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mercredi 19 juin 2013

La révolution papale

"Aujourd'hui, un chrétien, s'il n'est pas révolutionnaire, n'est pas chrétien !"a lancé le pape argentin aux milliers de participants du Congrès ecclésial du diocèse de Rome, par manière d'appel du 18 juin.
De quelle révolution s'agit-il ? Je rejoint G2S dans son intéressante intervention : c'est celle de la grâce, du Royaume qui vient, du salut qui nous est donné par le Christ. DONNE. Le salut n'est pas le fruit de nos misérables effort, mais le don qui vient de la Passion du Christ. Voilà la première révolution chrétienne : donner ce que quiconque aurait cherché à vendre très cher : le Royaume pour tous les hommes de bonne volonté. Les curés ont toujours cherché à compliquer les choses, mais c'est donné. Si nous l'oublions, nous sommes ce que le pape appelle des pélagiens (voir post précédent).

Ce don gratuit est bouleversant (adjectif synonyme de révolutionnaire). C'est ce qui, au cours de l'histoire du monde, a le plus contribué à changer les hommes. Je caractériserais ce changement de deux manières : l'individu humain est devenu une personne, c'est-à-dire un être responsable (de son salut justement) et libre (d'imiter le Christ). Deuxième changement : les coeurs. Au lieu de se laisser manipuler par toutes les convoitises, ils doivent s'ouvrir à la divine charité. Différence ? La convoitise prend, la charité donne, puisqu'elle est elle-même le premier fruit du don gratuit de Dieu.

C'est en ce sens que François déclare : "Il y a eu beaucoup de révolutionnaires dans l'histoire, mais aucun n'a eu la force de la révolution apportée par Jésus, une révolution (...) qui change en profondeur le coeur de l'homme", a encore affirmé le pape face à une salle d'audiences noire de monde et enthousiaste. "Dans l'histoire, les révolutions ont changé les systèmes politiques, économiques, mais aucune n'a vraiment modifié le coeur de l'homme", a relevé le pape avant de soutenir "la vraie révolution, celle qui transforme complètement la vie", a été "accomplie" par Jésus.

On peut penser que la Révolution chrétienne est la seule qui a vraiment marché et qui continue à marcher. René Girard l'a admirablement démontré, en opposant l'archaïsme (fondé sur la mise à mort des boucs émissaires) et le christianisme (qui se fait le champion de l'innocence des victimes et qui prône le sacrifice de soi). C'est dans cette perspective et sous ce patronage que nous avons écrit l'été dernier, le Père Michel Viot et moi, un livre paru aux éditions de l'Homme nouveau et intitulé La Révolution chrétienne.

Notez que le pape ne parle pas seulement de la Révolution chrétienne, il souhaite des chrétiens révolutionnaires. Pas des brosseurs de brebis! Pas des chrétiens découragés qui semblent croire "à la déesse des plaintes". Et de demander au Seigneur "la générosité, le courage et la patience" pour annoncer l'Evangile. Il faut bien peser ses trois mots, car, en réalité, ils pèsent sur les épaules des apôtres du XXIème siècle. Que d'échecs! Ou pire (pour l'amour propre) de demi succès dans l'apostolat! Les échecs, il y a toujours moyens d'en chercher et d'en trouver les responsables en dehors de soi. Mais les demi-succès ? Une seule réponse : générosité, courage, patience.

Il y a du pain sur la planche pourtant! "Je ne comprends pas les communautés chrétiennes qui sont fermées" a déclaré le pape. Fermées? Je vais dire un gros mot : bourgeoises... Ou il fait bon de se retrouver entre soi... Ce sont ces attaques contre l'esprit bourgeois qui dérange chez le pape François. Ces attaques contre le conformisme ("Ne vous conformez pas à ce siècle" dit saint Paul quelque part). Quelqu'un se sent visé ? Un peu tout le monde, je crois.

vendredi 14 juin 2013

François se dévoile peu à peu

Les simples propos du pape diffusés par le Clar [confédération latino-américaine et caraïbe des religieux et religieuses] et finalement confirmés par lui sont très instructifs de la spiritualité profonde qui anime le Vicaire du Christ. Les médias ont retenu la mention du "lobby gay" à la Curie. Mais il s'agit manifestement d'un obiter dictum, le pape soulignant par ailleurs qu'"il y a vraiment des saints à la Curie".

Certains traditionalistes se sont émus de ce que le pape semblait ne pas les aimer parce qu'il dénonçait un esprit restaurationiste qui donne "l'impression de vivre en 1940"... Moi qui suis un pur produit du Séminaire d'Ecône, je n'ai jamais eu l'impression que nous devions "restaurer" quoi que ce soit, ni que l'on nous encourageait à retrouver dans les chapelles de la Fraternité l'atmosphère des années 40. Je sentais au contraire un grand souci de "coller" à l'actualité de la vie de l'Eglise et l'impression d'en être à un nouveau commencement [était-elle excessive ? Sans doute un peu. Mais à l'époque - dans les années 80 - le cardinal Lustiger allait répétant, dans la revue Communio par exemple : "Nous sommes sans doute les premiers chrétiens". Le son de cloche n'était pas très différent à cet égard]. C'est en tout cas toujours par rapport à l'actualité du Concile et aux méfaits de l'après-concile que nous avons été formés.

Manifestement la réflexion du pape, toujours charpentée, en quoi elle est particulièrement intéressante, tourne autour de la désignation de deux attitudes ennemies de la foi (il n'est pas impossible qu'il y revienne dans l'encyclique sur la foi actuellement en révision). La première : le pélagianisme, qu'il a déjà évoquée lors de la messe chrismale, Jeudi saint dernier. La seconde, le gnosticisme, à quoi il se réfère depuis le tout début de son pontificat (et même dans tel entretien donné comme archevêque de Buenos Airès) de façon que je dirais respectueusement quasi obsessionnelle. Il précise cette fois qu'il entend par gnosticisme une forme de panthéisme.

Pélage ! Le nom de ce moine breton qui vivait au début du Cinquième siècle est à lui seul tout un programme. Surtout de la part d'un pape jésuite, alors que depuis trois siècles, dans le sillage du grand Arnauld, en échos aux terribles Provinciales de Blaise Pascal, on traite les jésuites de pélagiens ou de semi pélagiens. Hugues Kéraly avait écrit autrefois un petit livre intitulé Présence d'Arius, pour dénoncer les clercs qui ne croyaient plus en la divinité du Christ. Je crois que l'on pourrait équivalemment parler d'une présence de Pélage de plus en plus obsédante. Attention : si l'on se limite aux polémiques sur la grâce et la liberté, si l'on se contente d'ergoter sur ce qui vient de Dieu et sur ce qui vient de soi dans toute action humaine, on risque fort de passer à côté du problème.

A travers le pélagianisme, ce que le pape dénonce,c'est deux choses : le bon vieux naturalisme, c'est-à-dire l'idée qu'il suffit d'observer quelques règles à hauteur d'homme pour être sauvé... Disons en France, la confusion savamment entretenue entre éthique républicaine et morale chrétienne. Et puis, les pélagiens sont ceux qui nient les effets du péché originel dans notre existence. Pour eux le Christ n'est pas "cet homme nommé salut" (Jacqueline Genot Bismuth). Il est juste un modèle extraordinaire, comme les anciens héros grecs ou comme les modèles de l'histoire romaine : Exempla trahunt.

Comme exemple de pélagianisme, notre pape prend "ceux qui vivent sous des règles anciennes", des règles humaines, trop humaines, présentées comme permettant de se sauver. Voilà l'attaque contre les restaurationnistes. Et il conte une anecdote personnelle : « J'ai eu à en recevoir à Buenos Aires… (…) Une anecdote, seulement pour illustrer mon propos, ce n'est pas pour se moquer, je l'ai prise avec respect, mais cela me préoccupe : lorsqu'on m'a élu, j'ai reçu une lettre d'un de ces groupes qui me disait : “Sainteté, nous vous offrons ce trésor spirituel, 3 525 rosaires.” Pourquoi ne disent-ils pas : nous avons prié pour vous, demandé… mais cette histoire de tenir des comptes… ".

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais cette allusion à un groupe de Buenos Aires me fait irrésistiblement penser au million de chapelets revendiqué par Mgr Fellay. Faire dire un million de chapelets et croire que cela suffit qu'il n'est pas nécessaire de payer de sa personne, de prendre des risques, d'en faire prendre peut-être à son Institut, et qu'un vieux pape devra s'en contenter, oui, François a raison, c'est du pélagianisme. C'est une manière d'absolutiser les moyens humains, en oubliant la grâce de Dieu, la confiance qu'il met dans nos coeurs, sa Providence qui nous aide à prendre des risques (à "parier" dirait Pascal)... Je ne parle pas seulement pour la FSSPX. Je connais intimement un Institut qui a besoin de se défaire du pélagianisme spirituel.

Lorsque le traditionaliste devient intégriste, il est pélagien. Comme dit André Frossard, il est "celui qui veut faire la volonté de Dieu que Dieu le veuille ou pas", celui qui absolutise des moyens humains objectivement bons en les croyant suffisants alors qu'ils ne sont qu'humains.

Quant à la gnose... C'est la bouteille à l'encre. Le n°4 de la Nouvelle revue Certitudes comporte tout un dossier toujours disponible, intitulé La gnose, éternelle hérésie et nouvelle religion. Le pape argentin, évoquant l'actualité de la gnose dans l'Eglise, ne peut pas ne pas connaître le Père Julio Meinvielle (argentin lui aussi, mort en 1973) et son ouvrage (un peu imparfait mais suggestif) consacré à la gnose du progressisme (réédité à Ecône voici 15 ans par l'abbé de Jorna). L'idée d'une rivalité bimillénaire entre gnostiques et catholiques orthodoxes vient des milieux traditionalistes (Etienne Couvert ne l'a pas inventée), même si elle a été reprise par quantité de savants. Je citerais parmi eux Hans Jonas, Tomas Molnar, Henri de Lubac, Humbert Cornelis etc.

Notre pape appelle gnose tout ce qui ressemble à la tentation de rendre le Christ historique facultatif et de le remplacer par une idée. Il cite une anecdote révélatrice : "Les deux courants [gnose et pélagianisme] sont des courants d'élites, mais d'une élite mal formée. J'ai su qu'une supérieure générale invitait les soeurs de sa congrégation à ne pas prier le matin, mais à prendre un bain spirituel dans le cosmos, des choses de ce genre… Ils me préoccupent parce qu'ils enjambent l'incarnation. Or, le Fils de Dieu a pris notre chair, le Verbe s'est fait chair! Qu'est-ce qu'on fait avec les pauvres, les souffrants? Voilà notre chair! (…) L'Evangile n'est ni une règle ancienne ni ce panthéisme. Si vous regardez les banlieues, les indigents, les drogués, la traite des personnes… là est l'Evangile, les pauvres sont l'Evangile".

Là encore, le pape nous donne l'occasion d'un examen de conscience : cherchons-nous vraiment à connaître et à suivre le Christ ou bien sommes nous auto-centrés dans les certitudes d'une idéologie chrétienne ? Pour le coup, il n'y a pas que les intégristes qui devraient se sentir visés !

Je voudrais m'attarder sur la dernière phrase de François : "Les pauvres sont l'Evangile". Vous rêvez peut-être à je ne sais quelle contamination des théologiens de la Libération sur le pape François ? Mais cela n'a rien à voir. C'est du Léon Bloy tout pur ! Le voici par exemple, cet auteur qui se disait lui-même maudit, dans Le sang du pauvre : « La Pauvreté groupe les hommes, la Misère les isole, parce que la pauvreté est de Jésus, la misère du Saint-Esprit. La Pauvreté est le Relatif, – privation du superflu. La Misère est l’Absolu, – privation du nécessaire. La Pauvreté est crucifiée, la Misère est la Croix elle-même. Jésus portant la Croix, c’est la Pauvreté portant la Misère. Jésus en croix, c’est la Pauvreté saignant sur la Misère ». Les pauvres sont l'Evangile dit le pape François. Les pauvres sont Jésus dit Léon Bloy (cité par le pape dans son premier discours à la Chapelle Sixtine).

Le message du pape François est absolument claire. Il se dévoile dans sa radicalité.

N'ayons pas peur de sortir de nos sentiers battus, nous dit-il, n'ayons pas peur d'aller aux pauvres, à ceux qui ne se contentent pas des mensonges ambiants ou des belles idées menteuses (tournant toutes autour de la mondialisation heureuse) parce qu'ils ne sont pas "gnostiques", à tous ceux qui ne se contentent pas des recettes humaines trop humaines du vieux temps, les nouveaux pélagiens, à ceux en un mot qui, d'où qu'ils viennent, ont conscience que sans un sauveur plus qu'humain, tout est f...

jeudi 6 juin 2013

Sermon de Fête-Dieu

Merci à S. qui a si précisément mis par écrit le sermon que j'ai donné à la Fête-Dieu, dimanche dernier, sur l'eucharistie. Elle vous permet d'en disposer tous, alors que l'Octave n'est pas encore terminé et que nous célébrons aujourd'hui la fête du Coeur eucharistique de Jésus.

A propos de la fête du Coeur eucharistique de Jésus, je pense au miracle italien de Lanciano, miracle permanent. Alors qu'un prêtre doutait de la présence du Christ dans l'eucharistie, l'hostie s'est transformée en chair humaine. Cette chair qui est dans un reliquaire depuis 1000 ans est chaque fois qu'on l'examine, la chair d'un homme qui est mort la veille. Et cette chair est un morceau du muscle du myocarde. Dans l'eucharistie, le Christ nous donne son coeur.

Mais voici ce sermon de dimanche au Centre Saint-Paul, avec le style parlé inhérent à l'exercice.

Mes bien chers frères,

nous célébrons cette fête du Saint-Sacrement et nous la célébrons avec joie, ayant chanté la magnifique séquence de saint Thomas d’Aquin dont je vous souhaite d’avoir pu suivre les paroles sur votre missel, des paroles qui sont tellement poétiques, tellement puissantes. Mais il faudrait convoquer toute la poésie du monde pour chanter quelque chose qui soit digne du Saint-Sacrement.

Qu’est-ce que c’est que le Saint-Sacrement ? Qu’est-ce que c’est que l’hostie ?

Eh bien, le Saint-Sacrement, c’est la présence de Jésus continuée jusqu’à nous.

Et qu’est-ce que c’est Jésus ? Jésus, c’est Dieu fait homme. Et par conséquent on peut dire que le Saint-Sacrement c’est l’incarnation continue. Seulement Dieu ne se montre jamais à nous qu’en se cachant. Et ça c’est un grand principe qu’il faut méditer. Au moment où Dieu veut se donner à nous de la manière la plus complète, la plus totale, au moment où il se donne à nous substantiellement dans l’Eucharistie, eh bien nous ne voyons rien.

« Visus, tactus, gustus, in te fállitur. » « La vue, le goût, le toucher se trompent à ton sujet », dit saint Thomas d’Aquin dans l’Adoro te

Nous sommes des animaux avec une petite étincelle de raison, mais enfin nous fonctionnons avec nos sens et nos sens ne nous disent rien de Dieu. Dieu est au-delà de tout ce que nos sens peuvent en apprendre et il faut que notre esprit domine la barrière des sens pour percevoir cette présence de Dieu. Et c’est pour ça que je vous dis : plus Dieu se donne à nous, totalement, plus, d’une certaine façon, il se cache. Dans l’Incarnation, Dieu se donne totalement dans son Verbe devenu homme, et pourtant… Bien entendu, jamais un homme n’a parlé comme cet homme, bien entendu Jésus a une autorité supérieure, il ne parle pas comme les scribes qui ont toujours besoin de faire référence à autre chose, il est lui-même sa propre référence, on le voit, cela, dans l’Évangile. Mais enfin, comment peut-on imaginer que cet homme extraordinaire puisse être le fils de Dieu ? En quelque sorte son humanité voile sa divinité. Et de la même façon, les espèces, les apparences du pain et du vin nous voilent la présence de Jésus Christ dans l’Eucharistie. Mais aux cœurs qui savent le chercher, aux cœurs qui savent passer au-delà du voile, eh bien Jésus se donne, c’est là qu’il nous attend.

Qu’est-ce que c’est que la Sainte Eucharistie ? Je vous avoue, ce matin, j’ai eu cette idée, peut-être qu’elle vaut ce qu’elle vaut mais je vous la donne parce qu’elle peut vous aider : l’eucharistie c’est un rendez-vous. C’est le rendez-vous que Dieu nous donne, à chacun d’entre nous. C’est là que nous le trouverons, c’est là que nous le recevrons. On peut multiplier les connaissances, on peut déployer toute sorte de curiosité, on peut faire toute sorte d’expériences. Ce n’est pas au bout de ces curiosités, de ces expériences, et de cette accumulation de données que nous trouverons Dieu.

Nous trouverons Dieu là où il nous donne rendez-vous. Nous trouverons le Christ là où il nous a dit qu’il serait. Et c’est pour ça que l’Eucharistie est tellement importante dans notre vie. C’est que la grâce que nous avons reçue au baptême, si nous ne l’entretenons pas, si nous ne la nourrissons pas, si nous ne la fortifions pas un peu chaque jour, elle diminue, et nous redevenons des individus lambda : au lieu que notre esprit domine nos sens, eh bien nos sens vont tout à fait logiquement, normalement, dominer notre esprit et nous serons des animaux humains comme les autres.

Alors que si nous essayons de dominer nos sens, de voir au-delà des sens et d’accepter ce rendez-vous que Jésus nous donne dans la Sainte Eucharistie, là non seulement nous recevrons Jésus, mais en quelque sorte c’est Jésus lui-même qui nous recevra, et c’est Jésus qui nous transformera en lui.

Qu’est-ce que la communion ? Vous savez, on l’explique aux enfants mais j’ai l’impression qu’il faut l’expliquer ou le réexpliquer aux adultes, parce qu’ils en perdent la notion. Aux enfants qu’est-ce qu’on dit ? « Vous recevez Jésus dans votre cœur . » C’est bien cela qu’on leur dit ? Eh bien je crois qu’il faut insister sur le fait que toute communion est spirituelle. Je m’autorise, pour dire cela, de Cajétan, mon cher Cajétan, un grand théologien, et qui opposait cette considération à Luther et ses théories fumeuses, et surtout à Zwingli et ses théories encore plus fumeuses sur l’Eucharistie. Et Cajétan disait : "Mais Dieu est esprit, il ne peut se donner à nous qu’en esprit", et si notre esprit n’est pas tourné vers lui, si nous le recevons de façon routinière, si nous le recevons parce que les autres le reçoivent, si nous allons communier tout simplement parce que si nous restons sur place le rang sera vide et nous serions montrés du doigt… ce n’est pas la peine. Savons-nous donc qui nous recevons ?

Il faut justement que cette fête de l’Eucharistie soit pour nous comme un renouvellement de notre ferveur dans notre assistance à la Sainte Messe et il faut que nous comprenions que toute communion est spirituelle. Que quand nous nous approchons de Jésus-hostie, c’est notre esprit qui doit être ouvert vers lui. C’est notre esprit qui doit se laisser élargir par lui.

Et si vraiment nous nous laissons ainsi élargir par la présence de Jésus, alors nous pouvons revendiquer à notre tour d’être ce corps que nous recevons car, et voilà ce qui est sublime dans notre sainte religion, c’est que au moment où nous recevons le corps du Christ nous participons du corps du Christ que nous recevons. Au moment où nous recevons le corps eucharistique du Christ, nous sommes les membres de son corps mystique.

Vous savez, cette image du corps mystique du Christ, nous avons tendance à en faire une simple métaphore et à nous dire, « bien sûr, c’est le corps mystique du Christ mais ça ne va pas plus loin ». Eh bien il faut, puisque nous recevons le corps eucharistique de Jésus, que nous ayons conscience que recevoir le corps du Christ dans l’eucharistie, c’est devenir membre de ce corps, c’est devenir membre spirituellement de ce corps.

Qu’avons-nous à faire valoir devant Dieu ? Nos bonnes actions ? Très bien, bravo, je suis tout à fait d’accord. Mais enfin, vous savez, quand on en a fait l’inventaire, c’est un peu poussif, ça ne va pas très loin. Alors qu’est-ce que nous avons à faire valoir devant Dieu ? Eh bien notre participation au corps du Christ. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang possède la vie éternelle. » Voilà ce qui nous est promis solennellement dans l’Evangile de saint Jean, et voilà pourquoi lorsque nous recevons le corps eucharistique du Christ nous faisons partie de son corps mystique, et non seulement de l’Église militante ou de l’Église visible, mais aussi de l’Église triomphante avec les saints du ciel.

La sainteté ce n’est pas un truc d’huile de coude. On n’y arrive pas à force de faire de la gonflette, de faire gonfler ses muscles. Ce n’est pas une question d’effort continuel. La sainteté c’est un don de Dieu, c’est une question de cœur ouvert. Ce que nous recevons dans l’eucharistie c’est la sainteté du Christ. Et qu’est-ce que nous avons à faire valoir devant Dieu ? Ça. « Vous êtes le corps du Christ », comme dit saint Paul. Alors il faut que nous retrouvions l’honneur de faire partie du corps du Christ, l’honneur d’être des membres du corps du Christ. En recevant son corps eucharistique, nous sommes des membres de son corps mystique et c’est cela, et pratiquement cela seul, que nous pouvons faire valoir devant Dieu.

Amis de la poésie !

J'avoue que je trouve certaines de vos interventions (oh ! pas toutes) un peu crispées, tendues, revanchardes (mais de quelle revanche ?). Alors ce soir je fais un appel aux amis de la poésie, en invoquant un grand penseur méconnu, qui n'est pas un poète, mais auquel les éditions du Cerf viennent de consacrer un précieux recueil intitulé Théologie de l'histoire et crise de civilisation. De quoi vous mettre l'eau à la bouche ! Je résume : Dieu et la crise. Voilà une bonne question ! Que vous dire encore ? Je me suis plongé ce matin dans la passionnante préface d'Arnaud Imatz... Oui l'auteur préfacé par Arnaud Imatz doit être espagnol. Vous brûlez. Non il n'est pas question de phalange ou de phalangistes. C'est un auteur du XIXème siècle, une pensée tellement céleste que notre temps a eu vite fait de la loger dans l'enfer de ses bibliothèques... Il s'agit de Donoso Cortès.

Ce conservateur, nous apprend Imatz, n'était pas un carliste, malgré sa réputation de traditionaliste. Dans le conflit dynastique qui fit couler tant de sang espagnol, il était pour la légitimité représentée par Marie Christine et par sa fille Isabelle... Ainsi poursuivit-il une brillante carrière diplomatique (ambassadeur d'Espagne en France) et politique. Son oeuvre de philosophe politique et de chrétien en reçoit une acuité particulière.

Mais avant de savoir si cette acuité peut nous servir dans la crise politique dans laquelle nous sommes, je voudrais justifier mon titre. Ami de la poésie ? Voici une formule de Donoso, tirée de son Discours sur la Bible, qui m'a particulièrement frappé :
"Il y a dans l'homme trois sentiments poétiques par excellence : l'amour de Dieu, l'amour de la femme et l'amour de la patrie, le sentiment religieux, le sentiment humain et le sentiment politique. Partout où la connaissance de Dieu s'obscurcit, partout où le visage de la femme est recouvert d'un voile, partout où les nations sont esclaves, la poésie est une flamme qui s'éteint, faute d'aliment"
 Cette idée qu'il faut rapprocher les trois amours dans une seule intelligence (bien supérieure à la raison, "cette petite chose à la surface de nous-mêmes" comme disait Barrès) me paraît prodigieusement féconde. Vous l'aviez déjà, vous cette idée ? Moi pas. Je crois que le drame historique du rationalisme, que nous avons hérité du XVIIIème siècle, c'est, en nous éloignant de toute intelligence de Dieu de nous couper de toute compréhension de la vie - donc de l'amour et de la politique. En lieu et place de l'amour, on se contente d'optimiser le choix de ses partenaires ; en guise de politique, on peine à gérer les besoins du Gros animal politique dans une perpétuelle négociation du moindre mal. Il n'y a plus ni amour ni politique réelle (politique du peuple pour le peuple) là où il n'y a plus ni Dieu  ni religion. Que manque-t-il ? La foi. Foi en Dieu, foi en l'autre, foi en l'avenir du peuple dont on est issu (et donc foi en son propre avenir). Cette foi qui provient d'une intelligence de la vie peut être appelée poésie (comme le fait ici Donoso Cortès) dans la mesure où elle procède d'un regard d'ensemble, d'une perspective globale, d'un jugement plus que d'une appréhension (de l'esprit de finesse plus que de l'esprit de géométrie dirait Pascal). Je retiens cette idée que voiler les femmes est l'acte concret le plus antipoétique qui soit, puisque l'on se fait fort ainsi de couper à la source toute vraie... représentativité des femmes dans la vie humaine.

Je voudrais qu'il vous reste de l'attention pour la deuxième formule que j'ai retenue pour vous. Elle est tirée du célèbre Discours sur la dictature de Donoso, discours dans lequel un Carl  Schmitt voyait l'un des sommets rhétoriques de la culture humaine. Voici cet extrait :
"Il n'y a Messieurs que deux répressions possibles, l'une intérieure, l'autre extérieure : la répression religieuse et la répression politique. Elles sont de telle nature que lorsque le thermomètre religieux s'élève, le thermomètre de la répression baisse et que, réciproquement, lorsque le thermomètre religieux baisse, le thermomètre politique, la répression politique, la tyrannie monte. C'est une loi de l'humanité, une loi de l'histoire".
Connaissez-vous plus belle critique du laïcisme ? Moi pas. Cela étant, un tel texte exige de nous que nous soyons capable de faire un effort d'imagination. Il faut réfléchir avec Donoso, ici en 1849, comme si le système républicain n'existait pas.

Il est tout à fait vrai que parce que, dans le système laïciste imaginé par Jean Jacques Rousseau, on ne prend pas en compte l'intériorité humaine, on est obligé de réfléchir à une contrainte extérieure permanente. Dans son système de force, la vie intérieure des personnes est ignorée, les motivations intellectuelles des décisions sont ignorées. Seule demeure l'unanimité présumée des citoyens (le contrat social) forcément plus forte que toutes les minorités qui pourraient s'élever contre elle, et plus forte aussi (au nom des institutions républicaine) que n'importe quelle majorité (non républicaine) de citoyens. Si la République inventée par Rousseau se défend si bien, c'est qu'elle n'a jamais qu'elle ne peut pas avoir d'état d'âme et que le calcul des forces politique est toujours en sa faveur, l'unanimité (présumée) valant plus que tous les autres groupes politiques organisés dans le Pays.

On peut se demander d'ailleurs (avec Tocqueville par exemple) si ce Système de contrôle prodigieusement efficace qui a nom République (et pas démocratie, notez le bien) n'est pas la reprise du système bourbonien inventé par Louis XIV et qu'il avait appelé "le droit divin".  L'oeuvre des révolutionnaires de 89 aurait simplement consisté à expliquer au Roi (Louis XVI en l'occurrence) que loin de représenter la nation, comme son arrière grand père l'avait enseigné à ses descendant, après en avoir convaincu son peuple, le roi devait rendre des comptes à la nation. A partir de 1789, le droit divin n'est plus en lui mais en elle, ce qui créera (en 1793 et 94) quelques violences, tranquillement endossées par le droit divin de la République (que l'on appelle aussi laïcité à partir de la fin du XIXème siècle). C'est sans doute pour cela que Charles Péguy parlait de "la République, notre beau royaume de France". Il est le premier à succomber à la tentation de tous les jacobins blancs... avec Jacques Bainville peut-être.

Voilà le système qui nous empêche d'être sensible à se qu'écrivait Donoso Cortès en... 1849, à une époque où la Deuxième République, sorte de populisme mystique dont le poète Lamartine se voulait le grand-prêtre (il se voulait même le futur président de la République), n'avait pas encore redécouvert le Système de Rousseau, ce que ne manquera pas de faire la IIIème, à partir de 1876, à la fin de la République des Ducs. Les républicains en exil durant le Second Empire, ont très bien compris l'échec de 1848 : sans république, sans absolutisme républicain, sans Contrat social, il n'y aura jamais de démocratie en France ; toutes les démocraties françaises (n'est-ce pas M. Giscard d'Estaing) sont des utopies sans lendemain. La démocratie a chez nous besoin du carcan de l'absolutisme pour s'installer. Elle a besoin d'entrer en guerre avec la religion pour éprouver son droit divin. La France, depuis deux siècle, est essentiellement républicaine, comme le remarquait encore Donoso Cortès, le francophile, le terriblement sagace Donoso Cortès. C'est le seul système qui marche. Contre nous chrétiens ? C'est ce que nous apprend l'histoire du XVIIIème au XXème siècle, des Massacres de Septembre aux Inventaires ou à l'Affaire des fiches.

samedi 1 juin 2013

Mgr Williamson ne fondera pas, et ne sacrera pas.

Dans sa lettre hebdomadaire du 1er juin, Mgr Williamson explique pourquoi il ne fondera pas: c’est une question d’autorité. En 1970 Mgr Lefebvre a trouvé Mgr Charrière pour approuver les statuts sa Fraternité naissante, ce qui en a fait une œuvre d’Eglise.

(Mgr Williamson rappelle aussi que si Mgr Lefebvre avait toute autorité dans le cadre de la FSSPX, il n’en avait formellement aucune en dehors. Et puisque l’évêque britannique écrit souvent cum grano salis contre l’actuel supérieur de la FSSPX, on peut y voir un reproche, face aux exigences exorbitantes de ce dernier vis-à-vis des communautés «amies»).

Le problème, nous dit Mgr Williamson, est qu’il n’y a sans doute plus d’évêque dans l’Eglise pour approuver les statuts d’une hypothétique «Fraternité bis» regroupant les transfuges de la FSSPX. Paradoxalement, si l’on prolonge la pensée de Mgr Williamson, le seul à pouvoir approuver les statuts d’une telle congrégation anti-fellaysienne serait… Mgr Fellay.

Mgr Williamson nous annonce donc qu’il ne fondera pas, qu’il jouera un simple rôle de «père, conseiller et ami pour les âmes». Qu’il sera, en d’autres termes, une étoile d’une nébuleuse. Il n’évoque pas la question de sacre(s), mais j'ose parier (tout mauvais prophète que je suis) qu’il s’en gardera bien. Depuis ses propos négationnistes de 2009, Mgr Williamson sent le souffre. Puisqu’il est le seul évêque de sa mouvance, il est le seul à pouvoir confirmer, ordonner, sacrer. Tant qu’il confirme et ordonne, pas de problème. Mais du jour où il sacrerait, il ne serait plus seul évêque – et se démonétiserait fortement.

De plus Mgr Williamson a une conscience forte de la dignité de l’épiscopat, et de la gravité d’un sacre. Il ne sacrera donc pas n’importe qui ni dans n’importe quelles conditions, du moins pas tant qu’il aura des forces.

vendredi 31 mai 2013

Le CUC plus dangereux que le Mariage homosexuel ?

Pour réfléchir à cette question, le Contrat d'Union Civile est-il plus dangereux que le mariage ? je me permets de reproduire ici un article paru il y a 15 jours dans l'excellent journal Monde et Vie (abonnement promotion 50 euros à envoyer 14bis rue Edmond Valentin 75 007 Paris). A l'époque, Frigide Barjot n'avait pas encore pris ses distances par rapport à la Manif pour tous. L'article s'intitulait Le combat des dames. Je souhaitais montrer l'extraordinaire précision de Béatrice Bourges dans la question fondamentale de la défense du mariage...
Alors que Frigide Barjot vient d’envoyer quelqu’un au Maroc pour défendre le droit des homosexuels dans ce pays, alors qu’elle revendique, avec ses amis de l’UMP, la nécessité d’un Contrat d’Union Civile pour les homosexuels, qui auraient tous les effets du mariage sauf l’adoption, il importe de revenir sur ce qui est en jeu dans la Loi Taubira, à laquelle il ne manque plus pour l’instant que l’onction du Conseil Constitutionnel pour être promulguée.

Les circonvolutions de Frigide décrivent assez bien le champ de ce qui est en question au fond : je dirais, la mare aux canards. A cet égard, elle a cette propriété que l’on s’accorde à reconnaître à  la grenouille qui annonce la pluie par ses coassements. Plus on l’entend coasser, plus le problème est imminent. Aussi bien doit-on aujourd’hui REFLECHIR avec elle et sur le Contrat d’Union Civile et sur le droit des personnes homosexuelles.

Il y a eu le PACS, il y a le CUC… Les deux systèmes procèdent du même individualisme viscéral et de la même idée simple : un couple a besoin avant tout de reconnaissance sociale. Les homosexuels en manquent, on doit leur en donner, « puisqu’ils s’aiment ». Il faut donc inventer un système qui ne soit pas le mariage, qui ne donne pas droit à l’adoption (l’enfant n’est pas un objet, il a lui-même droit à un père et une mère[1]), mais qui permette à la société de reconnaître les amours homosexuelles. Et voilà le CUC, drôlement nommé. Vous êtes deux personnes homosexuelles ? Vous vous aimez ? Cet amour, vous l’avez – socialement - dans le CUC…

Béatrice Bourges, Aude Mirkovic et Elizabeth Montfort, dans leur dernier ouvrage, si précieux et si précis, L’effet dominos[2], expliquent bien la nocivité de tels contrats, fondés uniquement sur une reconnaissance sociale de l’affect : « Non, le mariage n’est pas la reconnaissance sociale du couple (…) Si c’était cela, au nom de la non-discrimination, toutes les personnes qui s’aiment devraient avoir le droit de se marier, qu’elles soient deux ou plusieurs ». Ce modèle de contrat, sanctionnant l’affect, est merveilleusement souple. Il permettrait que deux personnes, que trois personnes, que quatre personnes puissent contracter une union, donnant à chacune des droits sur les autres. La dimension naturelle induite par la possibilité de l’union féconde des deux sexes est totalement oubliée. La parentalité serait, dans cette perspective à envisager également de façon purement contractuelle : Lionel Labosse, « enseignant », a signé une tribune en ce sens au mois de mai dernier dans le très sérieux journal Le Monde : « Le mariage monogame est biphobe et ceux qui ne réclament que cela le sont aussi, en dépit de leurs tours de passe-passe rhétoriques. Un contrat universel à trois ou quatre constituerait un cadre idéal pour ce que l’on appelle l’homoparentalité » (cité par B. Bourges et al.).

Vous ne savez peut-être pas ce que sont les biphobes ? Vous êtes comme moi. J’ai consulté wikipédia et j’y ai trouvé cette définition admirable : « La biphobie est le fait d'avoir une attitude de peur, discrimination, ou haine des bisexuels, des pansexuels ou des omnisexuels ». Et on peut lire en outre cette petite précision : « La biphobie se rencontre indifféremment dans les communautés hétérosexuelles ou homosexuelles ». Les homosexuels en effet jalousent souvent leur camarades bisexuels, qu’ils soupçonnent de vouloir le beurre et l’argent du beurre, la respectabilité et la paternité d’un côté, les aventures de l’autre.

Mais cette fois, vous vous demandez peut-être ce que sont les pansexuels? Voici Wikipedia: «La pansexualité (on utilise parfois le terme omnisexualité) est une orientation sexuelle caractérisant des personnes potentiellement attirées sexuellement et/ou sentimentalement par d'autres personnes, indifféremment du sexe anatomique ou du genre de celles-ci». On trouve là aussi une petite note digne d’intérêt, qui contribue à mettre cette querelle sémantique à son véritable niveau : «La notion de pansexualité n'a pas été utilisée seulement pour parler des humains. Le primatologue Frans de Waal l'a utilisé pour décrire le comportement des bonobos». Voilà donc une autre manière de comprendre et d’exaucer Dame Nature !

Si nous en restons à l’idée que c’est l’affect qui fait le contrat, il est clair qu’il y a du pain sur la planche. Les partisans du PACS ou du CUC devraient comprendre que lorsque l’on sépare totalement la réalité sociale de la réalité naturelle, lorsque l’on scinde totalement reconnaissance sociale et complémentarité naturelle l’une de l’autre, lorsque l’on veut considérer tous les couples à égalité, alors que manifestement tous les couples ne sont pas égaux devant la biologie, on va vers de véritables catastrophes sociales. Lucien Labosse décrit cette catastrophe, sans qu’on ait besoin de forcer le trait à sa place : «Pourquoi, dans une société démocratique ne devrait-on pas laisser les personnes organiser leur vie privée par le biais de contrats, au lieu de les obliger à rentrer dans des institutions standards comme le mariage et le pacs? Un contrat universel rendrait possible des unions dans lesquels chacun des contractants serait à égalité avec chacun des autres».

Béatrice Bourges (toujours elle) note que aux Pays-Bas, on a reconnu le mariage des personnes de même sexe dès 2001 et l’union civile entre trois personnes en 2005. Dans cet acte de permissivité maximale, il y aurait, paradoxalement, une formidable légitimité donnée aux pratiques polygame de la communauté musulmane en France et en Europe. Une loi est-elle nécessaire pour cela ? Un peu de logique peut suffire. Au Brésil, l’année dernière, l’union civile d’un homme et deux femmes a été reconnue devant notaire à Tupa. Objectif affiché par l’avocat des contractants : protéger les droits des partenaires en cas de décès ou de séparation. L’argument est choc. Il me semble que si l’on accepte cette logique de l’union civile, on va y venir très vite en France. Pourquoi ? Au nom d’innombrables victimes de polygamies non déclarées et mal gérées par exemple…

C’est donc la logique de l’union civile qu’il faut rejeter avec la dernière énergie, si nous ne voulons pas que le Monde, notre humanité éduquée se transforme en un vaste lupanar, où les bonobos eux-mêmes auraient du mal à retrouver leurs petits… La régression civilisationnelle qui s’annonce à travers cette idée – révolutionnaire, merci 1789 – du Contrat universel serait sans doute sans exemple dans l’histoire de l’Humanité. Oh ! Il n’y aurait pas besoin d’ailleurs d’en venir au Contrat universel du camarade Lucien Labosse. L’utopie garde ses droits d’utopie ! Un système à options serait déjà profondément subversif. Il suffirait de reconnaître à égalité d’une part l’institution du mariage, qui nous vient du fond de notre culture chrétienne[3] et qui a permis un progrès culturel considérable de l’humanité, et d’autre part le contrat, polymorphe, adaptable à toute volonté, reconnaissant tout affect d’une reconnaissance vraiment sociale. Ce serait déjà une belle pagaille. D’ailleurs, on y va…

Reste la deuxième question posée par Frigide Barjot, celle du droit des homosexuels. Là encore Béatrice Bourges apparaît autrement armée. Il suffit de consulter son petit livre : elle soutient, avec toute raison que les homosexuels n’ont aucun droit en tant qu’homosexuels. Le droit est le droit des personnes. Il n’est ni homo ni hétérosexuel.

Frigide envoie ses ambassadeurs de la Manif pour tous version consensuelle voir le roi du Maroc à propos du droit des homosexuels. La démarche est étrange. Il est étrange d’abord qu’en tant que Français aujourd’hui, ayant à gérer le bazar made in France, l’on se sente concerné par le Maroc. Mais surtout la seule question à poser n’est pas celle du droit des homosexuels, mais celle du droit des personnes, tout simplement. Au nom du droit des personnes, il n’est pas possible qu’un Etat légifère sur les comportements privés des uns et des autres, du moment bien sûr qu’il respecte la liberté d’autrui. Certes le droit du Maroc, issu pour partie de la charia, en dispose autrement dans un certain nombre de domaine. On peut regretter par exemple que le droit à la conversion religieuse qui constitue l’article 17 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ne soit respecté ni au Maroc ni d’ailleurs dans aucun pays officiellement musulman. Dans le domaine de la liberté sexuelle, il me semble que quelques unes de nos élites qui possèdent de grandes villas au Maroc, sont bien placées pour savoir que la plupart du temps le législateur ferme les yeux.

Mais alors pourquoi revendiquer le droit des homosexuels… au Maroc ? Pour démontrer que l’on peut être opposé au mariage pour tous et néanmoins réclamer des droits pour les homosexuels, être attentif à la communauté homosexuelle et à ses revendications communautaires. Mais justement, un Etat qui prétendrait donner des droits à la vie privée des homosexuels pratiquerait une forme de discrimination dommageable. Comme s’il jugeait (en bonus ou en malus qu’importe) des citoyens en fonction de leurs mœurs…

Le propre d’un Etat de droit ? C’est de ne pas faire acception de personne. Mais justement, direz-vous, les homosexuels déplorent une inégalité face au mariage puisqu’ils n’y ont pas accès. Erreur ! Homosexuels et hétérosexuels peuvent s’engager dans le mariage et aussi avoir des enfants. L’Etat n’exclut personne du mariage au titre de son orientation sexuelle : tout cela relève de la vie privée ! Plutôt que de parler d’un hypothétique droit des homosexuels, prenons garde au droit des personnes et d’abord à leur dignité en tant que personnes.
Droit à l’homosexualité ?
En marge du combat des dames, se pose la question non du droit des homosexuels – nous venons de montrer qu’il n’existe pas – mais du droit à l’homosexualité. Sur ce point la doctrine de l’Eglise est complexe. Autant un Etat, s’il n’est pas totalitaire, doit tolérer toutes les formes de vie privée, du moment qu’il n’y a pas abus de la liberté d’autrui, autant on ne peut pas dire que l’homosexualité, en tant que comportement qui s’écarte de la loi naturelle, puisse être jamais considérée comme un droit. Le Catéchisme de l’Eglise catholique écrit en effet : « Les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés. Ils ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas » (n°2357). Il faut bien peser cette précision adverbiale : « en aucun cas ». Elle permet de comprendre que tolérance nécessaire n’est pas droit et que s’il n’y a pas de droit d’une putative communauté homosexuelle au sein de la communauté nationale, il n’y a pas non plus de droit des individus à un comportement qui apparaît en lui-même comme essentiellement déviant.

[1] L’union civile ouvre droit néanmoins (dans l’état actuel du droit français) à l’adoption simple, c’est-à-dire à l’adoption dans laquelle l’enfant connaît l’identité de son père et de sa mère naturels.

[2] Béatrice Bourges, Aude Markovic et Elizabeth Montfort, De la théorie du genre au mariage de même sexe, L’effet dominos, éd. Peuple libre 2013 128 pp. 8 euros

[3] Je ne dis pas judéo-chrétienne, car les juifs des temps bibliques reconnaissaient la polygamie. On pourrait dire néanmoins « biblique » car depuis Adam et Eve, le modèle n’a pas changé. En ce sens, il n’est pas spécifiquement chrétien.