lundi 6 avril 2020

L'autel des parfums et l'autel du sacrifice

Après s'être incliné pour baiser l'autel, le prêtre se prépare à l'encenser. Le baiser à l'autel rappelle les reliques des martyrs et donc le sang du sacrifice du Christ. C'est j'allais dire la dure loi du genre, rappelée par l'Epître aux Hébreux : "Les péchés ne sont pas remis sans effusion de sang" (9, 22). Ainsi comme le dit Grégoire le Grand dans ses Moralia in Job (17, 12), "le Seigneur s'est fait sacrifice", il est le prêtre du sacrifice ("Ma vie personne ne la prend mais c'est moi qui la donne" Jean 10), il est l'autel du sacrifice (il est l"instituteur" de ce sacrifice, l'inventeur divin de cet autel), et sur la croix, il est la victime d'un sacrifice (qui comme le note l'Epître aux Hébreux a lieu une seule fois - semel - mais est communiqué partout dans l'espace-temps sous forme sacramentelle).

Je me souviens de mon étonnement et - oui ! - du malaise qui me prit, adolescent, lorsque j'ai appris (moi qui était pourtant un pratiquant régulier depuis toujours) que la messe était un sacrifice ; à la fois je trouvais ce mot obscène, je trouvais ce mot sanglant justement et masochiste, mais en même temps j'avais entre les mains un petit opuscule que lisait ma sainte mère, intitulé Le sacrifice de la messe et dont  l'auteur - saint Léonard de Port Maurice - était un saint canonisé, qui avait donc tous les titres pour parler vrai. Il se trouve que c'est à la même époque que j'ai découvert la messe traditionnelle. et là, en particulier à travers l'offertoire, j'ai compris que la messe a bien un caractère sacrificiel, que pour prouver notre amour au Seigneur, ce sont des sacrifices que nous lui offrons, mais que Lui-même pour nous prouver le caractère indéfectible de son amour s'est d'abord offert en sacrifice sur la croix.

Dans le Temple de Dieu à Jérusalem, il y avait deux autels : l'autel des sacrifices d'animaux, sacrifices périmés par le sacrifice du Christ) et l'autel des parfums. Nous retrouvons ces deux autels dans l'Apocalypse. Il faut donc penser que même s'il y a un seul sacrifice digne de Dieu et un seul autel pour ce sacrifice, les parfums demeurent d'une manière ou d'une autre dans le sacrifice éternel que décrit l'Apocalypse. Mais comment demeurent-ils ? Cet autel unique, nous l'avons vu, c'est le Verbe de Dieu lui-même dans un AMEN unique, éternel et plein d'amour à son Père. C'est lui le Verbe au sein de la Trinité qui institue le sacrifice éternel, à travers ce projet incroyable de l'incarnation. Il se donne à son Père en devenant homme, il se fait accessible à la souffrance et à la mort, "il s'offre parce qu'il l'a voulu lui-même et ce sont nos péchés qu'il a porté lui-même" (Ps. 21, 8-9). Cajétan a un mot particulièrement puissant pour nous aider à comprendre ce qui se passe : son sacrifice dit-il perfectionne et accomplit tous les autres sacrifices (est perfectivum omnium sacrificiorum), sacrifice des juifs, sacrifices des païens. Je ne connais que Joseph de Maistre dans ses Eclaircissements sur les sacrifices (réédités en collection Bouquins) qui ait vu cela pour en tirer toutes les conséquences : la grande analogie que forme tous les sacrifices des hommes s'accomplit dans l'unique sacrifice du Christ.

Il n'y a donc plus qu'un seul autel et qu'un seul sacrifice, mais alors que devient l'autel des parfums ?

Dans la liturgie ecclésiastique, l'autel du sacrifice (ce que le Père de Condren appelle "l'autel ministériel", l'autel de pierre ou de bois), pour magnifier la divine prescription qu'il représente au milieu des fidèles, est comblé par le ministre des parfums d'encens. Ce n'était pas le cas dans l'Ancien Testament : l'autel des sacrifices n'étaient pas encensé parce que ces sacrifices d'animaux n'étaient que des figures du sacrifice parfait, figures dont l'Epître aux Hébreux, après l'an 70, prend acte de la disparition, figures qui en tant que telles n'avait donc pas à être encensées. Encenser l'autel comme nous le faisons aujourd'hui, c'est reconnaître que le sacrifice qui s'y déroule n'est pas une approximation purement humaine mais l'accomplissement divin de ce que doit être l'offrande faite à Dieu.

L'encensement de l'autel a une grande portée spirituelle. Il ne s'agit pas seulement de mettre à contribution nos capacité olfactive, dans une perspective qui serait purement esthétisante, mais de reconnaître le caractère divin de la cérémonie qui va s'y passer, comme, avant l'Evangile, à travers l'encensement du livre, on reconnaît le caractère divin de la parole qui va résonner et après l'offertoire le caractère divin de l'offrande qui y est faite.

On peut dire des parfums liturgiques ce que l'on dira de la beauté des vêtements liturgiques. Le vêtement liturgique n'est pas fait pour satisfaire je ne sais quel goût, assumé ou pas, du déguisement. Il manifeste que le ministre visible n'est, ainsi habillé, que l'instrument du Dieu invisible. De la même façon l'encensement de l'autel signifie que l'autel de bois ou de pierre n'est que la manifestation visible du dessein divin, qui est en même temps, sur cet autel, un dessein sacrifical invisible. Le Dieu invisible se fait connaître en se sacrifiant, en s'offrant ; et cette offrande du Fils de Dieu à son Père est rendue visible par le sacrement pour lequel l'autel a été construit.

dimanche 5 avril 2020

Les reliques qui sont ici

Etant monté à l'autel, le prêtre embrasse les reliques qui sont  dans la pierre d'autel : "Nous vous prions Seigneur, par les mérites de vos saints dont les reliques sont ici et de tous les saints pour que vous daigniez me pardonner tous mes péchés Amen. Saint Augustin, avec le sens pédagogique qui est le sien, expliquait déjà au cours d'un sermon sur saint Etienne le sens des reliques, avec ces paroles claires : "Nous ne dressons pas un autel à saint Etienne mais nous faisons à Dieu un autel des reliques de saint Etienne" (Sermon 318).

Les reliques ont mauvaise presse aujourd'hui, ne serait-ce que parce que certains se sont livrés autour d'elles à un honteux trafic. Mais le culte des reliques a été l'une des premières manifestations religieuses dans la primitive Eglise. L'un des premiers texte chrétiens, qui date de 160 environ, raconte la passion de saint Polycarpe, "évêque de l'Eglise catholique de Smyrne",  lui même disciple de saint Jean l'Evangéliste. Pour que les chrétiens ne viennent pas récupérer les reliques de cet homme vénérable dévoré par les bêtes, "Le centurion exposa le corps au milieu de la place, comme c'est l'usage et le fit brûler. C'est ainsi que nous revînmes plus tard recueillir les cendres que nous jugions plus précieuses que des pierreries et qui nous étaient plus chères que de l'or. Nous les déposâmes dans un lieu de notre choix. C'est là que le Seigneur nous donnera, autant que faire se pourra, de nous réunir dans la joie et la fête, pour y célébrer l'anniversaire de son martyre et pour nous souvenir de ceux qui ont combattu avec lui".

Ce texte vénérable nous enseigne que le culte des reliques est bien présent en ce temps fort proche de l'origine chrétienne. La quête des reliques semble aller de soi dès cette époque (c'est le plus ancien récit de martyre qui nous soit parvenu). Les adversaires des chrétiens (la communauté juive de Smyrne en l'occurrence) le savent puisqu'ils demandent que soient brûlés les corps après la mort des témoins. Et comme pour déjouer cet acharnement, les chrétiens récupèrent jusqu'aux cendres de leurs morts, et cela - on nous le précise - pour une célébration de l'anniversaire du supplice. La doctrine du culte des saints est déjà bien en place : pas question de confondre les saints avec le Christ lui-même : "Nous n'en adorerons jamais un autre. Nous vénérons le Christ parce qu'il est le Fils de Dieu et nous aimons les martyrs parce qu'ils sont les disciples et les imitateurs du Seigneur". Ce culte des saints s'inscrit dans le calendrier à la date anniversaire, où ont lieu des cérémonies, à travers lesquels on se souvient des martyrs : c'est ici bien sûr l'embryon du calendrier liturgique, qui permet de se souvenir des saints (martyrs ou non) qui ont illustré l'histoire de l'Eglise.

Mais il y a plus extraordinaire encore à propos de ce culte des reliques qui est dès les premiers siècles partie intégrante du culte eucharistique. C'est un verset tiré de l'Apocalypse, texte écrit dans les années 70-80, qui se présente comme une vision, par Jean le disciple que Jésus aimait, du Sacrifice éternel et de l'Agneau de Dieu, en état d'immolation pour les péchés des hommes (cf. par exemple Apoc 5, 6). Nous reviendrons sur la signification de ce sacrifice céleste. Mais je voudrais insister sur le sacrifice terrestre qu'il représente, et en particulier sur le culte des reliques qui marque la toute première liturgie ecclésiale ; voici un verset étonnant qui matérialise ce culte : "Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l'autel, les âmes de ceux qui sont en état d'égorgement à cause de la parole de Dieu" (Apoc. 6, 9). Le rapport établi entre l'autel de Dieu, le sacrifice céleste de l'Agneau de Dieu et le culte des martyrs du temps présent (à quoi correspond le cinquième sceau, le temps d'avant les grandes catastrophes) est troublant et laisse penser que c'est une coutume vieille comme le christianisme lui-même, d'associer au culte du Christ sacrifié sur la croix pour nos péchés, le culte des hommes qui lui ont offert leur vie plutôt que de le trahir.

Conformément à la doctrine de la communion des saints, d'après laquelle les mérites des morts (et en particulier des martyrs) sont appliqués aux vivants, la prière que récite le prêtre en embrassant les reliques qui sont sur l'autel, demande le pardon de ses péchés au nom d'un "nous" ["nous te prions"] qui peut représenter soit les membres du clergé qui récitent ensemble cette prière pour le célébrant soit les fidèles qui sont prêtres eux-aussi et offrent le sacrifice de tous les saints pour celui qui ose, parce qu'il en a reçu le ministère, célébrer visiblement le sacrifice du Christ.

samedi 4 avril 2020

Montée à l'autel

Nous sommes toujours dans la première partie de la sainte liturgie que nous pouvons appeler les préliminaires du rite eucharistique. Le prêtre, dans son dialogue avec les fidèles, s'est préparé à monter à l'autel. Pour l'instant, conscient de son indignité, il est resté in plano comme disent les liturgistes, au même niveau que les fidèles. Il a confessé ses péchés seul devant tous se reconnaissant pécheur, profondément incliné pour recevoir le pardon divin par la médiation de l'assemblée. Puis, prononçant le Deus tu conversus, il a incliné la tête en reconnaissant la primauté de l'action divine sur tous ses efforts personnels (voir notre post L'équilibre spirituel). Il a prié Dieu pour qu'il exauce sa prière, il a averti les fidèles que quelque chose de sacré devait se passer, il est monté à l'autel et s'est baissé pour l'embrasser, comme la source de l'acte cultuel qui suit (voir notre post Qu'est-ce que l'autel de Dieu ?). La force du prêtre ne vient pas de lui, mais de l'autel, c'est-à-dire de l'institution divine du sacrifice. Le prêtre n'est que la cause instrumentale de l'acte sacré. Il doit se le dire et redire.

En montant à l'autel, il récite, en latin, silencieusement, la prière suivante : "Enlève de nous nos iniquités pour que nous puissions entrer avec un esprit pur dans le saint des saints".

Le prêtre comme tout un chacun a un passé et un passif : enlève de nous nos iniquités. Le mot iniquité traduit le grec anomia et désigne le péché contre la loi de Dieu, contre Dieu, le péché comme transgression. Le mot le plus commun pour désigner le péché (peccatum, grec : amartia) renvoie à l'idée de faute. Mais dans le vocabulaire des premiers chrétiens, la transgression renchérit sur la faute et la faute représente un glissement vers la transgression. Saint Jean, dans sa Première épître a une étrange formule : "Le péché (amartia), c'est l'iniquité (anomia)". C'est sans doute cela qu'il veut dire, l'étrange glissement du pécheur qui, au départ, veut seulement se passer de Dieu et à l'arrivée, s'il n'y prend garde, se retrouve opposé à Dieu. Son péché (de fragilité d'égoïsme de faute) devient une transgression, un refus de Dieu. C'est de ces iniquités, de ces vieux péchés rancis ou pourris et qui pourrissent alentours dont le prêtre demande à être débarrassé, pour être un instrument docile entre les mains du Dieu tout-puissant.

Remarquez que cette prière est à la première personne du pluriel. Qui est désigné par ce "nous" ? Du point de vue purement liturgique, on peut penser qu'il s'agit des ministres de la messe solennelle, le diacre et le sous-diacre, qui font avec le prêtre une unité célébrante. Du point de vue théologique, il faut souligner que chaque fidèle est prêtre et que ce "nous" pourrait renvoyer à l'idée, que nous développerons abondamment plus tard, que, parmi les fidèles aussi, chacun offre, en union avec le ministère du prêtre, son propre sacrifice intérieur.

Si nous choisissons cette dernière interprétation du "nous" employé dans cette prière, soulignons que ce "nous" où prêtres et fidèles communient dans le même sacerdoce est absolument conforme à la Tradition. On peut renvoyer à l'épître de Pierre évoquant "un peuple de prêtres" (I Petr. 2, 5), lequel Pierre apôtre reprend lui-même l'expression au Livre de l'Exode où il la trouve dans la bouche de Dieu : "Vous serez pour moi une nation sainte, un peuple de prêtres..." (Exode 19, 6).

Dernière remarque sur cette belle prière : nous demandons à être délivrés de nos iniquités pour que nous puissions "entrer dans le saint des saints avec l'esprit pur". La mention du Saint des saints, qui est la partie la plus sacrée du Temple juif, en un tel moment accrédite l'idée d'une parenté étroite entre la liturgie de l'Ancien Testament et celle du Nouveau. Dans l'Ancien Testament, derrière le voile se trouve le Saint des saint dans lequel un prêtre tiré au sort dans la caste sacerdotale entre une fois par an pour approcher le Mystère de Dieu et nomme le Seigneur par son Nom, qu'il est seul à connaître. Dans le Nouveau Testament, c'est l'autel qui est le Saint des saints, parce que sur l'autel, depuis l'autel, est opéré le sacrifice du Fils de Dieu, sacrifice unique, sacrifice éternel, sacrifice répandu sacramentellement dans l'espace-temps selon la prophétie de Malachie (1, 11), sacrifice qui place le culte chrétien au sein même de la Trinité.

Les sacrifices d'animaux qui ont eu lieu jusqu'à la destruction du Temple en 70 ne sont que des images de ce sacrifice unique et partout manifesté, sacrifice divin, sacrifice du Fils de Dieu à son Père, sacrifice qui est toujours réel dans l'espace temps parce qu'il est éternel dans le sein du Père, comme nous l'enseigne l'Epître aux Hébreux à plusieurs reprises. Entrant dans le nouveau Saint des saints où Dieu est présent, nous ne nous limitons pas à un lieu sur lequel a été bâti le temple, comme le pensent les Juifs encore de nos jours, mais nous entrons dans une autre temporalité et dans un espace sans limite - ceux du Sacrement, par lequel l'Eternité divine est potentiellement présente dans chaque point du temps ou de l'espace, sous les espèces sacramentelles.



vendredi 3 avril 2020

Et cum spiritu tuo

Après avoir reçu l'avertissement du prêtre : "Le Seigneur est avec vous", les fidèles répondent en lui retournant la pareille : "Et avec ton esprit". C'est sur ce mot "esprit" que je voudrais insister, en latin spiritus, en grec pneuma : le souffle, non pas l'esprit abstrait, non pas l'esprit tel que le découvre les philosophes, mens ou noüs, mais cet esprit qui se présente comme l'élan spirituel qui caractérise chaque personne au plus profond d'elle même, sa position face à l'Infini ou au Sans mesure.

Je l'ai montré ailleurs, l'anthropologie classique depuis Aristote et saint Thomas d'Aquin induit une vision duelle de l'homme, âme et corps. Dans le Nouveau Testament, la vision de saint Paul, que j'aime appeler le premier théologien chrétien, est une vision ternaire. Ainsi dans la Première Epître aux Thessaloniciens, chapitre 5 verset 23, nous avons ce mot : "Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie tout entiers ; que votre esprit, votre âme et votre corps, soient tout entiers gardés sans reproche pour la venue de notre Seigneur Jésus Christ". 

On retrouve cette distinction ternaire dans la Première aux Corinthiens sous la forme de l'opposition entre le psychique (rapport corps/âme) et le spirituel (rapport corps/esprit) : "Ce qui est semé corps psychique ressuscite corps spirituel ; car s’il existe un corps psychique, il existe aussi un corps spirituel. L’Écriture dit : Le premier homme, Adam, devint une âme vivante [cf. Gen. 2, 7] ; le dernier Adam – le Christ – est devenu esprit vivifiant. Ce qui vient d’abord, ce n’est pas le spirituel, mais le psychique ; ensuite seulement vient le spirituel. Pétri d’argile, le premier homme vient de la terre ; le deuxième homme, lui, vient du ciel. Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes sont du ciel" (I Co. 15, 42-46). La première citation, issue de la Première épître aux Thessaloniciens, permet d'affirmer sans crainte que cette anthropologie ternaire est bien celle de l'apôtre Paul. La seconde citation issue des Corinthiens (où il faudrait voir aussi du côté des chapitres 2 et 3) nous emmène un peu plus loin en nous montrant l'enjeu de cette anthropologie ternaire.

L'enjeu est double : du point de vue de l'immortalité de l'âme (qui est le grand sujet de ce chapitre des Corinthiens), l'esprit est ce qui ressuscite en nous, ce qui est le plus éloigné de la matière corruptible, ce qui en nous est à l'origine de toutes les actions désintéressées, accomplies pour autre chose qu'un intérêt matériel : soit par amour, soit par haine. On retrouve mention de cet "esprit" dans la vieille liturgie du baptême des enfants (on reconnaît plusieurs fois cette distinction dans le baptême des adultes), Le prêtre a ce mot, caractéristique de l'anthropologie primitive que nous cherchons à caractériser : "Sors de cet enfant esprit impur et cède la place à un esprit saint". Notre esprit (spiritus) est soit habité par Satan soit sublimé par le Christ. Nous n'avons pas d'autre choix. Comme le dit saint Paul : "Vient-il de la terre", c'est un esprit de mort. "Vient-il du Ciel", c'est un "esprit vivifiant", non seulement vivant en lui-même mais qui apporte la vie au corps qui deviendra un corps glorieux. Saint Paul a cette formule qui résume tout et qui manifeste ce qu'est la destinée humaine : "L'homme semé corps psychique ressuscite esprit vivifiant". 

La question qui vient immédiatement à l'esprit et qui redouble l'enjeu, c'est pour chacun : qu'en est-il de mon esprit ? En ai-je découvert l'existence ou bien est-ce que je me contente habituellement, pour décider des actes que je pose, de rationaliser et de ratiociner ? Est-ce que, comme le pensaient Bentham, Stuart Mill et les utilitaristes anglais, je me contente de savoir compter pour comprendre quel est mon intérêt sur cette terre ? Est-ce que la vie, est-ce que le bonheur est une chose qui se calcule ? Si c'est le cas, je n'ai besoin que de ma raison qui, quand je suis concerné, sait parfaitement compter le nombre, l'intensité, les conditions de mes bonnes fortunes. N'ai-je pas commencé à comprendre, à travers un certain nombre de signes, que la vie est ailleurs que dans les comptes et les démonstrations ? Les actes dont je suis le plus authentiquement fier sur le long terme, sont les actes à travers lesquels j'ai été capable de me dépasser moi-même, les actes qui ne m'ont pas forcément été suggéré par la raison, mais par l'esprit.

Attention : le bien n'est pas le fruit du calcul, on ne fait pas le bien d'instinct, on le fait par l'esprit. Mais comme dit encore saint Paul dans le même passage que nous avons cité : "Ce qui vient d'abord, ce n'est pas le spirituel mais le psychique". La vie est un long apprentissage du spirituel qui est en nous, mais qui "vient après" le psychique. Il nous faut réveiller notre esprit qui trop souvent, à force de ne venir qu'après les sens et la raison, ne vient jamais, étouffé qu'il est par les convoitises qui nous dévorent ou les calculs qui nous absorbent. Il nous faut faire un examen de conscience pour savoir si nous ne nous sommes pas laissé coloniser par le péché, que l'esprit qui nous anime ne soit pas l'esprit impur (à l'aise dans le lucre et dans le stupre, si j'ose l'assonance), mais que ce soit l'amour, cet amour qui est seul capable de trouver son centre ailleurs qu'en nous-mêmes. 

Voyez que lorsque nous répondons au prêtre qui célèbre et nous dit : "Le Seigneur est avec vous", nous répondons beaucoup de choses quand nous disons : "Et avec ton esprit". Nous l'exhortons à porter Dieu en lui, non pas seulement en vertu du service qu'il rend à la communauté par sa capacité à célébrer les saints Mystères, mais parce qu'il est, comme chacun des fidèles, un homme appelé par le Christ, qui par son esprit, sceau de la ressemblance divine, partie la plus personnelle, la plus intime de chaque individu, vient du Ciel pour y revenir.

jeudi 2 avril 2020

Dominus vobiscum

A plusieurs reprises au cours de la cérémonie le prêtre et le peuple échangent leur salut : "Le Seigneur est avec vous - Et avec votre esprit". Chacun à sa place mais l'un et l'autre - le ministre et le peuple - présents à l'action sacrée où le Christ nous est donnée.

C'est une vieille erreur de penser que Dominus vobiscum se traduit à l'optatif, comme un voeu : "Le Seigneur soit avec vous". Cette vieille erreur a proliféré aujourd'hui où nous souffrons d'une liturgie tout entière à l'optatif, je veux dire au subjonctif, le mode irréel par rapport à l'indicatif, mode du réel. Personnellement je dois dire, je n'en peux plus de cette liturgie à l'optatif, portant tout un tas de voeux tous plus impuissants les uns que les autres. La prière universelle, ajoutée le dimanche dans la nouvelle forme liturgique, est l'archétype de cette liturgie au subjonctif, qui est faite de voeux... pieux : pour que disparaisse la faim  dans le monde. Pour que cesse le réchauffement climatique etc. ! J'avoue que, revenant à l'enfant que j'ai été, ces prières universelles sont à l'origine de mes premiers doutes sur la foi.

Si la liturgie a un sens , c'est de rendre présent le mystère caché depuis la fondation du monde, mystère de salut, mystère de grâce. Présent non pas par le voeu des croyants, bien impuissants en cette occurrence, mais par la volonté de Dieu. Si l'on se place dans l'esprit général de la liturgie, il faut donc traduire Dominus vobiscum non pas comme l'expression d'un désir de la présence de Dieu, mais comme le constat de cette présence, que la liturgie réalise : "Le Seigneur est avec vous". C'est parce qu'il est là et qu'il nous attend que nous sommes réunis, et non l'inverse. Il est vrai de dire, comme on pouvait le lire dans la préface donnée au nouveau missel, dans le fameux article 7 du document Missale romanum : "Là ou deux ou trois sont réunis en mon nom je suis au milieu d'eux". Mais c'est vrai pour toute prière privée ou familiale, c'est vrai aussi pour les réunions de prière. En revanche, dans la prière liturgique, c'est l'inverse. N'est-ce pas le but premier de toutes les formes liturgiques que de rendre présents les contenus du Mystère ? Et n'est-ce pas pour cette raison que nous nous réunissons autour de l'eucharistie et qu'elle nous manque tant durant ces périodes de confinement ?

Cette présence intentionnelle que crée la liturgie de l'Eglise n'est pas (pas encore !) le miracle de la présence réelle et substantielle du Christ dans l'eucharistie ; cette présence, désignée par le Dominus vobiscum, est purement spirituelle ; elle ne se réalise pas par la transsubstantiation du pain et du vin. Elle est mentale mais déjà objective, comme est objectif le mystère du salut qui se manifeste sacramentellement, non pas selon un ordre humain mais selon la volonté du Christ total, qui est l'Eglise. C'est cette volonté, c'est la tradition liturgique, pour tout dire, qui rend objective cette présence spirituelle et nous permet de comprendre pourquoi, avant même la consécration, "le Seigneur est avec nous".

En faveur de cette traduction à l'indicatif, il y a non seulement cet esprit, ce génie de la liturgie, qui est de faire toucher du doigt (si j'ose dire) la présence de Dieu, mais il y a aussi l'origine biblique de cette formule, en hébreu Emmanuel, Dieu est là, Dieu est avec nous. Il faut citer Isaïe 7, 14 pour comprendre ce qui est en question dans ce salut liturgique : "Le Seigneur vous donnera un signe. Voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils et vous l'appellerez du nom de Dieu avec nous [Emmanuel]". C'est bien sûr par et dans le Christ, Dieu fait homme, que l'on peut dire : Dieu est avec nous. Et on ne le dit pas comme un voeu. Le signe donné n'est pas de l'ordre d'un souhait mais d'un fait car c'est d'un fait dont il s'agit, celui de l'incarnation du Verbe de Dieu dans une nature humaine et de sa présence sacramentelle au milieu de nous.

Sujet connexe mais pas annexe : la virginité de cette mère miraculeuse. Quant à la manière dont il faut traduire l'hébreu betula ou le grec parthenos, dans ce verset d'Isaïe, disons que dans une société traditionnelle les jeunes filles sont vierges et que la question ne se pose pas. On peut employer indifféremment les mots "jeune fille" ou vierge", en comprenant que le signe donné par le prophète est la virginité de cette femme qui enfante. Quoi d'autre ?

mercredi 1 avril 2020

Le désir absent

Nous continuons notre commentaire ligne à ligne de la Sainte Messe. Après avoir évoqué l'action de Dieu vers nous, toujours antérieure à notre supplication (voir notre texte intitulé L'équilibre spirituel), nous en venons à cette prière que nous jetons vers Lui : "Seigneur écoutez ma prière". . Cette prière est plus qu'une discrète parole lancée vers Dieu. C'est une clameur, semblable au cri que Jésus adressa au Père en mourant. Et clamor meus ad te veniat : que mon cri parvienne jusqu'à vous, le cri de celui qui n'a aucune autre solution que de se faire entendre pour ne pas mourir.

Le sacrement de l'eucharistie est comme un amplificateur de nos cris. Dans le sacrement, nous sommes christifiés. Nous prions au nom du Christ, dans son sacrifice, et dans sa puissance de ressuscité "toujours vivant pour intercéder pour nous". Pourquoi crions-nous ? Parce qu'à plus ou moins brève, à plus ou moins longue échéance, nous sommes condamnés à la mort. Nous ne voulons pas mourir et comme des naufragés de la vie nous crions vers Dieu, sans craindre d'être importuns. L'eucharistie, c'est aussi, c'est d'abord "toute l'Eglise en clameurs" comme disait Pascal. Lui visait la quête de la vérité. Disons aussi : la quête du salut.

Ce verset du psaume 101 n'est pas là par hasard. Il nous rappelle simplement l'importance des prières de demande que nous adressons à Dieu, qui sont pour nous autant de leçons d'humilité, autant de manières de crier au Seigneur la vérité de notre condition.Celui qui s'estimerait au dessus de cette prière de demande là, c'est qu'il est sans désir spirituel. Sans désir que peut-il recevoir de Dieu ? Il n'y a sans doute rien de pire, pour une créature que le désir absent.

Cette prière de demande est particulièrement importante : "Qui demande reçoit, qui cherche trouve et à qui frappe on ouvrira". N'hésitons pas à porter nos demandes au Seigneur. Nous en sommes indignes ? Mais se savoir pécheur n'est-ce pas le commencement de toutes nos demandes, de nos cris vers Dieu ?