jeudi 29 mai 2008

Rome et la chair : traits du génie romain

Question brûlante parce qu'elle est mal traitée. Parce que la chair a été mal traitée dans des sociétés où la productivité et l'argent étaient supérieurs à l'émotion ou à la beauté.

Quand on veut bien regarder la Tradition de près, il faut constater que le christianisme a un génie étonnamment charnel. Un génie rétif à l'idéalisation. L'idée pure, cette "vapeur" (Cajétan) n'intéresse pas un chrétien, qui n'y voit qu'une sorte de déperdition de substance. L'utopie (l'idée politique érigée en norme de l'avenir) ne joue aucun rôle dans l'histoire du christianisme orthodoxe.

L'idée, c'est bon pour les philosophes, qui, eux, vont parfois, dans leur passion pour elle, jusqu'au mépris du corps. Pensons au grand Plotin, sorte de miracle de l'idée pure, qui n'écrivait rien lui-même et ne parlait, les yeux fixés sur un horizon imaginaire, que pour répondre à ses disciples. Porphyre, son disciple, nous apprend qu'il est littéralement mort de crasse., dans la puanteur épouvantable d'une gangrène mal soignée. Autre trait de son mépris personnel pour la chair. On dut se cacher et faire semblant d'assister à ses cours pour réaliser son portrait : "N'est-ce pas assez de porter cette image dont la nature nous a revêtu ? Faut-il encore permettre qu'il reste de cette image une autre image plus durable, comme si elle valait qu'on la regarde ?" s'était écrié le philosophe. On reconnaît là la sévère condamnation de l'image qu'avait portée, plusieurs siècles auparavant Platon lui-même au Livre X de la République. Le platonisme est une sorte d'iconoclasme avant la lettre.

Plus proches encore des chrétiens apparemment, mais plus loin d'eux en réalité sont les gnostiques. Le mépris pour la chair, l'horreur de la matière, c'est eux. Je citerais l'Evangile de Marie (Marie madeleine) dans le Codex de Berlin : Le Sauveur dit : toutes les natures, toutes les créatures et toutes les productions sont imbriquées et unies entre elles, mais elles seront dissoutes dans leurs racines propres, car la nature de la matière est dissoute dans ce qui constitue sa nature unique. Qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende ". Cette destruction, dans ses racines propres du monde matériel a quelque chose d'hallucinatoire...

A la même époque toute autre est la doctrine du christianisme orthodoxe. Tertullien souligne dans son Traité de la Résurrection de la chair : "Puisque partout le mépris pour la chair est le bélier que l'on fait jouer contre nous chrétiens, il est nécessaire à notre tour de défendre la chair. Repoussons le blâme par l'éloge". Suit un magnifique et très rhétorique éloge de la chair, éloge inattendu chez Tertullien dont les tendances super-ascétiques (jusqu'à adhérer à l'hérésie montaniste) sont bien connues. Mais saint Paul déjà voyait dans le corps de chaque homme le temple nouveau de l'Esprit nouveau. Temple à entretenir, à restaurer peut-être, à protéger de tous les égarements. Qui dira par exemple ce que la folie du sexe contient de mépris paradoxal pour le corps. Michel Houellebecq l'a bien montré sans le vouloir dans les Particules élémentaires.

On peut dire que l'art renaissant et baroque, en particulier à Rome, saura dire la gloire du corps, jusqu'à effrayer les bien pensants. On sait qu'un pape avait entrepris d'habiller les personnages de Michel Ange dans le Jugement dernier de la Chapelle Sixtine. Aussi étonnant que cela puisse paraître à certains, manifestant la gloire de la résurrection de la chair, c'était Michel Ange, c'était Jules II qui étaient dans la Tradition : tradition d'une beauté charnelle qui constitue en elle-même un appel à la vie spirituelle. Dans toutes les églises de Rome (je veux parler des églises historiques pas des affreuses paroisses années 30 ou 50), il y a ce message d'une chair transfiguée parce qu'elle a été revêtue par le Verbe de Dieu, d'une image qui porte une proximité humaine et en même temps, qui recèle une émotion et, si on sait la regarder en face, sans détourner les yeux à cause de la profusion du spectacle, qui laisse s'accomplir cette émotion dans une sorte de frisson d'éternité.

Le catholicisme, religion sacramentelle, est dans la distance toujours respectée, une religion de l'émotion ou il n'est pas. Tel est l'enseignement des liturgies que la tradition nous a léguées.

Telle est aussi sans doute l'explication du malaise créé depuis quarante ans, alors que d'un côté les liturgies s'intellectualisent et cèdent souvent à la tentation minimaliste et que de l'autre côté l'enseignement moral de l'Eglise connaît une inflation quantitative étonnante.

Rome n'a jamais été un agent moral. Elle est jusque dans le sublime anagramme de son nom (roma-amor) un foyer d'émotion, dont le coeur historique est la recherche de la beauté et, mais cela revient sans doute au même sur un autre plan, le respect fervent de la vérité qui s'est faite chair.

Quant à cette vérité du dogme dont il est le gardien en titre, il n'est pas anecdotique de souligner que le magistère romain l'a confiée non à des idées ou à des idéologues, mais au ciseau et au pinceau des plus grands artistes et aussi à la chair des mots latins qui la portent aux fidèles.

Comme le disait déjà Tertullien, dans le De carne Christi, en s'opposant très consciemment à l'idéalisme des gnostiques, "la propriété des noms est le salut des substances". Telle est l'autre face -complémentaire - du génie romain : la matérialité des mots, transmis en toute propriété, contient le salut que l'idée, sans doute parce qu'elle est trop purement humaine, ne sait pas retenir...

Abbé G. de Tanoüarn

samedi 17 mai 2008

rétrofuturisme

Quelques soldats enfermés dans un bunker attendent on ne sait quoi. L'ambiance est oppressante - il y a la menace (non spécifiée), il y a aussi la tension entre eux, palpable. La découverte d'un compteur qui tourne à rebours (quelque part, dehors peut-être, il se passerait quelque chose) n'arrange pas le climat. Faut-il agir? oui, mais que faire? Finalement ils décident de rester dans le bunker et en deviennent fous.


Tel est le scénario d'un court métrage un peu trop long de Caro et Jeunet (Delicatessen, Amélie Poulain, La cité des enfants perdus). Son titre? Le bunker de la dernière rafale. Réalisation: 1981, soit 27 ans avant le texte de l'abbé Régis de Cacqueray-Valménier.


Mai 68 : drôle de Révolution

Patrick Rotman vient d'écrire un passionnant Mai 68 à l'intention de ceux qui ne l'ont pas vécu.. Et je me suis tout de suite senti concerné. Mai 68 ? J'avais sept ans. Je me souviens de papa allant à la manif gaulliste qui sonna la fin de la récréation, mais aussi la fin de la plus longue et de la plus vaste grève de l'Histoire de France (six millions de grévistes : la CGT au mieux de sa forme !). De quoi s'agissait-il en définitive ?

De la dernière Révolution ? C'est ainsi que la présentent les nostalgiques. Ils oublient de préciser : une révolution jouée, une Révolution virtuelle dans laquelle aucun des protagonistes n'a eu envie d'aller jusqu'au bout, ni les étudiants, qui, après le 13 mai jouent surtout le rôle de supplétifs folkloriques de la Sociale, ni les travailleurs et autres syndiqués. Ils ont eu beau crier "gouvernement populaire", au fond c'est Mendès (ou mieux : Mitterrand parce qu'il n'est pas anticommuniste) qu'ils appellent de leurs voeux. Voyez comment le 24 mai, lors d'un défilé particulièrement dur du côté de la Gare de Lyon, c'est la JCR elle-même qui fait garder les armureries attenantes. Histoire sans doute d'éviter qu'on fasse la Révolution pour de vrai. Malgré la persistance du mythe, on est loin de la Commune de Paris !

Et finalement, le 30 mai, De Gaulle sifflera la fin de la récréation, après avoir été s'assurer à Baden Baden, auprès du général Kouchevoï, des intentions non-hostiles de son allié traditionnel, l'URSS, trop occupée à réprimer le soulèvement de Prague, pour s'embarrasser de tous ces gauchistes qu'en bons staliniens, les Moscoutaires jugent atteints de maladie infantile (cf. sur ce point le livre passionnant d'Henri Christian Giraud L'accord secret de Baden Baden aux Editions du Rocher).

Certains, peut-être parce que les maos de la GP sont omniprésents derrière les micros, veulent voir en Mai 68 une Révolution culturelle (qui n'aurait pas fait les centaines de milliers de morts de son homologue chinoise)... Et on précise : une révolution sexuelle.

Il me semble que la Révolution sexuelle, c'est De Gaulle lui-même qui, volens nolens, l'a programmée, en soutenant dès 1967 la loi Neuwirth sur la pilule... Les conditions de la libéralisation des moeurs sont posées. Elles tiennent aux progrès de la médecine d'une part ; au feu vert du législateur d'autre part. Reste sans doute à parler de sexe. Avant mai 68, le pouvoir gaulliste était volontier censeur de cette parole. Mai 68 a beaucoup parlé de sexe. Cette Révolution introuvable est un tsunami du langage. "Je parle donc je jouis" disait à l'époque Michel de Certeau qui s'y connaissait en matière de... prise de parole. Ce qui a beaucoup compté finalement ce ne sont pas ces jeunes animés de la fièvre de jouir sans entraves. Cela, il faut bien le dire, c'est de toutes les époques. Ce qui était nouveau, c'est qu'on ait pu écrire ce slogan sur les murs. "Mettez lettres à poil, vous aurez l'être" lit-on sur les murs de Censier. "Déculottez vos phrases pour être à la hauteur des Sans Culotte" déchiffre-t-on sur les murs de la vieille Sorbonne. De ce point de vue, Jacques Lacan, disciple de Freud et improvisateur de génie, joue incontestablement un rôle fondamental dans la Pensée 68, comme grand agitateur de mots. Il invente la grivoiserie spéculative : un produit délectable dont les intellectuels germano-pratins n'ont pas fini d'apprécier la consommation. La mode Marcuse a vite passé, elle était trop hard pour être vraie. La mode Lacan est toujours là, signifiant la libéralisation sans scrupules, sans tabous, sans respect, du langage.

Cette libéralisation du langage signifie que même le sexe n'est plus sacré. Le romantisme est mort. La sublimation, comme religion de substitution, a vécu. La femme n'est plus une déesse, mais une copine. Place à la consommation sans entraves. Décidément : drôle de Révolution.

Alors qu'est-ce que Mai 68 finalement ? d'abord, et ne l'oublions pas, une grande grève archaïque, dont les organisateurs n'ont jamais voulu qu'elle débouche sur une quelconque prise de pouvoir. L'heure de la Révolution réelle était bel et bien dépassée. Les accords de Grenelle (dont on se gargarise aujourd'hui) ont apporté simplement une revalorisation de 10 % des salaires les plus modestes. 10 % au zénith des Trente glorieuses : une misère. Décidément le paradis sur terre et la société sans classe sont loin.

Plus profondément, plus insidieusement, Mai 68 a signifié, à travers la grande libéralisation du langage, la revendication d'une sorte de droit au blasphème universel. On a décrété ensemble le carnaval permanent. Pour les jeunes, qui ont pris la parole, plus rien n'est sacré sauf les mots qu'ils emploient et dont ils se remplissent. Mai 68, ce ne sont plus les prodiges du sacrilège dont la Révolution française nous avait gratifié : vandalisme, persécutions, interdiction du culte, déportation et massacre du clergé. Non ! Mai 68, c'est le sacrilège banalisé, c'est le sacrilège universellement vocalisé, c'est une génération qui triomphe du passé et qui s'en moque, parce qu'elle est plus riche et qu'elle se croit plus belle que toutes celles qui l'ont précédée. 68, apogée des années en formica.

Manque de goût ? Péché de jeunesse ? Les soixante huitards sont souvent bien revenus de cette mode 68 de la désacralisation universel. Les Bobos sexagénaires d'aujourd'hui se piquent de raffinement, de naturel, d'authenticité, de luxe. Ils ont bien changé. Ont-ils renié Mai 68 ? Ils ont renié le gauchisme. Ils ont oublié l'idéal. Ils ont sacrifié le mauvais goût sur l'autel de leur nouvel élitisme. Il n'y a qu'une chose qu'ils aient gardé : l'importance qu'ils accordent à leur propre prise de parole. Le fétichisme de leurs mots creux, bref une sorte de BHLisme universel, sorte de tyrannie verbeuse, incarné dans le politiquement correct, qui est sans doute tout ce qui reste de Mai 68 dans la société civile.

Reste l'Eglise. C'est dans l'Eglise que les évolutions post-soixante-huitardes, label Tradition à la clé, ont le plus de mal à s'imposer. C'est dans l'Eglise qu'on trouve encore les vrais, les purs, les électeurs de Besancenot qui déplorent sa présence à Vivement dimanche et supportent mal la pipolisation de leur bel idéal. C'est dans l'Eglise que l'idéologie soixante-huitarde, à la fois libertaire et communautaire, optimiste et antitraditionnelle, trouve encore, cà et là, quelques niches où s'épanouir en toute tranquillité.

Oh ! Benoît XVI a détesté Mai 68 et il l'a écrit (dans Ma vie. Souvenirs). La génération Benoît XVI sera résolument anti-soixante huitarde. Mais l'Utopie, tellement en vogue à l'époque, a la vie dure. Le rêve d'un immense "Nous sommes l'Eglise" apparaît encore un peu partout comme un substitut crédible à la Foi catholique. Il est tellement facile de confondre l'élan de la foi avec celui de l'utopie que l'on peut comprendre cette complaisance archaïque pour le soleil de Mai, bien vivante chez tel ecclésiastique de notre connaissance. Et comprendre... n'est-ce pas un peu absoudre ?

dimanche 4 mai 2008

Yves Congar et la liberté religieuse

Certains sur le Forum catholique se sont émus de ce que frère Roger puisse éprouver la même inquiétude que Mgr Lefebvre. Nous savons que la vérité du christianisme, qui ne peut pas être objet de recherche purement humaine, elle se découvre en Jésus Christ, c'est en Lui qu'elle est possedée et approfondie. Ceux qui font de la vérité chrétienne un pur objet de recherche humaine trahissent Jésus-Christ et se condamnent à ne jamais recevoir ce qu'ils prétendent orgueuilleusement chercher.

J'ai noté ces dix lignes dans la biographie de Chiron (p. 159), parce que je me suis posé la même question que lui quarante ans après lui. Frère Roger soulignait qu'il y avait hérésie formelle à imaginer lorsqu'on est chrétien, que l'on ne connaît pas toute la vérité et que l'on doit la chercher ensemble. C'est le thème majeur de mon livre Vatican II et l'Evangile (épuisé et disponible sur le net).

Mais c'est aussi le thème de la conférence que le cardinal Ratzinger donna à Santiago du Chili, en juillet 1988, quelques jours après les sacres d'Ecône. De sa part, il y avait là un hommage très conscient à l'évêque excommunié. La question de la vérité est d'ailleurs aujourd'hui au centre de son enseignement.

Il est surprenant de voir que le Père Congar 'celui-là même qui reçut la confidence de Frère Roger après sa première visite à Jean XXIII, est lui-même incapable de cacher son inquiétude au sujet de la Déclaration Dignitatis humanae. Sa lucidité manifeste un grand théologien, capable de mettr en cause l'une des principales réalisations de son parti au Concile :

"Notre Déclaration (DH) dont j'admets la doctrine, va avoir des conséquences imprévisibles pendant deux ou trois siècles (sic). Je suis convaincu qu'elle aura de bons fruits : elle dissoudra des amoncellements de méfiance envers l'Eglise catholique. Mais il ne faut pas nous illusionner : elle apportera pratiquement de l'eau au moulin de l'indifférence religieuse, et de cette conviction aujourd'hui si répandue que toutes les règles de la moralité sont dans la sincérité et dans l'intention subjectives.

"Cette disposition nous ne la créerons pas. Elle existe. Mais il nous revient dans le sentiment de notre responsabilité pastorale, de tout faire quant à nous contre ces dispositions fausses.

"Je n'ai pas grand succès. Je vois que mes collègues ne sentent pas les choses comme moi sur ce point. Je puis tout de même sauver un paragraphe sur la liberté de l'Eglise, en tant que droit divin positif, irréductible au droit commun, fondé, lui, dans la liberté et la dignité naturelle de la personne humaine" (Yves CONGAR, Mon Journal du Concile, éd. 2002, tome 2 p. 370).

Je ne prétends pas ici que l'on me comprenne bien, que Yves Congar était traditionaliste, mais je dis qu'il a saisi, l'un des premiers (et comme Frère Roger) le problème qu'il y a à mettre la liberté de conscience au dessus de la vérité chrétienne. En théologien chevronné, il insiste sur cette vieille thèse élémentaire que le droit de l'Eglise dans la société n'est pas le droit commun (le droit des associations en France par exemple), mais le droit que lui donne la vérité transcendante (sur Dieu et sur l'homme) dont elle est chargée.

jeudi 1 mai 2008

Frère Roger, Taizé et le parfum de Rome

La dernière biographie d'Yves Chiron revêt un intérêt tout particulier. Biographe de plusieurs papes, en particulier de Paul VI, Chiron avait croisé le fondateur de Taizé, à l'occasion de travaux antérieurs. Il a décidé d'écrire la première bio de ce personnage tellement emblématique de la spiritualité des Trente glorieuses. L'histoire a commencé en 1940. Autant dire à des années lumières de ce que nous vivons aujourd'hui. Au-delà des qualités et parfois des ambiguïtés du personnage, sur lesquelles il nous faut passer, plusieurs choses paraissent absolument frappantes dans le long récit de Chiron.

Et d'abord l'attrait constant pour le catholicisme chez ce jeune calviniste suisse. Chiron évoque son arrière-grand père du côté maternel, qui a quitté l'Eglise catholique, alors qu'il était sous-diacre, en réaction au concile Vatican I. Puis sa grand mère, calviniste mais assistant à la messe, après la Première guerre mondiale, par souci de l'unité des chrétiens. Il y a ensuite cet attrait pour la vie communautaire, qui va permettre à Roger Schutz de revisiter l'histoire du monachisme, toujours entre saint Benoît (auquel il empruntera une partie de la devise de sa communauté : Ora et labora ut regnet) et saint François (dont il voudrait retrouver "la joie parfaite" dans le Christ). La thèse de doctorat du jeune étudiant en théologie fait grincer quelques vieux calvinistes, inquiet des thèmes très catholiques de la réflexion du jeune Roger.

Cet attrait, les catholiques d'aujourd'hui doivent être conscient que, malgré les apparences, ils l'exercent souvent autour d'euxRaison pour ne pas mettre leur drapeau dans leur poche, raison pour redécouvrir avec fierté leur héritage, ce que Julia Kristeva a appelé tout récemment le génie du catholicisme. On peut dire qu'avant d'être catholique, Frère Roger est fasciné par le génie du catholicisme. Il rencontre Pie XII deux fois, il reçoit du cardinal Ottaviani, le vieux traditionaliste de la Curie, l'autorisation d'organiser parmi les premiers dialogues oecuméniques, entre des pasteurs et des évêques... L'Eglise de Pie XII est plus libre qu'on ne le dit communément. Roger a aimé l'Eglise de Pie XII, même si il a pris des distances ostensibles au moment de la promulgation du dogme de l'Assomption de la Vierge Marie, laissant son camarade Max Thurian parler en bon protestant de "papalisme" à ce sujet.

Puis vient l'élection de Jean XXIII. Ils sont immédiatement reçus tous les deux. Le nouveau pape a tout pour les séduire. Et pourtant, surprise : frère Roger confiera au Père Congar : Ce pape n'est pas loin d'être "assez formellement hérétique". Ce qu'il lui reproche ? D'avoir déclaré durant l'entretien qu'ils ont eu ensemble que l'Eglise ne possédait pas toute la vérité et qu'il fallait "chercher ensemble". Curieux épisode. C'est en 1959. On retrouvera cet esprit de "recherche de la vérité", par exemple au paragraphe 3 de Dignitatis humanae... On verra bientôt les prêtres répondant à l'invitation de Jean XXIII se mettre officiellement en recherche... Avec les conséquences que l'on sait.

Frère Roger a tout de suite ciblé ce que ce relativisme pouvait avoir d'inquiétant pour l'avenir de l'Eglise. Il a osé parler d'hérésie et d'hérésie formelle. Il existe un texte dans le Journal du Concile du Père Congar, qui montre que le théologien n'était pas loin d'être d'accord avec Frère Roger sur ce diagnostic, pour ce point précis.

Mais l'histoire continue. Durant le Concile, auquel la communauté est invitée explicitement parmi les observateurs (quelle joie !), ni une ni deux : on loue un appartement à Rome. Pendant quatre ans, les frères de Taizé vont suivre les sessions du Concile, recevoir évêques et experts, qui se succèdent chez eux. Ils sont séduits, on le sent. J'allais presque dire : emballés. Mais la dépression que traversera Frère Roger juste après le Concile ne dit-elle pas en creux combien d'espérance, de joie de ferveurs ils ont connu dans la capitale de la catholicité. Frère Roger fondera plus tard le Concile des jeunes : l'expression n'est pas employée par hasard. Rome a définitivement séduit son coeur, même s'il n'est pas devenu catholique pour autant.

En lisant cette belle biographie, à la fois si neutre et si profondément compréhensive, je songeais à ma lecture récente de Du pape de Joseph de Maistre. A la fin de cette apologie pour la catholicité, clôturant les sarcasmes du siècle des Lumières, Joseph de Maistre explique que le pape est appelé à devenir le symbole de tous les chrétiens, catholiques ou non. Il n'y aura bientôt plus qu'un seul christianisme, avec le pape à sa tête, explique à peu près Joseph de Maistre. Il me semble que Max et Roger ont pressenti aussi cela, mais je reviendrai très bientôt sur leur cheminement, au fil de ce blog.

Tout cela ne correspond-il pas aussi un peu à ce qui s'est passé en Amérique, lors du voyage récent de Benoît XVI, le protestant George Bush, mettant un genou en terre en venant chercher le pape à l'aéroport. Tout un symbole. Je crois qu'on n'a pas fini d'en voir, si Dieu veut. René Girard me disait récemment la puissance de séduction qu'exerce le pape Outre Atlantique, en particulier sur les protestants.

Quel rayonnement à le Vicaire du Christ, pourvu qu'il veuille bien "faire le pape". Le titre de "Pasteur universel" que Jean Paul II a exhumé, traduit bien cette espèce de monopole de fait quant à la puissance de l'Esprit qu'exerce l'homme en blanc dans notre monde matérialisé.

A lire d'urgence : Yves Chiron, Frère Roger, éd. Perrin, 420 pp., 20, 50 euros

Je reviendrai très bientôt sur l'oecuménisme d'après Frère Roger : vous aurez sûrement... encore des surprises.