vendredi 1 juillet 2022

La communion des saints

 Une autre oeuvre du Saint Esprit sur la terre - après l'Eglise - est ce que l'on nomme dans le Credo la communion des saints. Attention : la communion des saints n'a rien à voir avec la communion eucharistique. Elle ne concerne pas directement le corps eucharistique de Jésus, mais bien d'avantage son corps mystique, selon l'expression de saint Paul. Mais qu'est-ce que le corps mystique ?

Au chapitre 9 des Actes des apôtres, saint Paul raconte sa conversion au Christ sur le Chemin de Damas. Il est venu dans cette ville pour livrer ceux qu'il appelle les partisans de la Voie (les chrétiens) à la Justice du Sanhédrin, qui a fait de lui Saül, son représentant avec droit de vie et de mort sur ces juifs déviants que l'on n'appelle pas encore les chrétiens, et sur lesquels il pourrait mettre la main. Il est à cheval, en route vers Damas, quand une grande lumière le jette à terre et le prive de l'usage de la vue ; il entend une voix lui dire : "Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? - Qui es-tu Seigneur ? - Je suis Jésus que tu persécutes". C'est de ce bref dialogue entre Paul et la lumière qu'est née la théologie du corps mystique dans les épîtres de Paul.

Qu'appelle-t-on corps mystique du Christ encore une fois ? Le jeune Saul, qui a dû croiser Jésus dans les rues de Jérusalem un ou deux ans auparavant, n'a jamais persécuté Jésus. Son Rabbin à lui, c'est Gamaliel (Ac. 22, 3) . Ce dernier, sans doute impressionné par la Parole de Jésus, avait solennellement dit de laisser les chrétiens tranquilles (Ac. 5, 38-39) : "Si ce qu'il dit vient des hommes, cela ne tiendra pas. Si ce qu'il dit vient de Dieu, nul ne pourra le détruire. Ne prenez donc pas le risque de faire la guerre à Dieu". Façon de dire, comme Tertullien plus tard : le christianisme est tellement fou que s'il vient des hommes, cet enseignement ne tiendra pas. Je crois parce que c'est fou et que ça tient : ça vient de Dieu. Tel est le premier raisonnement qui vous inclut dans la communion des saints. Comme dit le Christ lui-même : "Ceux qui ne sont pas contre vous sont pour vous". 

On peut parler de communion des saints non pas seulement à propos des saints ou de ceux qui prétendent l'être. La communion des saints - nous verrons comment tout à l'heure - fait devenir saints ceux qui ne le sont pas. Elle s'exerce aussi à l'égard de tous ces demi-chrétiens, qui  ne peuvent pas ne pas sympathiser avec le Christ, mais qui comme Gamaliel, ou encore comme Nicodème qui vient voir le Christ de nuit et qui se plaît à cette demie-lumière, restent à distance.. C'est une histoire de verres à moitié vides ? Il faut les voir à moitié pleins, voilà la première règle de la communion des saints.   Comme le dit le Christ lui-même : "Ceux qui ne sont pas contre vous sont pour vous".

Après ce premier détour par Gamaliel, Nicodème et tous les mal-croyants, dont nous faisons tous partie à un moment ou à un autre, revenons à saint Paul. Le Christ lui dit : "Pourquoi me persécutes-tu ?" non pas parce que Paul l'aurait persécuté, lui, Jésus, dans une vie antérieure, mais parce qu'il entend lui faire comprendre que persécuter les chrétiens comme il le fait, c'est l'atteindre, lui, Jésus. "Tous ce que vous aurez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'aurez fait". Nous sommes attachés à Jésus et si, chrétiens, nous sommes solidaires les uns des autres, c'est d'abord parce que nous sommes tous le corps du Christ. Et voilà le corps mystique. Ainsi pouvons nous prier les uns pour les autres, mériter les uns pour les autres, nous sacrifier les uns pour les autres. En particulier que les vivants prient pour les morts et les morts pour les vivants. Membres en bonne santé, membre malades nous sommes un seul corps dans le Christ.

C'est au XIXème siècle que le dogme de la communion des saints a donné lieu aux plus longs développements depuis saint Paul. Pour certains penseurs et pour certains poètes, les actions des justes forment un trésor de grâce dans le Christ, trésor fait pour être dépensé en faveur des pécheurs. Je pense à Maistre et à sa doctrine de la réversibilité des mérites, je pense à Baudelaire, disciple caché de Maistre et à son poème : Réversibilité. Je pense au communisme des premier chrétiens à Jérusalem : Ce qui est à toi est à moi. Je pense enfin à cet ours mal léché qu'était Léon Bloy, le vaticinateur impénitent.

Voici comment il s'exprime au sujet de la communion des saints : "Il y a une loi d’équilibre divin, appelée la communion des Saints, en vertu de laquelle le mérite ou le démérite d’une âme, d’une seule âme est réversible sur le monde entier. Cette loi fait de nous absolument des dieux et donne à la vie humaine des proportions du grandiose le plus ineffable. Le plus vil des goujats porte dans le creux de sa main des millions de cœurs et tient sous son pied des millions de têtes de serpents. Cela il le saura au dernier jour. Un homme qui ne prie pas fait un mal inexprimable en tout langue humaine ou angélique. Le silence des lèvres est bien autrement épouvantable que le silence des astres".

En effet, on ne prie pas pour soi ; et par conséquent, ne pas prier ce n'est pas seulement se faire du mal à soi-même, c'est manquer au cosmos des voix polyphonique qui représentent l'humanité et constituent son offrande, venant de tous ceux qui veulent ce sacrifice et allant à tous ceux qui cherchent la rédemption.

Le dogme de la communion des saints, à travers la souffrance (celle du Christ sur la croix et celle de tous les offrants sur la terre), constitue la grande réponse au problème du mal, la grande entrée dans le mystère du mal. Comme le dit simplement Maistre dans sa Huitième Soirée de Saint-Pétersbourg, "Le juste en souffrant volontairement ne satisfait pas seulement pour lui, mais pour le coupable par voie de réversibilité". La communion des saints est cette pierre philosophale qui transforme le mal en bien, par le miracle de l'offrande. Je dis miracle car cette offrande des péchés de toute l'humanité appartient au Christ, qui seul la rend possible. Nous la pratiquons, dans la communion des saints, à son imitation<;


samedi 4 juin 2022

La sainte Eglise catholique

"Sanctam Ecclesiam catholicam" : c'est moins net dans le Credo de Nicée que l'on récite pendant la messe, mais en tout cas, dans le Symbole des apôtres que nous commentons ici, Ecclesiam est employé à l'accusatif seul, sans la  préposition 'in", réservée à Dieu, Père, Fils et Saint Esprit, simplement en apposition à Spiritum sanctum. L'apposition développe le sens du terme auquel elle est apposée, elle a une valeur dite explétive. Je crois dans l'Esprit saint, à savoir, sur la terre et pour les hommes de bonne volonté, la sainte Eglise catholique, la communion des saints, qui est aussi le fait du Saint Esprit, la rémission des péchés, qui marque sa puissance, la résurrection de la chair, qui accomplit le destin humain en son nom, et enfin, au Ciel, la vie éternelle, plérôme de la divino-humanité, réalisé par le Saint Esprit. A tous ceux qui se plaigne que l'Eglise traditionnelle n'apportait pas assez de raisons à la dévotion au Saint Esprit, le Symbole des apôtres apporte une réponse, en plaçant en apposition au Saint Esprit, cinq oeuvres qui lui sont appropriées. Vivre de l'Esprit saint, recevoir ses consolations, c'est ressentir en soi l'oeuvre de la troisième personne de la Trinité.

La première oeuvre du Saint Esprit, c'est l'Eglise, non pas les structures humaines de l'Eglise, mais cette convocation, ce rassemblement de tous les chrétiens (c'est le sens du mot grec ecclesia tout comme du nom hébreu Qahal), rassemblement qui a lieu par grâce. L'Eglise naît chaque jour de cet appel de Dieu qui la fait exister, épouse du Christ, regroupant l'ensemble de ceux qui l'ont épousée ou simplement qui y prétendent, l'ensemble de ceux qui, à un moment ou à un autre, ont eu simplement le coup de foudre pour elle, jusqu'à vouloir recevoir le baptême (baptême de désir et même baptême du sang versé) ou jusqu'à le recevoir en réalité (baptême de l'eau). Dans tous les cas de figure, le Credo de Nicée nous fait préciser : "Je reconnais un seul batême pour le pardon des péchés". Voilà ce qu'est : être d'Eglise. Reconnaître au moins le baptême de désir (le désir du baptême) comme l'instrument du salut universel. Reconnaître comme Platon dans l'Alcibiade mineur, que spirituellement on ne s'en sort pas tout seul, qu'il faut qu'un dieu vienne et nous enseigne, que notre piété "naturelle" n'est pas suffisante, que c'est le Dieu qui est venu qui nous enseigne le surnaturel et que c'est dans l'Eglise que nous le découvrons.

Que vuoï ? disait Jacques Lacan à ses patients, autrement dit : "Veux tu vraiment ce que tu désires" ? C'est la question que pose l'Eglise pour faire cheminer vers le Christ, dans l'Esprit saint tous ceux qui se revendiquent d'elle. C'est l'utilité de l'Eglise, de nous obliger à ne pas transiger avec notre désir profond, à ne pas être seulement des auditeurs de la parole, comme dit l'apôtre Jacques, mais des acteurs, qui mettent en pratique ce qu'ils ont reçu. L'Eglise, comme communauté, à travers les sept sacrements qu'elle nous propose, est censée nous aider à cette mise en pratique, qui matérialise la Parole que nous avons reçue d'elle. 

Certains contestent la nécessité de l'Eglise : "Que d'hommes ! Que d'hommes entre Dieu et moi" soupirait le Vicaire savoyard, alias Jean-Jacques Rousseau dans L'Emile. Pour lui, l'Eglise est trop humaine et elle humanise le message du Christ... On est bien obligé de reconnaître que Jean-Jacques ou Voltaire ou Diderot ont eu en partie raison dans leurs critiques des personnes, et qu'en tout cas, s'ils n'ont pas eu raison sur toute la ligne, ils ont des raisons contre beaucoup d'ecclésiastiques, "ambassadeurs du Christ" comme saint Paul définit les prêtres, mais alors  qui sont des ambassadeurs qui trop souvent ont perdu leurs lettres de créance. Ceux là ne doivent faire oublier ni les saints ni les tacherons qui font humblement leur travail de prêtre, ayant eux mêmes reçu la miséricorde de Dieu, qu''ils connaissent parce qu'ils l'ont expérimenté pour eux mêmes. Si l''Eglise est sainte, ce n'est pas parce que les individus qui la composent sont des saints mais parce que tous peuvent recevoir d'elle, à travers son enseignement ou à travers ses sacrements, une forme de sainteté. Son enseignement ? "L'Evangile éternel" (Apoc. 14, 1) qui est un don du Saint Esprit, l'Esprit du Christ. Ses sacrements ? Des signes qui produisent la grâce qu'ils signifient, en transmettant aux pauvres terriens que nous sommes la vie éternelle.

L'Eglise, vue sous un certain angle qui est celui de son unité, à travers et au delà de la diversité de ses membres,  est éternelle, elle est, nous l'avons dit, la convocation éternelle que Dieu lance à tous les hommes. L'incarnation est le moyen par lequel elle se réalise dans l'histoire, c'est parce que Dieu se fait homme en Jésus Christ, que les humains peuvent, à leur tour, être christifiés. Mais ce grand dessein du salut existe en Dieu avant le Christ et avant même l'ancienne alliance ; d'une certaine façon l'Eglise existe avant le Christ. Dans Le Pasteur d'Hermas (prêtre romain autour de 150) elle apparaît sous les traits d'une vieille dame, comme si elle était là, comme bercail, avant le Bon Pasteur : "J'ai encore d'autres brebis qui ne sont pas de ce bercail. Il faut que je les mène et elles entendront ma voix et il n'y aura qu'un seul Bercail et un seul pasteur". Quel est cet autre bercail ? Celui de l'Evangile éternel. Celui de la convocation divine, qui commence avec Adam, le premier homme. 

Le premier grand théologien chrétien, saint Irénée de Lyon insistait sur le fait qu'on ne pouvait pas être vraiment chrétien sans croire que le premier Adam était sauvé, que la convocation divine lui avait été adressée avec succès, que certes, au cours de l'histoire, l'humanité entière n'a pas répondu positivement à la divine convocation, mais que cette dernière a réussi, qu'elle a porté son fruit dès le premier homme. Dieu n'échoue pas, c'est l'homme qui se détourne de lui. Mais un bercail est préparé dès l'origine pour l'humanité, une demeure mystique. "Au commencement était l'Eglise" écrit l'historien Rohrbacher en guise d'ouverture à sa monumentale histoire de l'Eglise. Au commencement est l'appel de Dieu à sa créature, qui porte en elle, non seulement une âme immortelle, mais l'Esprit de Dieu qui la remplit. Au commencement est l'Esprit saint, âme incréée de l'Eglise comme l'expliquait naguère le cardinal Journet, l'Esprit saint qui est, n'en déplaise aux faiseurs de projets oecuméniques, son unité secrète, son caractère divin absolument originaire.

L'Eglise est sainte, nous l'avons dit, non par la volonté de ses membres mais par le décret de Dieu, qui par sa grâce, rend possible la sainteté de l'homme. L'Eglise est une, c'est-à-dire catholique (universelle), dans son âme incréée, le Saint Esprit. Cette unité divine est la seule oecuménicité qui vaille et l'oecuménisme s'il a un sens consiste à ramener les Eglise à la fécondité divine dans laquelle l'homme trouve son bercail.

Le sujet est interminable. Je voudrais finir pour l'instant en soulignant que là où le concile de Nicée énumère quatre notes de la véritable Eglise, qui est une sainte catholique et apostolique, le symbole des apôtres n'en cite que deux ; la véritable Eglise est une et elle est catholique. Ce sont les deux épithètes que choisit d'employer Ignace d'Antioche dans sa Lettre aux Smyrniotes (vers 110), dans laquelle il évoque "la sainte Eglise catholique de Smyrne". L'Eglise est une mais elle est partout, au fond comme Dieu dont elle est comme la première image créée.

mercredi 11 mai 2022

le doux hôte de notre âme

 Des trois personnes de la Sainte Trinité, le Saint Esprit est le plus proche de nous, car il est celui qui nous fait faire l'expérience de Dieu. Sans cette expérience, expérience de calme, de paix de bonheur, de désir inextinguible, expérience qui peut commencer par un : il y a forcément quelqu'un ou encore par un : il est impossible que Dieu ne soit pas, oui sans ce "sens de Dieu", il n'y a pas de foi adulte. Je pense à saint Pierre devant Jésus transfiguré sur le Mont Thabor. L'apôtre s'écrie : "Seigneur il nous est bon d'être ici, si tu veux faisons ici trois tentes...". Dans l'Ancien Testament Dieu est terrible, qui subsisterait devant sa fece ? Dans le nouveau, la présence de Dieu est agréable ; il faut éprouver cette sensation de bonheur où l'on reconnaît le Saint Esprit. 

On peut être fasciné par la personne du Christ, on peut aimer Marie, la Vierge mère par qui tout est arrivé, on peut aussi aimer l'Eglise de l'ordre, l'Eglise catholique et ses dogmes, si l'on ne fait pas l'expérience du Saint Esprit, on ne pourra jamais dire que l'on aime Dieu de tout son coeur de toute son âme et de tout son esprit, pour reprendre les mots bien connus du Deutéronome. Autre chose est d'être intéressé par la question religieuse, par les personnages de l'Evangile, par l'histoire de la Révélation (c'est bien, il y a un début à tout),et autre chose d'avoir un jour, une heure ou même une minute senti la joie du Saint Esprit, "cette joie que personne ne pourra nous ôter" d'après l'Evangile de Jean, cette joie par laquelle et dans laquelle nous sommes ignifugés contre l'enfer. 

Tel est le don du Saint Esprit aux créatures que nous sommes. Ce don qui consiste à laisser vibrer en soi la parole de Dieu - "Nos coeurs n'étaient ils pas tout brûlants lorsqu'il nous expliquait les Ecritures ?" se disaient les disciples d'Emmaüs après avoir croisé Jésus ressuscité. "Qu'est-ce qui empêche que je sois baptisé ?" dit l'eunuque de la reine Candace d'Ethiopie après avoir entendu le diacre Philippe lui expliquer le chapitre 53 d'Isaïe. Ces trois personnages, les deux disciples et l'eunuque sont habités par le même enthousiasme.

Ce sentiment de joie nous est donné dès que nous nous mettons à la recherche de Dieu et dans la mesure où nous jouons, avec sérieux, le jeu de la quête de Dieu. "Contre de telles choses, il n'y a pas de loi" dit saint Paul. Contre l'Esprit saint, il n'y a pas de loi. "A quiconque parlera contre le Fils de l'homme, il sera pardonné, mais à quiconque blasphémera contre l'Esprit saint, il ne sera pas pardonné". Car c'est l'Esprit saint qui s'unit à notre esprit pour crier : Abba ! Père !". Blasphémer contre le Saint Esprit, c'est détruire son propre esprit, en s'interdisant d'aller à Dieu de quelque manière que ce soit. Si notre esprit est faussé, nous n'avons plus rien à attendre et ne pouvons prétendre à une vie avec Dieu.

jeudi 5 mai 2022

Quel Esprit

L'Esprit saint, c'est l'Esprit de Dieu, fécond ou fertile comme Dieu est créateur, intelligent comme Dieu est Esprit, aimant comme Dieu est amour, paisible comme Dieu est la tranquillité de l'ordre. N'oublions pas que Dieu est partout, que son Esprit est l'être de toutes choses, l'existence de chacune. Même au commencement du monde, nous dit le Livre de la Genèse, "l'Esprit planait sur les eaux". L'introït de la fête de la Pentecôte dit joliment cette présence de l'Esprit en toutes choses : "Ce qui contient toutes choses (l'Esprit) a la science de la voix". Le Tout nous parle ! ou bien, et c'est la même chose, il nous fait rêver toujours d'un ailleurs infiniment présent, dans une analogie poétique sans cesse recommencée. Toutes choses nous parlent de Dieu. Une pâquerette, tout comme les espaces infinis du Cosmos dont le silence n'est effrayant que lorsque l'on ne sait plus reconnaître dans cette infinité spatiale, ou plutôt dans cet espace sans cesse en expansion, l'image muette de l'Infini divin : "Les Cieux racontent la gloire de Dieu" et ce silence même est la première introduction à la connaissance métaphysique, connaissance qui nous fait participer à l'Esprit divin.

Avons nous besoin que l'on nous envoie l'Esprit saint ? Avons nous besoin que le Christ nous envoie l'Esprit saint alors que déjà Il est partout ? Oui... Nous devons aspirer "aux fruits de l'Esprit" comme dit saint Paul (Gal). Il faut que nous prenions de l'Esprit toujours vivant en nous, une conscience plus aigüe, c'est-à-dire plus intime, conscience de sa présence, qui est la foi. Il faut que nous le retrouvions car, par la distraction du péché originel, nous l'avons perdu. "Le Père qui est au Ciel donnera l'Esprit saint à qui le lui demande" (Luc 17, 13). C'est en quelque sorte le résumé de la liturgie du baptême, plusieurs fois répété lors du baptême d'adulte : "Sors esprit impur et cède la place à l'Esprit saint consolateur". Nous avons toutes les raisons du monde de préférer "l'Esprit bon" à l'esprit impur. La tristesse nous avertit lorsque l'esprit impur risque de l'emporter. Notre désir alors devient à lui-même sa propre fin. Et quand la satisfaction du désir est sa seule fin, alors le néant l'emporte sur tout, l'amour se dissipe, le but du désir est simplement la suppression de l'excitation. La mort donc, précise Freud : thanatos. Saint Paul l'avait dit déjà depuis longtemps : "le salaire du péché c'est la mort" (Rom. 6, 23). 

Lorsque l'on dit que la nature a horreur du vide, c'est vrai aussi pour l'Esprit : si ce n'est pas l'Esprit bon, si ce n'est pas l'Esprit saint, ce sera l'esprit impur, ce sera l'animalité en nous qui parlera pour tout se soumettre et tout détruire ou plutôt pour tout réduire au néant de la satisfaction. Nous pouvons immédiatement prendre conscience de cela. Mais si nous voulons nous sauver nous mêmes, nous ne nous sauverons pourtant pas par nous-même, mais en faisant appel à l'Esprit saint pour faire sortir l'Esprit impur, ce faux, ce mauvais infini qui nous obsède.

L'Esprit saint est toujours à l'inverse de ce que nous sommes, comme le signifient merveilleusement les paroles de la Séquence Veni Sancte Spiritus, le jour de la Pentecôte : Dans les travaux, vous êtes le repos, dans la chaleur l'ombre, dans la détresse, la consolation. (...) Sans la puissance divine, il n'est rien dans l'homme, rien qui soit indemne. Lavez ce qui est sordide, arrosez ce qui est sec, guérissez ce qui est blessé. Assouplissez ce qui est rigide, réchauffez ce qui est froid, redressez ce qui est dévié". L'esprit est toujours en contre-position de nos défaillance. Pour le recevoir, il faut et il suffit de reconnaître nos lacunes, nos manques, nos carences... Non pas dans une humilité théâtrale ou compulsive, mais simplement parce que c'est la vérité de ce que nous vivons.

jeudi 14 avril 2022

Quelques remarques sur la théologie trinitaire

Si l'on demande à un chrétien : qu'est-ce que le Saint Esprit ? Il répondra sans doute : "C'est la troisième personne de la Sainte Trinité". Le chrétien prie au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit et c'est au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit qu'il fait ce signe de reconnaissance et de bénédiction qu'est le signe de croix.

Mais qu'est-ce que la Sainte Trinité ? Ce mot apparaît après la rédaction du Nouveau Testament pour systématiser l'idée selon laquelle à la fois le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint Esprit est Dieu, et en même temps, dans la Trinité il y a un seul Dieu. J'ai l'habitude de résumer la puissance de ce mystè re en disant : notre Dieu est unique parce qu'il est infini. Mais il n'est pas seul parce qu'il est amour. 

Pour bien entrer dans ce mystère, il faut ajouter que le mot "personne" n'est pas utilisé tout à fait dans le même sens si l'on parle des personnes trinitaires ou bien si l'on évoque une personne humaine. La personne humaine est sujet et il y a autant de personnes qu'il y a de sujets Les personnes divines (je veux dire : le Père, le Fils et le Saint Esprit) ne sont pas des sujets mais des relations,, constituées distinctes par leur origine différente. Ainsi, la seule différence entre le Père et le Fils est que le Père, infini et éternel, est sans origine tandis que le Fils, infini et éternel, est né du Très haut Si le Père, le Fils et le Saint Esprit étaient des sujets il y aurait trois sujets divins et donc trois dieux. Dans la ligne de ce que Claude Tresmontant appelait "la sainte bibliothèque hébraïque (la Bible), nous savons qu'il y a un seul Dieu : Ecoute Israël le Seigneur est ton Dieu, le Seigneur est un" (shema Israël). Le fils est la même substance que le Père (consubstantiel). La différence entre le Père et le Fils est que le Père est issu de lui-même. Le Fils est issu du Père. Quant au Saint Esprit, s'il était simplement "né ou issu du Très Haut", il ne serait pas différent du Fils, il serait le Fils, puisqu'il aurait la même relation d'origine (issu du Père). Il y a, en Dieu, une troisième relation d'origine, c'est que le Saint Esprit est issu à la fois du Père et du Fils. Il n'est pas un sujet à côté du Père et du Fils. Il est la relation entre le Père et le Fils, leur amour. 

Nous trouvons dans cette théologie trinitaire occidentale, où les personnes trinitaires ne sont que des relations d'origine et non des sujets, la raison profonde de l'addition du Filioque, cet ajout au Credo de Nicée (324) que les chrétiens orientaux n'ont jamais admis. Pour les Occidentaux, il y a une nécessité vitale à considérer que les personnes divines ne sont que des relations et qu'elles ne peuvent être distinctes comme relations que si la troisième personne est issue des deux autres. La théologie orientale considère qu'elle n'a pas besoin de cette élaboration rationnelle du modèle trinitaire. Elle l'estimerait même dangereuse, source d'un rationalisme doctrinal qui tue la foi. Pour les théologiens orientaux, en effet, les trois personnes en un seul Dieu sont un donné qui vient de l'Ecriture et qui n'a pas besoin de théorie rationnalisante mais repose uniquement sur la foi des chrétiens.

Sans vouloir jouer la carte d'un concordisme trop facile entre l'Orient et l'Occident, je crois que les Occidentaux ont tendu à faire disparaître le mystère de la théologie, comme le souligne par exemple Louis Bouyer dans les écrits de la dernière période de sa vie. Le thomisme, en particulier, a pu apparaître comme une forme de rationalisme dans telle ou telle de ses incarnations, en particulier dans les textes scolaires souvent rédigés en latin, en particulier à partir du XVIIIème siècle, à l'usage des jeunes clercs (Billuart etc.). L'oeuvre de Jean-Pierre Torrell, spécialiste récent de l'Aquinate, consiste à dérationaliser saint Thomas en montrant que le terme ratio (raison) que le docteur angélique utilise beaucoup, ne peut se réduire à la raison raisonnante des philosophes classiques et doit s'entendre d'une manière profondément analogique comme la quête d'une intelligence des Ecritures. Cette intelligence est plus vaste qu'une science reposant sur le seul principe d'identité, comme avait essayé de la concevoir le Père Chenu, prisonnier paradoxal des excès rationalistes de la vieille théologie des manuels. La théologie est tout entière régie non par le principe d'identité ou d'égalité, mais par le principe d'analogie ou de ressemblance, parce qu'ayant sa source dans l'Ecriture (cf. Ia Q1 a10 et Dei Verbum n°24), elle part des noms, elle a sa source dans le langage de Dieu : theou logos. Le Christ est le premier théologien, comme disait le Pseudo-Denys. Il ne s'agit pas pour le théologien de formaliser ou de conceptualiser Dieu, mais, à la suite du Christ, de donner accès, de manière intelligente, à un au-delà de la forme, à travers l'immense espace intellectuel ouvert par l'analogie des noms, dont les Ecritures sont évidemment le chantier et dans lequel la Parole du Christ est forcément inaugurale.

Pour autant il est inutile de jeter le bébé avec l'eau du bain, inutile d'aspirer à je ne sais quelle forme d'irrationalisme théologique, qui naîtrait de manière purement verbale du refus du rationalisme. La théologie orientale nous met en garde avec raison contre le rationalisme théologique. Léon Chestov par exemple, s'adressant nommément aux théologiens occidentaux, a suffisamment montré que l'arbre de la connaissance du bien et du mal, qui réduit la foi à une science, illustre la grande tentation de l'Occident. Mais cette théologie orientale, pour opportune qu'elle soit et branchée sur un Kairos qui est celui de notre époque, ne saurait interdire la quête de l'exactitude rationnelle qui est celle de l'Occident chrétien depuis l'origine, disons depuis Augustin. Cette exactitude rationnelle à laquelle s'astreignent les théologiens en particulier à propos de ce mystère de la sainte Trinité, ne représente pas tant la garantie de connaître Dieu plus profondément. Au contraire ! La raison ne nous emmène pas forcément dans les profondeurs du Divin, elle nous limite à la surface du mystère. "Si comprehendisti, non est Deus". Si tu l'as compris ce n'est pas Dieu que tu as compris, prévenait saint Augustin qui connaissait d'instinct les risques du rationalisme théologique. Mais la raison théologique représente la garantie humaine de non-dérapage théologique. C'est une hygiène mentale absolument irremplaçable.

Dans mon vieux Parier avec Pascal, je soulignais déjà l'importance de ce thème du rapport entre la théologie et la raison. Non la théologie n'est pas une science au sens univoque. Face à l'infini ses concepts ne sont pas univoques 'comme des concepts scientifiques ordinaires). En théologie prévenait Pascal dans une lettre à sa soeur Gilberte, "nous ne devons jamais abandonner plus d'un certain espace de temps, la grande idée de la ressemblance". Nos concepts théologiques sont des représentations humblement ressemblantes, non pas des tableaux exacts de la réalité divine, irreprésentable en elle-même. La raison n'est pas un motif d'orgueil pour le théologien qui se prendrait pour un scientifique. Elle manifeste simplement son degré d'hygiène personnelle, et donc elle est le signe par excellence de son humilité. 

Pascal avait compris cela, lorsque peu avant sa mort il s'est opposé au grand Arnauld, l'idéologue du Parti janséniste, l'homme qui était capable de mettre la grâce en lemmes, tout en ratiocinant sur le droit canon. Pourquoi Pascal s'est-il évanoui devant Arnauld et Nicole, gentiment mis dehors ensuite tous deux par ce grand ami de Pascal qu'était le juriste Daumat ? Il avait saisi qu'avoir raison ne suffisait pas pour se dire dans le vrai, que "la vérité sans la charité est une idole", que l'intelligence du coeur est plus grande que la raison géométrique. Il avait donné aux chrétiens, à travers sa distinction entre esprit de géométrie et esprit de finesse, l'antidote au rationalisme moderne, l'esprit de paix qui aurait dû résoudre la crise janséniste, en s'appuyant d'ailleurs sur Jansénius plus que sur Arnauld. Hélas, les chrétiens jésuitisés n'utiliseront pas cette pensée de géant, qui a tracé un clair sillon entre rationalisme et irrationalisme, disciplinant à l'avance les monstres conceptuels qu'engendrera la modernité idéologique plus tard, monstres qui sont déjà vagissant de part et d'autre dans la querelle janséniste.

Que conclure ? Dieu est un sujet unique (ce que nous disons quand nous parlons d'un "Dieu personnel") en trois relations d'origine, qui sont distinctes et que nous appelons non sans ambiguïté, depuis le concile de Chalcédoine (455) trois personnes. Ce nom latin (hypostase en grec) a été proposé et d'ailleurs imposé au concile par saint Léon le Grand, pape de l'Eglise de Rome, conscient de posséder, avec le siège de Rome, ce qu'Irénée de Lyon, vers 200, appelait déjà "la plus puissante principalité" parmi toutes les Eglises chrétiennes. 


vendredi 8 avril 2022

Je crois dans le Saint-Esprit

 La traduction française du Credo fait une toute petite place au Saint Esprit, au début d'une énumération dont les noms apparaissent comme obscurs au profane : "Je crois au Saint Esprit, à la sainte Eglise catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle". Cette traduction, familière aux catholiques, comporte au moins deux fautes graves. 

Nous avons étudié au début de notre commentaire, ce que peut être la première faute : comment peut-on dire "Je crois au Saint Esprit", comme on dit : je crois aux fantômes ou à l'astrologie" ? Cette double croyance n'est pas forcément fausse, mais elle n'est pas absolument vraie. On peut dire dans le même sens : "Je crois au développement personnel". "Je crois à la nourriture bio" etc. C'est une expérience à faire, dont on tirera forcément quelque chose. Ce n'est pas une vérité absolue, sauf pour les fanatiques. La nourriture bio par exemple peut se trouver périmée et donc nocive. Ainsi les circonstances modifient-elles l'objet de la croyance. 

Si l'on traduit bien le Credo, on n'a pas le droit de dire que le Saint Esprit renvoie à l'une de ses croyances que l'on peut toujours essayer et qui font du bien. La foi dans le Saint Esprit est une démarche absolue, comme la foi dans le Père et la foi dans le Fils. Le rituel du baptême d'adulte est formel : on ne peut pas croire dans le Père sans croire dans le Fils et dans le Saint-Esprit. On ne peut pas croire dans le Saint Esprit, sans croire dans le Père et dans le Fils. Croire dans ? Situer son esprit en Dieu, comme l'explique le Pseudo-Denys et vivre de la foi selon la formule de saint Paul.

Et IN Spiritum sanctum, dit le texte latin du Symbole des apôtres. Il nous faut donc traduire : je crois dans le Saint Esprit, comme on avait traduit : Je crois EN Dieu le Père et EN Jésus-Christ, fils de Dieu, unique engendré. Telle est la première erreur de traduction, qui n'est pas petite : confondre croire dans et croire à ou croire au, à propos du Saint Esprit..

La deuxième erreur de traduction consiste à mettre sur le même plan le Saint Esprit, l'Eglise catholique, la communion des saints etc. Le texte latin ne dit pas cela : après avoir affirmé qu'il croit dans le Saint Esprit, le fidèle se heurte à l'emploi d'accusatifs seuls, qui ne sont absolument pas rendus par la traduction française : sanctam Ecclesiam catholicam, sanctorum communionem etc.. Qu'en faire ? Comment les comprendre ? Dans la langue latine, comme dans la langue française, l'emploi  de ces accusatifs seuls n'a pas de sens après le verbe croire. On peut dire en revanche : Je crois qu'il fera beau demain, et alors, en employant une proposition infinitive, on émet une opinion personnelle ; rien à voir avec la foi qui n'est pas une opinion personnelle, comme l'a bien déterminé le pape Pie IX dans son Syllabus (résumé) des erreurs modernes, proposition 15. On peut employer le verbe croire avec le datif : Je crois à... On peut employer le verbe croire suivi de IN plus l'accusatif et souligner par là le caractère absolu d'une foi qui n'est plus une croyance. L'accusatif seul ne signifie rien s'il s'agit d'un complément du verbe croire. Les mots à l'accusatif seul ne sont pas complément du verbe "croire", mettant - je parle au hasard - le Saint Esprit sur le même plan du point de vue de la foi que la sainte Eglise catholique. 

En réalité, ces noms à l'accusatif seul sont placés en apposition explétive à l'Esprit saint. Il faudrait pouvoir traduire : Je crois dans l'Esprit saint, à savoir la sainte Eglise catholique, la communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la chair, la vie éternelle. Le Saint Esprit est l'âme de l'Eglise, le fluide de la communion des saints, le grand pardonneur, le ressusciteur dans l'éternité de Dieu. De même que, dans le Credo, le Fils est défini à travers l'entreprise de salut qu'il a acceptée de la part du Père dans le Saint Esprit et qu'ainsi nous apprenons qu'il est né de la Vierge Marie, a souffert sous Ponce Pilate etc. ; de même notre foi dans l'Esprit saint est alimentée par ses oeuvres. Et ses oeuvres, nous le verrons ont à voir avec l'Eglise.