samedi 25 février 2017

Païen et chrétien

Un film par an sans subvention d’Etat, sur les sujets les plus difficiles. Une telle fécondité est exceptionnelle. Une telle habileté pour se contenter de budgets microscopiques et faire au mieux avec, cela relève du miracle. Quel miracle ? Celui d’une volonté en acte, qui se sait mystérieusement plus forte que tous les obstacles. Voilà Cheyenne-Marie Carron, une réalisatrice atypique, qui nous offre un monde dans chaque film, avec une générosité sans cesse renouvelée, une sorte de jubilation créatrice, qui dépasse les scénarios attendus et nous propose hardiment une vérité cachée, une vérité à laquelle nous n’avions pas osé penser. C’est l’Apôtre, ce musulman qui se convertit au christianisme parce qu’il a compris la Paternité de Dieu. C’est Patries, avec ce jeune Camerounais qui ayant appris beaucoup de choses en France, ne se satisfait pas de la vie médiocre qu’offre la Banlieue et envisage de revenir au Pays comme entrepreneur. C’est La chute des hommes, dans lequel Cheyenne montre des djihadistes au désert, qui exécutent des otages et se battent entre eux pour la gloire d’Allah ; et puis l’un d’eux qui, devant l’horreur, retrouve sa foi chrétienne, au milieu des cadavres, non pas malgré ce qu’il a fait mais à cause de la brutalité d’un engagement, qu’il finira par renier.

Et voici en 2017 La morsure des dieux. Nous ne sommes plus au Désert, mais en plein Pays Basque, cette terre de caractère, dans laquelle les dieux des morts continuent leur sarabande à l’insu de la plupart des vivants, qui ne veulent rien entendre. Il y a bien – on les aperçoit dans le film – quelques hommes-brebis qui continuent à danser, mais ces démonstrations relèverait du pur folklore si certains êtres ne continuaient pas à vibrer à l’intime d’eux-mêmes pour le vieux Pays, qui persiste dans sa vie cachée tant que certains de ses rejetons perçoivent sa musique, et mettent leur musique intérieure au diapason des Tradition du monde dont ils sont issus. 

En regardant ce film, j’ai pensé au très beau roman d’Eugène Green, La bataille de Roncevaux, qui met en scène, lui aussi, ce pays qui refuse de mourir. Pour tenter de découvrir l’énigme qui constitue le Pays basque, Eugène Green a écrit une sorte de roman policier. Ne s’agit-il pas d’un secret à trouver? Le genre «policier» semble éminemment adapté pour poser cette énigme. Cheyenne Carron a fait l’option inverse. Rien à voir avec un roman policier ! Cette énigme est déjà donnée, comme l’énigme antique proposée par la Sphinge de Thèbes, la solution est dans la question qu’il suffit de bien lire, de bien voir. Elle est à portée de main ? Disons à portée d’objectif. Ce que propose la réalisatrice, à l’inverse d’Eugène Green, ce n’est pas un secret caché. Il suffit de percer la magie des images : que nous acceptions de voir ce que l’on ne sait que regarder… La beauté des images, dans ce film, invite avant tout à abandonner le Moi, pour une vérité hors de moi, une vérité qui n’est pas cachée mais trop apparente, trop offerte pour être vue, vérité dans laquelle Sébastien s’est cherché et croit s’être trouvé ; vérité dans laquelle Juliette est déjà de plain-pied, vérité cosmique, essentiellement féminine, vérité qu’il ne faut pas chercher si l’on veut la trouver, car elle est toujours déjà là.

Sébastien, ce jeune agriculteur, qui a repris des terres ancestrales pour y élever des chèvres, a compris la beauté de cette quête païenne de l’Origine du monde. Mais c’est un homme, il lui faut intellectualiser sa recherche. Il s’est donc constitué un petit autel, avec Cernunos, le dieu Cerf et Mari, la déesse mère vénérée par les Basques. Il connaît le chemin de la source sacrée, qui guérit ceux qui y ont recours. Il prie à l’Eglise aussi, où il retrouve l’ombre de sa mère. Il lui arrive de lire, Henry Miller : il s’identifie à la quête hellénique de l’auteur du Colosse de Maroussi. Mais surtout il milite et tente de constituer, avec les paysans, une Amap, qui soit comme un clan des paysans et leur permette d’échapper aux tarifs léonins pratiqués par le Supermarché voisin. Si la terre se meurt, il est en quelque sorte payé pour le savoir, c’est avant tout parce qu’elle ne permet plus aux hommes qui la cultivent d’en vivre, ou plutôt parce que le Système financier, qui broie les hommes faibles, quelque bienveillants qu’ils soient, ne permet plus une commercialisation normale de ses produits.

Quant à Juliette, elle a compris qu’elle était sa parèdre, que telle était sa place ou son destin, que l’Ordre cosmique ou le Fatum en avait décidé ainsi. Sans doute émue par la pureté de Sébastien, de son enthousiasme et de son engagement, elle choisit d’être à ses côtés, avec une tranquille assurance, sans se laisser impressionner plus que cela par les rebuffades qu’elle subit d’abord, avec, je dirais cette infaillibilité qui caractérise la femme amoureuse. La croix qu’elle arbore tranquillement sur sa poitrine ne laisse aucun doute : elle est chrétienne. Apparemment donc, elle vit à des années lumières de Sébastien, qui se met en tête de l’initier aux Puissances de la nature qu’il révère. Drôle d’entrée en matière ! Elle se laisse faire, souriante, mais au fond n’est-ce pas elle, n’est-ce pas son amour si supérieur à toutes les amourettes de rencontre, programmées sur Internet, n’est-ce pas sa sérénité tranquille qui leur permettra, à tous deux, de communier avec le cosmos?

Sébastien est inquiet, mental et militant. Au fond il n’a pas trouvé, parce qu’il n’a pas vu, pas encore, que Juliette est tout ce qu’il cherche, et que son christianisme semble la renforcer encore dans son éloquence muette, en l’ancrant inconditionnellement dans l’Amour, comme elle le lui expliquera.

Cette histoire d’amour entre Juliette et Sébastien aurait pu être une pochade. En réalité, c’est une sorte de parabole, qui permet de comprendre les rapports entre le paganisme et le christianisme, rapports que d’aucuns dans les années 70 avaient voulu rendre conflictuels, en les badigeonnant d’un nietzschéisme de bazar, rapports que Cheyenne Carron pressent comme absolument complémentaires, et je dois dire que sur ce point je ne saurais lui donner tort. Il y a une étroite symbiose, mais elle est à redécouvrir aujourd’hui, entre l’arbre de la nature et l’arbre de la grâce, comme parle Péguy. Quand l’arbre de la grâce est raciné profond » il est plein d’une sève naturelle, qui le fait vivre.  A ce moment, on peut dire avec saint Thomas d’Aquin que « la grâce agit selon le mode de la nature ». 

Je ne veux pas transformer cette critique agréable en un article de théologie, mais il faudra le faire, cet article, et y venir : l’actuelle faiblesse du christianisme en Europe n’a-t-elle pas son origine dans le divorce entre la nature et la grâce, opéré fort légèrement par de soi-disant spécialistes de la Pastorale, soucieux de faire des petits chrétiens propres sur eux, comme on fait les cornichons : en bocaux ? Marcel De Corte, Gustave Thibon, Charles Péguy, Gilbert Keith Chesterton l’ont pensé très fort… Cheyenne-Marie Carron nous le montre en images. Son héros, Sébastien, part en moto à travers l’Europe pour digérer son échec. Mais il sait bien que son équilibre, il le retrouvera, pour l’épouser lui-même, dans ce que j’aimerais appeler le catholicisme médiéval de Juliette.

2 commentaires:

  1. Il faut bien le reconnaître, Pénélope la détricoteuse n’a jamais été bien vue en haut lieu. Ne s’en étonne pas celui qui veut bien prendre la peine de se remémorer les interminables et répétitives frasques du voyou régnant du sommet de l’Olympe sur le plus beau ramassis de déjantés de toutes les mythologies connues.

    Zeus, puisqu’il faut l’appeler par son nom, dont la biographie fait rire les enfants, avait peu de considération pour cette épouse discrète et effacée qui passait pour être la seule femme des héros de la guerre de Troie « qui n’a pas succombé aux démons de l’absence ».
    On racontait même qu’Odysseus, son époux infortuné, tenta de simuler la folie pour ne pas partir en guerre à la demande de Ménélas, non pas par manque de vaillance mais à cause de l’amour qu’il portait à sa femme.

    Un tel couple pouvait choquer dans une société où l’amour conjugal est la risée de la populace et où la famille subit les attaques les plus dévastatrices.
    Ainsi, en Gaule, pays de vieille civilisation, il fallait, dans la longue liste des chefs, remonter jusqu’à Pompidonius pour trouver un couple honorable. Une honorabilité déplaisante aux dieux lesquels par crainte et vengeance le rendirent stérile.
    A la suite de quoi il y eut sans discontinuité un défilé de gourgandins ingénieux, pratiquant les boudoirs à satiété jusqu’au petit dernier, rondouillard en diable, qui avait trouvé habile de mener trois intrigues à la fois.

    Quand le temps fut venu pour Odysseus de sortir du bois, l’Olympe vacilla sur ses bases. On ne se rappelait à son sujet que de son amour indéfectible pour sa Pénélope, de ses nombreux enfants. Un couple archaïque, une famille-bonheur dont la stabilité écœurante effrayait.
    A vrai dire on ne savait pas grand-chose de ce personnage austère, renfermé, peu communicatif. Après sa belle campagne sur les bords du Scamandre et une décennie sabbatique formatrice durant laquelle on le vit traîner dans toutes les Marina du pourtour méditerranéen il revint, comme son voisin du petit Lyré, pour vivre le reste de son âge et remettre de l’ordre dans sa chère Isarthe.

    Alors il démarra petitement une nouvelle carrière. Il s’occupa d’un canton, puis d’une province et, sans qu’il n’attire l’attention, on le retrouva un jour Primus Minister, modeste adjoint d’un Empereur qui défrisait. L’Empereur chuta. Odysseus le réservé, interrogea son destin. Secret, effacé, personnel, au seuil de l’âge des retraits, la tête pleine de projets personnels constamment remis, qu’irait-il faire dans la galère élyséenne ?
    Sa chère épouse lui conseilla candidement de cultiver ses champs d’oliviers. Elle n’épargna pas ses conseils de prudence. « Ne connais-tu pas ce marigot puant où se gobergent tous les parasites sournois et délétères incapables d’exercer une profession honnête, disait-elle ? Crois-tu réellement que tu vas en sortir indemne ? »

    Il se disait : Athéna ne m’a jamais manqué. Il ignorait que la déesse, qui l’avait constamment aidé et soutenu, le trouvait maintenant un peu fatigué, en bout de course. Mais il savait – le petit malin – qu’il avait peu de chances d’arriver à décrocher le sceptre tant les coquins postés à chaque virage étaient nombreux. Il pouvait donc sans risque éprouver le frisson d’une victoire à venir. L’échec, plus que probable, apportant la quiétude d’une rocoite retraite, n’en serait que mieux supporté. Du gagnant-gagnant.
    Il ne tarda pas à regretter amèrement de ne pas avoir écouté les sages conseils de sa chère Pénélope. (Acte I)

    Ce fut d’entrée la confrontation avec Copéius le débris de Meaux. Une lutte sans merci dont vainqueur et vaincu sortirent également contusionnés. La victoire alla à celui qui fit venir sur l’Agora des citoyens votants qui avaient une demi-douzaine de bras. (Acte II)

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  2. Il fallu ensuite descendre dans l’arène et se coltiner avec 6 autres gaillards, dont l’ancien Empereur qui ne s’était jamais remis de sa déposition, l’ex-Impératrice, la soirée venue, lui narrant dans ses chants pour le regonfler ses anciennes prouesses.
    La mêlée fut générale. Mais, après avoir d’un revers de main expédié les concurrents pour rire, celui qui autrefois roula Grecs et Troyens dans la farine, triompha successivement de Sarkon le Libyen et de Juppéos botté d’airain. (Acte III)

    Le pire était à venir. Pénélope avait le cœur lourd. Odysseus était inquiet. Au Très Haut régnait la même incertitude trouble. Zeus était irrité du succès de cet époux exemplaire – à quoi bon le pouvoir si l’on ne peut exercer sa puissance génésique irrépressible. Héra imaginait toutes les déconvenues que sa protégée allait assumer.
    Mesurant la perplexité dans laquelle le Maître des cieux était plongé, les Macronides, ses gitons préférés, imaginèrent un plan d’une perversité diabolique. Avec la complicité de Hypnos et de son fils Morphée ils manipulèrent le peuple venu écouter les discours d’Odysseus. Alors quand celui-ci prononça sa fameuse phrase « Imagine-t-on le Général de Gaulle mis en examen ?», le peuple entendit " Imagine-t-on madame de Gaulle être rémunérée pour tenir le ménage du Général ? Déjà qu’elle est logée à l’Elysée et transportée gratuitement dans la limousine et l’avion présidentiel."
    Le Scandalon. Ce fut la ruée, l’hallali. Favori, il devint dans l’instant celui sur lequel on crache. Un dénommé Phénékos, un homme de peu prit la tête de la meute. Chitakati, une minuscule vierge africaine fut accusée puis rapidement mise hors de cause. Un tel phénomène ne pouvait venir que d’en haut. On se tut. Les oracles ne le voyaient plus gagnant. (Acte IV)

    Etrangement on ignore la fin des mésaventures d’Odysseus. L’acte V, conclusif de toute dramaturgie grecque, manque. Mais on est assuré, qu’un jour ou l’autre, les savants arabes – auxquels on doit l’essentiel de nos connaissances sur l’Antiquité – dénicheront, dans une médersa épargnée par leurs compatriotes belliqueux, un document qui nous éclairera sur les ultimes péripéties du héros.

    Récemment à Isarthe, les archéologues ont exhumé dans les ruines du péristyle d’une maison – que l’on suppose être celle d’Odysseus pour sa grandeur et sa magnificence – un bas relief étrange sur lequel les historiens de l’Art, les mythologues et les sémiologues s’interrogent sur la signification d’un geste inhabituel et, à vrai dire, inconnu.
    On y voit une femme en buste avec un élégant visage plein de sérénité esquissant un léger sourire subtil. Elle se tient debout, de face, le bras gauche pend le long du corps, le bras droit replié, le dos de la main à hauteur du visage, les doigts fermés, à l’exception du majeur bien droit, tendu ironiquement et avec beaucoup d’arrogance vers le ciel.

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