samedi 30 août 2008

Laurent Gaudé et notre vie éternelle

La rentrée littéraire, si platement sexuelle soit-elle, avec le duel attendu entre Catherine M. et Christine Angot, nous offre son lot de surprises.
Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004 pour le très beau Soleil des Scorta, nous offre par exemple un livre impossible, incroyable, totalement décalé, où il nous conte la descente aux enfers de son héros, Matteo, chauffeur de taxi de son état, père désespéré parce que, en plein coeur de Naples, la Camora lui a pris son fils de 6 ans, assassiné par une balle perdue. Matteo désespéré, abandonné par sa femme, finit, sur l'injonction d'un professeur halluciné, avec la complicité d'un curé marginal (auquel Mgr Gaillot a dû donner un peu de chair) par "descendre le chercher". Oui, il va chercher son fils aux enfers ! A partir de là, la puissance poétique de Laurent Gaudé fait merveille. On a des scènes qui, avec ou sans les effets spéciaux du cinéma, rappellent le Seigneur des Anneaux et autres productions à grand spectacle. Mais cette fois, le spectacle est celui de la langue, que Gaudé parvient à mettre dans tous ses états pour rendre crédible l'impossible franchissement de la Frontière primordiale, celle qui existe entre les vivants et les morts. "J'ai écrit ce livre pour mes morts, explique Laurent Gaudé, les hommes et les femmes dont la fréquentation m''a fait ce que je suis".
La descente aux enfers est d'abord un mythe païen, le mythe d'Orphée, échouant dans sa quête d'Euridyce parce qu'au dernier moment, contre le contrat passé avec les puissances infernales, il la regarde. Le mythe d'Enée, dans Virgile, qui permet d'ancrer la puissance romaine ou de donner une origine à cette immense prédestination qu'est l'histoire de la Rome antique. L'idée que Gaudé se fait de la survie des âmes, qui souffrent de leur vie terrestre pour ne pas être tentées de remonter "là-haut" évoque la description platonicienne du fleuve Léthée, description reprise par lui sur un mode à la fois lyrique et démocratique, et dans laquelle il y a tellement de monde que le nautonnier du mythe ne suffit pas à faire la navette, entre "ici" et "là-bas". Plus de barque ! Les âmes, dans le mythe moderne, font de la natation, ombres entremêlées qui flottent sur les eaux, pour passer d'un côté à l'autre. La scène, sous la plume de Gaudé, est crédible, mais oui !
L'idée fondamentale de notre auteur est que les âmes survivent dans la mesure où nous savons leur prêter quelque chose de notre propre vie, de nos pensées et, plus encore peut-être (cela donne la trame de ce roman) dans la mesure où nous leur appliquons notre volonté de les faire vivre. Etrange et toute païenne communion des saints ! Communion des humains, à la vie à la mort. En échange, souligne l'auteur, notre propre vie est conditionnée par les lambeaux d'existence que "nos morts" emportent "là-bas". Si nous nous sommes laissés dépouiller, nous pouvons être comme Matteo, le héros de cette histoire, des morts en sursis qui sont des morts vivants. Comme Guiliana, sa femme, nous pouvons nous réfugier dans l'imprécation jusqu'à en perdre la raison, emportés par la mort des autres, avant de l'être par notre propre mort.
J'entends certains de mes lecteurs, bons chrétiens, me dire : mais pourquoi s'attarder à ce mythe moderne de la mort apprivoisée ? Qu'avons nous besoin du mythe ! Nous autres chrétiens, nous savons bien que la mort n'est pas ce grand tourbillon des âmes, perdues et sans direction. Nous savons que les âmes mortes commencent à vivre parce qu'elles sont comme aspirées par la Lumière (qui est le Christ).
Sans doute. Je ne vais pas demander à Gaudé des comptes sur sa foi chrétienne, alors que manifestement, il souhaite qu'on sache qu'il ne l'a pas.
Mais je ne voudrais pas que les bons chrétiens pensent que ce rendez-vous avec "la Lumière, la vraie" comme dit saint Jean dans son Prologue est programmé de toute éternité, inscrit dans notre nature, au point qu'il devienne un droit fondamental de l'homme chrétien : le droit à l'Infini ! Le droit au baiser éternel de Dieu. Non ce baiser n'est pas un droit, mais un don. Non cette illumination n'est pas un dû mais une grâce.
Un dogme du premier Credo nous le rappelle : Jésus est descendu aux enfers, pour aller chercher les âmes des justes, qui attendaient un salut, qu'elles ne pouvaient, malgré leur propre justice, se donner à elles mêmes. Dans la Première Epitre de Pierre (III, 19), on lit cette phrase surprenante, qui atteste de la foi des apôtres : "Le Christ lui-même est mort une fois pour les péchés, juste pour les injustes, afin de nous mener à Dieu. Mis à mort selon la chair, il a été vivifié selon l'Esprit. C'est dans cet Esprit qu'il s'en alla prêcher même aux esprits en prison, à ceux qui jadis avaient refusé de croire...".
Le Christ, les premiers chrétiens de culture païenne le voient comme l'Orphée véritable, celui qui n'échoue pas, celui qui, descendu aux enfers et monté aux Ciel "où il est assis à la droite de Dieu", emmène avec lui l'humanité en souffrance, l'humanité qui ne s'est pas saisi, qui n'a pas pu se saisir de ce prodigieux moteur de transformation de ce prodigieux instrument de métamorphose qu'est, sur la terre, la foi en lui. Les premiers chrétiens reconnaissent donc cette humanité souffante, "là-bas", dont Gaudé nous peint une fresque inoubliable dans son livre.
Pour en revenir à notre auteur, on sent qu'il ne veut pas nous parler du Christ (la description morbide de l'Hôpital de San Giovanni Rotondo, fondé par Padre Pio doit servir de repoussoir). Mais se réappropriant le Mythe païen, par la médiation de cette terre d'Italie du sud qu'il aime à la folie et où se passent d'habitude ses romans, Gaudé ne peut s'interdire oh ! une touche de christianisme. La christian touch du livre, c'est un "prêtre fou" (ainsi le nomment les gens du quartier) Don Mazerotti, le confesseur des prostituées et des travelots de Naples, qui sert de Béatrice à notre explorateur d'Au-delà.
Manifestement, pour Gaudé, le christianisme est ici médiateur d'un paganisme vital, seul capable de ressusciter la grande communion humaine des vivants et des morts. Mais que Gaudé se méfie ! Son schéma rassurant pourrait bien se renverser et son paganisme si méditerranéen redevenir pour lui ce qu'il a été historiquement pour des millions de personnes : une préparation évangélique. Orphée (ou Matteo) pour disposer au christianisme.
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Lire : Laurent Gaudé, La Porte des Enfers, éd. Actes sud août 2008, 19,50 euros

vendredi 29 août 2008

Hommage à Yves Amiot

La nouvelle nous accable. Le 24 août, entre 11 heures et midi, Yves Amiot, qui a été un des grands soutiens de Monde & Vie, est parti rejoindre Celui qu’il avait voulu servir. Le cancer dont il souffrait ne lui a laissé aucune chance. Il s’est battu. Comme un lion. Mais la maladie a fini par l’emporter.

Né en 1934, il était encore dans l’ardeur et les projets d’un jeune retraité. A Bordeaux, au pays de sa femme Thérèse, il a dû rendre les armes et, provisoirement, laisser le dernier mot à la mort.

Il l’avait vu venir de loin, la camarde, et il l’avait accueillie avec simplicité, non avec je ne sais quelle résignation pieusarde, mais tel qu’il était, en combattant, décidé à mettre tout en œuvre, même si cet ultime effort ne devait servir à rien. Simplement parce qu’il le fallait.

Ceux qui ont eu le privilège de connaître et d’approcher cet homme de plume qui était aussi un homme de guerre, un militant dans le sens le plus noble du terme pourront penser qu’il cultivait une sorte de stoïcisme altier, parce que « c’était un dur ». Je crois vraiment que c’est ne rien comprendre à celui qui, après avoir été l’un des fleurons de la célèbre garde de Saint-Nicolas du Chardonnet, a mis momentanément entre parenthèses sa carrière d’écrivain après son septième roman, en prenant la direction du mensuel Le Chardonnet, avant de fonder, à l’usage des catholiques perplexes, l’association laïque Sensus fidei. Pudique comme on ne l’est plus aujourd’hui, Yves Amiot n’était pas un dur, mais un tendre, cachant sous une façade volontiers marmoréenne, une intensité émotionnelle, qu’il ne communiquait qu’au petit nombre de ses plus proches. Je me souviens de ce jour où je suis venu le voir à Bordeaux, justement. C’est avec fierté, comme devant un ami, qu’il m’introduisit au sous-sol de sa demeure et me montra les reconstitutions de batailles célèbres, auxquelles il se livrait à ses moments perdus. Je me souviens de son ton détaché. Je me souviens de son émotion rentrée. Il l’a exprimée, cette émotion d’un historien qui fait corps avec son sujet, dans le livre qui est sans doute le plus beau des neuf romans qu'il a publiés : Le Cavalier Rampin (Flammarion, 1991). Il écrivait, parlant des champs de bataille du passé : « Rien ne ressemble davantage à un terrain vague de banlieue lépreuse, livré à la décharge publique et à toutes les déprédations. Il faut consentir à un effort exceptionnel d’imagination pour que ressurgissent les images mentales des scènes, des drames qui s’y sont déroulés. Mais un simple incident, un objet retrouvé, un regard posé sur une perspective évocatrice suffisent parfois pour que le sortilège se produise avec une intensité émotionnelle inattendue et que renaisse un monde disparu, vibrant de bruits et de fureur ». Dans Bonaparte ou la fureur de vaincre, il a montré à quelle intensité incandescente il pouvait atteindre dans la reconstitution minutieuse des champs de bataille du passé, non pas seulement par la précision des renseignements d’histoire militaire qu’il avait collationnés mais par la largeur de son information qui restitue aussi la dimension humaine et le dessein géopolitique de son héros. Les hautes fonctions qu’il occupa dans telle grande banque française, au moment critique des nationalisations, lui avaient donné l’habitude des vastes perspectives. Son association Sensus fidei cultive, dans la terrible crise présente de l’Eglise, une hauteur de vue peu commune, reposant sur le jugement qu’il savait porter sur les hommes. L’avènement de Benoît XVI avait suscité en lui une grande espérance ; la réélection de Mgr Fellay pour 12 ans, à la tête de la Fraternité Saint-Pie X, laissait sceptique cet admirateur inconditionnel de Mgr Lefebvre. On lui en a voulu de faire état publiquement de ses interrogations. La profondeur de son engagement, la liberté de sa foi le lui commandaient, plus encore que son amitié pour tel ou tel d’entre nous.

Mais revenons à Napoléon. Yves Amiot n’était pas bonapartiste au sens où on l’entend habituellement mais il aimait chez Bonaparte cet arc tendu d’une volonté qui ne sait pas plier. On retrouve ce trait chez tous les héros de ses romans, qui, chacun pour leur part, cultivent ce sens de la décision, ou comme il l’écrit lui-même quelque part « cet instinct venu du fond de l’histoire qui arrache le combattant à lui-même, c’est-à-dire à l’amour de la vie ». Avec beaucoup de retenue, sans le moindre exhibitionnisme, Yves Amiot croyait à la puissance de la vie intérieure. Il citait volontiers ce mot étonnant d’Ernest Renan, qui décrit si bien ce qu’il voulait cacher : « L’homme qui, un instant, s’est assis pour réfléchir sur sa destinée, porte au cœur une flèche qui ne s’arrache plus ».

Abbé Guillaume de Tanoüarn

Paru dans Monde&Vie

jeudi 28 août 2008

La double peine d’Alexandre Soljenitsyne

Soljenitsyne a été expulsé d’URSS en février 1974, sous Brejnev. Il a été expulsé de nos cerveaux, et banni de la scène intellectuel en 1990, sous la pression des nouveaux Maîtres censeurs. Retour sur deux exils, sur une vie et sur une œuvre.

Soljénitsyne est un géant. Non seulement par son physique , où passe tout l’esprit de la sainte Russie, comme put le constater Bernard Pivot lors d’une célèbre émission d’Apostrophe qui le fit connaître en France. Non seulement par son message que bien peu se sont donnés la peine de déchiffrer. Mais d’abord par son œuvre, par son travail d’écrivain inspiré. Comme le notait naguère son traducteur, Georges Nivat, « Soljénitsyne est d’abord le réformateur de la langue russe, à l’égal de ce que fut Dante pour l’italien ou Luther pour l’allemand ». C’est sans doute dans les Miniatures recueillies sous le titre Zacharie l’Escarcelle que quelqu’un, comme vous et moi, qui ne parlerait pas cette langue peut vraiment mesurer ce travail. Soljénitsyne ne fut pas seulement le peintre à fresque de la Révolution russe, avec son fameux cycle La roue rouge (voir les milliers de pages des trois nœuds, Août 14 Octobre 16, Mars 17), mais aussi un orfèvre précis, privilégiant le choix du mot juste, mettant chaque mot à sa place et ainsi sa langue maternelle à son rang parmi les grandes langues littéraires du monde.

En affirmant cela d’emblée, je ne cherche pas à jouer au spécialiste ou à me cantonner dans le rôle parfaitement vain du littéraire impénitent. Il faut essayer de comprendre cette grande voix qui vient de s’éteindre. Chez lui, l’amour de la langue est la forme élémentaire que prend son amour de la terre russe et du peuple russe.

On a tenté de faire de Soljénitsyne un humaniste, pratiquants avec beaucoup d’autres la religion antiidentitaire de la Liberté majusculaire. C’est encore ainsi que le présentait, lundi matin, juste après sa mort, André Glucksman sur France inter. Mais Soljénitsyne n’a rien d’un libertaire. Dans Le Premier Cercle et plus encore dans Le Pavillon des cancéreux, il apparaît comme infiniment plus proche du chrétien slavophile Dostoïevski que de l’humaniste Tolstoï. S’il est resté si longtemps aux Etats unis, dans sa vaste propriété de Vermont, après la chute du Rideau de fer, je crois que c’est un peu comme un amoureux qui a peur de retrouver sa belle après une longue absence et de ne pas la reconnaître. Du reste, aussitôt rentré, alors que les lampions de la réception nationale qui lui était faite ne s’étaient pas encore éteints, il publia un livre qui le fit désormais bannir des cénacles occidentaux et autres pensoirs à la mode de chez nous. Cela s’intitulait : Comment réaménager notre Russie. C’était en 1990. Gorbatchev avait jeté le gant. Eltsine le remplaça, sans que l’on sache trop à quel type de régime on avait à faire.

Soljénitsyne, resté dans la ligne de ses Discours de Harvard et des petits opuscules qui suivirent sur le Déclin du courage dans le monde libre, eut pour première préoccupation d’éviter une imitation compulsive de l’Occident matérialiste. Sur les 84 pages que comporte ce petit ouvrage, qui pèsera si lourd dans le nouvel exil, dans l’exil intellectuel qui frappa Soljenitsyne au cours des années 90, 24 pages traitent de manière radicale du problème des nationalités dans l’empire russe. Soljénitsyne voulait que l’on se débarrasse du « gros ventre de l’empire ». Il a été entendu. Dans les 57 autres pages, il cherche à définir un régime viable pour la Russie nouvelle, un véritable réaménagement intérieur. Il a en vue une démocratie, mais pas cette démocratie qui s’affirme comme principe universel de l’existence humaine et presque comme objet de culte ». il cherche un régime « qui n’oublie pas les chemins de jadis » (Soljénitsyne, soulignons-le, fut aussi un grand historien, fervent admirateur de l’œuvre réformatrice de Petr Stolypine, premier ministre de Nicolas II, assassiné en 1911). Pour lui, la démocratie est la meilleure solution pour gérer les intérêts locaux. Mais elle ne saurait devenir partisane sans se renier : « Le pouvoir, affirme-t-il en 1990, est une chose sacrée, il consiste à servir et ne saurait être l’objet de la concurrence des partis ». Et il enchaîne : « Aucune décision radicale concernant la destinée de l’Etat n’est du ressort des partis et ne peut leur être confiée ». Mais alors direz-vous comment faire ? Interdire les partis ? Non : « Un candidat élu doit pour toute la durée de son mandat, quitter le parti auquel il appartient et agir sous sa seule responsabilité ». Pourquoi une telle sévérité ? Tout simplement pour « ne pas donner aux hommes politiques professionnels la possibilité de substituer leurs personnes à la voix du pays ». A tout prix, il souhaite éviter la tyrannie d’ « un clan de quelques milliers de politiquants sur des millions de politiqués passifs ». En termes français, il fait tout pour éviter la dictature du pays légal sur le pays réel.

En Europe, on s’étrangle lorsqu’on prend connaissance de ce plan de réaménagement de la Russie, que Vladimir Poutine a dû lire et relire. Dans Libération du 26 septembre 1990, Bernard Henry Lévy, toujours conscient d’exprimer le consensus des grandes consciences, prononce la formule du bannissement intellectuel : « Il n’est pas récupérable : Adieu Soljénitsyne ». Vous avez bien lu : il s’agit d’un adieu. Non seulement sans remords, mais définitif et irrévocable. En cause : ce petit opus de 84 pages : Comment réaménager notre Russie. En 1977, BHL avait trouvé le courage d’écrire un beau livre. Il l’avait vigoureusement intitulé : La barbarie à visage humain. Tout le monde était sous le coup de la publication fracassante en Occident de l’Archipel du Goulag. A l’époque, Soljenitsyne était un martyr, expulsé d’URSS en février 1974, parce que sa dénonciation du goulag lui avait valu le prix Nobel (qu’on l’empêcha d’ailleurs de recevoir). Ce saint laïque n’était plus rien. Motif : il avait osé s’en prendre aux élites politiques de l’Occident et les déclarer non représentatives. Il avait osé réfléchir à un autre régime pour sa patrie que les régime des partis, partout présenté comme le meilleur des régime, le seul capable d’apporter la liberté.

Le crime idéologique était énorme. L’ostracisme qui entoura désormais l’œuvre de Soljénitsyne fut à la mesure de son crime.

Il avait osé déchirer ce que le théoricien américain John Rawls appela lui-même le voile d’ignorance, nécessaire à l’épanouissement des démocraties à l’Occidentale. Il avait osé appeler un chat un chat, déclarer que le roi était nu, que la liberté occidentale était souvent un esclavage et toujours une destruction méthodique de ce que l’homme a de plus précieux : son âme. « La destruction de nos âmes par ces trois quarts de siècles, voilà ce qui est le plus effrayant » déclarait-il. Et il poursuivait : « Le rideau de fer a parfaitement protégé notre pays de tout ce que l’Occident possède de bon. Mais il ne descendait pas jusqu’en bas : du purin filtrait par dessous. Et ce ruisseau malpropre, notre télévision le répand avec empressement dans tout le pays ».

Les amateurs de purin n’ont pas apprécié ce langage cru, ce langage de zek. Sorti d’un camp de concentration où il avait découvert la liberté intérieure, Soljénitsyne s’est senti le devoir d’en enseigner les voies à un monde esclave des apparences et contraint à l’immédiateté. Cette leçon magistralement réactionnaire, cette leçon de vie face à la culture de mort, il faut bien reconnaître qu’elle n’est pas passée. C’est le privilège des grandes pensées et des grandes œuvres que d’arriver trop tôt. L’écologie spirituelle d’Alexandre Soljenitsyne n’est pas pour aujourd’hui. Il faudra bien qu’elle soit pour demain.

Joël Prieur

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Encadré : Soljenitsyne aggrave encore son cas

Le rapprochement entre la Révolution française et la Révolution russe a été établi récemment par Stéphane Courtois dans Le Livre noir de la Révolution française (éd. du Cerf 2008). Soljenitsyne avait déjà risqué ce parallèle franco-russe, par la bouche de Sologdine (en fait son ami Dimitri Panine), dans ce qui est sans doute le plus grand de ses romans : Le premier cercle. On pouvait lire : « Toute la grandeur de la France prend fin au XVIIIème siècle ! Qu’est-ce qu’il y a eu après l’émeute ? Une poignée d’hommes égarés ? Une complète dégénérescence de la nation, oui ! Les gouvernements jouant à saute-moutons pour la grande joie du monde entier ! L’impuissance ! L’aboulie ! La cendre ! La France ne se relèvera plus, si ce n’est grâce à l’Eglise romaine ». La dernière phrase ne reflète évidemment pas tout à fait la pensée du très orthodoxe Soljenitsyne. Son ami Sologdine-Panine, lui, s’est converti au catholicisme. Mais tout indique que l’auteur prend néanmoins très au sérieux ces paroles enfiévrées ! Et qu’il retient ce diagnostic en forme de rendez-vous avec l’avenir. Sa présence au Puy du Fou, aux côtés de Philippe de Villiers ne devait décidément rien au hasard.

lundi 18 août 2008

Trois modèles de christianisme

Au § 22 de sa deuxième encyclique, Spe salvi, Benoît XVI parle de la nécessité pour le christianisme "de revenir toujours de nouveau à ses racines", quitte à pratiquer "une auto-critique" de son évolution historique.

Propos d'intellectuel ? On va bien plus loin que la repentance de Jean Paul II. Il ne s'agit pas de mettre en cause tel ou tel événement malheureux, dans lequel l'Eglise aurait une forme de responsabilité. Qui diura les affres de l'historien scrupuleux lorsqu'il s'agit de mettre en lumière les causes d'un événement quel qu'il soit. Benoît XVI propose avec raison une autre démarche, celle qui consiste à distinguer le vrai modèle du christianisme "conformément aux Ecritures" et les caricatures ou les déplacements d'accents, qui, en particulier depuis trois siècles, depuis la crise de la conscience européenne dont parlait Paul Hazard (il donnait pour cette crise les années 1680 à 1715) ont fleuri dans la culture occidentale. il y a quantité d'images du Christ, mise en circulation durant ces années là qui ne concordent pas avec l'Ecriture et qui sont donc des images fausses. Un examen attentif de tout ce qu'a produit le XIXème siècle, depuis le Christ douceâtre de saint-Sulpice jusqu'au Christ révolté de Vigny, serait certainement passionnant.

Je proposerai simplement ici trois grandes catégories, à travers lesquelles historiquement le christianisme a évolué de différentes façons. Parmi ces trois catégories, qui permettraient de regrouper les diverses approches du Christ qui ont eu cours ces dernières décennies, une seule me semble viable. Une seule demeurera, celle que l'on peut nommer à juste titre catholique, parce qu'elle est vraiment universel selon le sens du mot catholique en grec.

Le modèle viable du Christ est celui que l'homme a conscience de tirer des Ecritures. Si le Christ ne vient pas des Ecritures et des Ecritures seules (sola Scriptura, dit déjà en ce sens thomas d'Aquin dans la dernière leçon de son Commentaire de l'Evangile de Jean), s'il est un produit de la conscience humaine (idea Christi) comme le pensait Fichte, il se transforme en une mythologie qui n'a pas d'autre nécessité que le fantasme de l'homme qui se croit Dieu. Sicut scriptum est. Sicut dixit. La théologie chrétienne n'a pu envisager le Christ autrement que comme l'Ecriture le présente. Et c'est cette vérité de l'Ecriture, reçue dans la foi, qui rend l'homme libre de toutes les addictions engendrées par le besoin ou par le désir. La foi provient dans l'homme de l'esprit de Dieu et là où est l'esprit de Dieu dit saint Paul, là est la liberté.

Le modèle catholique consiste à chercher la vérité du Christ en dehors de la conscience humaine, qui ne nous en dit rien, parce qu'elle n'en sait rien. C'est la parole reçue (de Dieu), c'est la parole donnée (par Dieu) qui nous installe dans la vérité. Et parce que cette vérité est surplombante, parce que, comme le dit quelque part Jean Chrysostome, elle ne vient pas de notre terre, elle représente pour nous un point fixe, le point fixe sur lequel s'appuie notre liberté. C'est le principe du levier d'Archimède : donnez moi un point fixe et je soulèverai le monde. la foi est ce point fixe dans la mesure justement où elle n'est pas une émanation de la conscience humaine.

A côté du modèle catholique (la vérité vous rendra libre Jean, VIII), il y a un modèle libéral, qui est exactement à l'inverse. Au lieu de dire que la vérité rend libre, le libéral explique que la liberté rend vrai. Laissez les libres et ils iront au vrai ! C'est le cri de tous les utopistes, de tous ceux qui voient dans l'autorité une attrinte au droit des personnes sur lesquelles elle s'exerce. C'est la tendance spontanée d'un certain humanisme chrétien : notre religion est tellement belle qu'il suffit de laisser à l'homme une authentique liberté religieuse pour qu'il finisse par y venir. Qui saura dire les ravages de l'utopie libérale. Avec les meilleures intentions du monde, en matière religieuse, un libéral de principe est un destructeur. L'Evangile nous avait prévenu : c'est la vérité qui rend libre et pas la liberté qui rend vrai.

Enfin, à côté de ce modèle utopique qu'est le modèle libéral, il y a le modèle réaliste, théorisé par Locke dans son Traité de la tolérance et reçu par la maçonnerie anglaise, celle des Constitutions d'Anderson. Dans cette perspective, il s'agit surtout de chercher les moyens d'un consensus humain sur la foi. On trouve dans cette vision des relents du vieil unitarisme socinien, né à la fin du XVIème siècle, dans la cervelle d'un Italien, Fausto Socin, comme un enfant monstrueux et non voulu de la crise protestante. Débarrassons nous des dogmes qui portent sur des mystères (comme celui de la trinité) et contentons nous de cultiver un christianisme irréfutable, le christianisme pratique, celui de l'amour du prochain et du pardon des injures.

Ce que n'ont pas vu les adeptes de cette vision, si largement répandue aujourd'hui, du christianisme, c'est que sans crier gare, à force de chercher le consensus et donc le plus petit commun dénominateur, on est sorti de la religion. La recherche du consensus accouche de ce christianisme purement moral que saura critiquer Nietzsche, un christianisme qui n'a plus la force d'une religion, un christianisme destiné à mourir.

Le monde ne voudra jamais se passer du Christ. il a cherché simplement à éviter son regard. il n'a pas voulu le regarder en face. S'il est vrai (comme Dostoievsky en a eu l'intuition fulgurante et douloureuse) que le monde ne se passera jamais du Christ (plutôt de la vérité que du Christ dit Aliocha Karamazov), alors poser ces trois modèles, c'est me semble-t-il démontrer que l'avenir est forcément à l'orthodoxie catholique. Non à ses caricatures.

Abbé G. de Tanoüarn

PS : Pourquoi le monde ne se passera-t-il jamais du Christ ?

- Parce que le Christ et le Christ seul a enseigné aux hommes que sans avoir à se fuir eux-mêmes, sans avoir à renoncer ni au corps ni à la vie, sans avoir à récuser une prétendue Maya, ils ont, tels qu'ils sont, personnes, corps et âme, une destinée divine. Cette bonne nouvelle ne peut pas s'oublier. L'humanité tout entière a été définitivement modifiée par elle, qu'elle l'accepte ou qu'elle ne l'accepte pas. Peut-on oublier longtemps le Christ, messager dans lequel se réalise déjà maintenant la nouvelle incroyable de la divino-humanité ?

jeudi 7 août 2008

Le bon Samaritain et l'humanisme

Je sors d'un enregistrement avec les Zentropistes, un club d'internautes qui se sont mis à la triple enseigne de l'amour, de l'absinthe et de la révolution (cf. www.zentropa.info), pour mieux réfléchir aux conditions de l'excellence humaine. Sujet inépuisable direz-vous ! C'est à la suite des quelques posts publiés ici sur le néopaganisme qu'ils m'ont fait cette invitation. La réflexion des néopaïens tourne effectivement beaucoup autour des conditions de l'excellence humaine... La "pensée rebelle" d'Alain de Benoist n'est rien d'autre qu'une pensée crânement en quête d'excellence.

Que va faire un prêtre dans cette galère ? diront certains.

Si l'on va au bout de la pensée néopaïenne, on trouve la conviction que c' est le christianisme qui nous fait renoncer à cette quête de l'excellence au nom de l'égalitarisme et de l'universalisme. Si on est tous égaux, en effet, à quoi sert l'excellence ?

Louis Ferdinand Celine n'était pas néo-païen. Mais il renchérit. Pour lui, "l'Eglise est la grande métisseuse".. Saint Paul dit aux Galates : "Il n'y a plus ni juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme". C'est donc, dans cette pensée, horreco referens, le premier des grands métisseurs.

L'Eglise, "seule Internationale qui tienne", selon une formule bien connue, propose aussi le premier universalisme. La parabole du Bon Samaritain, que nous lisions dimanche dernier à la messe, souligne cette universalité de l'amour chrétien : anthropos tis dit le grec de l'Evangile. un homme (n'importe lequel) était blessé sur le bord de la route qui va de Jérusalem à Jéricho. L'amour du Bon Samaritain s'adresse à n'importe quel homme. Il ne s'agit pas de savoir "qui est mon prochain", selon la communauté auquel il appartient. Il s'agit de se rendre soi-même, personnellement, le prochain du malade, du blessé, quel qu'il soit.

C'est en cela que l'universalime catholique n'a rien à voir avec l'universalisme que sous-tendent les immortels principes de 1789. Il n'est pas fondé sur une certaine idée de l'homme qui exclut toute humanité qui n'est pas elle. Il est fondé sur l'effort personnel (le Samaritain pense les plaies avec de l'huile et du vin et il donne deux deniers à l'aubergiste pour qu'il s'occupe du blessé), sur l'émotion (notre Samaritain est "ému de miséricorde"). Le Samaritain est présenté comme un modèle au-delà de toutes les différences idéologiques (sur la haine idéologique entre les Juifs et les Samaritains, cf. Eccli 50, 27-28).

En 1793, par exemple, Reynald Secher l'a démontré clairement, plusieurs fois réédité jamais réfuté, c'est au nom de l'idéologie c'est au nom d'une certaine idée de l'homme révolutionnaire que l'on a systématiquement organisé le massacre des "brigands" et des "brigandes" vendéens et vendéennes, considérés comme participant d'un sang impur, comme dit la chanson, un sang tout juste bon à abreuver nos sillons. Les colonnes infernales du général Tureau avaient pour mission de ne pas laisser âme qui vive dans ce pays. Le mot d'ordre était l'extermination. L'humanisme idéologique peut facilement devenirt exterminateur, s'il considère que l'on s'écarte de l'idée que l'on se fait de l'homme.

Faut-il périmer toute idée de l'homme, parce que l'on craint que l'idéologie ne fasse des morts ? il est évident que l'homme se définit d'une certaine façon (depuis la nuit des temps philosophique, on dit que c'est un animal raisonnable), mais sa définition ne suffit pas à le décrire. Comme le voyait déjà Pic de la Mirandolle dans le de dignitate hominis, l'homme est cet être qui se choisit lui-même, qui se crée lui-même. Cajétan expliquera le premier que l'homme est un sujet.

Dire que l'homme est un sujet, ce n'est pas seulement affirmer qu'il est doué d'une nature absolument singulière (l'haecceitas des disciples de Duns Scot au XIVème siècle). C'est dire qu'il est responsable de sa réalisation, qu'il est, d'une certaine façon, son créateur sous le regard du Créateur et à son image. C'est je crois le message ultime de la parabole du Bon Samaritain, lorsque le Christ nous enseigne que l'important ce n'est pas de désigner qui est mon prochain (selon l'idée qu'on s'en fait), mais de se faire soi-même le prochain de l'individu en difficulté. Je me fais le prochain de n'importe quel homme, parce qu'au-delà de ma nature parfaitement singulière, il y a cet élan qui me définit comme sujet et qui me constitue comme un Je irremplaçable. Je suis une personne. Capable de toutes les métamorphoses (dans le vocabulaire chrétien, on parle de metanoia : conversion).

Chaque personne est différente. Elle n'est pas définie par tel ou tel idée de l'homme, elle se définit elle-même par son action. L'humanisme chrétien n'est pas un humanisme idéologique, idéal ou idéel. C'est un humanisme personnaliste, qui considère chaque homme comme un sujet, différent de tous les autres hommes et irréductible à quelque idée préconçue que ce soit, mais capable de s'identifier par l'émotion à n'importe quel homme pour le secourir (cf. texte : la miséricorde de la parabole, qui est "faite" par le Samaritain au blessé).

vendredi 1 août 2008

Chose lue

"Puis, lorsque le pape Benoît XVI avait déclaré que chaque curé pourrait décider de célébrer la messe en latin, le père Devon avait annoncé que dorénavant la messe dominicale de onze heures serait dite dans cette langue traditionnelle de l’Eglise que lui-même parlait couramment. La réaction des paroissiens l’étonna. L’église était désormais pleine à craquer à cette heure là, non seulement de personnes âgées mais d’adolescents et de jeunes adultes qui répondaient avec ardeur Deo gratias au lieu de “Rendons grâce à Dieu”, et récitaient le « Pater Noster » à la place du Notre-Père".
Le texte vous surprend ? A brûle pourpoint vous n’êtes pas habitués à lire ce genre de publicité pour le rite traditionnel de l’Eglise catholique et pour la langue latine ? Vous serez sans doute encore plus étonné de savoir qu’il s’agit d’un extrait du dernier best-seller de Mary Higgins Clarck, Où es-tu maintenant ?, un roman à lire sur la plage. Mary Higgins Clarck – il faut le noter – avait une illustre devancière dans ce genre de publicité : Agatha Christie avait organisé, en 1971, la première pétition mondiale pour le maintien du culte traditionnel dans l’Eglise catholique. Quant à Charles Exbrayat (mais oui souvenez-vous de ses héros hauts en couleur : Imogène et le Commissaire Tarquinini), après avoir signé la pétition d’Agatha Christie, il demanda que ses obsèques puissent être célébrés en latin. De là à dire que la messe en latin, loin d’être l’apanage de quelques vieux intégristes rancis, porte avec elle quelque chose de romanesque, il n’y a qu’un pas… que personnellement je m’empresse de franchir…
Joël Prieur