dimanche 8 novembre 2020

Après la communion, le mystère

Tout en purifiant les vases sacrés, le prêtre récite deux prières qui constituent son action de grâce. Parce que la liturgie est essentiellement une action, il n'y a pas d'action de grâce silencieuse, de retrait silencieux du prêtre, comme on le voit dans la nouvelle liturgie. Le prêtre a reçu un munus, une fonction, celle de "confectionner le corps du Christ". Sa subjectivité priante n'a aucun intérêt, elle est mise de côté, la seule chose que l'on attend du prêtre, c'est qu'il accomplisse clairement les gestes et les paroles qui constituent le mystère eucharistique et qu'ainsi il puisse rendre visible, tangible, sensible le mystère pour tous ceux qui y sont initiés ou qui veulent participer à cette initiation.

Ce mot d'initiation peut paraître un peu sulfureux. Il est utilisé en théologie chrétienne, lorsque l'on parle des trois sacrements de l'initiation chrétienne : le baptême, la confirmation, l'eucharistie. Les Pères de l'Eglise, en particulier les Pères grecs (saint Cyrille de Jérusalem), parlaient de catéchèse mystagogique. Le myste est justement l'initié qui découvre le coeur du mystère dans une approche (agogué) surnaturelle, qui est intellectuelle certes, mais pas d'abord et pas seulement. Dans le culte à mystère auquel on se fait initier l'enjeu est vital. Il s'agit de savoir à quelles conditions on peut accéder à la vie après la vie. C'est aussi l'enjeu véritable des sacrements.

On a souvent voulu voir dans la cérémonie chrétienne comme un prolongement des cultes à mystère païen. Mais on s'est trompé lorsque l'on a cherché à élaborer des ressemblances rituelles. La ressemblance est spirituelle et non rituelle. Ce n'est pas un hasard si saint Paul développe toute une théologie du mystère dans l'épître aux Ephésiens. Les cultes à mystère renvoient à un culte de la vie, à la quête désespérée d'une vie qui résiste à la mort. On accède à cette vie de l'au-delà à travers les signes sensibles de la vie terrestre (culte de la fécondité par exemple), qui changent ceux qui se livrent à ces cérémonies et qui tendent à les rendre immortels.

Vu sous cet angle, on peut dire que le christianisme représente la véritable initiation. C'est ce que pensait Joseph de Maistre par exemple. On peut ajouter que le culte chrétien est initiatique, au sens où il s'agit de comprendre l'énigme que représente la célébration, de pénétrer le mystère liturgique, qui donne le mot de l'énigme par des gestes, par des signes, par des textes et surtout par cette mystérieuse action sacrée qu'est la transsubstantiation de l'hostie, qui préfigure notrer propre transsignification. La conversion du pain au corps et du vin au sang du Christ nous rend capable de nous convertir nous-mêmes. Quelle est cette conversion, qui n'est pas seulement psychologique mais ontologique ? Nous sommes nés comme des animaux, doués d'une étincelle de raison. Nous devenons, ontologiquement, par la puissance de l'initiation chrétienne, des fils et des filles de Dieu. Il y a en nous aussi un changement de substance, par la conversion de notre désir le plus profond.

Il ne s'agit donc pas pour une liturgie de séduire, en cherchant je ne sais quel effet d'estrade. Qu'attend-on de la liturgie ? Elle doit seulement se laisser pénétrer par qui veut la comprendre. Faire clairement signe et non pas bredouiller des signaux inintelligibles. J'accompagne en ce moment une catéchumène originaire de Mongolie, à des années lumière de la culture chrétienne, que les Français de souche, eux, portent encore plus ou moins avec eux. Impressionnante est son attitude devant la liturgie. Elle assiste à la messe armée de son gros missel, et elle cherche à comprendre. Elle ne sait pas, elle sent que ce qui se passe est essentiel et, avec toute l'attention dont elle est capable, elle découvre la foi dans sa forme sacramentelle et... efficace, transformante !

Ce mouvement d'intériorisation, d'initiation chrétienne me semble parfaitement exprimé par la première des deux prières du prêtre après la communion. La première personne du pluriel, qui est utilisé dans cette prière, indique que le prêtre prie pour tous les clercs qui l'entourent dans le service de l'autel, mais aussi pour toutes les personnes présentes, il prie pour elles et avec elles : "Ce que nous avons pris par la bouche, absorbons le dans une intelligence pure, afin que, de cette cérémonie qui s'inscrit dans le temps, advienne pour nous un remède pour toujours". Si l'on prend cette prière mot à mot, plusieurs choses peuvent être précisées, qui font penser aux religions à mystère. 

L'emploi du mot latin mens (grec noûs) signifie notre capacité à nous abstraire de la matière et désigne donc ici le grand voyage entrepris, avec le viatique de l'eucharistie, vers la vie éternelle. Nous ne sommes pas dans un vocabulaire chrétien où esprit se dit en latin spiritus ou en grec pneuma. Nous sommes dans un vocabulaire philosophique, qui exprime le phénomène spirituel de la communion, ce passage du corps à l'esprit, que nous garantit la parole du Christ, opérant avec une force divine ce qu'elle signifie à l'aide de mots et de gestes humains. C'est le moment de souligner que cette communion se fait par l'esprit (mens), purement par l'esprit (pura mente), qu'elle n'en est pas moins réelle et substantielle, mais qu'elle ne peut se considérer que comme un phénomène spirituel. Dieu est esprit. Et le sacrement est à la fois matériel en lui-même et spiritualisé par la parole du Christ, qui nous spiritualise nous mêmes lorsque nous le recevons.

Deuxième remarque : l'emploi de l'expression latine munus temporale désigne d'après le dictionnaire Du Cange la cérémonie de la messe, ce que nous appelons encore le service ou la fonction liturgique. Service, fonction, tel est aussi le sens de munus au singulier, dans le latin cicéronien. Munera, au pluriel, dans le langage chrétien, signifie l'offrande, le don, le cadeau, le sacrifice du Christ. Il est utilisé en ce sens au début de la consécration : Haec dona, haec munera, haec sancta sacrificia illibata... Mais restons en au singulier : munus, c'est la fonction liturgique inscrite dans le temps et dans l'espace, mais qui porte en elle le remedium sempiternum, le remède pour toujours.

Telle est la première prière du prêtre, en action de grâce : il la récite en purifiant le calice avec du vin. La deuxième prière, pendant que le prêtre se purifie les doigts, est très différente. Elle est à la première personne du singulier (non pas au pluriel) et elle est beaucoup plus concrète ou personnelle. La première prière nous prépare au grand voyage de notre salut, c'est-à-dire de notre transformation spirituelle ; la seconde prière n'invoque pas notre intelligence comme cela se passe dans la première prière, mais nos viscères : "Que ton corps que j'ai pris et ton sang que j'ai bu adhèrent à mes viscères et fais qu'en moi ne demeure pas la saleté de mes crimes, moi qui ait été renouvelé par la pureté et la sainteté de ton sacrement". Avant d'embarquer pour le grand voyage, il faut laisser propre sa maison intérieure, non seulement avoir reçu le pardon de Dieu pour nos péchés (nos crimes dit la prière : devant la Perfection de Dieu tout péché ressemble à un crime), mais être capable de s'en détacher. Pour cela, il faut non seulement que l'eucharistie m'emmène dans le grand voyage du salut, mais que je me laisse purifier jusqu'au tréfond. Un balais n'est pas toujours suffisant ; l'aspirateur comme tout ce qui est mécanique demeure en surface. Il me faut recevoir du sacrement la grâce efficace qui me détourne de mes pentes si facile à dévaler, même quand je crois les avoir remontées.

Je peux rechuter, mais je garde le Seigneur dans mes viscères, il adhère à moi plus encore que je ne suis attaché à lui. Il ne me laissera pas tomber puisque par la communion, il est en moi.

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