vendredi 11 septembre 2020

Délivrez-nous de tous les maux...

Après la récitation du Notre Père, sa dernière demande - Délivrez-nous du mal - est amplifiée. Nous demandons d'être délivré du mal présent (celui que, trop souvent, nous ne savons pas nommer), du mal à venir, celui dont l'irruption possible nous paralyse. Mais nous réclamons aussi d'être protégés contre les maux passés, contre le remords qui, peut-être, nous hante. Le mal, sous toutes ses formes est le seul obstacle entre Dieu et nous, obstacle physique, obstacle réel si nous nous adonnons au mal, obstacle intellectuel lorsque nous cherchons à comprendre comment et pourquoi Dieu permet le mal. 

Le mal est un obstacle que nous ne vaincrons pas seuls. Le mal est un mystère que nous n'éluciderons pas seuls. D'où une nouvelle 'short list" de saints : la bienheureuse et glorieuse vierge Marie mère de Dieu, dont la gloire, matérialisée dans sa maternité divine, est justement de n'avoir jamais succombé à la tentation, saint Joseph son époux, attaché à elle par le lien terrestre le plus intime, le moins menteur, les saints apôtres Pierre, Paul , image double de l'Eglise, arche du salut dans l'atmosphère diluvial du mal triomphant sur la terre, et André le frère de Pierre. Pourquoi André en un tel moment ? Parce que pour résister au mal, il faut être accompagné ; la Vierge Marie, on peut dire que le Seigneur lui-même est avec elle, Pierre et Paul représente ce collectif, l'Eglise, à laquelle nous nous rattachons tous, dans la mesure où elle n'est pas elle-même atteinte par le mal (je parle non de la personne de l'Eglise mais de son personnel). Il y a le lien du mariage qui protège du mal (l'exemple est le mariage fait d'amour pur entre Marie et Joseph). Enfin il y a le lien familial en général, les frères et les sœurs. Ces familles ne constituent pas forcément autant de paradis sur terre, mais bon an mal an, elles transmettent des richesses culturelles et spirituelles : elles constituent un lien qui résiste à la désagrégation générale instillée partout par la culture de mort. Sans ces différents liens, liens avec Dieu, liens entre l'homme et la femme, lien dans l'Eglise et lien dans les familles, l'humanité disparaît, l'homme est de moins en moins homme et se souvient qu'il sort de l'animalité - animalité qui représente le cas de la guerre de tous contre tous, comme l'avait bien vu Hobbes.

Face au mal, que procure le bien ? La paix, qui est le signe par excellence de la cité de Dieu : "Da propitius pacem in diebus nostris". Donne la paix à notre temps traduit le nouveau missel. Il me semble que la prière  dans son original latin est plus modeste : elle ne prie pas pour l'impossible paix du monde, car le péché sera toujours là pour machiner la guerre sous une forme ou sous une autre. Ici la liturgie nous fait prier pour nous-mêmes, pour la paix dans les jours de notre vie : "Sois nous propice en donnant la paix à nos jours". C'est la grande force de ceux qui ont authentiquement tenté de faire le bien, qui ont été des hommes et des femmes de bien : ils reçoivent la paix en échange, celle de leur conscience bien sûr, mais aussi celle qui resplendit dans leur existence. 

La prière continue montrant que nous sommes dans la bonne interprétation, qu'il ne s'agit pas de la paix de notre temps, cet hypothétique cet impossible armistice historique, mais qu'il s'agit de l'oasis de nos existences christifiées : "pour que par l'oeuvre de ta miséricorde nous soyons soutenus, toujours libérés du péchés, établis tranquillement loin de toutes perturbations". Et l'on ajoute toujours la clausule : Au Père par le Fils dans l'Esprit : "Par notre Seigneur Jésus-Christ ton Fils, qui avec toi vit et règne dans l'unité du Saint Esprit pour les siècles des siècles".

Le prêtre dit tout cela en préparant la communion. La communion sacramentelle n'est pas le moment du scrupule où l'on se demande si l'on est digne ou indigne de participer au corps du Christ et de renouveler l'alliance en son sang. La communion n'est pas une récompense, elle est un remède. Tout dépend de l'état intime dans lequel nous nous trouvons ; avons nous besoin de ce remède ? Sommes nous prêts à l'utiliser contre nos péchés ? Alors soyons dans la paix, comme nous le demande la liturgie elle-même, une paix armée, une paix arrachée à la laideur du péché, la paix qui survient sur celui qui a compris que le Christ est son allié.

lundi 7 septembre 2020

Notre Père...

La prière que le Christ nous a apprise (Matth.6, 7-13 et Luc 1, 1-4 en version brève) vaut bien un commentaire ligne à ligne. Mais il sera court, tant il est vrai qu'il faudrait en faire un livre.

Appeler Dieu notre Père, non pas le père des plus parfaits d'entre nous, mais notre Père à tous, celui dont chrétiens ou non, nous pouvons tous nous revendiquer, ces deux mots suffisait à envoyer sainte Thérèse d'Avila en extase. 

Affirmer qu'il est Notre Père, c'est affirmer une indiscutable proximité de tout vivant sur la terre avec lui. Affirmer qu'il "est aux cieux", c'est marquer, en même temps l'infinie distance d'un Dieu infiniment proche mais aussi infiniment distant. Deux vérités contraires : impossible de sacrifier l'une à l'autre. Faire de Dieu un copain ? Oublier l'Infini entre nous ? Ce serait tout brouiller.

"Que votre nom soit sanctifié" : Dans la prière d'abord énoncer la vraie priorité qui est divine, d'abord prononcer le nom de Dieu. Tout peut aller mal pour nous, du moment que Dieu est sanctifié, qu'il est reconnu comme Dieu trois fois saint (voir le Sanctus), alors son règne est proche parce que sa volonté s'accomplit. Alors sa sainteté rejaillit sur l'homme qui y trouve lui aussi son bien, sinon dans ce monde, au moins dans l'autre. Comme disait la Vierge à sainte Bernadette : "Je ne vous promets pas d'être heureuse en ce monde, mais dans l'autre". Voilà ce qu'apporte la sanctification du Nom de Dieu : le respect du premier commandement, indispensable au vrai bonheur..

"Que votre règne arrive" : qu'est-ce que le Règne de Dieu ? Une partie de la sanctification de son nom. Attention : "Mon Royaume n'est pas de ce monde" dit Jésus à Pilate (Jean 18). Nous ne prions pas pour un hypothétique avenir radieux. Nous ne sommes, nous chrétiens, ni des millénaristes ni des idéologues, même si ce règne de Dieu a des aspects terrestre, hic et nunc, et que, tel le levain dans la pâte humaine, il est un agent (l'agent unique) du progrès moral de l'humanité. On peut dire que sur la terre le règne de Dieu progresse, mais qu'il ne se réalisera jamais que dans l'autre monde, lorsque toute justice sera rendue et toute miséricorde opérante. C'est ce que l'on appelle la Jérusalem céleste.

Que votre volonté soit faite sur la terre comme au Ciel : La volonté de Dieu, ici, c'est la dynamique créatrice, dont il a bien imprudemment et amoureusement confié l'exécution finale à l'homme. L'homme couronne la création de sa propre liberté ; cela s'appelle le progrès véritable. Le Christ, sauveur de l'homme, représente à lui tout seul cette humanité parfaite parce qu'en lui s'accomplit la volonté d'amour, la volonté sacrificielle du Père ; "Non comme je veux mais comme toi tu veux". "Que ta volonté soit faite", aussi sur la terre, comme elle est accomplie dans le Ciel, demande Jésus souffrant au Jardin des Oliviers. Cet amour-don qu'a vécu le Christ durant toute sa vie, mais principalement durant sa Passion,, voilà la volonté de Dieu pour chacun : "Celui qui veut gagner sa vie la perdra, celui qui perd sa vie à cause de moi la gagnera".

"Donnez nous aujourd'hui notre pain supersubstantiel" : Saint Matthieu parle du pain quotidien, la nourriture nécessaire pour chaque jour. Mais il emploie un terme qui est un hapax dans la langue grecque, un mot que l'on ne voit utilisé nulle part ailleurs, formé du préfixe epi- qui signifie au dessus de... et de ousios qui renvoie au verbe être. Le pain qui est au dessus, c'est la nourriture spirituelle, le pain de vie, le pain eucharistique. Ce n'est pas là une traduction révolutionnaire, c'est celle de saint Jérôme, qui traduit dans la Vulgate : le pain supersubstantiel, on dirait aussi : le pain surnaturel. Il faut nourrir le corps nous dit Jésus, mais, avec la même nécessité, il faut nourrir l'esprit. Et c'est pour cela qu'a été instituée la sainte Messe : pour ceux qui cherchent Dieu et qui ont besoin de nourrir leur recherche.

"Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons à nos débiteurs" : Il n'est pas question d'offense, d'offensé ou d'offenseur dans le Notre Père, qui n'est pas un texte du XVIIème siècle. Beaucoup plus concrètement, comme ailleurs dans l'Evangile, il est question de dette : "Un créancier avait deux débiteurs : l'un lui devait 500 deniers, l'autre cinquante. Comme ils n'avaient pas de quoi payer, il leur remis à tous deux leur dette. Lequel l'aimera le plus ? Celui, je pense auquel il a été remis le plus répondit Simon - Tu as bien jugé" (Lc 7, 41). Nous sommes débiteurs vis-à-vis de Dieu, et des débiteurs insolvables. Le Christ est celui qui a payé nos dettes, nous remettant dans une relation d'amour avec Dieu, alors que nous étions avant tout des justiciables pour lui. Nul doute que nous ayons nous-mêmes à pardonner comme Dieu nous a pardonné dans le Christ ! Le "comme" nous pardonnons ne signifie pas à la mesure où nous pardonnons nous serons pardonnés. Dieu ne joue pas à cette comptabilité-là. Comme dit Julien Green, "il est le grand pardonneur" et il nous donne l'exemple, non l'inverse.

"Et ne nous laissez pas succomber à la tentation" : Tourne et retourne, on n'a guère trouvé meilleure traduction. On nous fait dire en ce moment dans les églises : "Ne nous laisse pas entrer en tentation", traduction assez laide (entrer en tentation, c'est du français bricolé). Par ailleurs, telle qu'elle est, cette demande (ne nous laisse pas entrer en tentation) est absurde car contre le plan de Dieu : le Christ lui-même est entré en tentation (pour reprendre l'expression consacrée aujourd'hui), et cela à deux reprises, au début de sa mission publique où l'Evangile nous dit : "Jésus est entraîné au désert pour y être tenté par le diable" : il va chercher le combat, combat qui est partie intégrante de sa mission ! Et à la fin de sa vie, à Gethsémani où il voulut ressentir "effroi et angoisse", alors que pas un soldat ne l'avait touché. Bien sûr que nous aussi, à l'image du Christ, nous entrons en tentation : c'est au programme, nous n'avons pas à demander le contraire. Mais nous demandons de ne pas entrer au coeur de la tentation (en latin inducere in : deux fois le même préfixe), c'est-à-dire de ne pas y succomber.

"Mais délivrez-nous du mal" : Bernanos sur son lit de mort, récitant le Notre Père avait eu cette glose horrible : "Oh oui ! Père ne me faites plus de mal". C'est tout ce que l'on appelle pudiquement le problème du mal qu'évoquait le grand écrivain : Dieu a voulu créer dans la matière un être spirituel. En contrepartie, dans sa justice, Dieu s'engage à donner à l'esprit une force suffisante pour ne pas laisser le dernier mot à la matière en décomposition (phtora dit saint Paul aux Galates : la corruption, la putréfaction). "Je crois aux forces de l'esprit" disait très bien François Mitterrand. Dieu nous délivre du mal en ne laissant pas le dernier mot au processus de décomposition, mais en nous faisant ressusciter, comme il a ressuscité son fils Jésus.



vendredi 28 août 2020

Fin du Canon et introduction au Notre Père

Le prêtre, récitant le Per ipsum, dessine trois croix avec l'hostie au dessus du calice, rythmant ainsi sa prière : per ipsum, première croix, et cum ipso, deuxième crois, et in ipso, troisième croix. Il ne s'agit pas de bénédictions, au sens précis de ce terme, car ces gestes ne bénissent rien ni personne. Là comme ailleurs, dans la consécration, il s'agit de désigner le Mystère, de rappeler que le Mystère se donne non comme une idée à l'esprit humain qui s'en saisirait pour l'abstraire encore d'avantage, mais comme une réalité participant miraculeusement à l'espace temps. Le rapprochement entre l'hostie et le calice, entre le corps et le sang du Christ, nous fait penser , après sa mort, à la résurrection du Seigneur avec son corps et son âme (le sang, c'est l'âme). Il est toujours vivant pour intercéder en notre faveur : la messe, c'est Jésus ressuscité qui offre son sacrifice pour nous les hommes, à Dieu son Père, dans l'unité du Saint Esprit. 

Après ces trois croix qui saluent ou qui désignent l'action du Christ ressuscité, le prêtre en décrit effectivement deux autres, plus larges, sur tout le corporal (ce linge amidonné sur lequel se déroule le sacrifice eucharistique) : après le mystère de la résurrection, le mystère de la Trinité : "A toi Dieu, Père tout puissant, dans l'unité du Saint Esprit". La prière du Fils exerçant sa médiation, résonne, elle appelle toute la Trinité : le Père auquel toujours nos prières s'adresse, et le Saint Esprit parce qu'il n'y a qu'un amour et que l'amour du Fils est l'Esprit saint. Ces cinq signes de crois tentent de désigner le mystère, la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur, comme dit saint Paul aux Ephésiens, mais le mystère dépasse tout ce qui le désigne et la messe nous entraîne de la résurrection à la Trinité, vers l'Infini, où il n'y a plus rien à montrer parce que tout est dans tout.

Omnis honor et gloria : Dieu a voulu s'abaisser vers le fini, nous dire son amour à travers les souffrances du Fils fait chair. Cette geste du Christ, quand nous l'apercevons dans son ampleur divine, nous coupe le souffle jusqu'aujourd'hui. Elle est au-delà de tous les computs, le temps ne saurait la mesurer. Mais elle est achevée, image mobile de l'immobile éternité qui, jusque dans la sainte messe reçoit le dernier mot, en accomplissant divinement tout honneur et toute gloire. Le Mystère se révèle dans la lumière de l'éternité. C'est en lui, sommaire de l'Amour de Dieu pour sa création, que se manifestent "tout honneur et toute gloire, pour les siècles des siècles". Cette ultime clausule de la clausule - les siècles des siècles, expression que l'on trouve déjà dans saint Paul (I Tim. 1, 17) et qui participe sans doute des toutes premières liturgies - signifie que par la fidélité au rituel, nous sommes entrés dans l'éternité. Canon en grec signifie règle. Nous sommes rendus, avec l'Amen final, à la fin du Canon, nous avons célébré selon la règle et nous sommes éternifiés.

C'est ce respect pour la règle que l'on retrouve, introduisant la récitation du Notre Père : "Avertis par les préceptes salutaires et formés par l'institution divine, nous osons dire..." Nous osons dire quoi ? Notre Père. Nous osons, comme le Christ, nous adresser à Dieu comme à Notre Père...", nous osons face à lui, exciper de notre qualité de Fils, qualité inamissible que nous avons reçue au baptême et qui nous permet de célébrer son Mystère en vérité... Pour résumer : c'est la fidélité au règles du Christ, dans la récitation de la prière qu'il nous a apprise, qui nous donne toutes les audaces. En particulier l'audace de tutoyer le Mystère, qui ne nous échappe plus, puisque désormais, comme fils et filles de Dieu, nous en faisons partie. Nous y communions!

dimanche 23 août 2020

Par lui, avec lui et en lui...

Cette clausule solennelle du Canon, que l'on appelle aussi petite élévation car le prêtre élève l'hostie avec le calice, a été préservée dans toutes les nouvelles formules liturgiques, c'est dire son importance. Nous n'avons pas encore souligné le fait que toutes les prières du Canon se terminent avec cette conclusion : Per Christum Dominum nostrum. Le Christ est celui par qui tout est possible, celui par qui le salut est à portée de notre main. Par lui, nous sommes sauvés. Per ipsum. La closule solennelle du Canon : Par lui, avec lui et en lui reprend la conclusion de chacune des prières, per Christum Dominum nostrum, en l'amplifiant et en lui donnant tout son sens ou, nous le verrons, tous ses sens : mais s'il fallait tout dire d'un mot, l'épître d'aujourd'hui (12ème dimanche après la Pentecôte) dit très bien "l'assurance que nous avons devant Dieu par le Christ" (II Co.3, 4)

Per Christum Dominum nostrum répète-t-on dans le Canon ; Per ipsum, par celui-là même dit-on pour conclure ce Canon. Comprend-on bien ce que l'on dit, ce que l'on lit, ou ce que l'on entend ? L'idéal des Lumières va frontalement contre ce Per ipsum. La philosophie des Lumières refuse toute médiation, tout intermédiaire entre moi et ma vie. C'est ma vie, je la partage, j'en fais ce que je veux et tout s'arrête là. La vieille sagesse chrétienne pourtant s'était fondée sur l'observation des philosophes antiques pour déclarer, avec Platon dans l'Alcibiade mineur : "Il faut qu'un dieu vienne et nous enseigne". La Révélation de Jésus-Christ n'est pas facultative, elle est essentielle à l'accomplissement de l'humanité qui, en elle, et en elle seule pourra trouver sa vérité : "Sans moi vous ne pouvez rien faire" dit Jésus en saint Jean (15). Si l'homme reste en lui-même, il ne découvre que l'absurde, le vide, le néant. Les athées revendiqués comme Nietzsche, le savent bien qui font des efforts désespérés pour se susciter une foi athée à l'extérieur d'eux-mêmes, adoration de la nature en son éternel retour, glorification du grand Amen à la vie (en hébreu dans le texte de Nietzsche). Sur cette foi athée, on pourra se reporter aussi à la conclusion des Mots de Sartre qui exclut le salut par les oeuvres seules, ce qui revient à reconnaître le salut par une foi, qui dans son cas serait athée.  

C'est uniquement en sortant de soi-même, que l'homme peut se trouver soi-même. Ce qui est vrai dans l'ordre moral (chercher le bonheur de l'autre avant et pour le sien) est vrai aussi dans l'ordre intellectuel : il faut chercher la vérité en dehors de soi-même - Per ipsum et non per meipsum : par lui et non par moi, - si l'on veut  trouver quelque chose qui vaille la peine de vivre. 

C'est ce que l'on appelle la nécessité de la médiation. La liturgie tout entière est une médiation, inventée par le Christ, dont elle constitue en quelque sorte le testament (novi et aeterni testamenti). La liturgie est faite pour servir d'intermédiaire, de médiatrice : elle transforme le sacrifice de l'homme en sacrifice divin, elle rend agréable à Dieu les balbutiements et les émois d'homo sapiens. Elle rend l'homme capable d'aimer Dieu ici et maintenant, continuant la logique participative de l'incarnation.

L'incarnation - le mystère de Dieu fait chair - n'est pas seulement le mystère de la Paternité de Dieu, mais, comme nous en avertissait le prophète Isaïe, le mystère de la fraternité de Dieu, le mystère de Dieu avec nous - "Emmanu-el" dit Isaïe (7, 14) - et le mystère de nous avec Dieu, de nous avec  Jésus Christ fils de Dieu : "Ayez en vous les sentiments qui sont dans le Christ Jésus" nous dit saint Paul (Phil. 2, 5). Les sentiments ? Il s'agit d'une préparation psychologique au grand renouvellement, à la recréation dans laquelle Dieu s'est engagé. C'est ce que signifie que Dieu, que Christ soit avec nous et que nous soyons avec lui. Ces sentiments sont aujourd'hui dans le Christ Jésus, sentiments personnels, sentiments que nous pouvons et devons nous approprier personnellement. La révélation de Jésus Christ est ainsi la manifestation d'un monde d'émotions intérieures. Entre les sens et la raison, le judéo-christianisme crée le cœur. C'est par le cœur d'abord (le cœur intelligent cher au roi Salomon naguère) que nous communions avec Jésus Christ.

Mais, comme toujours dans la foi chrétienne, cette vérité personnelle s'écrit en grosses lettres quand, levain dans la pâte, elle atteint à l'histoire elle-même. Il s'agit alors non de vérité personnelle mais de rien moins que d'un monde nouveau, celui qu'appelle le livre de l'Apocalypse, en échos à Isaïe : "Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il demeurera avec eux. Ils seront ses peuples et lui sera le Dieu qui est avec eux. Il essuiera toute larme de leurs yeux. La mort ne sera plus.Il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni souffrance, car le monde ancien a disparu. Et celui qui siège sur le trône dit : Voici, je fais toutes choses nouvelles" (Apoc. 23, 3-5).

Texte étrange et magnifique sur le problème du mal. Il a été choisi, dans le Missel, pour célébrer la dédicace d'une église. Il faut donc le comprendre d'abord par rapport à la liturgie, pour laquelle cette église est construite. C'est à la fin du monde, dans un grand nettoyage que Dieu fera toutes choses nouvelles. Pas avant ! Certains croient à mille ans de bonheur sur la terre (le millenium). Ce disant, ils n'ont réussi qu'à inventer ces religions séculières que sont les idéologies, prétendantr apporter le bonheur sur la terre : le bonheur ? "une idée neuve en Europe" disait le révolutionnaire Saint-Just, avec une sagacité qui sera meurtrière. En fait, avant la fin du monde, il faut chercher le bonheur absolu non dans la politique (ça fait des morts), mais dans la liturgie (cet acte divino-humain, le seul qui soit aujourd'hui de ce genre là, fait des heureux par la foi). Par la foi, nous vivons avec le Christ, au point de diviniser nos actions, en les christifiant, en les christianisant.

Quelle différence y a-t-il entre christifier et christianiser ? La christianisation a une dimension sociale, car l'homme est un animal mimétique comme dit Aristote : il se grandit en imitant ce qu'il voit faire à côté de lui. L'histoire de la christianisation est l'histoire de ce bain de chrétienté, dont on a dit beaucoup de mal parce qu'il a été très imparfait ("Les chrétiens sont moins bons parce qu'ils devraient être meilleurs" lance Chesterton). N'empêche ! Pendant deux mille ans, le vrai progrès, le progrès moral de l'humanité a toujours émané du christianisme, de cette imitation de Jésus Christ qui était présente dans les lois, qui était, en Occident, comme l'esprit des lois, au sens de Montesquieu. 

Voilà pour le commun des mortels, ce que signifie vivre en Jésus-Christ (in ipso) : améliorer son humanité, faire reculer l'instinct égoïste, faire progresser l'amour et l'ouverture, le souci, le respect des autres (premier stade de la charité explique Malebranche dans son Traité de morale). Telle fut, en concentré, l'expérience des jésuites dans les réductions d'Amérique latine, comme le montre le film Mission. Mais tel a été, tel fut le sens du progrès moral jusqu'au XIXème siècle. Le XXème siècle a voulu expérimenter le progrès sans Dieu : c'est devenu le siècle le plus meurtrier de toute l'histoire de l'humanité. Et le XXIème siècle ne sait pas méditer cette leçon de choses ! Nous ne sommes même plus capables de recevoir un cours d'histoire. Nous sommes au siècle de la déchristianisation ; advienne que pourra.

Mais il y a une autre manière de vivre en Jésus-Christ, c'est de mettre son honneur à s'approcher personnellement du Christ, dans la mesure où nous avons reçu son appel. Cet appel chacun l'entend à sa manière, c'est l'éclair du bien qui, à un moment ou à un autre passe dans notre vie, c'est le sentiment que le monde, si imparfait soit-il, est gouverné par la Bonté, c'est la conviction que le bien et la vie l'emporteront au final sur le mal et la mort, grâce à l'intervention de quelque chose qui est plus grand que la nature. Sébastien Lapaque a écrit une belle page, dans le Figaro de la semaine dernière (13 août) sur la vérité de la grâce, que développa avec tant d'éloquence Saint-Cyran, qui, lui-même, saisit et convertit le jeune Pascal.  Le night-cluber Thibault de Montaigu, après avoir écrit un Voyage autour de mon sexe (2015), va lui, le 27 août prochain, publier un livre simplement intitulé La Grâce (chez Plon) : à l'entendre, c'est au monastère du Barroux qu'il a vécu sa nuit de feu.

Il n'y a pas de mode d'emploi pour vivre christifiés, pour vivre en Jésus-Christ de cette manière-là. C'est toute la difficulté : l'initiative appartient à une autre Personne et nul ne saurait par ses propres forces susciter ce genre d'expérience mystique, que raconte aussi Eric Emmanuel Schmitt dans sa Nuit de feu (2015) ou Michel Houellebecq dans Sérotonine, aux deux dernières pages de ce livre (2019), répondant à la p. 171 de Soumission. Pourquoi, dans ces témoignages, rencontre-t-on tous ces romanciers et hommes de lettres ? Non pas parce qu'ils seraient plus aimés de Dieu, mais parce que leur métier est de trouver les mots, ce qui est particulièrement important et particulièrement difficile lorsque l'on est debout devant l'indicible et que seuls quelques mots sont encore utilisables pour parler de ce que l'on vit.

La christianisation est un phénomène historiquement observable, même dans les pires situations, celle de la traite par exemple, comme le montre le dernier livre de Bernard Lugan sur le sujet (éd. de l'Afrique réelle) : la traite du bois d'ébène par les Européens était inhumaine, mais les personnes n'étaient pas castrées comme le pratiquaient systématiquement les musulmans, responsables de la disparition sans postérité de millions d'Africains. L'exemple de la Traite atlantique (de ce respect de l'humanité malgré l'esclavage) dit bien les forces et les faiblesses de la christianisation. Faiblesse car l'esclavage demeure un crime contre l'humanité. Force, car même dans les pires circonstances, le respect des personnes créées par Dieu et pour Dieu n'est pas totalement oublié : les premiers articles du fameux Code noir rédigé sous la direction de Colbert, se préoccupe de ce que les esclaves noirs soient par ailleurs de bon chrétiens, baptisés et mariés comme leurs maîtres. Dans le christianisme, il n'y a pas de sous-hommes, car chacun est destiné à vivre pour le Christ, c'est-à-dire "par Lui, avec Lui et en Lui".

La christification est un phénomène mystique. Ce mot, "mystique", en grec, signifie "caché". On ne peut pas réduire le christianisme à une mystique, sans l'endommager gravement sous prétexte de purisme : peut-on cacher la religion du Dieu fait homme ? Mais, inversement, on ne doit jamais oublier la dimension  mystique du christianisme. Elle est présente en chaque personne chrétienne, en chaque individu qui s'approche du baptême, ne serait-ce qu'en intention. Aujourd'hui la grave crise de la transmission que nous vivons rend simplement plus fréquentes les conversions personnelles et plus facilement visible à l’œil nu cette dimension mystique, omniprésente dans le christianisme : présente, chers lecteurs, au fond de chacun et de chacune d'entre nous.

jeudi 20 août 2020

La messe pour le monde

La fin de la consécration est admirable : alors que s'affirme petit à petit, d'une prière à l'autre, la divinité du sacrifice de la messe, sacrifice terrestre et sacrifice céleste tout ensemble, alors que s'intensifie l'offrande sacrificielle jusqu'à être présentée comme "offerte par ton ange sur ton autel céleste" ; au même moment, ce même sacrifice déborde de l'autel sublime où il est offert en permanence et divinise tout ce qu'il y a de bon dans le monde créé. Jésus Christ est celui par qui, haec omnia, toutes ces choses, qui sont toujours des biens (semper bona), Dieu les crée, les sanctifie, les vivifie, les bénit et nous en fait l'offre.

 Deux interprétations sont nécessaires pour comprendre cette ample conclusion du Canon. qui se heurte au problème du mal.

L'oeuvre créatrice de Dieu est toujours bonne : "Et Dieu vit que cela était bon" dit la Genèse. La matière n'est pas l'origine du mal ; la matière n'est pas le résidu inassimilable au dessein divin qu'imaginaient les philosophes néoplatoniciens. Dieu a voulu créer le monde matériel mais ce n'est pas tout - deuxième niveau de lecture : il a voulu le sauver de sa fragilité. A travers le salut de l'homme, c'est "toute la création" qui est "dans les douleurs de l'enfantement", attendant le salut que Dieu lui conférera explique saint Paul aux Romains. Quel mystère insondable ! Non seulement la bonté de la matière est ainsi proclamée - mais, ce serait trop bisounours d'en rester là - : c'est la gloire de la matière qui va être manifestée à travers le salut apporté par Jésus au monde, et c'est "la gloire de la liberté des enfants de Dieu" qui va agir sur la création pour racheter le monde et le transfigurer dans la gloire et la lumière de Dieu. L'homme justifié et sanctifié est ainsi appelé rédempteur du monde, car la gloire des personnes sauvées rejaillit sur toute la création, sonnant comme une annonce ou un avertissement pour des cieux nouveaux et une terre nouvelle.

Dans son Commentaire du saint sacrifice de la messe déjà cité et qu'il a nommé L'idée de sacerdoce et de sacrifice, le Père Quesnel parle avec éloquence, au sujet de ce passage, de la divinisation des élus. Mais le chapitre 8 de l'Epître aux Romains est formel : il n'est pas seulement question des élus, c'est toute la création, dans un ardent désir, qui attend le jour du salut. Le Père Teilhard de Chardin parle avec raison de la Messe sur le monde (1923). Il me semble que ses élans renvoient à la fin de la consécration : "Je me prosterne, mon Dieu, devant votre Présence dans l'Univers devenu ardent et, sous les traits de tout ce que je rencontrerai, et de tout ce qui m'arrivera, et de tout ce que je réaliserai en ce jour, je vous désire et je vous attends". Ou encore de façon moins unilatéralement optimiste : "Ma Communion maintenant serait incomplète (elle ne serait pas chrétienne, tout simplement) si, avec les accroissements que m'apporte cette nouvelle journée, je ne recevais pas, en mon nom et au nom du Monde, comme la plus directe participation à vous-même, le travail, sourd ou manifeste, d'affaiblissement, de vieillesse et de mort qui mine incessamment l'Univers, pour son salut ou sa condamnation. Je m'abandonne éperdument, ô mon Dieu, aux actions redoutables de dissolution par lesquelles se substituera aujourd'hui, je veux le croire aveuglément, à mon étroite personnalité votre divine Présence".

La messe est une machine à faire des dieux. En elle, Jésus, venu jusqu'à nous pour nous emmener jusqu'à lui, nous recrée, ainsi que toute la création. Il nous sanctifie au milieu de toute sa création, à l'image de son Fils qui lui a fait cette prière : "Sanctifie moi par ton esprit" (Jean 17). Il nous donne sa vie ainsi qu'à tout l'univers, qui vit pour l'éternité dans la Pensée divine. Enfin il nous bénit de communier à son sacrifice pour le monde, et ce monde, les biens de ce monde, il nous en fait le don

Ainsi comme dit Descartes, s'inspirant de la Genèse (soumettez la terre), l'homme est comme maître et possesseur de la nature. Mais c'est de Dieu qu'il a reçu ce don et le don de Dieu, ça se respecte ! L'homme doit respecter la nature parce qu'elle est belle mais aussi parce qu’il s'agit d'un don de Dieu.

dimanche 16 août 2020

Pour nous aussi, nous pécheurs...

Tout pécheurs que nous soyons, nous sommes aussi, ô Dieu, tes familiers, tes serviteurs, nous avons organisé notre vie par rapport à toi, pour te servir. Ce qui nous fait te servir ? Non pas le calcul intéressé, mais l'espérance dans la multitude de tes miséricordes. Cette espérance, elle ne se situe pas en nous-mêmes, parce que nous aurions quelque chose de particulier à offrir, parce que nous serions intéressants pour Dieu d'une manière ou d'une autre, elle nous jette en toi, inconditionnellement, en toi Christ parce qu'il n'y a pas d'autre nom au Ciel et sur terre par lequel nous puissions être sauvés. C'est notre pauvreté, notre incapacité, non pas nos vertus ou nos exploits, qui nous rattachent à toi, qui que nous soyons. 

Que demandons-nous ? Dieu ? Non ; Dieu est trop grand. Nous demandons d'abord la familiarité avec les martyrs, nous approchons de Dieu, nous osons approcher de Dieu, en compagnie des martyrs. Le culte des saints, c'est le culte de ceux qui sont familiers de Dieu, culte qui exprime la crainte de s'élever immédiatement jusqu'à Dieu même. Quatorze d'entre eux sont cités. La liste à parité, sept hommes et sept femmes, a été mise au point par saint Grégoire le Grand. A l'origine, elle comptait des Pères de l'Eglise et d'autres saints célèbres de l'Eglise universelle, un peu comme la première liste de saints, cités avant la consécration . Dans la présente liste, ce ne sont pas les saints les plus connus qui ont été choisis, mais monsieur ou madame tout le monde, des martyrs, capables d'aimer Dieu plus qu'eux-mêmes, qui ont montré cet amour en offrant leur vie, et qui nous donnent l'exemple à tous.

mercredi 12 août 2020

Le second Memento

Nous avons d'abord - avant la consécration - prié pour les vivants, c'est le premier Memento. Nous prions - après la consécration - pour les défunts, dont les prénoms étaient écrits sur des tablettes, comme ceux des vivants. De fait, "c'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés" lit-on au IIème livre des Macchabées, alors que le vaillant Judas organise une collecte pour offrir des sacrifices pour les péchés des morts (cf. 2 Macch. 12, 43-46, texte repris par l'Eglise pour les messes anniversaire des défunts). Il y a une solidarité naturelle de toutes les âmes créées, des vivants avec les morts et des morts avec les vivants et, de part et d'autre du voile, nous prions les uns pour les autres. Comment trouver les mots ? La prière n'est pas si facile qu'on le dit ou qu'on le fait croire. A-t-on si facilement le cœur de prier pour des gens qui nous sont particulièrement proches et qui se sont éloignés dans la mort ? Comment savons-nous si nous sommes exaucés ?

La messe est la plus belle prière pour les morts qui soit, car c'est le Christ lui-même qui trouve les mots et qui porte nos intentions. Sa prière ? Ceci est mon corps, pour lui ; ceci est mon sang versé pour elle. C'est une prière infaillible, prière de Dieu à Dieu en quelque sorte, prière que le Fils de Dieu offre à son Père pour tel ou telle d'entre nous qu'il enveloppe de son amour. C'est aussi la seule consolation que nous ayons face à cette déchirure apparemment irréparable que constitue la mort d'un être cher. C'est encore pour ceux qui ont demandé des messes avant de mourir une sorte de sécurité  surnaturelle avant le grand saut. 

J'aime la mention dans certains faire part de décès : Ni fleurs ni couronnes, des prières. La vie en fleurs, de fait, c'était avant. La mort est le moment de voir quels sont les fruits ; "Un bon arbre est celui qui porte" non pas les fleurs d'une destinée épanouie mais les fruits d'un destin transformé par le souci du don de soi, la messe étant le don suprême et en quelque sorte l'école du don, parce que c'est le don du Fils.

Qu'est-ce qui nous attend de l'autre côté ? Nul ne le sait. La liturgie emploie trois mots : locum refrigerii, lucis et pacis : un lieu d'ombre et de rafraîchissement, un lieu de lumière et un lieu de paix. Qu'y a-t-il de plus agréable que l'ombre dans les pays chaud ? Qu'y a-t-il de plus désirable que la lumière pour nous qui ne parvenons pas à comprendre notre condition ? La paix, tranquilité de l'ordre, nous établit dans un ordre que nous ne soupçonnions même pas, qui nous apaise et qui nous comble... 

Qui est concerné par ce bonheur que le liturgiste de l'époque n'a pas cherché à intellectualiser ou à théologiser ? A  qui est donné ce bonheur ? A "Ceux qui nous ont précédé avec un signe de foi".  Certains préfèreront traduire : "avec le signe de la foi" qui est le baptême. Il me semble que devant le mystère de la mort d'un être cher ou de sa propre mort, on peut laisser Dieu décider dans sa miséricorde, sans en faire un distributeur automatique de récompenses : baptisé, oui. Non baptisé : non. Dans la prière suivante, "pour nous pécheurs", nous prions Dieu "non estimator meriti sed veniae largitor" : un Dieu qui n'est pas un "compteur de mérites" mais un "dispensateur d'indulgence". C'est le même Dieu que nous invoquons pour nous les vivants et pour les morts.

Le fait est, en tout cas que la foi est absolument nécessaire pour que s'accomplisse un destin, quel qu'il soit, et que la raison ne nous permet, à travers ses démonstrations, que la répétition de l'identité, sans nous faire accéder à aucun salut, à aucune amplification, à aucune réponse, à aucune oeuvre d'art - bref à aucun accomplissement. L'accomplissement vient du cœur car "c'est le cœur qui sent Dieu, non la raison". Quel meilleur point d'observation que le mystère de la mort pour en prendre conscience ?

mardi 11 août 2020

Le sacrifice céleste

Nous parvenons finalement à l'apogée théologique du Sacrifice de la Messe avec la prière Supplices te rogamus, prière que l'on trouve déjà substantiellement dans le De sacramentis au IVème siècle. Le sacrifice terrestre est accompli, c'est un sacrifice saint et une victime immaculée, selon les quatre mots ajoutés par le pape saint Léon, dont on pensera sans doute qu'il tenait à renforcer l'atmosphère sacrificielle de cette liturgie comme si cela était nécessaire. En réalité, l'ajout de ces quatre mots prépare le paragraphe Supplices. Il signifie que, terrestre, ce sacrifice n'en est pas moins parfait et digne d'être considéré comme céleste. C'est le sommet de l'action liturgique ; non seulement ce sacrifice est universel, comme nous venons de le voir, reprenant tous les sacrifices du passé et réalisant comme à l'avance ceux de l'avenir. Mais encore l'espace créé ne suffit pas à le définir ou à le contenir.. Son vrai lieu c'est l'éternité. 

Il ne s'agit pas là d'une amplification qui viendrait de la dévotion humaine, mais de l'enseignement explicite de l'épître aux Hébreux sur le Christ grand prêtre. C'est le fameux texte que nous lisons tous les ans aux Rameaux ; "Le Christ ayant paru comme grand prêtre des biens à venir, c'est en passant par un tabernacle plus excellent et plus parfait [que ne l'est la Saint des saints dans le Temple], qui n'est pas construit de mains d'hommes, c'est-à-dire qui n'appartient pas à cette création-ci et ce n'est pas avec le sang des boucs et des taureaux mais avec son propre sang qu'il est rentré une fois pour toutes dans ce sanctuaire [non fait de mains d'hommes], ayant acquis une rédemption éternelle"(Hébr. 9, 10-12). Par un aspect de son essence, le sacrifice du Christ est aussi le sacrifice de la Deuxième personne de la Sainte Trinité, le sacrifice du Verbe de Dieu se réalisant dans sa chair créée, En ce sens, il "n'appartient pas à cette création" dit l’Épître. C'est un acte divino-humain, créé en tant qu'il est humain, incréé en tant qu'il est le fait du Fils de Dieu.

Pourquoi le sacrifice céleste revêt-t-il une telle importance ? Du moment qu'il a lieu, nous sommes sauvés et nous n'en demandons pas plus...

Je donnerai deux raisons : la première, c'est que le sacrifice a mystérieusement sa place en Dieu même, et cela parce que le don sacrificiel est la forme que prend tout amour et que Dieu est amour. Il n'y a pas d'amour sans don de soi et Dieu même, mystérieusement, vérifie cette loi. L'amour entre le Père et le Fils est don réciproque, et ce don est le Saint-Esprit, amour du Père et du Fils. La création, puis l'Incarnation du Verbe de Dieu permettent de trouver de nouvelles modalités à cet amour substantiel (la mort sur la croix par exemple), sans en changer la nature.

La deuxième raison, plus difficile, relève de cette idée que le sacrifice de la messe est la réactualisation non sanglante du sacrifice de la croix. C'est le même sacrifice sous une autre modalité (sacramentelle et non sanglante). Comment comprendre, au-delà des mots, que ce sacrifice puisse se vivre selon des modalités différentes ? Il faut le comprendre comme un acte éternel, "une fois pour toutes" dit saint Paul aux Hébreux, qui est manifesté dans l'espace temps à travers le sacrifice de la croix et qui se manifeste de nouveau à chaque messe, prenant la forme d'un acte transitoire alors qu'il est "l'éternelle offrande à la gloire de Dieu", toujours une comme Dieu est un et toujours multiple selon le temps et l'espace, comme cela avait été prophétisé par le prophète Malachie 1, 11 : "Du levant au couchant, mon Nom est grand chez les nations, et en tout lieu un sacrifice d'encens est présenté à mon nom, ainsi qu'une offrande pure". Le Temple de Jérusalem ne suffit pas au sacrifice divin qui coïncide avec l'éternité elle-même sur une esplanade non faite de mains d'hommes. Chaque messe, la plus humble, la cérémonie la plus simple réalisée avec exactitude "en mémoire du Seigneur" est une manifestation de la liturgie trinitaire. Tel est le sacrifice céleste sur la terre.

Mais les paroles de la consécration que nous étudions, signifient aussi en sens contraire que le sacrifice terrestre, pur, saint et parfait, il faut réaliser que "porté par ton saint ange sur ton autel sublime" il ne fait qu'un avec l'offrande trinitaire, qui le divinise avant de  nous diviniser en nous offrant le salut.

Qui est cet ange saint ? Est-ce Jésus-Christ, ce Messie que le prophète Isaïe a nommé "l'ange du grand conseil" (Is. 9) ? On le pensait au XIIIème siècle. Est-ce un ange qui dans la liturgie céleste fait fonction non pas de sacrificateur, de prêtre ou de célébrant mais de servant de messe, simple apporteur, trait d'union entrée le Ciel et la terre ? On peut le penser, on l'a pensé dans l'Antiquité chrétienne. En réalité la question n'a pas beaucoup d'importance, une fois acquise l'idée de la liturgie céleste comme but et comme matrice de la liturgie terrestre. Une fois admise l'idée de l'autel céleste comme modèle de l'autel terrestre. 

C'est ce qu'indique la fin de la prière Supplices qui ne mérite pas force commentaires tant elle est claire ; "Pour que chaque fois que par notre participation à cet autel d'ici-bas, nous aurons pris le corps et le sang de ton Fils, nous soyons comblés de toutes bénédictions céleste et grâce". La messe et notre communion à la messe est ainsi comme un tremplin pour le Ciel.

samedi 8 août 2020

Abraham et Melchisedech

Ces deux-là sont liés, par une rencontre inopinée dans le désert de la vallée des rois. Après qu'Abram eut vaincu les quatre rois qui avaient ravagé les propriétés de Lot son neveu, Melchisedech, qui est nommé simplement "prêtre du Très haut", (étymologiquement son nom signifie : roi de justice et il est "roi de Salem", roi de paix) vint à lui, comme de nulle part,"sans père, sans mère, sans généalogie"dit l’Épître aux Hébreux, mais apportant du pain et du vin pour offrir le sacrifice, et recevant, avec l'autorité que lui donne sa sainteté, la dîme du butin d'Abram, qui par ailleurs ne garda rien pour lui et restitua tout à son neveu. Voilà l'histoire de la rencontre. Une rencontre, rien avant et puis plus rien ?

En tout cas, il n'est plus question de Melchisedech dans l'ancien Testament sinon à une reprise dans le psaume 109, psaume qui annonce le Messie : "Tu es prêtre à jamais selon l'ordre de Melchisedech". Pour le psalmiste, cette parole étrange signifie que le Messie, issu de la tribu de Judas et non de celle de Levi, sera prêtre sans être lévite, non pas selon l'ordre d''Aaron, le frère de Moïse, chef de la tribu des Lévites, mais selon un autre ordre, plus majestueux parce qu'il demeure "à jamais", n'étant pas dévolu seulement aux prières terrestres, ni à une identité terrestre (le peuple juif) mais prêtre pour tous et pour toujours. Voici maintenant comment l'auteur de l’Épître aux Hébreux commente ce verset du psaume : "Le messie est devenu pour tous ceux qui lui obéisse principe de salut éternel, puisqu'il est salué par Dieu du titre de grand prêtre, pour toujours selon l'ordre de Melchisedech" (5, 9 et 10). Ce prêtre pour toujours, c'est évidemment notre Seigneur Jésus Christ qui portant un nouveau sacerdoce, incarne une nouvelle alliance ; " En parlant d'une alliance nouvelle, Dieu  a rendu ancienne la première. Or ce qui devient ancien est près de disparaître" (Hébr. 8, 13).

Il y a quelque chose de prodigieux dans ces vieux textes : quoi ! Ce Melchisedech qui fait l'effet d'une sorte de météorite biblique, c'est lui, parce qu'il sacrifie avec le pain et le vin qui porte un sacerdoce plus noble que celui d'Aaron, plus noble que ceux qui se dérouleront, selon la loi de Moïse, à travers les sacrifices de mouton ou d'agneau. Finis les sacrifices d'animaux. Le Messie offrira en effet un sacrifice fait de pain et de vin et transsubstantié, surnaturalisé, divinisé : le sacrifice de la messe.

Quant à Abraham, il n'est pas prêtre puisqu'il offre la dîme de son butin à Melchisedech, prêtre du Très haut. Mais Dieu lui commande, comme il commande à chacun de ceux qui croient en lui, d'offrir un sacrifice, qui représente un vrai don, don total ou abandon, en l'occurrence le don de son fils Isaac, qui est l'enfant de la promesse, le premier être à concrétiser cette "descendance aussi nombreuse que les étoiles du Ciel" qui lui a pourtant été promise. 

L'épître aux Hébreux présente les choses ainsi dans le magnifique panégyrique qu'elle dresse de la foi à travers les âges : "Par la foi Abraham, mis à l'épreuve, a offert Isaac et c'est son fils unique qu'il offrait en sacrifice, lui qui était le dépositaire des promesses, lui de qui il avait été dit : C'est par Isaac que tu auras une postérité. Dieu pensait-il est capable même de ressusciter les morts. C'est pour cela qu'il recouvra son fils et ce fut une parabole" (Hébr. 11, 17-20). Ce qui caractérise Abraham si ce n'est pas le sacerdoce ? La foi, la foi confiance, la foi inconditionnelle, qui le fait croire en la résurrection, celle de son fils Isaac semble nous dire l'auteur de l'Epître aux Hébreux, celle de tous les hommes possiblement, mais d'abord celle du Ressuscité par excellence. N'est-ce pas ce que Jésus dit en énigme aux Juifs au chapitre 8 de saint Jean ; "Abraham a vu mon jour et il s'est réjoui". La foi d'Abraham n'est pas seulement, n'en déplaise au Kierkegaard de crainte et tremblement, un nième avatar de la foi confiance. Il voit plus loin que tous il voit la vie éternelle terme du voyage, il voit "l'auteur du salut", il voit ce qui dépasse infiniment notre nature animal : "Abraham, votre Père, exulta à la pensée de voir mon jour et il a vu mon jour et il s'est réjoui" (Jean 8, 26).

Le sacrifice de Melchisedec comporte l'énigme du pain et du vin. Abraham lui consomme le sacrifice, il va jusqu'au bout, offrant à Dieu sa propre promesse. Ce faisant il est bien le seul à anticiper vraiment le Christ, à "voir son jour", en offrant à Dieu tout ce qu'il pouvait offrir : Isaac, la promesse elle-même. Saint Paul, quant à lui, au chapitre 4 de l’Épître aux Romains traite d'Abraham enfantant Isaac : cet enfantement même est une résurrection : "C'est d'une foi sans défaillance qu'il considéra son corps déjà mort - il avait quelque cent ans - et le sein de Sara, mort également" (Rom. 4, 19). A ces deux corps devenus stériles avec l'âge, Dieu offre de transmettre la vie : "Appuyé sur les promesses de Dieu, sans hésitation ni incrédulité mais avec une foi puissante, il rendit gloire à Dieu, certain que tout ce que Dieu a promis il est assez puissant pour l'accomplir". 

Telle est la foi d'Abraham, foi dans la promesse que Dieu n'a pas laissé au hasard et qui accomplit le sacrifice, en le rendant agréable à Dieu.

Récapitulons et revenons sur ces trois personnages cités au Canon de la messe  : Abel signifie l'innocence qui est en tout homme mais que le péché étouffe. Melchisédech signifie l'énigme ou le mystère du pain et du vin. Abraham signifie la foi qui accomplit le sacrifice d'Isaac de la même manière qu'elle lui avait donné naissance. L'innocence, le mystère, la foi, voilà, encore aujourd'hui les trois conditions du sacrifice agréé par Dieu.

jeudi 6 août 2020

Abel le juste

Le sacrifice de l'eucharistie est l'accomplissement de tous les sacrifices à travers lesquels Dieu est aimé et servi, puisqu'en lui le Christ est l'offrande en même temps qu'il est l'offrant, le sacrificateur. Cajétan a une très belle expression à ce sujet : le sacrifice de la messe, dit-il, sacrifice diffusé dans l'espace temps, qui est à la fois humain (comme sacrifice de l'Eglise) et divin (comme sacrifice du Christ) est perfectivum omnium sacrificiorum. Il réalise tout ce que tentent les sacrifices, les oblations, les offrandes des hommes. Il est le sacrifice unique parce qu'il accomplit tous les autres.

Mais, dans l'histoire de l'humanité, ce sacrifice unique et décisif, alliance définitive entre Dieu et les hommes de bonne volonté, a été annoncé et comme présignifié dès l'origine. Alors que le péché d'Adam et Eve avait chassé l'humanité du paradis terrestre, établissant cet abîme entre Dieu et l'homme, abîme qui est la conséquence du péché originel, néanmoins, Dieu accepte le sacrifice du fils d'Adam, Abel. L’Épître aux Hébreux en cherche les raisons et en tire toutes les conséquences, les raisons autour de la foi et les conséquences autour de la justice et de l'immortalité : "Par la foi, Abel offrit à Dieu un sacrifice de plus grande valeur que celui de Caïn. Aussi ce dernier, - Dieu ayant rendu témoignage à ses dons - fut-il proclamé juste. Par sa foi, bien que mort, il parle encore" (Hébr. 11, 4).

Comment Abel parle-t-il ? Cette dernière formule peut paraître énigmatique; Il me semble qu'une autre allusion à Abel, au chapitre 12 de la même Epître aux Hébreux,, peut contribuer à expliquer cette éloquence post-mortem : "Jésus qui est le médiateur d'une alliance nouvelle et d'un sang purificateur plus éloquent que celui d'Abel". Mort, Abel parle avec une certaine éloquence, parce que, par sa mort, il préfigure le sacrifice du Christ : faisant partie de ces hommes sanctifiés par leur foi, il est objectivement christique avant le Christ, et c'est pourquoi il est déclaré juste, vivant de l'esprit du Christ avant que le Christ ne vienne sur la terre. 

C'est en méditant sur Abel le juste que saint Grégoire le grand (pape entre 599 et 610) propose l'expression : Ecclesia ab Abel justo. L'Eglise existe depuis Abel le juste, depuis que le sacrifice d'Abel a été agréé par Dieu et a rendu juste le sacrificateur. C'est toute une conception de l'Eglise qui en ressort : l'Eglise n'est pas seulement une institution ou une superstructure, qui aurait, dans l'ordre spirituel, un rôle analogue à celui de l'Etat dans l'ordre temporel. Elle est cela certes pour le meilleur et parfois pour le pire, mais elle est d'abord une réalité mystique (le corps mystique du Christ dit saint Paul), qui existe depuis l'origine de l'humanité et au sein de laquelle d'une manière exceptionnelle comme Abel ou d'une manière ordinaire comme nous tous après le Christ, nous pouvons offrir des sacrifices agréables à Dieu, des oblations qui touchent le cœur de Dieu.

Voisinant le moment sacré de la consécration, l'allusion à Abel et aux origines mêmes de l'humanité marque l'universalité du sacrifice de la messe et nous fait comprendre que l'Eglise elle-même est construite sur l'autel des sacrifices où se consomme l'amour de Dieu. Cet autel des sacrifices n'est pas fait de mains d'hommes, comme nous le verrons bientôt.

vendredi 31 juillet 2020

De l'universalité du sacrifice

Face au sacrifice parfait, à l'offrande pure, sainte et sans tache, il y a toujours eu dans l'humanité des sacrifices imparfaits, parce qu'offrir des sacrifices à la Puissance supérieure que l'on appelle Dieu sans la connaître, a toujours existé et relève du droit naturel comme l'explique saint Thomas dans sa Somme théologique IIaIIae Q85 a 1 co : "La raison naturelle prescrit à l'homme de se soumettre à un être supérieur, à cause des déficiences qu'il  éprouve  en lui-­même et qui le  mettent dans la  nécessité  de  recevoir aide  et direction de  cet être  supérieur. Quel que soit cet être, il est celui à qui tous les hommes donnent le nom de Dieu".
 
Il est étonnant de constater que saint Thomas qui n'est pas d'accord spéculativement avec saint Anselme, quand il s'agit de considérer que Dieu est connu par soi ou qu'il est évident, se retrouve justement sur cette ligne, quand il réfléchit sur la religion naturelle à l'homme. La religion n'est pas un sentiment adventice, mais un mouvement naturel de l'intelligence et du cœur humain. Dans d'autres textes, Thomas va jusqu'à dire qu'il est naturel à l'homme d'aimer son Créateur plus que lui-même, comme le Christ nous l'a appris. 

Mais dans cet article, l'Aquinate ne va pas si loin. Il s'agit d'insister sur le fait que la vertu de religion est une vertu naturelle à l'homme. Le fait d'offrir des sacrifices au monde divin existe dans toutes les civilisations et de toutes les manières, qu'elles soient agréables ou désagréables à Dieu, comme nous l'enseigne la Bible à travers les sacrifice de Caïn et Abel. Je dirais : qu'elles participent à une quête ardente du bien ou qu'elle consiste en l'érection d'un bouc émissaire, dont la mort sacrificielle ("c'est lui le pelé, le galeux dont vient tout le mal") contribuera à sceller l'unité de la vie sociale.(comme les esclaves dans les jeux du cirque à Rome, dont la mise à mort ordonnée par le Pontife avait une dimension religieuse et sacrificielle et... une fonction sociale : faire l'unité dans le sang des victimes).

D'où vient ce sentiment religieux inné que discerne ici saint Thomas ? Pas de Dieu qui aurait instillé à l'homme une idée de l'infini comme le pense son alter ego franciscain Bonaventure. Non : c'est un instinct d'ordre, c'est la conscience de l'ordre du monde qui fait que l'homme obscurément affirme Dieu, clé de voûte et première condition de cet ordre. Cela apparaît clairement dans la suite  :  "Mais, de  même que dans la  nature les êtres inférieurs sont naturellement soumis aux supérieurs, de même la  raison naturelle  prescrit à  l'homme, selon son penchant inné, de rendre  à  qui est au­-dessus de  lui  en lui rendant soumission et honneur, à sa manière". L'homme dans ce cosmos ordonné ne peut pas ne pas avoir une conscience vague de ce qui est au-dessus de lui. Il y tend mais "à sa manière". 

Quelle est la manière de l'homme ? Le sacrifice.

Saint Thomas poursuit ; "La manière de l'homme, c'est d'avoir recours pour s'exprimer aux  signes sensibles, parce qu'il tire sa  connaissance du sensible. C'est pour cela que  la raison  le  porte  naturellement à employer certaines choses sensibles, qu'il offre à Dieu, en signe de la sujétion et de  l'honneur  qu'il lui doit, à  la  manière dont les vassaux  font des offrandes à  leur suzerain  pour reconnaître  sa  domination". La comparaison entre l'ordre du monde et l'ordre politique est très rare chez Thomas... Elle est là pour marquer le bon sens de celui qui affirme Dieu sans parvenir à le prouver.

La conclusion tombe : "C'est à  cela  que  se  rapporte  la  raison de  sacrifice [à cette offrande sensible]. Et c'est pourquoi  l'oblation sacrificielle relève du droit naturel".

Loin d'être tous sans valeur les sacrifices antérieurs au Christianisme expriment ou plutôt peuvent exprimer la suzeraineté de Dieu et l'hommage de l'homme, bref l'ordre du monde auquel l'homme se plie. C'est cela d'abord qu'exprime la référence dans le canon romain à Abel, à Abraham (et au sacrifice d'Isaac, demandé agréé et empêché par Dieu) et à l'offrande du pain et du vin par Melchisedech, le prêtre sans peuple, "sans père, sans mère, sans généalogie" comme dit l'auteur de l’Épître aux Hébreux.

samedi 18 juillet 2020

Trois oblations, un sacrifice

"Jetez sur cette offrande un regard favorable et apaisé". N'est-il pas suffisant d'offrir la victime pure, sainte et sans tache pour être agréé ? La victime divine n'ouvre-t-elle pas par elle-même la porte du sanctuaire divin ? Pourquoi demander à nouveau au Père de recevoir ce sacrifice ? Si l'on ne souhaite pas accuser nos ancêtres de psittacisme, je crois qu'il faut comprendre autrement les choses et distinguer la part divine et la part humaine de cette offrande. Celle qui doit être agréée par Dieu et à propos de laquelle on demande sans relâche "un regard favorable et apaisé", c'est l'offrande humaine, non plus l'offrande du pain et du vin, comme à l'offertoire, mais l'offrande de la destinée humaine. Pour rendre supportable cette destinée, par ailleurs promise à la mort et comme dit saint Paul à la corruption, à la destruction du tombeau, il nous faut unir nos pauvres vies à celle, glorieuse et immarcescible, du Seigneur Jésus.
 
C'est cette union purement gracieuse au Christ que nous demandons maintenant. Le Père de Condren (à moins que ce ne soit le Père Quesnel) explique très bien dans L'idée du sacerdoce et du sacrifice du Christ qu'il y a trois oblations dans le sacrifice de la messe: "Comme il se fait trois oblations dans le sacrifice de la messe, la première, celle du pain et du vin, la seconde celle du corps et du sang du Christ, la troisième celle de son corps mystique et de ses membres qui sont l'Eglise et ses enfants. Le prêtre peut regarder ce qu'il a alors sous ses yeux [pendant l'offertoire dont il est question dans ce passage], ou simplement comme la matière qui doit être changé au corps et au sang de l'Agneau de Dieu, ou par avance comme déjà changé en cette sainte victime, ou enfin comme représentant ceux qui l'ont offert, et en eux toute l'Eglise" (op. cit. p. 265). Si nous supplions Dieu de recevoir ce sacrifice, alors que la consécration a déjà eu lieu, c'est parce que nous supplions, c'est le troisième mode du sacrifice, que soient reçu auprès de Dieu ceux qui lui ont offert ce sacrifice. 

L'eucharistie est un sacrement qui accomplit le baptême en réalisant l'ultime oblation, la troisième, celle dans laquelle c'est notre humanité avec sa pourriture qui est offerte pour que nous devenions fils et filles de Dieu. Saint Paul dit aux Romains : "Nous avons été baptisés dans la mort et dans la résurrection de Jésus". Mais c'est dans l'eucharistie, lorsque le fidèle communie à son Seigneur que s'accomplit le sacrifice dans sa portée définitive de métamorphose : au delà du sacrifice du Christ sur la croix, c'est la communion de tous ceux qui le veulent aux fins divinement voulues de ce grand sacrifice de la croix, qui accomplit la volonté de salut de Dieu dans sa Plénitude.. "Celui qui mange ma chair et boit mon sang possède la vie éternelle" (Jean 6). Il ne s'agit plus seulement, comme à l'Offertoire d'apporter ce que j'ai appelé plus haut, avec le Père Guérard des Lauriers, le sacrifice de l'homme dans toute son imperfection. Il s'agit d'accéder au plérôme en échangeant, par la communion, notre vie mortelle contre une vie immortelle. Il s'agit de vivre chacun ce que nous pouvons vivre du sacrifice du Christ, pour "ajouter ce qui manque à sa passion", notre propre participation, non pas cette participation inchoative de l'offertoire, mais une participation terminative au Mystère de Dieu, participation qui est elle-même la clé du Mystère.

Si donc, pour répondre à la question que nous avons posée en commençant cette méditation, nous implorons Dieu de regarder ce sacrifice parfait avec un regard favorable, ce n'est pas parce que nous imaginerions que Dieu pourrait repousser le sacrifice de son fils, mais c"est parce que, après la consécration, ce qui est désormais en question, ce à propos de quoi nous supplions encore la clémence du Seigneur, c'est l'accomplissement ultime du sacrifice du Christ à chaque messe. Nous sommes en face du même et unique sacrifice de la croix, mais qui trouve sa dimension ultime, son état parfait, son accomplissement dans cette troisième oblation, qui provoque notre métamorphose. Nous allons le voir cet accomplissement terrestre rejoint le sacrifice éternel de la Trinité, en quoi tout est accompli.

vendredi 17 juillet 2020

La victime pure

Cette prière qui intervient juste après la consécration nous met en état de mémoire, mais de quoi nous souvenons-nous ? Du sacrifice. Il n'y a donc pas la moindre opposition entre la présence mémorielle, caractéristique du sacrement et l'offrande sacrificielle, au contraire l'une s'accorde avec l'autre. S'il y a mémorial c'est parce qu'il y a sacrifice ; "Etant en état de mémoire, nous t'offrons...". Memores offerimus.
 
Offerimus : nous offrons. Le nous désigne encore une fois tous les fidèles, tous ceux en tout cas qui sont là pour offrir le sacrifice, ceux qui sont présents physiquement et ceux qui sont présents par la communion des saints. "Vous avez fait de nous un royaume et des prêtres". La vertu du sacrifice - vertu sacerdotale, vertu d'offrande - est accessible à tous, elle fait de nous tous, vivants et morts, un peuple de prêtres, comme nous l'avons déjà vu durant l'offertoire, où nous retrouvons le même verbe - Offerimus - à la première personne du pluriel, pour l'offrande du calice. Le même verbe renvoie à la même doctrine, celle de l'offertoire, de l'offrande humaine, de l'offrande commencée et celle de la consécration, de l'offrande réalisée, divinisée. A travers les signes du pain et du vin, le sacrifice restait d'ordre humain, c'est l'homme qui offrait la victime. Cette fois le sacrifice est parfait, il est divin, ce n'est plus la même victime purement humaine, c'est la victime pure, la victime sainte, la victime sans tâche, c'est le Fils de Dieu qui s'offre et qui assume et divinise nos propres offrandes.

A qui offrons nous ce sacrifice divin ? A la très glorieuse majesté du Père ; praeclarae majestati tuae. C'est tout le schéma trinitaire de la Prière que l'on retrouve dans cette synthèse du Unde et memores : nous nous adressons au Père par le Fils et c'est bien sûr dans le Saint Esprit ; le fait que cela ne soit pas précisé montre l'antiquité de la prière, qui remonte sans doute au IIème siècle., comme les deux prières qui suivent. Comme le montre l'épître aux Hébreux, la théologie sacrificielle a été une préoccupation absolument primitive, essentielle, fondatrice de la doctrine de l'Eglise : j'entends par doctrine l'enseignement. Aujourd'hui elle paraît comme oubliée et la religion chrétienne - désacrificialisée - est privée de tout rayonnement, privée de son cœur même, privée de ce qui la rend active et transformante.

Enfin, pour mettre un comble au sacrifice, cette victime pure sainte et sans tache, cette victime qui n'est pas un sacrifice des hommes, mais l'initiative de Dieu lui-même qui se fait ainsi partenaire de l'humanité, se donne à manger à ceux pour lesquels elle est offerte. Elle devient "le saint pain de la vie éternelle" et "le calice du salut perpétuel". De même que les païens mangeaient les viandes offertes, de même les chrétiens, pour ce sacrifice parfait, reprenant et réalisant, menant à la perfection toutes les formes du sacrifice, sont appelés à communier à ce qui est offert, non pas à ingérer les viandes offertes aux idoles muettes, mais à consommer le pain du salut et le vin du Royaume. L'hostie, pure sainte et sans tache, immaculée, n'est pas un holocauste que l'on brûlerait tout entier, mais un aliment sacré, une force qui se donne à ceux qui l'offrent. Elle est un don de Dieu, non seulement en ce qu'elle vient de Dieu, non seulement en ce qu'elle est divine, mais en ce que, malgré l'absence totale de connexion entre le fini et l'infini, elle se donne, non pour disparaître en vain holocauste, mais pour se transformer en une force laissée à tous ceux qui cherchent sa vérité, une force surnaturelle, non pour cette vie mais pour la vie éternelle.

lundi 13 juillet 2020

En état de mémoire...

La première prière après la consécration indique que, célébrant la présence réelle du Christ sous l'apparence du pain et du vin, nous faisons mémoire de sa passion, de sa résurrection et de son ascension, nous nous plongeons dans sa mémoire, comme il nous l'a expressément demandé, en même temps que nous agissons dans la consécration sacramentelle en mémoire de lui. Le mystère du Christ est un, c'est ce que nous observons. Réalisant sa présence sur l'autel, c'est sa mort, sa résurrection et son ascension - un seul mystère - que nous célébrons et dans lequel nous nous incorporons.
 
Pas de mort du Christ sans sa résurrection (ce serait insupportable, inadmissible en justice). Pas de résurrection sans ascension :"le corps du Christ semé corps psychique ressuscite corps spirituel" "et il est assis à la droite de Dieu". On a souvent cherché à partager le mystère du Christ, accueillant - tels les sociniens au XVIIème siècle - son enseignement moral, mais sans son invitation au sacrifice ; son invitation au sacrifice sans sa résurrection, son mystère d'homme mort et ressuscité mais sans sa nature divine qui lui donne sa place naturelle au Ciel. Enfin et surtout, nous ne pouvons célébrer la présence du Christ dans l'hostie si nous refusons le caractère surnaturel de son aventure de mort "toujours vivant pour intercéder à notre endroit". Le Mystère du Christ est Un et il est synthétisé dans le mystère de l'eucharistie. C'est Jésus mort pour nous que nous célébrons. Mais c'est Jésus vivant que nous adorons. 

Cette adoration n'est pas virtuelle, se souvenir n'est pas conceptuel; c'est la ressaisie du Christ vivant, parce que mort, ressuscité et finalement monté au Ciel comme en son lieu naturel. Il ne s'agit pas de se souvenir du Christ comme on se souvient d'un bon moment du passé. L'adjectif "memores" dans le texte latin, fait l'économie de toute action de se souvenir, action qui serait ipso facto marquée par le temps et qui donc pourrait se périmer. Nous sommes memores, en état de mémoire, Cet état ne se périme pas, il demeure semblable à lui-même, Cette mémoire ne change pas, c'est elle qui nous change : elle nous transforme comme parle saint Paul. Elle nous fait aspirer au banquet divin, elle suscite en nous un désir nouveau, qui est le principe de la foi, la première grâce qui nous fait désirer la communion eucharistique.

Elle nous permet de nous appeler nous-mêmes "serviteurs de Dieu", "peuple saint" et "peuple tien". Notre bien commun, c'est cette mémoire du Christ dans laquelle nous campons, où nous sommes installés, qui représente notre véritable patrie. Quand disparaît la mémoire du Christ au profit des impressions de l'aujourd'hui, quand nous ne savons plus prendre du recul face à la dictature de l'instant, alors disparaît en même temps le désir de Dieu

Tam beatae passionis... La passion est dite bienheureuse parce que c'est dans son sang versé que le Christ fait le bonheur de l'humanité. Je sais, cette vérité est ardue : depuis Fausto Socin, vers 1580, des chrétiens tentent de l'occulter. Il faut s'y tenir comme à la lectio difficilior/verior (la plus difficile et la plus vraie) de notre Évangile. Ce n'est pas parce que l'Evangile semble heurter notre sensibilité qu'il est faux, au contraire ! Si l’Évangile était le désir de l'homme, comme a dit Freud dans l'avenir d'une illusion, c'est à ce moment  qu'il deviendrait absolument faux, simple fantasme ou représentation aléatoire de ce désir. Vatican II qui a cherché à rejoindre le désir de l'homme, a appris à ses dépens que, depuis le péché originel, la vérité ne se trouve pas au bout du désir de l'homme, mais qu'elle fait naître un nouveau désir.
 
Necnon et ab inferis resurrectionis : de sa résurrection du séjour des morts : Jésus est descendu aux enfers  nous dit le Credo. Après sa mort il est allé prêcher aux morts, lit-on dans la Première Épître de Pierre (3, 19). Sa vérité est universelle, elle doit être connue même de ceux qui ont vécu avant lui sur cette Planète.
 
Sed et in caelos gloriosae ascensionis : son ascension est glorieuse, c'est de la gloire de Dieu qu'il s'agit. La gloire de Dieu et la gloire du Christ sont la même gloire. Qu'est-ce que la gloire ? La claire connaissance avec louange : on ne peut pas connaître le mystère du Christ sans être éclaboussée de cette gloire divino-humaine.

mercredi 8 juillet 2020

Au fait, et le repas eucharistique ?

O sacrum convivium in quo Christus sumitur. O le repas sacré dans lequel le Christ est la nourriture ! nous fait chanter saint Thomas à l'Office des Vêpres du Saint Sacrement. La messe a été instituée au cours d'un repas sacré et elle a été instituée comme un repas sacré, supplantant tous les autres repas sacrés, raison pour laquelle il n'y a pas trace de la manducation de la Pâque dans les récits des synoptiques (que l'on peut dater d'avant l'an 70),  ni dans le récit le plus ancien des quatre qui nous soient parvenus, celui de saint Paul aux Corinthiens, que l'on s'accorde à dater de l'an 50.
 
Le repas chrétien n'est pas une anecdote ou un ajout par rapport au repas pascal juif. Il prend toute la place dans le récit évangélique. Ce sont les artistes - certains artistes : Albrecht Dürer dans telle de ses gravures - qui ont imaginé de dessiner un mouton devant le Christ maître de Maison, , mais dans le repas chrétien il n'y a pas de mouton ni d'agneau, le Christ est l'agneau de Dieu et c'est le Christ qu'on mange : "Si vous ne mangez pas ma chair et ne buvez pas mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous" (Jean 6).

Ce repas est donc un repas bien particulier : Celse (et plusieurs graffiti redécouverts) accusait les chrétiens d'anthropophagie. Il s'agissait simplement du repas sacrificiel, qui caractérise tous les cultes païens, mais où, cette fois, ce ne sont pas des animaux qui sont mangés, mais le Christ est, qui est le centre unique de cette cérémonie, qui est l'agneau de Dieu. Louis Bouyer est précieux quand il nous redit le caractère sacrificiel de ce repas, même s'il le fait avec un peu de colère :

"Tous les sacrifices, dans leur matérialité, ont toujours été des repas. Bien sûr : des repas sacrés. Mais cela ne voulait nullement dire qu'ils n'en seraient plus vraiment, mais tout au contraire des repas ayant gardé et récupéré leur sens, leur réalité originelle".
"A cet égard, ajoute-t-il, rien de plus ridicule que la controverse qui, après le dernier concile, a si vivement opposé intégristes et progressistes. L'eucharistie, s'est-on demandé alors, est elle essentiellement repas ou sacrifice ? Mais la question est l'absurdité même. On ne peut même avoir l'idée de la poser que par un abâtardissement ultime de la pensée théologique ou se croyant telle. Il n'y a jamais eu en effet des sacrifices qui fussent autre chose que des repas" (Musterion jam cit. p. 361).

Il est donc absurde, à travers la thématique du repas eucharistique de chercher à échapper à la dimension sacrificielle de cet acte. Pas de repas eucharistique sans sacrifice, et pas de sacrifice qui ne se termine par un repas sacré. Mais le métabolisme sacré est inversé ; ce n'est pas notre nourriture qui devient ce que nous sommes, c'est ce que nous sommes qui se transforme dans ce qu'il reçoit. Nous verrons plus précisément dans Trois oblation, un sacrifice ce qu'il en est de la communion comme sacrifice.

jeudi 25 juin 2020

En mémoire de moi

Cela chaque fois que vous le ferez, vous le ferez en mémoire de moi. Le Christ donne ici non pas une définition de la messe dont il institue le culte ou comme on disait au XVIIème siècle la religion ; ce qu'il donne ? Il donne non pas une définition mais un ordre : quand vous faites ce geste, faites le en vous souvenant que je l'ai fait. Faites le non pas à votre guise, non pas de la manière dont cela vous inspire le plus, non... Faites-le comme je l'ai fait moi même. Cet acte n'a de sens que parce que je l'ai posé. 
C'est un peu comme si le Christ nous disait :  " Dire ceci est mon corps sur du pain et ceci est mon sang sur du vin, cela ne signifierait que folie si je n'avais pas posé cet acte moi le premier et si vous ne faisiez pas ce que je viens de faire en mémoire de moi". C'est en moi seul que la folie devient sagesse.

On est très loin de l'interprétation du nouveau rite fournie par ceux qui s'en réclamaient dans le missel à fleurs des années 70, dans lequel, au grand scandale de Jean Madiran, souvenons nous nous les anciens, il était écrit : "A la messe, il s'agit simplement de faire mémoire". "Vous ferez cela en mémoire de moi, cette phrase célèbre était ainsi devenue sans crier gare une définition de la messe et non plus simplement une condition sine qua non de sa célébration. 

Ce qui est exigé, dans l'Eglise romaine, de la part du ministre, ce n'est pas une foi personnelle dans le mystère car le mystère est au-delà de sa personne. Ce qui est exigé du prêtre qui célèbre, c'est l'attachement à cette tradition qui le relie au Christ, uniquement la volonté de faire ce que veut faire l'Eglise, volonté qui n'est pas une intention purement spirituelle. L'intention spirituelle du prêtre peut être déviée, sa foi personnelle étant défaillante. Mais il consacre validement s'il a conscience de faire ce que veut faire l'Eglise, cela bien sûr à condition qu'on le lui ait appris, qu'il ait été un jour initié au Mystère. 

Voilà pour le simple prêtre. Quant au pape, peut-il rompre la chaîne de la transmission rituelle ? A la fin du XVIème siècle, le jésuite Suarez l'avait envisagé.

Dans son Commentaire du De Caritate, le traité de saint Thomas dans la Somme théologique, Suarez donne plusieurs exemples du schisme pontifical, schisme déclenché dans l'Eglise par le pape ou encore schisme du pape seul. Ce texte est cité par Klaus Gamber, un liturgiste allemand qui fut le professeur de Josef Ratzinger. Le voici : « De cette seconde manière le pape pourrait être schismatique, à savoir s'il ne veut pas tenir l'union et la conjonction qu'il doit tenir avec tout le corps de l'Eglise. par exemple s'il essayait d'excommunier toute l'Eglise, ou bien s'il voulait détruire toutes les cérémonies ecclésiastiques, affermies par la tradition apostolique". (Tract. De Caritate disp. 12 § 1). Les deux exemples que donne Suarez sont à l'irréel. Au conditionnel. Il ne croit pas que de telles hypothèses puissent se réaliser un jour. Mais il montre quand même deux exemples d'Eglise en état de schisme. Serait en état de schisme une Eglise dans laquelle le pape voudrait excommunier tout le monde. Ou bien une Eglise dans laquelle le pape supprimerait les cérémonies liturgiques traditionnelles, transmises de génération en génération depuis les apôtres. 

Rétrospectivement, on le voit, faire la réforme liturgique, cela n'allait pas de soi, la mentalité des chrétiens était solidement ancrée dans le culte de la tradition, toute réforme représentait un danger possible, danger que la liturgie rénovée a indéniablement fait courir à l'Eglise, celui de ne pas être fidèle à l'ordre du Seigneur : vous ferez cela en mémoire de moi.  Dom Guéranger, dans une série d'articles de jeunesse, rééditées aux éditions Servir, avait eu cette formule qu'il ne voulait pas assassine mais qui l'ait aujourd'hui : "Toute liturgie que nous aurions vue commencer, qui n'eût point été celle de nos pères, ne saurait donc mériter ce nom"

Le cardinal Ratzinger a écrit à plusieurs reprises combien il était sensible à cet argument, qui ne rend pas impossible toute réforme liturgique (ce serait absurde), mais qui ne peut admettre de réformes que celles qui sont profondément traditionnelles. Il n'est pas sûr que le progressisme et l'optimisme délibéré des années 70 ait été assimilés par ce grand corps bimillénaire de la tradition liturgique romaine, et cela malgré les réformes dans la réforme qui se sont accumulées depuis la nouvelle édition du Missel en 2002, en particulier les réformes de la traduction dans les langues vernaculaires. La survie de la liturgie traditionnelle, que l'on doit d'abord à l'action résolue en ce sens de Mgr Marcel Lefebvre est aujourd'hui indispensable à l'Eglise universelle, Ce rituel sorti du fond des âges constitue de fait l'étalon traditionnel de toute liturgie possible dans le monde romain. Ce n'est pas pour rien que le document Summorum pontificum signé le 7 juillet 2007 par le pape Benoît XVI en faveur de la liturgie traditionnelle, s'adresse non pas aux seuls traditionalistes mais à tous les prêtres et à tous les fidèles, en insistant, dans une longue première partie, sur l'oeuvre conservatrice bimillénaire pour la liturgie romaine, des souverains pontifes de Rome "summorum pontificum : ces pontifes souverains donnent son nom au document. Une liturgie romaine qui serait détachée du tronc vital de la tradition romaine et de ses souverains pontifes successifs, serait une liturgie pour rien, une liturgie sans mémoire et au fond sans Christ.

Telle est la première signification du "Vous ferez cela en mémoire de moi". 

La seconde est tout aussi importante mais plus abstraite. La messe célébrée comme sacrement du sacrifice de la croix, nous présente le même sacrifice que celui du Calvaire selon un mode différent, voulu par le Christ, non pas le modus immolatitius dit Cajétan, non pas selon un mode immolatoire, mais justement selon le modus sacramentalis, selon le mode d'un mémorial, non pas comme le vendredi saint sur le Mont Calvaire, mais comme le jeudi saint où, à la Cène, le sacrifice est parfaitement accompli, comme oblation, quoique sans effusion de sang. Si la messe est un vrai sacrifice à la Cène, elle est un vrai sacrifice chaque fois qu'un successeur des apôtres refait le geste du Christ et cela en mémoire de lui.

samedi 20 juin 2020

Le mystère de la foi

Mysterium fidei : le rite rénové a sorti cette expression de la formule consécratoire (peut-être parce que l'idée même de formule consécratoire faisait horreur aux rénovateurs liturgiques , qui préfèrent parler à ce sujet de récit de l'institution).
 
Mysterium fidei; dans le rite rénové, est donc devenu une acclamation après la consécration : "Il est grand le mystère de la foi : Nous proclamons ta mort Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire". La version latine du nouveau rituel est ici moins explicite que la version française et je dirais plus inquiétante ou plus perverse (je ne vois pas d'autre terme), puisqu'elle comporte simplement un "donec venias", "Jusqu'à ce que tu viennes" sans que soit précisé que ce retour est le retour "dans la gloire" à la fin du monde... On parle du retour eschatologique de Jésus à a fin du monde, mais on oublie sa présence sacramentelle, humble, modeste, comme je l'ai déjà dit "à la merci des passants", cela alors même qu'il vient de se rendre présent, transsubstantié, comme il l'a promis, sous les apparences du pain et du vin. Difficile psychologiquement pour les fidèles, une telle ellipse !... Comme semble difficile la tentative de détourner  l'attention des fidèles, spontanément concentrés sur l'adoration sacramentelle et qui sont amenés par le nouveau rituel à acclamer non la réalité que le rituel à mise sous leurs yeux, mais l'idée chrétienne de manière générale (la mort, la résurrection et le retour du Christ) dont le rite paraît du coup n'être qu'un simple mémento.

Le rite traditionnel, au contraire, en incluant l'expression MYSTERIUM FIDEI dans la formule consécratoire, fait tout ce qu'il faut pour braquer les yeux et élever le cœur des assistants sur ce que j'appellerais la performance sacramentelle, qui est elle-même le mystère de la foi, non pas tant parce qu'elle le raconterait, non pas seulement parce qu'elle en ferait mémoire, mais parce que l'action sacrée du Christ le jeudi saint, cette action qui annonce, qui explique et qui montre sa Passion, est à nouveau déployée, éternellement identique à elle-même et laissant sa trace dans l'espace-temps à chaque messe.

Dans son livre Eucharistie (1966), Louis Bouyer, s'explique assez légèrement sur ce mysterium fidei, que l'on découvre au sein de ce que j'appelle la formule consécratoire et de ce qu'il nomme le récit de l'institution : "On avait pensé d'abord supprimer l'addition Mysterium fidei, difficile à interpréter. Mais il a paru préférable de la maintenir, quitte à la repousser en final dans les traductions" (p. 433). Quelle désinvolture !

Vingt ans plus tard, alors que se sont quelque peu estompés les mirages de la Réforme liturgique, dans son livre Musterion (1986), après nous avoir fait découvrir la théologie du mystère chez saint Paul, il aperçoit l'importance du mystère liturgique, quoi que sans s'appesantir sure son caractère liturgique : "Le Mystère en définitive, ce n'est, révélé, communiqué dans l'expérience mystique du croyant, que l'éternelle eucharistie du Fils, faisant remonter vers le Père, dans l'Esprit (...) cet unique sacrifice où nous sommes tous offerts et offrant, dans l'unique offrande, consommée par le Fils éternel, au comble de notre histoire de péché et de mort, ainsi transfigurée en celle de notre divine adoption" (p. 363).

Cette phrase mérite d'être relue, elle n'est pas facile, mais elle dit tout. Tout ce qu'en 1966, Bouyer ne nous disait pas. Ce qui ramène le Père Bouyer au cœur de la liturgie, ce n'est pas l'amour des rites, c'est le poids écrasant, c'est l'éclair numineux du Mystère chrétien. Quel est-il ce mystère ? Bouyer répond sans trembler : le sacrifice. Attention précise-t-il : non pas le sacrifice de l'homme à Dieu, pas d'abord en tout cas, car ce sacrifice de l'homme n'existe et ne prend une importance quelconque que dans la foi, adossé à ce qu'il faut bien appeler le sacrifice de Dieu : "Il n'y a pas de doute que le sens le plus primitif du sacrifice, comme le dit très justement saint Augustin, c'est une réalité divine, c'est même l'action divine par excellence"(p. 361). Quand on répète avec saint Jean que Dieu est amour, on ne dit pas autre chose, car l'amour divin est toujours sacrificiel à l'intérieur même de la Trinité. Dans sa création, Dieu est le grand Offrant. "Il n'a pas besoin de nos biens" mais il nous offre tout ce que nous pouvons désirer. Et lorsque l'humanité s'est enfoncée dans le péché, c'est le Fils lui-même qui est envoyer pour donner encore, pour pardonner, pour offrir aux hommes, à travers son propre exemple sur la croix, le goût divin du Sacrifice.

Mysterium fidei ? C'est le mystère de l'amour sacrificiel de Dieu pour l'homme et le mystère conjoint de la vocation sacrificielle de l'homme vers Dieu. Où a lieu cet appel, cette vocation ? Où est donné ce sacrifice ? A l'autel, pendant la messe. C'est là, nulle part ailleurs, qu'à l'exemple du Christ qui se livre, nous comprenons cette vocation sacrificielle qui est la nôtre. Vocation que nous affirmons durant l'offertoire, avant que les deux offrandes, celle de Dieu (son Fils) et celle de l'homme (si peu de choses) ne fasse qu'un sacrifice. 

Mais pourquoi demanderez-vous peut-être l'offertoire, image efficace du sacrifice de l'homme a-t-il lieu avant la consécration, s'il doit s'adosser au sacrifice du Fils ? Parce que c'est après avoir lié notre offrande que nous supplions le Père afin que, selon le Vouloir adorable du Fils, les deux sacrifices ne fassent qu'un. Chaque messe est différente selon le degré d'unité auquel parvient le sacrifice. Au Ciel seulement nous sommes assurés que, dans le brasier de l'amour divin, notre sacrifice ne fait qu'un avec le sacrifice du Fils dans le don de l'Esprit saint.

vendredi 19 juin 2020

Pour une multitude

La traduction du grec peri pollon par pour la multitude a fait couler beaucoup d'encre. Elle paraît pourtant très raisonnable. Mais la question est très compliquée : c'est tout le problème de la grâce et de la prédestination qui se trouve posé de manière poignante comme est poignante l'effusion du sang du Christ.
 
Pour qui le Christ est-il mort ? Pour tous ou pour beaucoup ? Les deux réponses sont acceptables ; en droit Dieu n'a voulu exclure personne de son  royaume. Il n'a tenu personne à distance, il n'a damné personne. Lorsque l'on tient cet aspect de la vérité, on cite habituellement saint Paul ; "Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité" (I Tim, 2, 4). Cette formule dit très clairement deux choses : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, mais tous les hommes n'y parviennent pas puisque tous les hommes ne sont pas dans  la connaissance de la vérité. La volonté de salut universel est en Dieu mais elle ne s'accomplit pas dans la réalité. Dieu s'efface devant la liberté de l'homme, il laisse les hommes qui le veulent se damner. Il ne contraint personne au salut. C'est pour cela que l'on peut dire : le Christ a répandu son sang "peri pollon", pour beaucoup. Polloi ne signifie pas pantes : tourne et retourne. Le Christ dit donc : "Prenez et buvez en tous, ceci est le calice de mon sang versé pour vous et pour beaucoup". 

Les scolastiques parlent de "volonté antécédente" et de "volonté conséquente". La volonté antécédente, c'est le plan de Dieu, qui s'applique conséquemment ou qui ne s'applique pas  (mystère abyssal de notre liberté !), selon que la créature en a décidé. Nous avons ce pouvoir incroyable de suspendre le plan de Dieu. Cela s'appelle la damnation. C'est le plus grand échec de Dieu, qui permet sa plus grande réalisation : la liberté de ses créatures spirituelles. La liberté sans tricher. Certes nous ne déterminons pas nous même notre fin mais nous pouvons accepter cette fin ou la refuser, sachant qu'il n'y a pas de plus grand mal pour nous que de la refuser : "Que si votre oeil droit vous scandalise, arrachez-le et jetez-le loin de vous car il vaut mieux pour vous qu'un des membres de votre corps périsse que si tout votre corps était jeté dans l'enfer" (Matth. 5, 29).

Cette offrande "pour beaucoup" dans les faits, n'est, en droit, pas limitable. Elle n'est donc pas limitée à tel ou tel. Les chrétiens prient pour tous, y compris, nous fait demander la Vierge à Fatima, "pour ceux qui ont le plus besoin de la miséricorde" du Seigneur. Ils prient en particulier pour les persécuteurs. Au IIIème siècle, déféré devant le consul Paternus, l'évêque de Carthage Cyprien explique très clairement que les chrétiens sont tenus de prier pour ceux qui les persécutent : "Ce Dieu que nous servons nous chrétiens, dit l'évêque, c'est lui que nous prions jour et nuit pour nous et pour tous les hommes, comme pour le salut des empereurs eux-mêmes". En ce sens le corps et le sang du Seigneur sont bien offerts pour tous sans distinction, ce qui ne signifie pas que tous soient capables d'en profiter, mais "beaucoup" en tireront profit spirituellement.

Comment traduire en français ? L'expression "la multitude" qui est utilisée est intéressante car elle manifeste clairement que tout le monde est concerné par l'offrande du corps et du sang du Seigneur, la multitude peut y trouver son bien. Mais tout le monde ne reçoit pas le bénéfice de cette offrande, car certains y font obstacle. La multitude ne signifie donc pas tous. contrairement au sens obvie que ce substantif prend en français. Il me semble que pour supprimer toute ambiguïté il faudrait remplacer l'article défini : la multitude par un article indéfini ; une multitude. En effet "la multitude" concrètement cela signifie tous. Une multitude cela peut signifier, de façon précise, que l'on ne met pas de limite à la miséricorde du Seigneur, mais que au sein de la multitude, certains s'excluent eux-mêmes de sa miséricorde.

mercredi 17 juin 2020

Homme absolu ou homme orienté

Le sang versé pour la rémission, pour la réparation des péchés... C'est le vieux rêve de l'humanité que de parvenir à transformer le mal en bien. Certains le comprennent de travers, cet idéal de la raison pratique, et ils entendent transformer le mal en bien, dans une alchimie qu'ils ont eux-mêmes imaginée, et qui forcément vire malsaine.

Je pense à Georges Bataillle, l'ancien séminariste, dont le livre clé s'appelle tout simplement La littérature et le mal. Dans son Sur Nietzsche, il semble aller au bout de sa pensée en chevauchant justement celle de Nietzsche. Il chante ce qu'il appelle "l'homme entier", l'homme absolu, l'homme qui croit s'être délivré du mal en se délivrant de la morale :  « L’homme entier, c’est l’homme dont la vie est une fête « immotivée » et fête en tous les sens du mot, un rire, une danse, une orgie, qui ne se subordonnent jamais, un sacrifice se moquant des fins, des matérielles et des morales »[1].

" Un sacrifice se moquant des fins : les matérielles et les morales"... L'inverse du sacrifice du Christ, qui montre toujours le chemin du bien, comme le soulignait saint Paul aux Hébreux dans notre dernier post (cf. Hébr. 13, 20). Un sacrifice dit Bataille, pourquoi un sacrifice ? Parce que tout absolu fait irruption dans la platitude de l'existence... L'homme absolu entrevu par l'ancien séminariste, qu'il appelle l'homme entier, est forcément sacrificiel, oui. L'absolu ou "l'entièreté'  sans morale exige tous les sacrifices, à commencer par le sacrifice du bien... Pour ceux qui ont vu La Grande Bouffe, ils peuvent y avoir découvert ce que cette morale sans bien ni mal peut avoir de sacrificiel... jusqu'au suicide. Quand on se prive du bien, quand on exclut a priori la question pourquoi, comme le fait Bataille, c'est la vie elle-même qui devient une contradiction dans les termes. L'homme absolu, dont parle Bataille, l'homme qui croit que la rédemption vient de l'homme lui même et qu'elle consiste à ne plus se poser le problème du bien et du mal, est déjà dans l'autodestruction de lui-même, ne discernant pas la manière dont il doit se réaliser. Quelle expression quand on la soupèse : il SE  laisse aller, en s'oubliant, sans même parvenir à s'aimer lui-même et finalement en s'abandonnant à ses impulsions contradictoires. L'homme absolu de toute façon a signé son propre échec, qui a nom nihilisme.

L'homme nouveau engendré par le sacrifice du Christ est exactement à l'inverse de cet homme entier ou de cet homme absolu. Ne se prenant pas pour l'absolu, il a décidé de se dépasser lui-même, en aimant le Dieu tout autre,et cela forcément jusqu'au sacrifice. Il accepte de considérer qu'il ne se sauve pas lui-même, qu'il ne peut effacer en lui-même la tache originelle ni non plus tout ce qu'il a pu faire lui-même pour le mal, Bref ; il n'est pas et ne peut pas être l'homme absolu. Il s'adresse au Christ notre médiateur, le grand réparateur, et il devient l'homme orienté, l'homme aimant, recevant le sang du Christ pour le pardon des péchés. L'homme sorti de lui-même et tourné vers le Seigneur. Bref l'inverse de l'homme moderne, l'inverse de cet homme absolu et autocentré.

Le cardinal Ratzinger a assez dit l'importance non pas seulement liturgique mais anthropologique de la question de l'orientation de la célébration. Il s'agit non seulement de célébrer tournés tous, prêtres et fidèles, vers l'Est, c'est-à-dire vers le soleil levant qui est le Christ, soleil de justice, mais simplement (même si l'Est fait défaut pour des raisons géographiques), de s'orienter à l'extérieur de soi, tous tournés vers celui qui donne, pour recevoir ce que l'on ne trouve pas en soi... Tous tournés vers celui qui donne quoi ? La rémission des péchés, cette absolue transformation du mal en bien dont je parlais en commençant. Pour que cette alchimie réussisse, il faut, avant toutes choses considérer que nous sommes incapables d'y arriver par nous-mêmes. Nous recevons ce pardon. Nous l'implorons. Nous nous orientons pour le recevoir du Christ, qui seul nous le donne, le Christ notre grand pardonneur comme dit Julien Green.