Les simples propos du pape diffusés par le Clar [confédération latino-américaine et caraïbe des religieux et religieuses] et finalement confirmés par lui sont très instructifs de la spiritualité profonde qui anime le Vicaire du Christ. Les médias ont retenu la mention du "lobby gay" à la Curie. Mais il s'agit manifestement d'un obiter dictum, le pape soulignant par ailleurs qu'"il y a vraiment des saints à la Curie".
Certains traditionalistes se sont émus de ce que le pape semblait ne pas les aimer parce qu'il dénonçait un esprit restaurationiste qui donne "l'impression de vivre en 1940"... Moi qui suis un pur produit du Séminaire d'Ecône, je n'ai jamais eu l'impression que nous devions "restaurer" quoi que ce soit, ni que l'on nous encourageait à retrouver dans les chapelles de la Fraternité l'atmosphère des années 40. Je sentais au contraire un grand souci de "coller" à l'actualité de la vie de l'Eglise et l'impression d'en être à un nouveau commencement [était-elle excessive ? Sans doute un peu. Mais à l'époque - dans les années 80 - le cardinal Lustiger allait répétant, dans la revue Communio par exemple : "Nous sommes sans doute les premiers chrétiens". Le son de cloche n'était pas très différent à cet égard]. C'est en tout cas toujours par rapport à l'actualité du Concile et aux méfaits de l'après-concile que nous avons été formés.
Manifestement la réflexion du pape, toujours charpentée, en quoi elle est particulièrement intéressante, tourne autour de la désignation de deux attitudes ennemies de la foi (il n'est pas impossible qu'il y revienne dans l'encyclique sur la foi actuellement en révision). La première : le pélagianisme, qu'il a déjà évoquée lors de la messe chrismale, Jeudi saint dernier. La seconde, le gnosticisme, à quoi il se réfère depuis le tout début de son pontificat (et même dans tel entretien donné comme archevêque de Buenos Airès) de façon que je dirais respectueusement quasi obsessionnelle. Il précise cette fois qu'il entend par gnosticisme une forme de panthéisme.
Pélage ! Le nom de ce moine breton qui vivait au début du Cinquième siècle est à lui seul tout un programme. Surtout de la part d'un pape jésuite, alors que depuis trois siècles, dans le sillage du grand Arnauld, en échos aux terribles Provinciales de Blaise Pascal, on traite les jésuites de pélagiens ou de semi pélagiens. Hugues Kéraly avait écrit autrefois un petit livre intitulé Présence d'Arius, pour dénoncer les clercs qui ne croyaient plus en la divinité du Christ. Je crois que l'on pourrait équivalemment parler d'une présence de Pélage de plus en plus obsédante. Attention : si l'on se limite aux polémiques sur la grâce et la liberté, si l'on se contente d'ergoter sur ce qui vient de Dieu et sur ce qui vient de soi dans toute action humaine, on risque fort de passer à côté du problème.
A travers le pélagianisme, ce que le pape dénonce,c'est deux choses : le bon vieux naturalisme, c'est-à-dire l'idée qu'il suffit d'observer quelques règles à hauteur d'homme pour être sauvé... Disons en France, la confusion savamment entretenue entre éthique républicaine et morale chrétienne. Et puis, les pélagiens sont ceux qui nient les effets du péché originel dans notre existence. Pour eux le Christ n'est pas "cet homme nommé salut" (Jacqueline Genot Bismuth). Il est juste un modèle extraordinaire, comme les anciens héros grecs ou comme les modèles de l'histoire romaine : Exempla trahunt.
Comme exemple de pélagianisme, notre pape prend "ceux qui vivent sous des règles anciennes", des règles humaines, trop humaines, présentées comme permettant de se sauver. Voilà l'attaque contre les restaurationnistes. Et il conte une anecdote personnelle : « J'ai eu à en recevoir à Buenos Aires… (…) Une anecdote, seulement pour
illustrer mon propos, ce n'est pas pour se moquer, je l'ai prise avec
respect, mais cela me préoccupe : lorsqu'on m'a élu, j'ai reçu une
lettre d'un de ces groupes qui me disait : “Sainteté, nous vous offrons
ce trésor spirituel, 3 525 rosaires.” Pourquoi ne disent-ils pas : nous
avons prié pour vous, demandé… mais cette histoire de tenir des comptes… ".
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais cette allusion à un groupe de Buenos Aires me fait irrésistiblement penser au million de chapelets revendiqué par Mgr Fellay. Faire dire un million de chapelets et croire que cela suffit qu'il n'est pas nécessaire de payer de sa personne, de prendre des risques, d'en faire prendre peut-être à son Institut, et qu'un vieux pape devra s'en contenter, oui, François a raison, c'est du pélagianisme. C'est une manière d'absolutiser les moyens humains, en oubliant la grâce de Dieu, la confiance qu'il met dans nos coeurs, sa Providence qui nous aide à prendre des risques (à "parier" dirait Pascal)... Je ne parle pas seulement pour la FSSPX. Je connais intimement un Institut qui a besoin de se défaire du pélagianisme spirituel.
Lorsque le traditionaliste devient intégriste, il est pélagien. Comme dit André Frossard, il est "celui qui veut faire la volonté de Dieu que Dieu le veuille ou pas", celui qui absolutise des moyens humains objectivement bons en les croyant suffisants alors qu'ils ne sont qu'humains.
Quant à la gnose... C'est la bouteille à l'encre. Le n°4 de la Nouvelle revue Certitudes comporte tout un dossier toujours disponible, intitulé La gnose, éternelle hérésie et nouvelle religion. Le pape argentin, évoquant l'actualité de la gnose dans l'Eglise, ne peut pas ne pas connaître le Père Julio Meinvielle (argentin lui aussi, mort en 1973) et son ouvrage (un peu imparfait mais suggestif) consacré à la gnose du progressisme (réédité à Ecône voici 15 ans par l'abbé de Jorna). L'idée d'une rivalité bimillénaire entre gnostiques et catholiques orthodoxes vient des milieux traditionalistes (Etienne Couvert ne l'a pas inventée), même si elle a été reprise par quantité de savants. Je citerais parmi eux Hans Jonas, Tomas Molnar, Henri de Lubac, Humbert Cornelis etc.
Notre pape appelle gnose tout ce qui ressemble à la tentation de rendre le Christ historique facultatif et de le remplacer par une idée. Il cite une anecdote révélatrice : "Les deux courants [gnose et pélagianisme] sont des courants d'élites, mais d'une élite mal
formée. J'ai su qu'une supérieure générale invitait les soeurs de sa
congrégation à ne pas prier le matin, mais à prendre un bain spirituel
dans le cosmos, des choses de ce genre… Ils me préoccupent parce qu'ils
enjambent l'incarnation. Or, le Fils de Dieu a pris notre chair, le
Verbe s'est fait chair! Qu'est-ce qu'on fait avec les pauvres, les
souffrants? Voilà notre chair! (…) L'Evangile n'est ni une règle
ancienne ni ce panthéisme. Si vous regardez les banlieues, les
indigents, les drogués, la traite des personnes… là est l'Evangile, les
pauvres sont l'Evangile".
Là encore, le pape nous donne l'occasion d'un examen de conscience : cherchons-nous vraiment à connaître et à suivre le Christ ou bien sommes nous auto-centrés dans les certitudes d'une idéologie chrétienne ? Pour le coup, il n'y a pas que les intégristes qui devraient se sentir visés !
Je voudrais m'attarder sur la dernière phrase de François : "Les pauvres sont l'Evangile". Vous rêvez peut-être à je ne sais quelle contamination des théologiens de la Libération sur le pape François ? Mais cela n'a rien à voir. C'est du Léon Bloy tout pur ! Le voici par exemple, cet auteur qui se disait lui-même maudit, dans Le sang du pauvre : « La Pauvreté groupe les hommes, la Misère les isole, parce que la
pauvreté est de Jésus, la misère du Saint-Esprit. La Pauvreté est le
Relatif, – privation du superflu. La Misère est l’Absolu, – privation du
nécessaire. La Pauvreté est crucifiée, la Misère est la Croix
elle-même. Jésus portant la Croix, c’est la Pauvreté portant la Misère.
Jésus en croix, c’est la Pauvreté saignant sur la Misère ». Les pauvres sont l'Evangile dit le pape François. Les pauvres sont Jésus dit Léon Bloy (cité par le pape dans son premier discours à la Chapelle Sixtine).
Le message du pape François est absolument claire. Il se dévoile dans sa radicalité.
N'ayons pas peur de sortir de nos sentiers battus, nous dit-il, n'ayons pas peur d'aller aux pauvres, à ceux qui ne se contentent pas des mensonges ambiants ou des belles idées menteuses (tournant toutes autour de la mondialisation heureuse) parce qu'ils ne sont pas "gnostiques", à tous ceux qui ne se contentent pas des recettes humaines trop humaines du vieux temps, les nouveaux pélagiens, à ceux en un mot qui, d'où qu'ils viennent, ont conscience que sans un sauveur plus qu'humain, tout est f...