lundi 13 juillet 2020

Faisant ici mémoire...

La première prière après la consécration indique que, célébrant la présence réelle du Christ sous l'apparence du pain et du vin, nous faisons mémoire de sa passion, de sa résurrection et de son ascension, nous nous plongeons dans sa mémoire, comme il nous l'a expressément demandé, en même temps que nous agissons dans la consécration sacramentelle en mémoire de lui. Le mystère du Christ est un, c'est ce que nous observons. Réalisant sa présence sur l'autel, c'est sa mort, sa résurrection et son ascenson - un seul mystère - que nous célébrons et dans lequel nous nous incorporons. 

Pas de mort du Christ sans sa résurrection (ce serait insupportable, inadmissible en justice). Pas de résurrection sans ascension :"le corps du Christ semé corps psychique ressuscite corps spirituel" "et il est assis à la droite de Dieu". On a souvent cherché à partager le mystère du Christ, accueillant - tels les sociniens au XVIIème siècle - son enseignement moral, mais sans son invitation au sacrifice ; son invitation au sacrifice sans sa résurrection, son mystère d'homme mort et ressuscité mais sans sa nature divine qui lui donne sa place naturelle au Ciel. Enfin et surtout, nous ne pouvons célébrer la présence du Christ dans l'hostie si nous refusons le caractère surnaturel de son aventure de mort "toujours vivant pour intercéder à notre endroit". Le Mystère du Christ est Un et il est synthétisé dans le mystère de l'eucharistie. C'est Jésus mort pour nous que nous célébrons. Mais c'est Jésus vivant que nous adorons. 

Cette adoration n'est pas virtuelle, se souvenir n'est pas conceptuel; c'est la ressaisie du Christ vivant, parce que mort, ressuscité et finalement monté au Ciel comme en son lieu naturel. Il ne s'agit pas de se souvenir du Christ comme on se souvient d'un bon moment du passé. L'adjectif "memores" dans le texte latin, fait l'économie de toute action de se souvenir, action qui serait ipso facto marquée par le temps et qui donc pourrait se périmer. Nous sommes memores, en état de mémoire, Cet état ne se périme pas, il demeure semblable à lui-même, Cette mémoire ne change pas, c'est elle qui nous change : elle nous transforme comme parle saint Paul. Elle nous fait aspirer au banquet divin, elle suscite en nous un désir nouveau, qui est le principe de la foi, la première grâce qui nous fait désirer la communion eucharistique.

Elle nous permet de nous appeler nous-mêmes "serviteurs de Dieu", "peuple saint" et "peuple tien". Notre bien commun, c'est cette mémoire du Christ dans laquelle nous campons, où nous sommes installés, qui représente notre véritable patrie. Quand disparaît la mémoire du Christ au profit des impressions de l'aujourd'hui, quand nous ne savons plus prendre du recul face à la dictature de l'instant, alors disparaît en même temps le désir de Dieu

Tam beatae passionis... La passion est dite bienheureuse parce que c'est dans son sang versé que le Christ fait le bonheur de l'humanité. Je sais, cette vérité est ardue : depuis Fausto Socin, vers 1580, des chrétiens tentent de l'occulter. Il faut s'y tenir comme à la lectio difficilior/verior (la plus difficile et la plus vraie) de notre Evangile. Ce n'est pas parce que l'Evangile semble heurter notre sensibilité qu'il est faux, au contraire ! Si l'Evangile était le désir de l'homme, comme a dit Freud dans l'avenir d'une illusion, c'est à ce moment  qu'il deviendrait absolument faux, simple fantasme ou représentation aléatoire de ce désir. Vatican II qui a cherché à rejoindre le désir de l'homme, a appris à ses dépens que, depuis le péché originel, la vérité ne se touve pas au bout du désir de l'homme, mais qu'elle fait naître un nouveau désir.
Necnon et ab inferis resurrectionis : de sa résurrection du séjour des morts : Jésus est descendu aux enfers  nous dit le Credo. Après sa mort il est allé prêcher aux morts, lit-on dans la Première Epître de Pierre (3, 19). Sa vérité est universelle, elle doit être connue même de ceux qui ont vécu avant lui sur cette Planète.
Sed et in caelos gloriosae ascensionis : son ascension est glorieuse, c'est de la gloire de Dieu qu'il s'agit. La gloire de Dieu et la gloire du Christ sont la même gloire. Qu'est-ce que la gloire ? La claire connaissance avec louange : on ne peut pas connaître le mystère du Christ sans être éclaboussée de cette gloire divio-humaine. 


mercredi 8 juillet 2020

Au fait, et le repas eucharistique ?

O sacrum convivium in quo Christus sumitur. O le repas sacré dans lequel le Christ est la nourriture ! nous fait chanter saint Thomas à l'Office des Vêpres du Saint Sacrement. La messe a été instituée au cours d'un repas sacré et elle a été instituée comme un repas sacré, supplantant tous les autres repas sacrés, raison pour laquelle il n'y a pas trace de la manducation de la Pâque dans les récits des synoptiques (que l'on peut dater d'avant l'an 70),  ni dans le récit le plus ancien des quatre qui nous soient parvenus, celui de saint Paul aux Corinthiens, que l'on s'accorde à dater de l'an 50.

Le repas chrétien n'est pas une anecdote ou un ajout par rapport au repas pascal juif. Il prend toute la place dans le récit évangélique. Ce sont les artistes - certains artistes : Albrecht Dürer dans telle de ses gravures - qui ont imaginé de dessiner un mouton devant le Christ maître de Maison, , mais dans le repas chrétien il n'y a pas de mouton ni d'agneau, le Christ est l'agneau de Dieu et c'est le Christ qu'on mange : "Si vous ne mangez pas ma chair et ne buvez pas mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous" (Jean 6).

Ce repas est donc un repas bien particulier : Celse (et plusieurs graffiti redécouverts) accusait les chrétiens d'anthropophagie. Il s'agissait simplement du repas sacrificiel, qui caractérise tous les cultes païens, mais où, cette fois, ce ne sont pas des animaux qui sont mangés, mais le Christ est, qui est le centre unique de cette cérémonie, qui est l'agneau de Dieu. Louis Bouyer est précieux quand il nous redit le caractère sacrificiel de ce repas, même s'il le fait avec un peu de colère :

"Tous les sacrifices, dans leur matérialité, ont toujours été des repas. Bien sûr : des repas sacrés. Mais cela ne voulait nullement direqu'ils n'en seraient plus vraiment, mais tout au contraire des repas ayant gardé et récupéré leur sens, leur réalité originelle".
"A cet égard, ajoute-t-il, rien de plus ridicule que la controverse qui, après le dernier concile, a si vivement opposé intégristes et progressistes. L'aucharistie, s'est-on demandé alors, est elle essentiellement repas ou sacrifice ? Mais la question est l'absurdité même. On ne peut même avoir l'idée de la poser que par un abâtardissement ultime de la pensée théologique ou se croyant telle. Il n'y a jamais eu en effet des sacrifices qui fussent autre chose que des repas" (Musterion jam cit. p. 361).

Il est donc absurde, à travers la thématique du repas eucharistique de chercher à échapper à la dimension sacrificielle de cet acte. Pas de repas eucharistique sans sacrifice, et pas de sacrifice qui ne se termine par un repas sacré. Mais le métabolisme sacré est inversé ; ce n'est pas notre nourriture qui devient ce que nous sommes, c'est ce que nous sommes qui se transforme dans ce qu'il reçoit.

jeudi 25 juin 2020

En mémoire de moi

Cela chaque fois que vous le ferez, vous le ferez en mémoire de moi. Le Christ donne ici non pas une définition de la messe dont il institue le culte ou comme on disait au XVIIème siècle la religion ; ce qu'il donne ? Il donne non pas une définition mais un ordre : quand vous faites ce geste, faites le en vous souvenant que je l'ai fait. Faites le non pas à votre guise, non pas de la manière dont cela vous inspire le plus, non... Faites-le comme je l'ai fait moi même. Cet acte n'a de sens que parce que je l'ai posé. 

C'est un peu comme si le Christ nous disait :  " Dire ceci est mon corps sur du pain et ceci est mon sang sur du vin, cela ne signifierait que folie si je n'avais pas posé cet acte moi le premier et si vous ne faisiez pas ce que je viens de faire en mémoire de moi". C'est en moi seul que la folie devient sagesse.

On est très loin de l'interprétation du nouveau rite fournie par ceux qui s'en réclamaient dans le missel à fleurs des années 70, dans lequel, au grand scandale de Jean Madiran, souvenons nous nous les anciens, il était écrit : "A la messe, il s'agit simplemeent de faire mémoire". "Vous ferez cela en mémoire de moi, cette phrase célèbre était ainsi devenue sans crier gare une définition de la messe et non plus simplement une condition sine qua non de sa célébration. 

Ce qui est exigé, dans l'Eglise romaine, de la part du ministre, ce n'est pas une foi personnelle dans le mystère car le mystère est au-delà de sa personne. Ce qui est exigé du prêtre qui célèbre, c'est l'attachement à cette tradition qui le relie au Christ, uniquement la volonté de faire ce que veut faire l'Eglise, volonté qui n'est pas une intention purement spirituelle. L'intention spirituelle du prêtre peut être déviée, sa foi personnelle étant défaillante. Mais il consacre validement s'il a conscience de faire ce que veut faire l'Eglise, cela bien sûr à condition qu'on le lui ait appris, qu'il ait été un jour initié au Mystère. 

Voilà pour le simple prêtre. Quant au pape, peut-il rompre la chaîne de la transmission rituelle ? A la fin du XVIème siècle, le jésuite Suarez l'avait envisagé.

Dans son Commentaire du De Caritate, le traité de saint Thomas dans la Somme théologique, Suarez donne plusieurs exemples du schisme pontifical, schisme déclenché dans l'Eglise par le pape ou encore schisme du pape seul. Ce texte est cité par Klaus Gamber, un liturgiste allemand qui fut le professeur de Josef Ratzinger. Le voici : « De cette seconde manière le pape pourrait être schismatique, à savoir s'il ne veut pas tenir l'union et la conjonction qu'il doit tenir avec tout le corps de l'Eglise. par exemple s'il essayait d'excommunier toute l'Eglise, ou bien s'il voulait détruire toutes les cérémonies ecclésiastiques, affermies par la tradition apostolique". (Tract. De Caritate disp. 12 § 1). Les deux exemples que donne Suarez sont à l'irréel. Au conditionnel. Il ne croit pas que de telles hypothèses puissent se réaliser un jour. Mais il montre quand même deux exemples d'Eglise en état de schisme. Serait en état de schisme une Eglise dans laquelle le pape voudrait excommunier tout le monde. Ou bien une Eglise dans laquelle le pape supprimerait les cérémonies liturgiques traditionnelles, transmises de génération en génération depuis les apôtres. 

Rétrospectivement, on le voit, faire la réforme liturgique, cela n'allait pas de soi, la mentalité des chrétiens était solidement ancrée dans le culte de la tradition, toute réforme représentait un danger possible, danger que la liturgie rénovée a indéniablement fait courir à l'Eglise, celui de ne pas être fidèle à l'ordre du Seigneur : vous ferez cela en mémoire de moi.  Dom Guéranger, dans une série d'articles de jeunesse, rééditées aux éditions Servir, avait eu cette formule qu'il ne voulait pas assassine mais qui l'ait aujourd'hui : "Toute liturgie que nous aurions vue commencer, qui n'eût point été celle de nos pères, ne saurait donc mériter ce nom"

Le cardinal Ratzinger a écrit à plusieurs reprises combien il était sensible à cet argument, qui ne rend pas impossible toute réforme liturgique (ce serait absurde), mais qui ne peut admettre de réformes que celles qui sont profondément traditionnelles. Il n'est pas sûr que le progressisme et l'optimisme délibéré des années 70 ait été assimilés par ce grand corps bimillénaire de la tradition liturgique romaine, et cela malgré les réformes dans la réforme qui se sont accumulées depuis la nouvelle édition du Missel en 2002, en particulier les réformes de la traduction dans les langues vernaculaires. La survie de la liturgie traditionnelle, que l'on doit d'abord à l'action résolue en ce sens de Mgr Marcel Lefebvre est aujourd'hui indispensable à l'Eglise universelle, Ce rituel sorti du fond des âges constitue de fait l'étalon traditionnel de toute liturgie possible dans le monde romain. Ce n'est pas pour rien que le document Summorum pontificum signé le 7 juillet 2007 par le pape Benoît XVI en faveur de la liturgie traditionnelle, s'adresse non pas aux seuls traditionalistes mais à tous les prêtres et à tous les fidèles, en insistant, dans une longue première partie, sur l'oeuvre conservatrice bimillénaire pour la liturgie romaine, des souverains pontifes de Rome "summorum pontificum : ces pontifes souverains donnent son nom au document. Une liturgie romaine qui serait détachée du tronc vital de la tradition romaine et de ses souverains pontifes successifs, serait une liturgie pour rien, une liturgie sans mémoire et au fond sans Christ.


Telle est la première signification du "Vous ferez cela en mémoire de moi". 

La seconde est tout aussi importante mais plus abstraite. La messe célébrée comme sacrement du sacrifice de la croix, nous présente le même sacrifice que celui du Calvaire selon un mode différent, voulu par le Christ, non pas le modus immolatitius dit Cajétan, non pas selon un mode immolatoire, mais justement selon le modus sacramentalis, selon le mode d'un mémorial, non pas comme le vendredi saint sur le Mont Calvaire, mais comme le jeudi saint où, à la Cène, le sacrifice est parfaitement accompli, comme oblation, quoique sans effusion de sang. Si la messe est un vrai sacrifice à la Cène, elle est un vrai sacrifice chaque fois qu'un successeur des apôtres refait le geste du Christ et cela en mémoire de lui.

samedi 20 juin 2020

Le mystère de la foi

Mysterium fidei : le rite rénové a sorti cette expression de la formule consécratoire (peut-être parce que l'idée même de formule consécratoire faisait horreur aux rénovateurs liturgiques , qui préfèrent parler à ce sujet de récit de l'institution).

Mysterium fidei; dans le rite rénové, est donc devenu une acclamation après la consécration : "Il est grand le mystère de la foi : Nous proclamons ta mort Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire". La version latine du nouveau rituel est ici moins explicite que la version française et je dirais plus inquiétante ou plus perverse (je ne vois pas d'autre terme), puisqu'elle comporte simplement un "donec venias", "Jusqu'à ce que tu viennes" sans que soit précisé que ce retour est le retour "dans la gloire" à la fin du monde... On parle du retour eschatologique de Jésus à a fin du monde, mais on oublie sa présence sacramentelle, humble, modeste, comme je l'ai déjà dit "à la merci des passants", cela alors même qu'il vient de se rendre présent, transsubstantié, comme il l'a promis, sous les apparences du pain et du vin. Difficile psychologiquement pour les fidèles, une telle ellipse !... Comme semble difficile la tentative de détourner  l'attention des fidèles, spontanément concentrés sur l'adoration sacramentelle et qui sont amenés par le nouveau rituel à acclamer non la réalité que le rituel à mise sous leurs yeux, mais l'idée chrétienne de manière générale (la mort, la résurrection et le retour du Christ) dont le rite paraît du coup n'être qu'un simple mémento.

Le rite traditionnel, au contraire, en incluant l'expression MYSTERIUM FIDEI dans la formule consécratoire, fait tout ce qu'il faut pour braquer les yeux et élever le coeur des assistants sur ce que j'appellerais la performance sacramentelle, qui est elle-même le mystère de la foi, non pas tant parce qu'elle le raconterait, non pas seulement parce qu'elle en ferait mémoire, mais parce que l'action sacrée du Christ le jeudi saint, cette action qui annonce, qui explique et qui montre sa Passion, est à nouveau déployée, éternellement identique à elle-même et laissant sa trace dans l'espace-temps à chaque messe.

Dans son livre Eucharistie (1966), Louis Bouyer, s'explique assez légèrement sur ce mysterium fidei, que l'on découvre au sein de ce que j'appelle la formule consécratoire et de ce qu'il nomme le récit de l'institution : "On avait pensé d'abord supprimer l'addition Mysterium fidei, difficile à interpréter. Mais il a paru préférable de la maintenir, quitte à la repousser en final dans les traductions" (p. 433). Quelle désinvolture !

Vingt ans plus tard, alors que se sont quelque peu estompés les mirages de la Réforme liturgique, dans son livre Musterion (1986), après nous avoir fait découvrir la théologie du mystère chez saint Paul, il aperçoit l'importance du mystère liturgique, quoi que sans s'appesantir sure son caractère liturgique : "Le Mystère en définitive, ce n'est, révélé, communiqué dans l'expérience mystique du croyant, que l'éternelle eucharistie du Fils, faisant remonter vers le Père, dans l'Esprit (...) cet unique sacrifice où nous sommes tous offerts et offrant, dans l'unique offrande, consommée par le Fils éternel, au comble de notre histoire de péché et de mort, ainsi transfigurée en celle de notre divine adoption" (p. 363).

Cette phrase mérite d'être relue, elle n'est pas facile, mais elle dit tout. Tout ce qu'en 1966, Bouyer ne nous disait pas. Ce qui ramène le Père Bouyer au coeur de la liturgie, ce n'est pas l'amour des rites, c'est le poids écrasant, c'est l'éclair numineux du Mystère chrétien. Quel est-il ce mystère ? Bouyer répond sans trembler : le sacrifice. Attention précise-t-il : non pas le sacrifice de l'homme à Dieu, pas d'abord en tout cas, car ce sacrifice de l'homme n'existe et ne prend une importance quelconque que dans la foi, adossé à ce qu'il faut bien appeler le sacrifice de Dieu : "Il n'y a pas de doute que le sens le plus primitif du sacrifice, comme le dit très justement saint Augustin, c'est une réalité divine, c'est même l'action divine par excellence"(p. 361). Quand on répète avec saint Jean que Dieu est amour, on ne dit pas autre chose, car l'amour divin est toujours sacrificiel à l'intérieur même de la Trinité. Dans sa création, Dieu est le grand Offrant. "Il n'a pas besoin de nos biens" mais il nous offre tout ce que nous pouvons désirer. Et lorsque l'humanité s'est enfoncée dans le péché, c'est le Fils lui-même qui est envoyer pour donner encore, pour pardonner, pour offrir aux hommes, à travers son propre exemple sur la croix, le goût divin du Sacrifice.

Mysterium fidei ? C'est le mystère de l'amour sacrificiel de Dieu pour l'homme et le mystère conjoint de la vocation sacrificielle de l'homme vers Dieu. Où a lieu cet appel, cette vocation ? Où est donné ce sacrifice ? A l'autel, pendant la messe. C'est là, nulle part ailleurs, qu'à l'exemple du Christ qui se livre, nous comprenons cette vocation sacrificielle qui est la nôtre. Vocation que nous affirmons durant l'offertoire, avant que les deux offrandes, celle de Dieu (son Fils) et celle de l'homme (si peu de choses) ne fasse qu'un sacrifice. 

Mais pourquoi demanderez-vous peut-être l'offertoire, image efficace du sacrifice de l'homme a-t-il lieu avant la consécration, s'il doit s'adosser au sacrifice du Fils ? Parce que c'est après avoir lié notre offrande que nous supplions le Père afin que, selon le Vouloir adorable du Fils, les deux sacrifices ne fassent qu'un. Chaque messe est différente selon le degré d'unité auquel parvient le sacrifice. Au Ciel seulement nous sommes assurés que, dans le brasier de l'amour divin, notre sacrifice ne fait qu'un avec le sacrifice du Fils dans le don de l'Esprit saint.

vendredi 19 juin 2020

Pour une multitude


La traduction du grec peri pollon par pour la multitude a fait couler beaucoup d'encre. Elle paraît pourtant très raisonnable. Mais la question est très compliquée : c'est tout le problème de la grâce et de la prédestination qui se trouve posé de manière poignante comme est poignante l'effusion du sang du Christ.

Pour qui le Christ est-il mort ? Pour tous ou pour beaucoup ? Les deux réponses sont acceptables ; en droit Dieu n'a voulu exclure personne de son  royaume. Il n'a tenu porsonne à distance, il n'a damné personne. Lorsque l'on tient cet aspect de la vérité, on cite habituellement saint Paul ; "Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité" (I Tim, 2, 4). Cette formule dit très clairement deux choses : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, mais tous les hommes n'y parviennent pas puisque tous les hommes ne sont pas dans  la connaissance de la vérité. La volonté de salut universel est en Dieu mais elle ne s'accomplit pas dans la réalité. Dieu s'efface devant la liberté de l'homme, il laisse les hommes qui le veulent se damner. Il ne contraint personne au salut. C'est pour cela que l'on peut dire : le Christ a répandu son sang "peri pollon", pour beaucoup. Polloi ne signifie pas pantes : tourne et retourne. Le Christ dit donc : "Prenez et buvez en tous, ceci est le calice de mon sang versé pour vous et pour beaucoup". 

Les scolastiques parlent de "volonté antécédente" et de "volonté conséquente". La volonté antécédente, c'est le plan de Dieu, qui s'applique conséquamment ou qui ne s'applique pas  (mystère abyssal de notre liberté !), selon que la créature en a décidé. Nous avons ce pouvoir incroyable de suspendre le plan de Dieu. Cela s'appelle la damnation. C'est le plus grand échec de Dieu, qui permet sa plus grande réalisation : la liberté de ses créatures spirituelles. La liberté sans tricher. Certes nous ne déterminons pas nous même notre fin mais nous pouvons accepter cette fin ou la refuser, sachant qu'il n'y a pas de plus grand mal pour nous que de la refuser : "Que si votre oeil droit vous scandalise, arrachez-le et jetez-le loin de vous car il vaut mieux pour vous qu'un des membres de votre corps périsse que si tout votre corps était jeté dans l'enfer" (Matth. 5, 29).

Cette offrande "pour beaucoup" dans les faits, n'est, en droit, pas limitable. Elle n'est donc pas limitée à tel ou tel. Les chrétiens prient pour tous, y compris, nous fait demander la Vierge à Fatima, "pour ceux qui ont le plus besoin de la miséricorde" du Seigneur. Ils prient en particulier pour les persécuteurs. Au IIIème siècle, déféré devant le consul Paternus, l'évêque de Carthage Cyprien explique très clairement que les chrétiens sont tenus de prier pour ceux qui les persécutent : "Ce Dieu que nous servons nous chrétiens, dit l'évêque, c'est lui que nous prions jour et nuit pour nous et pour tous les hommes, comme pour le salut des empereurs eux-mêmes". En ce sens le corps et le sang du Seigneur sont bien offerts pour tous sans distinction, ce qui ne signifie pas que tous soient capables d'en profiter, mais "beaucoup" en tireront profit spirituellement.

Comment traduire en français ? L'expression "la multitude" qui est utilisée est intéressante car elle manifeste clairement que tout le monde est concerné par l'offrande du corps et du sang du Seigneur, la multitude peut y trouver son bien. Mais tout le monde ne reçoit pas le bénéfice de cette offrande, car certains y font obstacle. La multitude ne signifie donc pas tous. contrairement au sens obvie que ce substantif prend en français. Il me semble que pour supprimer toute ambiguïté il faudrait remplacer l'article défini : la multitude par un article indéfini ; une multitude. En effet "la multitude" concrètement cela signifie tous. Une multitude cela peut signifier, de façon précise, que l'on ne met pas de limite à la miséricorde du Seigneur, mais que au sein de la multitude, certains s'excluent eux-mêmes de sa miséricorde.

mercredi 17 juin 2020

Homme absolu ou homme orienté

Le sang versé pour la rémission, pour la réparation des péchés... C'est le vieux rêve de l'humanité que de parvenir à transformer le mal en bien. Certains le comprennent de travers, cet idéal de la raison pratique, et ils entendent transformer le mal en bien, dans une alchimie qu'ils ont eux-mêmes imaginée, et qui forcément vire malsaine.

Je pense à Georges Bataillle, l'ancien séminariste, dont le livre clé s'appelle tout simplement La littérature et le mal. Dans son Sur Nietzsche, il semble aller au bout de sa pensée en chevauchant justement celle de Nietzsche. Il chante ce qu'il appelle "l'homme entier", l'homme absolu, l'homme qui croit s'être délivré du mal en se délivrant de la morale :  « L’homme entier, c’est l’homme dont la vie est une fête « immotivée » et fête en tous les sens du mot, un rire, une danse, une orgie, qui ne se subordonnent jamais, un sacrifice se moquant des fins, des matérielles et des morales »[1].

" Un sacrifice se moquant des fins : les matérielles et les morales"... L'inverse du sacrifice du Christ, qui montre toujours le chemin du bien, comme le soulignait saint Paul aux Hébreux dans notre dernier post (cf. Hébr. 13, 20). Un sacrifice dit Bataille, pourquoi un sacrifice ? Parce que tout absolu fait irruption dans la platitude de l'existence... L'homme absolu entrevu par l'ancien séminariste, qu'il appelle l'homme entier, est forcément sacrificiel, oui. L'absolu ou "l'entièreté'  sans morale exige tous les sacrifices, à commencer par le sacrifice du bien... Pour ceux qui ont vu La Grande Bouffe, ils peuvent y avoir découvert ce que cette morale sans bien ni mal peut avoir de sacrificiel... jusqu'au suicide. Quand on se prive du bien, quand on exclut a priori la question pourquoi, comme le fait Bataille, c'est la vie elle-même qui devient une contradiction dans les termes. L'homme absolu, dont parle Bataille, l'homme qui croit que la rédemption vient de l'homme lui même et qu'elle consiste à ne plus se poser le problème du bien et du mal, est déjà dans l'autodestruction de lui-même, ne discernant pas la manière dont il doit se réaliser. Quelle expression quand on la soupèse : il SE  laisse aller, en s'oubliant, sans même parvenir à s'aimer lui-même et finalement en s'abandonnant à ses impulsions contradictoires. L'homme absolu de toute façon a signé son propre échec, qui a nom nihilisme.

L'homme nouveau engendré par le sacrifice du Christ est exactement à l'inverse de cet homme entier ou de cet homme absolu. Ne se prenant pas pour l'absolu, il a décidé de se dépasser lui-même, en aimant le Dieu tout autre,et cela forcément jusqu'au sacrifice. Il accepte de considérer qu'il ne se sauve pas lui-même, qu'il ne peut effacer en lui-même la tache originelle ni non plus tout ce qu'il a pu faire lui-même pour le mal, Bref ; il n'est pas et ne peut pas être l'homme absolu. Il s'adresse au Christ notre médiateur, le grand réparateur, et il devient l'homme orienté, l'homme aimant, recevant le sang du Christ pour le pardon des péchés. L'homme sorti de lui-même et tourné vers le Seigneur. Bref l'inverse de l'homme moderne, l'inverse de cet homme absolu et autocentré.

Le cardinal Ratzinger a assez dit l'importance non pas seulement liturgique mais anthropologique de la question de l'orientation de la célébration. Il s'agit non seulement de célébrer tournés tous, prêtres et fidèles, vers l'Est, c'est-à-dire vers le soleil levant qui est le Christ, soleil de justice, mais simplement (même si l'Est fait défaut pour des raisons géographiques), de s'orienter à l'extérieur de soi, tous tournés vers celui qui donne, pour recevoir ce que l'on ne trouve pas en soi... Tous tournés vers celui qui donne quoi ? La rémission des péchés, cette absolue transformation du mal en bien dont je parlais en commençant. Pour que cette alchimie réussisse, il faut, avant toutes choses considérer que nous sommes incapables d'y arriver par nous-mêmes. Nous recevons ce pardon. Nous l'implorons. Nous nous orientons pour le recevoir du Christ, qui seul nous le donne, le Christ notre grand pardonneur comme dit Julien Green.

[1] Georges BATAILLE, Sur Nietzsche, éd. Gallimard 1945, préface p. 26

mardi 16 juin 2020

L'alliance nouvelle et éternelle

Le calice ainsi consacré contient le sang de Notre Seigneur, sang que lui-même qualifie d'alliance nouvelle, qualificatif auquel l'Eglise (par rapport ipsissima verba Christi), a ajouté celui d'éternelle : alliance nouvelle et éternelle. Les deux adjectifs, en réalité, signifie la même chose avec une nuance un peu différente : alliance éternelle ? Alliance toujours nouvelle, alliance qui échappe aux avilissements du temps comme à toute fin du monde. Mais aussi, mais encore : alliance qui ne vient pas de l'homme, qui ne connaît pas la vieillesse du monde, parce qu'elle est ordonnée par Dieu, qu'elle est proprement divine. Le mot alliance qui suppose l'égalité des contractants, n'est pas forcément le meilleur en français. Autant on peut parler d'alliance entre les Epoux, autant parler de l'époux divin relève de la métaphore mystique, ou encore de l'accomplissement amoureux entre Dieu et chacune de ses créatures, qui ne se réalisera qu'au Ciel. Le mot "alliance" en français n'est donc pas le mot parfaitement idoine. Certes Dieu attend et Dieu a besoin de la liberté de l'homme. Mais c'est Dieu qui ordonne cette liberté dans un pacte qui n'est pas une alliance de deux personnes égales mais une disposition éternelle qui prend effet par la liberté de celui qui en reçoit la bonne nouvelle, mais qui n'est possible que par la volonté préexistante de Dieu.. Le mot "éternelle" signifie donc alliance surhumaine, alliance divine parce qu'elle a été voulue et ordonnée par Dieu.

Pourquoi cette alliance ? Pour rendre l'homme capable du bien. "Que le Dieu de la paix, celui qui ramène des morts le Pasteur, le grand Pasteur des brebis dans le sang d'une alliance éternelle, Notre Seigneur Jésus, vous rende apte à tous biens, pour faire sa volonté... " (Hébr. 13, 20). L'expression "alliance éternelle" n'est pas une invention de l'Eglise. Ellle vient de ce texte fulgurant qu'est l'Epître aux Hébreux.

Pour savoir quelle est cette alliance nouvelle et éternelle, il faut se demander quel est le rôle du Christ dans cette alliance ? Et pour apprhéender ce rôle du Christ, il faut le comparer au rôle de Moïse, celui qui a conclu l'ancienne alliance [sur l'expression "ancienne alliance" aujourd'hui controversée, voir II Co. 3, 14 et Hébr. 8, 13].

Moïse était un chef de peuple. On dirait aujourd'hui : Moïse faisait de la politique, il mettait forcément les mains dans le cambouis, c'est pour cela qu'il a pu se permettre de briser les premières tables de la loi (cf. Exode 32, 19) et d'exterminer trois mille hommes (Exode 32, 27), considérés d'emblée comme infidèles. Le Christ n'est pas un chef de peuple, il n'impose pas une loi, encore moins mène-t-il une razzia punitive dans son propre peuple. Il donne la grâce "La loi est donnée par Moïse, la grâce par Jésus-Christ". Il est le grand Pasteur des brebis, qui les rend aptes à tout bien, il est l'interface, l'intermédiaire, le médiateur entre Dieu et les hommes, et cette médiation même, avec sa modalité charitable et non violente, suppose de nouvelles dispositions divines et une nouvelle alliance.  "Jésus est le médiateur d'une alliance nouvelle et d'un sang d'aspersion parlant mieux que celui d'Abel" (Hebr. 12,25). Nous reverrons Abel très bientôt dans ce commentaire. Abel, tué par son frère Caïn, Abel que la tradition biblique appelle "le juste", n'a justifié que lui-même en répandant son sang. Le Christ dans son sacrifice volontaire, face à d'autres Caïn, a justifié l'humanité tout entière, par une ordination divine, jusqu'à instituer une nouvelle alliance "dans son sang" (voir Hébr. 12, 24 déjà cité), "pour une multitude". 

Ajoutant "éternelle" à cet endroit, pour qualifier l'alliance nouvelle, l'Eglise est fidèle à l'esprit et même à la lettre de l'Epître aux Hébreux, parce que l'affirmant éternelle, elle affirme le caractère divin de cette alliance. Elle affirme que cette alliance n'est pas une alliance à égalité, mais un pacte qui a Dieu pour auteur. Le Père Spicq, qui dans son Commentaire de l'Epître aux Hébreux a des mots et des références admirables sur le sujet, oppose en grec diathéké et suntéké. La sunthéké désigne proprement l'alliance de deux être à égalité, le covenant comme disent les anglais, l'engagement réciproque. La diatéké unit deux êtres inégaux, en l'occurrence Dieu qui propose les modalité de l'union et l'homme qui les accepte (ou non). C'est cette considération sur le sens de l'alliance qui mène au latin testamentum; mot utilisé bien sûr dans la sainte messe pour traduire diathéké l'alliance ; novi et aeterni testamenti.

Que faut-il penser ? Est-ce alliance ou testament en français ? Chacun sait que la mode actuelle est à l'alliance, avec toute l'ambiguïté que je viens de soulever ; de cette alliance en fait, c'est Dieu qui fait le plan, c'est Dieu qui la propose, c'est le plan de Dieu et non le plan de l'homme et c'est en cela qu'il s'agit d'une alliance éternelle.

 Le mot grec explique le Père Spicq a très tôt le sens de disposition testamentaire testament. Les papyri révèlent que dans la vie quotidienne c'est sa signification obvie. Quant aux Septantes les traducteurs de la bible hébraïque en grec, ils ont voulu insister sur cette inégalité entre Dieu et l'homme que nous soulignions. Le Christ étant mort sur la croix, l'alliance devient effectivement son testament, elle synthétise des dispositions testamentaires pour les hommes qui constituent aussi le sens sacré de sa mort. L'emploi de testament en français pour traduire diathéké est donc parfaitement légitime.

On remarquera enfin qu'en grec comme en latin la formule complète est au génitif. Testament ou alliance est en apposition à sang. C'est le sang qui est l'alliance, c'est l'alliance qui est le sang du Christ "Sans effusion de sang il n'y a pas de rémission" dit saint Paul aux Hébreux en s'inspirant des mots mêmes du Christ. Autant le sang des animaux avait une valeur purement symbolique, autant le sang du Christ c'est son âme, ce qui "prouve" s'il le fallait qu'il s'est donné tout entier.

samedi 13 juin 2020

Donner son sang

Après la consécration du pain vient la consécration du vin, selon les mêmes mots et le même rythme des agenouillements et des sonneries. Le calice est qualifié de praeclarus, ce qui signifie à la fois admirable, étincelant et illustre. Il est impossible de manquer cette troisième signification, nous y reviendrons. La formule de la consécration du vin est différente, se présentant de manière nettement plus développée que celle, laconique, de la consécration du pain. En effet, il ne s'agit pas seulement d'opérer la transformation du vin au sang du Seigneur, comme dans la formule de consécration du pain, si brève, il s'était agi de signifier la transformation du pain dans le corps du Seigneur. Cette fois, il s'agit d'expliquer pourquoi le corps et le sang du Seigneur sont consacrés séparément selon les espèces différentes du pain et du vin. Cette dimension explicative est fondamentale dans la signification de la première Cène. Le jeudi saint, lors de ce dernier repas, le Seigneur s'explique sur ce qui va avoir lieu le lendemain. Il initie ses apôtres au Mystère de sa Passion. Cette explication qui vaut pour eux à l'époque vaut encore pour nous aujourd'hui.

C'est dire s'il faut peser ces quelques paroles, qui représentent d'abord l'explication du vendredi saint, de ce déluge d'injustice, de violence et de sang, durant lequel le Christ restera à peu près silencieux à la grande surprise de ses juges, Caïphe, Pilate et Hérode. Il avait tout expliqué la veille à ceux qui étaient capables de comprendre comme à celui qui a refusé son intelligence et son coeur au Seigneur. Cela montre combien la messe est le même acte divin que la crucifixion. Dans le mystère de la rédemption, le texte est du jeudi, l'image du vendredi. Je m'étais souvent demandé pourquoi, avant Pie XII, le récit de la dernière Cène était inclu dans la lecture de la Passion. Je comprends aujourd'hui que le jeudi et le vendredi saint sont deux dimensions du même mystère, ils sont deux jours indissolubles dans l'histoire de l'humanité.

C'est au cours de l'institution de la messe, la veille au soir, que l'on trouve le sens de la Passion, et c'est d'abord dans ces paroles de la consécration du vin  :
"Car celui-ci est le calice de mon sang, d'un testament nouveau et éternel, Mystère de la foi, qui pour vous et pour une multitude sera versé en vue de la remise des péchés"

Calice est un juron au Canada francophone, c'est la raison pour laquelle la traduction française est "coupe". Je ne suis pas sûr que ce mot "coupe" soit moins ambigu : coupe du monde, coupe de France... Ce n"est pas une coupe en ce sens là, pas une seconde. Calice a un sens, profondément ancré, renvoyant aux souffrances supportées ou offertes, avec par exemple l'expression passée dans le langage courant : boire le calice jusqu'à la lie. Il me semble préférable au mot coupe, au moins en France.

Le Christ offre son sang, avant même d'avoir été arrêté, avant de souffrir, avant de mourir. "Ma vie personne ne la prend mais c'est moi qui la donne" ( Jean 10). Pourquoi Notre Seigneur s'explique-t-il avant que les événements n'arrivent ? Tout simplemeent pour montrer qu'il a lui-même choisi ce qui allait se passer, qu'il est parfaitement libre de toute contrainte externe. L'offrande de son corps et de son sang, lors de la première messe, n'est pas une moindre offrande que le lendemain lors de sa Passion. Offrande non sanglante ou sanglante, c'est le même sacrifice le jeudi et le vendredi saint et finalement tous les jours jusqu'à la fin du monde.

Pourquoi offrir son sang ? Parce que, comme le dit saint Paul aux Hébreux, "sans effusion de sang, il n'y a pas de rémission" (Hébr. 9, 22). Dans l'ancienne Alliance, c'était le sang des taureaux et des boucs, dont Moïse demanda que le peuple fût aspergé. Dans la nouvelle alliance, le sang du Médiateur a été versé une seule fois pour toujours. Il vaut la peine de relire l'Epître aux Hébreux : "La Loi, dit saint Paul, est absolument impuissante avec ses sacrifices, toujours les mêmes, que l'on offre perpétuellement d'année en année, à rendre parfait ceux qui s'approchent de Dieu. Autrement n'aurait-on pas cessé de les offrir, puisque les officiants de ce culte, purifiés une fois pour toutes, n'auraient plus conscience d'aucun péché ? Bien au contraire par ces sacrifices eux mêmes, on rappelle chaque année le souvenir des péchés. Le sang des boucs et des taureaux est impuissant à enlever des péchés" (Hébr. 10, 1-4). L'ancienne économie, l'ancienne alliance aussi passait par le sang. Saint Paul constate, et il fait ce constat avant l'an 70 et la ruine définitive du Temple de Jérusalem et des rites sanglants qui s'y pratiquaient. Ce constat à son époque, est un fait, pour ou contre lequel on n'argumente pas.

Joseph de Maistre argumente lui, en constatant l'universalité de l'effusion de sang non seulement chez les juifs de la Torah mais chez les païens. Il explique dans ses Eclaircissements sur les sacrifices, que le sang est "l'âme de la chair" selon une formule d'Origène, que verser son sang, c'est donner son âme, donner son être ; inutile de penser que les sacrifices d'animaux aient une quelconque valeur. Mais le sacrifice du Fils de Dieu manifeste qu'il nous a donné son être en versant son sang, en compensant nos crimes par le don réel de son âme humaine, abandonnée à la souffrance et au sang.C'est ce don enfin efficace qui compense l'inefficacité des sacrifices d'animaux et paie pour tous, ou compense tout le mal que nous avons fait et devant lequel nous restons insolvables.C'est le comble dans une société capitaliste de rester insolvabkle. Prendre l'argent comme figure du bien vous met mal à l'aise ? Le mot "payer" vous inquiète ? Alors employez le terme de réparer. Nul ne sort du mal qu'il a commis, s'il n'est capable de réparer ce qu'il a fait. Réparer le mal, nous ne le pouvons pas. Jésus, par son sang, est le réparateur universel. Il a donné son âme, tout ce qu'il pouvait donner pour cela. Il rend ainsi possible un vieux rêve de l'humanité : que nous soyons capables de payer les uns pour les autres, que l'innocent serve au coupable et que le coupable pardonné renforce l'innocence dans son bon droit.


jeudi 11 juin 2020

Le coeur battant du Mystère

En cette fête du Saint Sacrement, nous arrivons à la partie la plus sacrée de la messe, celle sans laquelle il n'y a pas de messe, ce moment où les paroles sacrées du Seigneur accomplisse le mystère sacramentel de sa présence. Le sommet de la messe n'est pas la communion, car on peut toujours s'abstenir de communier. Seule la communion du prêtre (ministre du sacrement) est requise pour l'entièreté du Mystère. Le sommet de la messe est donc bien ce que Florus de Lyon (que nous avons déjà rencontré plusieurs fois dans ces pages) appelle la consécration. Attention ! Il ne suffit pas de considérer qu'a cet instant les paroles du Seigneur sont rappelées dans ce que l'on se prend à appeler un "récit de l'institution" (par exemple selon les rubriques du Nouveau missel. Le récit est nécessaire, les paroles du Christ doivent nécessairement être rappelées, mais le but du sacrement n'est pas seulement de rappeler des paroles mais d'accomplir une action : "Vous ferez cela en mémoire de moi" signifie bien autre chose que "Vous direz cela en mémoire de moi".

La mémoire des paroles du Seigneur est absolument nécessaire. Mais l'action accomplie par le ministère du prêtre dans la personne du Christ va bien au-delà de cette mémoire, qui n'est que la condition sine qua non mais non la forme de ce qui s'accomplit.

Voici les paroles précises de l'expositio missae de Florus de Lyon (IXème siècle) : "L'Eglise universelle célèbre la mémoire continue de son Seigneur et de son rédempteur, que le Seigneur lui-même a transmise aux apôtres et les apôtres dans leur ensemble à toute l'Eglise. Dans ses paroles sans lesquelles aucune langue, aucune région, aucune cité, c'est-à-dire aucune partie de l'Eglise catholique ne peut réaliser c'est-à-dire consacrer le sacrement du corps et du sang du Seigneur, comme l'apôtre saint Paul le montre très clairement aux Corinthiens (cf. I Co, 11)... C'est donc par la puissance et les paroles du Christ, que ce pain et ce calice à l'origine ont été consacrés. C'est par la puissance et les paroles du Christ que toujours ils sont et ils seront consacrés. Lui-même dans ses prêtres parle chaque jour. C'est sa parole qui sanctifie les sacrements célestes. Les prêtres accomplissent leur ministère. Lui opère par la majesté de la Puissance divine".

Nous disons aujourd'hui de manière très proche : "Les Paroles du Christ réalisent ce qu'elles signifient", à la Cène comme dans toutes les autres messes. Elles réalisent ce qu'elles signifient dans la puissance du Christ.

C'est d'ailleurs en quoi il est le prêtre du sacrement de son corps et de son sang : il est le vrai sujet de ses propres paroles, certes répétées par le prêtre, mais en son nom, car c'est lui qui "par ses mains saintes et vénérables" transforme le pain  en son corps et le vin en son sang. Les deux adjectifs qui qualifient les mains du Christ ont été ajoutés dans la plus haute antiquité, pour mettre comme un zoom non pas seulement sur la bouche du Christ comme s'il ne s'agissait que de parole et de la mémoire des paroles, mais sur les mains du Christ qui, à travers son prêtre, agit lui-même. Ces mains qui ont opéré tant de miracles continuent à le faire invisiblement à chaque messe.

On voit ensuite le Christ en son prêtre "élever les yeux vers le Ciel" : c'est une précision que l'on ne trouve pas dans le récit évangélique de la dernière Cène. Mais on se souvient que le Christ a fait ce geste à deux reprises dans l'Evangile : avant la résurrection de Lazare (Jean 12) et avant la multiplication des pains (Jean 6). Le Ciel, c'est "Dieu son Père tout-puissant" dans la Puissance duquel il agit lui-même, pour se donner à chacun de ses apôtres.

Très clairement d'après l'Evangile de saint Luc, Jésus s'est donné aussi à Judas lors de cette première messe et cette première et dernière communion n'a pas découragé le traître de trahir (cf. Luc 22, 22) ni non plus le Sauveur de se donner dans le sacrement, comme, plus tard dans la nuit, il se livrera à son apôtre : "Mon ami, c'est pour cela que tu es venu" lui dira-t-il simplement. Le Christ se donne à nos trahisons à nos manques de foi, à nos manques de contrition. Il joue la carte de l'amour inlassable : "Prenez et mangez en tous...". Et cela a commencé dès le jeudi saint au soir. Jésus dans le sacrement est "à la merci des passants", selon la formule de Bernanos. Les apôtres, saint Paul en particulier essaiera de mettre un peu d'ordre dans les premières communautés : ""Quiconque mange et boit indignement, mange et boit sa propre condamnation, ne discernant pas le corps du Seigneur" (I Co. 11).

De quel discernement s'agit-il ? Celui de la foi, comme l'indique la particule "enim", qui signifie car, ou en effet : "Prenez et mangez en tous CAR ceci est mon corps". Ces paroles et en particulier la conjonction car qui relie les deux propositions, résonnent comme une folie. Avant "la folie de la croix" dont parle saint Paul, "la folie de la messe" : mangez car ceci est mon corps. La formule n'est compréhensible que dans la foi en celui qui a dit, dans le Discours sur le pain de vie : "Mon corps est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson. Si vous ne mangez pas mon corps et ne buvez pas mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous" (Jean 6). Le Christ nous offre sa vie sur la croix, il nous offre son corps et son sang, à l'avance, dès la première Cène. A nous, si nous recevons ce don avec sérieux, si nous partageons la vie du Christ avec lui, si nous sommes prêts à tout, oui, alors à nous de manger son corps et de boire son sang, sous l'apparence du pain et du vin. Les païens - Celse par exemple contre lequel écrira Origène, mais on a retrouvé aussi des graffitis en ce sens - traitaient les chrétiens de cannibales. On comprend pourquoi : folie de la messe, folie d'amour..

Prenez et mangez ! La première partie de la phrase est constituée de deux impératifs : au banquet de l'amour, Jésus ne nous demande pas notre avis. Il nous demande notre foi. Sans condition. Mais la deuxième partie de la phrase, si nous relisons le texte de Flore de Lyon, au début de notre méditation, n'est pas seulement impérative, comme si Jésus se contentait de demander quelque chose que l'on pouvait naturellement lui donner ; elle est intimative, puisqu'elle opère, par la toute puissance de Dieu, ce qu'elle signifie. Et le prêtre qui célèbre la messe ne se contente pas de dire cette formule sur le ton d'un récit. Elle ne raconte rien. Elle réalise ce qu'elle signifie. Le récit est réduit ici à sa plus simple expression. Il se fait intimatif, ce qui est marqué dans la rubrique par les caractères majuscules du texte, caractères majuscules qui ne se lisent pas pour tout le récit, mais uniquement pour la formule sacramentelle - intimative et non narrative : "CAR CECI EST MON CORPS".

Après cette formule, le prêtre met un genou en terre, reconnaissant la présence adorable du Seigneur. Toute la consécration, de la Préface jusqu'au Pater, est un grand acte d'adoration. Jusqu'au XIIème siècle, c'est ainsi l'ensemble de la consécration qui, dans le silence, était vécue sur le mode de l'adoration. A la fin de la consécration, on montrait les espèces du pain et du vin. A partir du XIIème siècle, progressivement, l'eucharistie est élévée par le ministre au dessus de sa tête et ainsi présentée à l'adoration des fidèles dans un geste de dévotion. Une deuxième génuflexion marque la vénération des assistants. La clochette rythme cet hommage, une fois pour la première génuflexion, trois fois pour l'élévation, une fois pour la deuxième génuflexion. Et la même chose pour la consécration du vin. L'élévation devient ainsi une cérémonie dans la cérémonie, pour les personnes qui ont du mal à se recueillir c"est le moment où le recueillement n'est pas facultatif, car tous les présents communient à la Présence dans une même communion spirituelle.  Qu'il est beau le silence d'une église pleine (pas un raclement de gorge) dans une même adoration de Jésus à la merci des passants !

dimanche 7 juin 2020

Sacrifice intelligent

Deux adjectifs restent à expliquer dans cette prière du Quam oblationem ; rationabile acceptabileque. Rationabile d'abord. Au chapitre 12 de l'Epître aux Romains on trouve ce terme, traduction du grec logiké latreia  que l'on pourrait traduire, comme la Bible de Jérusalem par l'expression "sacrifice spirituel". Mais le mot logiké, qui a été bien traduit en latin par rationabile, ne signifie pas seulement "spirituel" mais même rationnel. Si le mot rationnel est trop fort en français, la bible en ligne (protestante) traduit plutôt "intelligent : "Je vous exhorte donc frères par la miséricorde de Dieu à présenter vos corps comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu. Ce sera de votre part un culte intelligent" (Rom. 12, 1).

Le sacrifice n'est pas "intelligent" en lui-même. L'universalité et la permanence des sacrifice humains montre bien, d'après Joseph de Maistre dans ses Eclaircissements sur les sacrifices, que le sacrifice, avec tout ce qu'il peut avoir d'archaïque et d'inhumain, est inséparable pourtant de l'humanité de l'homme : "Ni la raison ni la folie n'ont pu inventer cette idée, encore moins la faire adopter généralement. Elle a sa racine dans les dernière profondeurs de la nature humaine. Et l'histoire sur ce point ne présente pas une seule dissonance dans l'univers". L'idée de sacrifice, en particulier poussée au sacrifice humain, semble particulièrement sotte. Mais elle est universellement attestée : "Sans effusion de sang il n'y a pas de rachat" écrit saint Paul aux Hébreux.

Sacrifice intelligent ? Est-ce possible ? Pour saint Paul comme pour Joseph de Maistre les deux mot jurent. Le sacrifice né de l'idolatrie, le sacrifice expression de la volonté de je ne sais quel dieu Moloch, est une ânerie sauvage. Et pourtant il y a un sacrifice intelligent, un sacrifice rationnel, conforme à l'humanité de l'homme : quel est-il ? Non pas le sacrifice de l'autre : ni les enfants sacrifiés sur les Hauts lieux, ni les femmes offrant leur vie sur le bûcher après la mort de leur mari en Indes, ni les étrangers sacrifiés pour se rendre les dieux propices. Le sacrifice intelligent recommandé par saint Paul ne saurait non plus être commandé par une idole, pas même l'Argent, le Mammon d'iniquité, Le sacrifice intelligent ne peut être commandité par un autre à son propre compte. Le comique grec Aristophane, dans sa pièce Les Oiseaux, s'est moqué des dieux qui vivaient du fumet des sacrifices et que les Oiseaux étaient capable de réduire à la famine en fondant une Cité entre ciel et terre. Il avait bien raison ! Au passage il délégitime tout sacrifice d'animaux.

Le sacrifice intelligent, rationabile, est d'une autre sorte, il faut le considérer à l'inverse de ce sacrifice qui est caricatural à travers trois dimensions : le vrai sacrifice ne peut être un sacrifice d'animaux, c'est ridicule. Il est un sacrifice libre et non commandité ou imposé par un autre. Enfin il correspond toujours au sacrifice de soi et non au meurtre de l'autre. Le Psaume 39 dit bien ces trois caractéristiques d'une manière prophétique : "Tu n'as voulu ni holocaustes, ni sacrifices, alors j'ai dit : me voici, je viens, pour accomplir ta volonté". Ce que nous apprend le psaume 39 ? C'est que le sacrifice intelligent, avec ses trois caractéristiques, accomplit la volonté de Dieu. Si nous revenons à l"énumération de nos cinq adjectifs, le quatrième explique le cinquième. Seul un sacrifice humainement intelligent est capable de plaire à Dieu.

Dieu ne veut que ce sacrifice intelligent, sacrifice de soi et non sacrifice rituel, sacrifice libre et non sacrifice imposé. Le psaume 39 prophétise la passion du Christ à travers laquelle Dieu lui même donne l'exemple en se faisant homme pour mourir sur une croix. Remarquons que le vrai sacrifice, le sacrifice intelligent discrédite les actes de violence mais récupère et transfigure la violence subie, en en faisant une preuve d'amour. On peut penser avec René Girard, lui même grand lecteur de saint Payul et de Joseph de Maistre, qu'un jour, avec la progressive christianisation des mentalités, les actes de violence eux-mêmes, se trouveront discrédités, rendus impossibles. En attendant ce moment, il faut les transfigurer en amour ou en offrande, bref en sacrifices intelligents et acceptables par le Dieu tout puissant, en en inversant la charge (kathexis), en transformant la haine des bourreaux dans l'amour des victimes. C'est le sens de la Passion du Christ, le sens du martyre chrétien, le sens de cette parole énigmatique : "Si l'on te frappe sur la joue gauche, tend aussi la joue droite".

Ce sacrifice est amour car il s'offre pour l'autre. Il est intelligent car il récupère les aspects les plus sombres de le condition humaine pour les faire servir au bien. Saint Paul, encore lui, ne disait-il pas que "Tout coopère au bien pour ceux qui aiment Dieu". Même, malgré eux, les bourreaux à front de taureau.

vendredi 5 juin 2020

L'Eglise invoque... son droit !

"Et cette offrande, toi Dieu, en toutes choses, nous te le demandons, daigne la rendre consacrée, admissible (avec les autres offrandes), ratifiée, conforme à la raison et pouvant être agréée par toi, pour qu'elle devienne pour nous le corps et le sang de ton très aimé fils Notre Seigneur Jésus Christ"

Les Grecs attendaient là une épiclèse, c'est-à-dire une invocation au Saint Esprit. Les Latins eux invoquent... le droit : question de civilisation ! C'est sans doute ce que Gianbattista Vico appelait "l'antique sagesse des Italiens" : "Le vrai et le fait sont convertibles" expliquait le Napolitain. Pour que l'offrande soit vraie, elle doit être un fait, elle doit être faite selon les règles, elle doit être conforme au droit de l'Eglise. Pour que cette offrande soit un fait spirituel que Dieu puisse prendre en considération, il faut qu'elle soit dûment consacrée par le prêtre que l'Eglise a député pour ce service,  (benedictam), qu'elle puisse être ajoutée à toutes les autres offrandes de toutes les autres messes (voilà ce que signifie littéralement adscriptam). Il faut en un mot qu'elle soit ratifiée par le droit de l'Eglise (ratam).

De quelle offrande parle-t-on ? L'emploi du relatif de liaison est caractéristique de la langue latine : quam oblationem, c'est cette offrande sur laquelle on vient de prier dont il est question (hanc igitur oblationem), "l'offrande de notre service et de toute ta famille", ce que nous avons appelé, avec Mgr Guérard, le sacrifice de l'homme. C'est ce sacrifice qui est apporté ici jusqu'au coeur de la consécration, et dont il importe qu'il soit juridiquement présenté dans les  formes canoniques pour être ratifié par l'Eglise comme sien, avant d'être offert au Seigneur "pour devenir le corps et le sang de Jésus-Christ Notre Seigneur, ton bien aimé fils".

Admirable transformation qui résume toute la foi de l'Eglise ; l'offrande de l'homme, ce sacrifice de louange dont il vient d'être question (parce qu'il y a au moins ça dans l'offrande de l'homme : la louange)... Ce sacrifice de louange devient le sacrifice propitiatoire, seul efficace, du corps et du sang du Seigneur. Nous apportons nos offrandes et elles sont transformées dans le Christ offert s'offrant et les offrant à son Père, elles sont "ce qui manque à sa passion" (Col. 1, 24). Dans ces offrandes, à travers ces offrandes, nous devenons le corps et le sang du Christ, nous sommes christifiés. Comme dit le cantique années 70, qui cette fois était bien inspiré : "Vous êtes le corps du Christ, vous êtes le sang du Christ, alors ? Qu'avez-vous fait de lui ?" A une telle offrande on ne peut participer par hasard, encore moins par condescendance. On y participe, comme scotchés par l'amour, car non seulement le Christ devient ce pain et ce vin, mais nous, notre sacrifice devient celui de Jésus Christ. Pour Dieu nous sommes le Christ et ainsi nous sommes rachetés à haut prix. Nous avons coûté cher au Seigneur, comme dit saint Paul.

Il y a un rythme dans cette présentation du sacrifice de l'homme et l'utilisation de l'homéotéleute vient renforcer les signes de croix qui accompagnent chacun des trois premiers adjectif : benedictam, adscriptam, ratam, voilà pour le droit. Pour les deux derniers adjectifs, rationabile, acceptabile, l'homéotéleute est différente, il n'y a plus de signes de croix : voilà pour le fait après le droit..

Observons le style selon lequel ces cinq adjectifs sont ordonnés. A travers la solennité du verbe et le naturel rythmique, on retrouve le fas des vieux romains : chaque mot porte un fait spirituel. Ainsi, ce n'est pas un hasard, les trois premiers participes passés font successivement quatre syllabes (benedictam), trois syllabes (adscriptam) et deux syllabes (ratam, qui avec ces deux syllabes renferme le sens des deux premiers participes). Les deux derniers adjectifs (rationabile et acceptabile), eux, font cinq syllabes, une sorte de plénitude verbale, signifiée aussi par les cinq adjectifs.

Restent ces deux derniers adjectifs à expliquer : rationabilem et acceptabilem. Pourquoi représentent-ils, avons-nous dit, le fait sacrificiel, après que l'on ait insisté sur le rite, sur le droit sacrificiel ? Nous avons traduit plus haut : offrande "conforme à la raison et pouvant être agréée par toi". Là, plus besoin de signes de croix, nous l'avons dit, parce que ces deux adjectifs marquent non une demande humaine pour le sacrifice de l'homme, mais le caractère divin de l'offrande : spirituelle et agréable à Dieu.

Le mot rationabile peut certes, pour simplifier, être traduit par spirituel. Mais il signifie à la lettre "raisonnable". Pourquoi ? Tentatives d'explication au chapitre suivant.

mercredi 3 juin 2020

L'abbé Laguerie m'a dit...

L'abbé Laguérie est un lecteur attentif de cette longue série sur la messe. La plupart d'entre vous, vous connaissez le brio de ce prêtre, qui est aussi un grand connaisseur de saint Paul et un spécialiste de l'âme humaine, comme on n'en trouve pas beaucoup chez les curés.


Voici les remarques de l'abbé, portant sur le post intitulé Servitude sacerdotale
Deux Objections, Votre Honneur ! 
Le mot servitudo, inis, existe bien dans le Gaffiot, dans le sens de servitium ii, d’esclavage. Mais le remplacement de servitus utis par servitudo inis est fâcheux, s’il n’est pas involontaire, une coquille. Car le premier renvoie bien à la fonction, à l’agir (sacramentel) à l’exercice ; alors que le second renvoie à la condition, au statut d’esclave qui n’a pas grand-chose à faire ici. 
La première fonction du prêtre, même si elle découle du caractère sacerdotal (seule transmission sacramentelle des trois prérogatives du Christ,Prophète, Prêtre et Roi, n’est-elle pas d’enseigner, puis seulement de sanctifier ?

Salvo meliore judicio, amitié.
PL
RÉPONSE

Cher M. l'abbé,

Pour ce qui est de votre première question, je reconnais un lapsus. Je suis passé insensiblement de l'oblatio servitutis à l'oblatio servitudinis. J'avoue que je pensais trop au cardinal de Bérulle et à son vœu de servitude, non pas d'ailleurs que ce vœu de servitude à Jésus et Marie ait un rapport quelconque avec le service sacerdotal, mais au contraire pour bien distinguer les grandeurs de la passivité mystique, cette passivité qui constitue un appel à l'amour divin, pour nous mener au-delà de nous-mêmes, et puis l'exactitude dans le service sacerdotal, qui consiste à bien accomplir ses fonctions et à en être comme esclave.

Pour vous répondre, j'ai consulté le Du Cange, dictionnaire de la latinité chrétienne (qui est en ligne) et le Gaffiot (même chose). Dans le Gaffiot, servitudo, servitus et servitium signifient exclusivement l'esclavage, vu comme état juridique ou comme réalité concrète : nous sommes dans l'antiquité païenne. Dans le Du Cange, au contraire, on passe de l'esclavage (qui reste le sens unique de servitudo) à la fonction et finalement au service. Il me semble que l'on a dans cette évolution sémantique un effet de la révolution chrétienne, que résume la fameuse exhortation de saint Paul aux Ephésiens : "Soyez au service les uns des autres". Cet esprit de service est assurément le principal legs des sociétés chrétiennes à notre ère post-chrétienne.

J'ai aussi consulté Florus de Lyon (IXème siècle), qui, lui, dans son Expositio missae, parle de Dieu comme du seul être que nous ayons à servir : "Telle est ce service qui n'est dû à nul autre, ni aux saints anges ni aux saintes âmes, mais au Dieu vivant et vrai et à lui seul, duquel nous est dit ce précepte ; Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et c'est lui seul que tu serviras" (Luc 4, 8 voir Deut. 10, 20). Il ne distingue pas dans ce service les prêtres et les fidèles conformément à la formule biblique qu'il invoque.

Vous affirmez ensuite que les sacrements ne sont pas le premier rôle du prêtre, qui est avant tout un homme de la parole, de l'enseignement. Je vous ai contacté pour vous demander vos sources. Vous me renvoyez au Traité du ministère ecclésiastique par le Père Emmanuel du Mesnil Saint Loup (trouvable en ligne). On y trouve en effet cette remarque, qui explique profondément le primat de la Parole dans l'oeuvre de l'évangélisation : "Les sacrements qui donnent tant de grâces, ne donnent pas les dispositions nécessaires pour les recevoir. Voilà un point capital dans la doctrine chrétienne : et cela montre combien se trompent ceux qui croient que tout est sauvé quand on a reçu les sacrements". Le Père Emmanuel cite, comme allant dans son sens la formule de saint Pierre, après que les apôtres aient créé les diacres pour s'occuper du "ministère des tables" : « Pour nous, nous serons assidus à la prière et au service de la Parole » (Act 6, 4).

Le prêtre doit être un homme de paroles, ce qui ne signifie pas qu'il s'agisse forcément d'un beau parleur. La parole du prêtre, il doit la puiser dans son cœur, dans sa prière justement, il doit la laisser naître en lui. La parole d'un prêtre n'est pas une parole standard, formatée, même si elle était articulée selon toutes les règles de l'éloquence. "La vraie éloquence se moque de l'éloquence"disait Pascal, qui a eu cette autre formule : "Jamais les saints ne se sont tus". Et de citer le psalmiste : "J'ai cru et c'est pourquoi j'ai parlé". Voilà qui définirait assez bien je crois cette Parole qui est le premier rôle du prêtre : parole spirituelle, parole libre, parole simple et accessible.

Alors lorsque je fais du prêtre un esclave, évidemment cet esclave ne manque pas de liberté, il est l'esclave de sa fonction sacerdotale, et c'est au nom de sa foi qu'il parle.

Merci M. l'abbé d'avoir soutenu notre méditation par vos remarques et à bientôt

mardi 2 juin 2020

La damnation éternelle

La prière suivante a été ajoutée au début du VIIème siècle par saint Grégoire le Grand, pape et grand organisateur du rite que l'on appelle pour cela parfois rite grégorien : "Disposez nos jours dans votre paix,  ordonnez que nous soyons arrachés à la damnation éternelle et comptés parmi vos élus". Ces trois supliques nous rappelle que la messe n'est pas un monde fermé sur lui-même, une imagination sacrificielle qui n'aurait aucun sens en dehors des rites qu'elle met en oeuvre. Vivre des sacrements, c'est transformer sa vie en l'installant, en la disposant tout entière dans la paix de Dieu. Cette installation ne vient pas de nous mais de Dieu, qui est au coeur des événements de notre vie. C'est au Dieu qui a tout pouvoir que nous nous adressons.

Parce que nous sommes fils et filles de notre temps et de son optimisme imbécile, nous pouvons être choqués par l'allusion à la damnation éternelle. Comment peut-on continuer d'envisager ce dogme médiéval de l'enfer ? demanderons-nous. Nous savons que Dieu est infiniment bon, il pardonne, qu'est-ce qui peut mériter l'enfer dans ce que nous avons fait ou dans ce que nous allons faire.

Si Dieu a tout pouvoir, dit Calvin, il a dabord celui de nous damner ; "Dieu nous damne". Cette formule a quelque chose de terrifiant. On ne peut pas admettre ce pouvoir qu'aurait Dieu de nous créer pour l'enfer, dans une prédestination qui remonterait à l'acte créateur lui-même. Calvin a vraiment fabriqué de toutes pièces ce disant un Dieu méchant, un Dieu jaloux, un Dieu qui s'ammuserait à se prouver à lui même sa puissance, en faisant des hommes ses victimes. Ce n'est plus le Dieu qui est amour, c'est le dieu grec d'avant Platon, le dieu qui s'amuse à faire du mal aux hommes : lorsqu'il se suicide parce que son naturel héroïque a été bafoué par Athéna qui lui a fait confondre une armée de héros avec un troupeau de porcs, Ajax a le temps d'entendre le rire sarcastique de la déesse. Un Dieu qui damne, entendrons-nous aussi son rire ? Contre un dieu ainsi envisagé, je préfère personnellement entrer en lutte.

Tout comme je préfèrerai décliner les offres d'un Dieu qui voudrait m'imposer sa bonté à tout prix,. Comment Dieu pourrait-il contraindre sa créature au salut ? Irait-il jusqu'à la doper pour qu'elle accepte ses avances ? Cette perspective là non plus n'est pas la bonne. Nous avons vu l'horrreur qui consiste à penser que Dieu nous prédestine au mal et qu'il nous damne. C'est une erreur et une horreur symétrique qui consisterait à soutenir que "Dieu nous sauve" avec la même nécessité qu"'il nous damne selon Calvin, qu'il nous impose son salut que nous en voulions ou que nous n'en voulions pas. On ne peut pas dissocier ainsi l'amour et la liberté. Il n'y a pas d'amour qui ne respecte infiniment la liberté de ce qu'il aime, la liberté de dire : non, la liberté de se séparer à jamais.

De ce point de vue, je n'ai jamais compris que l'on puisse soutenir que l'enfer n'existe pas, que la damnation, c'est-à-dire la privation de Dieu soit impossible. Justement parce qu'il nous aime, Dieu doit accepter que son amour puisse échouer, que sa créature soit capable de refuser ses avances et de s'éloigner de lui. L'enfer ? Ce n'est pas une image médiévale, C'est la condition nécessaire de la liberté de l'homme auquel le choix est donné entre Dieu et non-Dieu. Non Dieu ? c'est ce que l'on appelle le dam c'est-à-dire la privation consciente de Dieu.

La créature ne peut pas accepter ou refuser d'exister. La vie lui a été donnée. '"je n'ai pas demandé à naître" disent certains existentialistes révoltés par la vie. Ils ont raison. Mais désormais nous savons que cette première vie est une vie avant la Vie, et que si nous voulons entrer dans la Vie, Dieu cette fois nous demande notre accord. Il le fait de façon personnelle. Chacun reçoit d'une manière ou d'une autre le carton d'invitation : Dieu te demande si tu le choisis ou si tu choisis de t"éloigner de lui. Tu n'as pas demandé à naître, mais le salut t'est donné à la demande, Tu as forcément demandé à être sauvé.

Si tu n'es pas sauvé ? Ce n'est pas Dieu qui t'a damné. En enfer, il n'y a que des volontaires. Non pas forcément des volontaires pour l''enfer dans ce que cela peut avoir d'atroce, mais des volontaires pour la damnation, pour la privation de Dieu. Saint Grégoire le Grand nous fait prier pour tous les pécheurs qui vont en enfer, dans une folle joie, à toute vitesse, toutes fenêtres ouvertes, en klaxonant comme des ados qui ont débridé leur première moto. Ces inconscients qui ne veulent avoir aucun devoir envers la vie qu'ils ont reçue et qui se rendent à eux-mêmes la vie impossible parce qu'ils veulent qu'elle soit comme ils l'entendent et qu'ils n'ont simplement pas les moyens de la réaliser eux mêmes. Il faut accepter de recevoir... Ce n'est pas forcément si simple de recevoir la vie consciemment. La première fois nous sortons inconscients du ventre maternel. La seconde fois nous rentrons conscient dans la vie éternelle.

L'objectant, qui tout à l'heure traitait l'enfer de supplice médiéval réattaque : "Si je pouvais limiter l'enfer à la peine du dam, je le comprendrais, mais pourquoi y a-t-,il un feu en enfer ? Dieu est sadique ?" Le feu de l'enfer n'est pas un feu matériel. Ces peines sensibles, dit le doux saint Bonaventure matérialisent, visibilisent et concrétisent ce que signifie au fond la peine du dam, ces peines nous disent ce à quoi ressemble la privation consciente et libre de Dieu - peine à laquelle nous nous condamnons nous mêmes dans le jugement particulier.

Comment s'imaginer le jugement particulier ? Dès qu'il voit Dieu, le damné fuit en disant : "la vie avec lui, ce n'est pas pour moi". Ce qu'il ne sait pas c'est que cette fuite est infiniment douloureuse. Eh bien, cette douleur d'être séparé de Dieu après qu'on l'ait rencontré, les peines des sens dans l'enfer peuvent nous la faire entrevoir, nous faire comprendre ce que c'est que de se séparer sciemment de Dieu.. Elles constituent une pédagogie. En cela saint Bonaventure ajoute par manière de paradoxe mais avec une vraie profondeur que "la peine du feu est une invention de la miséricorde de Dieu".

C'est que pour la plupart d'entre nous, la crainte est le seul commencement de la sagesse.

samedi 30 mai 2020

L'importance de l'attitude physique

Il est possible que Dieu ne reçoive pas notre offrande (hanc oblationem ut accipias), qu'il ne se laisse pas apaiser par elle (placatus), que le sacrifice n'ait aucun effet, qu'il s'agisse d'un placebo, et cela non pas à cause de la victime divine, qui en elle-même est infiniment parfaite, mais à cause de la manière dont ce sacrifice est assumé par les hommes, à cause de la manière dont il est offert, Ce qui est en cause ce n'est pas la gravité du péché des offrants, les péchés les plus graves peuvent être pardonnés par Dieu dont la Miséricorde est infinie. Non ce qui peut faire manquer le sacrifice, c'est la manière dont les offrants reconnaissent avoir péché, la manière dont ils offrent l'Offrande éternelle, l'humilité qu'ils mettent dans cette offrande ou au contraire l'aplomb invraisemblable qui est le leur à ce moment-là. Je pense en particulier à notre temps, où la seule spiritualité qui tienne est celle de Polnareff : "Nous iront tous au paradis". Notre manière d'offrir, notre façon de croire qu'il n'y a aucun pardon à demander rend stériles nos sacrifices. Il n'y a de sacrifice véritable que dans l'humilité de l'offrant.

Regardez la parabole du pharisien et du publicain. L'un et l'autre portent au Temple leur sacrifice intérieur, le pharisien au premier rang : 'Tu es béni Seigneur de ce que je ne sois pas comme le reste des hommes, qui sont menteurs voleurs adultères... Moi je donne la dîme de tout ce que je gagne..." Quelle est l'efficacité de son sacrifice ? Quelle est l'utilité pour lui de donner la dîme "de la menthe et du cumin" ? Elle est nulle. Les sentiments moitrinaires de l'offrant détruisent son offrande. Lorsque je parle de la théologie de Polnareff, j'évoque aussi bien les pragmatiques qui cherchent de la rentabilité pour tous leurs actes et qui ne voient pas l'urgence de l'humilité pour la vérité que les intégristes qui se croient prédestinés, qui sont convaincus d'être les meilleurs sans effort. Le risque du pharisaïsme est partout. Il faut une force intérieure pour être comme le publicain, qui "n'ose même pas lever son regard vers le ciel" et qui se contente de répéter ; "Ayez pitié de moi Seigneur car je suis un pécheur". La grandeur de la liturgie traditionnelle me semble-t-il est là d'abord : elle sait entretenir l'humilité vraie des célébrants, que ce soit le prêtre dont c'est le ministère ou les fidèles qui, en célébrant à leur place l'eucharistie, s'offrent eux mêmes à Dieu, en même temps qu'ils reçoivent son offrande.

Il y a une question générale que je n'ai pas encore abordée, c'est celle de l'attitude physique des célébrants, le ministre et les assistants. Pour le ministre, il doit être absolument docile aux rubriques qui lui indique la position de son corps, celle de ses mains, de son visage, de ses yeux. Les fidèles ont également des recommandations : assis, debout, à genoux, leur attitude physique est le reflet de leur état intérieur, en particulier la fréquence de la position à genoux pour ceux qui le peuvent. Voilà une manière simple de participer au sacrifice ; se mettre debout quand cela est prescrit, à genoux quand il le faut et assis quand c'est le moment (pendant le sermon, mais aussi durant l'offertoire). Voilà une manière de plier la machine comme dirait Pascal : ce serait bien le diable que quelqu'un qui cherche à assister à la messe avec une dévotion extérieure, ne reçoive pas dans son coeur ouvert le salaire de sa bonne volonté.

vendredi 29 mai 2020

Servitude sacerdotale

En disant les deux premiers mots de cette prière, le prêtre étend les mains sur les oblats (le pain et le vin), selon, un geste dont l'invention est tardive : il remonterait au XVIème siècle. Mais, si tardif soit-il, il serait repris de l'Ancien Testament : "Tu poseras la main sur la tête de la victime et celle-ci sera agréé pour que l'on fasse sur elle le rite de l'expiation" (Lév. 1, 4 cf. Ex. 29, 10). Ce geste marque ainsi le début du sacrifice proprement dit. Les deux premiers mots peuvent être dits à voix claire. Et le servant de messe marque d'un coup de sonnette ce commencement de l'offrande la plus sacrée, non pas le sacrifiice de l'homme dont nous avons abondamment parlé, mais le sacrifice de la victime divine, celle qui récapitule en  elle tous les sacrifices. Le chant du Sanctus est achevé (ou sera achevé après la consécration). Pour l'instant le célébrant s'enferme dans le silence.

Le prêtre demande à nouveau que "soit reçue cette offrande", qui est, dit-il, celle de sa propre servitude en tant que prêtre et celle de toute la famille de Dieu. Avec cette offrande de la famille de Dieu tout entière (cunctae), nous aurions un nouvel indice en faveur d'un sacerdoce des fidèles qui ne s'oppose pas (comme on le croit aujourd'hui) au sacerdoce des prêtres ordonnés mais qui en dépend, comme la vertu d'offrande s'alimente à l'offrande et naît finalement, quelle que soit son intention, de celui qui peut offrir le sacrifice. L'offrande est en premier lieu offerte par la servitude du ministre à sa fonction de sacrificateur, fonction si grande et si noble qu'elle aspire et qu'elle inspire toute sa vie.

La servitude du prêtre, dont il est question dans cette prière, n'a rien à voir avec le "voeu de servitude" à Marie et à Jésus qu'avait imaginé pour les oratoriens français et pour les carmélites le cardinal de Bérulle. La perspective de Bérullle en 1615, est celle de la passivité mystique, qui sera celle de Laurent de la Résurrection et de Fénelon à la fin du 17ème siècle. Il s'agit de ne faire obstacle en rien à la volonté de Dieu sur chaque être qu'il a créé. Le cardinal de Bérulle résume cela parfaitement, il s'agit d'avoir accès à une liberté divine par la passivité qui laisse Dieu agir sur ma vie : "Je supplie la Très sainte Vierge, je supplie l'âme sainte et déifiée de Jésus de daigner prendre par elle-même la puissance sur moi que je ne me peux donner et qu'elle me rende son esclave en la manière qu'elle connaît et que je ne connais pas". Une telle spiritualité, qui sera celle de l'Ecole française est une spiritualité magnifique pour les prêtres. Pas question d'en critiquer le caractère mystique, comme le fit Jacques Maritain dans Approches sans entraves.

Mais l'esclavage dont il est question, juste avant la consécration, ne renvoie pas à une attitude mystique, à cette passivité mystique, qui fait naître dans le coeur la vérité. Servitudinis nostrae : ces deux mots, avec le pronom possessif pluriel, marquent la manière dont doit être vécue la fonction du sacerdoce par le sacrificateur. Il ne s'agit pas pour lui de s'occuper de son "moi", ni de trouver une méthode passive à travers laquelle il pourra se découvrir lui-même en même temps qu'il découvrira la volonté de Dieu sur lui. Ca c'est la spiritualité carme et la spiritualité bérullienne (pas si éloignées l'une de l'autre). Le prêtre agit dans le sacrifice du Christ in persona Christi. Il n'est qu'un instrument s'il veut être un continuateur de Jésus Christ. Il est au service de son propre pouvoir, c'est là le fond de l'enseignement de l'Hanc igitur sur le sacerdoce.

Dans ma jeunesse , j'entendais les prêtres qui nous catéchisaient répéter gravement ce qu'on leur avait enseigné : "Le prêtre n'est pas un distributeur de sacrement". Ah bon ? Mais alors il, est quoi ? Un gentil organisateur de pélerinages ? Un remueur de foules ? Un journaliste ? Un psychologue sans diplomes ? Une assistante sociale sans réseau ? Non le premier rôle, la première fonction du prêtre, c'est de donner les sacrements à travers lesquels passe, mieux qu'à travers tous les discours, la grâce de Dieu. Le prêtre doit être l'esclave de cette fonction, qui est à la fois la plus honorable et la plus discrète, celle d'un instrument (voilà toute la discrétion) et celle d'un continuateur du Christ (voilà l'honneur), ce Christ qui a institué les sacrements et en particulier,- de quelle façon ! - l'eucharistie.


jeudi 28 mai 2020

La messe comme mémorial

Avant de reprendre notre progression "au coeur de l'action" sacrée, au coeur du mystère liturgique, je renvoie les lecteurs au post qui porte ce nom, j'y ai déjà abordé le Communicantes. J'en ai au moins proposé une traduction. Dans la double expression communicantes et memoriam venerantes, "étant en état de communion et vénérant la mémoire, on retrouve tout le début du canon, le Una cum famulo tuo papa nostro dans le participe présent Communicantes et le Memento dans memoriam venerantes.

Qu'est-ce que ça nous dit, cette récapitulation des termes ? Que les deux expresssions être en état de communion ("commmunicantes") et vénérer la mémoire ("memoriam venerantes") ont profondément un sens identique. Après avoir insisté sur la vigueur de sens qu'il faut donner à Communicantes, on notera la force de l'expression "vénérer la mémoire". Il ne s'agit pas seulement de faire mémoire, il ne suffit pas d'ériger un mémorial, de considérer un objet à l'extérieur de soi, mais, comme saint Augustin au livre X des Confessions, de "rentrer dans les palais de sa mémoire", ou comme Bergson de faire cette expérience qui consiste à quitter le temps mesurable (réductible à de l'espace) pour entrer dans la durée pure, qui est la conscience de l'au-delà du visible, là où le visible prend forme, dans les données les plus immédiates de la conscience. Par cette vénération, comme en un état d'union, on parvient, au fur et à mesure que l'on rend réel les contenus du mystère, à conjurer la grande Faucheuse du temps qui passe, à abolir le temps et le lieu, comme données spatialisantes, et à rentrer dans d'autres dimensions celles de l'immédiateté. Kierkegaard parlait de "contemporanéité". A travers l'immédiateté de la présence du Christ, que nous touchons dans l'action sacrée, nous sommes les contemporains de toutes les personnes qui d'une manière ou d'une autre participent à son sacrifice, en particulier les apôtres et les martyrs, dont une liste va suivre.

Pourquoi faire allusion à ces modernes que sont Bergson et Kierkegaard ? Pourquoi aller chercher saint Augustin et sa conception de la mémoire ? Parce que l'on a beaucoup utilisé la notion de mémorial au moment de la réforme liturgique, mais qu'on l'a utilisée à faux Au lieu de parler d'action sacrée, comme c'était le cas dans les anciennes rubriques, on s'est mis à parler de la messe comme d'un simple récit, le récit de l'institution. Mais s'il s'était agit seulement d'un récit, il aurait suffi de se le répéter chez soi, de l'apprendre aux enfants et basta cosi ! Pas besoin de liturgie ! Pas besoin de messe ni d'église pour servir d'écrin à ce qui n'est plus une perle... Avec une telle présentation de ce que saint Thomas dans l'Adoro te appelle "le mémorial de la mort du Seigneur", il n'y a plus de "mort du Seigneur", on l'a librement réinterprétée, commme a progressivement disparu la guerre de 14 de la mémoire populaire, malgré le mémorial du 11 novembre. Le mémorial s'il "sert simplement à faire mémoire" d'un fait historique, se déforme lui-même et la mémoire disparaît. La mémoire véritrable n'est pas, comme la mémoire ordinaire, l'objectivation (et donc l'instrumentalisation) du passé mais une manière inititiatique de présentifier le passé, en en faisant une expérience présente, pour ceux qui sont prêts à la vivre avec intensité, memoriam venerantes. C'est en ce sens, et en ce sens seulement, que le sacrement est effectivement un mémorial.

Le passé, on en dira ce que l'on voudra, ça sent toujours un peu le sapin... Et du coup, parce qu'il faut toujours laisser les morts enterrer leurs morts, on prend forcément des libertés avec le passé, devenu une mémoire plastique, dont on peut, au choix, se vanter ou faire repentance... Il n'y a spirituellement de vraie mémoire que la mémoire du présent ; l'intensité d'une action qui échappe au temps, voilà ce qui nous ppermet de parler de façon positive de mémoire et de mémorial. Voilà en profondeur pourquoi, à propos de la mémoire de la Shoah, le Hongrois Imre Kertesz, rescapé d'Auschwitz, explique à qui veut l'entendre, que seul un romancier peut évoquer ces moments. Ou un poète. Ou un cinéaste qui ne réalise pas un documentaire. Il faut la médiation de la littérature ou de l'art pour que l'évocation de la Shoah ne se transforme pas en une mémoire plastique de faits objectivés, à propos desquels toutes les déformations sont possibles. Il parlait en témoin (voir La Shoah comme culture chez Actes sud), tenant la littérature pour plus vraie que l'histoire car elle seule peut annuler le temps.

Je ne dis pas qu'une littérature de l'Eucharistie soit nécessaire (encore que le cycle du Graal, sous certains aspects, pourrait en tenir lieu). Mais il fallait éviter que la Passion devienne son propre mémorial, en proie à toutes les déformations que lui aurait fait subir le présent je veux dire notre époque et toutes les autres époques). Le Christ a pourvu lui-même à ce danger, en instituant le sacrement de l'Eucharistie. Le sacrement, c'est, sous une autre forme que l'événement de la crucifixion, sous une forme non sanglante, non pas un récit (le récit de la Passion a lieu, selon les quatre Evangiles durant la Semaine sainte), mais un mémorial comme dit saint Thomas d'Aquin, une manière sublime de rendre présents les contenus du Mystère, en les montrant sous une autre forme, pour les soustraire à toute déformation et à toute interprétation circonstancielle.

Reste à expliquer (nous le ferons plus trad en suivant le texte du Canon) que cette expérience de la mémoire, prise en elle-même, dans son mécanisme humain, peut paraître une réalité trop élitiste. Un peu comme quand un Jean-Luc Marion parle, dans le même sens je crois, de phénomène saturé à propos de l'eucharistie... Comme s'il était obligatoire de savoir ce qu'est un phénomène dans la dialectique kantienne pour comprendre l'eucharistie comme une évidence, comme une expérience. Cela ne parle pas à tous, alors que tous peuvent faire cette expérience, éprouver cette évidence : la foi (au sens le plus universel du terme), c'est ce que l'on fait comme une évidence.. Reste à poser la question que nous avons approchée tout à l'heure de la mémoire du présent. Quelle est cette présence dont on s'approche sans la connaître ? Le texte du Communicantes nous donne un indice....

Il cite une liste d'apôtres et de martyrs qui se sont approchés de cette présence, à en mourir par le martyre, et à nous montrer avec quelle entièreté il faut communier avec eux pour éprouver cette présence. Il y en a 24 : douze apôtres (en comptant saint Paul l'apôtre que le Seigneur s'est choisi pour remplacer Judas) et douze martyrs, des papes ou des évêques des trois premiers siècles, pour six d'entre eux un diacre (saint Laurent) et cinq laïcs, qui sont égaux aux prêtres dans leur martyre et donc cités avec eux, mais après eux, selon leur rang : Chrysogone, Jean et Paul, Côme et Damien. Vingt-quatre comme les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse, qui sont devant le trône de l'Agneau : le cardinal Ratzinger écrit : "Les vingt-quatre saints rappellent les vingt-quatre vieillards qui entourent le trône de l'Agneau dans la liturgie céleste". Nous avons dit qu'il n'y a de vraie mémoire que la mémoire du présent. La liturgie terrestre est le mémorial d'une mystérieuse liturgie céleste, éternellement présente celle-là, dont nous apprendront d'avantage avant la fin du Canon.

Précédant cette liste des 24 vieillards est citée la Vierge Marie, "qui est un ordre à elle toute seule" dit le cardinal de Bérulle. Elle est dite "glorieuse" car elle est "seule sainte par nature" (Maximilien Kolbe) n'ayant pas subi le péché d'origine, elle représente l'exception miraculeuse au cri des réformés "A Dieu seul la gloire". Sa gloire est non seulement d'être immaculée (sans péché), mais d'être corédemptrice représentant à elle seule devant l'ange Gabriel cette liberté humaine qui était nécessaire pour que la grâce rédemptrice de Dieu nous soit donnée. Sa liberté a anticipé et a rendu possible celle de son Fils.

L'ajoût à cette liste de saint Joseph par le pape Jean XXIII me semble davantage relever d'une dévotion privée absolument louable que de cette liste de saints, liste canonisée par l'Eglise, qui ne peut pas justifier ni qu'il y ait vingt-cinq vieillards, là où le texte sacré en compte symboliquement 24, ni que la sainteté de Joseph soit mise sur le même pied que la sainteté de Marie, pour les raisons que j'ai sommairement donné au paragraphe précédent.

mercredi 27 mai 2020

Chère amie...

L'une de mes amies qui lit très régulièrement ce blog, en particulier depuis que je poste un commentaire sur la messe, irrégulièrement chaque jour, me contacte l'autre soir pour me faire deux graves reproches auxquels je vais tenter de répondre, avant de reprendre la causerie sur le Communicantes, que j'ai initiée hier.

Premier reproche : Vous êtes dans le phyllum de l'intégrisme de papa. Votre truc, c'est pas adapté.

Deuxième reproche ; votre vision de la messe est austère, ampoulée (la sainte messe est à tous les coins de rue dans votre texte) et puis ça manque d'amour.

Deux reproches capitaux, presque aussi grave l'un que l'autre, auxquels je dois des réponses. Au risque de vérifier sur ma personne le deuxième reproche, je dirais que celui qui me touche le plus, c'est le premier.

Vous me reprochez dabord en substance chère amie de m'être trompé de génération. Je n'en suis pas si sûr. 

Il y a eu à la fin des années 70 et dans les années 80 un combat extraordinaire pour récupérer "le catéchisme, l'écriture et la messe", mais ce combat les traditionalistes d'hier l'ont gagné, après moultes péripéties horrificques : Rendez-nous le catéchisme l'Ecriture et la messe" demandait Jean Madiran aux évêques. La nouvelle Ecole biblique de Jérusalem est particulièrement sensible à la Bible dans ses traditions ; aimer la Vulgate (aujourd'hui disponiblle en collection Bouquins pour 30 euros) n'est plus un crime mais une preuve de goût. Le catéchisme (ce qu'il en reste) est beaucoup plus qu'autrefois centré sur les sacrements, qui sont tous les sept solidement traditionnels. Quant à la messe, plusieurs choses : La messe traditionnelle est (à peu près) en vente libre dans l'Eglise aujourd'hui. Elle est dépanalisée, au sens où jusqu'à la Fraternité Saint Pie X inclusivement (qui devrait remercier tous les jours le pape François), ceux qui la célèbrent aujourd'hui peuvent le faire légalement. "Chacun a droit de citoyenneté dans l'Eglise" comme disait le regretté cardinal Castrillon. Le moment semble donc particulièrement bienvenu grâce à cette nouvelle paix de l'Eglise, pour faire connaître le rite traditionnel, perle précieuse de la tradition de l'Eglise, ne serait-ce que, parce qu'objectivement, il demeure, dans l'Eglise latine, la principale norme d'interprétation de l'Ordo rénové,

Il faut dire que l'intention des auteurs du rites, du Père Bouyer au Père Bugnini par exemple, a été parfois contradictoire. Quant au pape Paul VI, il a assumé sa réforme, en donnant l'impression que pour lui le principal était la traduction en vernaculaire de la forme traditionnelle du rite. On comprend dans ces conditions, que la pierre de touche demeure le rite traditionnel, qui remonte de façon sûre au IVème siècle (le De sacramentis de saint Ambroise), avec auparavant des témoignages de Cyprien, de Tertullien et du pape de Rome Innocent Ier dans sa lettre à Decentius). Sans parler du solide travail de saint Grégoire le Grand au début du VIIème siècle. Ce sont des autorités dont l'on ne peut pas se débarrasser d'un revers de main. La théologie du rite romain aujourd'hui manque à l'Eglise et même à la légitimité du rite rénové, comme l'a bien montré Benoît XVI dans Summorum pontificum (Les souverains pontifes) dont le titre est à lui seul tout un programme. C'est ce manque que j'essaie modestement de poser comme criant, à travers cette série de méditations.

Il y a un deuxième obstacle sur le chemin de la messe romaine, c'est la barrière que constitue le latin, langue sacrée pourtant nul n'en disconvient, langue liturgique, comme le grec, l'araméen et le slavon. Il est clair qu'il faudra, sans renoncer à la langue sacrée, introduire du vernaculaire dans la liturgie dite de saint Pie V, ne serait-ce que des cantiques français (pas forcément du XIXème siècle - les chants d'aujourd'hui sont beaux) ou des parties de la messe comme les prières au bas de l'autel ou le dernier évangile, qui n'a pas vocation à être bredouillé de façon inaudible par le prêtre, fatigué de l'action sacré et qui fait tout pour en finir rapidement (c'est l'impression que cela donne parfois).

 L'obstacle de la langue sacrée, qui n'est pas affronté, est d'autant plus considérable que les chants de l'Emmanuel tiennent lieu de médiation à beaucoup de jeune en quête d'émotions simples et claires, parfois (pas toujours mais je l'ai vu) au détriment de la geste liturgique elle-même, sans doute parce que, ici et là, on n'en comprend plus la nature. Chanter la prière du Père de Foucauld ou tel poème de Thérèse de l'Enfant Jésus, cela ne s'improvise pas : les paroles sont tellement fortes, la musique tellement chaleureuse que la liturgie elle-même (dont on ne sait plus trop à force de réformes à quoi elle correspond) semble pâlir au profit d'une ambiance charismatique ou évangélique.

A quoi mènent ces diverses considérations ? A souligner que c'est plus que jamais peut-être l'heure de la liturgie traditionnelle dans l'Eglise, que nous, qui sommes attachés à ce rite, nous ne nous sommes pas trompé de génération,. Le rite s'est relevé, a repris un sens religieux catholique qui avait eu tendance à disparaître dans les sombres années 70. C'est maintenant la théologie de la messe qui manque, théologie qui n'est pas seulement sacramentelle mais sacrificielle, c'est-à-dire terriblement pertinente à la vie réelle telle que nous la supportons, et capable d'exprimer nos amours, notre amour de Dieu d'abord, de la manière la plus forte, loin de toutes les illusions. Théologie que l'on ne trouve que dans le Canon romain, gloire à lui ! et dans l'offertoire de la messe romaine, , un peu plus récent mais si éloquent.

Chère amie, chaque fois que dans ce commentaire j'écris le mot "sacrifice", je pense au mot "amour", non pas du tout qu'il faille introduire je ne sais quelle dimension masochiste dans tout amour. Disons plutôt : le sacrifice, c'est le principe de réalité qui impose l'amour non comme une songerie vaporeuse, non pas même comme un idéal qui serait supérieur à la vie et donc mensonger en définitive, mais plutôt comme une vie concrète, toujours menacée, souvent risquée et qui, n droiture,  quels qu'en soient les objet, à l'ombre de la Présence bienveillante de Dieu, nous mène au Ciel.

mardi 26 mai 2020

Au coeur de l'action

Je n'ai pas encore parlé des rubriques liturgiques, ces indication en rouge (ruber en latin), qui donnent quelques indications sur le texte et sur la manière de le dire. Les rubriques ne sont pas très nombreuses et laissent finalement au prêtre une certaine latitude d'interprétaation du texte. Au début du paragraphe Communicantes, il y a deux mots sur lesquels il convient d'insister : Infra actionem. Deux mots en rouge que l'on pourrait traduire : Au coeur de l'action.

Soulignons au passage que le rite de la messe est formulée dans un beau latin classique. Cette rubrique rouge - Infra actionem - nous donne occasion de trouver une "faute" de latin. En latin classique on dirait Intra : à l'intérieur... C'est donc simplement cette indication marginale, cette rubrique qui nous fait toucher du doigt le latin de cuisine, ou si vous voulez le latin médiéval en ce qu'il a de spécifique. On trouve Infra pour intra dans le dictionnaire Du Cange, de la latinité tardive.

Notons en revanche pour ce qui concerne non une rubrique mais le texte lui-même, qu'à partir du Re igitur, dans le Canon, il n'y a pas de verbe conjugué, avant la consécration, sinon des verbes exprimant le sacrifice. Le présent paragraphe a pour seul verbe Communicantes... un participe présent, qui n'est donc pas un verbe conjugué. Il me semble que ce n'est pas un hasard : Communicantes est mis en apposition à "Nous t'offrons ou ils t'offrent..." C'est en accomplissant le sacrifice que nous sommes en communion. Lorsque le sacrifice de l'Eglise ne s'accomplit plus, la communion dans l'Eglise se trouve compromise à sa source sacrificielle.

Que nous dit en lui-même le participe présent communicantes ? On pourrait en proposer une traduction un peu appuyée, qui rejoindrait la théologie du cardinal de Bérulle sur les états de Jésus Christ, et marquerait bien l'action divino-humaine que représente la communion ecclésiale dont nous parlons pour l'heure. On pourrait risquer : "Etant en état de communion". Un état qui nous permet de transcender le ciel et la terre, de tutoyer les saints, de monter sur le Thabor, nous trouvant non seulement en l'état ordinaire où se trouve usuellement les animaux plus ou moins raisonnables que nous sommes, mais nous trouvant, communiant avec les saints, ceux qui vivent encore sur cette terre ou tous ceux qui sont déjà ressuscités.

La communion ecclésiastique ne désigne pas je ne sais quelle bisounourserie obligatoire pour tous, aux termes de laquelle il faudrait simplement s'empêcher de parler trop fort pour ne pas gêner la parole moyenne, censément de rigueur en telle circonstance. La communion ecclésiastique a sa source active dans le Sacrement de l'eucharistie qui de manière constante irrigue les coeurs en leur donnant invisiblement la grâce de l'unité.

Mais puisque, une fois n'est pas coutume, c'est la rubrique que nous commentons : infra actionem, et du commentaire de la rubrique que nous sommes partis, il faut maintenant expliquer le mot : actionem, dans l'expression Infra actionem. De quelle action s'agit-il ? Si vous suivez quelques uns de ces posts, si vous suivez le présent commentaire sur le sens du participe présent Communicantes, qui désigne un état, pas une action, parce que communicantes n'est pas un verbe conjugué mais un participe présent, vous n'aurez aucun doute : il s'agit du sacrifice. L'action qui a lieu à la messe est celle du sacrifice du Christ épousant le sacrifice de l'Eglise, de sorte que les deux ne font qu'un.

Comment comprendre que le sacrifice du calvaire, qui a eu lieu vraisemblablement le 7 d'avril de l'an 30, constitue une seule action avec le sacrifice de la messe, qui a lieu depuis, sur chacun des autels (fussent-ils de fortune) où il est célébré ? Il faut remonter à une comparaison entre le jeudi et le vendredi saint, entre le dernier repas qui est la Cène du Seigneur et le sacrifice sanglant sur le Golgotha. Le jeudi, Jésus prend du pain et dit : "Ceci est mon corps". Il prend du vin et déclare ; "Ceci est le calice de mon sang". A-t-il accompli son sacrifice ? Oui, totalement en intention. Mais comme dit saint Paul aux Hébreux : "Sans effusion de sang, il n'y a pas de rémission". Disons que dès le jeudi saint, la séparation des espèces qui signifient son corps et son sang manifeste que la sacrifice est réalisé en intention.Le mode de réalisation du sacrifice est différent. Le sacrifice est le même.

Si l'on compare le Golgotha et la messe, on retrouve la même action sacrificielle, mais évidemment selon un mode de réalisation bien différent ; la croix se réalise modo immolatitio, selon un mode d'immolation. A la messe, le sacrifice se réalise selon un mode sacramentelle, à la fois caché et manifesté, mais manifesté autrement. C'est la même réalité à laquelle on assiste, que ce soit à la Cène, au Golgotha ou à chaque messe. Cette réalité n'est pas seulement représentée comme un tableau ou comme un mémorial, elle se réalise, toujours la même, selon un mode sacramentel, en manifestant non pas seulement l'intention sacrificielle du Christ comme à la Cène, non pas seulement l'immolation sacrificielle du Christ comme au Golgotha, mais l'application sacrificielle à tous les volontaires, des fruits de ce sacrifice ; Heureux les invités au repas du Seigneur ! Parce qu'ils ont répondu à l'invitation du Seigneur, ils reçoivent les grâces attachés au sacrifice de la croix, qui ne prend visiblement toute sa dimension que dans cette communion solennelle (communion sacramentelle ou communion de désir) qui accomplit le sacrifice comme don d'amour à l'hummanité.

Voilà ce que la rubrique appelle l'action dans l'expression Infra actionem : le sacrifice de la messe n'est pas une réunion de prière comme les autres, qui se déroulerait simplement dans l'esprit de charité qui est celui du messie. Le sacrement de l'eucharistie n'est pas simplement un mémorial des paroles et des actes de Jésus le jeudi saint. Le sacrifice de la messe n'est pas seulement un sacrifice de louange, même si, nous l'avons vu, il est cela : mais il serait hérétique de prétendre qu'il n'est que cela.
Le sacrifice de la messe est l'action sacrée par laquelle aujourd'hui le Christ ressuscité est toujours vivant pour intercéder en notre faveur et appliquer son sacrifice à ceux qui lui en font humblement la demande. Et dans cette demande, il n'y a pas d'un côté les prêtres et de l'autre les fidèles. Chacun, assistant à la messe, fait au Christ la demande de grâce qui va lui permettre de nourrir son propre sacrifice intérieur, en vivant dans la lumière du ressuscité.