lundi 13 juillet 2020

Faisant ici mémoire...

La première prière après la consécration indique que, célébrant la présence réelle du Christ sous l'apparence du pain et du vin, nous faisons mémoire de sa passion, de sa résurrection et de son ascension, nous nous plongeons dans sa mémoire, comme il nous l'a expressément demandé, en même temps que nous agissons dans la consécration sacramentelle en mémoire de lui. Le mystère du Christ est un, c'est ce que nous observons. Réalisant sa présence sur l'autel, c'est sa mort, sa résurrection et son ascenson - un seul mystère - que nous célébrons et dans lequel nous nous incorporons. 

Pas de mort du Christ sans sa résurrection (ce serait insupportable, inadmissible en justice). Pas de résurrection sans ascension :"le corps du Christ semé corps psychique ressuscite corps spirituel" "et il est assis à la droite de Dieu". On a souvent cherché à partager le mystère du Christ, accueillant - tels les sociniens au XVIIème siècle - son enseignement moral, mais sans son invitation au sacrifice ; son invitation au sacrifice sans sa résurrection, son mystère d'homme mort et ressuscité mais sans sa nature divine qui lui donne sa place naturelle au Ciel. Enfin et surtout, nous ne pouvons célébrer la présence du Christ dans l'hostie si nous refusons le caractère surnaturel de son aventure de mort "toujours vivant pour intercéder à notre endroit". Le Mystère du Christ est Un et il est synthétisé dans le mystère de l'eucharistie. C'est Jésus mort pour nous que nous célébrons. Mais c'est Jésus vivant que nous adorons. 

Cette adoration n'est pas virtuelle, se souvenir n'est pas conceptuel; c'est la ressaisie du Christ vivant, parce que mort, ressuscité et finalement monté au Ciel comme en son lieu naturel. Il ne s'agit pas de se souvenir du Christ comme on se souvient d'un bon moment du passé. L'adjectif "memores" dans le texte latin, fait l'économie de toute action de se souvenir, action qui serait ipso facto marquée par le temps et qui donc pourrait se périmer. Nous sommes memores, en état de mémoire, Cet état ne se périme pas, il demeure semblable à lui-même, Cette mémoire ne change pas, c'est elle qui nous change : elle nous transforme comme parle saint Paul. Elle nous fait aspirer au banquet divin, elle suscite en nous un désir nouveau, qui est le principe de la foi, la première grâce qui nous fait désirer la communion eucharistique.

Elle nous permet de nous appeler nous-mêmes "serviteurs de Dieu", "peuple saint" et "peuple tien". Notre bien commun, c'est cette mémoire du Christ dans laquelle nous campons, où nous sommes installés, qui représente notre véritable patrie. Quand disparaît la mémoire du Christ au profit des impressions de l'aujourd'hui, quand nous ne savons plus prendre du recul face à la dictature de l'instant, alors disparaît en même temps le désir de Dieu

Tam beatae passionis... La passion est dite bienheureuse parce que c'est dans son sang versé que le Christ fait le bonheur de l'humanité. Je sais, cette vérité est ardue : depuis Fausto Socin, vers 1580, des chrétiens tentent de l'occulter. Il faut s'y tenir comme à la lectio difficilior/verior (la plus difficile et la plus vraie) de notre Evangile. Ce n'est pas parce que l'Evangile semble heurter notre sensibilité qu'il est faux, au contraire ! Si l'Evangile était le désir de l'homme, comme a dit Freud dans l'avenir d'une illusion, c'est à ce moment  qu'il deviendrait absolument faux, simple fantasme ou représentation aléatoire de ce désir. Vatican II qui a cherché à rejoindre le désir de l'homme, a appris à ses dépens que, depuis le péché originel, la vérité ne se touve pas au bout du désir de l'homme, mais qu'elle fait naître un nouveau désir.
Necnon et ab inferis resurrectionis : de sa résurrection du séjour des morts : Jésus est descendu aux enfers  nous dit le Credo. Après sa mort il est allé prêcher aux morts, lit-on dans la Première Epître de Pierre (3, 19). Sa vérité est universelle, elle doit être connue même de ceux qui ont vécu avant lui sur cette Planète.
Sed et in caelos gloriosae ascensionis : son ascension est glorieuse, c'est de la gloire de Dieu qu'il s'agit. La gloire de Dieu et la gloire du Christ sont la même gloire. Qu'est-ce que la gloire ? La claire connaissance avec louange : on ne peut pas connaître le mystère du Christ sans être éclaboussée de cette gloire divio-humaine. 


mercredi 8 juillet 2020

Au fait, et le repas eucharistique ?

O sacrum convivium in quo Christus sumitur. O le repas sacré dans lequel le Christ est la nourriture ! nous fait chanter saint Thomas à l'Office des Vêpres du Saint Sacrement. La messe a été instituée au cours d'un repas sacré et elle a été instituée comme un repas sacré, supplantant tous les autres repas sacrés, raison pour laquelle il n'y a pas trace de la manducation de la Pâque dans les récits des synoptiques (que l'on peut dater d'avant l'an 70),  ni dans le récit le plus ancien des quatre qui nous soient parvenus, celui de saint Paul aux Corinthiens, que l'on s'accorde à dater de l'an 50.

Le repas chrétien n'est pas une anecdote ou un ajout par rapport au repas pascal juif. Il prend toute la place dans le récit évangélique. Ce sont les artistes - certains artistes : Albrecht Dürer dans telle de ses gravures - qui ont imaginé de dessiner un mouton devant le Christ maître de Maison, , mais dans le repas chrétien il n'y a pas de mouton ni d'agneau, le Christ est l'agneau de Dieu et c'est le Christ qu'on mange : "Si vous ne mangez pas ma chair et ne buvez pas mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous" (Jean 6).

Ce repas est donc un repas bien particulier : Celse (et plusieurs graffiti redécouverts) accusait les chrétiens d'anthropophagie. Il s'agissait simplement du repas sacrificiel, qui caractérise tous les cultes païens, mais où, cette fois, ce ne sont pas des animaux qui sont mangés, mais le Christ est, qui est le centre unique de cette cérémonie, qui est l'agneau de Dieu. Louis Bouyer est précieux quand il nous redit le caractère sacrificiel de ce repas, même s'il le fait avec un peu de colère :

"Tous les sacrifices, dans leur matérialité, ont toujours été des repas. Bien sûr : des repas sacrés. Mais cela ne voulait nullement direqu'ils n'en seraient plus vraiment, mais tout au contraire des repas ayant gardé et récupéré leur sens, leur réalité originelle".
"A cet égard, ajoute-t-il, rien de plus ridicule que la controverse qui, après le dernier concile, a si vivement opposé intégristes et progressistes. L'aucharistie, s'est-on demandé alors, est elle essentiellement repas ou sacrifice ? Mais la question est l'absurdité même. On ne peut même avoir l'idée de la poser que par un abâtardissement ultime de la pensée théologique ou se croyant telle. Il n'y a jamais eu en effet des sacrifices qui fussent autre chose que des repas" (Musterion jam cit. p. 361).

Il est donc absurde, à travers la thématique du repas eucharistique de chercher à échapper à la dimension sacrificielle de cet acte. Pas de repas eucharistique sans sacrifice, et pas de sacrifice qui ne se termine par un repas sacré. Mais le métabolisme sacré est inversé ; ce n'est pas notre nourriture qui devient ce que nous sommes, c'est ce que nous sommes qui se transforme dans ce qu'il reçoit.

jeudi 25 juin 2020

En mémoire de moi

Cela chaque fois que vous le ferez, vous le ferez en mémoire de moi. Le Christ donne ici non pas une définition de la messe dont il institue le culte ou comme on disait au XVIIème siècle la religion ; ce qu'il donne ? Il donne non pas une définition mais un ordre : quand vous faites ce geste, faites le en vous souvenant que je l'ai fait. Faites le non pas à votre guise, non pas de la manière dont cela vous inspire le plus, non... Faites-le comme je l'ai fait moi même. Cet acte n'a de sens que parce que je l'ai posé. 

C'est un peu comme si le Christ nous disait :  " Dire ceci est mon corps sur du pain et ceci est mon sang sur du vin, cela ne signifierait que folie si je n'avais pas posé cet acte moi le premier et si vous ne faisiez pas ce que je viens de faire en mémoire de moi". C'est en moi seul que la folie devient sagesse.

On est très loin de l'interprétation du nouveau rite fournie par ceux qui s'en réclamaient dans le missel à fleurs des années 70, dans lequel, au grand scandale de Jean Madiran, souvenons nous nous les anciens, il était écrit : "A la messe, il s'agit simplemeent de faire mémoire". "Vous ferez cela en mémoire de moi, cette phrase célèbre était ainsi devenue sans crier gare une définition de la messe et non plus simplement une condition sine qua non de sa célébration. 

Ce qui est exigé, dans l'Eglise romaine, de la part du ministre, ce n'est pas une foi personnelle dans le mystère car le mystère est au-delà de sa personne. Ce qui est exigé du prêtre qui célèbre, c'est l'attachement à cette tradition qui le relie au Christ, uniquement la volonté de faire ce que veut faire l'Eglise, volonté qui n'est pas une intention purement spirituelle. L'intention spirituelle du prêtre peut être déviée, sa foi personnelle étant défaillante. Mais il consacre validement s'il a conscience de faire ce que veut faire l'Eglise, cela bien sûr à condition qu'on le lui ait appris, qu'il ait été un jour initié au Mystère. 

Voilà pour le simple prêtre. Quant au pape, peut-il rompre la chaîne de la transmission rituelle ? A la fin du XVIème siècle, le jésuite Suarez l'avait envisagé.

Dans son Commentaire du De Caritate, le traité de saint Thomas dans la Somme théologique, Suarez donne plusieurs exemples du schisme pontifical, schisme déclenché dans l'Eglise par le pape ou encore schisme du pape seul. Ce texte est cité par Klaus Gamber, un liturgiste allemand qui fut le professeur de Josef Ratzinger. Le voici : « De cette seconde manière le pape pourrait être schismatique, à savoir s'il ne veut pas tenir l'union et la conjonction qu'il doit tenir avec tout le corps de l'Eglise. par exemple s'il essayait d'excommunier toute l'Eglise, ou bien s'il voulait détruire toutes les cérémonies ecclésiastiques, affermies par la tradition apostolique". (Tract. De Caritate disp. 12 § 1). Les deux exemples que donne Suarez sont à l'irréel. Au conditionnel. Il ne croit pas que de telles hypothèses puissent se réaliser un jour. Mais il montre quand même deux exemples d'Eglise en état de schisme. Serait en état de schisme une Eglise dans laquelle le pape voudrait excommunier tout le monde. Ou bien une Eglise dans laquelle le pape supprimerait les cérémonies liturgiques traditionnelles, transmises de génération en génération depuis les apôtres. 

Rétrospectivement, on le voit, faire la réforme liturgique, cela n'allait pas de soi, la mentalité des chrétiens était solidement ancrée dans le culte de la tradition, toute réforme représentait un danger possible, danger que la liturgie rénovée a indéniablement fait courir à l'Eglise, celui de ne pas être fidèle à l'ordre du Seigneur : vous ferez cela en mémoire de moi.  Dom Guéranger, dans une série d'articles de jeunesse, rééditées aux éditions Servir, avait eu cette formule qu'il ne voulait pas assassine mais qui l'ait aujourd'hui : "Toute liturgie que nous aurions vue commencer, qui n'eût point été celle de nos pères, ne saurait donc mériter ce nom"

Le cardinal Ratzinger a écrit à plusieurs reprises combien il était sensible à cet argument, qui ne rend pas impossible toute réforme liturgique (ce serait absurde), mais qui ne peut admettre de réformes que celles qui sont profondément traditionnelles. Il n'est pas sûr que le progressisme et l'optimisme délibéré des années 70 ait été assimilés par ce grand corps bimillénaire de la tradition liturgique romaine, et cela malgré les réformes dans la réforme qui se sont accumulées depuis la nouvelle édition du Missel en 2002, en particulier les réformes de la traduction dans les langues vernaculaires. La survie de la liturgie traditionnelle, que l'on doit d'abord à l'action résolue en ce sens de Mgr Marcel Lefebvre est aujourd'hui indispensable à l'Eglise universelle, Ce rituel sorti du fond des âges constitue de fait l'étalon traditionnel de toute liturgie possible dans le monde romain. Ce n'est pas pour rien que le document Summorum pontificum signé le 7 juillet 2007 par le pape Benoît XVI en faveur de la liturgie traditionnelle, s'adresse non pas aux seuls traditionalistes mais à tous les prêtres et à tous les fidèles, en insistant, dans une longue première partie, sur l'oeuvre conservatrice bimillénaire pour la liturgie romaine, des souverains pontifes de Rome "summorum pontificum : ces pontifes souverains donnent son nom au document. Une liturgie romaine qui serait détachée du tronc vital de la tradition romaine et de ses souverains pontifes successifs, serait une liturgie pour rien, une liturgie sans mémoire et au fond sans Christ.


Telle est la première signification du "Vous ferez cela en mémoire de moi". 

La seconde est tout aussi importante mais plus abstraite. La messe célébrée comme sacrement du sacrifice de la croix, nous présente le même sacrifice que celui du Calvaire selon un mode différent, voulu par le Christ, non pas le modus immolatitius dit Cajétan, non pas selon un mode immolatoire, mais justement selon le modus sacramentalis, selon le mode d'un mémorial, non pas comme le vendredi saint sur le Mont Calvaire, mais comme le jeudi saint où, à la Cène, le sacrifice est parfaitement accompli, comme oblation, quoique sans effusion de sang. Si la messe est un vrai sacrifice à la Cène, elle est un vrai sacrifice chaque fois qu'un successeur des apôtres refait le geste du Christ et cela en mémoire de lui.

samedi 20 juin 2020

Le mystère de la foi

Mysterium fidei : le rite rénové a sorti cette expression de la formule consécratoire (peut-être parce que l'idée même de formule consécratoire faisait horreur aux rénovateurs liturgiques , qui préfèrent parler à ce sujet de récit de l'institution).

Mysterium fidei; dans le rite rénové, est donc devenu une acclamation après la consécration : "Il est grand le mystère de la foi : Nous proclamons ta mort Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire". La version latine du nouveau rituel est ici moins explicite que la version française et je dirais plus inquiétante ou plus perverse (je ne vois pas d'autre terme), puisqu'elle comporte simplement un "donec venias", "Jusqu'à ce que tu viennes" sans que soit précisé que ce retour est le retour "dans la gloire" à la fin du monde... On parle du retour eschatologique de Jésus à a fin du monde, mais on oublie sa présence sacramentelle, humble, modeste, comme je l'ai déjà dit "à la merci des passants", cela alors même qu'il vient de se rendre présent, transsubstantié, comme il l'a promis, sous les apparences du pain et du vin. Difficile psychologiquement pour les fidèles, une telle ellipse !... Comme semble difficile la tentative de détourner  l'attention des fidèles, spontanément concentrés sur l'adoration sacramentelle et qui sont amenés par le nouveau rituel à acclamer non la réalité que le rituel à mise sous leurs yeux, mais l'idée chrétienne de manière générale (la mort, la résurrection et le retour du Christ) dont le rite paraît du coup n'être qu'un simple mémento.

Le rite traditionnel, au contraire, en incluant l'expression MYSTERIUM FIDEI dans la formule consécratoire, fait tout ce qu'il faut pour braquer les yeux et élever le coeur des assistants sur ce que j'appellerais la performance sacramentelle, qui est elle-même le mystère de la foi, non pas tant parce qu'elle le raconterait, non pas seulement parce qu'elle en ferait mémoire, mais parce que l'action sacrée du Christ le jeudi saint, cette action qui annonce, qui explique et qui montre sa Passion, est à nouveau déployée, éternellement identique à elle-même et laissant sa trace dans l'espace-temps à chaque messe.

Dans son livre Eucharistie (1966), Louis Bouyer, s'explique assez légèrement sur ce mysterium fidei, que l'on découvre au sein de ce que j'appelle la formule consécratoire et de ce qu'il nomme le récit de l'institution : "On avait pensé d'abord supprimer l'addition Mysterium fidei, difficile à interpréter. Mais il a paru préférable de la maintenir, quitte à la repousser en final dans les traductions" (p. 433). Quelle désinvolture !

Vingt ans plus tard, alors que se sont quelque peu estompés les mirages de la Réforme liturgique, dans son livre Musterion (1986), après nous avoir fait découvrir la théologie du mystère chez saint Paul, il aperçoit l'importance du mystère liturgique, quoi que sans s'appesantir sure son caractère liturgique : "Le Mystère en définitive, ce n'est, révélé, communiqué dans l'expérience mystique du croyant, que l'éternelle eucharistie du Fils, faisant remonter vers le Père, dans l'Esprit (...) cet unique sacrifice où nous sommes tous offerts et offrant, dans l'unique offrande, consommée par le Fils éternel, au comble de notre histoire de péché et de mort, ainsi transfigurée en celle de notre divine adoption" (p. 363).

Cette phrase mérite d'être relue, elle n'est pas facile, mais elle dit tout. Tout ce qu'en 1966, Bouyer ne nous disait pas. Ce qui ramène le Père Bouyer au coeur de la liturgie, ce n'est pas l'amour des rites, c'est le poids écrasant, c'est l'éclair numineux du Mystère chrétien. Quel est-il ce mystère ? Bouyer répond sans trembler : le sacrifice. Attention précise-t-il : non pas le sacrifice de l'homme à Dieu, pas d'abord en tout cas, car ce sacrifice de l'homme n'existe et ne prend une importance quelconque que dans la foi, adossé à ce qu'il faut bien appeler le sacrifice de Dieu : "Il n'y a pas de doute que le sens le plus primitif du sacrifice, comme le dit très justement saint Augustin, c'est une réalité divine, c'est même l'action divine par excellence"(p. 361). Quand on répète avec saint Jean que Dieu est amour, on ne dit pas autre chose, car l'amour divin est toujours sacrificiel à l'intérieur même de la Trinité. Dans sa création, Dieu est le grand Offrant. "Il n'a pas besoin de nos biens" mais il nous offre tout ce que nous pouvons désirer. Et lorsque l'humanité s'est enfoncée dans le péché, c'est le Fils lui-même qui est envoyer pour donner encore, pour pardonner, pour offrir aux hommes, à travers son propre exemple sur la croix, le goût divin du Sacrifice.

Mysterium fidei ? C'est le mystère de l'amour sacrificiel de Dieu pour l'homme et le mystère conjoint de la vocation sacrificielle de l'homme vers Dieu. Où a lieu cet appel, cette vocation ? Où est donné ce sacrifice ? A l'autel, pendant la messe. C'est là, nulle part ailleurs, qu'à l'exemple du Christ qui se livre, nous comprenons cette vocation sacrificielle qui est la nôtre. Vocation que nous affirmons durant l'offertoire, avant que les deux offrandes, celle de Dieu (son Fils) et celle de l'homme (si peu de choses) ne fasse qu'un sacrifice. 

Mais pourquoi demanderez-vous peut-être l'offertoire, image efficace du sacrifice de l'homme a-t-il lieu avant la consécration, s'il doit s'adosser au sacrifice du Fils ? Parce que c'est après avoir lié notre offrande que nous supplions le Père afin que, selon le Vouloir adorable du Fils, les deux sacrifices ne fassent qu'un. Chaque messe est différente selon le degré d'unité auquel parvient le sacrifice. Au Ciel seulement nous sommes assurés que, dans le brasier de l'amour divin, notre sacrifice ne fait qu'un avec le sacrifice du Fils dans le don de l'Esprit saint.

vendredi 19 juin 2020

Pour une multitude


La traduction du grec peri pollon par pour la multitude a fait couler beaucoup d'encre. Elle paraît pourtant très raisonnable. Mais la question est très compliquée : c'est tout le problème de la grâce et de la prédestination qui se trouve posé de manière poignante comme est poignante l'effusion du sang du Christ.

Pour qui le Christ est-il mort ? Pour tous ou pour beaucoup ? Les deux réponses sont acceptables ; en droit Dieu n'a voulu exclure personne de son  royaume. Il n'a tenu porsonne à distance, il n'a damné personne. Lorsque l'on tient cet aspect de la vérité, on cite habituellement saint Paul ; "Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité" (I Tim, 2, 4). Cette formule dit très clairement deux choses : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, mais tous les hommes n'y parviennent pas puisque tous les hommes ne sont pas dans  la connaissance de la vérité. La volonté de salut universel est en Dieu mais elle ne s'accomplit pas dans la réalité. Dieu s'efface devant la liberté de l'homme, il laisse les hommes qui le veulent se damner. Il ne contraint personne au salut. C'est pour cela que l'on peut dire : le Christ a répandu son sang "peri pollon", pour beaucoup. Polloi ne signifie pas pantes : tourne et retourne. Le Christ dit donc : "Prenez et buvez en tous, ceci est le calice de mon sang versé pour vous et pour beaucoup". 

Les scolastiques parlent de "volonté antécédente" et de "volonté conséquente". La volonté antécédente, c'est le plan de Dieu, qui s'applique conséquamment ou qui ne s'applique pas  (mystère abyssal de notre liberté !), selon que la créature en a décidé. Nous avons ce pouvoir incroyable de suspendre le plan de Dieu. Cela s'appelle la damnation. C'est le plus grand échec de Dieu, qui permet sa plus grande réalisation : la liberté de ses créatures spirituelles. La liberté sans tricher. Certes nous ne déterminons pas nous même notre fin mais nous pouvons accepter cette fin ou la refuser, sachant qu'il n'y a pas de plus grand mal pour nous que de la refuser : "Que si votre oeil droit vous scandalise, arrachez-le et jetez-le loin de vous car il vaut mieux pour vous qu'un des membres de votre corps périsse que si tout votre corps était jeté dans l'enfer" (Matth. 5, 29).

Cette offrande "pour beaucoup" dans les faits, n'est, en droit, pas limitable. Elle n'est donc pas limitée à tel ou tel. Les chrétiens prient pour tous, y compris, nous fait demander la Vierge à Fatima, "pour ceux qui ont le plus besoin de la miséricorde" du Seigneur. Ils prient en particulier pour les persécuteurs. Au IIIème siècle, déféré devant le consul Paternus, l'évêque de Carthage Cyprien explique très clairement que les chrétiens sont tenus de prier pour ceux qui les persécutent : "Ce Dieu que nous servons nous chrétiens, dit l'évêque, c'est lui que nous prions jour et nuit pour nous et pour tous les hommes, comme pour le salut des empereurs eux-mêmes". En ce sens le corps et le sang du Seigneur sont bien offerts pour tous sans distinction, ce qui ne signifie pas que tous soient capables d'en profiter, mais "beaucoup" en tireront profit spirituellement.

Comment traduire en français ? L'expression "la multitude" qui est utilisée est intéressante car elle manifeste clairement que tout le monde est concerné par l'offrande du corps et du sang du Seigneur, la multitude peut y trouver son bien. Mais tout le monde ne reçoit pas le bénéfice de cette offrande, car certains y font obstacle. La multitude ne signifie donc pas tous. contrairement au sens obvie que ce substantif prend en français. Il me semble que pour supprimer toute ambiguïté il faudrait remplacer l'article défini : la multitude par un article indéfini ; une multitude. En effet "la multitude" concrètement cela signifie tous. Une multitude cela peut signifier, de façon précise, que l'on ne met pas de limite à la miséricorde du Seigneur, mais que au sein de la multitude, certains s'excluent eux-mêmes de sa miséricorde.

mercredi 17 juin 2020

Homme absolu ou homme orienté

Le sang versé pour la rémission, pour la réparation des péchés... C'est le vieux rêve de l'humanité que de parvenir à transformer le mal en bien. Certains le comprennent de travers, cet idéal de la raison pratique, et ils entendent transformer le mal en bien, dans une alchimie qu'ils ont eux-mêmes imaginée, et qui forcément vire malsaine.

Je pense à Georges Bataillle, l'ancien séminariste, dont le livre clé s'appelle tout simplement La littérature et le mal. Dans son Sur Nietzsche, il semble aller au bout de sa pensée en chevauchant justement celle de Nietzsche. Il chante ce qu'il appelle "l'homme entier", l'homme absolu, l'homme qui croit s'être délivré du mal en se délivrant de la morale :  « L’homme entier, c’est l’homme dont la vie est une fête « immotivée » et fête en tous les sens du mot, un rire, une danse, une orgie, qui ne se subordonnent jamais, un sacrifice se moquant des fins, des matérielles et des morales »[1].

" Un sacrifice se moquant des fins : les matérielles et les morales"... L'inverse du sacrifice du Christ, qui montre toujours le chemin du bien, comme le soulignait saint Paul aux Hébreux dans notre dernier post (cf. Hébr. 13, 20). Un sacrifice dit Bataille, pourquoi un sacrifice ? Parce que tout absolu fait irruption dans la platitude de l'existence... L'homme absolu entrevu par l'ancien séminariste, qu'il appelle l'homme entier, est forcément sacrificiel, oui. L'absolu ou "l'entièreté'  sans morale exige tous les sacrifices, à commencer par le sacrifice du bien... Pour ceux qui ont vu La Grande Bouffe, ils peuvent y avoir découvert ce que cette morale sans bien ni mal peut avoir de sacrificiel... jusqu'au suicide. Quand on se prive du bien, quand on exclut a priori la question pourquoi, comme le fait Bataille, c'est la vie elle-même qui devient une contradiction dans les termes. L'homme absolu, dont parle Bataille, l'homme qui croit que la rédemption vient de l'homme lui même et qu'elle consiste à ne plus se poser le problème du bien et du mal, est déjà dans l'autodestruction de lui-même, ne discernant pas la manière dont il doit se réaliser. Quelle expression quand on la soupèse : il SE  laisse aller, en s'oubliant, sans même parvenir à s'aimer lui-même et finalement en s'abandonnant à ses impulsions contradictoires. L'homme absolu de toute façon a signé son propre échec, qui a nom nihilisme.

L'homme nouveau engendré par le sacrifice du Christ est exactement à l'inverse de cet homme entier ou de cet homme absolu. Ne se prenant pas pour l'absolu, il a décidé de se dépasser lui-même, en aimant le Dieu tout autre,et cela forcément jusqu'au sacrifice. Il accepte de considérer qu'il ne se sauve pas lui-même, qu'il ne peut effacer en lui-même la tache originelle ni non plus tout ce qu'il a pu faire lui-même pour le mal, Bref ; il n'est pas et ne peut pas être l'homme absolu. Il s'adresse au Christ notre médiateur, le grand réparateur, et il devient l'homme orienté, l'homme aimant, recevant le sang du Christ pour le pardon des péchés. L'homme sorti de lui-même et tourné vers le Seigneur. Bref l'inverse de l'homme moderne, l'inverse de cet homme absolu et autocentré.

Le cardinal Ratzinger a assez dit l'importance non pas seulement liturgique mais anthropologique de la question de l'orientation de la célébration. Il s'agit non seulement de célébrer tournés tous, prêtres et fidèles, vers l'Est, c'est-à-dire vers le soleil levant qui est le Christ, soleil de justice, mais simplement (même si l'Est fait défaut pour des raisons géographiques), de s'orienter à l'extérieur de soi, tous tournés vers celui qui donne, pour recevoir ce que l'on ne trouve pas en soi... Tous tournés vers celui qui donne quoi ? La rémission des péchés, cette absolue transformation du mal en bien dont je parlais en commençant. Pour que cette alchimie réussisse, il faut, avant toutes choses considérer que nous sommes incapables d'y arriver par nous-mêmes. Nous recevons ce pardon. Nous l'implorons. Nous nous orientons pour le recevoir du Christ, qui seul nous le donne, le Christ notre grand pardonneur comme dit Julien Green.

[1] Georges BATAILLE, Sur Nietzsche, éd. Gallimard 1945, préface p. 26