lundi 6 avril 2020

L'autel des parfums et l'autel du sacrifice

Après s'être incliné pour baiser l'autel, le prêtre se prépare à l'encenser. Le baiser à l'autel rappelle les reliques des martyrs et donc le sang du sacrifice du Christ. C'est j'allais dire la dure loi du genre, rappelée par l'Epître aux Hébreux : "Les péchés ne sont pas remis sans effusion de sang" (9, 22). Ainsi comme le dit Grégoire le Grand dans ses Moralia in Job (17, 12), "le Seigneur s'est fait sacrifice", il est le prêtre du sacrifice ("Ma vie personne ne la prend mais c'est moi qui la donne" Jean 10), il est l'autel du sacrifice (il est l"instituteur" de ce sacrifice, l'inventeur divin de cet autel), et sur la croix, il est la victime d'un sacrifice (qui comme le note l'Epître aux Hébreux a lieu une seule fois - semel - mais est communiqué partout dans l'espace-temps sous forme sacramentelle).

Je me souviens de mon étonnement et - oui ! - du malaise qui me prit, adolescent, lorsque j'ai appris (moi qui était pourtant un pratiquant régulier depuis toujours) que la messe était un sacrifice ; à la fois je trouvais ce mot obscène, je trouvais ce mot sanglant justement et masochiste, mais en même temps j'avais entre les mains un petit opuscule que lisait ma sainte mère, intitulé Le sacrifice de la messe et dont  l'auteur - saint Léonard de Port Maurice - était un saint canonisé, qui avait donc tous les titres pour parler vrai. Il se trouve que c'est à la même époque que j'ai découvert la messe traditionnelle. et là, en particulier à travers l'offertoire, j'ai compris que la messe a bien un caractère sacrificiel, que pour prouver notre amour au Seigneur, ce sont des sacrifices que nous lui offrons, mais que Lui-même pour nous prouver le caractère indéfectible de son amour s'est d'abord offert en sacrifice sur la croix.

Dans le Temple de Dieu à Jérusalem, il y avait deux autels : l'autel des sacrifices d'animaux, sacrifices périmés par le sacrifice du Christ) et l'autel des parfums. Nous retrouvons ces deux autels dans l'Apocalypse. Il faut donc penser que même s'il y a un seul sacrifice digne de Dieu et un seul autel pour ce sacrifice, les parfums demeurent d'une manière ou d'une autre dans le sacrifice éternel que décrit l'Apocalypse. Mais comment demeurent-ils ? Cet autel unique, nous l'avons vu, c'est le Verbe de Dieu lui-même dans un AMEN unique, éternel et plein d'amour à son Père. C'est lui le Verbe au sein de la Trinité qui institue le sacrifice éternel, à travers ce projet incroyable de l'incarnation. Il se donne à son Père en devenant homme, il se fait accessible à la souffrance et à la mort, "il s'offre parce qu'il l'a voulu lui-même et ce sont nos péchés qu'il a porté lui-même" (Ps. 21, 8-9). Cajétan a un mot particulièrement puissant pour nous aider à comprendre ce qui se passe : son sacrifice dit-il perfectionne et accomplit tous les autres sacrifices (est perfectivum omnium sacrificiorum), sacrifice des juifs, sacrifices des païens. Je ne connais que Joseph de Maistre dans ses Eclaircissements sur les sacrifices (réédités en collection Bouquins) qui ait vu cela pour en tirer toutes les conséquences : la grande analogie que forme tous les sacrifices des hommes s'accomplit dans l'unique sacrifice du Christ.

Il n'y a donc plus qu'un seul autel et qu'un seul sacrifice, mais alors que devient l'autel des parfums ?

Dans la liturgie ecclésiastique, l'autel du sacrifice (ce que le Père de Condren appelle "l'autel ministériel", l'autel de pierre ou de bois), pour magnifier la divine prescription qu'il représente au milieu des fidèles, est comblé par le ministre des parfums d'encens. Ce n'était pas le cas dans l'Ancien Testament : l'autel des sacrifices n'étaient pas encensé parce que ces sacrifices d'animaux n'étaient que des figures du sacrifice parfait, figures dont l'Epître aux Hébreux, après l'an 70, prend acte de la disparition, figures qui en tant que telles n'avait donc pas à être encensées. Encenser l'autel comme nous le faisons aujourd'hui, c'est reconnaître que le sacrifice qui s'y déroule n'est pas une approximation purement humaine mais l'accomplissement divin de ce que doit être l'offrande faite à Dieu.

L'encensement de l'autel a une grande portée spirituelle. Il ne s'agit pas seulement de mettre à contribution nos capacité olfactive, dans une perspective qui serait purement esthétisante, mais de reconnaître le caractère divin de la cérémonie qui va s'y passer, comme, avant l'Evangile, à travers l'encensement du livre, on reconnaît le caractère divin de la parole qui va résonner et après l'offertoire le caractère divin de l'offrande qui y est faite.

On peut dire des parfums liturgiques ce que l'on dira de la beauté des vêtements liturgiques. Le vêtement liturgique n'est pas fait pour satisfaire je ne sais quel goût, assumé ou pas, du déguisement. Il manifeste que le ministre visible n'est, ainsi habillé, que l'instrument du Dieu invisible. De la même façon l'encensement de l'autel signifie que l'autel de bois ou de pierre n'est que la manifestation visible du dessein divin, qui est en même temps, sur cet autel, un dessein sacrifical invisible. Le Dieu invisible se fait connaître en se sacrifiant, en s'offrant ; et cette offrande du Fils de Dieu à son Père est rendue visible par le sacrement pour lequel l'autel a été construit.

dimanche 5 avril 2020

Les reliques qui sont ici

Etant monté à l'autel, le prêtre embrasse les reliques qui sont  dans la pierre d'autel : "Nous vous prions Seigneur, par les mérites de vos saints dont les reliques sont ici et de tous les saints pour que vous daigniez me pardonner tous mes péchés Amen. Saint Augustin, avec le sens pédagogique qui est le sien, expliquait déjà au cours d'un sermon sur saint Etienne le sens des reliques, avec ces paroles claires : "Nous ne dressons pas un autel à saint Etienne mais nous faisons à Dieu un autel des reliques de saint Etienne" (Sermon 318).

Les reliques ont mauvaise presse aujourd'hui, ne serait-ce que parce que certains se sont livrés autour d'elles à un honteux trafic. Mais le culte des reliques a été l'une des premières manifestations religieuses dans la primitive Eglise. L'un des premiers texte chrétiens, qui date de 160 environ, raconte la passion de saint Polycarpe, "évêque de l'Eglise catholique de Smyrne",  lui même disciple de saint Jean l'Evangéliste. Pour que les chrétiens ne viennent pas récupérer les reliques de cet homme vénérable dévoré par les bêtes, "Le centurion exposa le corps au milieu de la place, comme c'est l'usage et le fit brûler. C'est ainsi que nous revînmes plus tard recueillir les cendres que nous jugions plus précieuses que des pierreries et qui nous étaient plus chères que de l'or. Nous les déposâmes dans un lieu de notre choix. C'est là que le Seigneur nous donnera, autant que faire se pourra, de nous réunir dans la joie et la fête, pour y célébrer l'anniversaire de son martyre et pour nous souvenir de ceux qui ont combattu avec lui".

Ce texte vénérable nous enseigne que le culte des reliques est bien présent en ce temps fort proche de l'origine chrétienne. La quête des reliques semble aller de soi dès cette époque (c'est le plus ancien récit de martyre qui nous soit parvenu). Les adversaires des chrétiens (la communauté juive de Smyrne en l'occurrence) le savent puisqu'ils demandent que soient brûlés les corps après la mort des témoins. Et comme pour déjouer cet acharnement, les chrétiens récupèrent jusqu'aux cendres de leurs morts, et cela - on nous le précise - pour une célébration de l'anniversaire du supplice. La doctrine du culte des saints est déjà bien en place : pas question de confondre les saints avec le Christ lui-même : "Nous n'en adorerons jamais un autre. Nous vénérons le Christ parce qu'il est le Fils de Dieu et nous aimons les martyrs parce qu'ils sont les disciples et les imitateurs du Seigneur". Ce culte des saints s'inscrit dans le calendrier à la date anniversaire, où ont lieu des cérémonies, à travers lesquels on se souvient des martyrs : c'est ici bien sûr l'embryon du calendrier liturgique, qui permet de se souvenir des saints (martyrs ou non) qui ont illustré l'histoire de l'Eglise.

Mais il y a plus extraordinaire encore à propos de ce culte des reliques qui est dès les premiers siècles partie intégrante du culte eucharistique. C'est un verset tiré de l'Apocalypse, texte écrit dans les années 70-80, qui se présente comme une vision, par Jean le disciple que Jésus aimait, du Sacrifice éternel et de l'Agneau de Dieu, en état d'immolation pour les péchés des hommes (cf. par exemple Apoc 5, 6). Nous reviendrons sur la signification de ce sacrifice céleste. Mais je voudrais insister sur le sacrifice terrestre qu'il représente, et en particulier sur le culte des reliques qui marque la toute première liturgie ecclésiale ; voici un verset étonnant qui matérialise ce culte : "Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l'autel, les âmes de ceux qui sont en état d'égorgement à cause de la parole de Dieu" (Apoc. 6, 9). Le rapport établi entre l'autel de Dieu, le sacrifice céleste de l'Agneau de Dieu et le culte des martyrs du temps présent (à quoi correspond le cinquième sceau, le temps d'avant les grandes catastrophes) est troublant et laisse penser que c'est une coutume vieille comme le christianisme lui-même, d'associer au culte du Christ sacrifié sur la croix pour nos péchés, le culte des hommes qui lui ont offert leur vie plutôt que de le trahir.

Conformément à la doctrine de la communion des saints, d'après laquelle les mérites des morts (et en particulier des martyrs) sont appliqués aux vivants, la prière que récite le prêtre en embrassant les reliques qui sont sur l'autel, demande le pardon de ses péchés au nom d'un "nous" ["nous te prions"] qui peut représenter soit les membres du clergé qui récitent ensemble cette prière pour le célébrant soit les fidèles qui sont prêtres eux-aussi et offrent le sacrifice de tous les saints pour celui qui ose, parce qu'il en a reçu le ministère, célébrer visiblement le sacrifice du Christ.

samedi 4 avril 2020

Montée à l'autel

Nous sommes toujours dans la première partie de la sainte liturgie que nous pouvons appeler les préliminaires du rite eucharistique. Le prêtre, dans son dialogue avec les fidèles, s'est préparé à monter à l'autel. Pour l'instant, conscient de son indignité, il est resté in plano comme disent les liturgistes, au même niveau que les fidèles. Il a confessé ses péchés seul devant tous se reconnaissant pécheur, profondément incliné pour recevoir le pardon divin par la médiation de l'assemblée. Puis, prononçant le Deus tu conversus, il a incliné la tête en reconnaissant la primauté de l'action divine sur tous ses efforts personnels (voir notre post L'équilibre spirituel). Il a prié Dieu pour qu'il exauce sa prière, il a averti les fidèles que quelque chose de sacré devait se passer, il est monté à l'autel et s'est baissé pour l'embrasser, comme la source de l'acte cultuel qui suit (voir notre post Qu'est-ce que l'autel de Dieu ?). La force du prêtre ne vient pas de lui, mais de l'autel, c'est-à-dire de l'institution divine du sacrifice. Le prêtre n'est que la cause instrumentale de l'acte sacré. Il doit se le dire et redire.

En montant à l'autel, il récite, en latin, silencieusement, la prière suivante : "Enlève de nous nos iniquités pour que nous puissions entrer avec un esprit pur dans le saint des saints".

Le prêtre comme tout un chacun a un passé et un passif : enlève de nous nos iniquités. Le mot iniquité traduit le grec anomia et désigne le péché contre la loi de Dieu, contre Dieu, le péché comme transgression. Le mot le plus commun pour désigner le péché (peccatum, grec : amartia) renvoie à l'idée de faute. Mais dans le vocabulaire des premiers chrétiens, la transgression renchérit sur la faute et la faute représente un glissement vers la transgression. Saint Jean, dans sa Première épître a une étrange formule : "Le péché (amartia), c'est l'iniquité (anomia)". C'est sans doute cela qu'il veut dire, l'étrange glissement du pécheur qui, au départ, veut seulement se passer de Dieu et à l'arrivée, s'il n'y prend garde, se retrouve opposé à Dieu. Son péché (de fragilité d'égoïsme de faute) devient une transgression, un refus de Dieu. C'est de ces iniquités, de ces vieux péchés rancis ou pourris et qui pourrissent alentours dont le prêtre demande à être débarrassé, pour être un instrument docile entre les mains du Dieu tout-puissant.

Remarquez que cette prière est à la première personne du pluriel. Qui est désigné par ce "nous" ? Du point de vue purement liturgique, on peut penser qu'il s'agit des ministres de la messe solennelle, le diacre et le sous-diacre, qui font avec le prêtre une unité célébrante. Du point de vue théologique, il faut souligner que chaque fidèle est prêtre et que ce "nous" pourrait renvoyer à l'idée, que nous développerons abondamment plus tard, que, parmi les fidèles aussi, chacun offre, en union avec le ministère du prêtre, son propre sacrifice intérieur.

Si nous choisissons cette dernière interprétation du "nous" employé dans cette prière, soulignons que ce "nous" où prêtres et fidèles communient dans le même sacerdoce est absolument conforme à la Tradition. On peut renvoyer à l'épître de Pierre évoquant "un peuple de prêtres" (I Petr. 2, 5), lequel Pierre apôtre reprend lui-même l'expression au Livre de l'Exode où il la trouve dans la bouche de Dieu : "Vous serez pour moi une nation sainte, un peuple de prêtres..." (Exode 19, 6).

Dernière remarque sur cette belle prière : nous demandons à être délivrés de nos iniquités pour que nous puissions "entrer dans le saint des saints avec l'esprit pur". La mention du Saint des saints, qui est la partie la plus sacrée du Temple juif, en un tel moment accrédite l'idée d'une parenté étroite entre la liturgie de l'Ancien Testament et celle du Nouveau. Dans l'Ancien Testament, derrière le voile se trouve le Saint des saint dans lequel un prêtre tiré au sort dans la caste sacerdotale entre une fois par an pour approcher le Mystère de Dieu et nomme le Seigneur par son Nom, qu'il est seul à connaître. Dans le Nouveau Testament, c'est l'autel qui est le Saint des saints, parce que sur l'autel, depuis l'autel, est opéré le sacrifice du Fils de Dieu, sacrifice unique, sacrifice éternel, sacrifice répandu sacramentellement dans l'espace-temps selon la prophétie de Malachie (1, 11), sacrifice qui place le culte chrétien au sein même de la Trinité.

Les sacrifices d'animaux qui ont eu lieu jusqu'à la destruction du Temple en 70 ne sont que des images de ce sacrifice unique et partout manifesté, sacrifice divin, sacrifice du Fils de Dieu à son Père, sacrifice qui est toujours réel dans l'espace temps parce qu'il est éternel dans le sein du Père, comme nous l'enseigne l'Epître aux Hébreux à plusieurs reprises. Entrant dans le nouveau Saint des saints où Dieu est présent, nous ne nous limitons pas à un lieu sur lequel a été bâti le temple, comme le pensent les Juifs encore de nos jours, mais nous entrons dans une autre temporalité et dans un espace sans limite - ceux du Sacrement, par lequel l'Eternité divine est potentiellement présente dans chaque point du temps ou de l'espace, sous les espèces sacramentelles.



vendredi 3 avril 2020

Et cum spiritu tuo

Après avoir reçu l'avertissement du prêtre : "Le Seigneur est avec vous", les fidèles répondent en lui retournant la pareille : "Et avec ton esprit". C'est sur ce mot "esprit" que je voudrais insister, en latin spiritus, en grec pneuma : le souffle, non pas l'esprit abstrait, non pas l'esprit tel que le découvre les philosophes, mens ou noüs, mais cet esprit qui se présente comme l'élan spirituel qui caractérise chaque personne au plus profond d'elle même, sa position face à l'Infini ou au Sans mesure.

Je l'ai montré ailleurs, l'anthropologie classique depuis Aristote et saint Thomas d'Aquin induit une vision duelle de l'homme, âme et corps. Dans le Nouveau Testament, la vision de saint Paul, que j'aime appeler le premier théologien chrétien, est une vision ternaire. Ainsi dans la Première Epître aux Thessaloniciens, chapitre 5 verset 23, nous avons ce mot : "Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie tout entiers ; que votre esprit, votre âme et votre corps, soient tout entiers gardés sans reproche pour la venue de notre Seigneur Jésus Christ". 

On retrouve cette distinction ternaire dans la Première aux Corinthiens sous la forme de l'opposition entre le psychique (rapport corps/âme) et le spirituel (rapport corps/esprit) : "Ce qui est semé corps psychique ressuscite corps spirituel ; car s’il existe un corps psychique, il existe aussi un corps spirituel. L’Écriture dit : Le premier homme, Adam, devint une âme vivante [cf. Gen. 2, 7] ; le dernier Adam – le Christ – est devenu esprit vivifiant. Ce qui vient d’abord, ce n’est pas le spirituel, mais le psychique ; ensuite seulement vient le spirituel. Pétri d’argile, le premier homme vient de la terre ; le deuxième homme, lui, vient du ciel. Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes sont du ciel" (I Co. 15, 42-46). La première citation, issue de la Première épître aux Thessaloniciens, permet d'affirmer sans crainte que cette anthropologie ternaire est bien celle de l'apôtre Paul. La seconde citation issue des Corinthiens (où il faudrait voir aussi du côté des chapitres 2 et 3) nous emmène un peu plus loin en nous montrant l'enjeu de cette anthropologie ternaire.

L'enjeu est double : du point de vue de l'immortalité de l'âme (qui est le grand sujet de ce chapitre des Corinthiens), l'esprit est ce qui ressuscite en nous, ce qui est le plus éloigné de la matière corruptible, ce qui en nous est à l'origine de toutes les actions désintéressées, accomplies pour autre chose qu'un intérêt matériel : soit par amour, soit par haine. On retrouve mention de cet "esprit" dans la vieille liturgie du baptême des enfants (on reconnaît plusieurs fois cette distinction dans le baptême des adultes), Le prêtre a ce mot, caractéristique de l'anthropologie primitive que nous cherchons à caractériser : "Sors de cet enfant esprit impur et cède la place à un esprit saint". Notre esprit (spiritus) est soit habité par Satan soit sublimé par le Christ. Nous n'avons pas d'autre choix. Comme le dit saint Paul : "Vient-il de la terre", c'est un esprit de mort. "Vient-il du Ciel", c'est un "esprit vivifiant", non seulement vivant en lui-même mais qui apporte la vie au corps qui deviendra un corps glorieux. Saint Paul a cette formule qui résume tout et qui manifeste ce qu'est la destinée humaine : "L'homme semé corps psychique ressuscite esprit vivifiant". 

La question qui vient immédiatement à l'esprit et qui redouble l'enjeu, c'est pour chacun : qu'en est-il de mon esprit ? En ai-je découvert l'existence ou bien est-ce que je me contente habituellement, pour décider des actes que je pose, de rationaliser et de ratiociner ? Est-ce que, comme le pensaient Bentham, Stuart Mill et les utilitaristes anglais, je me contente de savoir compter pour comprendre quel est mon intérêt sur cette terre ? Est-ce que la vie, est-ce que le bonheur est une chose qui se calcule ? Si c'est le cas, je n'ai besoin que de ma raison qui, quand je suis concerné, sait parfaitement compter le nombre, l'intensité, les conditions de mes bonnes fortunes. N'ai-je pas commencé à comprendre, à travers un certain nombre de signes, que la vie est ailleurs que dans les comptes et les démonstrations ? Les actes dont je suis le plus authentiquement fier sur le long terme, sont les actes à travers lesquels j'ai été capable de me dépasser moi-même, les actes qui ne m'ont pas forcément été suggéré par la raison, mais par l'esprit.

Attention : le bien n'est pas le fruit du calcul, on ne fait pas le bien d'instinct, on le fait par l'esprit. Mais comme dit encore saint Paul dans le même passage que nous avons cité : "Ce qui vient d'abord, ce n'est pas le spirituel mais le psychique". La vie est un long apprentissage du spirituel qui est en nous, mais qui "vient après" le psychique. Il nous faut réveiller notre esprit qui trop souvent, à force de ne venir qu'après les sens et la raison, ne vient jamais, étouffé qu'il est par les convoitises qui nous dévorent ou les calculs qui nous absorbent. Il nous faut faire un examen de conscience pour savoir si nous ne nous sommes pas laissé coloniser par le péché, que l'esprit qui nous anime ne soit pas l'esprit impur (à l'aise dans le lucre et dans le stupre, si j'ose l'assonance), mais que ce soit l'amour, cet amour qui est seul capable de trouver son centre ailleurs qu'en nous-mêmes. 

Voyez que lorsque nous répondons au prêtre qui célèbre et nous dit : "Le Seigneur est avec vous", nous répondons beaucoup de choses quand nous disons : "Et avec ton esprit". Nous l'exhortons à porter Dieu en lui, non pas seulement en vertu du service qu'il rend à la communauté par sa capacité à célébrer les saints Mystères, mais parce qu'il est, comme chacun des fidèles, un homme appelé par le Christ, qui par son esprit, sceau de la ressemblance divine, partie la plus personnelle, la plus intime de chaque individu, vient du Ciel pour y revenir.

jeudi 2 avril 2020

Dominus vobiscum

A plusieurs reprises au cours de la cérémonie le prêtre et le peuple échangent leur salut : "Le Seigneur est avec vous - Et avec votre esprit". Chacun à sa place mais l'un et l'autre - le ministre et le peuple - présents à l'action sacrée où le Christ nous est donnée.

C'est une vieille erreur de penser que Dominus vobiscum se traduit à l'optatif, comme un voeu : "Le Seigneur soit avec vous". Cette vieille erreur a proliféré aujourd'hui où nous souffrons d'une liturgie tout entière à l'optatif, je veux dire au subjonctif, le mode irréel par rapport à l'indicatif, mode du réel. Personnellement je dois dire, je n'en peux plus de cette liturgie à l'optatif, portant tout un tas de voeux tous plus impuissants les uns que les autres. La prière universelle, ajoutée le dimanche dans la nouvelle forme liturgique, est l'archétype de cette liturgie au subjonctif, qui est faite de voeux... pieux : pour que disparaisse la faim  dans le monde. Pour que cesse le réchauffement climatique etc. ! J'avoue que, revenant à l'enfant que j'ai été, ces prières universelles sont à l'origine de mes premiers doutes sur la foi.

Si la liturgie a un sens , c'est de rendre présent le mystère caché depuis la fondation du monde, mystère de salut, mystère de grâce. Présent non pas par le voeu des croyants, bien impuissants en cette occurrence, mais par la volonté de Dieu. Si l'on se place dans l'esprit général de la liturgie, il faut donc traduire Dominus vobiscum non pas comme l'expression d'un désir de la présence de Dieu, mais comme le constat de cette présence, que la liturgie réalise : "Le Seigneur est avec vous". C'est parce qu'il est là et qu'il nous attend que nous sommes réunis, et non l'inverse. Il est vrai de dire, comme on pouvait le lire dans la préface donnée au nouveau missel, dans le fameux article 7 du document Missale romanum : "Là ou deux ou trois sont réunis en mon nom je suis au milieu d'eux". Mais c'est vrai pour toute prière privée ou familiale, c'est vrai aussi pour les réunions de prière. En revanche, dans la prière liturgique, c'est l'inverse. N'est-ce pas le but premier de toutes les formes liturgiques que de rendre présents les contenus du Mystère ? Et n'est-ce pas pour cette raison que nous nous réunissons autour de l'eucharistie et qu'elle nous manque tant durant ces périodes de confinement ?

Cette présence intentionnelle que crée la liturgie de l'Eglise n'est pas (pas encore !) le miracle de la présence réelle et substantielle du Christ dans l'eucharistie ; cette présence, désignée par le Dominus vobiscum, est purement spirituelle ; elle ne se réalise pas par la transsubstantiation du pain et du vin. Elle est mentale mais déjà objective, comme est objectif le mystère du salut qui se manifeste sacramentellement, non pas selon un ordre humain mais selon la volonté du Christ total, qui est l'Eglise. C'est cette volonté, c'est la tradition liturgique, pour tout dire, qui rend objective cette présence spirituelle et nous permet de comprendre pourquoi, avant même la consécration, "le Seigneur est avec nous".

En faveur de cette traduction à l'indicatif, il y a non seulement cet esprit, ce génie de la liturgie, qui est de faire toucher du doigt (si j'ose dire) la présence de Dieu, mais il y a aussi l'origine biblique de cette formule, en hébreu Emmanuel, Dieu est là, Dieu est avec nous. Il faut citer Isaïe 7, 14 pour comprendre ce qui est en question dans ce salut liturgique : "Le Seigneur vous donnera un signe. Voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils et vous l'appellerez du nom de Dieu avec nous [Emmanuel]". C'est bien sûr par et dans le Christ, Dieu fait homme, que l'on peut dire : Dieu est avec nous. Et on ne le dit pas comme un voeu. Le signe donné n'est pas de l'ordre d'un souhait mais d'un fait car c'est d'un fait dont il s'agit, celui de l'incarnation du Verbe de Dieu dans une nature humaine et de sa présence sacramentelle au milieu de nous.

Sujet connexe mais pas annexe : la virginité de cette mère miraculeuse. Quant à la manière dont il faut traduire l'hébreu betula ou le grec parthenos, dans ce verset d'Isaïe, disons que dans une société traditionnelle les jeunes filles sont vierges et que la question ne se pose pas. On peut employer indifféremment les mots "jeune fille" ou vierge", en comprenant que le signe donné par le prophète est la virginité de cette femme qui enfante. Quoi d'autre ?

mercredi 1 avril 2020

Le désir absent

Nous continuons notre commentaire ligne à ligne de la Sainte Messe. Après avoir évoqué l'action de Dieu vers nous, toujours antérieure à notre supplication (voir notre texte intitulé L'équilibre spirituel), nous en venons à cette prière que nous jetons vers Lui : "Seigneur écoutez ma prière". . Cette prière est plus qu'une discrète parole lancée vers Dieu. C'est une clameur, semblable au cri que Jésus adressa au Père en mourant. Et clamor meus ad te veniat : que mon cri parvienne jusqu'à vous, le cri de celui qui n'a aucune autre solution que de se faire entendre pour ne pas mourir.

Le sacrement de l'eucharistie est comme un amplificateur de nos cris. Dans le sacrement, nous sommes christifiés. Nous prions au nom du Christ, dans son sacrifice, et dans sa puissance de ressuscité "toujours vivant pour intercéder pour nous". Pourquoi crions-nous ? Parce qu'à plus ou moins brève, à plus ou moins longue échéance, nous sommes condamnés à la mort. Nous ne voulons pas mourir et comme des naufragés de la vie nous crions vers Dieu, sans craindre d'être importuns. L'eucharistie, c'est aussi, c'est d'abord "toute l'Eglise en clameurs" comme disait Pascal. Lui visait la quête de la vérité. Disons aussi : la quête du salut.

Ce verset du psaume 101 n'est pas là par hasard. Il nous rappelle simplement l'importance des prières de demande que nous adressons à Dieu, qui sont pour nous autant de leçons d'humilité, autant de manières de crier au Seigneur la vérité de notre condition.Celui qui s'estimerait au dessus de cette prière de demande là, c'est qu'il est sans désir spirituel. Sans désir que peut-il recevoir de Dieu ? Il n'y a sans doute rien de pire, pour une créature que le désir absent.

Cette prière de demande est particulièrement importante : "Qui demande reçoit, qui cherche trouve et à qui frappe on ouvrira". N'hésitons pas à porter nos demandes au Seigneur. Nous en sommes indignes ? Mais se savoir pécheur n'est-ce pas le commencement de toutes nos demandes, de nos cris vers Dieu ?

mardi 31 mars 2020

Parenthèse sur l'immortalité des animaux

Histoire d'interrompre un peu le commentaire de la sainte Messe que j'ai commencé, j'ouvre une parenthèse sur le salut des animaux. J'ai promis voici quelques semaines sur les ondes de Radio courtoisie le texte de saint Thomas d'Aquin sur l'immortalité des animaux. Je tiens ma promesse mais sur ce blog pour l'instant, avant d'en faire l'objet d'une causerie radiophonique un de ces jeudis soirs. Le texte est tiré du De Potentia Q5 a9 ad 1m, l'une des grandes oeuvres de saint Thomas d'Aquin qui se présente comme un recueil de questions disputées.

Ce texte offre deux considérations distinctes : le sens de la création d'une part - considération métaphysique qui est toujours d'actualité, comme le néant qui la suscite ;  et la physique aristotélicienne du mouvement, remontant, par l'intermédiaire de corps célestes éternels, à un premier moteur. Autant dire que cette physique-là est définitivement périmée.

Voici le texte en latin tel que je l'ai trouvé dans la Biographie anonyme d'Alessandra di Rudini, ancienne maîtresse de Gabriele d'Annunzio, devenue carmélite. Alessandra se sert de ce texte pour consoler une jeune religieuse, après la mort d'un petit oiseau apprivoisé : "Omnia opera Dei in aeternum perseverant vel secundum se vel in causis suis. Sic enim et animalia et plantae remanebunt, manentibus caelestibus corporibus". Je propose deux traductions différentes : la première est plus conforme au contexte de cette question disputée ; la seconde au principe émis par saint Thomas dans la première phrase, principe révolutionnaire, si on le mène au bout.

Voici ce principe à propos duquel on ne saurait défendre deux traductions différentes : "Toutes les oeuvres de Dieu persévèrent dans l'éternité, soit en elles mêmes soit dans leurs causes". Ce principe est fondamental. A lui tout seul il emporte notre conviction : Dieu ne crée rien en vain. Le but de la création ne saurait être le néant. Les innombrables virtualités que Dieu a appelées à l'Etre en les créant ne sont pas réduite à rien par le temps qui passe et si elles n'existent plus en elles-mêmes, elles continuent d'exister "dans leurs causes", dit saint Thomas, comme autant de formes lumineuses dans cet "espace intelligible" (Malebranche) qui est le spectacle de sa Toute puissance que Dieu réserve à ses élus.

Le texte a une suite, que l'on peut traduire de deux manières. Voici le latin ; "Sic enim et animalia et plantae remanebunt, manentibus corporibus caelestibus". Première traduction, qui prend acte du contexte du De Potentia : "Ainsi les animaux et les plantes demeureront, tant que demeurent les corps célestes". Dieu qui a donné l'être à toutes choses, comme une participation de son propre Etre infini, peut en effet faire en sorte que même un être incorruptible, comme est le corps céleste dans l'astronomie dite de Ptolémée, ne soit plus. Dieu peut en effet soustraire l'être (ce miracle de l'existence) à tout étant, le réduisant au néant. Mais reste qu'en eux-mêmes les corps célestes sont incorruptibles. Ils restent éternellement semblables à eux-même, au point qu'Aristote (Métaphysique Lambda 8) les appellent "des dieux visibles".

Deuxième traduction ? Si l'on tient compte de l'incorruptibilité des corps célestes dans la physique aristotélicienne, on peut penser que saint Thomas donne le maximum d'amplitude au principe qu'il émet dans la première phrase : "Toutes les oeuvres de Dieu persévèrent dans l'éternité, soit en elles-mêmes soit dans leur cause. Ainsi même les animaux et les plantes demeureront, avec les corps célestes". Si l'on se réfère à la phrase précédente, que nous avons appelé le principe (Toutes les oeuvres de Dieu persévèrent dans l'éternité), en effet, cela coule de source : Toutes les oeuvres de Dieu persévèrent dans l'éternité, même les animaux et les plantes ou les corps célestes (qui en eux-mêmes sont incorruptibles, Magister dixit).

Le principe que saint Thomas met au jour reste purement philosophique. La théologie a-t-elle quelque chose a ajouter sur ce sujet, au nom de la parole révélée ? Il me semble qu'elle affirmerait plus volontiers l'immortalité des animaux que la philosophie aristotélicienne à laquelle se réfère saint Thomas, et, pour laquelle, vous l'avez vu, les choses sont complexes.

C'est un texte du prophète Jonas que nous avons lu la semaine dernière, durant la messe, qui peut servir de base à notre réflexion. Recevant, contre son gré, la prédication du prophète Jonas, les Ninivites se convertissent et font pénitence pour échapper à la colère de Dieu : "Le roi de Ninive fit crier partout dans Ninive comme venant de la bouche de ses princes : "que les hommes, les chevaux, les boeufs et les brebis ne mangent rien, qu'on ne les mène point au pâturages et qu'ils ne boivent rien. Que les hommes et les bêtes soient couverts de sacs et qu'ils crient au Seigneur de toutes leurs forces" ( (Jon. III, 6-7). Les bêtes sont ici associées, dans une solidarité qui nous questionne, à la pénitence des Ninivites. Je soulignerais volontiers que le geste de se couvrir de sacs est un geste liturgique que les bêtes partagent avec les hommes, comme si elles avaient au préalable partagé leurs fautes.

Concernant ce passage, dans son Commentaire du texte de Jonas, Jacques Ellul, grand théologien protestant, offre un point explicatif sur l'homme, l'animal et le péché originel d'après la Bible : "Dans sa condamnation, l'homme a entraîné les animaux. Ils sont irresponsables mais ils sont liés à leurs rois, à leurs chefs déchus. Ils sont englobés dans la destruction qui menace l'univers. L'homme déchu reste cependant le roi et le chef de la création. Il domine sur elle et lui fait suivre son propre chemin.
Mais les animaux comptent aussi devant Dieu. Il ne les a pas créé pour l'abîme, il ne les néglige pas dans l'oeuvre du salut. Et c'est aussi pour eux que la rédemption s'accomplit. L'homme sauvé entraîne à sa suite les animaux dont il est roi Et devant Dieu, l'homme et les animaux sont considérés ensemble sauvés ensemble".

Deux idées principales dans ce texte de Jacques Ellul : les animaux suivent les hommes leurs maîtres qui sont aussi responsables d'eux. Ils ne sont pas rien devant Dieu qui les a créés. Cette deuxième idée force nous la trouvons déjà chez saint Thomas : "Toutes les oeuvres de Dieu persévèrent dans l'éternité". Quant à la première idée sur l'homme responsable du Jardin dans lequel Dieu l'a créé, c'est celle que je développe à la fin du texte sur la liturgie et l'écologie. Elle est présente dans le texte de saint Paul aux Romains que je cite (8, 19-21).

On peut lui trouver un autre fondement scripturaire : l'alliance noachique. Noé, dans son arche a sauvé du déluge sa famille mais aussi les animaux, emportant un couple de chacun d'entre eux, pour préserver la beauté animale de la création, face à la montée des eaux. C'est parce que Noé a sauvé les animaux, oeuvres de sa puissance que Dieu fait alliance avec lui en promettant de ne plus jamais détruire l'humanité. Cette alliance, matérialisée par l'arc en ciel, concerne tous les hommes, pas seulement les Juifs et les chrétiens. Elle est fondée sur le respect de la création, qui fait de l'homme le grand intendant du Jardin divin. Un jardin dont nous avons montré que pour saint Thomas d'Aquin, il demeure dans l'éternité.


L'équilibre spirituel

Après cette demande de pardon, le rituel de la messe nous propose deux versets du psaume 84 : "O Dieu, tu t'es tourné vers nous pour nous donner la vie. Montre nous ta miséricorde et donne nous ton salut". Etudions de près ces versets qui paraissent si simples.

Deus tu conversus.... Le psaume 42 était un psaume d'ambiance. Le Confiteor relève des préliminaires : il faut éliminer ce péché qui est entre Dieu et nous. Mais le psaume 84 est la première prière directe à Dieu. Surprise : on demande à Dieu de se tourner vers nous, de se... convertir (c'est le mot latin : conversus). On aurait attendu que ce soit l'homme qui se convertisse, qui se tourne vers Dieu. C'est au contraire à Dieu que l'on demande de se tourner vers l'homme d'abord. Pourquoi ?

Parce que si ce n'est pas Dieu qui fait le premier pas, l'homme peut bien tenter de se tourner vers Lui : il n'y arrive pas par lui-même. C'est Dieu qui nous a aimé le premier dit l'apôtre Jean dans son Epître. C'est lui qui nous donne la première grâce, sans laquelle nous ne sortirions pas de notre égoïsme natif et sans laquelle nous resterions devant lui sans plan et sans projet. Oh ! Nous pourrions bien avoir l'impression de nous tourner vers lui les premiers, de nous intéresser à lui avant qu'il ne s'intéresse à nous : ce serait un intérêt factice. Nous pourrions avoir l'impression que nous sommes nous-mêmes les "convertis" (conversi) et en être intimement très fiers. Mais si nous nous rengorgions de cette conversion-là, nous serions dans l'illusion. D'abord, ce n'est pas la nôtre, c'est la sienne qui importe.

Deus tu conversus. Tout ne peut vraiment commencer que si c'est Dieu d'abord qui se tourne vers nous, Dieu qui suscite le désir de le connaître et de l'aimer dans nos coeurs, et c'est parce que c'est Dieu qui s'est intéressé à nous en premier, parce que c'est Dieu qui nous a touchés au coeur que nous pouvons en vérité nous tourner vers Lui. A ce moment, notre vie s'accomplit, telle que Dieu l'a voulu de toute éternité : nous pouvons caracoler en toute sécurité, répétant par exemple la belle devise de Saint-Cyran : "Il faut aller où Dieu mène et ne rien faire lâchement".  Si nous avons compris notre première grâce, nous sommes vraiment à lui. "Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisi, pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure".

"Tu nous vivifieras". Vivificabis nos : j'aimerais traduire : Tu nous donneras toute notre vitalité. Il ne s'agit pas encore là me semble-t-il de la vie éternelle, cela vient à la fin, il s'agit d'abord de la vitalité spirituelle, de l'accord qui s'établit entre notre vocation (tout le monde en a une, quelle qu'elle soit, le bon larron en a eu une, magnifique) et notre vie concrète. Si nous sommes si ordinairement sujets à la tristesse ou à la mélancolie (comme l'a chanté le psaume 42), c'est que nous sommes divisés et que cette division nous fait mal. "Toute cité divisée contre elle-même périt et maison sur maison s'effondre".

C'est en nous lançant le premier appel que le Seigneur nous vitalise : il nous réveille, il nous réunit, chacun à soi-même, et nous permet alors, une fois réunis à nous mêmes, d'envisager notre vie comme la sienne, comme une création jamais finie, sur laquelle il veille personnellement. Et c'est la conjonction entre la grâce première et notre liberté qu'elle suscite qui nous donne à tous cet élan que l'on appelle communément la joie : "Et ton peuple se réjouira en toi". Cette joie est d'autant plus profonde qu'elle ne vient pas seulement de nous, mais de cette conjonction, de cet amour senti entre Dieu et chacun.

La messe est le moment où cette conjonction entre la volonté salutaire de Dieu et notre liberté nous est rendue sensible, au point que le Seigneur n'a besoin que de nous "montrer sa miséricorde" pour que nous soyons capable de "recevoir son salut".

lundi 30 mars 2020

Comment demander pardon

Après avoir confié la cérémonie à la puissance du Dieu qui a fait le ciel et la terre (et non pas à je ne sais quel charisme humain trop humain de je ne sais quel prêtre vedette), le rituel de la messe que nous expliquons comporte une double demande de pardon : celle du ministre d'abord, celle du peuple ensuite, le ministre et le peuple priant Dieu l'un pour l'autre. Cette demande de pardon n'est pas celle de l'Eglise, car tout péché est d'abord personnel. Cette demande de pardon est encore un de ces "Je partagé" dont je vous parlais  à propos du Psaume 42. Chacun demande pardon d'abord pour lui-même : "Je me confesse à Dieu tout puissant". Le prêtre donne l'exemple, il n'est évidemment pas au dessus de la faiblesse humaine et des tentations. Le peuple qui lui répond, chacun se reconnaissant pécheur, ne peut pas s'ériger en juge de son prêtre.

La nouvelle formule du Je confesse à Dieu se contente de souligner : "Je reconnais devant mes frères que j'ai péché". Cette formule vous a un petit air d'autocritique à la chinoise qui, me semble-t-il dénature le sens du Je confesse à Dieu dans sa forme traditionnelle. Dieu ne nous demande pas ça. Il ne s'agit pas de "reconnaître devant nos frères que nous avons péché". Le péché n'est pas une erreur qui nuirait à la Collectivité. C'est une offense faite à Dieu. Il me semble qu'il ne faut pas tout confondre, que nous ne ressentons pas forcément de péché pour le seul motif que nous aurions été désagréable avec le prochain (ne serait-ce que parce qu'il y a parfois de bons motifs de l'être). Bref autant la manière dont la forme traditionnelle du rite fait dialoguer le prêtre et l'assemblée en les mettant en prière les uns pour les autres me paraît belle, autant l'aspect autocritique de la nouvelle forme dilue le péché, en nous faisant oublier que ces péchés peuvent être effectivement contre soi-même, contre le prochain ou contre Dieu, mais qu'ils sont tous avant tout autant d'offenses faites à Dieu, à travers la déformation de son image en nous.

Mais Dieu est trop loin pour nous. Par le péché nous nous éloignons encore de lui. Il nous faut donc trouver des intercesseur, tenter de nouer une solidarité céleste avec la bienheureuse Marie toujours vierge, avec l'Archange qui a lutté contre Satan, Michel (cf. Apoc. 12), avec Jean-Baptiste le témoin de la Lumière, avec les apôtres Pierre et Paul qui ont veillé sur l'Eglise naissante, avec tous les saints connus, canonisés ou pas. On ne va pas à Dieu tout seul. Les saints sont des compagnons qui ont déjà été confrontés au défi que Dieu nous jette et qui peuvent nous aider, ce défi du salut, à le relever et à le gagner. Il y a trois autres listes de saints au cours de la liturgie : ces énumérations nous aident à nous sentir moins seuls.

Confiteor ! Quelle traduction proposer pour ce verbe construit sur la racine FAS, la parole autorisée. Je propose de traduire : J'en appelle, par une parole autorisée, au Dieu tout puissant ;  j'en appelle à tous ces saints, à la personnalité unique de la Vierge Marie, sainte par nature, à Michel le chef des anges, au Précurseur du Seigneur, Jean-Baptiste, qui nous a fait passer son témoignage, et puis aux Princes des apôtres, Pierre et Paul, tous deux apôtres indignes et pécheurs, l'un parce qu'il a renié son Seigneur, l'autre parce qu'il a persécuté les chrétiens en cherchant à les mettre à mort. Quelle magnifique illustration de la communion des saints, de la solidarité entre les vivants et les morts, de la prière des morts pour les vivants, des vivants et des sauvés au ciel pour les mort-vivants de la terre, de ceux qui ont combattu et de ceux qui combattent encore et tentent de faire leurs preuves.

Deux mots sur ce verbe Confiteor et sur le double sens qu'il renferme : on retrouve cette amphibologie dans le titre que saint Augustin donne à ses Mémoires : les Confessions. Frédéric Boyer a un peu vite traduit : les aveux. Mais dans les confessions il n'y a pas que des aveux, il y a une proclamation, une affirmation forte de la primauté de la foi en Dieu. Ces deux sens du verbe confiteri ne sont pas absolument scindables. La confession de la foi et la confession des péchés, les deux attitudes vont ensemble, au point qu'elles ne sont pas séparables l'une de l'autre. Confiteor : en même temps je proclame ma foi et je pleure mes péchés.

Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa... L'expression est passée dans le langage courant : un homme politique pris la main dans le sac n'a d'autre solution que de faire son mea culpa. Le chrétien, lui, dit devant son Dieu et devant toute la Cour céleste : C'est ma faute, c'est ma très grande faute. Il le dit solennellement et publiquement, d'où le fait qu'en répétant cette formule, on se frappe trois fois la poitrine. Il le dit non pas de manière accablée et comme en chuchotant, mais avec force, parce qu'en même temps qu'il affirme sa culpabilité, il affirme aussi sa foi dans le grand Pardonneur, sa certitude d'avoir été pardonné.

Aujourd'hui, on a souvent la contrition plus discrète. Mais le résultat est que l'on ne croit plus à la gravité du péché. On n'est plus dans l'espérance surnaturelle sur laquelle - rappelons-le- se termine le psaume 42 que nous venons de réciter. C'est pourtant ce psaume justement qui nous rappelle le double sens du mot confiteor Spera in Deo quoniam adhuc confitebor illi : Le sens du verbe confitebor est ici plutôt la proclamation de foi. Il est frappant que quelques instants plus tard (une minute) on emploie le même verbe dans le sens principal de la demande de pardon. J'ai toujours pensé que ces deux sens du mot confiteor s'accordait dans un même mouvement de l'âme contrite et fervente.

samedi 28 mars 2020

De la liturgie à l'écologie

Nous continuons notre explication mot à mot de la sainte Messe : "Notre secours est dans le Nom du Seigneur : il a fait le Ciel et la terre". Cette invocation est classique au début d'un formulaire sacramentel, par exemple de mémoire, lorsque l'on porte la communion aux malades ou lorsque l'on bénit un mariage. La formule épiscopale de la bénédiction comporte aussi cette échange avec les fidèles.

Mais en réalité, ce sont deux notions très caractéristiques de l'Ancien Testament auxquelles on fait appel : le Nom de Dieu, son caractère secret et sa Puissance d'une part ; la beauté de la création tout entière qui manifeste la Puissance et la bonté de Dieu même quand on ne comprend plus rien. Dans cette double invocation, on trouve l'idée que le sacrement ou le sacramental n'est pas donné par le fidèle ou par le prêtre, mais par la force même de Dieu, qui est communiqué à celui que Dieu a choisi comme instrument visible de sa Toute puissance invisible : ni le prêtre ni les fidèles ne sont les auteurs du sacrement, qui est une action divine.

Son Nom, Dieu l'a donné d'abord à Moïse devant le Buisson ardent, c'est le premier don qu'Il lui fait, don destiné à authentifier sa mission auprès du peuple élu ; "Tu leur diras que Je suis m'envoie vers vous" (Gen. 3, 15). Ce Nom sacré était tellement saint qu'il n'était prononcé qu'une fois par an par le grand prêtre qui avait été tiré au sort pour entrer dans le Saint des Saint, ce sanctuaire où Dieu résidait. Sa prononciation authentique (la vocalisation des quatre consonnes qui forment le tétragramme sacré) est celle d'un autre nom : Adonaï, Kurios, Dominus, le Seigneur. D'où la fréquence de l'expression : le Nom du Seigneur, que l'on retrouve par exemple dans la bouche des juifs au dimanche des Rameaux : Béni soit celui qui vient au Nom du Seigneur. Manière pour eux de reconnaître la mission divine de Jésus de Nazareth, le Messie, Christos.

Comment comprendre ce Nom ? Il est très à la mode et pas contraire au texte de traduire Exode 3, 14, ce moment où Dieu donne son nom à Moïse par "Je suis qui je suis' ou "Je suis qui je serai", ce qui revient à dire que Dieu livre, à travers son nom, la grande clé de son Mystère : JE. Dieu dit Je et l'homme est créé à son image car il est, dans toute la création matériel, le seul être capable de dire Je. 

Pour les philosophes médiévaux et déjà pour saint Augustin, Dieu est l'Etre. Ils comprennent le nom divin comme "Je suis celui qui suis". Je suis l'être ou peut être de façon plus précise et plus juste : 'Je suis le sujet de l'Etre' ou je suis l'être comme sujet. Qui est en latin, Celui qui est en français, tel est le nom propre de Dieu pour saint Thomas d'Aquin. Ce Dieu être est nécessairement Infini et tout-puissant : "Mon Père agit toujours et moi aussi j'agis" dit Jésus en Saint Jean.

Cette action toute puissante est capable de créer "à partir de rien" (la formule se trouve déjà dans le deuxième livre des Macchabées). C'est la création qui est le grand signe de la Puissance divine. Comme dit le Psaume : "Les Cieux racontent la gloire de Dieu". Qu'est-ce que la gloire ? "Une claire connaissance avec louange" disent les médiévaux. Plus on connaît la beauté de la création dans ses milliers de monde (l'infiniment grand) ou dans la complexité d'un oeil de mouche (l'infiniment petit), plus on peut chanter avec clarté la beauté du Créateur.

Les juifs ont affirmé avec force la grandeur de la Création, en en plaçant deux récits au commencement du Livre : la création, c'est la circonstance qui explique tout et en particulier le problème du mal. Souvent nous disons : mais comment Dieu peut-il exister avec ce mal sur la terre ? (les virus par exemple en ce moment). Les juifs faisaient exactement la démarche inverse : Dieu a créé le Ciel et la terre : c'est un point acquis. Comment peut-il tolérer le mal ? En posant la question dans ce sens là, ils pouvaient dire - comme Job par exemple : nous ne comprenons pas, mais nous attendons, nous comprendrons un jour : "Un jour mon juste se lèvera de la poussière" peut-on lire dans Job qui insiste tant sur la puissance du mal sur la terre, mais qui commence à lever le voile sur le plan divin, en évoquant de façon prophétique dans ce verset la résurrection. La beauté de la création lui sert d'argument pour expliquer à ses quatre amis un peu bigots que Dieu n'a pas dit son dernier mot et qu'il n'en restera pas là, qu'il ne peut pas en rester à cette manifestation de force du Mal, manifestation qui l'a terrassé lui Job, et qu'il faut rester calme car Il est le Dieu qui a tout créé (Ps. 46, 10). Le monde définitif, le Royaume n'est pas encore advenu. Dans la tradition juive, il suffit d'attendre le Seigneur. Dans la tradition chrétienne il est déjà advenu mystiquement : "Le Royaume est au milieu de nous". En tout cas, Dieu nous a laissé son Nom en gage pour le salut de l'univers qu'il a créé.

C'est saint Paul qui reprend, à la lumière du Christ, l'intuition de Job : devant la puissance du mal, il ne sert à rien de se troubler, il faut attendre. Au chapitre 8 de l'Epître aux Romains, il voit tout l'univers en attente de ce qu'il a appelé en Galates (6) "une nouvelle création": "Car la création attend avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise à la vanité, non pas volontairement, mais à cause de celui qui l’y a soumise, avec une espérance pourtant : car la création elle-même sera aussi affranchie de la servitude de la corruption pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu" (Rom. 8, 19-21). J'ai pris une version littérale du texte de saint Paul. On voit qu'en bon juif, ou comme Job (le patriarche, qui d'ailleurs n'était pas juif, venant de la terre d'Hus), saint Paul part du fait de la création. Et il postule que la gloire et la puissance de Dieu ne peuvent s'arrêter au spectacle que cette création donne à voir, que Dieu n'a pas fait tout cela pour le néant, qu'une nouvelle création est en attente qui manifestera la gloire de l'Ouvrier divin et qu'à travers l'homme c'est toute la création qui aspirera "à la liberté de la gloire des enfants de Dieu". L'homme bon, qui vit selon la loi de Dieu est le sauveur de la création tout entière, qui trouvera au Ciel une réalisation plus majestueuse encore qu'ici-bas.

Les sacrements ou les sacramentaux anticipent sur cette nouvelle création. Ils donnent à l'homme une force nouvelle pour l'aventure du salut de cette création tout entière. Chaque messe rappelle ainsi la Puissance du Dieu créateur, puissance infinie, puissance qui dépasse cette création puisqu'elle repose sur le Nom sacré : Je suis. L'écologie intégrale a donc quelque chose de fascinant si l'on comprend, à travers le texte de saint Paul, que ce sont les hommes sauvés qui sauvent avec eux toute la création, que cette création, trésor de formes et d'harmonies, n'est pas une action en vain, mais une action divine.

"Notre secours est dans le Nom du Seigneur qui a fait le Ciel et la terre" : l'invocation au créateur du ciel et de la terre, là où elle est placée, au début de la cérémonie, après la lecture du psaume 42 donne à l'action liturgique une dimension cosmique. L'homme aujourd'hui marqué par le péché originel, est le grand prédateur du cosmos. Mais il peut encore se convertir et cette conversion exauce l'attente universelle et permet à Dieu, à travers l'homme qui est son image, de sauver la création du néant, en en faisant pour toujours, dans une création nouvelle, l'environnement des élus.

vendredi 27 mars 2020

Ce qu'est l'autel de Dieu

Après la doxologie du Gloria Patri revient ce refrain tiré du psaume 42 : "Je m'approcherai de l'autel de Dieu, du Dieu qui réjouit ma jeunesse". Je voudrais revenir sur le sens précis de ce verset, et, en particulier sur un mot : qu'est-ce que l'autel de Dieu ?

On pourrait penser, par habitude, que c'est l'autel consacré à Dieu, mais alors on serait dans le pléonasme : existe-t-il d'autres autels que des l'expression contient une synecdoque (emploi de la partie pour le tout autel consacré à Dieu ? Rappelons que chez les Hébreux, les synagogues sont de simples salles de prières et de lectures et qu'il n'y a qu'un seul temple où l'on accomplit des sacrifices : le Temple de Jérusalem. Dans ce temple, deux autels : l'autel des parfums et l'autel des sacrifices. Peut-être faut-il penser que dans l'esprit du psalmiste, le mot 'autel' désigne la partie pour le tout ; le Temple de Dieu, c'est son autel.

Mais qu'en est-il dans la nouvelle alliance ? Il y a une petite phrase du Christ dans l'Evangile, en pleine polémique avec les pharisiens, dans laquelle il déclare l'autel plus important que les sacrifices (d'animaux) qui sont posés dessus ; "Vous dites encore : “Si l’on fait un serment par l’autel, il est nul ; mais si l’on fait un serment par l’offrande posée sur l’autel, on doit s’en acquitter. Aveugles ! Qu’est-ce qui est le plus important : l’offrande ? ou bien l’autel qui consacre cette offrande ?".(Matth. 19, 23). L'autel, en tant qu'il est voulu par Dieu et décrit précisément dans le Lévitique, est plus important que le sacrifice apporté par les hommes, sacrifice d'animaux ou de parfums, sacrifice symbolique. L'autel donne au sacrifice avant qu'il n'ait lieu sa portée et son sens. Ainsi dans ce psaume 42, que nous sommentons, l'autel de Dieu donne son sens au sacrifice divin.

Cela vous paraîtra peut-être un pinaillage mais c'est exactement ce que l'on retrouve dans la formule moderne, qui, décrivant les polémiques autour de la messe en français ou en latin, exhortait les fidèles à ne pas dresser "autel contre autel", c'est-à-dire à ne pas fracturer le sens du sacrifice du Christ, qui doit être le même dans tous les rites chrétiens puisque le Christ est le même. Qu'est-ce qui donne un sens absolument singulier et une existence unique au sacrifice du Christ ? C'est que le Christ soit Dieu et homme en un seul sujet et que sa divinité est en quelque sorte l'autel sur lequel est offerte son humanité, que l'acte sacrificiel du Christ puisse être dit théandrique, à la fois divin et humain, qu'il se laisse découvrir à la fois dans l'instant au nom de son humanité sacrée acceptant la mort pour sauver les hommes, et aussi dans la totalité du temps au nom de sa divinité qui est l'autel du sacrifice, le projet divin auquel Jésus a donné son accord, en tant qu'homme.

"Voilà un principe certain dont il faut être instruit", commente le Père Charles de Condren, successeur du Cardinal de Bérulle à la tête de l'Oratoire de France dans L'idée du sacerdoce et du sacrifice de Jésus-Christ (éd. 1702, présenté par le Père Quesnel), "voilà un principe certain pour bien entendre le Sacrifice : que l'Autel du sacrifice doit être plus saint et plus estimable que la victime ou les dons qui sont offerts sur cet autel. Et la raison de cela c'est que la victime emprunte la sainteté de l'autel. Il faut que ce principe soit bien constant puisque [dans le passage de l'Evangile que nous venons de citer] Notre Seigneur traite les scribes et les pharisiens d'aveugles et d'insensés parce qu'ils ne le comprenaient pas". 

"La victime emprunte sa sainteté à l'autel", comme la résolution de sacrifier est antérieure au sacrifice lui-même et lui donne son sens. Comme la célébration liturgique du Christ la veille de sa Passion, le jeudi saint, affirmant formellement son intention : Ceci est mon corps, ceci est mon sang versé, cette célébration est antérieure aux sacrifices physiques auxquels il va consentir le vendredi saint et leur donne leur sens.

"Je m'approcherai de l'Autel de Dieu", je m'approcherai de l'intention divine telle qu'elle se fait connaître le jeudi saint : "Ceci est le calice de mon sang, , nouvelle et éternelle alliance, mystère de la foi, qui pour vous et pour une multitude a été versé pour le pardon des péchés... Cela, chaque fois que vous le ferez, vous le ferez en vous souvenant de moi" Deux intentions dans ces paroles : le pardon, la rémission des péchés d'une part, qui est tout le mystère de la foi : ta foi t'a sauvé" dit souvent Jésus, c'est la première intention ; la volonté du Christ que ce mystère liturgique soit reproduit dans le souvenir de ce qu'il avait lui-même accompli le jeudi saint, deuxième intention. Et voilà l'autel de Dieu dont nous nous approchons.

L'autel de Dieu est celui de la réconciliation définitive et celui de l'alliance, rappelé liturgiquement, sacramentellement, à la manière du Christ le jeudi saint, dans tous les points de l'espace-temps où il se trouve des croyants. Je m'approcherai avec un infini respect de cette volonté divine de pardon et de célébration permanente de ce pardon, en offrant le corps et le sang du Christ sur cet autel qui est celui du Verbe, de la Parole irréfragable de Dieu.

L'autel renvoie donc à la Personne divine du Verbe de Dieu ; le sacrifice étant constitué par la vie humaine de Jésus, L'autel de Dieu ? Le génitif ne doit pas être pris dans son sens objectif, avec pour signification qu'il s'agit de l'autel dédié à Dieu. Tous les autels du monde sont ou veulent être dédiés au divin. L'autel de Dieu, au sens subjectif du génitif, c'est l'autel qui est le Verbe sauveur, l'autel qui s'identifie à Dieu même, qui est là avant que nous présentions notre offrande, qui détermine la nature de cette offrande, la manière dont nous l'offrons, le mystère de la foi qu'elle représente tout entier.

Ce que le prêtre fait à l'autel, il le fait comme instrument, mais le rite ne lui appartient pas. Le cardinal de Bérulle est mort en célébrant sa messe, c'est un des membres de son Institut, l'Oratoire de France, qui l'a achevée. La messe n'appartient pas au prêtre mais à l'autel au sens. nous définissons ce mot avec le Père de Condren. L'autel de pierre, l'autel de bois sur lequel nous célébrons à un sens. Il représente la volonté de Dieu, le plan divin pour sauver l'humanité. C'est au prêtre à se conformer à l'autel, à l'épouser et non à l'autel à se conformer esthétiquement aux caprices liturgiques du prêtre.

mercredi 25 mars 2020

Gloire au Père...

Le psaume 42, qui décrit avec tant de précision les hauts et les bas de la vie spirituelle, se termine sur cette injonction à l'espérance, qui est sans doute l'injonction première, même si, à en croire Péguy, l'espérance est "la deuxième vertu" (après la foi). Notre société calculatrice a mis l'espérance en équation ; au nom du principe de précaution, elle a anéanti le risque. Elle a mesuré, rationalisé tout espoir, méprisant l'incalculable espérance, tout en vérifiant la formule que Dante avait inscrite à la porte de son enfer : "Vous qui entrez là, laissez toute espérance".

Après le psaume proprement dit vient la doxologie : "Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, qui clôt toujours la récitation liturgique des psaumes, comme pour indiquer qu'on lit désormais les psaumes, comme tous les livres de l'Ancien Testament, dans l'esprit de la nouvelle alliance. Saint Augustin a résumé cette attitude des chrétiens face au premier Testament dans la formule latine suivante :"Novum Testamentum in vetere latet, Vetus Testamentum in novo patet". Le Nouveau Testament est caché dans l'Ancien. L'ancien Testament apparaît clairement dans le nouveau. La traduction ne saurait rendre les assonances de la formule originelle. Mais l'idée est simple : le Gloria apparaît à la fin du psaume comme une sorte de signature chrétienne d'une parole souvent prophétique et qui se réalise dans l'Evangile.

Le Dieu Trinité des chrétiens est le même que le Dieu Un de l'Ancien Testament. Le Dieu Un de l'Ancien Testament s'exprime dès le livre de la Genèse dans une forme nominale au pluriel : Elohim, pluriel de El. Et Il parle au pluriel : "Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance" 'Gen 1, 29). Comme pour annoncer sa dimension Trinitaire, comme pour montrer par avance que si Dieu est unique parce qu'il est Infini, il n'est pas seul parce qu'il est Amour et qu'un Dieu d'amour qui serait un solitaire apparaîtrait en contradiction avec lui-même.

Nous avons insisté sur le Signe de la Croix initial sans marquer sa valeur trinitaire, qui va de soi : la messe est appelée pour cela le sacrifice de la nouvelle alliance. Nous verrons qu'elle est essentiellement un sacrifice trinitaire, que c'est parce qu'il y a ce sacrifice trinitaire dans l'éternité que l'on peut comprendre que le sacrifice du Christ dépasse l'espace-temps et puisse être le même à tous les instants depuis le Jeudi saint et dans tous les lieux du monde, comme l'avait prophétisé le prophète Malachie : "Du lever du soleil à son couchant, mon nom est grand parmi les nations, et en tout lieu, on sacrifie et on offre à mon nom une offrande pure, parce que mon nom est grand parmi les nations dit le Seigneur des armées". Le rappel de la Trinité n'est pas seulement comme une signature chrétienne du psaume 42, mais comme un rappel de la condition de possibilité du sacrifice eucharistique : il y a un vrai sacrifice sur la terre parce qu'il y a de toute éternité un vrai sacrifice dans le ciel au sein même de la Trinité, "au commencement et maintenant et toujours".

Petite remarque grammaticale pour la fin : "Sicut erat in principio..." Comme il était au commencement... Le verbe était au singulier n'est pas un verbe impersonnel, comme dans l'expression : "Il était tard" par exemple. Le singulier de erat possède un sujet : ce sont les trois personnes, le Père, le Fils et le Saint Esprit, qui ne forment qu'un seul sujet, car il n'y a pas trois sujets divins qui feraient trois dieux. Voilà ce qui fait que le verbe être est au singulier : "Comme il était au commencement...". Par ailleurs, le verbe était à l'imparfait désigne ce qui n'est jamais accompli, ce qui n'est jamais du passé ("Comme il a été au commencement..." par exemple indiquerait le passé).

mardi 24 mars 2020

La dépression spirituelle

La suite du psaume 42 est vraiment étonnante : je ne vois qu'une explication aux paroles sacrées telles qu'elles nous sont données. Elles marquent la lutte contre la dépression spirituelle, une lutte qui n'est pas sans volontarisme : "J'affirmerai ton nom sur ma harpe, ô Dieu qui est mon Dieu". Pourquoi la harpe ou la cithare ? Parce que le psalmiste n'est plus en état d'utiliser l'instrument que la nature lui a donné : sa voix. Il ne chante plus. Il a besoin d'un instrument pour continuer à confesser le Seigneur parce qu'au fond de lui-même, la douleur l'a terrassé, il n'en peut plus : "Pourquoi es-tu triste, mon âme et pourquoi me jettes-tu dans le trouble ?". Il n'est plus capable de chanter, mais il peut encore se diviser d'avec lui-même et observer, comme incrédule, sa propre langueur. Il apprend ainsi cette vertu paradoxale qui est la patience envers soi-même.

Il apprend aussi à rejeter le trouble, sans discuter avec ce qui le trouble, car, comme disent les prédicateur de retraite, commentant saint Ignace et ses Règles pour le discernement des esprits : "Pour les gens qui cherchent Dieu loyalement, toute proposition conditionnelle qui trouble vient du démon". Règle d'or. C'est elle sans doute qui lui fait prendre sa cithare, pour agir contre la tentation. Je suis triste ? Je ne peux plus chanter parce que je sens une boule dans la gorge qui m'étrangle jusqu'à faire couler mes larmes ? Il faut réagir, agere contra dit saint Ignace, ne pas sombrer dans l'auto-émotion, en versant des larmes de crocodiles sur soi, qui ne peuvent que nous affaiblir davantage.

C'est alors que vient cet ordre du psalmiste observateur au psalmiste observé, du viril au pleureur, un ordre qui coupe court aux sentiments qui dégoulinent comme des larmes. C'est un mot d'ordre qui claque : "Espère en Dieu, je continue à affirmer son nom. Il est le salut de mon visage et mon Dieu". Espère ! C'est saint Paul, le découvreur des trois vertus théologales dans la Ière aux Corinthiens, qui a fait de l'espérance une vertu.   « Le mot espérance est employé 40 fois par saint Paul, 3 fois par saint Pierre et 1 fois par saint Jean » note le Père Spicq, exégète précis. Mais c'est certainement dans les psaumes et en particulier en récitant lui-même le psaume 42, qu'il a pris conscience de l'importance de cette espérance dans le combat quotidien, l'espérance est l'antidote à cette dépression spirituelle que nous voyons s'étaler dans le poème du psalmiste. L'espérance met en place un rapport positif au "temps qui reste". Il faut "racheter ce temps" exhorte saint Paul, le soustraire à la grande faucheuse et lui faire porter du fruit. Voilà l'espérance, la vertu à travers laquelle le moindre instant de temps devient ou redevient utile
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Je voudrais insister aussi sur l'expression "le salut de mon visage". Evoquer le visage d'une personne, c'est évoquer ce qu'il  y a de plus personnel en elle, ce qui manifeste le secret de l'âme, le regard, et puis cette harmonie toujours différente des yeux de la bouche et du nez, qui est comme l'identité de chacun. Dieu ne nous sauve pas en nous annexant à son être absolu; jusqu'à ce que nous en perdions notre identité. Nous ne serons pas une flammèche éphémère dans le grand brasier divin. Comme dit saint Thomas d'Aquin, "ce qu'il y a de plus parfait dans tout l'univers c'est la personne". Dieu ne ruine pas en nous ce qu'Il a une fois créé à son image. Au contraire ! Il se fait lui-même le sauveur de mon visage. Pourquoi Dieu Tout puissant et éternel se fait-il mon Dieu ? Parce qu'il est le salut de mon visage. Je peux l'appeler mon Dieu (ce qui en soi est fou) parce qu'il s'est fait mon sauveur. Il y a là de quoi bannir toute dépression spirituelle.

lundi 23 mars 2020

Une Eglise qui n'a pas peur des différences

Si nous ne partons pas stupidement triste, comme le psalmiste sent qu'il aurait pu s'y résoudre, si nous nous décidons à accéder à l'autel de Dieu, c'est que nous avons choisi la foi plutôt que l'absurde, la lumière de la foi plutôt que la grisaille du doute. Et déjà certains me demanderont sans doute : "Mais comment y arrive-t-on ?  Vous avez beau jeu à prétendre que c'est facile. Comment parvenir à la lumière ?" - Il n'y a pas de mode d'emploi. Il n'y a pas de chemin déjà tracé, chacun est seul dans son chemin, si grande est la diversité des situation, la variabilité des caractères. Mais, comme parle l'adage théologique, "à celui qui fait ce qui est en lui, Dieu ne refuse pas sa grâce".  Au contraire, il la proportionne, il l'adapte à chacun. La multiplicité des créatures dit saint Thomas d'Aquin, est l'image de l'Infini divin. Il ne faut pas avoir peur des différences. Pas peur non plus d'être différent.

Dieu comprend en lui-même la somme de toutes les différences possibles, c'est lui qui a voulu ces différences. On peut dire que son Identité, c'est la différence, il est "toujours un autre", selon la définition de l'analogie. C'est pour cela qu'on ne s'ennuiera jamais au Ciel. Dans le temps majestueux qui régit les esprit finis, ce temps qui mesure les mouvements spirituels, Dieu apparaît à ses élus comme toujours un autre, loin de nos concepts enfermant et proche de toutes nos représentations, parce qu'il est la Ressemblance absolue, semblance de toutes les ressemblances, celui par qui, d'un certain point de vue tout se ressemble, sans que rien ne soit pareil.

Dès le premier jour, dès la Pentecôte, l'Esprit, feu ardent, se partagea en langues distinctes, qui se posèrent sur chacun des apôtres comme sur la Vierge Marie qui était là. Le psaume 42 est traversé par la même logique, profondément individuelle : il est tout entier à la première personne du singulier, tout en formant un dialogue entre le prêtre et l'assemblée. Cette première personne du singulier, chacun des présents l'assume à son tour, elle est distributive, c'est un des "secrets d'atmosphère" de la liturgie traditionnelle, qui commence non pas par un "nous" mais par un Je partagé. C'est également le cas de toutes ces messes sans assistance qui se multiplient en ce moment de Coronavirus. On n'est plus dans le "nous" de la célébration mais - ce n'est pas la même chose - dans un Je partagé invisiblement par tous. Ce Je partagé forme à la fois une action spirituelle invisiblement commune et une communion intime, qui ne fait pas de bruit. J'ai particulièrement ressenti l'impact de cette communion sans bruit, dans tel monastère où l'ensemble des moines, chacun devant son propre autel dans l'immense abbatiale, célèbrent ensemble en silence leur messe à chacun, qui est en même temps la messe de tous. C'est à travers ce Je Partagé que se décrit le don de la foi, don absolument personnel d'une foi qui est en même temps la même en tous. C'est bien ce don personnel et collectif qui est décrit dans la suite du psaume 42 : "Envoyez votre lumière et votre vérité. C'est elles qui me guideront hors de moi-même et qui m'attireront à votre sainte Montagne, où se trouve votre maison".

Cette lumière, ce n'est pas celle que nous donne le sentiment : un ressenti, une impression. Le ressenti, les impressions, ça peut aider. Saint Ignace en parle beaucoup dans ses Exercices spirituels. Il évoque les consolations, qui nous signifie merveilleusement la présence de Dieu. Mais, quoi qu'en ait pensé, plus tard, Rousseau sans sa curieuse Profession de foi du Vicaire savoyard, au Livre IV de l'Emile,, ces impressions intérieures ne sont rien sans la vérité qui sauve. La foi n'est pas un "feel good" comme un autre. On se tromperait soi-même si l'on s'en arrêtait là. Elle est aussi et d'abord la quête de la vérité, cherchée gratuitement, pour elle-même. Le sentiment peut nous aider à nous déprendre de nous-même : Ipsa me deduxerunt, dit le psalmiste. L'ardeur des consolations sensibles que Dieu met en nous me permet de me détacher de mon ego. Mais sans la vérité, le pèlerin de la vie ne saurait arriver au terme de son voyage, jusqu'à la sainte montagne de Sion où Dieu réside. 

La Vérité divine n'est pas collectiviste, elle ne nous installe pas d'emblée dans un nous impersonnel, elle est comme un cadeau de Dieu à chaque personne là où elle se trouve, cadeau que chacun est libre de recevoir avec reconnaissance ou de rejeter. C'est cela aussi la messe, Dieu à portée de main qui se donne à chacun absolument, quoi qu'il arrive. C'est à travers l'eucharistie, parce que l'eucharistie construit l'Eglise, que l'on comprend pourquoi l'Eglise n'est pas et ne sera jamais un parti et qu'elle est peut-être un troupeau, mais bien particulier, dans lequel le berger appelle chacune de ses brebis par son nom. L'Eglise, société spirituelle et visible tout à la fois, est la seule société de personnes, la seule société où l'on ne considère pas des individus plus ou moins interchangeables mais des visages (c'est le sens grec du mot personne), appelés, l'un après l'autre, à voir la Face du Père, en prenant la forme du Fils dans l'intimité du Saint Esprit.

dimanche 22 mars 2020

Pourquoi me repousses-tu Seigneur ?

"C'est quand je suis faible que je suis fort" avons-nous conclu avec saint Paul. Mais quand je suis fort de la force de Dieu (tu es ma force ô mon Dieu dit le psaume 42), j'ai sans cesse un regard sur la faiblesse d'où je viens, cette faiblesse qui est en moi, qui est MOI. En tout cas qui est MOI avant que Dieu ne me prenne. Avant ce que le cardinal Lustiger appelait sans nulle présomption le choix de Dieu - le choix que Dieu fait de moi.

Avez-vous remarqué que les saints ne sont pas imitables ? Je pense à ce prêtre qui est le saint Patron de tous les curés du monde, Jean-Marie Vianney, le curé d'Ars. Combien de fois a-t-il quitté sa cure d'Ars, saisi par son indignité et désireux d'aller pleurer "sa pauvre vie", comme il disait, au fond d'un monastère. Si l'on connaît un peu la trempe de ce paysan du Lyonnais, on sait qu'il ne ment pas, qu'il ne joue pas l'humilité, qu'il est absolument pénétré de son indignité, devant Dieu. La force du chrétien, telle qu'elle apparaît de manière prophétique dans ce psaume, c'est qu'il n'a pas peur de sa vérité, qu'il sait très bien d'où il vient, à défaut de savoir où Dieu le mène. Se regardant lui-même, il n'entretient aucune illusion sur sa valeur. Il se demande si Dieu peut trouver en lui quelque chose d'aimable, il va jusqu'à penser que Dieu le rejette : "Pourquoi me repousses-tu Seigneur et pourquoi je pars, triste, pendant que mon ennemi m'afflige"

Vous allez me dire que j'exagère, que je joue avec les hyperboles. Mais ce sont les propres paroles du psaume : pourquoi me repousses-tu ? Vous allez penser peut-être, que je suis marqué par la culpabilité chrétienne et que cette culpabilité justement est le vice profond du christianisme.

Curieuse lecture du message de celui auquel on reprochait de se sentir bien avec les publicains (les collecteurs d'impôt à la solde des Romains) et les pécheurs (on jettera un voile pudique sur ces derniers ou ces dernières). Le Christ au contraire nous débarrasse de toute culpabilité. Il ne joue ni avec nos peurs ni avec nos sentiments d'infériorité. Mais il nous dit en même temps qu'il nous absout, comme à la femme adultère : "Va et ne pèche plus" (Jn 8).

"Nous portons notre trésor dans des vases d'argile" (II Co, 4, 7). J'aime beaucoup ce mot de saint Paul. Il y a un trésor en nous. Nous en sommes fiers. Cette vie de Dieu notre force, c'est tout ce qui est en nous. Mais nous n'en sommes pas propriétaires. Nous sommes de simples portefaix du Seigneur. Nous portons un trésor, mais pour montrer en même temps notre indignité, nous savons que ce trésor se trouve dans des vases de céramique, qui se brisent au premier choc. Il y a dans le chrétien à la fois le trésor, la fierté, la joie, certitude du bien possédé, ou comme dit souvent saint Paul l'assurance (parrhésia), qui vient de l'Esprit. Et il y a le détachement de soi-même, la méfiance vis-à-vis de notre fragilité.

Quelle fragilité ? L'argile de la métaphore nous le dit assez. Dieu nous a fait du limon de la terre. C'est presque impossible à entendre pour notre époque, mais notre fragilité c'est notre corps. Pas notre corps en lui-même, car notre corps de chair est l'image temporelle de notre corps de gloire (I Co 15, 45). Ce qui nous pèse, ce qui nous rend triste à tous les coups, c'est ce que Robert Redeker appelle l'egobody, ce corps que nous avons investi des feux de notre ego, jusqu'à en faire notre moi social, ce corps auquel souvent nous rendons un culte, jusqu'à en oublier que nous avons un coeur, ce corps qui chaque jour se flétrit d'avantage, ce corps avec lequel nous aimons tricher, mais qui, inéluctablement,  nous trahit et qui un jour nous lâchera.

Pourquoi je m'en vais triste, pendant que mon ennemi me harcèle ?  demande le psaume. Je n'y vois pas clair. Tout se brouille, je ne reconnais pas ma destinée spirituelle. Je crois que Dieu me repousse. Je me prends pour une victime... Pourquoi m'en vais-je triste, alors que Dieu, hier encore, me montrait comment il peut être ma force. Ma foi chancelle. Comme saint Pierre qui veut marcher aussi sur les eaux pour aller à la rencontre de ce Christ ressuscité qu'il a reconnu sur le lac, je crois que je vais y arriver et je m'enfonce par manque de foi.

A force peut-être de m'humilier moi-même, je me centre sur mon ego, ne serait-ce que pour le stigmatiser. Je me préoccupe de moi-même, apparemment pour le bon motif, convaincu de ma profonde humilité et, me prenant à mon propre jeu, à force de psychoter sur l'argile dont j'ai été pétri, j'oublie le trésor et la fierté, et l'assurance. J'oublie que Jésus m'aime sans condition et que la seule limite à son amour, c'est moi qui la pose. Qui dira la nocivité de ce spleen spirituel, avec sa fausse modestie et ses calculs faits et refaits dix fois, qui ne servent à rien.

Il est très à la mode aujourd'hui de parler de certaines "croyances limitantes". C'est à l'évidence, dit en langage moderne, de cela que souffre, celui qui s'en va tout triste, en pensant que même Dieu le repousse et que son ennemi le harcèle. Personne ne m'aime, se répète-t-il en boucle, en en voulant au monde entier et d'abord à Dieu qui, soi-disant, le repousserait. Dans la Bible, ce personnage existe, c'est celui de Jonas, auquel j'ai consacré jadis un petit livre. Sa croyance limitante ? Il ne veut pas prêcher aux païens. Il n'a pas encore compris que comme le dira saint Jean "Dieu est plus grand que notre coeur". Les croyances sont limitantes quand elles forment dans notre tête des blocages, qui nous empêchent de concevoir notre vie comme ce qu'elle est : une aventure qui n'a pas d'autre limite que le Christ, un immense pari dédié au Christ, prince des aventuriers, qui a d'ailleurs très mal fini, après avoir (ou à force d'avoir) tenu la dragée haute à tous ceux qui ont envié sa prestance et son autorité.

La foi n'est pas limitante parce qu'elle vient de Dieu et nous ramène à lui, en nous sortant, dans ce voyage ébouriffant, de toutes nos zones de confort. Je ne dis pas que, chrétiens, nous vivons cela à chaque minute, mais c'est vers cet allant que nous allons, au rythme que Dieu marque à chacune de nos existences de manière différente. Il ne faut surtout pas manquer le moment ou, staccato, Dieu nous donne de nous dépasser nous-même, sans oublier pourtant qui nous sommes et d'où nous venons, de quel bourbier le Christ nous a sorti, quel absurde nous aurions pu devenir, comme ce psalmiste qui, tel Jonas, se voit partant tout triste et jouant la victime de Dieu même, excusez du peu. "Je sens deux hommes en moi" écrit Racine traduisant saint Paul. Qui sont-ils ? L'absurde qui s'en va tout triste et le fidèle qui résiste à toutes les formes d'usure.

Ainsi entre l'absurde poussif et le fidèle poussé par la force de Dieu, la vie spirituelle n'est pas et ne doit pas être un long fleuve tranquille. La vraie vie spirituelle n'est jamais monolithique ou, comme dirait Maurice Blondel, elle ne doit pas être "monophorique", comme ce psaume n'est pas monotonique. C'est une vérité peu entendue, mais, au contraire, la vraie spiritualité est toujours dans la dualité de l'ordure et de la foi efficace. Le fidèle monoidéique est dangereux. Il n'a pas conscience de lui-même. C'est un fanatique. Le véritable fidèle porte avec fierté son trésor, mais il n'oublie jamais le vase d'argile de sa faiblesse, il a conscience que s'il fait triompher le meilleur, néanmoins le pire était possible pour lui. Comme sainte Thérèse de l'Enfant Jésus qui se dit tranquillement plus grande pécheresse que la Madeleine 'et donc affirme-t-elle, plus chère au coeur de Jésus).

Cette conscience profonde de la dualité de l'existence, c'est la raison pour laquelle l'homme véritablement juste, à l'image du Christ, ne peut pas ne pas se sentir solidaire du pécheur.

J'aime cette dualité souvent présente sous la plume de saint Paul, c'est cette expérience au fond que fait l'auteur du Psaume 42. La sienne et parfois la nôtre, saint Paul l'a déjà décrite : "Ainsi, affirme-t-il, nous sommes accablés par toutes sortes de détresses et cependant jamais écrasés. Nous sommes désemparés, mais non désespérés, persécutés, mais non abandonnés, terrassés même, mais non pas anéantis" (II Co, 4, 8-9).

samedi 21 mars 2020

L'homme inique et trompeur

"Arrache moi à l'homme inique et trompeur"continue le psaume 42. On ne le répétera jamais assez, face  à la religion optimiste qui nous a formés dans les années 70, ce n'est pas dans la Bible que l'on trouve l'humanisme moderne. La Bible raconte la gloire de Dieu et non la gloire de l'homme. De l'homme, ce sont avant tout ses défauts que nous raconte le Livre saint, sa faiblesse de résolution, son infidélité, sa pusillanimité, son envie, ses mensonges. Arrache moi à l'hommerie, Seigneur, ne me laisse pas dans l'honnête moyenne humaine. Ne me laisse pas dans l'imitation de l'homme, ne me laisse pas faire comme les autres. Si je me laisse aller à faire comme les autres je suis capable de pire : le mensonge (la tromperie, dolo en latin, le dole) et l'iniquité.

Iniquité ? C'est le péché au sens diabolique du terme, le mal à l'état chimiquement pur, la préférence inconditionnelle pour soi-même; l'idolâtrie de l'ego.
Mensonge : c'est ce qui m'empêcherait de m'avouer la gravité de mon péché, ma légèreté. C'est ce qui m'interdit de revenir en arrière, ce sont les mensonges que j'entretiens sur moi-même, ces raisonnements en forme de rationalisation qui m'empêchent de voir qui je suis. L'Ego, cette construction artificielle, ce tigre de papier est prisonnier du mensonge social et spirituel sur lequel, bien souvent, il s'est construit. L'homme est trompeur dit le psaume ? Omnis homo mendax lit-on dans le psaume 115 : "J'ai dit dans mon emportement, c'est-à-dire dans une vision qui me dépasse, excessus, en latin, c'est l'extase en grec, j'ai dit dans une sorte de révélation : tout homme est menteur". Qu'est-ce à dire et pourquoi cet extase ? L'homme ment aux autres, mais pas seulement. C'est plus grave : il se trompe lui-même. Il n'est pas capable de vérité. Cette tromperie radicale le disqualifie pour la vérité, elle l'en rend inapte.

Comment qualifier cette tromperie ? Si l'on en revenait à l'Evangile, on pourrait peut-être dire : le trompeur est celui qui a définitivement neutralisé l'enfant qu'il était pour se borner à s'assumer comme adulte. Pour sortir de la tromperie sociale ou spirituelle, il faut chercher l'enfant qu'on a été : "Si vous ne changez pas et ne redevenez comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume de Dieu". On ne prend pas assez au sérieux cette impératif livré par le Christ, parce que l'on confond l'enfant et l'innocent, comme si l'enfant était innocent. L'enfant n'est pas innocent, mais il a une qualité qu'il ne faut pas gâcher et qui peut le mener aux plus grandes actions : il est confiant., envers son père, sa mère ou ceux qui les représentent. Guy de Fontgalland, Anne de Guigné, ce sont des petits enfants, morts avant leurs dix ans, mais qui avaient l'un et l'autre cette confiance absolue dans le Christ, qui les a conduits à la perfection.

Cette confiance évoque la suite du psaume 42 : "Arrache moi à l'homme inique et trompeur parce que tu es ma force". Que demande-t-on au Seigneur dans ce verset ? Non pas qu'il nous délivre des gens méchants. Nous n'en sommes pas à rejeter sur le prochain le mal ou la faute, ce serait bien pitoyable. Homme inique et trompeur, l'expression est au singulier. Les ennemis et les méchants sont toujours au pluriel. Cet homme inique et trompeur, en fait, il est en nous. Saint Paul en a fait l'expérience aux chapitres 7 et 8 de l'Epître aux Romains : "Je sens deux hommes en moi". Nous ne pouvons être libéré de cette dualité, de cette ambiguïté permanente, que par la force de Dieu. Quelle est donc cette force ? La grâce et en particulier la première des grâces de Dieu : la foi, celle que nous possédons tous, qui que nous soyons, parce que "venant en ce monde, nous avons été éclairé par la vraie lumière" (Jean I, 8).

Attention ! Le psaume ne dit pas : donne moi la force et alors je serai le plus fort, le plus beau. Dans l'effort de phénoménologie spirituelle que fait le psalmiste, ce serait trop dire. Et surtout trop peu. La prière surnaturelle ne demande pas à Dieu : donne-moi ceci ou cela, mais plutôt : sois pour moi ceci ou cela, sois ma force, tu es ma force. Plus précisément, parce que cette force est une grâce, parce que cette force est surnaturelle (comme disait Simone Weil à la fin de la précédente méditation), nous prions pour agir dans la force surnaturelle qui est celle de Dieu. Cette force n'est pas à nous, elle est à lui. Mais quand nous avons compris notre faiblesse, c'est alors, immédiatement, dans l'instant, si nous le prions, qu'il peut se faire notre force : "C'est quand je suis faible, que je suis fort" (II Co, 12, 10).

vendredi 20 mars 2020

Rends moi justice Seigneur !

Le très beau verset que nous venons de commenter, et qui sert d'introduction aux saints mystères est utilisé comme un refrain qui ponctue la récitation intégrale de ce psaume 42. Pourquoi ce psaume à cet endroit stratégique ? Parce qu'il porte une vision de la nature humaine en proie au mal et aux méchants, à la tristesse et à un sentiment de l'éloignement de Dieu. Ce psaume ne raconte pas de carabistouille sur ce monde humain qui serait un monde idyllique. La première expérience à faire si l'on veut s'approcher de Dieu, c'est l'expérience du mal ou l'expérience du manque. Même le Christ est allé au désert "pour y être tenté par le diable, après avoir jeûné pendant quarante jours". C'est souvent cette expérience du mal (du péché personnel, de son impuissance à faire le bien, de ses limites, de ses failles, de la méchanceté à laquelle on se trouve en butte) qui nous permet de nous tourner vers Dieu avec force.

Je me demande si le Coronavirus a laissé parmi nous beaucoup de bisounours. Ce n'est pas sûr. Je pense aussi qu'il a tourné des hommes vers Dieu, si on en croit les chiffres d'audience de l'émission le Jour du Seigneur dimanche dernier : 1, 2 Million de téléspectateurs. Plus que de pratiquants un dimanche ordinaire. Marcel Gauchet, cité par François Huguenin, a pris acte du tsunami moral que représente le virus Corona. Dans Philomag, il explique : "Personne ne peut préjuger de l'ampleur qu'aura cet événement - le Coronavirus - mais la secousse intellectuelle et idéologique est majeure". Je préciserai la pensée prudente de Gauchet en disant en quoi consiste cette secousse idéologique majeure : le vieil optimisme des Lumières, la foi en l'homme qu'avait découverte le concile Vatican II, tout cela est bel et bon, mais c'était avant le drame... Je pense à l'avertissement solennel du prophète Jérémie : "Malheur à l'homme qui se confie dans l'homme" (17, 5). Cet événement nous fait prendre conscience de la fragilité de l'humain, de la précarité de nos temps, officiellement dédiés au Progrès.Une petite gripette en Chine et les morts se multiplient partout dans le monde. On trouvera un vaccin ou un remède ? Mais un nouveau virus naîtra...

Si nous nous tournons vers Dieu, c'est parce que, comme le disait saint François Xavier méditant à Paris sur ses grands projets missionnaires à venir : "le monde est un menteur, qui ne tient jamais ses promesses". Cette phrase m'a toujours beaucoup marqué parce que tourne et retourne, je la crois vraie, je veux dire : vérifiable, aussi bien dans la vie personnelle que dans l'histoire universelle. L'histoire ? Dans les années 80, on a pu croire à l'histoire distribuant le bonheur à tous, on a imaginé ce temps comme s'il s'agissait d'un nouveau départ de l'univers, vivant la fable de la prospérité mondiale. Aujourd'hui la mondialisation heureuse est terminée, comme nous le disons dans le prochain numéro de Monde et vie. Coronavirus oblige, nous avons compris que cet optimisme béat, c'était juste une idéologie comme les autres. Nous sommes donc prêts à entendre le message existentiel du Psaume 42.

"Rends moi justice Seigneur et vois la différence entre ma cause et celle d'un peuple qui n'est pas saint". A travers les siècles, de l'Ancien au Nouveau Testament, et jusqu'à nos jours, le psalmiste offre son message au fidèle qui s'approche de l'autel et qui se sent victime d'injustice, comme Job autrefois, le patriarche du pays d'Hus. Le fidèle a l'impression, lui qui cherche Dieu, que Dieu le confond avec le reste de la population. Ce sera le soupir de sainte Thérèse d'Avila : "Si vous traitez ainsi vos amis Seigneur, je comprends pourquoi vous en avez si peu". Un tel pessimisme, qui est avec Dieu à la limite de la revendication ou de la récrimination, une telle franchise m'a toujours surpris. C'est la première prière que nous faisons à Dieu au cours de la sainte messe, et quelle prière ! Nous qui nous précipitons au pied de son autel, nous avons besoin de Lui, il nous manque. N'est-ce pas au double sens de ce terme que Dieu nous a manqué ? Voilà l'audace de la messe traditionnelle : rappeler cette dette de Dieu à notre égard, dette d'amour qu'il paye par son sacrifice sur la croix.

"Lève toi ! Pourquoi tu dors Seigneur ?" dit un autre psaume. Pendant la tempête, pendant nos tempêtes, Jésus dort, la tête sur un coussin précise saint Marc. "Seigneur, sauve-nous, nous périssons" lui lancent ses apôtres.

A ce dramatique problème du mal que la sainte liturgie ne cherche pas à éluder, mais formule d'emblée, et en toute honnêteté, d'ailleurs non sans raideur il faut le dire, la seule réponse c'est le sacrifice du Christ sur la Croix. Dieu connaît la souffrance. Dieu se fait homme pour vivre la souffrance de l'homme et lui donner un sens : voilà la réponse que porte la sainte messe elle-même, car, nous le verrons, nous l'expliquerons, elle est identique au sacrifice de la Croix. Quant à la justice que recherche le psalmiste, elle est et elle restera toujours une justice introuvable. "Discerne ma cause de celle d'un peuple qui n'est pas saint". Dieu ne répond à cette demande que par l'amour. Et, nous pouvons parfois en être jaloux, il ne le faut à aucun prix : par l'amour de tous.

Devant Dieu, ne cherche pas ton droit : le sommet du droit est le sommet de l'injustice. Le poète de Martigues était inspiré en écrivant ce vers : "O Plateau de vaine justice, balance, le plus faux des symboles divins". Le Christ, Fils de Dieu, accomplit toute justice, comme il le dit à Jean-Baptiste, non pas en mégotant pour rendre à chacun au centime près ce qui lui est dû, mais en s'offrant, en souffrant, en s'abaissant, en se donnant, en s'oubliant. Voilà sa réponse au problème du mal, une réponse divine. Il n'y en a pas d'autre dans aucune philosophie, dans aucune autre religion.

J'aime beaucoup une phrase de Simone Weil, qui, me semble-t-il, n'épuisera jamais sa puissance explicative, face au scandale du mal dans le monde, qui est inextricablement, le scandale de la croix du Christ, le scandale de la messe, où le Christ se laisse à la merci des passants, et le scandale de tout innocent qui souffre. Voici la phrase : "Le mal est à l'amour ce que le mystère est à l'intelligence : il le rend surnaturel" Que signifie ce mot : surnaturel ?

jeudi 19 mars 2020

Je m'approcherai de l'autel de Dieu...

Commençant la messe, le signe de Croix est analogue aux trois coups du théâtre : il nous a fait entrer dans de nouvelles dimensions, qui, en l'occurrence, sont celles de l'action sacrée. La messe n'est rien moins qu'une action sacrée, qui se déroule en une succession de mouvements. Le premier mouvement - introductif - est destiné à préparer l'âme du prêtre et l'âme du fidèles à la grandeur de ce qui va leur être manifesté, la raison du monde qui est l'amour divin, figuré dans le sacrifice du Christ.

Oui, j'ai employé le mot de sacrifice, un mot obscène à notre époque où tout n'est que développement personnel, signes extérieurs de richesse,  et confort optimal. Nous avons besoin de nous préparer à le comprendre, ce n'est pas quelque chose que nous comprenons immédiatement. Le sacrifice ? Étymologiquement, c'est l'action sacrée que j'évoquais il y a un instant : sacrum facere en latin, le don que Dieu nous fait et que nous tâchons maladroitement de lui rendre. Le don qui donne sens à notre vie, au delà de son déroulé chronologique. Cette prière préparatoire, qui n'est rien d'autre que le psaume 42, nous aide à comprendre ce sens que nous cherchons obscurément sans savoir ce que nous cherchons, parce que, le cherchant, nous l'avons déjà trouvé. Elle nous aide à comprendre que ce sens, c'est le sacrifice, manifestation concrète d'un amour, qui, lorsqu'il devient sacrificiel, ne peut plus jamais être verbeux : il s'inscrit ainsi dans notre chair.

Pourquoi est-ce vers l'autel que je m'approche ? N'y avait-il pas bien d'autres destinations dans ma vie qui auraient été plus réjouissantes ? Le dimanche je vais à la messe... N'y a-t-il pas bien d'autres occasions de sortir, plus brillantes, plus attirantes ? N'ai-je pas tort de penser au sacrifice, alors qu'il est si agréable de vivre dans l'instant, à l'enseigne de l'éclatez-moi ça ? Mais y a-t-il une vie possible sans amour, au gré du désir ? Et y a-t-il amour durable sans sacrifice ? Si Dieu se manifeste à moi à travers cet autel, qui m'attire, dont je m'approche avec précaution, restant, sans en monter les degrés, "au bas de l'autel" comme on appelle cette prière, c'est parce qu'il me parle d'amour sans bruit de paroles. Cette parlure sans parole m'a fait tressaillir...

Et ce tressaillement, peu à peu, se change en joie. Je découvre, prêtre ou fidèle qu'importe, jeune ou vieux, l'âge n'a pas d'importance ni le sexe non plus, que dès que j'ai commencé à répondre à l'appel de Dieu, la joie a rempli mon coeur. Elle est là sans cause apparente, mystérieuse certitude d'une possession plus étonnante encore. Le grand Blaise Pascal, d'habitude si disert, ne sait lui-même que répéter : Joie, joie, pleurs de joie. Joie de la rencontre. Joie de l'expérience. Joie qui fait naître la foi.

Ce Dieu qui me réjouit, c'est ma jeunesse qu'il réjouit. Ainsi le veut la traduction latine de ce psaume, qui, en hébreu, ne parle que de joie, en insistant sur ce terme. Pourquoi saint Jérôme lui, évoque-t-il la jeunesse ? Il y a un enrichissement de l'énonciation qui n'est pas le pur fruit du hasard mais d'une volonté de précision dans la traduction. Parce que la joie de Dieu est créatrice, recréatrice s'il le faut.

Elle n'est pas seulement ce que l'abbé Brémond appelait un sentiment, le sentiment religieux, si caractéristique d'un XIXème siècle qui justement petit à petit s'est vidé de Dieu à force d'en entretenir le sentiment de plus en plus trouble (voir Victor Hugo). Non cette joie éprouvé au bas de l'autel n'est pas un sentiment, mais plutôt un processus vital de croissance, prémisses de la nouvelle création, qui s'anticipe dans le rite de la messe et d'abord dans les offrants, le Christ, le prêtre, le peuple.

Le fait que le rite de la messe commence à la première personne du singulier doit être souligné. Ce n'est pas une première personne exclusive qui se refermerait sur l'identité du prêtre ministre. Cette expérience de joie à l'approche de Dieu, tout le monde peut la faire, le ministre étant parfois le dernier à l'éprouver s'il l'éprouve encore, devenu trop souvent 'fonctionnaire de Dieu'. La première personne du singulier est employée ici dans un sens distributif, non pas comme si d'avance tous les fidèles priaient ensemble (une telle union ne s'improvise pas, elle se prépare). Nous ne prions pas encore ensemble, nous prions en même temps, dans le même temps sacré. Pas encore ensemble ? Parce que Dieu nous a dit : "Viens aux noces, viens comme tu es". Ton vêtement nuptial est ta prière, ta reconnaissance, ton silence.

Aujourd'hui 19 mars, le Carême s'interrompt. Nous célébrons la fête de saint Joseph, époux de la Vierge et père adoptif de l'Enfant, celui qui lui a appris son métier de charpentier. "Prends l'Enfant et sa mère et pars en Egypte". Joseph obéit sans un mot, il est le gardien efficace de cette famille si particulière, si fragile mais si décisive pour le sort du monde Mais il ne nous a pas laissé un mot. Pas le genre à rouler les mécaniques !
Cela me donne l'occasion de préciser que le temps liturgique que j'ai évoqué au début de mon précédent commentaire, n'est pas seulement le temps qui mesure la durée de la cérémonie, temps qui fusionne avec l'Eternité. C'est aussi le temps du calendrier liturgique. Il rythme ainsi et colore de différentes manières les attentions spirituelles du chrétien.