jeudi 21 octobre 2021

Créateur des anges

 "Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie" disait Pascal.Le monde pourtant n'est pas vide. Il n'y a pas que les hommes, on y découvre à bien y réfléchir, avec l'Intelligence divine omniprésente, la multitude innombrables des anges, ces êtres spirituels créés, ces êtres intelligents et libres. Les anges sont les premiers extra-terrestres. Dans la Bible, ils servent de messagers (angeloi) entre Dieu et les hommes. Autant nos contemporains ont parfois du mal à croire en Dieu, autant ils admettent facilement tout ce peuple hiérarchisé d'anges, qui dansent devant le Mystère de l'univers. Pourquoi les anges sont-ils tellement en faveur ? Parce que tout un chacun refuse le silence de l'univers, silence effrayant et que spontanément on conçoit l'espace comme peuplé d'esprits. Peuplé d'anges.  

Encore faut-il ajouter, que les anges, esprits libres, ont eu à sa déterminer entre le bien et le mal. Le Bien ? Dieu et l'ordre qu'Il a créé. Le mal ? Se mettre à la place de Dieu et vivre pour soi. Ce verset du prophète Isaïe est particulièrement évocateur de ce qui a pu se passer dans l'esprit des anges mauvais : « J'escaladerai les cieux ; au-dessus des étoiles j'érigerai mon trône ; je serai semblable au Très Haut » (Is 14,13). Que ce soit le péché de l'ange ou le péché de l'homme, il consiste toujours à refuser la loi de Dieu et à se mettre à sa place. La loi de Dieu est-elle composée d'oukases autoritaires fulminés sans motifs ? Non ! La loi c'est ce qui tourne les hommes vers Dieu. Elle est aimée par ceux qui cherchent Dieu : Lex Domini immaculata convertens animas. Pour le psalmiste, qui ne connaissait pas encore les critères d'adaptation au monde discutés à Vatican II ou qui n'avait pas lu le rapport Sauvé, c'est parce que la loi du Seigneur est sans tâche qu'elle attire les âmes... Et de même elle attire les anges qui ont fait le choix du bien. 

Le choix des anges nous permet de lire en grosses lettres  le choix des hommes, qui eux aussi doivent se déterminer selon leur vouloir foncier. Il y a une véritable fraternité dans le service de Dieu entre les anges et nous, comme le marque l'Apocalypse ; "Alors, dit Jean, je me prosternai aux pieds de l'ange pour l'adorer, mais lui me dit :  Non attention, je suis un serviteur comme toi et comme tes frères qui possèdent le témoignage de Jésus, c'est Dieu que tu dois adorer" (Apoc. 19, 10)

L'archange saint Michel est emblématique de ce choix  de Dieu. Il est le protecteur d'Israël, le chevalier d'un peuple persécuté : "En ce temps-là écrit le prophète Daniel, se lèvera Michel, le grand prince qui se tient auprès des enfants de son peuple. Ce sera un temps d'angoisse tel qu'il n'y en a pas eu depuis que la nation existe; En ce temps là ton peuple échappera, tous ceux qui sont inscrit dans le livre [échapperont] (Daniel 12, 1-2). L'ange Michel est ici au service du peuple d'Israël, comme il sera au service de l'humanité  tout entière dans le livre de l'Apocalypse (12), au terme d'une bataille qu'il mènera pour le bien commun des anges et des hommes, contre "l'antique serpent", l'ange déchu, le diable. Son nom renvoie à sa mission : Mikaël, qui comme Dieu ? Contre les anges déchus qui se sont pris pour Dieu, l'archange Mikaël nous rappelle que c'est folie de se comparer à Dieu, que cette prétention et cet orgueil métaphysiquement ridicules comportent en eux mêmes   le châtiment qu'ils appellent par leur provocation - tout simplement le rétablissement de la vérité.                                                                                                                                                            

lundi 18 octobre 2021

Créateur du Ciel et de la terre

C'est pour suivre l'ordre du Credo, que j'ai envisagé, dans la précédente méditation, la présence surcréatrice de Dieu, avant sa puissance créatrice. Que veut-on signifier quand on dit que Dieu est "créateur du Ciel et de la terre" ? 

La meilleure explication se trouve dans la Bible, au IIème livre des Macchabées, chapitre 7 verset 20. Elle provient de la mère des sept Macchabées, qui, dans sa langue maternelle "pour ne pas être comprise" du tyran grec Seleucos, donne à ses enfants une ultime leçon de catéchisme, qui nous renseigne sur les mots utilisés dans la population à cette époque pour transmettre la foi juive : "Je t'en conjure mon enfant, dit-elle en s'adressant à son fils aîné, regarde le ciel et la terre et vois tout ce qui est en eux, et sache que tout a été fait à partir de rien et que la race des hommes a la même origine". "A partir de rien". Ex nihilo. La formule est précise, technique. Elle semble contredire le verset 3 du chapitre 1 de la Genèse,  qui décrit, avant l'intervention divine "une terre informe et vide" tohu va bohu, une "nature" éternelle. Mais c'est le livre des Macchabées qui sera reprise dans la tradition chrétienne. L'idée chrétienne de création a longuement mûri au préalable dans la tradition juive, dont les chrétiens recueillent le dernier état, le plus récent puisque le Livre des Macchabées remonte au IIème siècle avant Jésus-Christ.. La théorie actuelle du Big-Bang permet de comprendre que le monde n'a pas été "toujours là" mais qu'il avait un commencement, qu'il est à partir de rien.

L'expression "créer à partir de rien", qui renvoie à un néant originel,  possède quelque chose de vertigineux. Elle met le néant au coeur de l'être créé. Elle fait de l'être créé "une fumée qui se dissipe" selon le sens du mot "vanité" utilisé par l'Ecclésiaste dans le livre éponyme (appelé aussi en Hébreu le livre de Qohélet). Elle installe l'homme dans un perpétuel danger d'anéantissement, dont Dieu seul, par sa toute puissance peut le sauver. La tradition chrétienne - saint Paul en tête qui voit l'univers en danger de pourriture (phtora) - retrouvera cette insécurité existentielle dont le Christ nous sauve et mettra cette expérience métaphysique du néant, à l'origine de la foi.

Créer à partir de rien, cela suppose chez le Créateur une puissance infinie, qui va du néant à l'être. De ce point de vue, si l'on prend le verbe "créer" au sens étroit de "faire à partir de rien" seul Dieu est capable de la puissance infinie, de la toute-puissance qu'il faut pour faire surgir quelque chose à partir de rien. Mais qu'est-ce que ce "rien" ? 

"L'idée de néant est un néant d'idée" disait Bergson avec justesse. La philosophie chrétienne ne parvient à distinguer la figure du néant au coeur de l'être qu'à partir de la distinction entre l'essence et l'existence. Créer, cela signifie pour Dieu donner l'existence à une idée qui en soi, comme pure essence dans la pensée divine, est éternelle. Créer signifie donc faire advenir quelque chose dans le temps à travers ce que saint Thomas d'Aquin nomme une "emanation de l'être tout entier" : matière et forme, corps et âme.

Les gnostiques de tous les temps refusent cette perspective  et distinguent le dieu bon d'où émane l'esprit et le dieu mauvais (ou le méchant dieu) inventeur de la matière. Les chrétiens se sont toujours démarqués des gnostiques. Ils considèrent qu'à l'origine, le monde matériel est bon, car créé par Dieu comme le monde spirituel. Tertullien par exemple (mort en 212) dans son  De resurrectione carnis s'exprime ainsi : "Tous les biens destinés à l'homme par Dieu sont dus non seulement à l'âme mais à la chair, sinon par une communauté d'origine entre la chair et l'esprit, du moins par le privilège du nom homme". C'est ainsi que Dieu créateur du corps et de l'âme est le sauveur non seulement de l'âme mais du corps, appelé à ressusciter avec l'âme. 

Le mépris de la chair en général de la sexualité en particulier, n'est pas issu d'un christianisme orthodoxe, croyant en la création, et de la matière et de l'esprit, mais d'un christianisme gnostique qui n'y croit pas . Cette hérésie gnostique, niant la bonté du monde, s'est propagée de manière souterraine jusqu'à nos jours chez des penseurs comme Fichte, qui méprisant la création, méprisent le corps créé par Dieu et restreignent l'homme à sa raison.

"Et Dieu vit que cela était bon".. C'est le leitmotiv du premier chapitre de la Genèse. La création est belle et bonne. Nous verrons la prochaine fois ce que signifient le ciel et la terre, l'univers visible et invisible, les hommes et les anges.

samedi 16 octobre 2021

Tout-puissant

Le Tout-puissant dit-on; Cette toute-puissance est le propre de Dieu. Elle le désigne. Mais qu'entend-on par toute-puissance ? Deux choses précisément : la puissance créatrice, que nous étudierons dans la prochaine méditation ; et puis  la puissance surnaturelle ou sur-créatrice, qui comporte elle-même deux manifestations principales : d'une part, le don des miracles, ces actes qui dépassent la nature des choses, actes qui sont possibles parce que Dieu, nous le verrons, n'est pas tenu à la règle ou aux règles qu'il a directement instaurées. Il y a d'autre part et finalement le don de la grâce divine par lequel Dieu partage avec nous, qui ne sommes que des animaux plus ou moins raisonnables, son éternité. 

Disons d'abord que la toute-puissance de Dieu n'est pas seulement créatrice mais sur-créatrice : elle peut produire des miracles. On sait combien, à notre époque, l'idée même de miracle est disqualifiée et disqualifiante. Ernest Renan, dans la préface de la 13ème édition de sa fameuse Vie de Jésus dit : "Je ne crois pas au miracle pour la même raison que je ne crois pas aux hippocentaures et cette raison est qu'on n'en a jamais vu" Au moment où il écrivait cela, la Vierge Marie apparaissait à Lourdes où les miracles se multipliaient. Il aurait suffi qu'Ernest Renan prenne le tout nouveau chemin de fer pour se rendre à Lourdes. Un peu plus tard, le docteur Alexis Carrel, venu à Lourdes par le chemin de fer pour expertiser ce qu'il pensait être une illusion assista contre toute attente à un miracle en direct, ce qui fit de lui un défenseur des Apparitions, même s'il mettra dix ans à retrouver la foi.

L'opposition culturelle aux miracles ne vient pas de ce qu'il n'y en ait pas de constatable mais d'un préjugé scientiste et rationaliste universellement partagé à l'époque. La physique est soumise à des lois invariables qui ne changent jamais, Les mouvements astraux par exemple, sauf comètes, sont calculables, ils ne changent jamais. Mais alors, comment est-il possible que le 13 août 1917 à Fatima, quelque 20000 personnes ont pu témoigner de la danse du soleil dont la Vierge avait fait le miracle qui attesterait de la vérité de ses propos ? Cette gigantesque illusion d'optique est-elle explicable sans que Dieu ne s'en soit mêlé d'une manière ou d'une autre ?

Il y a deux grands types de miracles : ceux qui présentent l'accélération d'un processus naturel. C'est à ce type de miracle qu'a assisté Alexis Carrel : une plaie a cicatrisé sous ses yeux. Et, plus grands, ceux qui semblent contredire les lois de la nature, comme ce malade qui voit sans nerf optique, miracle de Lourdes parfaitement documenté. Le miracle de Lanciano en Italie constitue un miracle eucharistique permanent. Au IXème siècle, l'hostie se transforme en chair de façon réelle. On a aujourd'hui analysé ce morceau de chair qui constitue une partie du muscle cardiaque. Chaque fois qu'il est analysé, ce morceau de chair appartient à un homme qui vient de mourir. C'est comme cela depuis le IXème siècle. Les savants du XXème siècle ont pu expérimenter et identifier ce miracle qui dure depuis plus de dix siècles. Mais pas l'expliquer. Ce miracle ne représente pas l'accélération d'un processus naturel mais la suspension sans que l'on sache combien de temps cela durera, de ce processus naturel de pourrissement qui touche toute chair. Dans le même ordre de suspension du processus biologique, il y a, nous l'avons dit déjà, cet aveugle qui, à Lourdes, s'est mis à voir sans nerf optique.

Si on remonte, de ces faits constatés, à leur explication éventuelle, il faut dire que le miracle, si rare soit-il (un seul suffirait) est possible si et seulement si l'on accepte que Dieu n'est pas seulement la cause rationnelle de l'univers, qui ne peut pas agir autrement qu'il agit, selon une raison universelle implacable. Il est plutôt cause libre. Il crée par sa volonté, sans jamais avoir été obligé de créer ni les lois qu'il a posées ni les choses qu'il a pensées et sans qu'il     it été obligé de donner l'être aux mille et une combinaisons possibles d'un esprit infini

C'est dans l'histoire humaine que l'on constate le mieux ce que j'aimerais appeler la fantaisie de ce monde créé par Dieu. "Le nez de Cléopâtre aurait été plus court, la face du monde en eût été changée" expliquait Pascal pour défendre la liberté de l'histoire humaine contre l'orgueilleuse nécessité rationnelle, seule prise en compte par son contemporain Spinoza. De ce dernier, on disait en guise d'oraison funèbre : "Il était vrai de toute éternité que Spinoza devait mourir à La Haye le 21 février 1677. Pour lui, le moindre événement empruntait au Principe toute sa nécessité. C'est ce culte de la nécessité qui permet au philosophe de se passer de Dieu : Dieu c'est la raison et la raison c'est tout.

Alors certes, le monde physique est infiniment moins libre que le monde moral, mais l'exception miraculeuse s'y trouve réalisée parfois, sous la forme du miracle clairement établi comme phénomène extra-ordinaire. Il nous appartient de voir comment cette exception, comment ce miracle est pensable. La métaphysique rationaliste qui voudrait que tot événement soit rationnellement explicable est aujourd'hui considérée comme insuffisante. Certes la Toute-puissance de Dieu ne saurait remettre en cause les principes élémentaires d'identité ou de non contradiction. Dieu lui-même ne saurait faire qu'une chose ne soit ce qu'elle est. Mais Dieu n'est pas l'esclave du monde qu'il a créé, nous le verrons dans la prochaine méditation sur l'idée de création.

La métaphysique chrétienne, comme l'avait bien perçu Descartes, est une métaphysique de la liberté. Mais à quoi servent ces considérations métaphysiques ? A comprendre la manière exceptionnelle dont Dieu agit avec nous pour note salut et comment il nous introduit dans le surnaturel, en lui finalement. Le salut éternel fait irruption dans nos vies comme un miracle, nous démontrant que l'homme ne se réduit pas à sa biologie, ni ne se limite aux aspirations contradictoires d'un animal raisonnable. Son désir n'est pas seulement l'obscur appétit charnel. Il ne le sait pas forcément, mais il naît sur la terre pour être divinisé dans le ciel. Par l'intervention inespérée du Christ, il peut échapper à son ignorance et au déterminisme de ses désirs qui ne sont que des besoins, pour découvrir, dans la lumière, un autre désir, le désir d'aimer, un nouvel élan, qui lui apparaît petit à petit comme celui qui le porte vers l'existence divine, en prenant son coeur tout entier. 

Le salut est une extraordinaire délocalisation qui commence sur la terre et se termine dans le ciel. Pascal encore l'avait bien compris : sur cette nouvelle création, il suffit de parier, et nous participerons de ce que l'on peut appeler après saint Paul la divine métamorphose, la métamorphose surnaturelle. La toute-puissance de Dieu lui fait envisager pour l'homme qu'il a créé à son image, une nouvelle création, dans laquelle par la foi nous devenons "participants de la nature divine" (II Pi. 1, 4). "L'homme passe infiniment l'homme" dit Pascal. Magnum miraculum est homo, l'homme est un grand miracle avait prononcé Pic de la Mirandole. Cette transformation de nos horizons de vie est le miracle moral capital, auquel nul n'échappe..
De la part du Père, ce miracle de la divinisation de l'homme est universel ; en intention, Dieu n'oublie jamais personne. Mais nous, nous sommes capables de négliger cette miraculeuse invitation, vrai fruit de la Toute-puissance aimante et libre de Dieu.

vendredi 15 octobre 2021

Paternité : un attribut sexiste ?

 Alors que les déconstructeurs s'en donnent à coeur joie et que le pouvoir administratif dans les pays développés tend à remplacer la mention du père et de la mère dans les notices d'état civil par "parent 1" et "parent 2", les chrétiens continuent à dire que Dieu est Père - et non "Parent 1" ou "Parent 2". Que signifie cette référence à une paternité humaine, lorsque l'on définit Dieu ? 

Pour bien comprendre cette question, il faut garder à l'esprit que la paternité et la maternité, si elles ont biologiquement la même importance, n'ont pas tout à fait le même sens. Il serait même criminel de vouloir faire l'économie de la paternité comme donnée sociale en imaginant que l'on peut considérer que la maternité doit seule être prise en compte et qu'une deuxième mère peut se substituer au père que l'on souhaite oublier en en faisant au mieux un géniteur anonyme. La récente loi sur la PMA sans père en privant les enfants d'une relation au père (soit-il, pour une raison ou une autre, père absent), leur inflige dès la naissance un dommage essentiel. Il faut se ressaisir de cette évidence qu'un père n'apporte pas la même chose qu'une mère, que le masculin n'est pas le féminin, que la loi n'est pas l'amour, et que la dualité des sexes, humainement, n'est pas surmontable, même si il y a dans chaque homme quelque chose de féminin et dans chaque femme une virilité cachée.

Si la dualité des sexes n'est pas humainement surmontable, elle l'est divinement. Dieu créateur de tout et donc aussi bien de la sexualité que de la sexuation elle-même, est à la fois masculin et féminin. D'après la psychanalyse, à laquelle il est arrivé d'être plus mal inspirée, cela peut signifier concrètement qu'il est en même temps la loi (masculine, qui suppose une distance avec ceux à qui elle s'applique) et l'amour (féminin, qui traduit l'immédiateté d'un attachement qui fait être). Dieu est à la fois le maître de sa création, le Seigneur de ses créatures : "Vous m'appelez maître et Seigneur et vous dites bien car je le suis" dit Jésus, affirmant sa divinité au cours du dernier repas qu'il prend avec ses apôtres (Jean 13). 

 En même temps, Dieu a pour ses créatures "des entrailles de miséricorde". Si on reprend la formule que l'ange Gabriel en son annonciation attribue à Marie, nous sommes les fruits de ces entrailles divines. Donner des entrailles de miséricorde à Dieu, c'est lui attribuer par métaphore des organes féminins. "Si une mère était capable d'oublier ses enfants, moi je ne t'oublierai pas dit le Seigneur" (Isaïe 66 ). Hardiesse de la Bible que nos petits radotages modernes n'atteignent pas !



lundi 11 octobre 2021

Le Père

C'est le Christ qui nous le révèle ; Dieu - le Dieu unique - est Père, Fils et Saint Esprit. Mais cette révélation du Mystère de la Trinité s'affirme progressivement dans le Nouveau Testament. Au commencement est Celui que Jésus appelle son Père. Il nous apprend à le prier ainsi : "Notre Père qui êtes dans les cieux..." (Matth. 6, 9). Autour de cette prière du Notre Père interviennent plusieurs allusions au Père, avant que le Notre Père ne soit explicitement donné : "Ton Père qui est dans le secret te rendra ton aumône" (Matth. 6, 4). "Pour toi quand tu pries retire toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte et prie ton Père qui est dans le secret. Et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra". Juste avant de réciter cette prière, Jésus assure : "Votre Père sait ce qu'il vous faut Après que la prière du Notre Père ait été donnée on retrouve les mêmes allusions au Père : "Si vous remettez aux hommes leurs manquements, votre Père céleste vous remettra aussi" (6, 14). Jésus répète à propos du jeûne ce qu'il a dit de la prière ; "Ton Père qui voit dans le secret te le rendra" (6, 18).  Il est indiqué ensuite que "votre Père céleste nourrit les oiseaux du Ciel" 6, 26). "Il sait ce dont vous avez besoin" (6, 32). Dans l'Evangile selon saint Matthieu, la paternité de Dieu signifie avant tout l'intimité de sa relation avec le croyant, qui le trouve "dans sa chambre", dans le silence et le secret. 

Plusieurs néo-platoniciens, au Vème siècle, Proclus ou Damascius, se saisissent de cette image du Père charriée par la révélation chrétienne pour désigner l'Origine divine, l'Absolu divin. Ce n'est pas la perspective chrétienne. Si on en reste à l'Evangile, et au phyllum chrétien, ce n'est pas l'origine divine qui est notifiée à travers cette paternité de Dieu, mais plutôt l'amour prévenant dont il entoure celui qui se confie à lui. En christianisme l'origine est plurielle, parce qu'elle est amour, nous l'avons vu, parce que "Dieu est amour". Il n'y a donc pas de paternité divine sans filiation divine. Il n'y a ni paternité ni filiation en dehors de l'esprit d'amour qu'on appelle aussi Esprit saint. "La source est plurielle" comme le répète le Père Congar dans son livre Diversité et communion. La source est trois et un. Plurielle réellement et absolument une.

Ces trois personnes ne sont pas trois sujets  divins, trois dieux, comme pourrait le laisser imaginer le mot latin persona, "personne", qui désigne le masque des personnages de théâtre, les trois visages de Dieu (grec prosopon). Elles ne font qu'un. Dieu, unique, est infini. Il n'y a pas deux infinis, où alors l'un borde l'autre et le limite. En même temps, parce qu'il est amour, Dieu n'est pas il ne peut pas être seul.
Si les trois personnes divines ne sont pas trois sujets, il faut dire qu'elles sont trois relations, des relations que l'on nomme relations d'origine car les trois personnes ne se distingue entre elles que par leur relation d'origine : le Père n'a pas d'origine, on peut dire qu'il est l'origine, même si je l'ai dit plus haut le terme est impropre. Le Fils est engendré par le Père. Il est "l'Unique engendré". Le Père et le Fils "spirent" le Saint Esprit. Mais attention : à aucun moment il y aurait eu le Père sans le Fils, ou le Père et le Fils sans le Saint-Esprit. Tel est depuis l'origine, l'amour des trois personnes divines.


jeudi 7 octobre 2021

Dieu et moi, Dieu ou moi

Comment connaître Dieu ? 

Comme dit saint Jean dans son prologue (1, 19) : "Dieu personne ne l'a vu". Le livre de l'Exode porte ce mot définitif au chapitre 33 : "Voir Dieu, c'est mourir". Dieu est au-delà de notre compréhension ; "Si tu l'as compris, ce n'est pas Dieu" tranche saint Augustin. "Mes pensées ne sont pas vos pensées et mes voies ne sont pas vos voies"  (Is. 55, 8). Tous ceux qui se mettent en route doivent conserver soigneusement cette idée : notre raison n'oeuvre qu'à travers les quatre dimensions de l'espace et du temps. Notre coeur, ce coeur intelligent, ce coeur qui sent Dieu dépasse l'espace-temps et réfléchit à l'infini ; il médite sur ce qui ne peut pas ne pas être. Il suffit pour penser à Dieu de "rester une heure dans une chambre" comme dit Pascal.

L'infini seul permet au fini d'exister comme fini. Et cette permission, ce permis d'être donné au fini s'appelle l'amour ou encore, comme dit Thomas d'Aquin, la volonté de Dieu, qui crée les êtres finis par un choix dont les raisons lui appartiennent. De ce point de vue - l'amour - Dieu n'est pas seulement l'Infini que l'on ne peut pas manquer. Dieu est sujet, il est le Sujet universel, non seulement connaissance, non seulement idée comme le pensaient Platon ou Spinoza, mais sujet libre, sujet par excellence. Dieu n'est pas soumis à je ne sais quelle Nécessité transcendante, il est essentiellement liberté, même si cette liberté est aussi sage que libre.

C'est cette "subjectité" essentielle que Dieu exprime, lorsque sur le Mont Sinaï, il dit à Moïse : Je suis qui je suis. Sum qui sum. Ce qu'il importe de retenir c'est le Je du Je suis. Dieu dit Je. Dieu parle et il nous parle. Et c'est ainsi que l'on peut dire qu'il nous a créé "à son image et à sa ressemblance" (Genèse 1, 27 ) : Dieu dit JE. L'homme dit JE. Différence ? Dieu se suffit parfaitement à lui-même, il est à lui-même sa propre fin. L'homme rivalise avec Dieu quand il prétend s'autosuffire. Cette rivalité et cette prétention constituent le péché dans sa gravité particulière, qui endurcit le coeur de l'homme face à Dieu et l'empêche d'accéder à sa vocation propre qui est l'amour. La Bible  énonce de façon très étonnante cette possibilité d'une rivalité de l'homme avec Dieu. Elle nous invite, ce disant, à choisir Dieu pour notre bien, plutôt que nous-mêmes.

"Yahvé Dieu dit ; voici que l'homme est devenu comme l'un de nous pour connaitre le bien et le mal" (Gen. 3, 22). Ce verset décrit parfaitement le péché comme une rivalité avec Dieu. L'expression "connaître le bien et le mal" qui fait allusion à l'arbre de la connaissance du bien et du mal, planté dans le Jardin d'Eden et dont le fruit, nous le verrons tenta Eve, doit être pris au sens littéral : Dieu seul connaît le bien et le mal. Nous autres hommes n'avons pas un instinct du bien et du mal comme les animaux. Nous ne savons pas non plus démontrer le bien dans une situation donnée. Notre "démonstration" est toujours un calcul. Et le bien que nous calculons, nous le calculons par rapport à nous-mêmes. C'est notre bien à nous, notre intérêt, notre avantage. Voilà de quelle connaissance du bien et du mal nous sommes capables. Nous réduisons le bien à une comptabilité toute personnelle, nous déformons le bien en en faisant mon bien, ton bien, son bien, Lorsque nous voulons connaître rationnellement le bien à faire, nous le réduisons à notre mesure.

C'est que le bien en lui-même, ce bien qui est Dieu comme nous l'avons vu, n'est pas un objet de connaissance démonstrative. Il n'est perceptible que par le coeur intelligent. La morale ne se démontre pas, elle se vit. Son objet n'est pas seulement pour nous de "bien faire l'homme" (comme dit Aristote), mais de chercher Dieu, qui est notre destinée éternelle.

S'il est vrai, comme dit le théologien juif Leibovitz, que "Dieu est avant tout une valeur", alors en niant Dieu, je deviens cette valeur que je nie. Je prends mécaniquement la place de Dieu.