lundi 25 mars 2019

L'Eglise et ses "sauveurs"

Cet article est paru dans le dernier numéro de Monde et vie (cf. monde-vie.com). Je signale par ailleurs dans ce numéro un superbe entretien sur Jean Raspail dans son royaume patagon. Philippe de Villiers a aussi donné un bel entretien à Jeanne Smits (dans le même numéro) sur les origines troubles de l'Union européenne.
Il y a incontestablement, dans l’Eglise, un choc post-traumatique que chacun vit à sa façon. Et puis il y a ces hommes d’Eglise qui déroulent imperturbablement la partition qu’ils ont écrite pour promouvoir enfin une Eglise nouvelle, une Eglise autre. Une autre Eglise.

Faut-il incriminer cinquante ans de laxisme dans l’Eglise pour expliquer la situation actuelle de l’Epouse du Christ ? Il y a un autre motif que l’on ne doit pas se cacher à soi-même : le monde change, la transparence y est désormais de rigueur, comme M. Castaner vient de le comprendre à ses dépens, alors que sa présence entre Minuit et deux heures du matin dans une boîte de nuit proche de son Ministère, fait le tour des réseaux sociaux, images à l’appui. L’Institution ecclésiale est soumise à ces contraintes nouvelles. Il faut bien reconnaître que, s’affichant comme professeur de vertu, elle est devenue la risée des médias ; elle est sans cesse sous les projecteurs (spotlights), une affaire de mœurs la concernant chassant l’autre. Aujourd’hui 15 mars, c’est l’ancien curé de la cathédrale de Santiago du Chili, Tito Rivera, qui est accusé d’avoir endormi sa victime, un homme venu lui demander de l’aide avant de la violer… Homosexualité violente aujourd’hui. Demain ce sera de la pédophilie. Et après-demain un abus de position dominante sur telle religieuse, comme on l’a vu dans le documentaire d’Arte. L’Eglise est violemment mise en cause dans les personnes de ses ministres. Elle va devoir boire le calice jusqu’à la lie. Certains hommes d’Eglise ont essayé de s’opposer à cette terrible opération transparence (on parle de glasnost en russe) en se cachant derrière la culture du secret qui caractérise les vieilles institutions. Peine perdue ! Le tourbillon des réseaux sociaux se charge de diffuser les paroles ou les images, ou même (dans le cas du cardinal Barbarin), un bon réalisateur se donne la peine de les reconstituer à l’aide d’un film qui a toute l’éloquence d’une vraie œuvre d’art, même si elle déborde parfois par rapport à la réalité des faits.
Un complot divin
Quoi qu’on puisse penser de ce sale imbroglio, nous entrons tous dans une autre phase de l’histoire de l’Eglise, où le plus important ne sera plus de tenter de « s’adapter » à l’infini aux désidératas des personnes. Il s’agira bien plutôt, pour le prêtre désormais, de faire ses preuves, en désarmant les préventions qui, naturellement naîtront ici et là à son encontre.
     
De ce point de vue, j’ai parlé sur mon blog (métablog) d’un « complot divin » : le Seigneur, qui n’abandonne pas son Eglise, entend mener à bien l’œuvre de réforme tout juste engagée à Vatican II et abandonnée immédiatement au milieu du gué. Vatican II n’a pas été le concile de réforme que réclamait la situation, un concile qui aurait réuni et dynamisé l’Eglise, à l’image du concile de Trente. L’époque était trop molle, trop progressiste pour cela. Il faut donc, sous une forme ou sous une autre reprendre le flambeau abandonné. Il n’y a qu’un remède, c’est de revenir à l’Evangile intégral. L’Eglise n’est pas une institution comme les autres. On ne peut pas en imaginer une autre que celle de la Tradition. Le complot divin nous pousse dans ce sens : pour sortir du cauchemar, retrouver les fondamentaux qui ont construit l’Eglise !
Fureur des laïcs
Ici et là, se dressent des laïcs qui voudraient promouvoir une Eglise qui mettrait prêtres et laïcs sur le même pied, en condamnant, comme le fait explicitement le blogueur Koz-toujours, « la sacralisation de la personne du prêtre ». A-t-il raison de s’en prendre à la dimension sacrée du prêtre ? Le Blogueur fait de la désacralisation du prêtre, une urgence. Au nom de tous ces prêtres qui ont abusé du caractère sacerdotal pour imposer des rapports sexuels à des religieuses ou pour les prostituer (comme cela a pu se passer en Afrique), on comprend Koz. Mais, dans son indignation morale absolument justifiée, il risque de jeter le bébé avec l’eau du bain. L’eau du bain, une eau sale, c’est le cléricalisme, l’immonde égocentrisme de certaines âmes sacerdotales - égocentrisme : je sais de quoi je parle - dont le célibat mal vécu a pu faire des monstres. Ce n’est pas parce que certains abusent de leur dignité sacrée d’une manière inqualifiable, qu’il n’y a plus de dignité sacrée des prêtres. Chercher à normaliser le sacerdoce, c’est transformer les prêtres en animateurs de communautés ou de colonies de vacances. J’avoue que je ne vois pas en quoi ils en seraient devenus moins dangereux, mais, avec cette nouvelle conception, on aurait ainsi détruit le mystère de l’Eglise, qui est l’ordre sacramentel, par lequel se prolonge l’action du Christ.
Imprécision mortelle d’un évêque
L’évêque de Poitiers, proposant d’ordonner des personnes mariées parmi les viri probati de son diocèse, va dans le même sens que ces laïcs : « Le prêtre n’est pas un homme sacré, l’évêque non plus, je pense que comme c’est le cas dans les églises d’Orient, des hommes mariés pourraient être appelés. Cela changerait la conception sacrée de ce qu’est le prêtre, qui est finalement une manière de le voir comme s’il n’était pas un homme. Comme si la sexualité n’existait pas, comme si tout être humain n’était pas travaillé par la sexualité. Avoir des prêtres qui seraient mariés permettrait de les voir comme des hommes comme tout le monde. Je pense qu’une des raisons de ces crimes commis sur des enfants ou sur des femmes vient de cette conception sacrale du prêtre ».
   
Beaucoup de choses dans cette déclaration. Tout d’abord Mgr Wintzer a le courage de ne pas en rester à un Mea culpa verbal. Il fait une proposition, qui est nouvelle mais qui est compatible avec l’enseignement de l’Eglise, celle de l’ordination des Viri probati. Déjà au XVIème siècle, un certain cardinal Cajétan avait accepté l’existence de prêtres mariés en Allemagne pour mettre fin au schisme luthérien. Mais si l’ordination de viri probati va dans le sens d’une désacralisation du sacerdoce, qui peut penser qu’il s’agisse d’une bonne chose pour l’Eglise ? La vie d’un prêtre n’est pas simple et le célibat n’est pas la seule complication de son existence (ce serait même plutôt en soi une simplification). Mais s’il faut abandonner l’idée que le prêtre est un personnage qui, lorsqu’il célèbre la messe ou lorsqu’il donne l’absolution, est un homme sacré qui agit dans la personne du Christ, s’il faut répéter en chœur que le prêtre « est un homme comme tout le monde », que restera-t-il du sacerdoce ? Le prêtre sera nommé pour un mandat de cinq ans, renouvelable ; quelques chômeurs auront trouvé ainsi un CDD assez mal rémunéré et l’Eglise sera totalement sécularisée. Il n’y aura plus d’Eglise, plus de mystère, plus de sacrement. Cette église-là aurait divorcé d’avec Jésus-Christ. Nous serions au stade de « l’Eglise éclipsée », dont parlent certains sédévacantistes.
     
Particulièrement dramatique est la formule finale de Mgr Wintzer : « Je pense qu’une des raisons de ces crimes commis sur des enfants vient de cette conception sacrale du prêtre ». Cette conception sacrale du prêtre, qui a pour elle toute la magnifique tradition patristique, serait à l’origine de la pédophilie de prêtres dévoyés ? Il ne faudrait tout de même pas confondre d’une part cette donnée théologique traditionnelle selon laquelle « le prêtre agit sacramentellement in persona Christi » avec, d’autre part un odieux cléricalisme, un subjectivisme sacerdotal infect qui mène à toutes sortes d’abus, sexuels entre autres. Qu’un évêque qui, par ailleurs, est titulaire d’une maîtrise de théologie dogmatique, puisse donner l’impression qu’il se livre à semblable confusion, voilà qui laisse mal augurer de la réaction du corps des évêques !
Vers un compromis historique
Un autre évêque, un cardinal même, de l’autre côté du Rhin, a décidé, lui, de prendre l’avenir de l’Eglise à bras le corps. « L’impulsion de renouveau de Vatican II n’a pas vraiment été mise en avant et comprise en profondeur » affirme le cardinal Marx, patron des évêques allemands, au terme de l’assemblée épiscopale allemande de printemps à Lingen. Il déclare emprunter désormais, avec son Eglise, une « voie synodale », au long de laquelle il entend mettre en discussion l’interdiction de la contraception, de la cohabitation, des relations homosexuelles et du célibat des prêtres. Sur chacune de ces questions, des théologiens sont invités à plancher. « On a besoin d’une discussion autour du catéchisme de l’Eglise catholique » ajoute Reinhard Marx, qui décidément se sent pousser des ailes et entend bien aligner la morale de l’Eglise sur celles du monde.
     
C’est ce que j’appellerai le syndrome postconciliaire ; au lieu de chercher profondément dans la doctrine de l’Eglise des solutions, on convoque un Comité Théodule sans aucune autorité apostolique (c’est le problème des conférences épiscopales qui n’ont pas été instituées par le Christ) et l’on discerne une via media, forcément très intelligente, qui possède sur le papier tous les avantages, mais qui n’a rien à voir avec la tradition de l’Eglise et tout à faire avec le monde et les lois du monde.
      
C’est la troisième tentation du Christ au Désert, celle du compromis historique entre l’Eglise et le monde. Chaque fois qu’un homme d’Eglise semble y céder, l’Eglise perd quelque chose de sa légitimité et compromet les conditions réelles de son succès terrestre.

1 commentaire:

  1. Dr Ph. de Labriolle27 mars 2019 à 21:03

    Monsieur l'abbé,

    Il y a suffisamment de travaux portant sur le déroulement réel de Vatican II, depuis Ralph Wittgen en 73, pour que soit bien connu le brigandage, imputé au Saint Esprit, rejettant les travaux préparatoires de la Curie. Les Pères Conciliaires et leurs émules paient comptant les effets de déviance de leur propre hold up. Ainsi Othello, ayant rapté Desdémone, tremble de se la faire voler.

    Les laïcistes baptisés veulent achever Vatican II, au motif que le sacré est la topique de l'abus. Mais qui parle des fins dernières? Y a-t-il un enjeu majeur à ce sujet? M'est avis que les premiers à avoir compris la révolution conciliaire, ce sont les défroqué(e)s. Hélas, ils ont tout perdu sauf la raison. Pour dénoncer le piège, il fallait s'affronter, se battre, traquer l'imposture. Ceux qui l'ont fait ont été crossés, mais ils sont vivants. Un prêtre, ou un moine, ça ne sert qu'à une chose, c'est un doigt pointé vers le Ciel. Bien fidèlement, Dr Ph. de Labriolle

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