samedi 25 juillet 2015

Le terrorisme laïc de Laurent Joffrin et notre riposte chrétienne

La nouvelle équipe du CHU de Reims, dirigé par Daniela Simon après le départ du docteur Kariger, déclare qu'ils n'appliqueront pas l'arrêt des soins statuée pourtant par la CEDH. Surprise générale ! Daniela Simon était partie prenante dans ce qui fut historiquement la première tentative de mise à mort de Vincent Lambert par arrêt des soins (comprenez : par arrêt de l'alimentation et de toute hydratation) en 2013. Elle n'a jamais caché être la principale conseillère de Rachel, femme de Vincent et chaudement partisane de la mise à mort immédiate. Quant à Daniela, elle avait pour elle la Cour Européenne des Droits de l'Homme et la réputation d'"intégristes type Opus Dei" faite aux parents de Vincent Lambert (qui, en réalité sont surtout des proches du Barroux). 

Pourquoi cette volte-face de Daniela Simon? François Lambert, le neveu de Vincent a son idée : "Le docteur Simon a clairement évoqué des risques d’enlèvement et de menaces physiques. Elles émanent d’un lobby que l’on connaît très bien. On vit dans un territoire occupé par l’intégrisme catholique !" Territoire occupé, cela ne vous dit rien ? Il s'agit de mettre sur le même pied l'intégrisme catholique et l'intégrisme musulman. Laurent Joffrin dans Libé, y est allé franco de port et d'emballage : "On est prompt à brandir la laïcité pour dénoncer certaines pratiques extrêmes de l’islam (et souvent, en fait, pour mettre en cause l’islam dans son ensemble). Voilà un cas où l’intégrisme d’origine chrétienne a réussi, par une forme de terrorisme verbal, à piétiner les principes laïcs. Cette atteinte à la République mérite, pour le moins, une égale dénonciation".

Il faut peser les mots : égale dénonciation de l'intégrisme catholique (qui demande à pouvoir pratiquer sa religion dans les formes millénaires qu'elle a revêtues) et de l'intégrisme musulman, (qui tue en France ou essaie de tuer plusieurs fois par mois, avec pour le dernier exploit la... décapitation en bonne et due forme de Hervé Cornara). Égale dénonciation, vraiment ? C'est de la bêtise ? De l'ignorance ? De la mauvaise foi à couper au couteau ? Venant de Laurent Mouchard Joffrin (voir sa fiche wikipedia), ce ne peut être que de la mauvaise foi, parce que des intégristes catholiques (disons plus précisément des traditionalistes catholiques, il en a beaucoup dans... sa propre famille... Il sait très bien qu'ils ne sont pas dangereux.

Mais qu'entend Laurent Joffrin par l'expression "terrorisme verbal" ? Est-ce Viviane Lambert (souvenez vous de sa photo !) qui exerce ce terrorisme-là ? Une forte en gueule ? Une poissarde capable à elle seule d'impressionner tout un CHU ? Non bien sûr. Il s'agit d'une dame fort discrète, qui s'exprime clairement mais sans aucune surenchère... On a mis en cause... des menaces de mort qui auraient été reçues par Daniela... Comme dit Maître Triomphe, l'avocat talentueux des parents, : "Moi aussi, j'ai reçu des menaces de mort, et cela ne suffit pas à m'impressionner". Non le problème n'est pas là.

Terrorisme verbal dit Joffrin ? Il aurait dû dire : terrorisme juridique, terrorisme républicain. Maître Triomphe n'a pas caché qu'il gardait par devers lui une batterie d'argument juridique, qu'il était prêt à asséner devant un juge sur la tête des "partisans de la mort". Ce n'est pas du terrorisme, M. Joffrin, c'est la loi, la loi actuelle, qui défend la vie et condamne la mise à mort. Cette loi, Daniela et ses semblables veulent la faire évoluer. Cela revient horriblement cher de défendre la vie comme quelque chose de sacré. Tout a été fait pour aller lentement vers la bonne mort sur ordonnance, vers l'euthanasie médicamentée, selon le bon vouloir du médecin. Mais on n'en est pas encore là. L'affaire Lambert aurait dû servir de manifeste à cette culture de la mort en marche. Las... Grâce à la force morale des parents, c'est l'inverse qui était en train de se produire. Et les arguments du droit (nous sommes grâce à Dieu dans un pays de loi écrite) ne vont pas au rythme des caprices mortuaires de tel ou tel médecin.

Et puis, il n'y a pas que la loi... Imaginez que Daniela Simon ait voté pour la mort, comme elle en a toujours eu l'intention jusque là, et comme elle en avait le droit par la grâce de la CEDH... Il aurait fallu plus d'un mois à Vincent pour mourir sous les caméras, par arrêt de l'hydratation et de la nourriture (lui qui désormais déglutit normalement, comme un vivant, ainsi que l'a montré une vidéo vu des dizaines de milliers de fois). Vous imaginez le ratage ! Il aurait fallu soustraire le corps qui se serait décharné peu à peu à l'indiscrétion des caméras, s'en expliquer, subir le contre-feu et peut-être des images car on ne pouvait tout de même pas interdire à sa mère de voir le corps de son fils... C'est dans l'entourage du président de la République, autour du docteur Lyon-Caen et de la ministre Marisol Touraine (assez modérée dans cette affaire il faut le souligner), que l'on a pris conscience du fait que l'acharnement de ces dames du CHU pouvait se retourner contre la cause de la bonne mort...

Laurent Joffrin aurait dû penser à tout cela.. Il n'en a cure. Ce qui lui importe c'est d'obtenir la mort pour... défendre la laïcité. L'argument est étonnant. Je cite ce grand journaliste dans son texte : "Voilà un cas où l’intégrisme d’origine chrétienne a réussi à piétiner les principes laïcs". Mais quels principes laïcs, M. Joffrin ? Le droit de vie et de mort du médecin sur le malade, au nom de la loi Leonetti (qui confond très malencontreusement arrêt des soins et arrêt de l'hydratation), quel que soit la demande des proches ? Quelle que soit la prière d'une mère ? On est revenu aux coupeurs de tête de la Révolution française, comme si la République en France ne parvenait jamais à être une vraie démocratie, comme si il lui fallait sans cesse revenir à cet absolutisme révolutionnaire, qui l'avait fait naître en France en faisant couler un sang réputé impur sur nos sillons...

M. Joffrin, en l'espèce, l'intégriste c'est vous qui mettez la loi civile au dessus du sentiment maternel et qui revêtez les médecins de la toute puissance de la Loi. C'est le cas d'écrire : summum jus, summa injuria. Le sommet du droit est le sommet de l'injustice la plus blessante. Vous donnez au nom de la loi un droit de vie et de mort au médecin sur le malade. Vous dévoilez - un peu vite - le vice profond des lois sur la mort douce médicamentée que l'on veut nous faire avaler. Prétendre que Daniela Simon, parce qu'elle est chef de service au CHU de Reims a le pouvoir de tuer Vincent Lambert contre la volonté affichée de Viviane Lambert. C'est pour le coup plus proche de l'intégrisme islamique que de l'intégrisme chrétien. Votre intégrisme laïc finit par avoir goût de sang, comme à la fin de 1793, lorsque la Convention décréta l'anéantissement de la Vendée déjà vaincue...

En réfléchissant à cette affaire Lambert, c'est un verset de l'Evangile selon saint Luc qui remonte irrésistiblement à ma mémoire : "Cet enfant sera un signe de contradiction afin que soient dévoilées les pensées de bien des coeurs". Certains se disent peut-être : mais à quoi sert la vie de Vincent Lambert ? Elle est aujourd'hui beaucoup plus puissante que bien des vies "normales". Elle sert à mettre au jour les pensées d'une multitude de coeurs. Il est, hic et nunc, de façon christique, Vincent, notre signe de contradiction !

[Note du MetaBlog: Laurent Joffrin a depuis donné sur twitter un nouvel échantillon de sa finesse d'analyse.]

lundi 20 juillet 2015

«Au village, sans prétention, il n’y avait plus rien» (René Fallet, La Soupe Aux Choux, 1979) [par RF]

[par RF] La Soupe aux Choux est un roman de René Fallet,  publié en 1979. L’auteur y décrit deux vieux (le Glaude et le Bombé) dont le monde s’est effondré («ceux qui allaient encore aux champs ne chantaient plus les chansons de chez eux ; s’ils se sentaient de belle humeur, ils emportaient le transistor») au profit d’une nouvelle société. Dans ce nouveau monde les fils de paysan disparaissent à la ville; ceux qui restent travaillent à l’usine locale, laquelle produit ironiquement «des tracteurs». On achète ses chaussures à la grande surface (le Glaude était sabotier) et on prend son eau au robinet (le Bombé était puisatier). Les métiers (mercière, coiffeur, maréchal-ferrant) disparaissent à mesure des départs à la retraite, d’où la phrase qui ouvre le livre: «Au village, sans prétention, il n’y avait plus rien». Tout a fichu le camp, tout a muté, jusqu’au curé. Extrait:
«Il n’y avait plus, non plus, de curé. Le vieux n’avait pas été remplacé par un neuf. On ne voyait plus de soutane au hasard des chemins, et le mécréant dépité n’avait plus le loisir de gueuler ‘à bas la calotte’, puisque, aussi bien, il n’y avait plus de calotte. Certes, il demeurait  un ecclésiastique affecté au chef-lieu de canton mais, appartenant à tous, il n’était en fait à personne. Pour le coup, le saint homme avait été aigrement surnommé par ses ouailles éparpillées ‘le prêtre-à-porter’. Mon Dieu oui –et que Dieu lui pardonne–, déguisé en notaire, il s’en allait porter à toute allure la bonne parole de commune en commune, main bénisseuse et pied sur l’accélérateur, expédiant messes, extrêmes-onctions, mariages, enterrements au grand galop de tous ses cinq chevaux. Résultat, au village, on était absous avant même d’avoir eu le temps de pêcher, ce qui retirait bien de l’agrément à l’affaire. En somme, il n’y avait plus de Bon Dieu. Ou guère. Ou si peu.»
Hélas, à mesure que les années passent, on voit que René Fallet a mis à côté de la plaque. Ce nouveau monde qu’il décrivait comme succédant à l’ancien… n’a pas tenu. L’usine de tracteurs, typiquement, a fermé. Le prêtre «déguisé en notaire» est mort, ou sinon très âgé. Il ne distribue plus à la chaîne les sacrements… qu’on ne lui demande plus. Rétrospectivement, on comprend que ce nouveau monde qui s’annonçait dans les années 70 n’aura été qu’une prolongation, une tentative de survie par modernisation, l'ultime avatar de l’ancien – et qu’il meurt tout aussi sûrement.

samedi 11 juillet 2015

Santo subito

Le 6 juillet 2015 mourait le Père Louis Pelletier. Prêtre de l’Emmanuel. Il était très critiqué par ses confrères, qui, des Bernardins à Montmartre, de Montmartre à Bois-Colombes, de Bois-Colombes à Combs la Ville, n’ont eu de cesse de le placardiser… Il était très aimé par les fidèles de toutes obédiences et de tout niveau social. A cause de son succès ? Des risques qu’il prenait avec les âmes (à Montmartre les Africains l’appelaient l’exorciste) ? De sa voie du « cœur profond » ? Il tenait cette voie du Père Thomas Philippe, frère du célèbre Père Marie-Dominique Philippe, qu’il rencontra à l’Arche de Jean Vannier et qui, étant son directeur spirituel, ne perdait pas une occasion de dire : « J’ai mis dix ans à passer de la tête au cœur profond. ».

Les prêtres ne connaissent pas leur force. Ils imaginent peut-être qu’ils brillent par l’intellect ou par l’éloquence du verbe ou par le prestige attaché à telle fonction. Quand on est prêtre, nous a montré le Père Louis, on ne peut briller qu’avec le cœur. Attention : il ne s’agit pas de je ne sais quel sentimentalisme de pacotille. Ce qui impressionnait les gens lorsqu’ils s’approchaient du Père Louis, c’était, outre sa bonté évidente, sa connaissance des âmes. Combien se souviendront d’une confession avec lui ? Du sérieux indescriptible et de la lenteur de l’Absolution ? Combien ont dû dire comme la Samaritaine de Jésus : « Voilà un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait » ! Dans ses cours à l’Ecole cathédrale (où il était interdit de s’inscrire deux années de suite car il y avait trop de monde), dans sa prédication, on retrouvait la même transparence : des paroles simples, des idées simples, mais jamais un mot banal : la subversion chrétienne dans toute sa force, les paroles du cœur, celles qui réveillent et qui mettent en mouvement, en nous rappelant ce que nous avions oublié : la force de l’évidence chrétienne.

A l’âge de 54 ans, il a succombé à une terrible fatigue, devant l’Océan, alors qu’il récitait son chapelet. Signe qu’il a rejoint sans heurt l’Océan divin, où ceux qui veulent peuvent certainement le retrouver par l’Esprit.

Ses obsèques vont avoir lieu dans quelques minutes à Saint-François Xavier dans le Septième.

vendredi 10 juillet 2015

Media Presse Info accuse Guillaume de Prémare

Chers amis de Metablog, vous avez pu lire l'entretien avec Guillaume de Prémare publié ci-dessus. Media Presse Info, organe d'information proche de la FSSPX, se montre très choqué des confidences que nous fait l'actuel patron de Ichtus. L'idée que l'on puisse définir une ligne de défense du mariage qui soit purement anthropologique, l'idée surtout qu'il ne fallait pas laisser à Civitas (organisme proche de la FSSPX) le monopole de l'attaque contre le mariage gay et que c'est sciemment que la première Manifestation de La Manif pour Tous a été organisée le 17 novembre 2012, veille de la Manif prévue par Civitas... Tout cela donne des ulcères au dénommé Léon Kersauzie...

Il a d'ailleurs l'ulcère rêveur. Le voilà parti : "Civitas gardant la main, sa manifestation du 18 novembre 2012 aurait probablement rassemblé 100.000 personnes. Bien moins que les chiffres de la LMPT, oui, mais avec un discours qui aurait été autrement plus redoutable pour Christiane Taubira et le lobby LGBT".

Je ne savais pas qu'il existait un discours de Civitas qui avec dix fois moins de monde aurait pu faire dix fois plus d'effet. Qui a empêché Civitas de tenir ce discours miraculeux ? Personne.

Soutenir que le mariage est une institution postulant la différence des sexes, est-ce adopter une attitude proprement catholique ou faut-il dire que les catholiques n'ont pas le monopole de la monogamie classique ? Guillaume de Prémare a très courageusement défendu l'idée que ce modèle, glorieusement illustré certes par le christianisme, n'est pas spécifiquement chrétien, qu'il est simplement humain et que les modèles concurrents (la polygamie ou encore le tourisme sexuel institutionnalisé à la Houellebecq) ne sont pas dignes de l'homme. Ce n'est quand même pas un hasard si, dans la Bible, Yahvé crée l'homme "homme et femme". Cela veut dire que le couple humain est au coeur du dessein créateur et que tous ceux qui reconnaissent la beauté de la création peuvent et doivent dans une démarche d'écologie spirituelle défendre le caractère originel et absolu de ce modèle.

Il y a toujours eu des exégètes pour soutenir que le couple n'est pas à l'origine. Ainsi Philon d'Alexandrie qui vivait à l'époque du Christ, a prétendu que la différence des sexes n'est pas à l'origine et que le féminin est une conséquence du péché d'origine et de la chute de l'anthropos dans la matière. Mais le Christ, dans l'Evangile, reprend l'enseignement juif traditionnel et insiste fortement sur la phrase de la Genèse : "Et tous deux ne feront qu'une seule chair". Au chapitre 19 de saint Matthieu, le Christ commente : "Ils ne sont plus deux, mais une seule chair, que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni". La différence des sexes ne vient pas du péché comme le pensent les gnostiques, mais du plan originel de Dieu, qui est celui qui a uni. Il est bien juste, qu'au-delà même de la foi chrétienne, mais sans jamais la contredire, tous puissent se joindre pour la défense du mariage. Je ne vois pas ce qu'une attitude de repli, consistant à dire qu'il n'y a de vrai mariage que le mariage catholique [ce qui canoniquement reste vrai pour les catholiques] avait de "redoutable pour Christiane Taubira". Je crois au contraire que cette attitude confessionaliste nous aurait condamnés à avoir un message inintelligible. 

N'oublions pas que les catholiques ne se sont jamais replié sur eux mêmes et que prendre ce nom d'"universels", c'est justement refuser l'enfermement dans une confession particulière. "Le Verbe était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans le monde" dit saint Jean. Un peu partout dans l'humanité sont les semences du Verbe enchérit saint Justin vers 160. Quelles plus belles preuve de cette universelle présence du Verbe que l'amour vrai (et rare) d'un homme et d'une femme ? Et n'est-ce pas cela que le mariage chrétien a "démocratisé" ?

mercredi 8 juillet 2015

[Monde&Vie] Dialogue avec Guillaume de Prémare

Texte paru dans Monde et Vie de juillet 2015 - propos recueillis par l’abbé de Tanoüarn
Guillaume de Prémare a été le premier président de La Manif pour tous, qui a débouché sur ce grand mouvement français pour la défense du droit naturel et du mariage. A cette occasion des centaines de milliers de Français sont descendus dans la rue. Deux des grandes manifestations ont atteint le seuil symbolique du million. Nous lui avons demandé, lui qui est aujourd’hui délégué général d’Ichtus, ce qui reste de ces marées humaines et si vraiment la contre-révolution anthropologique est en marche.
Pouvez-vous d’abord pour nos lecteurs, revenir sur les origines de la Manif pour tous ?
Au printemps 2012, Frigide Barjot a créé un Collectif pour l’humanité durable, en lien notamment avec Ludovine de La Rochère. Elle anticipait l’idée d’un grand rassemblement des forces opposées à un projet de loi sur le mariage homosexuel, qui était dans les propositions du candidat Hollande. De mon côté, sans être encore impliqué dans ce processus, je m’intéressais au sujet et j’avais écrit un papier intitulé Au nom de la Cité, dans lequel j’insistais sur le caractère non confessionnel de la défense du mariage. Je voyais que certains catholiques se désintéressaient du sujet parce que le mariage religieux n’était pas en cause. Or, le mariage civil est un bien commun à tous. D’autres étaient prêts à se mobiliser, mais sous un mode politico-religieux comme Civitas. Frigide Barjot était, quant à elle, sur une ligne anthropologique et laïque. Nous en avons parlé dans le courant du mois d’août et nous étions en accord complet sur cette ligne. Mais la Manif pour tous est née plus tard avec la manifestation du 17 novembre 2012.
Comment est née cette première manifestation ?
Le 5 septembre, je me suis rendu à une grande réunion à la demande de Frigide Barjot. Etaient notamment présents Béatrice Bourges (animatrice du Collectif pour l’Enfance), Jean-Eudes Tesson (président du CLER) ou encore Philippe de Roux (des Poissons roses), et les responsables des associations, notamment familiales, prêtes à s’engager. Une coordination a été créée, mais assez vite des divisions sont apparues, presque irréductibles. Elles portaient sur la stratégie (manifester ou non), sur les personnes et sur la structure de la coordination. La tension était alors très forte. Dans ce contexte, le monde institutionnel et associatif montrait une certaine prudence quant à l’idée d’une manifestation. Ludovine de La Rochère et moi avons essayé de recoller les morceaux en menant une consultation-médiation. Nous avons été proches d’aboutir mais le temps pressait et il n’y avait toujours pas d’accord. Entre-temps, Civitas avait annoncé une manifestation pour le 18 novembre et il n’était pas possible de laisser Civitas pendre le “leadership” du combat contre la loi Taubira. Dans le même temps, Albéric Dumont et une équipe de jeunes, notamment Serge Ignatovitch et Emmanuel Dastarac, étaient déjà prêts à lancer les choses et n’attendaient plus que le feu vert. Pour ma part, j’hésitais à lancer une manifestation sans le soutien des associations, sans argent ni réseaux. Mais Frigide Barjot était déterminée et Ludovine m’a convaincu qu’il fallait se lancer sans tarder. J’ai mis fin à la médiation et je me suis lancé dans l’aventure. Nous avons alors monté l’association LMPT et j’ai accepté de prendre la présidence. C’est donc un petit groupe de francs-tireurs qui a lancé la Manif pour tous, début octobre. Nous avons appelé à manifester pour le samedi 17 novembre, la veille de la manifestation de Civitas. Nous leur avons volontairement coupé l’herbe sous le pied. Contrairement à certaines légendes, il est faux de dire que l’épiscopat, la Fon­dation Lejeune ou des réseaux puissants étaient derrière la création de la Manif pour tous. Ludovine travaillait à la Fondation, mais elle aurait pu travailler pour n’importe quel autre employeur, cela n’aurait rien changé. Dès ce 17 novembre, nous avons dépassé les 100 000 manifestants. Et le monde associatif, avec lequel nous avions commencé à nous rapprocher dans les jours précédents (notamment Tugdual Derville de Vita et Antoine Renard des AFC), nous a rejoints, ainsi que Béatrice Bourges. L’action a fait l’unité.
Et vous battez alors le fer quand il est chaud…
Effectivement, en clôture de la manifestation du 17 novembre, j’ai annoncé une Manifestation nationale pour le 13 janvier 2013, date que l’équipe LMPT avait choisie en accord avec Tugdual Derville. Mais Tugdual est un garçon très respectueux et il ne voulait pas s’imposer. Le 17 novembre, j’ai confié à une personne le mandat impératif de le ramener sur le camion-podium. Et il a décidé de s’engager à fond dans la Manif pour tous. Ensuite, nous étions 800 000 le 13 janvier, puis nous avons largement dépassé le million le 24 mars sur l’Avenue de la Grande armée. Fin février 2013, j’ai choisi de passer la présidence de l’association à Ludovine de La Rochère car ma petite affaire était mal en point et il fallait que je reprenne mon travail. Ludovine était, pour moi, naturellement destinée à cette fonction, non seulement parce qu’elle était le pivot, la cheville ouvrière du dispositif depuis le départ, mais aussi parce qu’elle avait une colonne vertébrale et une solidité qui garantissaient le maintien de notre ligne politique et anthropologique. Il y avait en effet des tensions internes avec Frigide Barjot autour de la question de l’Union civile, depuis le mois de décembre 2012. Ces tensions sont devenues une division publique dans les jours qui ont précédé la manifestation du 26 mai 2013. Il faut savoir qu’il n’y a eu ni putsch au sein de la Manif pour tous, ni radicalisation de sa ligne politique. Ludovine était présidente depuis le mois de février. Elle avait le soutien massif du Comité de pilotage et du Conseil d’administration. Elle ne portait aucune radicalisation, c’est une personne au tempérament pondéré et aux opinions mesurées. Elle a simplement assumé ses responsabilités de présidente, avec beaucoup de courage et de ténacité, pour aller réaffirmer la ligne de LMPT dans les médias.
Comment expliquez-vous le succès de LMPT ?
Le fondement de ce mouvement de résistance repose sur une conscience de ce qu’est l’homme. La Loi Taubira a touché un nerf vital qui a réagi. Elle atteint en effet les liens et repères les plus élémentaires : l’homme et la femme, le père, la mère et les enfants. Madame Taubira dit elle-même que c’est une question de civilisation. La réaction a forcément été très intense. Nous ne voulons pas de cette civilisation zombie dans laquelle le couple homme-femme n’est plus la dimension élémentaire de la famille et de la société. Nous refusons cette marche vers « le meilleur des mondes », sous la domination de l’Etat, de la Technique et du Marché.
Est-ce qu’aujourd’hui le fait de vous être spécialisé contre la loi Taubira sur le mariage homosexuel ne vous ferme pas un certain nombre de portes ?
Si le mouvement social issu de LMPT s’en tient là, oui en effet cela lui ferme les portes de l’histoire. La mondialisation et la postmodernité font naître aujourd’hui une nouvelle question sociale qui dépasse largement les conditions d’une classe sociale, comme ce fut le cas au XIXe siècle avec la classe ouvrière. Il s’agit de la nature et de la qualité du lien social pour toute une population. Il faut se saisir de ces questions et retrouver notre vocation de catholiques sociaux. Le grand Mouvement social né le 17 novembre 2012 dépasse les frontières de la structure qui l’a fait naître. LMPT est comme le navire-amiral d’une extraordinaire force de mobilisation ; mais la vocation politique des catholiques ne se réduit pas à LMPT. Chez Ichtus, nous réfléchissons et travaillons actuellement à toutes ces questions.A Ichtus, vous faites office de formateur pour l’action politique.
Mais ne croyez-vous pas que l’action politique devient aujourd’hui presque impossible ?
Il y a une faillite politique en haut et il faut reconstruire la chose publique échelon par échelon, en commençant par le bas. Il y en a au moins pour vingt ou trente ans de travail ! Au fond, il s’agit avant tout de retrouver ce que Gustave Thibon appelait des communautés de destin. Il y a, di­sait Thibon, des communautés de ressemblance, dont on fait partie justement dans la mesure où l’on se ressemble ; et il y a les communautés de destin, auxquelles se rattachent des personnes qui ne se ressemblent pas mais poursuivent un bien qui leur est commun. Il nous faut retrouver le bien commun à telle ou telle communauté de destin ; et pour cela, que chaque terroir s’assigne un objectif de définition et de poursuite d’un bien commun : il y a un bien du Pays de Caux ou du Pays de Rouergue. Revenir à nos pays de France et y construire des communautés de destin représente à mon avis une piste d’alternative réellement politique, le lieu d’amitiés culturelles, sociales et politiques qui refont un peuple et in fine une nation.
Vous ne croyez pas que nous sommes au contraire condamnés au multiculturalisme et d’abord au communautarisme ?
Nous sommes en ce moment dans un processus de confiscation des libertés et responsabilités locales. Les pays n’ont plus le droit d’exercer leur responsabilité sur eux-mêmes. La mondialisation est une sorte de monstre qui absorbe tout au nom du Marché. Le communautarisme ethnique ou religieux n’est pas la bonne solution pour résister à cette pompe aspirante. Pour reconstruire les communautés de destin, le monde catholique lui-même doit se dé-communautariser. Il doit être capable de passer de la communauté de ressemblance à la communauté de destin. En sortant dans la rue avec LMPT, c’est ce mouvement qu’il a initié, il faut le poursuivre et franchir de nouvelles étapes. C’est une révolution copernicienne qu’il s’agit d’entreprendre pour faire émerger un nouveau catholicisme social plutôt qu’un catholicisme communautarisé ou accroché à une forme de con­servatisme patrimonial. La Manif pour tous et le mouvement social qui en est né, nous montre ce chemin. Il faut s’y engager résolument. On est sorti du ghetto en novembre 2012. Par pitié, n’y retournons pas !
Est-ce que vous ne craignez pas que les chrétiens se trouvent littéralement empêchés d’agir, à cause de la christianophobie qui règne en France ?
J’appelle à une mutation qui doit être l’inverse de la communautarisation et de l’identitarisation. Si on conçoit les chrétiens comme une communauté prise dans le maelström de la concurrence victimaire, alors on passera notre temps à pleurnicher et à employer des mots qui se terminent par « phobie ». C’est un processus de paralysie. On va vers la marginalité et on tourne le dos à notre vocation qui est aussi une vocation politique. J’ai entendu récemment des catholiques réclamer des flics en armes devant nos églises : il faut arrêter de jouer les pleureuses, cela ne mène à rien. Voyez comment le pouvoir laïque agit avec les musulmans : « soyez victimes, nous on va vous protéger ». Ils ont mené les musulmans de France à l’impasse et au ghetto, avec la coopération des associations antiracistes. Ne nous laissons pas conduire dans ce piège à cons qui nous réduirait au rang de victimes qui s’agitent dans des réserves d’indiens, et donnons le meilleur d’un catholicisme qui refuse de se regarder le nombril pour être au service du bien commun, du peuple et de la France. Je terminerais en citant le discours de Saint-Etienne d’Albert de Mun, juste après l’encyclique Rerum Novarum : « J’ai toujours cru que les catholiques ne pouvaient se désintéresser de la question sociale, sous peine de manquer à leurs obligations vis-à-vis du peuple. » 
Propos recueillis par l’abbé G. de Tanoüarn.

vendredi 3 juillet 2015

A propos du modernisme

C'est une obsession direz-vous... Sont-ce les livres que j'ai apportés ici en Bretagne ? La logique des textes que je m'essaie à corriger ? Je suis retombé dans le modernisme (eh oui !) parce que cette hérésie, condamnée par le pape saint Pie X en 1907, est vraiment passionnante. Je l'ai retrouvé dans un livre posthume d'Emile Poulat, qui, étant son premier écrit pro manuscripto, constitue, augmenté d'une préface d'un entretien et de son testament spirituel, le dernier numéro de sa très abondante bibliographie, Le désir de voir Dieu (éd. DDB). C'est en soi un symbole extraordinaire que le livre qui ouvre et qui ferme l'oeuvre du plus grand spécialiste de l'histoire religieuse du XXème siècle porte sur cette question théologique du désir de Dieu que d'aucuns ont prétendue obscure.

La démarche de Poulat, autant que je puisse en juger par un survol rapide, n'est pas une démarche partisane, comme on en a vu beaucoup sur ce sujet : "pour" le désir naturel de voir Dieu, et "contre" ceux qui sont contre. En historien des doctrines, Emile Poulat tente d'évaluer les raisons des uns et des autres et conclut à la nécessité d'une ontologie renouvelée et d'un thomisme vraiment existentiel et débarrassé des miasmes du rationalisme suarézien. Je pense évidemment à mon Cajétan, en raison de son leitmotiv : Existentia substantiae inquantum substantia est substantia. L'existence de la substance en tant que substance, voilà la substance. Avec le recul, ce leitmotiv contribuerait plutôt à faire de Cajétan un penseur absolument moderne. Pas besoin de Jean-Paul Sartre pour comprendre que l'existence de la substance est la substance ! La pensée chrétienne avait déjà enseigné cela depuis longtemps.

Et le désir de Dieu dans tout ça, direz vous ? Si chaque être se conçoit avant tout comme un existant, alors il faut dire que son désir de Dieu est fonction de l'existence qu'il mène, de la culture qu'il développe et non d'une nature humaine qu'il est bien difficile de définir... Tout simplement. Le désir de Dieu est fonction de la connaissance - à la fois innée et acquise - que l'on a de Dieu. Et cette connaissance nous est donnée selon l'existence que l'on se choisit, au plus intime de sa conscience. La théologie ici rejoint la philosophie, lorsque finalement le comble de l'existentialisme, le moment où chacun pourra dire : "Je suis ce que je fais" ou "Je suis ce que j'ai fait", c'est le jugement dernier.... Dieu - Acte pur - est le premier des existentialistes ! "Là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur".

Parenthèse renvoyant au dernier message : on retrouve aussi dans ce discours (qui s'en étonnera ?) le pape François et son écologie intégrale, avec cette idée simple que les Verts ne comprennent pas, parce que c'est une idée conservatrice et parce que les conservateurs sont sans doute, en définitive, les seuls écolos conséquents : la qualité de la vie, mais c'est la vie...

A travers Emile Poulat, je suis retombé sur le modernisme. Jetant un oeil sur le long entretien qu'il mène, dans Le désir de Dieu, avec Yvon Tranvouez, je découvre cette phrase que je cite de mémoire : "On ne dépasse le modernisme qu'en le traversant comme un feu". Cela m'a replongé dans ma dernière rencontre avec Emile Poulat : je n'étais pas du tout content de l'entretien que j'avais eu avec lui au cours duquel il me disait que tous les intellectuels chrétiens sont forcément modernistes. Je crois que cette phrase donne la clé de sa provocation d'alors... Le modernisme ? C'est l'esprit de l'époque. Peut-on y échapper ? Je dirais que l'on ne peut devenir vraiment chrétien, de tout son esprit, qu'en ayant conjuré le modernisme...

Ceux qui pensent que le modernisme, il vaut mieux ne pas y toucher... ils risquent, justement parce qu'ils ne cherchent pas à comprendre ce poison, de l'absorber sans s'en rendre compte. Un certain traditionalisme autoritaire et fidéiste est beaucoup plus moderniste qu'il ne le croit lui-même. Le modernisme ? Il faut en être revenus pour y échapper. Il faut l'identifier pour ne pas y tomber... inconsciemment.