mercredi 4 septembre 2013

Descartes ou pas

Je remercie ceux d'entre vous qui, profitant de quelques lignes du post précédent, ont posé le problème de Descartes. Je remercie particulièrement celui d'entre vous qui, dans un louable souci d'objectivité, oublie Trois réformateurs de Maritain, oublie Le songe de Descartes de Maritain et cite Jean Alquié insistant sur la stratégie cartésienne. Je préfère parler de la stratégie cartésienne, qui est une stratégie de l'esprit plutôt que de me pencher sur la stratégie maritainienne, qui est une stratégie éditoriale.Pour Maritain, rappelons-le, Descartes était un réformateur, comme Luther en religion et Rousseau en politique et... last but not least : Descartes était Rose croix... Comprenez : quasi-franc-maçon avant l'heure. Pourquoi Maritain a-t-il ainsi voulu nous couper, nous thomistes, de l'histoire de la philosophie (à jeter dès le début du XVIIème siècle) ? Pourquoi a-t-il enfermé le thomisme dans son formol à lui ? A-t-il cru comme son ami Berdiaev que le monde allait revenir au Moyen âge ?

Descartes, le mercenaire dans la vie, est, dans ses livres avant tout un stratège de l'esprit, et un stratège catholique, en lien, par exemple, avec le cardinal de Bérulle - excusez du peu. Hélas son carnet d'adresse, pas très politique en cela, manquait un peu de jésuites, depuis le collège de La Flèche, c'est vrai ! Les jésuites d'ailleurs avaient un autre stratège, Suarez, thomiste "rénové", qui - bon plan - leur fait faire l'économie de saint Augustin (ça c'est important, on y reviendra), déteste les veteres thomistae, les vieux thomistes, et invente une scolastique moderne dans tous les domaines, au même moment où ses confrères jésuites inventent la casuistique.

Merci pour Alquié donc. J'avoue que, personnellement, j'ai lu avec passion plutôt Jean Laporte, spécialiste de la théologie de Port-Royal et auteur d'un livre enthousiasmant sur le rationalisme de Descartes (disponible coll. Epiméthée, PUF), où il n'a pas de mal à montrer que, du point de vue métaphysique tout au moins, Descartes n'est pas rationaliste - contrairement d'ailleurs à Malebranche et à Leibniz. Malebranche, avec son idée de "gloire de Dieu" quantitativement mesurable, prétend que, pour sa gloire, Dieu était obligé, s'il créait, de créer cet univers-ci, en vertu des lois générales de la raison. Leibniz ajoute que d'ailleurs il ne pouvait pas faire autrement que de créer puisqu'il est généreux. Sa générosité l'obligeait.

Descartes dit exactement le contraire : il est encore très Renaissance en cela, fasciné par la Toute-puissance de Dieu et imaginant Dieu capable de créer des mondes où 2 + 2 feraient 5. Il ne pense pas, lui, que l'on puisse déduire le monde de Dieu parce que comme il est chrétien, il croit à l'amour, à la gratuité, à la liberté à l'Infini de Dieu. Je rappelle que Sartre l'existentialiste était fasciné par ce sens cartésien (et chrétien) de la liberté, qui naît en Dieu même. Tout ce que les Grecs et leur culte de la Nécessité éternelle, n'ont pas vu ! Bossuet aussi était cartésien et lorsqu'il écrit au Maréchal de Bellefonds "Je vois un grand combat se préparer contre l'Eglise sous le nom de philosophie cartésienne", il pense non pas à Descartes, mais à Malebranche, dont il réfutera le système.

Mais il y a autre chose : Dieu est-il la Nature parce qu'il est la Raison et que la Raison est tout ? A la Troisième Méditation, Descartes, qui a mis tout en doute et qui n'est encore que le Sujet pensant, voit cette possibilité de panlogisme, ou de paralogisme : elle lui fait horreur. Il la réfute, en soulignant qu'il y a deux types de concepts, le concept formel, tout rationnel et le concept objectif, dont le contenu ne peut pas provenir de la raison. Il reprend d'ailleurs cette distinction à la scolastique la plus classique.  Et il insistera toute sa vie sur la nécessité des deux substances, irréductibles l'une à l'autre. Ils sont deux à avoir bravé l'interdit cartésien : Berkeley et Spinoza.

Berkeley, évêque anglican, pour les besoins de son apologétique face aux matérialistes de son temps, semble pouvoir se passer de la notion même de substance, dans une sorte de phénoménologie intégrale, totalement idéaliste : l'être n'est rien d'autre qu'un être perçu.

Spinoza, quant à lui, fait de l'esprit et de la matière deux modes de la même substance qui est la Raison, la nature et Dieu tout ensemble. Juif excommunié de sa synagogue, proche des chrétiens sociniens antitrinitaires, il prétend que la Révélation, parce qu'elle ne porte en elle aucun signe de la nécessité rationnelle, est un produit de l'imagination, qui a été inventé par l'homme pour contribuer au salut des ignorants. Il appelle le Christ "la bouche de Dieu", le considérant uniquement comme un inspiré en phase avec le grand Tout. Les livres de Spinoza ont commencé à circuler à partir de 1670 sous le manteau. Vers 1690, Fénelon s'est hasardé à réfuter sa métaphysique. Avec un peu de mal, sans aller jusqu'au bout, sans parler de la liberté du Dieu infini face au fini, parce qu'au fond, il est rationaliste lui aussi, plus proche du prêtre Malebranche que du laïc Descartes.

Mais tout ça, mesdames et messieurs, c'était avant le drame, comme dit l'humoriste. Le grand inspirateur des Lumières, le grand réformateur, ce n'est pas Descartes et sa culture scolastique, c'est Spinoza. Il suffit de se rendre à l'article "spinoziste" de l'Encyclopédie, article qui est de Diderot lui-même (cf. Diderot coll. Bouquins t. 1), pour comprendre où se trouve le véritable adversaire :
"Il ne faut pas confondre les spinozistes anciens avec les spinozistes modernes. Le principe général de ceux-ci est que la matière est sensible, ce qu'ils démontrent par le développement de l'oeuf, corps inerte., qui par le seul instrument de la chaleur graduée passe à l'état d'être sentant et vivant, et par l'accroissement de tout animal qui dans son principe n'est qu'un point, et qui par l'assimilation nutritive des plantes, en un mot de toutes les substances qui servent à la nutrition, devient un grand corps sentant et vivant dans un grand espace. ; du reste, ils suivent l'ancien spinozisme dans toutes ses conséquences".
 Diderot avait fait sa thèse de Maître es arts sur Descartes. Mais il ne parle pas de Descartes pour justifier son monisme matérialiste. Et pour cause : Descartes est dualiste. Quant au monisme de Spinoza, il peut s'interpréter aussi bien comme un spiritualisme que comme un matérialisme. Qu'importe : l'âme après tout n'est que l'idée du corps. Alors pourquoi pas le corps sentant de Denis Diderot ?

Diderot est un métaphysicien passionnant de maladresse et de sincérité. Nous fêtons le 5 octobre prochain le Troisième centenaire de sa naissance. Il faudrait l'étudier d'avantage, tant, un siècle et demi avant eux, il ressemble aux créatures de Flaubert, les scientistes vieux garçons, Bouvard et Pécuchet. Son spinozisme est un délice ! Il me semble qu'il en est à son corps défendant le meilleur réfutateur.

Je vous parlerai une autre fois de Spinoza politique : par delà le bien et le mal, il écrit dans son Traité de l'autorité politique un éloge de l'obéissance absolue au Souverain. Je crois que le véritable inventeur de la banalité du mal, ce n'est pas Eichmann, c'est lui. On est quand même très loin des péchés philosophiques tout véniels que l'on peut reprocher à Descartes.

51 commentaires:

  1. Si je puis me permettre, Que l'influence du spinozisme (philosophe que je connais mal, je dois l'admettre) ait eu des conséquences plus fâcheuses que celle du cartésianisme n'en rend pas pour autant son inspirateur moins fautif(philosophiquement parlant) .
    Comme le soulignait fort à propos le premier anonyme en répondant au précédent post, sa théorie de la connaissance est bien trop ruineuse et ne peut mener qu'au scepticisme.
    En effet si la seule réponse possible à l'hypothèse selon laquelle que je serais trompé par un malin génie réside dans l'existence d'un Dieu bon, il demeure possible que ce soit précisément un malin génie qui me souffle cette idée d'un Dieu bon pour me fortifier contre la possibilité que je sois trompé par un malin génie. Je pourrais aussi être trompé par un malin génie me faisant croire qu'un malin génie me fait croire qu'un Dieu bon me protège contre l'illusion d'une tromperie par un malin génie. Et on peut remonter comme cela à l'infini.
    Bref le fondationnalisme épistémologique de Descartes pèche de part l'impossibilité à se fonder lui-même comme le requiert pourtant son principe "fondateur" (toute croyance, pour être justifiée doit soit être indubitable en elle-même, soit reposer sur une croyance indubitable).
    Pour ce qui est du cogito, la simple énonciation (même mentale) du célèbre "cogito ergo sum" par un ego cartésien serait impossible dans le cadre du doute hyperbolique auquel nous invite le philosophe. En effet, celui-ci repose sur la négation de l'intégralité du réel pour ne plus laisser place qu'à un sujet-pure pensée. Dans cette expérience il n'y a donc plus de monde avec lequel le sujet puisse avoir contact (y compris dans un hypothétique passé, sans quoi l'expérience de pensée ne vaudrait rien dans la mesure où le sujet accepterait alors ce que précisément il nie, à savoir l'existence du monde). Or pour Descartes, le sujet prend conscience de son existence au-travers de l'expérience de sa propre pensée, se disant à lui même "cogito ergo sum". C'est précisément ici la faiblesse de l'argument dans la mesure où la maitrise de concepts tels que ceux de causalité, de déduction, de nécessité mais aussi la capacité à relier certaines significations avec certains mots (ou sons) impliquent la maitrise préalable d'un langage et de ses mécanismes. Cette maitrise n'étant possible qu'au travers d'un apprentissage, et donc nécessairement en interaction avec un monde extérieur (il n'y a pas de "langage privé"). C'est donc le fondement même de l'expérience de pensée qui se trouve contredit par l'argumentation. Descartes commence par nier l'existence du monde (passée ou présente), puis il la présuppose implicitement pour construire sa démonstration.
    Pour le reste, chacun jugera par lui-même la solidité de l'affirmation selon laquelle 2+2 puissent donner 5. A moins d'imaginer un langage dans lequel le signe "5" renverrait à la signification "4", ce qui rendrait effectivement l'opération vraie (et rendrait du même coup l'argumentation triviale), je ne vois pas trop comment on pourrait s'en sortir.
    Je ne suis certes pas théologien, loin s'en faut, mais je pense néanmoins que nul n'est tenu à l'impossible (logique, pensons au fameux principe de non-contradiction par exemple), Dieu y compris.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. 2+2=5 est du non-être, c'est à dire le contraire de l'Etre, Dieu.
      En fait on ne peut pas dire que Dieu ne peut pas faire que 2+2=5, on peut juste dire que la question n'existe même pas.

      C'est du reste exactement comme l'histoire du mariage: unir un homme et une femme de même sexe est un sujet qui n'existe pas plus que 2+2=5.

      Le piège est qu'en discutant pendant des mois de ce non-sujet, on lui a donné une forme d'existence.

      Orwell pensait qu'il fallait torturer très longtemps pour persuader que 2+2=5. En fait non, pas du tout. La réalité dépasse toujours la fiction.

      Supprimer
    2. @Mathieu
      Vous avez entièrement raison. Pierre Garin (proche de Jacques Chevalier) dans son ouvrage "Thèses cartésiennes et thèses thomistes" (Desclée 1931) rappelle que saint Ignace avait interdit de professer une thèse contraire à saint Thomas (huic non contraria) et que les jésuites avaient fait sauter ce verrou dès la première Congrégation générale qui a suivi sa mort, en 1568. D'où le flottement dans l'enseignement philosophique des établissements jésuites, y compris La Flèche, ce qui avait conduit Descartes au doute, car il n'arrivait pas à concilier ces enseignements divergents.

      Supprimer
    3. @ Anonyme 22:39,

      Vous allez sans doute me trouver désespérément wittgensteinnien mais il est vrai que je partage avec le philosophe viennois l'intime conviction qu'un des principaux mal qui frappe la philosophie réside dans son usage inadéquat du langage. En réalité, la plupart de nos problèmes philosophiques se résoudraient aisément d'eux-même si on restituait certains mots à leur usage ordinaire.
      Il en va ainsi du mot "être" qui est, je le crois, celui qui a été le plus chargé de non-sens durant la longue épopée de la pensée philosophique. A ce titre, il n'est pas inutile de rappeler que le mot "être" est un verbe et non un nom propre. C'est cette étonnante tendance à substantiver tout ce qui bouge qui est à l'origine de cette "jungle ontologique" (comme le disait fort justement Quine), qui encombre les discussions philosophiques de toutes sortes d'entités plus baroques les unes que les autres.
      De ce fait, il n'y a ni "être", ni "non-être", mais seulement des choses qui sont ou ne sont pas. En fait cette formulation est également fautive, puisqu'il n'y a à proprement parler que des choses qui sont (C'est-à-dire des variables satisfaisant un prédicat ou non, ce qui revient en fait à un problème de quantification)!
      Garder ce fait en tête permet d'éviter bien des perplexités philosophiques, comme celle résultant d'une affirmation telle que "x est du non-être". On voit mal, en effet, comment il serait possible d'être ce qui n'est pas! Ce qui reviendrait, formellement, à dire que : ∃x(x∧¬x), ce qui est une contraction logique flagrante.
      Pour ce qui est du mode d'existence d'opérations telles que "2+2=4", ne voulant pas m'aventurer sur le terrain hostile de l'ontologie des entités mathématiques, je laisserai la question de côté.
      C'est ce genre de réflexion qui me pousse, par ailleurs, à rejeter l'identification classique de Dieu à l’Être (puisque je considère qu'il n'y a pas d'"Être", mais que des choses qui sont. Je ne vois pas l'utilité de s’embarrasser avec ce genre d'entités (avec tout le respect que je dois à la vénérable tradition aristotélico-thomiste) qui ne font qu'embrouiller le débat. A ce régime là, pourquoi ne pas déduire des entités réelles de la substantivation de tout les verbes la langue française? Nous aurions alors le "manger-en-tant-que-manger", le "parler-en-tant-que-parler", le cuisiner-en-tant-que-cuisiner" etc. On voit bien les dérives ouvertes par une telle façon de penser.
      Surtout que, si je me souviens bien, lors de l'épisode du buisson ardent Dieu ne dit pas à Moïse, "Je suis l’Être", mais bien "je suis celui qui suis" (ou "qui est") ce qui est bien différent.

      Supprimer
    4. En séparant bien l'essence de l'existence on exprime mieux les choses.
      Un cercle carré par exemple n'a ni essence ni existence, c'est donc une non-essence (plus précis que non-être).
      Il peut y avoir des choses qui ne sont pas: ce sont des essences sans existence. On dit tous les jours: ceci ou cela n'existe pas. Si on éprouve le besoin de le dire c'est bien que ceci ou cela pourrait exister, contrairement au cercle carré.
      Et "je suis celui qui suis" signifie alors: mon essence est l'existence.

      Supprimer
    5. Vous confirmez donc bien que le problème vient d'un "tic" de langage qui exprime le réel de manière inadéquat.
      Le fait que nous disions "x n'existe pas" ne prête pas à x un mode d'existence particulier (essence sans existence pour reprendre votre terminologie) mais plutôt qu'il n'y a pas de chose telle que x. Pour utiliser le langage de la logique, il n'y a pas de x tel x instancie le prédicat "existe". Nous revenons donc à un problème de quantification.
      Je crois que Quine à plutôt bien parlé de ce vieux problème philosophique dans son célèbre article "On what there is".
      http://tu-dresden.de/die_tu_dresden/fakultaeten/philosophische_fakultaet/iph/thph/braeuer/lehre/metameta/Quine%20-%20On%20What%20There%20Is.pdf
      Le cercle carré n'est rien, juste un mot dans notre langage. Il n'a aucune existence quelque mode que ce soit (n'en déplaise à Meinong, comme l'a aussi très bien vu Bertrand Russel).
      Il en va ainsi de ce que vous désignez comme "des choses qui ne sont pas".
      Le fait que nous éprouvions le besoin d'en parler n'implique certainement pas le fait que de telles choses puissent exister.
      Ce sont justes des mots, dont nous usons dans nos échanges langagiers afin d'exprimer notre pensée le moins mal possible, rien de plus.

      Supprimer
    6. Il y a néanmoins une différence entre un cercle carré et, par exemple, une licorne. Et pourtant les deux n'existent pas, et ceci de façon aussi intense (si on peut dire) l'une que l'autre.

      On peut prendre le problème par l'autre bout: Dieu.
      Dieu est tout-puissant, et cela signifie qu'il a créé non seulement tout ce qui existe (puissance), mais aussi qu'il peut créer tout ce qui pourrait exister (toute-puissance). La licorne relève de cette toute puissance, pas le cercle carré.

      Supprimer
    7. La licorne par exemple n'existe pas plus (et pas moins) que le cercle carré. Et pourtant vous confieriez votre enfant à garder à quelqu'un qui affirme l'existe de la première, mais pas à quelqu'un qui affirme l'existence du second...

      On peut prendre le problème par l'autre bout: Dieu.
      Dieu est tout-puissant, ce qui signifie qu'il a créé tout ce qui existe (puissance) mais aussi qu'il peut créer tout ce qui pourrait exister (toute-puissance). La licorne relève de cette toute puissance, pas le cercle carré.

      Supprimer
    8. En ce qui concerne le cercle carré, M. Héraclès a parfaitement raison : l'essence du cercle et celle du carré étant incompatibles, Dieu même ne saurait les unir en un seul étant mathématique. Pour ce qui est de la licorne, en revanche, nous n'en savons rien, et nous pouvons seulement constater que nous ignorons si cet objet imaginaire contient, ou non, des prédicats incompatibles entre eux. Au maximum, il nous est permis de constater que rien, dans l'état de nos connaissance en zoologie, ne semble s'opposer à la constitution d'un tel animal.
      Ce problème en soulève un autre, qui me semble beaucoup plus significatif. Les essences étant des modes ou des mesures de participation à l'Être divin subsistant, moyennant la création de la puissance d'être et de l'acte d'être correspondants, Dieu voit-il, seulement, pour ainsi dire, les essences créables, selon ce que la scolastique appelle la science de simple intelligence, ou bien Dieu constitue-t-il ces mêmes essences, la seule limite à ce pouvoir créateur étant bien sûr le principe de non-contradiction ? Une métaphysique qui prend au sérieux la primauté de l'"esse" sur l'essence pourrait peut-être formuler la seconde de ces deux thèses, et assumer alors, par ce biais, une part de la modernité, étant bien entendu que la "construction" des essences substantielles est un privilège de l'Intelligence divine subsistante.

      Supprimer
  2. Eh bien vous ne chômez pas ! mon "défi" vous a piqué. Je ne comprends pas votre attitude à l'égard de Maritain ; antipathie à son égard ? il y a des personnalités qu'on ne "sent pas", qu'on trouve horripilante, et c'est normal. Mais si c'est pour son rejet de Descartes, qu'il partage avec Gilson qui, comme je l'ai indiqué, du haut de son statut d'historien et de sa connaissance approfondie des problématiques inhérentes à chaque courant bataillera pour le respect de l'orthodoxie contre les thomistes de Louvain ; ou pour sa conception du thomisme qu'il a justement conçu comme quelque chose de vivant, alors là je ne comprend plus.
    N'est-ce pas plutôt Gilson qui s'est voulu un thomiste orthodoxe -en témoigne sa position à l'égard de l'Ecole de Louvain trop imbue de philosophie moderne, trop prompte à faire des concessions aux questionnements de Descartes (personnellement je me suis sérieusement demandé comment "prouver" qu'un être extérieur à moi existe et j'ai faillit céder aux sirènes de l'idéalisme)-, tandis que Maritain n'hésitait pas à faire appel à Jean de Saint Thomas et à Cajetan.
    C'est bien Maritain qui se sert de Cajetan pour traiter du problèmes des degrés d'abstraction, et de Jean de Saint Thomas et de sa théorie du signe. C'est Maritain qui comme vous se sert de la distinction concept formel ou mental /concept objetif, doctrine qui au dire de Yves Floucat ("L'intime fécondité de l'intelligence") n'existe pas telle quelle chez St Thomas mais chez les scolastiques postérieurs. C'est d'ailleurs, encore au dire de Floucat, une distinction qui se retrouvera chez Suarez qui influencera tant Descartes mais dans un tout autre sens, le concept objectif étant chez lui délivré de toute intentionnalité (et un réalisme où il n'y a plus d'intentionnalité devient une doctrine caricaturale qui s'expose aux critiques faciles de Kant).
    C'est encore Maritain qui introduit dans le thomisme une intuition de l'être que Gilson refuse à tort ou raison (je suis d'accord Gilson) ; intuition de l'esse, intuition poétique, Maritain a eu à coeur de montrer que la raison ne se réduisait pas à la froide raison analytique. Au passage, Maritain reconnait à Descartes le grand mérite d'avoir contribué à dépouiller la physique de ce qui n'est pas susceptible d'un traitement mathématique, et donc d'avoir contribué à l'émergence d'une vraie physique.
    Je vois Maritain comme quelqu'un qui a, à sa manière, tenter de dépoussiérer le thomisme et qui a cherché à entrer dans le débat philosophique moderne avec son thomisme et à intégrer tout ce qu'il y a avait de bon dans la modernité. Où sont les Maritain aujourd'hui ?
    J'avoue ne pas avoir lu "Trois Réformateurs" et m'être contenté du "Songe de Descartes" qui est plutôt irréprochable ; il y a sans doute matière à querelle universitaire sur certains points, mais en tout cas je n'y vois rien d'excessif, rien d'outrancier, rien d'important qui n'a pas été dit par Gilson quand il polémiquait avec les représentants de l'école de Louvain.
    Même Borella de nos jours qui en platonicien a quelques sympathies pour Descartes et pour son intuition du divin ne l'épargne pas à cause don son dualisme et de son sujet abstrait de la nature, du corps, de la condition charnelle, sujet annonciateur de la Raison Universelle de Lumières.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Maritain a joué à l'apprenti sorcier, submergé par le Concile et les évolutions post-conciliaires, comme le prouve son livre "Le paysan de la Garonne". Ce n'étaient que les conséquences de son mélange entre modernisme et thomisme.

      Supprimer
  3. Descartes rationaliste ? Maritain, Gilson et Alquié l'ont pensé. Mais qui peut nier que Descartes a fait du sujet humain la base et le fondement de la connaissance et qu'il préfigure Kant. Expliquer l'acte de connaissance en partant du sujet, partir du percepi pour tenter de rejoindre l'esse, c'est faire oeuvre de nouveauté, et c'était s'exposer à ne plus retrouver la réalité, ou du moins avec de très grandes difficultés, et ouvrir la voie à Berkeley et Kant, voilà ce que Gilson ne cessera de répéter : le "je pense donc je suis" devait signer la fin du réalisme. Le problème poser par Descartes : comment, parti de la pensée, puis-je retrouver l'être ? devait trouver une solution acceptable avec Berkeley ou Kant. Ecoutons la leçon du professeur Gilson : "On peut commencer avec Descartes, mais on ne peut que finir avec Berkeley ou Kant. Il y a une nécessité interne des essences métaphysiques et le progrès de la philosophie consiste même précisément à prendre une conscience de plus en plus clair des contenus de ces essences".
    Inutile de batailler interprétation contre interprétation : il y a le Descartes de Guéroux, d'Alquié, de Marion, etc. Descartes ne laisse personne indifférent, aussi vous semblez l'aimer, plus que ce Maritain ... Moi je veux bien un autre éclairage. Je vous remercie pour la référence et je lirai votre Cajetan quand mes finances me le permettront.

    RépondreSupprimer
  4. Passionnant sujet ! Je voudrais d'abord rappeler que, de façon sommaire, il y a, au moins, une quadruple "réception" de Descartes dans la pensée catholique contemporaine (c'est-à-dire depuis "Les Trois réformateurs"). 1. Les thomistes de l'actus essendi (Gilson, Fabro), ainsi que, sur ce point précis, les thomistes héritiers de la tradition Cajétan - Jean de Saint-Thomas, c'est-à-dire Maritain et les auteurs dominicains, rejettent le cogito en tant que commencement de la philosophie (l'"Anfang" disent les Allemands). 2. Ce qu'on appelle thomisme transcendantal, qui inclut l'école de Louvain, dont il a été question, mais la déborde amplement du côté du Mitteleuropa, voit en Descartes le philosophe à partir duquel, et de manière irrévocable, l'"Anfang" se déplace du cosmos (gréco-médiéval) vers la conscience, et ce, bien sûr, à cause de la crise où Copernic et Galilée ont jeté la vieille physique aristotélicienne. Sans être spécialement cartésiens dans le détail, ils intègrent le doute hyperbolique et le cogito à leur méthode transcendantale. Du cogito, ils arrivent aussitôt à un "tournant anthropologique": l'immanence de la conscience est désormais le point de départ obligé de toute démarche philosophique, même et surtout si elle veut ouverte à la transcendance. C'est la thèse de fond de Johann Baptist Lotz, Emerich Coreth, et surtout Karl Rahner. Je suppose que l'abbé de Tanouärn ne partage pas les idées de Rahner sur l'existential surnaturel ou la christologie transcendantale; mais elles sont expressément fondées, chez Rahner, sur l'analyse du cogito, un cogito très blondélien il est vrai: pour penser ou désirer un objet fini, j'ai besoin d'un horizon infini; or cette pensée finie d'un objet fini est réelle; donc l'horizon infini doit être réel lui aussi, sous peine de devenir sartrien (ce qui, en effet, est logique, et Sartre a certainement raison contre Blondel, de même que Gaunilon contre saint Anselme). 3.Il y a une école, surtout italienne, peut-être moins répandue en France, mais que la revue Catholica a tout de même fait connaître, selon laquelle il faut relire Descartes comme un augustinien. Ce fut la position d'Augusto Del Noce (mort en 1989), en particulier dans son maître-livre "Il problema dell'ateismo". Cette ligne de pensée est continuée aujourd'hui par Massimo Borghesi. Del Noce cherche dans une généalogie Descartes - Vico - Rosmini un soutien contre l'immanentisme de la plupart des philosophes et sociologues du XXème siècle, et aussi, implicitement, contre le projet rahnérien. La thèse de fond, c'est que le cogito cartésien prouve de lui-même sa propre insuffisance, à cause de son contraste avec l'idée de l'être infini qu'il porte en lui. Il serait intéressant que l'abbé de Tanouärn nous dise ce qu'il pense de cette école...

    RépondreSupprimer
  5. [suite du message précédent]
    4. En France, il y a évidemment Jean-Luc Marion, pour qui Descartes, en somme, est un moment clef de l'onto-théologie, à laquelle il entend substituer la méta-phénoménologie (on excusera l'oxymore un peu lourd) du phénomène saturé. Il n'est pas indifférent que ces quatre "réactions" à Descartes s'inscrivent dans quatre positions bien précises quant au rapport du catholicisme à la modernité. Dans l'ordre: (1) c'est évidemment la "sententia communis" dans une grande part du monde traditionnaliste (le souvenir de Péguy aidant), et chez les conservateurs de fidélité thomiste; (2) fut une étape capitale du progressisme théologique, comme le nom de Rahner suffit à l'indiquer; (3) c'est, si l'on veut, l'aile droite de "Communio", qui s'est toujours sentie mal à l'aise avec le thomisme, que ce soit en version classique ou en version Fabro; (4) pourrait être l'aile gauche de "Communio", celle qui rêve d'une nouvelle théologie fondamentale centrée sur le don, et non plus sur l'être et ses nombreuses métamorphoses.
    Pour ma part, je suis enclin à penser, avec Fabro, que le cogito cartésien est virtuellement athée, et qu'il anticipe, en cela, la substance spinoziste. En effet, entre le doute hyperbolique et la réflexion sur les "cogitata", le cogito se suffit à lui-même, et n'a besoin que de lui-même pour se découvrir à soi comme pensée et comme substance pensante. Or il suffit de soustraire la caractéristique distinctive de cette substance, c'est-à-dire la pensée, pour passer aussitôt à la substance universelle de Spinoza, c'est-à-dire à l'athéisme le plus radical, ou au panthéisme, c'est tout un. Descartes est bien le premier anneau d'une dialectique qui enjambe Kant et court jusqu'à Fichte et Hegel: a) cogito, ergo sum (res cogitans): le cogito s'aperçoit comme "chose" autosuffisante (au moins quant au cogitare) - voilà le moment subjectif; b) Spinoza: la chose-substance se définit elle-même comme ce qui n'a besoin du concept d'aucune autre chose pour être, et la pensée est son mode - voilà le moment objectif; c) Hegel: l'être pur, qui n'est rien, et qui par conséquent devient, se pense et se constitue lui-même par et dans son histoire - voilà le moment absolu.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour ces précieux développements. Passionnant Descartes en tout. J'avance masqué nous avait-il prévenu.

      Supprimer
  6. Merci cher Alain de ce magnifique résumé sur les quatre réceptions de Descartes en milieu catholique. Quant à moi, ce qui m'intéresse, c'est évidemment deux choses : son augustinisme et sa modernité...
    Son augustinisme (au sens large), on le trouve dans l'aventure intérieure du Cogito (qui chez Augustin est un Dubito ergo sum)... Je suis assez effrayé du matérialisme affiché par M. Gilson à propos de l'acte d'exister. Pourquoi dans la quête de Dieu ne pas accepter que l'âme image de Dieu soit le meilleur point de départ ? Aimé Forest, chantre de l'unité métaphysique du concret dans l'acte d'être, ne s'est pas empêché pour autant de courir ce qu'il appelle je crois "l'aventure de l'âme".et de chercher Dieu dans son image - Quant à Gilson son antiaugustinisme métaphysique (qui ne l'empêche pas d'avoir fait un grand livre sur Augustin théologien) repose sur un impératif catégorique : il faut partir des sens déclare-t-il dans la sixième édition du thomisme qui contredit la cinquième qui contredit la quatrième sur ce point. Ouaih... Je crois qu'Augustin représente dans la pensée chrétienne l'élan spirituel sans lequel, partant des sens ou pas, il est impossible d'arriver à Dieu.
    Sa modernité : comment peut-on ne pas être moderne ? En étant antimoderne ? Je sais que les antimodernes (parce que les contrairtes sont dans un même genre) sont souvent les plus modernes des modernes : Léon Bloy, Charles Maurras...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. "Je suis assez effrayé du matérialisme affiché par M. Gilson à propos de l'acte d'exister"
      Matérialisme ? non pas, non pas ! Premièrement : il ne peut, justement parce qu'il n'est pas une chose, y avoir de concept spécifique à l'acte d'être qui pour Gilson ne peut être atteint que par un jugement. Voyez les pages pénétrantes de Gilson dans "l'Etre et l'Essence" sur la valeur du jugement : c'est le jugement qui est le sommet de la connaissance -non l'abstraction comme dans une métaphysique essentialiste- et donc c'est lui qui atteint l'esse. Ce que Gilson défend vigoureusement c'est que la connaissance doit humblement partir du bas, des sens, pour aboutir au jugement d'existence qui couronne la connaissance (et non pas l'abstraction). Donc il ne peut y avoir d'intuition de l'esse en tant que l'intuition s'exprime dans un concept.
      Troisièmement : si on parle d'une intuition pure (comme celle que Maritain décrit dans le Paysan de la Garonne au ch V), alors, comme le dit Gilson, cela relève peut-être plus de la grâce religieuse que de la lumière naturelle de la métaphysique.
      D'autre part, je suis d'avis que les preuves "physiques" sont totalement dépassées et qu'il faut les laisser à la théologie. Au fond c'est peut-être pour ça que Gilson n'est pas à l'aise avec elles, comme si elle n'étaient pas à leur place ou tout simplement dépassés. Si j'avais une opinion personnelle ce serait donc celle-ci. Je suis d'avis qu'il faut distinguer pour unir. Par ailleurs, ne pensez vous pas qu'il faille éviter les "preuves-experiences" qui reconnaissent à tous la possibilité d'expérimenter directement le divin sans médiation aucune de la grâce, comme s'il suffisait d'un pur effort solitaire pour retrouver le divin en soi, se rendre son soi transparent pour expérimenter la lumière divine, ce qui aurait immédiatement pour effet de relativiser le christianisme et rendre inutile la théologie ? Ce serait courir le risque de tomber dans la gnose à qui vous savez .... Pour éviter ce problème il faut faire comme Maritain (dans les Quatre essais sur l'esprit notamment...) et fixer des bornes pour ce type d'expérience. Les sentiers où se croisent Augustin et Descartes (et donc Platon et Plotin forcément) sont escarpés car théologie et métaphysique se mêlent inextricablement parfois, ce qui est, je pense, source de grandes difficultés.

      Supprimer
  7. Mer l'Abbé,

    Accepter avec Augustin que l'âme soit le point de départ de tout élan vers Dieu, pourquoi pas? Mais cela ne nous engage cependant pas à souscrire au dualisme ontologique défendu par Descartes, que celui-ci s'est d'ailleurs trouvé bien incapable de prouver.
    Cet échec ne nous invite-t-il pas plutôt à adopter le type d'identification de l'âme à la forme du corps (faisant de moi la personne que je suis) défendu à la fois par St Thomas et Aristote dans son traité "de anima"? Cette perspective nous ouvre au mystère de la relation corps esprit et à la nécessaire médiation du premier (et donc de son aspect "sensuel") dans la constitution du second. Ce qui présente le double avantage de nous débarrasser du mythe des purs esprits volant dans l'air et de nous prémunir (d'un point de vue pratique) contre tout ceux qui voudraient atteindre à l'intégrité physique de l'homme au-travers de manipulations génétiques toujours plus débridées (je pense bien sûr au défenseurs des gender-studies, de la théorie de cyborgs et de la philosophie trans-humaniste)
    D'autant plus qu'une telle approche me semble plus compatible avec le dogme de la résurrection de la chair qui fait si obstinément obstacle au néoplatonisme cartésien.

    RépondreSupprimer
  8. Qu'est ce que vous êtes savants, tous, et intéressants ! Ce blog est une caverne d'Ali Baba... et j'en reste de même !

    RépondreSupprimer
  9. Cher Guillaume, quoi qu'il en soit des hésitations d'Etienne Gilson, sur lesquelles je vous remercie d'attirer l'attention de vos lecteurs, la difficulté du cogito cartésien, c'est son ambiguïté. "Je pense", et pensant, je me saisis moi-même en acte de penser, et je retourne alors sur moi-même, me découvrant à moi-même comme esprit (mens): voilà qui est profondément vrai, et que saint Thomas lui-même a bien décrit, notamment dans le De Veritate, q. 1, a. 9, c, puis q. 10, a. 8, c. Mais, pour le Docteur Commun, cet acte de conscience est nécessairement un acte actué; or il est actué par les formes intelligibles abstraites à partir de l'expérience sensible; et donc il est actué en partie par l'intellect agent, et en partie par la sensation: non pas par la sensation en tant que matérielle, mais par la sensation en tant qu'elle véhicule, sans la reconnaître, l'essence en acte, et par conséquent l'actualité d'être de la chose sentie. Chez Descartes, au contraire, en raison du doute hyperbolique, et aussi de l'antériorité même du "cogito" par rapport aux "cogitata", le "je pense", à ce moment précis de qui est pour lui la méthode ("le chemin droit" du savoir), s'apparaît à lui-même comme un acte ab-solu, détaché de tout fondement qui ne serait autre que lui-même. C'est pourquoi il me semble que Fabro a raison de dénoncer, à ce stade, l'"athéisme virtuel" du cogito, disons si vous préférez l'option en faveur du principe d'immanence contre le principe de transcendance.

    RépondreSupprimer
  10. [suite du message précédent]
    Votre message m'a incité à feuilleter brièvement les "Rêveries du promeneur solitaire", de l'illustre Genevois qui écrit si bien et pense si mal. Sera-ce une illusion ? L'analogie avec le cogito cartésien m'a frappé aussitôt. Nous lisons en ouverture de la Première promenade: "Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même". Quelles similitudes, sur le registre affectif et non plus cognitif, avec le doute hyperbolique ! Mais c'est surtout le célèbre passage de la Cinquième promenade qui est saisissant, lorsque Rousseau médite sur lui-même dans sa retraite de l'Île Saint-Pierre: "De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure, on se suffit à soi-même, comme Dieu". Détaché du monde et des hommes, suspendu à lui-même, le cogito rousseauiste est, pour instant, Dieu. N'est-ce pas aussi le cas du cogito cartésien ?
    Mais je reviens à l'alternative qui se pose: cogito autosuffisant, ou cogito actué. Le premier a une histoire, c'est celle de la philosophie moderne: Descartes, Spinoza (j'ai essayé d'indiquer sommairement pourquoi dans le message précédent), Rousseau (nous venons de le voir), Kant (la facticité du "je pense en général", qui accompagne toutes les représentations, dans la déduction transcendantale, n'est pas fondée, bien qu'elle ait besoin déclic de l'intuition sensible, pour se mettre en branle), Hegel bien sûr (la pensée de la pensée, qui achève la philosophie de l'esprit, dans l'Encyclopédie, était présente dès l'autoposition de l'être dans la logique). Cette postérité du cogito cartésien est bien marquée au sceau de l'immanentisme.
    Une autre lecture du cogito est-elle possible, comme le croient Augusto Del Noce, Massimo Borghesi, et vous-même? Peut-être, mais il faut qu'il soit clair, dès le début, que ce cogito est un cogito actué, et non pas un cogito autosuffisant. La tentative du thomisme transcendantal (Maréchal, Rahner, Lotz), qui s'articule sur la dualité entre la finitude du cogito et l'infinité de son horizon, n'est pas convaincante, et même très dangereuse, car l'anticipation de l'absolu (l'horizon) relève initialement de la conscience elle-même, de sorte que l'on ne quitte pas l'immanence du moi. Il faut alors revenir à saint Augustin, et montrer comment le cogito augustinien est originairement don, et non pas fondement; or cela suppose que ce cogito soit véritablement synthétique, et non pas pure identité analytique (Descartes) ou dialectique (Hegel) avec soi-même. Cela revient à dire que si le cogito est, à sa manière, il n'est pas son être: cogito, ergo sum cogitans, ergo sum habens cogitationem... ergo sum ens. Et c'est le problème de l'étant qui se pose à nouveau: on n'y peut échapper, même par la tradition spiritualiste française, que le cher Aimé Forest a si bien illustrée.
    Merci en tout cas de me donner l'idée d'une étude sur les figures du cogito. Il faudrait des journées de cent heures pour écrire tout cela...

    RépondreSupprimer
  11. affligeant ces enculages de mouches à propos de Descartes, Spinoza et consorts, alors que le monde est à feu et à sang (Syrie, Moyen-Orient, Afrique), que la chrétienté est menacée de toute part, et que le pape pactise avec l’islam, les juifs et la franc-maçonnerie.

    J’admire l’a propos et la charité de M. l’abbé de Tannoüarn. Mais du moment que ses livres se vendent...

    jlf

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je crois surtout que c'est quand ça va mal qu'il faut utiliser sa caboche. Non pas pour foncer tête baissée dans le désespoir grinçant ou dans l'amertume ricanante, mais pour réfléchir. Nous allons peut-être vers une guerre pire encore en Syrie - certes. Peut-être quelques modernes chevaliers iront-ils combattre, et qu'ils ne se chargent pas de livres serait bien compréhensible. Mais je ne suis pas sûr que vous vous qui lancez votre condamnation ironique, vous ne le fassiez pas du fond de vos charentaises.

      Supprimer
    2. Ce qui est affligeant, c'est votre incapacité à voir que le monde est à feu et à sang, non à cause de la Syrie, mais à cause de ce que vous vivez et respirez tous les jours et qui génère 200 000 avortements par an rien qu'en France depuis trop longtemps.

      Il est plus qu'urgent de reposer les questions philosophiques fondamentales aux sources de la modernité, notamment ce rejet mortifère du christianisme.

      Babakoto

      Supprimer
    3. ironie pour ironie, essayez de comprendre ma critique plutôt que de la tourner en dérision, Monsieur le webmestre., et gardez par devers vous ces réflexions ineptes sur mes supposées charentaises.

      Mais c'est ma faute, je me suis sans doute ma expliqué.

      J'essaie donc de mieux faire cette fois : le fond de l'affaire est que je n'ai pas, moi, la même charge d'âmes que Monsieur l'abbé de Tanoüarn, et que je trouve que c'est passer à côté de ses devoirs spirituels essentiels que de ratiociner en rond sur les vieux philosophes. Monsieur l'abbé a assez prouvé par le passé qu'il pouvait faire beaucoup mieux au service du Christ et de la cité.

      Qu'il laisse donc la vieille philosophie à ceux qui ne sont pas capables de faire autre chose !


      jlf

      Supprimer
    4. Conseil pour conseil: gardez pour vous vos grands airs et votre ton professoral. Rien de cela n'a cours ici.

      Mais revenons-en à ce que vous nommez "le fond de l'affaire": Descartes, Spinoza, Cajetan et les autres seraient les "vieux philosophes" de la "vieille philosophie". L'intérêt de l'abbé serait... financier. Se pencher sur la théologie reviendrait à faire du mal aux mouches. Mieux! La théologie se ferait au détriment du sacerdoce. Etc etc etc.

      Eh bien je crois, moi, que vous êtes peut-être sincère, mais que paradoxalement vous réactualisez, version traditionaliste (et ça c'est... très très fort!), un esprit iconoclaste qui a foutu l'Eglise de France presque par terre dans les esprits 70. Vous ne voyez pas? Je vais vous aider:

      Il y a le rejet de l'acquis (ici: théologique) comme appartenant aux vieilleries. Il y a un certain anticléricalisme (le prêtre serait là... pour les sous!). Il y a le rejet de l'idée même de fond, qui n'existerait qu'au détriment de l'action (sociale, ou politique). Il y a enfin cette espèce de partage entre une Eglise qui serait morte (celle qui n'est plus "capable de faire autre chose") et cette autre Eglise qui serait dans l'agir. Et puis il y aurait vous, à éructer qu'il faut que cela cesse? Pathétique.

      Supprimer
    5. le plus pathétique de nous deux n'est pas forcément celui que vous dénoncez, Monsieur le Webmestre, et ce que vous imaginez de moi est à cent lieux de la réalité...

      Quant à Monsieur l'abbé de Tanoüarn, loin de moi l'idée qu'il fasse ça pour de l'argent !

      Mais, avec tout le respect que j'ai pour lui, je me permettais seulement de trouver un peu lourd son insistance (dans son avant-dernier message) à détailler le prix de ses livres et les réductions qu'il peut nous consentir.

      Personne ici-bas n'est parfait, n'est-ce pas ?

      Bien courtoisement,


      jlf

      Supprimer
  12. Pas assez philosophe pour rentrer dans la discussion je répondrai à anonyme de 22h39 : « 2+2=5 est du non-être, c'est à dire le contraire de l'Etre, Dieu.
 En fait on ne peut pas dire que Dieu ne peut pas faire que 2+2=5, on peut juste dire que la question n'existe même pas. »
    L’astrophysique nous apprend qu’au niveau subatomique, il n’y a pas 3 dimensions, mais 9 (théorie des cordes selon laquelle chaque point de notre univers voit s’enrouler ces 9 dimensions). La découverte de l’énergie noire présent partout dans l’univers et sa valeur insignifiante (0,122 zéros et 1) nous font supposer l’existence non pas d’un seul « uni-vers » mais d’un nombre infini de « multi-vers » virevoltant dans un espace infini… soit qu’ils soient complètement différents des nôtres, soit tout à fait identiques. Que de possibilités faisant voler en éclat nos lois physiques et nos modèles mathématiques !
    Il est impensable que l’Abbé puisse émettre l’idée du Non-Être comme attribut divin ni de le supposer à Descartes. le NE représente tout ce qui est corruptible et mortel. Pourquoi ne pas en faire un substantif s’il est l’anti-substance par excellence !? S’il existe sur cette terre, c’est à la suite du péché originel. Il n’est pas en Dieu. « Dieu est Lumière, en Lui point de ténèbres » (Jean1-5) Par contre, l’astrophysique bouleverse nos catégories et nos représentations du monde. 2+2=5 n’est qu’un exemple de ce nombre infini d’univers dont Descartes « peut-être » avait supposé l’éventualité par l’Amour infini de Dieu qui s’offre continuellement. A son époque c’était une réflexion métaphysique et philosophique, aujourd’hui la science nous prouve que 2+2 font peut-être 5 dans un autre univers possible…Le Non-Être, lui, est présent partout chez l’homme et aussi dans sa Raison …
    Descartes dualiste et à l’origine de l’athéisme ? L’idée m’intéresse. D’autre part je suis d’accord avec Mathieu sur la jointure du corps et de l’âme (plutôt esprit). Le Christ étant la Pierre Angulaire… St Pierre lui-même nous exhorte à devenir d’autres Pierres Angulaires : « Approchez-vous de Lui, pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie par Dieu. Vous-mêmes comme pierres vivantes, prêtez-vous à l’édification d’un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint… etc. »(P.1-4) Ce sont nos « corps-esprits » qui sont promis à la Transfiguration et à la Résurrection. Rien d’autre.





    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Simple remarque en passant.
      Je ne crois pas que la théorie des multivers, aussi vertigineuse qu'elle soit, remette pour autant en cause les lois fondamentales de la logique.
      Celles-ci, par définition, ne sont pas assignées à un monde en particulier mais les "transcende" tous d'une certaine manière.
      Ainsi, peu importe l'univers dans lequel nous nous trouvons, 2 + 2 feront toujours 4.
      Si le sujet vous intéresse, je vous invite à jeter un coup d’œil sur les travaux d'un des plus grands métaphysiciens de notre temps, le célèbre philosophe-logicien David Lewis.
      http://en.wikipedia.org/wiki/David_Lewis_%28philosopher%29
      Si on devait, à la rigueur, chercher une mise en échec de la logique, ce n'est pas au niveau macro des multivers qu'il faudrait la chercher mais plutôt au niveau micro, dans la physique quantique.

      Supprimer

    2. Moi aussi je suis baba. A ceux, doctes en philosophie, s’ajoutent à présent les habiles dans les champs quantiques. Je suis partagé. D’une part la compréhension rationnelle (scientifique) de la création est telle que les savants du début du XXème siècle n’auraient pu l’imaginer. D’autre part les connaissances sur l’homme (sur le phénomène humain) n’ont guère progressé depuis les philosophes Grecs. Expansion infinie et piétinement lourd vont de pair. Où est le problème ?
      J’ajoute que toute ironie sur les charentaises me parait déplacée.

      Supprimer
    3. Deux points.

      Les charentaises, d'abord. J'ai de l'estime pour ceux qui utilisent à bon escient les moyens dont ils disposent, sur quelque mode que ce soit. Randonner, lire, réfléchir: voila qui en fait partie, autant que par exemple pétitionner. Malheureusement, mon expérience est qu'il se trouvera toujours un bilieux pour trouver à y redire.

      J'en ai personnellement fait l’expérience: je demandais l'application du Motu Proprio dans ma paroisse, collectant les signatures... j'ai croisé le ricanement d'un tradi qui se gaussait de ce que j'en sois "encore" à raisonner à ce niveau. Il fallait selon lui viser "plus haut", et "exiger" l'une des principales églises de Paris. Lui-même bien sûr se gardait d'entreprendre quoi que ce soit dans ce sens. Son amère grandiloquence lui suffisait.

      Je ne me prononce ni sur les va-t-en-guerre, ni sur les Savanaroles, ni sur les Torquemadas. Par contre, oui, je hausse les épaules lorsqu'ils sont 'en charentaises', c'est-à-dire qu'ils se contentent de grands airs.

      Dans le cas présent, j'ai le sentiment que l'intervenant du 5 septembre (15H52 et suivants) entre bien dans cette catégorie, quant il condamne la réflexion (ce qu'il nomme la "vieille philosophie") au regard de la détresse spirituelle du monde. Car au fond, ce qu'il nous dit, ce n'est pas qu'il préfère une autre voie, qu'il pourrait nous exposer. Cet intervenant se contente de déverser sa colère face à la détresse spirituelle, et juché sur ce piédestal, il dit son dédain des "vieux (?) philosophes" et de ceux qui ne s'interdisent pas de penser.

      Et maintenant, le hiatus toujours plus grand entre les connaissances des hommes, et leurs connaissances sur eux-mêmes en tant qu'hommes. Konrad Lorenz a écrit sur le sujet: il y a d'une part l'âme (qui chez lui désigne les aptitudes innées, telles que le sens de l'harmonie), et l'esprit (à savoir la somme de toutes les connaissances accumulées, dont les technologies). L'âme, nous dit Lorenz, n'a guère pu changer depuis quelques milliers de générations, tandis que l'esprit poursuit sa croissance toujours plus rapide. Mieux: ces connaissances époustouflantes que nous accumulons, cette compréhension toujours plus fine... tout cela se fait avec des sens (yeux, oreilles par exemple) et des outils (nos mains notamment) extraordinairement archaïques à l'échelle de notre civilisation. Autrement dit, un chimpanzé a quasiment tout ce qu'il faut pour être Beethoven. La différence, ce que Beethoven a de plus que le chimpanzé, c'est d'être Beethoven.

      Supprimer
    4. Sans doute un malentendu: je ne mets aucune unité derrière mes 2 et mon 5. Il n'est donc nullement question de physique ni d'astrophysique (à la rigueur un peu de métaphysique ;o), ni même d'univers ou de multivers.

      l'anonyme de 22h39

      Supprimer
  13. Bravo, le webmestre - de la part d'un conciliaire hyper-progressiste, comme diraient mes enfants...

    RépondreSupprimer
  14. Il me semble vain, sinon souvent inutile d'aller chercher les auteurs anciens et de les sortir de leur visions du monde pour expliquer Descartes. Ancien prof de maths, j'ai parfaitement apprécié ses avancées mathématiques. Le seul point qui me hérisse est, pour moi, résumé en 5 mots : je pense, donc, je suis.
    C'est déjà la thèse de l'homme nouveau, l'homme universel qui ne doit son salut qu'à sa conscience. prélude à tous les relativismes et subjectivismes dans lesquels nous sommes englués.
    Si un homme pense et donc est, qu'en est-il de son voisin ? Ils pensent comment? Ils sont comment ?

    Nietzsche a raison sur Descartes quant à ce fameux homme nouveau. On voit ce qu'il devient.

    RépondreSupprimer
  15. Comme le dit Maye (5 sept., 11h54), ce blog est une caverne d'Ali-Baba ! La gaie liberté qui semble y régner m’encourage à y déposer à mon tour, à l’intention des chineurs d’idées, deux ou trois bricoles, en écho à plusieurs contributions impressionnantes (en particulier celles d’Alain Contat).

    1. Couper les cheveux de la théorie en quatre alors que le monde brûle ? C'est vrai, le plaisir de penser ne peut pas servir d'alibi à la désertion de l'action, et plus encore de la justice et de la charité. Mais n'est-il pas tout aussi vrai que la liberté et la grandeur de la condition humaine tiennent (entre autres) à ce plaisir gratuit de penser (au sens large du terme : philosophie, mais aussi poésie, sciences...), et de penser ensemble ? Combien d’emprisonnés, par exemple, n'ont sauvé leur humanité qu'en cultivant ne serait-ce que quelques instants de pensée gratuite et partagée ? Maintenir en vie le libre plaisir de penser et d’échanger, surtout dans une culture où ce qui est inutile est simplement insensé, c’est encore agir pour l’humanité, je crois.


    2. Descartes, Spinoza, Kant: quelles aventures !
    Pour Descartes, à la grosse louche: j'aurais tendance à penser, comme G2T et contre Alain Contat je crois, que ce qui le différencie de Spinoza est ce sens de l'altérité qui lui fait reconnaître l' horizon d'infini auquel s'adosse le cogito fini (cogito qui est acte propre plus profondément que pensée). Ce n'est pas tant le dualisme étendue/pensée, matière/esprit, qui est ici décisif, me semble-t-il ; mais tout à la fois le lien et l’altérité entre le fini et l'infini. C'est précisément cette altérité que Spinoza refuse, afin de faire coïncider la totalité (la "substance") avec elle-même.
    Car, comme le souligne ce grand cartésien qu'est Lévinas (par exemple dans « De Dieu qui vient à l’idée », Vrin), l'idée d'infini fait rupture, et ouverture, dans le mouvement sans cela centripète du fini. Rupture, et non couronnement, ou fondation, ou intégration (« onto-théologique »). Cela apparaît plus clairement encore dans la correspondance de Descartes que dans ses oeuvres: même s'il me donne à moi-même, l'infini est altérité radicale - et non pas mon fondement ou mon achèvement, grâce auquel je coïnciderais avec moi-même. Il y a ici une « déhiscence » ontologique et expérientielle fondamentale. (On retrouve la même structure d’expérience , par exemple, chez Wittgenstein : il y a pour lui , en lien et altérité, d’un côté le monde comme totalité, et de l’autre « le mystique » (« das Mystische »), qui s’éprouve comme la « limite » constitutive du monde – de la même façon que l’infini cartésien est l’altérité constitutive de la conscience finie).



    RépondreSupprimer
  16. 4. Je n’ai tenté ces lignes laborieuses que pour soutenir les questions suivantes .
    a) D’abord, quand on oppose « immanence » et « transcendance », comme le fait depuis 150 ans la critique du modernisme, est-ce qu’on n’oppose pas ce qui en réalité constitue les deux faces inséparables de la condition humaine et de la relation de création : l’altérité originaire (« transcendance ») et l’auto-consistance (« immanence ») ? Revenons à l’image wittgensteinienne de la limite : la limite est-elle extérieure (« transcendante ») à ce dont elle est la limite, ou bien en en est-elle constitutive (« immanence ») ? L’alternative (« ou bien ») n’a pas de sens. Ce n’est (presque) qu’une image, mais instructive.
    b) la raison pour laquelle on construit ainsi une extériorité et même une opposition entre transcendance et immanence, n’est-ce pas qu’on interprète l’altérité originaire avant tout comme supériorité de grandeur, supériorité qui s’impose à l’esprit et à l’agir, dans une logique de nécessité ontologique, et (donc) d’obligation morale et religieuse ? Cette assimilation de l’originaire ou de la « transcendance » au supérieur est-elle justifiée ?
    c) l’alternative entre « réalisme » et « idéalisme » n’est-elle pas de la même eau – l’idéalisme étant compris comme créativité du sujet, et le réalisme comme soumission à l’ autorité de « l’objet » qui s’impose ?
    d) Et on débouche alors sur cette question classique : une des principales racines de l’athéisme contemporain, n’est-ce pas précisément cette alternative ruineuse dans laquelle s’ enferme souvent la conscience moderne, aussi bien croyante qu’incroyante : : ou bien la reconnaissance de Dieu, mais comme ce qui s’impose comme Maître (« transcendance ») ; ou bien l’autonomie créative, mais arbitraire et athée (« immanence ») ?

    5. Parenthèse dans cette analyse philosophique : qu’offre la tradition théologique chrétienne pour s’orienter dans ces questions ? Je vais à la base : Nicée et Chalcédoine. Car aussi bien dans l’idée de Trinité (Nicée) que dans celle de l’union hypostatique (Chalcédoine), ce qui se donne à penser est une relation constituante entre différences (Nicée : Père, Fils, Esprit ; Chalcédoine : divin, humain), mais relation qui se noue dans l’égalité (des personnes, des « natures »), sans subordination – même de l’engendré envers le Père, même de l’être-humain envers l’être-divin. Efforts géniaux pour faire écho, dans l’espace de la culture hellénistique, à ce que révèle l’événement christique – l’humilité de l’amour. Dieu n’est pas grandeur, mais abaissement ; pas maîtrise, mais abandon : l’hymne de la lettre aux Philippiens, le plus vieux texte chrétien que nous ayons, ce n’est pas du lyrisme, mais de la pensée rigoureuse, déconstruisant le schème hiérarchique qui est une tentation universelle du religieux .


    RépondreSupprimer
  17. 6. Je reviens à nos philosophes... Il y a au moins une chose, chez Descartes, qui résiste à la logique de discontinuité, et donc d’autonomie, à l’égard de l’originaire : c’est l’idée que la (re-)connaissance de l’infini peut être « « certitude », évidence (cfr. G2T sur Gilson) qui s’impose avec nécessité à la réflexion de la pensée (théorique) sur elle-même.
    Et c’est (entre autres) sur ce point que Kant marque un progrès décisif – et, à mon sens, une proximité bien supérieure avec la logique chrétienne (permettez-moi de suggérer ici la lecture de « La religion réflexive » (Cerf, 2010) de Jean-Marc Ferry, un des meilleurs philosophes frzancophones actuels).
    D’abord, Kant différencie strictement la « connaissance » des objets du monde, et la pensée de ce qui n’est pas mondain. En ce sens, il n’ y a pas de « connaissance » (objectivante) de « Dieu » ou de l’infini. Ensuite, Kant réserve la reconnaissance du non-mondain à une pensée qui est éclairement de l’engagement (« pratique ») : ce n’est que de l’intérieur de l’engagement agissant (« raison pratique ») que se manifeste la vérité du non-mondain ( le « nouménal » : l’âme, Dieu : « postulats de la raison pratique »). Ce que résume cette phrase tranchante de la Préface à la 2° édition de la Critique de la raison pure : « j’ai voulu limiter la connaissance pour faire place à la foi ». Certes, chez Kant, foi de la raison: mais « foi » signifie bien ici l’expérience de vérité intérieure à l’engagement spirituel, et inaccessible hors de lui.
    Donc, pas de « connaissance » de Dieu par simple nécessité rationnelle : sur ce plan, la lucidité critique impose l’agnosticisme. Dieu ne s’impose sur aucun mode de nécessité, y compris celui de l’évidence. Par contre, il y a une vérité qui ne se déploie que de l’intérieur de l’expérience du libre engagement pratique de l’esprit, ou de l’âme, ou de la liberté. C’est pour ces raisons, me semble-t-il, que l’analyse kantienne continue à éclairer le paysage de la conscience contemporaine. Au coeur des Lumières, il déconstruit l’alternative trompeuse entre croyance et liberté. Et il va plus loin encore en comprenant le religieux comme dimension des symboles efficaces qui rendent la liberté à elle-même (« La religion dans les limites de la simple raison »). Mais ceci est une autre histoire...

    7. Je deviens torrentiel... ( :) ) Envoi : le schème théorique qui soutient l’allergie contemporaine au religieux tout comme le combat tradi contre le modernisme, n’est-ce pas une alternative artificielle entre transcendance et immanence, réalisme et idéalisme, création et autonomie ? Et une lecture attentive de nos grands maîtres ne peut-elle nous délivrer de ce piège ? Cordialement et modestement à tous ...

    RépondreSupprimer
  18. Quelle loghorrée mes amis. Tout cela est sans intérêt aucun. Je me fiche de toutes ces vieilles perruques. Il fait beau, je vais piquer une tête dans la mer.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Aucun intérêt, vieilles perruques, logorrhée, etc. Mais avant d'aller "piquer une tête dans la mer" (on sent le 'corpus sanus', qui suggère le 'mens sana'), vous tenez à venir ici, à poster, à nous dire et à nous faire savoir que... "vous vous en fichez". Heureusement: que serait-ce sinon.

      Supprimer
    2. Corpus, corporis, neutre, 3e déclinaison. Il faut donc dire corpus sanum.

      Supprimer
    3. Il y a vraiment des cuistres en ce bas monde qui veulent montrer qu'eux zau moins ils connaissent la langue latine rt donner des leçons aux autres. Qu'est-ce qu'on en a à f... de la 3ème, de la 4ème ou de la 5è déclinaison ? D'après les feuilles roses de mon petit Larousse illustré on dit "mens sana in corpore sano".

      NB peut-être n'est-ce qu'une erreur de saisie de la part du Webmestre ?

      Le ciel vous tienne en joie.

      Supprimer
    4. Le cuistre n'est pas celui que l'on pense, c'est celui qui "fait étalage d'un savoir mal assimilé" (PLI), comme celui qui fait étalage de latin sans l'avoir assimilé...! Je n'ai fait que citer le Gaffiot, par pure charité (mais oui), pour éviter à notre cher webmestre de s'exposer au ridicule par la suite. Il n'était pas obligé de publier ma rectification, cela prouve qu'il l'a reçue avec grande humilité. L'absence de latin se montre aussi dans l'utilisation plus haut du mot hiatus: pas d'h aspiré, on dit l'hiatus, un bel hiatus. C'est quand même plus joli. Tout cela bien amicalement et sans volonté de blesser. Dans quel monde vivons-nous! Pour ma part, j'ai un ami qui pratique la correction fraternelle et je l'estime plus que tous les autres, c'est lui qui m'ouvre les yeux...

      Supprimer
    5. Vous avez eu tout à fait raison de rectifier mon erreur. Pour ma part, je ne me sens ni ridicule de la commettre, ni humble de la reconnaître. Je ne me place pas à ce niveau - je crois au travail collectif (Wikipédia en est une illustration).

      Je ne crois pas au grand maître qui s'avance et déverse son savoir sur le mode d'une conférence professorale. Plus exactement, je ne crois pas que cela doive être le modèle unique - quand on procède ainsi, seuls s'avancent les "grands maîtres" estampillés comme tels, les autres se taisent, et c'est dommage car chacun a une réflexion, petite ou grande, une information (fréquemment ou moins fréquemment), bref, quelque chose que l'on aurait pu apporter et dont les autres ne bénéficieront pas si on ne peut pas parler à défaut d'avoir le label "big maestro".

      Je crois au contraire à l'accumulation collective: untel dit son intuition, un autre apporte des éléments, un troisième corrige le tir, et montre l'erreur du premier. Etc. On obtient un résultat, avec quelques données, une ou deux idées assez bien agencées. Le tout est un peu bricolé/bidouillé... qu'importe? Libre à chacun d'intégrer l'ensemble, de le digérer, et s'il peut le ressortir sous une meilleure forme, tant mieux pour lui, tant mieux pour ceux qui le recevront.

      Dans notre cas, je ne connait pas beaucoup de latin, je mets trois mots qui me semblaient et me semblent encore convenir. Guy Robin corrige ma déclinaison imparfaite. Je l'en remercie (implicitement) en publiant son truc, et on passe à autre chose.

      Supprimer
    6. "Dans notre cas, je ne connait (sic) pas beaucoup de latin"

      Apparement vous ne connaissez pas beaucoup de français non plus. Et puis, si vous ne connaissez pas le latin, ne l'utilisez pas pour faire croire ; c'est du snobisme étriqué.

      Ceci dit ce Monsieur Robin est un cuistre de la plus belle espèce. On croirait entendre un mèdecin de Molière !

      NB C'est pur cela que je sis favorable à le messe en français. Ne sachant pas le latin comment pouvez vous comprendre ce que dit l'officiant ?

      Supprimer
    7. @ Webmestre
      Trop aimable, c'est moi qui me sent gêné... J'ai la manie du prof de secondaire et du correcteur d'épreuves d'ouvrages. Ceci dit, je suis d'accord avec vous sur les "grands professeurs", c'est la question de l'argument d'autorité, que l'on n'utilise que pour les grands (saint Thomas, Cajetan, etc). Cette discussion sur Descartes est absolument passionnante, par la qualité des interventions et l'intérêt du sujet, qui, je crois, est au coeur de la crise moderne. Pardon pour le mal que je vous donne et mes communications parfois hors sujet. Merci pour le travail que vous faites...

      Supprimer
  19. Jean-Marc Joubert7 septembre 2013 à 21:53

    J'aime et apprécie beaucoup cette analyse profonde et enlevée ! Dans le détail, il y aurait à redire, me semble-t-il - ainsi de l'idée, ou affirmation brutale, que Descartes serait "maladroit" en métaphysique... Marion, dans la Théologie blanche de Descartes (P.U.F.), mais aussi Guéroult, dans Descartes selon l'ordre des raisons (Aubier), montrent à l'envi le contraire. Il faudrait en dire plus ! Celui qui a dit que "nul athée ne peut être géomètre" ne saurait être tenu pour un ennemi de la religion, même s'il ne s'agit pas ici du Dieu d'Abraham, sans doute (voire...). (Je tiens personnellement cette phrase pour intenable si ce n'est principe, du moins dans les... faits : il y a des géomètres athées et je crains même qu'ils soient la majorité !) Ce qui me gêne, c'est le final sur Spinoza et la banalité du mal. D'abord on a là une (nouvelle) formule à l'emporte-pièce qui relève plus de la littérature de l'essai que de la rigueur de l'interprétation. Mais il y a ambiguïté sur cette banalité qui n'est pas celle dont parlait Hannah Arendt. Le mal est certainement banal pour Spinoza au sens où il ne procède pas d'une métaphysique du mal ou d'une théologie de la chute : en termes spinozistes, il n'est pas un "empire dans l'empire", mais l'effet nécessaire d'une causalité naturelle, en l'occurrence psychique ; un effet qui, pour effrayant qu'il puisse être, n'a rien de mystérieux. Naturellement, cette naturalisation du phénomène n'est pas recevable pour un chrétien qui y décèle une autre dimension et lui confère un autre statut à l'horizon de la Révélation. Par ailleurs, pour Spinoza, il n'existe pas même de mal "en soi", et c'est parce que nous le fuyons (enfin, pas complètement) que nous le qualifions de "mal". Ce que nous n'acceptons pas davantage. Mais il reste, et là est le point, que Spinoza tient si peu le "mal", ainsi défini, pour "banal" qu'il met tout en oeuvre pour en guérir l'homme (Éthique) et la société (Politique). Spinoza est un humaniste et un "généreux" : je ne crois pas qu'on puisse lui enlever cela ni qu'on le doive Je signale qu'il existe un roman, plutôt réussi, qui imagine le théoricien nazi Alfred Rosenberg, intrigué puis en quête de ce juif génial et turlupinant pour sa théorie raciale qu'est Spinoza. Il croise habilement leurs deux biographies. Il s'agit de l'ouvrage de Irvin Yalom, Le problème Spinoza (éd. Galaade). En tout état de cause, d'aucune manière ne peut générer un totalitarisme politique. Du moins c'est qu'il me semble. Pour la foi, il est assurément une catastrophe, mais c'est ce n'est pas le tout. Mais j'attends la démonstration pour la banalité du mal !

    Jean-Marc Joubert

    RépondreSupprimer
  20. @Anonyme du 14 sept. 12h04
    J'accepte volontiers le qualificatif que vous m'attribuez, ce n'est pas vraiment une insulte. J'avoue que j'aime bien remettre les gens à leur place, donner des leçons, faire l'inspecteur des travaux finis! En ce qui concerne la messe en français, j'ai toujours lu la traduction sur la page gauche de mon missel Dom Gaspar Lefebvre, et je n'ai jamais été gêné par le latin, même abstraction faite du latin étudié à l'école (de la 6e à la terminale). Beaucoup de prières sont dites à voix basse. J'ai constaté chez ceux qui ont opté pour l'assistance à la messe en vernaculaire à voix haute une forte érosion de l'attention (à toujours entendre les mêmes phrases répétées à toutes les messe), et même un certain énervement et une perte du sens du sacré, qui aboutit à l'abandon de la pratique et l'affadissement de la foi et de la charité.

    RépondreSupprimer
  21. Bonne nouvelle : le pape vient d'abroger les grades de prélats et le tire de Monseigneur conféré à de simples prêtres. Espèrons qu'il supprimera bientôt le titre de Monseigneur donné aux évêques; on dira Monsieur l'évêque Vingt-Trois. Et qu'on en finisse avec toutes ces tenues aussi ridicules qu'anachroniques. Je propose que l'on adopte la simarre de soie noire avec une robe de laine avec une cravatte de baptiste plissée et une épitoge herminée correspondant au grade universitaire. Je suggère que les évêques aient une simarre de soie noire et robe rouge avec une cravatte de dentelle et une ceinture de soie noire frangée et une croix pectorale. Les diacres auraient droit à une simple robe noire avec une cravatte plissée mais sans épitoge. Pour célébrer l'eucharistie il pourraient ajouter un étole de la couleur du jour.

    RépondreSupprimer
  22. Oui, bravo, et lui ou un de ses successeurs va aussi abroger le célibat des prêtres et même les ordinations, les sacrements, autoriser le divorce, la pilule, l'avortement, le vice contre nature. Pourquoi résister au monde? Déclergifions, comme disait le regretté abbé Marc Oraison. De simples laïcs suffisent très bien pour le culte et les cérémonies, comme chez les protestants, les juifs, les musulmans, les scientologues, etc.

    RépondreSupprimer
  23. Le sieur Robin (qui me semble dénué de toute espèce d'humour) si prompt à s'indigner des vénielles fautes de langue latine ne s'émeut guère des grossières fautes de français : la cravate est en batiste bien sur (bien qu'elle soit portée par de baptisés). Je pense que pour les prêtres la robe serait noire. Pour les laïcs aidant au culte on prévoierait une robe courte non boutonnée à grandes manches avec un rabat blanc double. L'huissier(e) qui aurait droit à la même tenue que les diacres serait bien évidemment muni d'une verge et arborerait en plus une chaîne terminée par une médaille aux armoiries de la ville pour les églises propriétés communales et pour les cathédrale la médaille comporterait les lettres RF. Pour l'organiste et le chef de chant une robe courte non boutonnée sans manches. Pour les chanteurs frac noir pour les messieurs et pour les dames jupe mi-longue noire, collants et escarpins noirs avec un chemisier blanc et carré Hermès (sauf pour les jours de deuil ou le chemisier serait violet). On baillerait aux membres du conseil paroissial une médaille aux armoiries de la paroisse qui serait dorée pour le président, argentée pour les marguilliers et en bronze pour les simples conseillers ; laquelle médaille serait suspendue à un ruban magenta* autour du cou.

    Voila qui serait d'une noble simplicité.

    * pourquoi magenta me direz-vous ? parce, qu'à ma connaissance, aucune décoration française n'a cette couleur, ce qui éviterait des problèmes avec la Grande chancellerie de la LH qui est vétilleuse sur ce genre de détail. Ah ! le jeune Eliacin me tympanise les oreilles en me disant que cela pourrait être interprété comme un hommage au Maréchal Patrice de Mac Mahon et au Second Empire, ce qu'un Etat vraiment républicain ne saurait tolérer.

    Le ciel vous tienne en joie.

    RépondreSupprimer