mardi 11 janvier 2022

Notre-Seigneur

Jésus prenant conscience de sa  dignité de Fils unique, est appelé "Seigneur et Christ". "Ce Jésus que vous avez crucifié, Dieu l'a  fait Seigneur et Christ" dit saint Pierre aux Juifs, dans les premières pages des Actes des apôtres (Ac. 2, 36). Dieu ! Il ne s'agit pas de je ne sais quelle hyperbole trop humaine. Il s'agit du plan divin.

Nous savons ce que signifie Christ (voir la méditation qui porte ce titre), et pourquoi pour désigner le Mashiah (messie) les chrétiens ont très tôt préféré à l'original hébraïque le terme grec, christos, qui signifie l'oint de Dieu. Un titre royal certes, mais qui renvoie, en grec, à la royauté spirituelle telle que la décrit le prophète Daniel à propos du "Fils de l'homme" (Daniel 7, 13-14). Le mot grec permet aux chrétiens qui l'utilisent, de ne pas confondre la messianité du Christ avec celle que professaient les juifs du temps de Jésus et - ce qu'il y a de plus fort - parmi les juifs les apôtres eux-mêmes. "Seigneur c'est maintenant que tu vas rétablir la royauté pour Israël ?"(Ac. 1, 6) demandent-ils collectivement 40 jours après la résurrection. Etrange question qui montre bien que le Messie est attendu par tous les juifs comme un roi temporel. Ce que les princes des prêtres et les anciens du peuple n'ont pas supporté au point de condamner Jésus à mort chez Caïphe le grand prêtre, c'est qu'"il se soit fait l'égal de Dieu" tout en refusant la dimension politique et militaire attaché au titre de Meshiah. L'élite juive n'a pas supporté que Jésus refuse cette mission politique, que le peuple attendait face aux Romains et monte sur un âne pour entrer dans Jérusalem. Quant à l'élite chrétienne (les premiers apôtres), ils n'ont tout simplement pas compris que cette royauté du Christ ne puisse être que spirituelle, et que, spirituelle, elle soit plus vraie, plus attirante, plus universelle. Ils montrent anonymement leur incompréhension, parce que, tous réunis, alors que le Christ, ressuscité des morts, s'apprête à quitter la terre, ils posent cette question renversante sur le rétablissement de la royauté pour Israël, comme un vieux chouan, demanderait à Jésus revenu au monde "chez nous", comme dans la chanson de Botterel, s'il n'était pas le grand Monarque.

Marie, elle, enferme le mystère spirituel du Christ dans son corps de vierge-mère. Elle avait reçu cette parole de l'ange Gabriel, qui fait ici écho au prophète Daniel : "Il règnera sur le trône de David son père et son règne n'aura pas de fin" (Lc 1, 30). Marie est la seule à comprendre l'identité surnaturelle de son fils : elle sait de la science certaine que donne la foi que son fils n'est pas roi de la même façon que les autres rois ; n'est pas le messie au sens où l'entendent ses proches, n'est pas un homme comme les autres hommes. C'est cette science surnaturelle à laquelle sa virginité la conduit tout simplement. On peut dire qu'elle en sait plus que les apôtres, qu'elle est la seule à savoir.

Comment l'appeler ce Christ ? Quel titre lui donner ? Comment s'adresser à lui ? Question que se sont posée les apôtres dès le début.

Nous constatons qu'ils l'ont résolue souvent en l'appelant le Seigneur : ho kurios. Voici une liste des références évangélique où lui-même, où ses apôtres lui donnent ce titre. Lc 2, 11 ; 7, 13 ; 10? 1 ; 10, 39 ; 10, 41 ;11, 39 ; 12, 42, 13, 15, 17, 5 etc. On a l'embarras du choix. Mais je citerai d'abord Matth. 12, 8 "Le Fils de l'homme est Seigneur (kurios) même du sabbat". Cette référence en Matthieu est précieuse parce qu'elle est rare chez lui, mais qu'il la met dans la bouche même du Christ, qui se donne à lui-même le titre de Fils de l'homme, voir plus haut). Le sabbat est le jour du repos divin. Si le Fils de l'homme est seigneur du Sabbat, ce ne peut être qu'au sens où lui-même il est Dieu, "Seigneur", comme maître du jour où Dieu se reposa. Dieu seul est maître de son repos... Ce nom, donné au Christ est rare chez saint Matthieu, mais il est parfaitement explicite ; il renvoie à Dieu même. Il ne faut pas oublier que l'expression "le Seigneur" renvoie au tétragramme sacré qui forme Yahvé, un nom que le Grand prêtre ne prononçait qu'une fois par an, pour le grand pardon, dans e saint des saints, un nom que l'on ne sait plus écrire, parce que dans la lecture de l'Ecriture, Yahvé était remplacé par Adonai traduit par les Septantes, cela donne Kurios en grec. Dans le latin de saint Jérôme Dominus. En français : le Seigneur. C'est le mot qui renvoie à Dieu lui-même, le mot qu'utilise saint Etienne au cours de son martyr : "Seigneur ne leur impute pas ce péché" (Ac. 7, 59). Et c'est en même temps le mot qu'utilise les deux soeurs Marthe et Marie, pour définir la relation qu'elles entretiennent avec leur mystérieux ami (Lc 10, 39-41).

En même temps kurios est un nom utilisé par les païens, en particulier en Orient, pour désigner l'homme ou la femme de pouvoir et le caractère absolu de son pouvoir. Le Pharaon, le Roi des rois, l'empereur romain même sont des dieux. Saint Paul explique merveilleusement la chose dans sa première épître aux Corinthiens, 8, 4 sq. : je le cite assez au long, dans la traduction proposée par Lemaitre de Sacy : "Nous savons que les idoles ne sont rien dans le monde et qu'il n'y a nul autre Dieu que le seul Dieu. . Car encore qu'il y en ait qui soient appelés Dieu soit dans le ciel ou dans la terre et qu'ainsi il y ait plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, il n'y a néanmoins pour nous qu'un seul Dieu qui est le Père de qui toutes choses tirent leur être et qui nous a faits pour lui ; et il n'y a qu'un seul Seigneur, qui est Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites, comme c'est aussi par lui que nous sommes tout ce que nous sommes". Un seul Dieu Père de tout, un seul Seigneur, créateur du monde. Le Fils est la Pensée ou l'art du Père comme dira saint Augustin plus tard. Il est Seigneur, non pas au sens où il y a plusieurs seigneurs sur la terre, mais au sens où le comprend tout lecteur de l'Ancien Testament, au sens où Seigneur est le nom du Dieu unique : Adonaï !

Pourquoi parle-t-on, dans saint Paul comme dans le Credo, de Notre Seigneur ? Il me semble que l'on peut faire le rapprochement avec le Nom divin que donne Isaïe, 7, 14 :"On l'appellera Emmanuel, c'est-à-dire Dieu avec nous". L'une des premières formules qui apparaissent dans la liturgie est celle-là : Dieu avec nous ! Le Seigneur avec nous ! Notre Seigneur. Dieu a emprunté le chemin des hommes en se faisant homme, mais c'est pour que les hommes puissent emprunter le chemin de Dieu,  sans crainte de l'appeler "Notre Seigneur". "Si Dieu n'était pas notre bien, dit quelque part saint Thomas d'Aquin, nous ne serions pas obligés de l'aimer". Dieu notre Seigneur se fait nôtre. Il nous rend ainsi ses obligés, il nous oblige à lui rendre amour pour amour, à prendre la même voie que lui qui s'est fait homme, mais en sens inverse : pour que nous devenions Dieu. Il y a tout cela dans l'audace de cet adjectif possessif : notre Seigneur !

  

mercredi 5 janvier 2022

L'islam et les fils de Dieu

 L'islam ne veut pas entendre parler de "fils de Dieu". Il n'admet aucune fécondité de Dieu. Dieu est ce qu'il est, inconnaissable, sinon par ses récompenses et ses châtiments, qui pourtant ne sont pas lui mais ce qu'il aura voulu donner - positif ou négatif - à qui il le veut. Parmi les plus anciennes sourates du Coran, la 112, qui déclare de façon lapidaire : "Dis : Allah lui est unique. Allah, lui l'impénétrable. Il n'a pas engendré. Il n'a pas été engendré. Il n'y a pas un qui lui soit égal". Le Dieu de Mahomet pourrait être celui de Parménide : "l'être est". Il ne se mélange pas au fini. Il reste "impénétrable", inconnaissable, au fond il est absent. Absent des événements terrestres pour lesquels il n'est qu'indifférence. Absent dans son propre paradis, peu sensible lui-même aux plaisirs qu'il y offre. Volonté pure qui nous laisse nous débrouiller "avec le mal qu'il a créé" (Sourate 113).

Le christianisme, en opposition avec ce monde parménidien qui est celui de l'islam, nous aide à concevoir un Dieu qui n'est pas impénétrable ni identique à lui-même à perpétuité, il nous offre un monde où l'éternité est construite par le temps, qui est lui-même, comme l'ont vu les philosophes, Bergson avant Heidegger et plus clairement que lui, la plus discrète, l'augurale manifestation de l'être comme créé. Dans cette métaphysique du temps, le dessein divin advient petit à petit à sa créature, où le mal ne vient pas d'un caprice divin mais, comme l'a très bien vu Malebranche, du côté non-finie de la création, c'est-à-dire paradoxalement de la fécondité éternelle de Dieu, qui ne cesse d'envoyer son verbe dans la matière infiniment pénétrable.

Le christianisme authentique se garde pourtant d'imaginer le changement dans la nature divine elle-même, comme peut y avoir tendance certaine théologie allemande d'aujourd'hui, théologie qui commence d'ailleurs très tôt, au XIIIème siècle en Italie, avec Joachim de Flore; condamné sous Innocent III, parce qu'il avait placé le mouvement en Dieu. Du point de vue de sa nature, Dieu est sans cesse égal ou identique à lui-même. "Il n'engendre pas, il n'est pas engendré. Il n'est pas communiqué", comme le précise le concile de Latran IV (cf. Denzinger Sch. 803-808).  Ce n'est pas la nature divine, c'est la personne du Père qui engendre et dont le propre est d'engendrer, c'est la personne du fils qui est engendrée et dont le propre est de recevoir du Père ce qu'il est. Et c'est la troisième personne qui communique les deux autres dans le même Esprit. Ainsi Dieu trois personnes est-il essentiellement relations. Ce Dieu à la fois et rigoureusement un et trois, faisait dire au Père Congar : "La source est plurielle" (cf. Diversité et communion) et elle EST plurielle parce qu'elle EST une en trois. La source est plurielle, cela ne signifie pas qu'il y a trois sources ou trois sujets divins mais qu'au coeur de l'être-Dieu, s'affirme comme un nous, ce qui permet de comprendre pourquoi Dieu, le Dieu unique est amour en lui-même. Cette Histoire s'étend, en surplomb éternel de tout événement,  comme le Christ l'a racontée (cf. méditation précédente) : paternité et filiation dans l'Infini divin.

Ce Mystère des trois personnes divines, même présenté avec le maximum de rigueur en distinguant (c'est classique dans  la théologie romaine) le point de vue de la nature divine, qui n'engendre pas et n'est pas engendrée, et le point de vue des personnes, comme nous venons de le faire, ce Mystère l'islam le rejette absolument. Pas de fécondité en Dieu. Pas de fils, pas de fille, pas de compagne en Dieu. C'est que pour le Bédouin, il n'y a pas de fécondité autre que la sexuelle au fond : que l'humaine. Le Coran se permet même des tranches d'ironie à l'occasion sur ce chapitre: " Lui qui a tout créé, comment aurait-il un enfant sans avoir de compagnes ?" (Coran VI, 101). Ma foi... Je crois que la réponse est dans la question... S'il a tout créé, c'est qu'il n'avait pas besoin de compagne pour se montrer fécond. Et encore : "Que sa majesté soit exaltée, il n'a pris pour lui ni compagne ni fils" (Coran LXXII, 3). Pourquoi Dieu, qui a tout créé, aurait-il besoin d'une femme pour être fécond ? Ou bien, et c'est la question que pose Marie à l'inverse à travers sa virginité (reconnu par le Coran), est-il besoin d'un homme pour féconder une femme, dont le fruit des entrailles est le créateur du monde ? Mais non les musulmans n'en démordent pas, leur dieu n'est pas fécond par lui-même. Sa terrible solitude est stérile. Le monothéisme islamique (celui qui exclut que rien ne vienne rompre la solitude divine, celui du dieu impénétrable) est en réalité extrêmement dangereux, car il enferme Dieu en lui-même quitte à en faire un psychopathe.

La même chose en moins drôle sur la solitude d'Allah :"Ne mets point avec Allah d'autres divinités, car tu serais méprisé et délaissé" (Coran XVII, 23). On touche au thème des associateurs. De quoi s'agit-il ? La sourate 5, 72 est explicite sur ce dont il s'agit, sur le sort des associateurs d'abord :"O enfants d'Israël, adorez Allah, mon Seigneur et votre Seigneur. Allah interdit le paradis à quiconque attribue des associés à Dieu. Sa demeure sera le feu. Il n'existe pas de défenseur pour les injustes". Sur l'identité de ces associateurs ensuite : le verset suivant est parfaitement clair, ce sont les chrétiens : "Oui ceux qui disent Dieu est en vérité le troisième de trois sont impies"(5, 73).

Un système métaphysique qui enferme Dieu en lui refusant d'avoir un fils, ou en lui refusant d'avoir des fils (Sourate 5, 21) est un système qui condamne Dieu, en raison de sa perfection, à la stérilité. Stérilité spirituelle qui peut devenir aussi celle de ceux qui croient en lui, comme en témoigne la rigidification de l'islam depuis mille ans.

jeudi 30 décembre 2021

Son fils unique

 Le personnage de Jésus est en lui-même un mystère, que l"on découvre à travers les noms qu'Il porte, nom qu'il a reçu "avant qu'il fût conçu dans le sein de sa mère" pour ce qui est de son prénom, nom qu'il tient de sa fonction ambiguë au milieu du peuple juif, pour ce qui est de son titre messianique, nom qu'il se donne à lui-même à la surprise de tous, en se prétendant, dès l'âge de 12 ans, "aux affaires de son Père", après une mémorable fugue au Temple. Oui, face à "son Père", il est le Fils. Ainsi se termine ce que l'on appelle imprudemment les évangiles de l'Enfance ! 

On a l'impression que ses relations familiales ne sont rien pour lui. Sa relation avec son Père divin est tout : son être même. En comparaison "Qui sont ma mère et mes frères ? Ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent". Pourtant la relation nouvelle qui est établie entre le Fils et son Père divin, dans le Royaume, ne remet pas en cause les relations familiales humaines. La Sainte famille reste la sainte Famille sur le chemin de l'Egypte ; Joseph dirige leur fuite en pleine nuit et permet à l'enfant d'échapper aux meurtriers. Marie est celle qui devine ou qui force les volontés de son fils 'à Cana (qui dira son intuition maternelle ?). C'est elle encore qui le suit jusqu'au pied de la croix. De façon plus générales, sans en rester à la Sainte famille, au sein de l'humanité, les relations familiales sont souvent ambiguës en elles-mêmes, allant jusqu'à réclamer parfois le meurtre du père ou le meurtre du frère. Eh bien, avec leur imperfection, elles font désormais partie du Royaume et, surnaturalisées,  elles se surimposent aux relations purement terrestres, en leur donnant leur vraie valeur : une valeur qui n'est pas seulement terrestre. Il ne s'agit pas d'un accomplissement purement terrestre des vertus familiales. La divinisation, la surnaturalisation de la vie familiale, dans le sacrement de mariage et tout ce qui y touche de près ou de loin, confère  à la vie quotidienne quelle qu'elle soit, déchirée ou sereine, une valeur d'éternité. Cette relation du Père au Fils et du Fils au Père, loin de périmer la Création, lui donne une portée nouvelle. La Trinité, le Père et le Fils avec l'Esprit saint nous le verrons, est une famille. Cette famille divine illumine la famille humaine et la garde de tout égocentrisme et de toute médiocrité. Ou encore donne un sens à cet égocentrisme ou à cette médiocrité pour la délivrance des époux.

Il y a dans l'Evangile de Matthieu, un texte très curieux sur les rapports entre le Père et le Fils (11, 27) que l'on retrouve à peu de choses près dans saint Luc (10, 22). Je vais citer ce dernier texte largement. Il constitue la meilleure introduction au mystère de la paternité et de la filiation divine, dans l'unité du Saint Esprit :

"Ne mettez pas votre joie en ce que les esprit impurs vous sont soumis, mais réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux. En cette même heure, Jésus tressaillit de joie en un mouvement du Saint Esprit et dit ces paroles : Je vous rends gloire, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et que vous les avez révélées aux petits. Oui, mon Père, cela est juste parce que vous l'avez ainsi voulu. Mon Père m'a mis toutes choses dans les mains ; et nul ne connaît qui est le Fils que le Père, ni qui est le Père que le Fils et celui auquel le Fils l'aura voulu révéler" (trad. Lemaistre de Sacy).

Je voulais insister d'abord sur cette éternité qui est l'atmosphère que Jésus respire dans des mouvements ineffables qui sont  ceux de l'Esprit saint, dans son coeur humain. Ni les sages ni les prudents ne parviennent à cette joie divine par leur seule sagesse et leur seule prudence. Et pourtant Dieu est là., une évidence tangible à tout moment pour l'humanité du Fils de Dieu. Le Fils n'est jamais séparé du Père que par sa volonté expresse, quand il offre sa mort pour le salut du monde. Avec lui, tous les petits, ceux qui sont visés dans les neuf béatitudes, les pauvres en esprit, les doux, les miséricordieux, ceux là participent de la joie du Fils dans l'Esprit qui vient du Père. Ce ne sont pas des intellectuels mais ils sont saisis par Dieu qui les reconnaît comme siens de même que son Fils est sien.

"Nul ne connaît qui est le Fils que le Père, ni qui est le Père que le Fils et celui auquel le Fils l'aura voulu révéler". La connaissance que le Père a du Fils et la connaissance que le Fils a du Père sont profondément interdépendantes, elles se situent au même degré d'intimité, qui échappe au commun des mortels. La connaissance du Fils n'est pas plus aisée que la connaissance du Père. Elle est tout aussi divine. Elle suppose une révélation. On comprend que le Fils n'est pas seulement un messie, un envoyé, un ambassadeur du Père. Il est l'image parfaite du Père (Colossiens 1), la Pensée du Père, le logos du Père (Jean 1), l'empreinte de sa substance (Hébreux 1). Avec ces textes tirés des Evangiles synoptiques, on est très proche de la théologie johannique, par exemple le fameux : "Philippe cela fait si longtemps que tu es avec moi et tu ne sais pas que qui m'a vu a vu le Père" (Jean 14).

Notre Dieu est Père, il a un Fils unique, l'Unique engendré (unigenitus), toute sa fécondité est son fils, et il ne peut y avoir d'autre engendré du Père que le Fils, qui est Dieu, comme son Père est Dieu. Quant au Saint Esprit, Il n'est pas engendré du Père, sinon il serait l'unique engendré et donc le Fils. L'identité relationnelle du Saint Esprit est distincte de celle du Fils ; le Saint Esprit est issu du Père et du Fils. C'est cette relation d'origine, distincte de celle du Fils, qui fait du Saint Esprit la troisième personne de la Sainte Trinité - et non un impossible deuxième Fils du Père.

mercredi 29 décembre 2021

Christ

Le nom Christ correspond à l'hébreu machiah qui signifie le messie, à la fois l'ambassadeur de Dieu auprès des hommes et le roi promis à Israël. Pour le philosophe juif Maïmonide, qui écrit quelque douze siècle après la naissance du Christ, et qui croit qu'il n'est pas encore advenu, "le roi Machiah se lèvera un jour pour rétablir la royauté de David en son état, comme lors de son institution, et il reconstruira le Temple, et il rassemblera les exilés d’Israël".

On le voit, pour les juifs l'appellation de "messie" est très politique. En ce sens, elle ne convient pas à la mission de Jésus. C'est pourtant ainsi que le voyaient ses propres apôtres après sa résurrection, juste avant son ascension. "Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ?" (Ac. 1, 6). Un millénaire plus tard, Maïmonide utilise la même formule : "Le roi Massiah se lèvera un jour pour rétablir la royauté de David". Maïmonide ajoute au rétablissement de la Royauté, la reconstruction du Temple, détruit en 70.  Quant aux "exilés d'Israël", on parle déjà, dans un sens assez proche, dans saint Luc au chapitre 2, de ceux qui "attendent la consolation d'Israël" : ce sont les exilés de l'intérieur en quelque sorte. Le théologico-politique juif, ce nationalisme religieux, a défié les siècles. La venue du Messie Jésus n'a rien changé à cette mentalité messianique, la même dont il est question dans les Actes des apôtres, la même qui tombe sous la plume de Maïmonide.

Le grand historien protestant des origines chrétiennes, Oscar Cullmann,  note que, lorsque Jésus parle de lui-même, il n'emploie pas le nom de messie, mais l'expression "Fils de l'homme" parce que celle-ci n'est pas politique. Elle désigne cet homme assis à la droite de Dieu que prophétisa Daniel le Prophète (7, 14). Et Cullmann de préciser : "Le Christ n'a, il est vrai, jamais refusé le titre de messie, mais il a toujours montré une réserve catégorique quand on le désignait ainsi. Il ne voulait pas qu'on en parlât et dès qu'on l'appelait ainsi, il imposait le silence" (Dieu et César 1956, p. 29).

L'expressions fils de l'homme ne présente pas cet inconvénient de la politisation. Elle représente une messianité spirituelle. La voici développée par le prophète Daniel, à la suite du prophète Ezéchiel : "Je considérais ces choses dans une vision de la nuit et je vis comme le Fils de l'homme qui venait avec les nuées du ciel et qui s'avança jusqu'à l'Ancien des jours [c'est un nom de Dieu]. Ils le présentèrent devant lui et il lui donna la puissance, l'honneur et le Royaume et tous les peuples. Et toutes les tribus et tous les peuples le serviront" (Dan. 7, 13 sq). 

On peut faire deux remarque : le fils de l'homme n'est plus le terreux, le poussiéreux, Adam fait de la poussière du sol. Il est un être qui vient du ciel et - deuxième remarque - c'est de cette origine céleste qu'il reçoit toute gloire, et le royaume, et les peuples nations et tribus de la terre. Tout comme le messie, le fils de l'homme est roi, mais sa royauté ne s'étend pas seulement sur Israël. Parce qu'elle est du ciel, elle s'étend sur le monde, ce que les juifs ne peuvent simplement pas imaginer, alors que leur nationalisme de l'époque est déjà pour eux comme une religion terrestre.

Cette inadéquation entre la conscience spirituelle que le Christ a de lui-même et l'attente politique que représente le messie pour le peuple juif est à l'origine de bien des incompréhensions. Le malentendu culmine en ce jour des Rameaux où le peuple de Jérusalem acclame à Jérusalem celui qu'il croit être son libérateur politique, alors que Jésus, volontairement fait son entrée monté sur un âne. Mais pourquoi un âne ? Comme pour ridiculiser cette attente trop politique, trop nationaliste dont le Messie est l'objet. 

On comprend que le thème du messie judaïque n'ait pas de suite dans les livres chrétiens. I On utilise, c'est vrai, de plus en plus le mot messie aujourd'hui, mais c'est à contre histoire. Normalement les chrétiens n'utilisent que l'équivalent grec "christos", "oint". Que signifie cette onction christique ? Que le Christ est "descendant de David en ligne directe par les hommes", comme en atteste la double généalogie du Messie chez Matthieu et chez Luc. Ce fils de David est le chef d'un peuple nouveau dans un règne qui n'a pas de fin, comme l'explique l'ange Gabriel à Marie dans la droite ligne du prophète Daniel (Lc 1, 30). 

Le Christ porte ce nom grec non traduit pour justifier que son messianisme n'est pas celui du peuple juif mais celui d'un nouveau germe d'espérance pour le monde entier.

Voilà ce que signifie christos : roi et oint. Non pas roi de rencontre. Non pas roi suite à je ne sais quel bras de fer. Non pas Roi dans un seul pays. Roi parce qu'il en a reçu le droit d'en haut, c'est ce que signifie l'onction que le Christ porte dans son nom même.  Non pas roi d'un seul peuple, le peuple juif, mais roi de tous les peuples, parce que c'est l'humanité nouvelle que dirige le nouvel Adam, celui qui ne s'appelle pas pour rien le fils de l'homme puisque son ministère concerne toute l'humanité.

dimanche 19 décembre 2021

Je crois en Jésus

 Jésus est le nom que lui a donné son père Joseph, comme il est écrit dans la Loi de Moïse. par sa mère aussi en saint Luc, "tu lui donneras le nom de Jésus) et d'abord par l'ange Gabriel, aggelos, l'envoyé. Jésus est donc le nom donné par Dieu à cet enfant "avant même qu'il fût conçu dans le sein de sa mère". "Christ" est un nom humain, le nom du Messie, qui signifie "oint". Jésus est un nom divin, au sens où c'est un prénom donné par Dieu et au sens où, de façon absolument unique, ce prénom, nous le verrons, signifie le Dieu qui le donne.

Apparemment pourtant c'est un prénom fréquent, qui correspond à Josué, le successeur de Moïse, celui qui fit entrer les Hébreux dans la Terre promise, celui qui pour cela est appelé "Dieu sauve". Yehoshua : Dieu sauve. En 134 de l'ère chrétienne,  un certain Yehoshua Ben Korba, le fils de l'étoile porte aussi ce prénom. Il se fait appeler le Messie et tente de lever le drapeau de la révolte contre l'occupant romain. Les Josué sont des soldats, des combattants ils sont bénis par Dieu comme l'a été Josué, le successeur de Moïse ; ou bien ils s'imaginent l'être comme Ben Korba, le fils de l'Etoile, lui aussi crucifié par les Romains. Mais parce que son royaume était de ce monde, on n'en entendit plus parler après sa défaite.

Jésus, lui, n'est pas un combattant : "Celui qui vit par l'épée périra par l'épée". Il n'a que faire de ces guerres intestines qui traversent l'humanité blessée. Son nom est Salut, Yeshua et non Yehoshua, comme le remarque Jacqueline Genot Bismuth. Je vous le disais : un nom divin, car seul Dieu peut sans mentir se dire le salut de l'homme. C'est notre statut ontologique qui nous conduit à la mort. Seul le statut théologique de cet homme nommé salut peut nous procurer une alternative réelle au royaume des morts. 

Comme me disait un paroissien en parlant du salut : il n'y a pas grand chose en magasin. Il ne peut pas y avoir grand chose en magasin. En soi l'humanité est déjà perdante ; elle est perdue. Le salut vient d'ailleurs, la vie éternelle ne relève pas de la biologie humaine, quoi qu'en pense M. Attali, qui nous propose, moyennant l'usage de quelques pièces détachées, de vivre 150 ans. La vraie vie est un cadeau merveilleux, le cadeau du Ressuscité, le cadeau de cet homme qui s'appelle Salut, de cet homme qui est Dieu comme notre salut ne peut être que divin. Le salut seulement humain consiste à jouer la montre : 150 ans au lieu de 80 : une paille. Le salut qui s'appelle Yeshua, s'appelle ainsi parce qu'il n'a pas besoin que Dieu sauve. Il est le salut. Il se communique aux hommes par la foi.

samedi 11 décembre 2021

Image de Dieu

 Que reste-t-il à l'homme après le péché originel ? Il reste l'image de Dieu. L'homme a été fait à l'image et à la ressemblance de Dieu (Gen. 1, 27). En quoi consiste-t-elle, cette image ? Il suffit de se demander qui est Dieu pour saisir ce que nous avons en commun. Mais non ! Il ne suffit pas de se le demander. C'est à lui, Dieu, de nous dire qui il est. Et c'est en quoi il faut écouter ce qu'il dit à Moïse en Exode 3, 14. Il faut revenir à cet épisode du Buisson ardent, ce buisson qui brûle sans se consumer devant Moïse ébahi, image d'une chaleur qui ne connaît pas l'entropie, qui ne s'épuise jamais et jamais ne diminue. Dieu dit à Moïse son nom. 

Mais ce nom, avec les aléas de l'histoire, depuis la destruction du Temple de Jérusalem en 70, on ne parvient plus à le lire avec certitude.Les voyelles inscrites au bas des consonnes, simples signes diacritiques, ont disparu. Ce nom sacré n'était prononcé qu'une fois par an dans la solitude du sanctuaire. On ne sait plus aujourd'hui ni comment le vocaliser ni ce qu'il signifiait. 

On nous propose deux traductions, l'une plus traditionnelle : Je suis celui qui suis, mais difficile à commenter, et l'autre plus contemporaine : Je suis qui je suis. Les deux formules ont un point commun à prendre en considération : Dieu dit JE. Et du coup on peut ajouter : L'homme, seule de toutes les créatures terrestres dit JE :Dieu est une personne et l'homme est une personne. Il y a dans ce simple constat une espérance formidable. La ressemblance entre l'homme et Dieu est réelle, elle constitue un appel à une solidarité réelle. "A peine le fis-tu moindre qu'un dieu" dit l'Ecriture en ce sens (Psaume 8).

On peut ensuite épiloguer philosophiquement sur chacune de ces deux "définitions" de Dieu. Dans la version la plus ancienne, Dieu est l'être qui s'affirme face au néant. Mais ce n'est pas assez dire ! il est le sujet absolu : Je suis celui qui suis. L' être est sujet. 

Dans la version qui a les faveurs des contemporains, Dieu se contente de dire : Je suis qui je suis. On pense à l'expression du philosophe Jean-Luc Marion : Dieu sans l'être. Mais peut-on penser "Dieu sans l'être" et ne pas déraper vers l'athéisme ? Le Christ, Fils de Dieu, utilise, lui, en saint Jean le nom de Dieu sous la forme grecque Ego eimi, Je suis. On est loin de Dieu sans l'être et de "Je suis qui je suis". En revanche on retrouve le même passage de l'Exode : Dieu déclare à Moïse ; Tu diras au peuple d'Israël que Je suis m'envoie vers vous (Ex. 3, 16).

Le Christ prend ce nom divin et se nomme lui-même dans plusieurs formules mystérieuses  : "Je suis". "Avant qu'Abraham fut, je suis". Ou encore : "Si vous ne croyez pas que je suis, vous périrez tous dans votre péché". Ou encore selon la traduction latine de saint Jérôme : "Je suis le principe,, moi qui te parle". Le Christ ne dit pas ; "Je suis Dieu", encore moins ; "Je suis un Dieu". Il n'utilise pas ce nom commun, Dieu,  pour exprimer sa divinité mais il emploie le nom propre de Dieu, Yahvé, traduit en grec Ego eimi. Edouard Delebecque, grand exégète et grand helléniste compte huit Ego eimi, huit fois : Je suis dans l'Evangile de Jean. Ainsi huit fois le Seigneur Jésus se présente comme Yahvé Dieu.

En comparaison, dans l'Evangile d'aujourd'hui (troisième dimanche de l'Avent), Jean Baptiste, se présentant aux Juifs au début de l'Evangile de Jean, ne dit pas ; "Je suis". Il n'emploie pas le verbe être à son propre sujet, il ne dit pas : "Je suis la voix", mais seulement "Moi la voix de celui qui crie dans le désert" Il se fait entendre comme la voix du Verbe, souligne Origène (vers 250). Il porte le Verbe car il a la voix qui porte. Mais il n'est pas le Verbe. Et il l'annonce sans même le connaître : "Au milieu de vous se tient quelqu'un que vous ne connaissez pas. Il est venu après moi mais il a été fait avant moi et je ne suis pas digne de délacer la courroie de sa sandale [comme fait l'esclave pour le maître]".

Cette humilité de Jean-Baptiste a de quoi nous faire réfléchir sur l'image de Dieu qui est en nous. Nous ne sommes véritablement cette image, nous ne sommes arrachés à la précarité, à la corruption et à la mort que par la foi en Jésus seule image du Père qui soit de même nature que lui. En nous l'image fugace devient homoiose [mot que nous traduisons, mal, par ressemblance, et qui dit plus] : nous ne nous identifions à l'être du Christ (cet être divin : ego eimi) que par la foi en lui. Sans la foi l'image de Dieu en nous se ternit et elle finit par se perdre. "Si vous ne croyez pas que Je suis, vous périrez tous".





est pas assez dire.