samedi 16 juillet 2016

A propos de Radio-Courtoisie

Depuis un mois, Radio Courtoisie est la cible d’attaques de plus en plus violentes, dont le mobile apparent tient à certaines déclarations faites, à titre personnel, par son président Henry de Lesquen. Autant, les désaccords et les débats sont compréhensibles, entre personnes réellement libres, il faut s’y attendre. Autant leur mise en scène sur la place publique est difficilement acceptable quand elle nuit au bon fonctionnement de la radio et met en cause ses principes mêmes.

En effet, ce qui caractérise Radio Courtoisie, c’est la liberté d’expression et de pensée dans le respect des personnes et de leur dignité. Les responsables d’émission bénéficient d'une authentique liberté dans le choix de leurs invités et aussi dans leurs propos. Le corollaire de cette liberté, c’est la responsabilité des patrons d’émission, qui sont engagés par le contenu des émissions qu’ils dirigent.

Nous, patrons d'émission, tenons à souligner notre gratitude vis-à-vis de ceux qui, depuis plusieurs années à la tête de notre radio, ont pu faire en sorte que le risque permanent qu’il y a dans la liberté de pensée ne dégénère jamais en propos inadmissibles ou dégradants. Nous réaffirmons ici notre attachement à cette liberté qui nous a été donnée de mener nos émissions tout en ayant conscience des responsabilités qui nous en incombent.

C’est pour cela que nous tenons à souligner aussi notre attachement à ces principes fondamentaux qui sont ceux de ce que l’on appelait dans les années 80 les radios libres et qui sont encore ceux de Radio Courtoisie, tels qu’ils nous ont été communiqués lorsque nous l’avons rejointe et tels qu’ils sont pratiqués aujourd’hui.

Radio Courtoisie promeut les valeurs traditionnelles de notre culture française, en refusant toute inféodation à un Parti politique ou à une idéologie quelle qu’elle soit. Ni la radio, ni ceux qui la font vivre, ne peuvent être accusés de racisme ou autres insinuations infamantes en totale opposition avec ces valeurs traditionnelles. 

Nous lançons donc un appel à l'apaisement pour que cessent les déchirements stériles. L’heure est à l’union. Il faudrait aussi que les auditeurs de la Radio, en particulier ceux qui sont adhérents à l’association de Radio-Courtoisie, soutiennent leur Radio, sans aller imaginer, comme le souhaitent ouvertement certains, une Radio Courtoisie quittant la bande FM et trouvant un refuge (combien précaire !) sur Internet. Moyen de communication sans équivalent, symbole national de la liberté de pensée, radio de toutes les droites et de tous les talents, comme disait Jean Ferré, son fondateur, Radio Courtoisie ne doit pas devenir la cible d'appétits individuels ou le champ-clos de manœuvres douteuses, dont le risque objectif est d’entraîner volens nolens sa disparition. 

Ce courrier ne prend pas la forme d’une pétition, il n’est pas ouvert à d’autres signataires, refusant d’ajouter à la discorde entre responsables d’émission. Pas question d’accoler du désordre au désordre, alors qu’il y a aujourd’hui objectivement deux camps dans le milieu traditionnel : ceux qui, quelles que soient leurs préférences personnelles, soutiennent Radio-Courtoisie et ceux qui, au nom de chimères, s’y opposent. Nous refusons de jouer la vie de la Radio dans une telle dialectique. C’est ce jugement sur la situation, dont nous avons découvert qu’il nous était commun, qui nous a rapproché et qui nous a décidé de témoigner.

Le 13 juillet 2016 

Thierry Delcourt - Abbé G. de Tanoüarn
thierry.delcourt@gmail.com - gdetanouarn2@wanadoo.fr

[On lira ci-dessous des réactions à ce texte. Tout ayant été sans doute dit, il n'est plus possible d'ajouter de nouveaux commentaires.]

mercredi 8 juin 2016

[Anne Le Pape - Présent] "Entretien avec l’abbé Guillaume de Tanoüarn"

Le quotidien Présent (cliquez ici pour les conditions d'abonnement) nous fait l'amitié de soutenir notre lutte pour la préservation de l'église Sainte Rita.

Sainte-Rita : “L’espoir est devenu légitime”
— Monsieur l’abbé, vous attendiez des nouvelles pour l’église Sainte-Rita en début de semaine. Qu’en est-il ?
— La société Garibaldi, qui cherche à faire de l’église Sainte-Rita un logement social avec des parkings, avait intenté un référé contre l’Etat français en lui demandant de faire intervenir la police pour libérer Sainte-Rita de ses « occupants sans titre ».

Elle avait gagné ce référé le 27 mai, mais l’association Communauté chrétienne Sainte-Rita Paris XVe a fait appel en tierce opposition et le tribunal administratif a finalement annulé l’ordonnance du 27 mai.
— N’est-ce pas excellent pour la sauvegarde de l’église ?
— C’est extraordinaire ! Nous allons pouvoir nous consacrer à une levée de fonds pour sauver définitivement l’église. Mais il faut que les fidèles continuent à venir nombreux manifester par leur présence que Sainte-Rita doit rester un édifice cultuel.
— Le succès de la procession de dimanche a-t-il joué un rôle ?
— Beaucoup de choses ont joué : le fait que la police nous ait suivis, le soutien du maire du XVe qui refuse de voir détruit un bâtiment cultuel dans son arrondissement, l’habileté de nos avocats, Me Alexandre Cuignache et Me Frédéric Pichon qui, au dernier moment, a pu plaider, et bien sûr une présence très nombreuse des fidèles, que les murs de l’église ne pouvaient contenir dimanche.

Il faut ajouter que le père Emmanuel Schwab, curé de Saint-Léon, paroisse du XVe, a annoncé notre procession avec bienveillance.
— Vous nous aviez déclaré que le promoteur ne voulait rien entendre et ne voulait pas vendre ?
— Jusqu’à maintenant, le promoteur a cherché à faire valoir ses droits à détruire, mais il est clair que la décision du 6 juin met un coup d’arrêt à ses projets et rouvre la possibilité d’une négociation. C’est évidemment à lui d’en décider, mais il a pu mesurer qu’il n’était pas facile d’avoir contre soi et la préfecture de police et la mairie d’arrondissement.
— Vous gardez donc espoir ?
— Jusqu’à maintenant, on prenait pour des fous ceux qui avaient encore de l’espoir dans l’avenir de Sainte-Rita. Il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui l’espoir est devenu légitime. Mais il ne faut surtout pas passer d’un extrême à l’autre et croire que tout est gagné, alors que tout est possible mais que tout reste à faire.
— Que dites-vous aux lecteurs de Présent ?
— Les lecteurs de Présent, qui ont pu suivre les heurs et malheurs de Sainte-Rita, ne doivent pas se désintéresser de l’évolution de cette affaire et ne doivent pas hésiter à se rendre à Sainte-Rita pour assister à la messe du dimanche, que ce soit à 11 heures ou à 16 heures. Assistant à la messe à Sainte-Rita, ils font coup double : ils satisfont au devoir dominical et ils posent un acte militant, plus que jamais important pour l’avenir de cette église.


Propos recueillis par Anne Le Pape

samedi 28 mai 2016

Alerte : une église en danger à Paris

La situation de Sainte-Rita du XVème, cette église néo-gothique en plein Paris, est de plus en plus précaire et le risque de destruction se précise.
          
Le promoteur breton, qui a donné 10 % d’arrhes au propriétaire pour détruire l’église et construire des logements sociaux, a refusé d’examiner toute solution alternative, pour conserver à l’église sa destination cultuelle. Il y a un projet architectural alternatif, respectant l’église telle qu’elle est ; il y a aussi des propositions de rachat venant de groupes catholiques ou orthodoxes. Les chrétiens qui veulent que cette église demeure ont l’impression de se heurter à un mur.
          
Le promoteur vient de gagner une action en référé qu’il avait engagé contre l’Etat. Il se voit ainsi reconnaître en principe le droit de faire agir la force publique pour expulser de ce bâtiment « tout occupant ». On traite ainsi une église comme un bien privé ordinaire et des gens qui prient en ces lieux comme des occupants sans titre, au mépris de la destination cultuelle de cet espace sacré, dont il n’est même pas question dans le rendu du jugement.
          
Cette église, construite pour l’Exposition universelle de 1900 et qui est l’une des premières églises à concilier le béton avec le style gothique, offre aux regards une magnifique rosace et aux oreilles une acoustique cristalline. Sa valeur dépasse largement un projet immobilier pour des logements sociaux. Sa survie aujourd’hui est compatible avec un grand projet immobilier qui respecterait ce pour quoi elle a été construite.
          
Elle doit être conservée, avec sa triple tradition spirituelle : pour les gens du quartier, riches ou pauvres, fidèles de première ligne ou chrétiens du dernier rang, elle représente aujourd’hui trois choses :
  • D’abord, c’est la seule église, à Paris, où l’on bénit solennellement les animaux. La dernière bénédiction a eu lieu pour la Sainte-Rita le dimanche 22 mai devant une église débordante de monde, dans une atmosphère de piété populaire.
  • Ensuite, beaucoup de gens s’arrêtent en semaine pour prier Sainte-Rita, la patronne des causes désespérées et la sainte qui met la paix dans les familles et entre les familles.
  • Enfin, on y a toujours célébré un rite latin traditionnel, sans chercher noise à quiconque. Après le départ des catholiques gallicans, ce sont des catholiques romains qui ont repris cette tradition.
VENEZ DIMANCHE 29 MAI à 16 H, venez chaque dimanche nombreux pour défendre Sainte-Rita
VENEZ DIMANCHE 5 JUIN à 16 H pour la bénédiction des roses de Sainte-Rita et procession dans les rues du XVème
          
Abbé Guillaume de Tanoüarn, desservant
Communauté chrétienne Sainte-Rita du XVème
Association Clochers de Quartier en danger

lundi 2 mai 2016

[par Hector] Pour revenir sur « Nuit debout »

[par Hector] Dans nos milieux – mais pas seulement-, il y a hélas cette forte tendance à juger rapidement de choses qui nous sont éloignées. Le mouvement « Nuit debout » n’y échappe pas. Effectivement, le mouvement est à gauche. On en conviendra. Assurément, la bienveillance médiatique semble plus réelle à l’égard de ce mouvement urbain qu’à l’égard des Manifs pour tous et des Veilleurs. Enfin, l’amalgame entre casseurs et « Nuit debout » est plus discuté. Mais en même temps, la droite se déchaîne et insinue un mouvement quasi-insurrectionnel. Elle affirme aussi une collusion entre la gauche gouvernementale et le mouvement « Nuit debout ». Pourtant, je n’ai pas vu de dalle arrachée, comme on a pu l’affirmer péremptoirement. Le monument de Marianne est abîmé, mais depuis Charlie, il y avait déjà des inscriptions. A cause de l’attraction de ce monument en raison d’événements connus (les attentats de 2015), il devenait inéluctable que beaucoup cherchent à y mettre leur patte. Mais passons…

Je suis allé place de la République, le vendredi 29 avril 2016. Il pleuvait. Les différents stands se déclinaient généralement avec le mot Debout : Bibliothèque Debout, etc. Je croise des jeunes, mais aussi des personnes déboussolées (il y a toujours des mendiants pour faire la manche...). Une envie de débattre et de discuter. Certainement. En regardant les uns et les autres, en observant les différentes tentes, mon impression est plutôt que « Nuit debout » est surtout une critique à l’égard de la gauche classique et traditionnelle. Je ne parle pas seulement de la gauche sociale-démocrate, digne de Macron ou de Valls, mais de cette gauche institutionnelle, dont on reconnaît qu’elle n’assure plus de véritable débat. Les institutions, ce sont, au sens large, ces différentes structures qui permettent à un individu d’agir et de s’impliquer politiquement. Elles sont diverses : partis politiques, syndicats, etc.

Expliquons-nous : la politique, c’est aussi l’art de prendre parole publiquement dans un espace public. Prendre parole publiquement va au-delà des simples opinions privées du courrier des lecteurs. Il s’agit de poser un acte politique. Mais pour poser cet acte, il faut évidemment passer par des « instruments ». Ces instruments sont différents : engagement dans une formation politique ou syndicale, manifestations publiques, participations à des meetings, etc.

Or, les véhicules traditionnels d’expression sont usés, monopolisés pour ne pas dire fossilisés. La gauche n’y échappe pas : je pense aux syndicats, devenus, à l’instar des partis politiques, des machines verrouillées et déconnectées des préoccupations. Derrière la radicalité des discours peut se cacher une autre illustration de la France des apparatchiks. Ils sont devenus inertes. En écoutant les témoignages, il y avait celui d’un infirmier (?) qui racontait les difficultés de l’hôpital public. Il critiquait ouvertement la CGT. En outre, il refusait de « réduire les salariés à leur fonction ».

Soyons honnêtes : « Nuit debout » est avant tout une critique de la gauche par des gens de gauche, qui contestent l’efficacité des instruments traditionnels, vieillissants et inadaptés, de la représentation politique de gauche. On peut comprendre qu’il y ait un besoin de s’exprimer, face à une gauche qui n’a cessé d’épouser le libéralisme, de prôner la rigueur économique et le marché ou d’encourager la société de consommation. Le PS ne fait plus rêver, et le PC est devenu insignifiant. Les autres formations politiques sont trop microscopiques pour être sérieuses. Quant aux écolos, ils se sont perdus dans les querelles d’appareil. On pourrait multiplier les exemples.

Dans la France de 2016, il y a de plus en plus d’orphelins et de délaissés. À droite ou chez les « tradis », on les connaît : ce sont ces catholiques privés d’une Église encadrante, dont la première souffrance a été la suppression d’une liturgie solennelle. Ce sont tous ces catholiques délaissés par des clercs qui ne voulaient plus incarner les certitudes. Ce sont ces simples Français, oubliés des grands discours, qui ont fini par voter FN ou par s’engager plus radicalement. Ce sont ces militants qui ont vu que leur formation s’embourgeoisait pour devenir une alliance corporatiste de notables. Je ne vois pas pourquoi cela n’existerait pas à gauche.

Hector

samedi 30 avril 2016

L'esprit des Lettres - avril 2016

"Le Jour du Seigneur, KTO et La Procure se sont associés depuis 2008 pour ce magazine mensuel entièrement consacré au livre religieux. Tournée dans la célèbre librairie du VIe arrondissement à Paris, cette émission de 90 minutes donne la parole à trois écrivains, dont l'oeuvre globale, l'originalité du travail d'auteur ou l'actualité peuvent donner matière à un véritable dialogue avec l'animateur et un échange entre invités. Leur discussion est ponctuée par les chroniques des libraires de la Procure qui nous font part de leur "coup de coeur", des "meilleures ventes du mois", ou encore d'un "portrait d'auteur". Ce mois-ci, autour de Jean-Marie Guénois : François Sureau pour son livre Je ne pense plus voyager aux Éditions Gallimard. Guillaume de Tanoüarn pour son ouvrage Délivrés : méditations sur la liberté chrétienne aux Éditions du Cerf et Cécilia Dutter pour son livre Flannery O'Connor: Dieu et les gallinacés aux Éditions du Cerf."

L'Esprit des Lettres - 29/04/2016.

jeudi 28 avril 2016

La religion des djihadistes

Orient ou Occident, d'où vient le djihad ? C'est un produit monstrueux et hybride de l'archaïsme le plus fanatique et de la post-modernité la plus indifférenciée... Essai de compréhension de l'incompréhensible. Cet article est paru dans le numéro de mars de Monde et Vie, après les attentats de Bruxelles.
Le djihadisme est le produit monstrueux du croisement entre désir d’Occident et culture radicale de l’islam. Quelques pistes sont ouvertes ici pour comprendre Bruxelles, mais aussi Lahore au Pakistan ou des dizaines d’enfants viennent de mourir parce que, chrétiens, ils célébraient Pâques.

L’année 2015 – massacre en janvier, massacre en novembre – introduit quelque chose de radicalement nouveau dans l’espace social français : une violence à ciel ouvert. La France chrétienne, depuis des siècles, considérait la violence comme le signe du mal. L’Europe avait inventé de donner à l’Etat (cette abstraction du Bien) le monopole de la violence légale. Et voilà que la violence est partout et que des ressortissants français s’habituent à s’en prévaloir, non pas comme dans les films de Michel Audiard, à l’intérieur d’un « milieu », clos sur lui-même, mais sur n’importe quelle terrasse de café, à la sortie d’une école, sur une plage ou à l’entrée d’un aéroport. Face à cette violence, on a l’impression qu’aucune protection ne tiendra longtemps puisque ceux qui tuent sont tués. Que peut-on contre eux ? Leur statut de kamikazes les rend paradoxalement invulnérables. « Nous sommes en guerre » laisse échapper Manuel Valls. Mais cette guerre est profondément asymétrique. Son issue ne dépend pas des gains et pertes des deux camps. La réalité est que d’un côté on ne veut pas faire la guerre et on est prêt à tout pour ne pas la faire. De l’autre, on la fait certes, mais on peine à évaluer les objectifs. Comme si cette violence post-chrétienne était gratuite. Comme si les autoproclamés djihadistes ne cherchaient rien, ne voulaient rien obtenir que la mort pour eux et le chaos autour d’eux.

Le raisonnement des djihadistes n’est pas immédiatement territorial. Certes, en Irak ils ont pris Mossoul (l’antique Ninive des Assyriens), avec ses puits de pétrole. Certes en Syrie, ils viennent de perdre Palmyre et ils reculent face à l’armée de Bachar El Assad. Mais il est hors de question qu’ils s’emparent aujourd’hui du XIème arrondissement de Paris où ils ont fait régner la terreur l’espace d’un soir ; il est exclu pour l’instant qu’ils puissent occuper la ville de Saint-Denis ou celle de Molenbeek. 

Reste la possibilité pour une équipe djihadiste de s’emparer de produits atomiques et de fabriquer une bombe… Cette éventualité est étudiée très sérieusement en ce moment par les grands de ce monde. La bombe atomique est une sorte de mythe terrifiant et rien n’interdit de penser qu’à travers le Pakistan ou l’Arabie séoudite, un exécutif terroriste parvienne à s’emparer d’une bombe en menant un chantage. Mais actuellement cela changerait-il vraiment la donne géopolitique ? Pas sûr. Il y a fort à parier au contraire que se livrant à ce petit jeu, des djihadistes coaliseraient contre eux toute la Planète.

Alors pourquoi cette violence artisanale, à Paris, à Bruxelles, oui, pour… quoi donc ?

On peut penser d’abord que ce que ces « chers djihadistes », comme disait Philippe Muray, veulent imposer, c’est juste la terreur, une terreur aveugle et absurde, une terreur entretenue pour elle-même, sans autre but actuel qu’elle-même. Réfléchissons en effet : si le but politique des djihadistes était la conquête de l’Europe, ils n’avaient pas de meilleures alliées que les institutions européennes, pas de plus efficaces propagandistes que Madame Merkel ou Monsieur Sarkhollande, l’un et l’autre prêts à ouvrir toujours davantage les frontières de leurs pays respectifs, avec tout récemment un avantage à Madame Merkel, qui a accueilli en un an un million de migrants, pour montrer au monde que l’Allemagne était un grand Pays et que le nazisme était bien oublié. M. Sarkhollande, lui, ne parvient à recevoir « que » 200 000 immigrés par an, mais de façon stable depuis dix ans. Les islamistes avaient donc tout avantage à se taire, à pratiquer ce que l’on nomme chez eux la taqyia et à faire leurs comptes dans vingt ans. Au lieu de cela, leur violence même les dévoile. Elle est inutile à leur cause et même contreproductive. 

Est-ce une violence terroriste ? Jusqu’ici les terroristes occidentaux des années de plomb (ceux d’Action directe ou de la Bande à Baader) avaient toujours des revendications. Il s’agissait de libérer un tel ou un tel ou de soutenir les Palestiniens. Rien de tel dans la nouvelle violence qui s’impose au monde. Il n’y a aucun objectif politique ni éloigné ni proche. Il faut donc chercher le secret de cette violence non pas dans le monde extérieur, comme si elle permettait d’atteindre tel ou tel but, mais dans l’âme même des teroristes, à l’intime d’eux-mêmes et aussi peut-être chez les leur. Il faut maintenir vivant l’antagonisme entre le fidèle et les koufars. Il faut rendre efficace la charia qui stipule que seuls les musulmans sont membres de plein droit de la communauté politique (oumma), que seuls ils sont des hommes à part entière, que la différence entre le bien et le mal n’existe vraiment que pour eux et entre eux, parce qu’ils sont eux, des fidèles, soumis à la loi. Il me semble que c’est la première utilité des attentats, leur inhumaine pédagogie. Il s’agit de rappeler les musulmans à la dureté originaire de la Loi. 

Quant aux victimes musulmanes que peut faire cette politique de la terreur, il ne faut pas oublier que les premiers mécréants, dans le système djihadiste, ce sont les musulmans non pratiquants, qui boivent ou mangent du porc. Ceux qui n’ont pas de loi ne sont pas obligés de l’observer, s’ils croient en Dieu. Ils peuvent toujours payer le tribut. Mais le musulman qui a une loi et qui ne l’observe pas est un monstre dont ces gens veulent débarrasser la terre.

Le djihadisme est donc bien lié à l’islam légaliste. Dans sa courageuse Lettre ouverte au monde musulman (éd. Les Liens qui Libèrent 2015), Abdennour Bidar s’exprime ainsi : « Cher monde musulman, je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daesh. Et cela m’inspire une question, la grande question : pourquoi ce monstre a-t-il choisi ton visage et non un autre ? Ce problème est celui des racines du mal. Car ce monstre en réalité est sorti de tes propres entrailles et il n’est que le symptôme le plus radical de ta propre crise de civilisation ». C’est au nom de l’islam, c’est au nom de la loi islamique et pour elle que les djihadistes tuent et se font tuer. Leur comportement est foncièrement religieux, même s’il ne s’agit pas du tout de la vertu de religion, mais de ce que l’on pourrait appeler un vice de religion.

En même temps, comme le souligne Abdennour Bidar, le djihadisme représente une crise de l’islam, une crise de sa civilisation, une sorte de paroxysme hautement malsain, comme il ne peut en naître qu’en temps de crise. L’islam est face à l’Occident ; ce face-à-face est terrible psychologiquement pour les musulmans. Cette religion qui prétend posséder le monopole du salut est à la fois dans une position d’écrasante supériorité et d’écrasante infériorité face à ceux que les djihadistes persistent à appeler les croisés. Ecrasante supériorité car seuls ils plaisent à Allah. Ecrasante infériorité car non seulement ils n’ont rien inventé, mais ils n’ont pas su s’adapter comme d’autres pays et d’autres civilisations au merveilleux décollage technologique, économique et culturel de l’Occident. Le paradoxe pour beaucoup est insoutenable.

Je ne parle pas des vieux imams rancis que l’on voit sur Internet ânonner des inepties sur la condition de la femme. Mais les jeunes… Il y a chez ces jeunes en particulier, qui souvent ont vécu à l’Occidental avant de se « légaliser » et de se radicaliser, un désir d’Occident qu’il ne faut pas sous-estimer. J’emprunte cette considération à Alain Badiou, attachant philosophe communiste, qui, lui, l’emprunte sans doute, mais sans le dire, à René Girard : ce désir d’Occident forme une triangulation. Il y a l’Occident paradisiaque, qui est l’objet du désir. Il y a les Occidentaux, dont tous les désirs semblent libérés et qui vivent parfaitement à leur guise. Et puis il y a leurs rivaux, les jeunes désocialisés par un système scolaire absurde et qui s’enfoncent dans l’inculture : ils ne peuvent pas avoir accès au parfait édifice du bonheur, autrement qu’à la marge, ponctuellement, de façon limitée (limitée par leur salaire et par leur propre incapacité). Voyez dans les sketches de Gad Elmaleh, celui qu’il appelle « le blond ». Le blond c’est le blanc fantasmé par le beur qui a tout bien, quand lui, le beur, a tout mal… Il me semble que Gad Elmaleh, en véritable artiste qu’il est, nous dévoile là une vérité quotidienne du désir d’Occident. Ce n’est pas cette vérité qui mène au djihadisme, mais le complexe d’infériorité sociale revu en un complexe de supériorité religieuse, peut effectivement engendrer le pire. Qu’est-ce que le pire en l’occurrence ? 

Nous en venons à René Girard : la rivalité des deux protagonistes, l’Occidental et le jeune désocialisé, se termine mal parce que le duel est impossible. Parce que l’un sait qu’il ne rattrapera jamais l’autre, il décide de le punir, en cassant son jouet. Salah Abdeslam était parfaitement intégré. Les frères Kouachi ont bénéficié d’emplois jeunes et d’aides de l’Etat ou de la collectivité locale. Ils en ont vécu, mais plutôt mal en comparaison avec le luxe qui règne chez les Céfrans. Voilà ce qu’il y a de proprement occidental chez les terroristes ; une sorte de désir mimétique qui tourne mal.

Ces gens (qui ne sont pas forcément musulmans à l’origine d’ailleurs) comprennent vite que seul l’islam peut porter leur vengeance. Ils ont vécu de la drogue et du deal ? Bu de la bière ? Dansé dans les boîtes de nuit ? Mais ce monde leur échappera toujours. Il faut donc qu’au lieu de se vautrer sans honneur dans les backrooms ou les bordels de l’Occident, au lieu de se laisser marginaliser, ils retrouvent la fierté de l’islam et la victoire par l’islam.

Cette victoire, il faut le souligner, Roberto de Mattéi, le philosophe italien bien connu, a eu l’occasion de le faire dans les colonnes de Monde et Vie il n’y a pas si longtemps, elle est religieuse sans doute puisque « volonté d’Allah » mais elle est en même temps intégralement matérialiste. Elle est matérialiste dans son mode d’accomplissement : la mort des ennemis, la mort des jeunes du Bataclan ou des touristes du Bardo est comme le signe eschatologique du triomphe final d’Allah, qui, dans les croyances populaires d’un certain islam, tuera tout le monde (et en particulier d’ailleurs les juifs). Elle est matérialiste également dans son issue pour les djihadistes : leur désir d’Occident est frustré, ils ont cassé le jouet (ou ils ont tenté de casser le jouet) pour que personne ne l’ait. Effectivement tout le monde meurt et personne ne l’a, au moins en apparence. En réalité, les belles houri et les éphèbes au port gracieux sont pour les fidèles d’Allah, dont le Paradis est la transposition mystique de ce que propose l’Occident païen.

Abbé G. de Tanoüarn