mercredi 3 juin 2020

L'abbé Laguerie m'a dit...

L'abbé Laguérie est un lecteur attentif de cette longue série sur la messe. La plupart d'entre vous, vous connaissez le brio de ce prêtre, qui est aussi un grand connaisseur de saint Paul et un spécialiste de l'âme humaine, comme on n'en trouve pas beaucoup chez les curés.


Voici les remarques de l'abbé, portant sur le post intitulé Servitude sacerdotale
Deux Objections, Votre Honneur ! 
Le mot servitudo, inis, existe bien dans le Gaffiot, dans le sens de servitium ii, d’esclavage. Mais le remplacement de servitus utis par servitudo inis est fâcheux, s’il n’est pas involontaire, une coquille. Car le premier renvoie bien à la fonction, à l’agir (sacramentel) à l’exercice ; alors que le second renvoie à la condition, au statut d’esclave qui n’a pas grand-chose à faire ici. 
La première fonction du prêtre, même si elle découle du caractère sacerdotal (seule transmission sacramentelle des trois prérogatives du Christ,Prophète, Prêtre et Roi, n’est-elle pas d’enseigner, puis seulement de sanctifier ?

Salvo meliore judicio, amitié.
PL
RÉPONSE

Cher M. l'abbé,

Pour ce qui est de votre première question, je reconnais un lapsus. Je suis passé insensiblement de l'oblatio servitutis à l'oblatio servitudinis. J'avoue que je pensais trop au cardinal de Bérulle et à son vœu de servitude, non pas d'ailleurs que ce vœu de servitude à Jésus et Marie ait un rapport quelconque avec le service sacerdotal, mais au contraire pour bien distinguer les grandeurs de la passivité mystique, cette passivité qui constitue un appel à l'amour divin, pour nous mener au-delà de nous-mêmes, et puis l'exactitude dans le service sacerdotal, qui consiste à bien accomplir ses fonctions et à en être comme esclave.

Pour vous répondre, j'ai consulté le Du Cange, dictionnaire de la latinité chrétienne (qui est en ligne) et le Gaffiot (même chose). Dans le Gaffiot, servitudo, servitus et servitium signifient exclusivement l'esclavage, vu comme état juridique ou comme réalité concrète : nous sommes dans l'antiquité païenne. Dans le Du Cange, au contraire, on passe de l'esclavage (qui reste le sens unique de servitudo) à la fonction et finalement au service. Il me semble que l'on a dans cette évolution sémantique un effet de la révolution chrétienne, que résume la fameuse exhortation de saint Paul aux Ephésiens : "Soyez au service les uns des autres". Cet esprit de service est assurément le principal legs des sociétés chrétiennes à notre ère post-chrétienne.

J'ai aussi consulté Florus de Lyon (IXème siècle), qui, lui, dans son Expositio missae, parle de Dieu comme du seul être que nous ayons à servir : "Telle est ce service qui n'est dû à nul autre, ni aux saints anges ni aux saintes âmes, mais au Dieu vivant et vrai et à lui seul, duquel nous est dit ce précepte ; Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et c'est lui seul que tu serviras" (Luc 4, 8 voir Deut. 10, 20). Il ne distingue pas dans ce service les prêtres et les fidèles conformément à la formule biblique qu'il invoque.

Vous affirmez ensuite que les sacrements ne sont pas le premier rôle du prêtre, qui est avant tout un homme de la parole, de l'enseignement. Je vous ai contacté pour vous demander vos sources. Vous me renvoyez au Traité du ministère ecclésiastique par le Père Emmanuel du Mesnil Saint Loup (trouvable en ligne). On y trouve en effet cette remarque, qui explique profondément le primat de la Parole dans l'oeuvre de l'évangélisation : "Les sacrements qui donnent tant de grâces, ne donnent pas les dispositions nécessaires pour les recevoir. Voilà un point capital dans la doctrine chrétienne : et cela montre combien se trompent ceux qui croient que tout est sauvé quand on a reçu les sacrements". Le Père Emmanuel cite, comme allant dans son sens la formule de saint Pierre, après que les apôtres aient créé les diacres pour s'occuper du "ministère des tables" : « Pour nous, nous serons assidus à la prière et au service de la Parole » (Act 6, 4).

Le prêtre doit être un homme de paroles, ce qui ne signifie pas qu'il s'agisse forcément d'un beau parleur. La parole du prêtre, il doit la puiser dans son cœur, dans sa prière justement, il doit la laisser naître en lui. La parole d'un prêtre n'est pas une parole standard, formatée, même si elle était articulée selon toutes les règles de l'éloquence. "La vraie éloquence se moque de l'éloquence"disait Pascal, qui a eu cette autre formule : "Jamais les saints ne se sont tus". Et de citer le psalmiste : "J'ai cru et c'est pourquoi j'ai parlé". Voilà qui définirait assez bien je crois cette Parole qui est le premier rôle du prêtre : parole spirituelle, parole libre, parole simple et accessible.

Alors lorsque je fais du prêtre un esclave, évidemment cet esclave ne manque pas de liberté, il est l'esclave de sa fonction sacerdotale, et c'est au nom de sa foi qu'il parle.

Merci M. l'abbé d'avoir soutenu notre méditation par vos remarques et à bientôt

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