vendredi 3 juillet 2015

A propos du modernisme


C'est une obsession direz-vous... Sont-ce les livres que j'ai apportés ici en Bretagne ? La logique des textes que je m'essaie à corriger ? Je suis retombé dans le modernisme (eh oui !) parce que cette hérésie, condamnée par le pape saint Pie X en 1907, est vraiment passionnante. Je l'ai retrouvé dans un livre posthume d'Emile Poulat, qui, étant son premier écrit pro manuscripto, constitue, augmenté d'une préface d'un entretien et de son testament spirituel, le dernier numéro de sa très abondante bibliographie, Le désir de voir Dieu (éd. DDB). C'est en soi un symbole extraordinaire que le livre qui ouvre et qui ferme l'oeuvre du plus grand spécialiste de l'histoire religieuse du XXème siècle porte sur cette question théologique du désir de Dieu que d'aucuns ont prétendue obscure.

La démarche de Poulat, autant que je puisse en juger par un survol rapide, n'est pas une démarche partisane, comme on en a vu beaucoup sur ce sujet : "pour" le désir naturel de voir Dieu, et "contre" ceux qui sont contre. En historien des doctrines, Emile Poulat tente d'évaluer les raisons des uns et des autres et conclut à la nécessité d'une ontologie renouvelée et d'un thomisme vraiment existentiel et débarrassé des miasmes du rationalisme suarézien. Je pense évidemment à mon Cajétan, en raison de son leitmotiv : Existentia substantiae inquantum substantia est substantia. L'existence de la substance en tant que substance, voilà la substance. Avec le recul, ce leitmotiv contribuerait plutôt à faire de Cajétan un penseur absolument moderne. Pas besoin de Jean-Paul Sartre pour comprendre que l'existence de la substance est la substance ! La pensée chrétienne avait déjà enseigné cela depuis longtemps.

Et le désir de Dieu dans tout ça, direz vous ? Si chaque être se conçoit avant tout comme un existant, alors il faut dire que son désir de Dieu est fonction de l'existence qu'il mène, de la culture qu'il développe et non d'une nature humaine qu'il est bien difficile de définir... Tout simplement. Le désir de Dieu est fonction de la connaissance - à la fois innée et acquise - que l'on a de Dieu. Et cette connaissance nous est donnée selon l'existence que l'on se choisit, au plus intime de sa conscience. La théologie ici rejoint la philosophie, lorsque finalement le comble de l'existentialisme, le moment où chacun pourra dire : "Je suis ce que je fais" ou "Je suis ce que j'ai fait", c'est le jugement dernier.... Dieu - Acte pur - est le premier des existentialistes ! "Là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur".

Parenthèse renvoyant au dernier message : on retrouve aussi dans ce discours (qui s'en étonnera ?) le pape François et son écologie intégrale, avec cette idée simple que les Verts ne comprennent pas, parce que c'est une idée conservatrice et parce que les conservateurs sont sans doute, en définitive, les seuls écolos conséquents : la qualité de la vie, mais c'est la vie...

A travers Emile Poulat, je suis retombé sur le modernisme. Jetant un oeil sur le long entretien qu'il mène, dans Le désir de Dieu, avec Yvon Tranvouez, je découvre cette phrase que je cite de mémoire : "On ne dépasse le modernisme qu'en le traversant comme un feu". Cela m'a replongé dans ma dernière rencontre avec Emile Poulat : je n'étais pas du tout content de l'entretien que j'avais eu avec lui au cours duquel il me disait que tous les intellectuels chrétiens sont forcément modernistes. Je crois que cette phrase donne la clé de sa provocation d'alors... Le modernisme ? C'est l'esprit de l'époque. Peut-on y échapper ? Je dirais que l'on ne peut devenir vraiment chrétien, de tout son esprit, qu'en ayant conjuré le modernisme...

Ceux qui pensent que le modernisme, il vaut mieux ne pas y toucher... ils risquent, justement parce qu'ils ne cherchent pas à comprendre ce poison, de l'absorber sans s'en rendre compte. Un certain traditionalisme autoritaire et fidéiste est beaucoup plus moderniste qu'il ne le croit lui-même. Le modernisme ? Il faut en être revenus pour y échapper. Il faut l'identifier pour ne pas y tomber... inconsciemment.

mardi 30 juin 2015

Il faut célébrer la Saint Jean !

Antonin me propose cet article à la gloire d'un culte cosmique, qui pourrait servir non seulement à célébrer la Saint Jean avec un retard dont je suis responsable, mais à pénétrer la logique théologique de l'encyclique Laudato si'. (Abbé de Tanoüarn)

Le Baptiste et le Soleil

« Benedictite, sol et luna, Domino : laudate et superexaltate eum in saecula. »
Dn 3. 62, Vulg. Clem.

Il en est des conjonctions temporelles comme des conjonctions de planètes : ces dévoilements exceptionnels de l'Ordre ne laissent jamais de provoquer, chez la créature fidèle, une stupéfaction proprement épiphanique.

Dimanche dernier [4ème dimanche après la Pentecôte, Rom. 8, 20], l’Épître nous offrait un tel trésor d'à-propos. En ce jour de solstice d'été, Saint Paul (Rom 8. 18-23) nous rappelait en effet qu'avec l'Homme, l'ensemble de la création était engagée dans l'Histoire du Salut. Ruse de l'Esprit ou vestige calendaire d'un temps où l'Église savait pleinement contempler, la liturgie terrestre s'alliait alors à la liturgie céleste pour sanctionner dans un même temps le renouvellement de l'Homme et le renouvellement du Monde, tous deux récapitulés dans le Saint Sacrifice. En ce 21 juin, nous participions sans le savoir au mystère de l'éternité : car durant cet office de la Messe perpétuelle, c'est l'ensemble de la création qui s'unissait à l'Homme pour témoigner de la gloire de Dieu, et lui rendre louange, au moment même où Il le renouvelait, de son don continuel de vie.

Le sens liturgique de cette conjonction s'éclairait d'autant plus fortement du contraste de son triste avatar séculier. Passés les parvis, les fidèles eurent en ce jour l'heur d'être confrontés au spectacle informe de la Fête de la Musique. Caprice éloquent des princes de ce monde sans Dieu, cet emballement mimétique répondait, encore cette année, par une cacophonie maladive à l'harmonie cosmique.

Miaulant au « festivus », la clique pédante des cosaques ne voit là qu'une manifestation du suicide de la modernité. Et trop jaloux du confort républicain, ces Cassandre de la post-modernité ne craignent pas, ici encore, de déplorer les effets dont ils chérissent les causes. Or ces causes procèdent d'un seul premier moteur qu’idolâtrent à la fois « festiphobes » et « festiphiles » : la raison séculière.

Une raison « pure » qui, ignorant que tout être créé est une participation à l’Être divin, délie apparence et essence – sépare épistémologie et ontologie – pour réduire le réel à ses lois générales – la mathésis de notre chère science moderne – et finir convaincue qu'il n'y a plus de lien entre la connaissance et l'existence réelle. Et comment ne pas voir la trace de ce que Jacobi appelle le « nihilisme kantien » derrière ce projet festif voulant célébrer le solstice, qui tente de répondre au phénomène de l'harmonie cosmique – la mathésis du ciel – en décrétant pour une nuit l'harmonie musicale – cette mathésis évanescente qui fascinera, après la Troisième critique, toute la génération romantique – comme pour refléter sur terre une esthétique auto-suffisante dans sa (non-)densité.

Une raison « pratique » qui, oubliant que chaque acte n'a de valeur qu'en tant qu'il participe à la Charité divine, en réduit le jugement au libre mouvement d'une volonté arbitraire, plongeant ainsi l'ensemble de la poiêsis humaine – religieuse, intellectuelle, politique et même artistique – dans l'enfer de l'autonomie individuelle. Cette monstrueuse indécence du moderne, de l'individu plongé dans l'immanentisme de la civilisation du moi-mesure-de-tout, qui allie, dans leurs plus belles dénonciations, réactionnaires et socialistes – hiérarchie naturelle fantasmée des uns et common decency nostalgique des autres – explique aussi directement les névroses qui poussent la foule braillarde d'adolescents attardés du 21 juin à exposer publiquement leur égocentrisme maladif, en poussant la chansonnette jusqu'à l'aube, au mépris quasi unanime du Beau, des autres, et surtout de leur propre dignité.

Bref, ce qu'il y a de déplorable dans la Fête de la Musique, c'est qu'elle procède intégralement d'une raison amputée de Dieu : une raison incapable de saisir le sens du 21 juin – c'est-à-dire de contempler la densité ontologique du solstice – donc inhabile à témoigner de la Gloire de Dieu qui se manifeste à elle ; une raison négligeant la bonté du don qui se révèle – c'est-à-dire, refusant sa responsabilité d'être aimé – donc oubliant de répondre au miracle de son existence par la louange à son Créateur.

Le très maltraité « Génie du christianisme » semble ici encore nous offrir un antidote à cette raison séculière. Non certes pas de manière théorique ou intellectuelle : si Dieu avait voulu se manifester sous forme de Traité, il eut sans doute été mieux inspiré de faire souffler son Esprit cinq siècles plus tôt, en Attique. De même réflexions nous viendraient en tête pour contredire l'idée d'un orviétan pratique, qui se jaugerait alors à son degré d'efficacité. Aussi fumeux qu'ils puissent paraître, il n'est pas si déplacé de recourir ici à de tels arguments d'autorité. Car dans son annonce au monde, l'Église semble avoir toujours pris très au sérieux le sens de l'Incarnation. Ce mystère apparaît même être le principal archétype génératif de son mouvement, et la clef de son fameux « génie » : pour guérir l'Homme, l'Épouse du Christ ne s'adresse pas à lui par des concepts, mais des symboles ; elle ne s'impose pas à lui avec l'impérativité de la Loi, mais par la sensibilité des sacrements. En un mot, l'Église militante est par essence liturgique. Et face à la raison séculière, elle ne convertira pas par une démonstration d'ensemble ou une politique « globale », mais par l'événement d'une Messe.

Or, il se trouve qu'aux temps où le Monde acceptait volontiers sa présence, l'Église lui offrit une cérémonie répondant presque exactement, comme un double inversé, à la Fête de la Musique. Confrontée aux cérémonies païennes des astres, l'Église antique, loin de les « diaboliser », eut l'intelligence de les baptiser : ce furent, Noël, l'Annonciation, et la Saint-Jean. Loin de brûler le Père-Noël ou de vouer Halloween aux gémonies –  comme le font nos contemporains inspirés par l'hérésie puritaine – nos Pères, découvrant les parcelles de Vérité cachées dans les rites de leurs aïeux, christianisèrent le Soleil, comme ils crucifiaient les Menhirs.  Mais si pour ces deux premières fêtes cette christianisation fut, pour ainsi dire, totale – elle ne fut qu'un prétexte calendaire pour remplacer des fêtes païennes par des cérémonies chrétiennes – le solstice d'été, baptisé en Saint-Jean, conserva son sens liturgique originel. Une survie « miraculeuse » qui doit sans doute beaucoup à l'intelligence profonde des moines irlandais : héritiers à la fois de le théologie du Désert et des mythes celtiques, cette élite intellectuelle de l'Église d'Occident du Haut Moyen-Age offrit à une Europe alors déracinée de son héritage grec, la merveille d'une sacra doctrina originale et articulant harmonieusement les principes métaphysiques et la cosmologie – les « causes secondes ». Il y a donc fort à penser que leurs doctrines furent alors l'instrument du génie liturgique de l'Église qui accoucha de la Saint-Jean : une intelligence ecclésiale qui, pour exprimer les vérités entourant les mystères cardinaux de la foi, use de l'archétype génératif de l'Incarnation pour imaginer symboliquement le réel, l'informer en sacramentum. La Saint-Jean, restant la seule cérémonie solaire non lestée d'une nouvelle signification, fut ainsi érigée en fête chrétienne du cycle cosmique, en témoignage de l'Ordre divin, en louage rendue pour le don de la création renouvelé chaque année.

Il y a plus dans ce processus guidé par l'archétype génératif de l'Incarnation qui devait aboutir à notre Saint-Jean : la place centrale maintenue pour les anciens feux de la moisson en témoigne. Car l'Église aurait pu se contenter d'exprimer liturgiquement, d'une manière sacramentelle et sensible, ce mystère de l'Ordre et du renouvellement annuel de la création, au cours d'une « Fête de la Création ». Bien au contraire, le « parrainage » – au sens plein! – du Baptiste est absolument significatif de ce qu'il conviendrait d’appeler cette « intégrale de l'Incarnation » : le miracle du renouvellement du Cosmos s'incarne dans la créature appelée par Dieu pour poser la marque du renouvellement de l'Homme. C'est à fond que le mystère de la Création s'incarne, à plein qu'il parle à la chair de l'Homme ; par et pour l'Homme. Par une même cérémonie, la liturgie uni à l'Homme toute la création, pour que, l'une par l'autre, témoignent de la Gloire de Dieu et lui rendent grâce pour le miracle de l'existence et de son renouvellement par le Christ : une grâce de renouvellement du cosmos et de l'Homme, signifié le matin par l'eucharistie, et le soir par le feu de l'Esprit.

Sanction chrétienne de l'essence du solstice d'été, la liturgie de la Saint-Jean constitue le prototype d'une réponse chrétienne à la raison séculière. Réponse chrétienne qui oppose à l'erreur l'irruption de la Vérité incarnée dans le monde. Réponse incarnée qui oppose à la pensée mutilée la puissance de l'événement liturgique. Réponse liturgique qui oppose au néant la réconciliation de tous les particuliers dans l’Être universel.

En tant qu’événement liturgique, la Saint-Jean nous découvre les solutions aux principales apories de la pensée séculière. Face au nihilisme nominaliste, elle réhabilite la perception de l'aspect épiphanique d'un réel « en excès » – selon la formule de Merleau-Ponty – révélant toujours l'infini dans le fini, supposant l'invisible dans le visible. Contre le nihilisme volontariste, elle sanctionne la participation de toute la création à son divin Créateur, non seulement en puissance – en l'affirmant – mais aussi en acte – en incluant liturgiquement l'ensemble du créé dans l'économie divine du Don et contre-don qui se réalise dans la Messe. Apothéose de la geste chrétienne, la liturgie couronne ainsi – et les conjoint en les incarnant – toute theoria et praxis humaine.

Usant de l'intégrale jusqu'au bout, nous pouvons dire que la Saint-Jean incarne le modèle de sortie que propose l'Église à l'impasse de la modernité. Une sortie liturgique qui, seule, réalise « une connaissance par la foi » (Ph. Blond), assurant que le visible parle de l'invisible, que la volonté n'est pas l'unique fondement et que les sens ne sont pas une illusion [1].

Antonin Le Clæynamguanlt

[1] Ces derniers propos sont inspirés de Venard [Olivier-Thomas], « Radical orthodoxy, une première impression », in Pabst [Adrian], Venard [Olivier-Thomas], Radical Orthoxy. Pour une révolution théologique, Ad Solem, 2004, p. 88.

jeudi 25 juin 2015

Brève métaphysique d'une encyclique

Notre cher Webmestre vient de poster un texte remarquable sur les églises transformées en mosquées, et voilà que je le recouvre précipitamment. Insomnie oblige ! Je voulais en profiter pour évoquer avec vous la dernière encyclique de François sur l'écologie 'Laudato si'. On aura tout dit sur l'écologie intégrale qui sert de titre à la quatrième partie du document et de substance à l'ensemble du propos. J'aime un pape qui emploie cet adjectif! Et j'aime quand François, malgré le peu de goût qu'il a manifesté pour lui, passant sa canonisation prodigieuse au rythme des affaires courantes, sait emprunter une expression heureuse à saint Jean-Paul II dont le moins que l'on puisse dire est que lui n'en était pas avare. Le rôle de l'Eglise est d'être la clé de voûte ou l'intégrale des préoccupations humaines. L'écologie catholique concerne donc aussi bien les bébés phoques que les bébés humains... ou les vieillards, ces mal aimés, ou les Vincent Lambert. Intégrale vous dis-je! Intégrale ou menteuse, l'écologie.

Il y a de forts beaux passages dans ce texte, en particulier ceux où se trouvent sollicités saint Thomas d'Aquin (cité six fois) ou... Teilhard de Chardin (cité en note). On sera plus dubitatif sur l'évocation du soufi, dont le texte est tiré d'une obscure anthologie parue en 1978 : les fonds de tiroir de la culture papale en quelque sorte, j'avoue que ça m'intéresse moins. Même Bonaventure m'intéresse moins, qui prétend découvrir l'inconnaissable Trinité dans le monde visible. Là dessus, saint Bernard avait eu raison d'Abélard au concile de Sens. On ne va pas recommencer le match. En revanche les citations de Jean de la Croix à la fin de l'encyclique sont de toute beauté et d'un thomisme... inspiré : "Ce qu'il y a de bon dans les choses se rencontre en Dieu éminemment et à l'infini, ou pour mieux dire chacune de ces excellences est Dieu même, comme toutes ces excellences réunies sont Dieu même". Mystère de cette éminence divine qui est toutes choses sans qu'aucune chose soit Dieu !

J'aime Thomas et ce qu'il dit de la présence d'immensité: présence de Dieu à toutes et à chacune de ses créatures, que Cajétan n'hésitera pas à appeler présence hypostatique ou suppositale: présence de Dieu comme sujet de tout être. Présence qui n'est pas étouffante ou terroriste, mais dynamisante, permettant, à l'intime de chaque réalité, une sorte de développement. C'est "cet art divin" qu'il faut respecter dans les choses.

Je vous ai dit que j'aimais Teilhard. Pas tout! Mais ce que le pape en dit par exemple : les citations de Thomas semblent destinées à soutenir la possibilité d'un monde qui de par Dieu, est un monde en évolution. Teilhard est invoqué pour ajouter que cette évolution est christique : "Le Christ ressuscité est l'axe de la maturation universelle" Si comme le dit saint Paul, toute la création est dans les douleurs de l'enfantement (Rom. 8, 21, épître de dimanche dernier), alors le Christ ressuscité est en quelque sorte, pour chacune des créatures de Dieu, l'accoucheur attendu, celui qui délivre la vraie et incorruptible nature de chaque être.

J'aime ce pape, même quand métaphysiquement il s'emmêle un peu les crayons. Exemple, en essayant de ne pas jouer à Gros Jean qui en remontre à son curé, mais en utilisant la grande liberté que ce pape nous concède à nous les enfants du Bon Dieu: "Tout l'univers matériel est un langage de l'amour de Dieu [OK], de sa tendresse démesurée envers nous. Le sol; l'eau, les montagnes, tout est caresse de Dieu". Et les tsunamis? Un peu rude comme caresse. Et le tremblement de terre au Népal? Est-ce l'approche de Dieu  Un peu bruyant et surtout mortel. Il ne faut pas diviniser la nature. Combien je préfère le rude réalisme de Malebranche estimant que "la création est un ouvrage négligé". Le Catéchisme catholique (vraiment inépuisable et passionnant) est cité un peu plus haut, en note, comme pour réparer ou tempérer l'optimisme argentin : "Dieu a voulu créer un monde en route vers sa perfection ultime et ceci implique la présence de l'imperfection et du mal physique". Pas le temps d'y aller voir, c'est au n°315. François lui dit simplement et un peu robustement (je préfère le doute de Malebranche encore une fois): "Beaucoup de choses que nous considérons comme mauvaises font en réalité partie des douleurs de l'enfantement". Les tsunamisés apprécieront, enfin ceux qui sont encore là.

Sur ce problème du mal, je ne crois pas qu'il soit opportun de trop vite changer les signes: un mal apparent devient un bien réel, parce que voulu par Dieu? Non. Je préfère dire comme Malebranche: Dieu n'a pas achevé sa création, c'est le premier monde, comme un brouillon que nous sommes chargés, par grâce d'accomplir comme nous le pouvons, en attendant les cieux nouveaux et la terre nouvelle que prévoit l'Apocalypse. Le problème du mal n'est pas soluble dans l'optimisme métaphysique, Voltaire l'a assez dit à Leibniz (voir Candide) pour que nous versions nous mêmes dans ce travers. Si nous suivons Malebranche avec Voltaire et la Bible, contre Leibniz, la Raison et le pape François, cela nous permet de comprendre pourquoi, malgré la présence d'immensité de Dieu dans le monde qu'il a créé, il est malséant d'idolâtrer la nature. Dieu n'y a pas dit son dernier mot.

Merci à Eric: sans ses instances amicales, je n'aurais sans doute pas écrit ce papier.

mercredi 24 juin 2015

«Nous avons tous le même Dieu» [par RF]

[par RF] Longtemps j’ai confié ma tête à un vieux coiffeur tunisien dont la conversation sortait des sentiers battus. Ca allait de la politique (il rêvait de l’élection de Le Pen, «pour niquer les racailles»), à la religion («le cochon? rien que d’y penser, c’est dégoûtant»).

Un jour il m’annonce que «nous avons tous le même Dieu». Me sentant dubitatif, il m’explique qu’il y a «un seul Dieu pour tout le monde», que «les musulmans, les chinois, les français, les juifs… on a tous le même Dieu». Il ajoute enfin que «c’est le même Dieu pour tous, même les athées, c’est le même Dieu pour eux, et après, ils vont en enfer, à cause qu’ils disent des conneries.»

Gloups! Evidemment, vu comme ça…

J’y repense au moment où le recteur de la ‘Grande Mosquée de Paris’, Dalil Boubakeur, vient de suggérer que des églises vides soient affectées au culte musulman. Selon lui, «c’est le même Dieu, ce sont des rites qui sont voisins, fraternels». Là encore, la proposition peut être interprétée de deux manières :

Soit l’on estime qu’un lieu de culte n’a qu’une valeur d’utilité, auquel cas on peut l’attribuer à l’une ou l’autre communauté de foi, selon les besoins du moment, surtout s’il l’on pense que tout cela est interchangeable et revient en gros au même. C’est par exemple la position de fond de Nicolas Sarkozy, qui avait lancé l’idée il y a une dizaine d’années.

Soit l'on estime que les lieux ont leur histoire propre, qu’ils font corps avec la charge symbolique qu’ils portent. Dans ce cas-là changer leur affectation relève du revanchisme – comme par exemple lorsque le siège du parti communiste polonais est devenu la Bourse de Varsovie.

Dans les deux cas, la proposition est inacceptable pour nous (catholiques français), et ce pour des raisons tellement évidentes qu’il est inutile de les énoncer ici.

lundi 15 juin 2015

[verbatim] «… au cours des ultimes décennies de la civilisation occidentale…» (Michel Houellebecq – Les particules élémentaires, 1998)

[…] L’anthropologie chrétienne, longtemps majoritaire dans les pays occidentaux, accordait une importance illimitée à toute vie humaine, de la conception à la mort ; cette importance est à relier au fait que les chrétiens croyaient à l’existence, à l’intérieur du corps humain, d’une âme – âme dans son principe immortelle, et destinée à être ultérieurement reliée à Dieu. Sous l’impulsion des progrès de la biologie devait peu à peu se développer au XIXe et au XXe siècle une anthropologie matérialiste, radicalement différente dans ses présupposés, et beaucoup plus modeste dans ses recommandations éthiques.

D’une part le fœtus, petit amas de cellules en état de différenciation progressive, ne s’y voyait attribuer d’existence individuelle autonome qu’à la condition de réunir un certain consensus social (absence de tare génétique invalidante, accord des parents). D’autre part le vieillard, amas d’organes en état de dislocation continue, ne pouvait réellement faire état de son droit à la survie que sous réserve d’une coordination suffisante de ses fonctions organiques – introduction du concept de dignité humaine. Les problèmes éthiques ainsi posés par les âges extrêmes de la vie (l’avortement ; puis, quelques décennies plus tard, l’euthanasie) devaient dès lors constituer des facteurs d’opposition indépassables entre deux visions du monde, deux anthropologies au fond radicalement antagonistes.

L’agnosticisme de principe de la République française devait faciliter le triomphe hypocrite, progressif, et même légèrement sournois, de l’anthropologie matérialiste. Jamais ouvertement évoqués, les problèmes de valeur de la vie humaine n’en continuèrent pas moins à faire leur chemin dans les esprits ; on peut sans nul doute affirmer qu’ils contribuèrent pour une part, au cours des ultimes décennies de la civilisation occidentale, à l’établissement d’un climat général dépressif, voire masochiste. […]

samedi 13 juin 2015

Véronique Lévy au CSP

Véronique Lévy s’est convertie ; après un long catéchuménat à Saint-Gervais, elle reçoit le baptême. Son frère Bernard Henry était dans l’assistance. Et très vite (avant même ce jour de son baptême), elle a écrit, elle a voulu décrire le feu qu’elle ressentait... en vers libres, comme autant de méditations devant le Saint Sacrement. Mais à ces poèmes se sont mêlées des réflexions personnelles, des souvenirs, une approche exigeante de sa judéité (“c’est le jour de mon baptême que j’ai découvert ce que signifie être juif”), une action de grâce pour la chasteté. La langue est simple. Véronique va droit au but dans son livre comme devant Jean-Pierre Elkabbach, comme, demain lundi à 20 H 15, dans sa conférence au Centre Saint Paul. Elle dit Dieu, la beauté et la bonté de Dieu, à ceux qui avait voulu l’oublier ou à ceux qui ont du mal à la discerner aujourd’hui dans le monde...