jeudi 1 mai 2008

Frère Roger, Taizé et le parfum de Rome

La dernière biographie d'Yves Chiron revêt un intérêt tout particulier. Biographe de plusieurs papes, en particulier de Paul VI, Chiron avait croisé le fondateur de Taizé, à l'occasion de travaux antérieurs. Il a décidé d'écrire la première bio de ce personnage tellement emblématique de la spiritualité des Trente glorieuses. L'histoire a commencé en 1940. Autant dire à des années lumières de ce que nous vivons aujourd'hui. Au-delà des qualités et parfois des ambiguïtés du personnage, sur lesquelles il nous faut passer, plusieurs choses paraissent absolument frappantes dans le long récit de Chiron.

Et d'abord l'attrait constant pour le catholicisme chez ce jeune calviniste suisse. Chiron évoque son arrière-grand père du côté maternel, qui a quitté l'Eglise catholique, alors qu'il était sous-diacre, en réaction au concile Vatican I. Puis sa grand mère, calviniste mais assistant à la messe, après la Première guerre mondiale, par souci de l'unité des chrétiens. Il y a ensuite cet attrait pour la vie communautaire, qui va permettre à Roger Schutz de revisiter l'histoire du monachisme, toujours entre saint Benoît (auquel il empruntera une partie de la devise de sa communauté : Ora et labora ut regnet) et saint François (dont il voudrait retrouver "la joie parfaite" dans le Christ). La thèse de doctorat du jeune étudiant en théologie fait grincer quelques vieux calvinistes, inquiet des thèmes très catholiques de la réflexion du jeune Roger.

Cet attrait, les catholiques d'aujourd'hui doivent être conscient que, malgré les apparences, ils l'exercent souvent autour d'euxRaison pour ne pas mettre leur drapeau dans leur poche, raison pour redécouvrir avec fierté leur héritage, ce que Julia Kristeva a appelé tout récemment le génie du catholicisme. On peut dire qu'avant d'être catholique, Frère Roger est fasciné par le génie du catholicisme. Il rencontre Pie XII deux fois, il reçoit du cardinal Ottaviani, le vieux traditionaliste de la Curie, l'autorisation d'organiser parmi les premiers dialogues oecuméniques, entre des pasteurs et des évêques... L'Eglise de Pie XII est plus libre qu'on ne le dit communément. Roger a aimé l'Eglise de Pie XII, même si il a pris des distances ostensibles au moment de la promulgation du dogme de l'Assomption de la Vierge Marie, laissant son camarade Max Thurian parler en bon protestant de "papalisme" à ce sujet.

Puis vient l'élection de Jean XXIII. Ils sont immédiatement reçus tous les deux. Le nouveau pape a tout pour les séduire. Et pourtant, surprise : frère Roger confiera au Père Congar : Ce pape n'est pas loin d'être "assez formellement hérétique". Ce qu'il lui reproche ? D'avoir déclaré durant l'entretien qu'ils ont eu ensemble que l'Eglise ne possédait pas toute la vérité et qu'il fallait "chercher ensemble". Curieux épisode. C'est en 1959. On retrouvera cet esprit de "recherche de la vérité", par exemple au paragraphe 3 de Dignitatis humanae... On verra bientôt les prêtres répondant à l'invitation de Jean XXIII se mettre officiellement en recherche... Avec les conséquences que l'on sait.

Frère Roger a tout de suite ciblé ce que ce relativisme pouvait avoir d'inquiétant pour l'avenir de l'Eglise. Il a osé parler d'hérésie et d'hérésie formelle. Il existe un texte dans le Journal du Concile du Père Congar, qui montre que le théologien n'était pas loin d'être d'accord avec Frère Roger sur ce diagnostic, pour ce point précis.

Mais l'histoire continue. Durant le Concile, auquel la communauté est invitée explicitement parmi les observateurs (quelle joie !), ni une ni deux : on loue un appartement à Rome. Pendant quatre ans, les frères de Taizé vont suivre les sessions du Concile, recevoir évêques et experts, qui se succèdent chez eux. Ils sont séduits, on le sent. J'allais presque dire : emballés. Mais la dépression que traversera Frère Roger juste après le Concile ne dit-elle pas en creux combien d'espérance, de joie de ferveurs ils ont connu dans la capitale de la catholicité. Frère Roger fondera plus tard le Concile des jeunes : l'expression n'est pas employée par hasard. Rome a définitivement séduit son coeur, même s'il n'est pas devenu catholique pour autant.

En lisant cette belle biographie, à la fois si neutre et si profondément compréhensive, je songeais à ma lecture récente de Du pape de Joseph de Maistre. A la fin de cette apologie pour la catholicité, clôturant les sarcasmes du siècle des Lumières, Joseph de Maistre explique que le pape est appelé à devenir le symbole de tous les chrétiens, catholiques ou non. Il n'y aura bientôt plus qu'un seul christianisme, avec le pape à sa tête, explique à peu près Joseph de Maistre. Il me semble que Max et Roger ont pressenti aussi cela, mais je reviendrai très bientôt sur leur cheminement, au fil de ce blog.

Tout cela ne correspond-il pas aussi un peu à ce qui s'est passé en Amérique, lors du voyage récent de Benoît XVI, le protestant George Bush, mettant un genou en terre en venant chercher le pape à l'aéroport. Tout un symbole. Je crois qu'on n'a pas fini d'en voir, si Dieu veut. René Girard me disait récemment la puissance de séduction qu'exerce le pape Outre Atlantique, en particulier sur les protestants.

Quel rayonnement à le Vicaire du Christ, pourvu qu'il veuille bien "faire le pape". Le titre de "Pasteur universel" que Jean Paul II a exhumé, traduit bien cette espèce de monopole de fait quant à la puissance de l'Esprit qu'exerce l'homme en blanc dans notre monde matérialisé.

A lire d'urgence : Yves Chiron, Frère Roger, éd. Perrin, 420 pp., 20, 50 euros

Je reviendrai très bientôt sur l'oecuménisme d'après Frère Roger : vous aurez sûrement... encore des surprises.

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