Il est clair, quand on y réfléchit une minute, que la question de l'identité est la question qui marque notre époque, la question dont il n'était pas (ou pratiquement pas) question dans les années Quatre-vingt, la question qui spécifiquement nous concerne, au début de ce millénaire post-christique. Le Président Sarkozy a donc raison d'en faire l'objet d'un débat national, mais il me semble que les termes de ce débat sont habituellement mal posés.
On veut nous faire croire que l'identité de la France, c'est la devise républicaine, liberté, égalité, fraternité. Fort bien. Mais alors, si c'est le cas, qui peut raisonnablement s'opposer à cette devise réalisée ? "Liberté, égalité, fraternité", c'est au nom de ces trois mots qu'il y eut à la fin du XVIIIème siècle une préfecture à Hambourg et que les volontaires et autres victimes du tout nouveau Service militaire ont expliqué aux peuples de l'Europe que l'avenir, c'était la liberté ou la mort. La France a emm. toute l'Europe avec sa révolution, justement parce que le nationalisme révolutionnaire (ô l'amour sacré de la patri-i-e) était en même temps un internationalisme.
Et ce que nous vivons aujourd'hui me semble bien être du même ordre. La France, que l'on appelle souvent en Europe "la grande nation" et qu'Hannah Arendt n'hésite pas à appeler quelque part "la nation par excellence", a depuis longtemps une velléité impériale. La défaite de François Ier à Pavie vient de là, tout comme les Guerre d'Italie, destinées à faire triompher un axe Rome Paris (plutôt que Rome... Cologne). Aujourd'hui, Paris continue à éprouver cette velléité d'empire, en se pensant comme... les États Unis d'Europe, avec une population ouverte à la diversité comme... les États Unis d'Amérique.
Il est clair que le fameux pacte républicain, si nationaliste soit-il en première apparence, n'est pas une réponse suffisante à la question de l'identité française, à moins de considérer que la France (telle la grenouille) veut s'étendre aux dimensions morales du monde... Le Pacte républicain est par essence un pacte international, ou comme le dit Kant lui-même cosmopolitique.
Nous cédons à cette tentation réductionniste ("l'identité française n'est rien d'autre que l'identité républicaine") parce que nous confondons deux choses : l'identité de la France et l'identité des Français. Ce sont pourtant deux choses qui ont toujours été bien différentes. La France a toujours été beaucoup plus grande que les Français (d'où la petitesse du régime louis-philippard, Louis Philippe se voulant roi des Français). De Gaulle n'avait pas tort à tout prendre de mettre l'idée de la France au dessus des Français qu'ils comparait, on le sait, à de jeunes ruminants immatures. De Gaulle - est-ce un hasard ? - ne s'est jamais laissé convaincre par l'orléanisme du Comte de Paris. Il mettait la France au dessus de ses convictions personnellement monarchistes.
Il me semble que dans le débat sur l'identité française, au lieu de se laisser arrêter par la diversité des Français de souche ou de papiers, il faut se poser la question de la France. Fernand Braudel, le Lorrain, ou à sa manière Pierre Nora dans ses Lieux de Mémoire se sont posés la question de l'identité française. Non pas de l'identité des Français, mais de ce qu'a été ou de ce qu'est la France. La France ? Ou plutôt aujourd'hui la francité comme le soulignait Pierre Nora. Qu'est-ce que la francité ? Quel est ce patrimoine commun à tous les Français ? Depuis notre empire colonial, nous savons bien que ce ne peut être la race. Au grand scandale d'Antoine, qui pourtant est un rurbain, j'ai parlé ici des pierres, des paysages et de la langue. Ajoutons-y le christianisme comme culture et, avec tout cela, nous aurons une identité.
Si nous étions capables d'exorciser une bonne fois l'idée d'empire français ou plutôt d'internationalisme français qui, depuis le XVIème siècle au moins court dans notre histoire, si nous étions capables, face à la mondialisation, comme l'indiquait Maurras dans Kiel et Tanger, comme le pensait De Gaulle, de promouvoir une vision résolument nationiste (diversifiée) du monde, si nous nous faisions les champions de cette diversité des nations (opposée au Melting pot nationalitariste à l'américaine), nous serions la nation analogique par excellence, sans annexionnisme et sans melting pot, la nation dont on peut vraiment dire : "Tout homme a deux patrie la sienne et la France".
On parle de vocation des nations ? N'est-ce pas la vocation de la France de porter un grand projet ?
Il me semble que dans le grand débat sur l'identité française, nous devrions faire observer, à tout le moins que ce que nous cherchons à définir, ce n'est pas l'identité française (impossible à décrire en vérité), mais plutôt l'identité de la France. Et alors, il arriverait sans doute aux politiques ce qui arrive à nos évêques lorsqu'ils cherchent à définir l'identité catholique et qu'ils sont bien obligés de souligner que l'identité catholique est la même avant et après Vatican II (quels que soient entre temps les états d'âme des catholiques).
Qu'on le veuille ou non, cette question de l'identité, vraiment posée, conduit toujours à se demander : qu'est-ce qui reste identique et fait notre identité, au-delà de nos états d'âme.
Parler d'identité française, comme on le fait couramment aujourd'hui, c'est faire comme si c'était les Français qui faisaient l'identité de la France. Historiquement, concrètement, cela a toujours été l'inverse : c'est la France qui fait l'identité française des Français. Ce qui ne nous empêche pas, rassurez-vous d'avoir chacun notre identité bien personnelle, mais ce qui ajoute à cette identité des références, une langue et une pensée - une culture - qui nous dépasse et qui nous enrichit. Là dessus, je le répète, Freysinger est très bon dans son discours de Savièse le 1er août 2007, en consultation libre sur ce Blog.
Il parle bien sûr lui de l'identité suisse, mais qu'importe : la question de l'identité est par excellence la question de l'analogie,elle est analogue en Suisse et en France.
Mais pourquoi parler d'analogie à propos de l'identité politique ? La question de l'analogie est la question qu'Aristote a mise au coeur de la politique comme l'image même de la justice générale (cf. Ethique à Nicomaque L. V) et qu'il résolvait ainsi dans sa Métaphysique au livre Lambda : est analogue ce qui est identique tout en étant autre. - Comment cela est-il possible ? direz-vous. - L'analogue (ici c'est l'identité) est le même, mais il est "autre dans les choses autres" selon la formule d'Aristote (Métaphysique Lambda chap. 5). C'est à cette image de la diversité dans l'identité que, personnellement, je suis attaché. L'identité est la même pour tous, mais elle est autre dans des gens autres. Ce qui nous importe dans le débat sur l'identité nationale, ce n'est pas ce en quoi elle diffère (l'identité des Français ou ce que l'on nomme en ce moment l'identité française) mais ce en quoi elle est la même (l'identité de la France est la même - ou doit être la même - pour tous les Français).
Sans l'analogie (c'est-à-dire la fonction différentielle qui permet de calculer l'identité), on peut dire que le débat sur l'identité est menacé soit de disparaître dans l'insignifiance, soit de se transformer en une apologie du nationalitarisme et de la communauté nationale comme horizon de la vie humaine, qui ne serait vraiment plus de saison. Ne pensons pas qu'il faille exclure ce nationalitarisme. Quand on en est à dire aux gens comment ils doivent ou ne doivent pas s'habiller, niqab ou pas niqab par exemple, ce risque ne doit pas être sous estimé. La règlementation sera d'autant plus tatillonne que la loi commune aura eu tendance à disparaître. C'est la loi commune que nous cherchons à (re)préciser pour l'instant. En espérant qu'il ne soit pas trop tard.