samedi 17 octobre 2020

Je ne suis pas digne...

« Seigneur, je ne suis pas digne ». Ces simples mots résonnent en latin, trois fois répétés à haute voix par le prêtre qui célèbre les saints mystères, juste avant qu’il ne communie, histoire d’abord qu’il n’oublie pas la médiocrité de son humanité – son indignité devant le Seigneur. A chaque fois, le prêtre continue sotto voce, reprenant les paroles du centurion romain (Matth. 8, 8) : « Je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit mais dites seulement une parole et mon âme sera guéri ». La parole évangélique était : « mon serviteur sera guéri ». Cette légère modification est un antique coup de génie, dont on ne connaît pas l’origine. Elle permet d’appliquer au communiant (le prêtre d’abord, ensuite les membres de l’assemblée) non seulement le sentiment d’indignité mais la foi du centurion romain qui prononce ces paroles dans l’Evangile.

Le centurion, rappelons-le, vient supplier Jésus de guérir son serviteur qui est à la mort. Il a compris que le Seigneur n’est pas un thaumaturge ordinaire. Un thaumaturge ordinaire touche le malade qu’il est censé guérir. Le Seigneur, maître du ciel et de la terre n’a pas besoin de se rendre au chevet du malade. Manifestant sa divinité, pense le centurion, il peut le guérir à distance. A Capharnaüm par exemple, on amène à Jésus un paralytique pour qu’il fasse un miracle. Ce Romain, qui n’est pas initié aux prophéties de l’Ancien Testament, qui regarde la situation avec un regard neuf, comprend d’instinct, comprend par la foi que le Christ n'a pas besoin de se rendre auprès du malade, que le pouvoir du Christ s’étend sur le ciel et la terre. On retrouve la même idée au chapitre 4 de saint Jean, qui raconte la guérison du fils d'un intendant royal : elle s'est passée, à distance, au moment même où le Christ avait dit : "Ton fils vit". De même nous, lorsque nous communion, nous voyons du pain, nous goûtons et nous touchons du pain, mais nous comprenons que sous cette apparence matérielle, par un miracle divin, par une transformation surnaturelle, le Christ, maître du temps et de l'espace, est devenu ce pain. Et Jésus admire notre foi dans son sacrement, comme il admira, dans saint Matthieu, la foi du centurion, dont nous prenons la place en reprenant ses paroles : Domine non sum dignus.

Voilà l'oeuvre de la communion : nous reprenons les paroles du centurion, nous prenons sa place et nous recevons comme lui le regard admiratif du Christ pour la foi qui nous anime.

 Ce qui est frappant dans le rite de communion, c’est l’absence de grandes prières de louanges ou d’action de grâce. La liturgie, par les gestes de révérence qu’elle réclame, impose aux célébrants et aux assistants le respect et même, à travers les génuflexions et les agenouillements, les conditions extérieures de l’adoration intérieure, mais s’abstient de tout développement théologique, laissant le communiant trouver les mots pour manifester son émotion spirituelle. Quand on supprime ces formes extérieures, jusqu’à recommander la communion dans la main, le rite latin se trouve extrêmement pauvre, doctrinalement minimaliste, jusqu’à l’obscurité. Aujourd’hui, la nouvelle forme du rite latin devient souvent une forme rituelle rapidement exécutée, j’allais dire exécutée pour la forme et relayée par des cantiques aux paroles fortes, à la piété efficace, mais qui ne constituent pas, qui ne peuvent pas constituer l’action sacrée.

C’est à chacun d’accueillir le Seigneur dans sa demeure comme il en est capable, avec les sentiments qui sont les siens hic et nunc ou les mots qu’il ramasse dans sa mémoire. Le « dit » du mystique n’est pas du ressort de l’action sacrée qu’organise la liturgie. Autres sont les paroles et autres les actions. La liturgie latine fait poser des actes de respect mais, parce qu’elle a choisi la brièveté, ne se préoccupe pas de la mise en mots. « Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur qui entreront dans le Royaume de Dieu, mais ceux qui font la volonté de mon Père qui est au Cieux ». Si l’on veut pousser le paradoxe au plus loin : la liturgie ne nous convoque pas à une réunion de prière, les chants de louange et d’action de grâce ne sont pas immédiatement liturgiques. La liturgie est une action enracinée dans l’espace et dans le temps. Quelle action ? Une action sacrée, un sacrifice. L’étymologie du mot est significative : sacrum facere : faire le sacré.

Ainsi, utilisant pourtant toujours les mêmes prières et les mêmes paroles, la messe célébrée est une action, chaque jour différente, animée de sentiments d’offrande qui ne sont pas les mêmes et couronnée par un acte de communion avec Dieu, avec l’Infini, avec l’amour absolu, qui vibre toujours un peu autrement, tout en représentant chaque fois une image créée de l’Infini auquel on communie, qui est une image différente. Je pense à cette idée de saint Thomas d’Aquin dans son Traité de la création, qui explique que la multiplicité et la diversité des créatures sont des images de l’Infini divin. Chacune de nos communions est différente parce qu’en chacune d’elle, l’étant créé que nous sommes se connecte autrement à l’Infini divin.

Les prières de la communion ne sont donc pas des textes lyriques, comme on en a vu beaucoup dans les livres de prière du XIXème siècle. Tirée du propre de la messe, la communion, qui peut être chantée en grégorien, reste le seul témoin de la louange liturgique à ce moment de l’action liturgique. Et souvent c’est un texte court, le plus souvent un verset de psaume, qui sert de refrain à la récitation du psaume. Exemple ? « Goutez et voyez comme le Seigneur est bon. Heureux l’homme qui espère en lui » (Psaume 34, 9). C’est la communion du 14ème dimanche après la Pentecôte. Hymne d’espérance dans le soutien de Yahvé. Hymne de joie dans la communion au Seigneur. Pour exprimer les sentiments de piété devant le miracle de la transsubstantiation, on ne s’autorise pas à trouver des paroles originales, mais on donne leur sens maximal aux paroles de louange que le Psalmiste avait trouvé sous la motion du Saint Esprit… quelques siècles avant le Christ…

 

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