkle. Prendre l'argent comme figure du bien vous met mal à l'aise ? Le mot "payer" vous inquiète ? Alors employez le terme de réparer. Nul ne sort du mal qu'il a commis, s'il n'est capable de réparer ce qu'il a fait. Réparer le mal, nous ne le pouvons pas. Jésus, par son sang, est le réparateur universel. Il a donné son âme, tout ce qu'il pouvait donner pour cela. Il rend ainsi possible un vieux rêve de l'humanité : que nous soyons capables de payer les uns pour les autres, que l'innocent serve au coupable et que le coupable pardonné renforce l'innocence dans son bon droit.


jeudi 11 juin 2020

Le coeur battant du Mystère

En cette fête du Saint Sacrement, nous arrivons à la partie la plus sacrée de la messe, celle sans laquelle il n'y a pas de messe, ce moment où les paroles sacrées du Seigneur accomplisse le mystère sacramentel de sa présence. Le sommet de la messe n'est pas la communion, car on peut toujours s'abstenir de communier. Seule la communion du prêtre (ministre du sacrement) est requise pour l'entièreté du Mystère. Le sommet de la messe est donc bien ce que Florus de Lyon (que nous avons déjà rencontré plusieurs fois dans ces pages) appelle la consécration. Attention ! Il ne suffit pas de considérer qu'a cet instant les paroles du Seigneur sont rappelées dans ce que l'on se prend à appeler un "récit de l'institution" (par exemple selon les rubriques du Nouveau missel. Le récit est nécessaire, les paroles du Christ doivent nécessairement être rappelées, mais le but du sacrement n'est pas seulement de rappeler des paroles mais d'accomplir une action : "Vous ferez cela en mémoire de moi" signifie bien autre chose que "Vous direz cela en mémoire de moi".

La mémoire des paroles du Seigneur est absolument nécessaire. Mais l'action accomplie par le ministère du prêtre dans la personne du Christ va bien au-delà de cette mémoire, qui n'est que la condition sine qua non mais non la forme de ce qui s'accomplit.

Voici les paroles précises de l'expositio missae de Florus de Lyon (IXème siècle) : "L'Eglise universelle célèbre la mémoire continue de son Seigneur et de son rédempteur, que le Seigneur lui-même a transmise aux apôtres et les apôtres dans leur ensemble à toute l'Eglise. Dans ses paroles sans lesquelles aucune langue, aucune région, aucune cité, c'est-à-dire aucune partie de l'Eglise catholique ne peut réaliser c'est-à-dire consacrer le sacrement du corps et du sang du Seigneur, comme l'apôtre saint Paul le montre très clairement aux Corinthiens (cf. I Co, 11)... C'est donc par la puissance et les paroles du Christ, que ce pain et ce calice à l'origine ont été consacrés. C'est par la puissance et les paroles du Christ que toujours ils sont et ils seront consacrés. Lui-même dans ses prêtres parle chaque jour. C'est sa parole qui sanctifie les sacrements célestes. Les prêtres accomplissent leur ministère. Lui opère par la majesté de la Puissance divine".

Nous disons aujourd'hui de manière très proche : "Les Paroles du Christ réalisent ce qu'elles signifient", à la Cène comme dans toutes les autres messes. Elles réalisent ce qu'elles signifient dans la puissance du Christ.

C'est d'ailleurs en quoi il est le prêtre du sacrement de son corps et de son sang : il est le vrai sujet de ses propres paroles, certes répétées par le prêtre, mais en son nom, car c'est lui qui "par ses mains saintes et vénérables" transforme le pain  en son corps et le vin en son sang. Les deux adjectifs qui qualifient les mains du Christ ont été ajoutés dans la plus haute antiquité, pour mettre comme un zoom non pas seulement sur la bouche du Christ comme s'il ne s'agissait que de parole et de la mémoire des paroles, mais sur les mains du Christ qui, à travers son prêtre, agit lui-même. Ces mains qui ont opéré tant de miracles continuent à le faire invisiblement à chaque messe.

On voit ensuite le Christ en son prêtre "élever les yeux vers le Ciel" : c'est une précision que l'on ne trouve pas dans le récit évangélique de la dernière Cène. Mais on se souvient que le Christ a fait ce geste à deux reprises dans l'Evangile : avant la résurrection de Lazare (Jean 12) et avant la multiplication des pains (Jean 6). Le Ciel, c'est "Dieu son Père tout-puissant" dans la Puissance duquel il agit lui-même, pour se donner à chacun de ses apôtres.

Très clairement d'après l'Evangile de saint Luc, Jésus s'est donné aussi à Judas lors de cette première messe et cette première et dernière communion n'a pas découragé le traître de trahir (cf. Luc 22, 22) ni non plus le Sauveur de se donner dans le sacrement, comme, plus tard dans la nuit, il se livrera à son apôtre : "Mon ami, c'est pour cela que tu es venu" lui dira-t-il simplement. Le Christ se donne à nos trahisons à nos manques de foi, à nos manques de contrition. Il joue la carte de l'amour inlassable : "Prenez et mangez en tous...". Et cela a commencé dès le jeudi saint au soir. Jésus dans le sacrement est "à la merci des passants", selon la formule de Bernanos. Les apôtres, saint Paul en particulier essaiera de mettre un peu d'ordre dans les premières communautés : ""Quiconque mange et boit indignement, mange et boit sa propre condamnation, ne discernant pas le corps du Seigneur" (I Co. 11).

De quel discernement s'agit-il ? Celui de la foi, comme l'indique la particule "enim", qui signifie car, ou en effet : "Prenez et mangez en tous CAR ceci est mon corps". Ces paroles et en particulier la conjonction car qui relie les deux propositions, résonnent comme une folie. Avant "la folie de la croix" dont parle saint Paul, "la folie de la messe" : mangez car ceci est mon corps. La formule n'est compréhensible que dans la foi en celui qui a dit, dans le Discours sur le pain de vie : "Mon corps est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson. Si vous ne mangez pas mon corps et ne buvez pas mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous" (Jean 6). Le Christ nous offre sa vie sur la croix, il nous offre son corps et son sang, à l'avance, dès la première Cène. A nous, si nous recevons ce don avec sérieux, si nous partageons la vie du Christ avec lui, si nous sommes prêts à tout, oui, alors à nous de manger son corps et de boire son sang, sous l'apparence du pain et du vin. Les païens - Celse par exemple contre lequel écrira Origène, mais on a retrouvé aussi des graffitis en ce sens - traitaient les chrétiens de cannibales. On comprend pourquoi : folie de la messe, folie d'amour..

Prenez et mangez ! La première partie de la phrase est constituée de deux impératifs : au banquet de l'amour, Jésus ne nous demande pas notre avis. Il nous demande notre foi. Sans condition. Mais la deuxième partie de la phrase, si nous relisons le texte de Flore de Lyon, au début de notre méditation, n'est pas seulement impérative, comme si Jésus se contentait de demander quelque chose que l'on pouvait naturellement lui donner ; elle est intimative, puisqu'elle opère, par la toute puissance de Dieu, ce qu'elle signifie. Et le prêtre qui célèbre la messe ne se contente pas de dire cette formule sur le ton d'un récit. Elle ne raconte rien. Elle réalise ce qu'elle signifie. Le récit est réduit ici à sa plus simple expression. Il se fait intimatif, ce qui est marqué dans la rubrique par les caractères majuscules du texte, caractères majuscules qui ne se lisent pas pour tout le récit, mais uniquement pour la formule sacramentelle - intimative et non narrative : "CAR CECI EST MON CORPS".

Après cette formule, le prêtre met un genou en terre, reconnaissant la présence adorable du Seigneur. Toute la consécration, de la Préface jusqu'au Pater, est un grand acte d'adoration. Jusqu'au XIIème siècle, c'est ainsi l'ensemble de la consécration qui, dans le silence, était vécue sur le mode de l'adoration. A la fin de la consécration, on montrait les espèces du pain et du vin. A partir du XIIème siècle, progressivement, l'eucharistie est élévée par le ministre au dessus de sa tête et ainsi présentée à l'adoration des fidèles dans un geste de dévotion. Une deuxième génuflexion marque la vénération des assistants. La clochette rythme cet hommage, une fois pour la première génuflexion, trois fois pour l'élévation, une fois pour la deuxième génuflexion. Et la même chose pour la consécration du vin. L'élévation devient ainsi une cérémonie dans la cérémonie, pour les personnes qui ont du mal à se recueillir c"est le moment où le recueillement n'est pas facultatif, car tous les présents communient à la Présence dans une même communion spirituelle.  Qu'il est beau le silence d'une église pleine (pas un raclement de gorge) dans une même adoration de Jésus à la merci des passants !

dimanche 7 juin 2020

Sacrifice intelligent

Deux adjectifs restent à expliquer dans cette prière du Quam oblationem ; rationabile acceptabileque. Rationabile d'abord. Au chapitre 12 de l'Epître aux Romains on trouve ce terme, traduction du grec logiké latreia  que l'on pourrait traduire, comme la Bible de Jérusalem par l'expression "sacrifice spirituel". Mais le mot logiké, qui a été bien traduit en latin par rationabile, ne signifie pas seulement "spirituel" mais même rationnel. Si le mot rationnel est trop fort en français, la bible en ligne (protestante) traduit plutôt "intelligent : "Je vous exhorte donc frères par la miséricorde de Dieu à présenter vos corps comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu. Ce sera de votre part un culte intelligent" (Rom. 12, 1).

Le sacrifice n'est pas "intelligent" en lui-même. L'universalité et la permanence des sacrifice humains montre bien, d'après Joseph de Maistre dans ses Eclaircissements sur les sacrifices, que le sacrifice, avec tout ce qu'il peut avoir d'archaïque et d'inhumain, est inséparable pourtant de l'humanité de l'homme : "Ni la raison ni la folie n'ont pu inventer cette idée, encore moins la faire adopter généralement. Elle a sa racine dans les dernière profondeurs de la nature humaine. Et l'histoire sur ce point ne présente pas une seule dissonance dans l'univers". L'idée de sacrifice, en particulier poussée au sacrifice humain, semble particulièrement sotte. Mais elle est universellement attestée : "Sans effusion de sang il n'y a pas de rachat" écrit saint Paul aux Hébreux.

Sacrifice intelligent ? Est-ce possible ? Pour saint Paul comme pour Joseph de Maistre les deux mot jurent. Le sacrifice né de l'idolatrie, le sacrifice expression de la volonté de je ne sais quel dieu Moloch, est une ânerie sauvage. Et pourtant il y a un sacrifice intelligent, un sacrifice rationnel, conforme à l'humanité de l'homme : quel est-il ? Non pas le sacrifice de l'autre : ni les enfants sacrifiés sur les Hauts lieux, ni les femmes offrant leur vie sur le bûcher après la mort de leur mari en Indes, ni les étrangers sacrifiés pour se rendre les dieux propices. Le sacrifice intelligent recommandé par saint Paul ne saurait non plus être commandé par une idole, pas même l'Argent, le Mammon d'iniquité, Le sacrifice intelligent ne peut être commandité par un autre à son propre compte. Le comique grec Aristophane, dans sa pièce Les Oiseaux, s'est moqué des dieux qui vivaient du fumet des sacrifices et que les Oiseaux étaient capable de réduire à la famine en fondant une Cité entre ciel et terre. Il avait bien raison ! Au passage il délégitime tout sacrifice d'animaux.

Le sacrifice intelligent, rationabile, est d'une autre sorte, il faut le considérer à l'inverse de ce sacrifice qui est caricatural à travers trois dimensions : le vrai sacrifice ne peut être un sacrifice d'animaux, c'est ridicule. Il est un sacrifice libre et non commandité ou imposé par un autre. Enfin il correspond toujours au sacrifice de soi et non au meurtre de l'autre. Le Psaume 39 dit bien ces trois caractéristiques d'une manière prophétique : "Tu n'as voulu ni holocaustes, ni sacrifices, alors j'ai dit : me voici, je viens, pour accomplir ta volonté". Ce que nous apprend le psaume 39 ? C'est que le sacrifice intelligent, avec ses trois caractéristiques, accomplit la volonté de Dieu. Si nous revenons à l"énumération de nos cinq adjectifs, le quatrième explique le cinquième. Seul un sacrifice humainement intelligent est capable de plaire à Dieu.

Dieu ne veut que ce sacrifice intelligent, sacrifice de soi et non sacrifice rituel, sacrifice libre et non sacrifice imposé. Le psaume 39 prophétise la passion du Christ à travers laquelle Dieu lui même donne l'exemple en se faisant homme pour mourir sur une croix. Remarquons que le vrai sacrifice, le sacrifice intelligent discrédite les actes de violence mais récupère et transfigure la violence subie, en en faisant une preuve d'amour. On peut penser avec René Girard, lui même grand lecteur de saint Payul et de Joseph de Maistre, qu'un jour, avec la progressive christianisation des mentalités, les actes de violence eux-mêmes, se trouveront discrédités, rendus impossibles. En attendant ce moment, il faut les transfigurer en amour ou en offrande, bref en sacrifices intelligents et acceptables par le Dieu tout puissant, en en inversant la charge (kathexis), en transformant la haine des bourreaux dans l'amour des victimes. C'est le sens de la Passion du Christ, le sens du martyre chrétien, le sens de cette parole énigmatique : "Si l'on te frappe sur la joue gauche, tend aussi la joue droite".

Ce sacrifice est amour car il s'offre pour l'autre. Il est intelligent car il récupère les aspects les plus sombres de le condition humaine pour les faire servir au bien. Saint Paul, encore lui, ne disait-il pas que "Tout coopère au bien pour ceux qui aiment Dieu". Même, malgré eux, les bourreaux à front de taureau.

vendredi 5 juin 2020

L'Eglise invoque... son droit !

"Et cette offrande, toi Dieu, en toutes choses, nous te le demandons, daigne la rendre consacrée, admissible (avec les autres offrandes), ratifiée, conforme à la raison et pouvant être agréée par toi, pour qu'elle devienne pour nous le corps et le sang de ton très aimé fils Notre Seigneur Jésus Christ"

Les Grecs attendaient là une épiclèse, c'est-à-dire une invocation au Saint Esprit. Les Latins eux invoquent... le droit : question de civilisation ! C'est sans doute ce que Gianbattista Vico appelait "l'antique sagesse des Italiens" : "Le vrai et le fait sont convertibles" expliquait le Napolitain. Pour que l'offrande soit vraie, elle doit être un fait, elle doit être faite selon les règles, elle doit être conforme au droit de l'Eglise. Pour que cette offrande soit un fait spirituel que Dieu puisse prendre en considération, il faut qu'elle soit dûment consacrée par le prêtre que l'Eglise a député pour ce service,  (benedictam), qu'elle puisse être ajoutée à toutes les autres offrandes de toutes les autres messes (voilà ce que signifie littéralement adscriptam). Il faut en un mot qu'elle soit ratifiée par le droit de l'Eglise (ratam).

De quelle offrande parle-t-on ? L'emploi du relatif de liaison est caractéristique de la langue latine : quam oblationem, c'est cette offrande sur laquelle on vient de prier dont il est question (hanc igitur oblationem), "l'offrande de notre service et de toute ta famille", ce que nous avons appelé, avec Mgr Guérard, le sacrifice de l'homme. C'est ce sacrifice qui est apporté ici jusqu'au coeur de la consécration, et dont il importe qu'il soit juridiquement présenté dans les  formes canoniques pour être ratifié par l'Eglise comme sien, avant d'être offert au Seigneur "pour devenir le corps et le sang de Jésus-Christ Notre Seigneur, ton bien aimé fils".

Admirable transformation qui résume toute la foi de l'Eglise ; l'offrande de l'homme, ce sacrifice de louange dont il vient d'être question (parce qu'il y a au moins ça dans l'offrande de l'homme : la louange)... Ce sacrifice de louange devient le sacrifice propitiatoire, seul efficace, du corps et du sang du Seigneur. Nous apportons nos offrandes et elles sont transformées dans le Christ offert s'offrant et les offrant à son Père, elles sont "ce qui manque à sa passion" (Col. 1, 24). Dans ces offrandes, à travers ces offrandes, nous devenons le corps et le sang du Christ, nous sommes christifiés. Comme dit le cantique années 70, qui cette fois était bien inspiré : "Vous êtes le corps du Christ, vous êtes le sang du Christ, alors ? Qu'avez-vous fait de lui ?" A une telle offrande on ne peut participer par hasard, encore moins par condescendance. On y participe, comme scotchés par l'amour, car non seulement le Christ devient ce pain et ce vin, mais nous, notre sacrifice devient celui de Jésus Christ. Pour Dieu nous sommes le Christ et ainsi nous sommes rachetés à haut prix. Nous avons coûté cher au Seigneur, comme dit saint Paul.

Il y a un rythme dans cette présentation du sacrifice de l'homme et l'utilisation de l'homéotéleute vient renforcer les signes de croix qui accompagnent chacun des trois premiers adjectif : benedictam, adscriptam, ratam, voilà pour le droit. Pour les deux derniers adjectifs, rationabile, acceptabile, l'homéotéleute est différente, il n'y a plus de signes de croix : voilà pour le fait après le droit..

Observons le style selon lequel ces cinq adjectifs sont ordonnés. A travers la solennité du verbe et le naturel rythmique, on retrouve le fas des vieux romains : chaque mot porte un fait spirituel. Ainsi, ce n'est pas un hasard, les trois premiers participes passés font successivement quatre syllabes (benedictam), trois syllabes (adscriptam) et deux syllabes (ratam, qui avec ces deux syllabes renferme le sens des deux premiers participes). Les deux derniers adjectifs (rationabile et acceptabile), eux, font cinq syllabes, une sorte de plénitude verbale, signifiée aussi par les cinq adjectifs.

Restent ces deux derniers adjectifs à expliquer : rationabilem et acceptabilem. Pourquoi représentent-ils, avons-nous dit, le fait sacrificiel, après que l'on ait insisté sur le rite, sur le droit sacrificiel ? Nous avons traduit plus haut : offrande "conforme à la raison et pouvant être agréée par toi". Là, plus besoin de signes de croix, nous l'avons dit, parce que ces deux adjectifs marquent non une demande humaine pour le sacrifice de l'homme, mais le caractère divin de l'offrande : spirituelle et agréable à Dieu.

Le mot rationabile peut certes, pour simplifier, être traduit par spirituel. Mais il signifie à la lettre "raisonnable". Pourquoi ? Tentatives d'explication au chapitre suivant.

mercredi 3 juin 2020

L'abbé Laguerie m'a dit...

L'abbé Laguérie est un lecteur attentif de cette longue série sur la messe. La plupart d'entre vous, vous connaissez le brio de ce prêtre, qui est aussi un grand connaisseur de saint Paul et un spécialiste de l'âme humaine, comme on n'en trouve pas beaucoup chez les curés.


Voici les remarques de l'abbé, portant sur le post intitulé Servitude sacerdotale
Deux Objections, Votre Honneur ! 
Le mot servitudo, inis, existe bien dans le Gaffiot, dans le sens de servitium ii, d’esclavage. Mais le remplacement de servitus utis par servitudo inis est fâcheux, s’il n’est pas involontaire, une coquille. Car le premier renvoie bien à la fonction, à l’agir (sacramentel) à l’exercice ; alors que le second renvoie à la condition, au statut d’esclave qui n’a pas grand-chose à faire ici. 
La première fonction du prêtre, même si elle découle du caractère sacerdotal (seule transmission sacramentelle des trois prérogatives du Christ,Prophète, Prêtre et Roi, n’est-elle pas d’enseigner, puis seulement de sanctifier ?

Salvo meliore judicio, amitié.
PL
RÉPONSE

Cher M. l'abbé,

Pour ce qui est de votre première question, je reconnais un lapsus. Je suis passé insensiblement de l'oblatio servitutis à l'oblatio servitudinis. J'avoue que je pensais trop au cardinal de Bérulle et à son vœu de servitude, non pas d'ailleurs que ce vœu de servitude à Jésus et Marie ait un rapport quelconque avec le service sacerdotal, mais au contraire pour bien distinguer les grandeurs de la passivité mystique, cette passivité qui constitue un appel à l'amour divin, pour nous mener au-delà de nous-mêmes, et puis l'exactitude dans le service sacerdotal, qui consiste à bien accomplir ses fonctions et à en être comme esclave.

Pour vous répondre, j'ai consulté le Du Cange, dictionnaire de la latinité chrétienne (qui est en ligne) et le Gaffiot (même chose). Dans le Gaffiot, servitudo, servitus et servitium signifient exclusivement l'esclavage, vu comme état juridique ou comme réalité concrète : nous sommes dans l'antiquité païenne. Dans le Du Cange, au contraire, on passe de l'esclavage (qui reste le sens unique de servitudo) à la fonction et finalement au service. Il me semble que l'on a dans cette évolution sémantique un effet de la révolution chrétienne, que résume la fameuse exhortation de saint Paul aux Ephésiens : "Soyez au service les uns des autres". Cet esprit de service est assurément le principal legs des sociétés chrétiennes à notre ère post-chrétienne.

J'ai aussi consulté Florus de Lyon (IXème siècle), qui, lui, dans son Expositio missae, parle de Dieu comme du seul être que nous ayons à servir : "Telle est ce service qui n'est dû à nul autre, ni aux saints anges ni aux saintes âmes, mais au Dieu vivant et vrai et à lui seul, duquel nous est dit ce précepte ; Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et c'est lui seul que tu serviras" (Luc 4, 8 voir Deut. 10, 20). Il ne distingue pas dans ce service les prêtres et les fidèles conformément à la formule biblique qu'il invoque.

Vous affirmez ensuite que les sacrements ne sont pas le premier rôle du prêtre, qui est avant tout un homme de la parole, de l'enseignement. Je vous ai contacté pour vous demander vos sources. Vous me renvoyez au Traité du ministère ecclésiastique par le Père Emmanuel du Mesnil Saint Loup (trouvable en ligne). On y trouve en effet cette remarque, qui explique profondément le primat de la Parole dans l'oeuvre de l'évangélisation : "Les sacrements qui donnent tant de grâces, ne donnent pas les dispositions nécessaires pour les recevoir. Voilà un point capital dans la doctrine chrétienne : et cela montre combien se trompent ceux qui croient que tout est sauvé quand on a reçu les sacrements". Le Père Emmanuel cite, comme allant dans son sens la formule de saint Pierre, après que les apôtres aient créé les diacres pour s'occuper du "ministère des tables" : « Pour nous, nous serons assidus à la prière et au service de la Parole » (Act 6, 4).

Le prêtre doit être un homme de paroles, ce qui ne signifie pas qu'il s'agisse forcément d'un beau parleur. La parole du prêtre, il doit la puiser dans son cœur, dans sa prière justement, il doit la laisser naître en lui. La parole d'un prêtre n'est pas une parole standard, formatée, même si elle était articulée selon toutes les règles de l'éloquence. "La vraie éloquence se moque de l'éloquence"disait Pascal, qui a eu cette autre formule : "Jamais les saints ne se sont tus". Et de citer le psalmiste : "J'ai cru et c'est pourquoi j'ai parlé". Voilà qui définirait assez bien je crois cette Parole qui est le premier rôle du prêtre : parole spirituelle, parole libre, parole simple et accessible.

Alors lorsque je fais du prêtre un esclave, évidemment cet esclave ne manque pas de liberté, il est l'esclave de sa fonction sacerdotale, et c'est au nom de sa foi qu'il parle.

Merci M. l'abbé d'avoir soutenu notre méditation par vos remarques et à bientôt

mardi 2 juin 2020

La damnation éternelle

La prière suivante a été ajoutée au début du VIIème siècle par saint Grégoire le Grand, pape et grand organisateur du rite que l'on appelle pour cela parfois rite grégorien : "Disposez nos jours dans votre paix,  ordonnez que nous soyons arrachés à la damnation éternelle et comptés parmi vos élus". Ces trois supliques nous rappelle que la messe n'est pas un monde fermé sur lui-même, une imagination sacrificielle qui n'aurait aucun sens en dehors des rites qu'elle met en oeuvre. Vivre des sacrements, c'est transformer sa vie en l'installant, en la disposant tout entière dans la paix de Dieu. Cette installation ne vient pas de nous mais de Dieu, qui est au coeur des événements de notre vie. C'est au Dieu qui a tout pouvoir que nous nous adressons.

Parce que nous sommes fils et filles de notre temps et de son optimisme imbécile, nous pouvons être choqués par l'allusion à la damnation éternelle. Comment peut-on continuer d'envisager ce dogme médiéval de l'enfer ? demanderons-nous. Nous savons que Dieu est infiniment bon, il pardonne, qu'est-ce qui peut mériter l'enfer dans ce que nous avons fait ou dans ce que nous allons faire.

Si Dieu a tout pouvoir, dit Calvin, il a dabord celui de nous damner ; "Dieu nous damne". Cette formule a quelque chose de terrifiant. On ne peut pas admettre ce pouvoir qu'aurait Dieu de nous créer pour l'enfer, dans une prédestination qui remonterait à l'acte créateur lui-même. Calvin a vraiment fabriqué de toutes pièces ce disant un Dieu méchant, un Dieu jaloux, un Dieu qui s'ammuserait à se prouver à lui même sa puissance, en faisant des hommes ses victimes. Ce n'est plus le Dieu qui est amour, c'est le dieu grec d'avant Platon, le dieu qui s'amuse à faire du mal aux hommes : lorsqu'il se suicide parce que son naturel héroïque a été bafoué par Athéna qui lui a fait confondre une armée de héros avec un troupeau de porcs, Ajax a le temps d'entendre le rire sarcastique de la déesse. Un Dieu qui damne, entendrons-nous aussi son rire ? Contre un dieu ainsi envisagé, je préfère personnellement entrer en lutte.

Tout comme je préfèrerai décliner les offres d'un Dieu qui voudrait m'imposer sa bonté à tout prix,. Comment Dieu pourrait-il contraindre sa créature au salut ? Irait-il jusqu'à la doper pour qu'elle accepte ses avances ? Cette perspective là non plus n'est pas la bonne. Nous avons vu l'horrreur qui consiste à penser que Dieu nous prédestine au mal et qu'il nous damne. C'est une erreur et une horreur symétrique qui consisterait à soutenir que "Dieu nous sauve" avec la même nécessité qu"'il nous damne selon Calvin, qu'il nous impose son salut que nous en voulions ou que nous n'en voulions pas. On ne peut pas dissocier ainsi l'amour et la liberté. Il n'y a pas d'amour qui ne respecte infiniment la liberté de ce qu'il aime, la liberté de dire : non, la liberté de se séparer à jamais.

De ce point de vue, je n'ai jamais compris que l'on puisse soutenir que l'enfer n'existe pas, que la damnation, c'est-à-dire la privation de Dieu soit impossible. Justement parce qu'il nous aime, Dieu doit accepter que son amour puisse échouer, que sa créature soit capable de refuser ses avances et de s'éloigner de lui. L'enfer ? Ce n'est pas une image médiévale, C'est la condition nécessaire de la liberté de l'homme auquel le choix est donné entre Dieu et non-Dieu. Non Dieu ? c'est ce que l'on appelle le dam c'est-à-dire la privation consciente de Dieu.

La créature ne peut pas accepter ou refuser d'exister. La vie lui a été donnée. '"je n'ai pas demandé à naître" disent certains existentialistes révoltés par la vie. Ils ont raison. Mais désormais nous savons que cette première vie est une vie avant la Vie, et que si nous voulons entrer dans la Vie, Dieu cette fois nous demande notre accord. Il le fait de façon personnelle. Chacun reçoit d'une manière ou d'une autre le carton d'invitation : Dieu te demande si tu le choisis ou si tu choisis de t"éloigner de lui. Tu n'as pas demandé à naître, mais le salut t'est donné à la demande, Tu as forcément demandé à être sauvé.

Si tu n'es pas sauvé ? Ce n'est pas Dieu qui t'a damné. En enfer, il n'y a que des volontaires. Non pas forcément des volontaires pour l''enfer dans ce que cela peut avoir d'atroce, mais des volontaires pour la damnation, pour la privation de Dieu. Saint Grégoire le Grand nous fait prier pour tous les pécheurs qui vont en enfer, dans une folle joie, à toute vitesse, toutes fenêtres ouvertes, en klaxonant comme des ados qui ont débridé leur première moto. Ces inconscients qui ne veulent avoir aucun devoir envers la vie qu'ils ont reçue et qui se rendent à eux-mêmes la vie impossible parce qu'ils veulent qu'elle soit comme ils l'entendent et qu'ils n'ont simplement pas les moyens de la réaliser eux mêmes. Il faut accepter de recevoir... Ce n'est pas forcément si simple de recevoir la vie consciemment. La première fois nous sortons inconscients du ventre maternel. La seconde fois nous rentrons conscient dans la vie éternelle.

L'objectant, qui tout à l'heure traitait l'enfer de supplice médiéval réattaque : "Si je pouvais limiter l'enfer à la peine du dam, je le comprendrais, mais pourquoi y a-t-,il un feu en enfer ? Dieu est sadique ?" Le feu de l'enfer n'est pas un feu matériel. Ces peines sensibles, dit le doux saint Bonaventure matérialisent, visibilisent et concrétisent ce que signifie au fond la peine du dam, ces peines nous disent ce à quoi ressemble la privation consciente et libre de Dieu - peine à laquelle nous nous condamnons nous mêmes dans le jugement particulier.

Comment s'imaginer le jugement particulier ? Dès qu'il voit Dieu, le damné fuit en disant : "la vie avec lui, ce n'est pas pour moi". Ce qu'il ne sait pas c'est que cette fuite est infiniment douloureuse. Eh bien, cette douleur d'être séparé de Dieu après qu'on l'ait rencontré, les peines des sens dans l'enfer peuvent nous la faire entrevoir, nous faire comprendre ce que c'est que de se séparer sciemment de Dieu.. Elles constituent une pédagogie. En cela saint Bonaventure ajoute par manière de paradoxe mais avec une vraie profondeur que "la peine du feu est une invention de la miséricorde de Dieu".

C'est que pour la plupart d'entre nous, la crainte est le seul commencement de la sagesse.