mercredi 25 juin 2008

Rome ou pas Rome : le carrefour

Lu sur le Forum catholique, d'un scribe sympathique : "Le premier, j'ai donné mon avis positif sur la possibilité d'une signature de ce texte qui n'engage à rien sauf à reconnaître que nous sommes catholiques romains. Mais si Mgr Fellay décide, avec la grâce de l'Esprit-Saint, de ne pas le signer, je le suivrai quand même". Il me semble que ce scribe-là est très représentatif des fidèles de la FSSPX, confrontés, qu'ils le veuillent ou non, à une véritable tornade, depuis que le cardinal Castrillon Hoyos a solennellement proposé à Mgr Fellay l'accord en cinq points (ce texte qui n'engage à rien comme dit le scribe) comme un accord de dernière chance. Les fidèles s'en remettent donc au chef. Et le chef a dit, lors d'ordinations sacerdotales au Séminaire de Winona (EU), le 20 juin dernier, qu'il faudrait "continuer pour un moment, un bon moment", sans signer le moindre engagement avec Rome.

Il nous faudra du temps, dit Mgr Fellay, en bon Suisse qu'il est. Vous avez jusqu'au 30 juin, répond le cardinal, comme s'il trouvait que l'on en avait déjà assez perdu comme ça, du temps.

Les cinq conditions énumérées par Rome (et qui sont désormais accessibles au grand public sur certains blogs ou forums) forment simplement une sorte de code de bonne conduite, sans toucher aucun point doctrinal. Notons simplement que dans l'un de ces paragraphes, on avertit que les supérieurs de la Fraternité ne devront pas céder à la tentation de constituer un magistère supérieur à celui du pape. C'est ce point d'abord qui doit nous arrêter. La réaction du Scribe est caractéristique d'une fidélité "absolue" aux positions de la FSSPX, quelles qu'elles soient. Elle est honorable et inquiétante tout à la fois. Il ne s'agit pas pour moi de sonder les reins et les coeurs, mais il me semble que sur cette terre la seule autorité à laquelle on puisse et on doive obéir inconditionnellement (et encore : dans certains cas bien défini par les règles de l'exercice du magistère), c'est l'autorité du vicaire du Christ. Cette autorité, dans son principe même, nous devons lui être fidèles lorsqu'elle prend des formes à travers lesquelles c'est l'autorité du Christ lui-même qui se donne. Pourquoi la Fraternité Saint Pie X ne parle-t-elle plus jamais de l'autorité du Vicaire du Christ, qu'un catholique doit reconnaître a priori ? Qu'il doit reconnaître pour être catholique ?

Rome fait appel au légitimisme catholique des fidèles de la Fraternité Saint Pie X. Sera-t-elle entendue ? Les premières déclarations de Mgr Fellay laissent penser que non.

Quel est à ce jour l'argument de Mgr Fellay pour ne pas souscrire au cinq points de bonne conduite réclamés par le cardinal Castrillon ? En anglais la formule du supérieur de la FSSPX, dans son discours de Winona, est éloquente, presque grossière : "They just say : Shut up !". ils ont juste dit : La ferme... La réaction de Rome à une telle interprétation des fameux cinq points a consisté à organiser la fuite de ces cinq points, désormais dans le domaine public grâce à Andrea Tornielli de Il Giornale. Il est clair pour tout le monde que ce qui est demandé à la FSSPX, ce n'est pas le silence et l'absence de critique, c'est "le respect de la personne du pape" en particulier et le respect des personnes en général (et peut-être même dans leur propre camp), dans la polémique.

Ce respect, force est de constater que dans les déclarations souvent improvisées des autorités de la FSSPX, il n'est pas au rendez-vous. Le sermon de Mgr Fellay le 1er juin dernier lors des confirmations à Saint Nicolas du Chardonnet est caractéristique à cet égard. Le pape, lors de son voyage aux Etats unis, ayant manifesté son admiration pour ce pays, a manifesté son admiration pour un haut lieu maçonnique dans le monde. et ce n'est pas étonnant (même si c'est "un grand mystère") parce qu'il s'agit d'un pape libéral.

Honnêtement la critique manque de profondeur. Elle manque de preuve. Elle consiste en un raccourcis éminemment contestable. Si Mgr Fellay cherche uniquement à défendre son droit au raccourci contestable, si c'est cela qu'il appelle "not shut down our mouth", alors l'affaire est très mal engagée. Mais je ne suis pas convaincu que ce soit cela que revendique Mgr Fellay. Du reste, le 4 juin dernier, il s'est excusé devant le cardinal Castrillon Hoyos pour les écarts de langage qui avait pu être perçus comme autant de manques de respect envers le pape.

Il faut bien insister sur le fait qu'il y a une chose qui n'est touchée dans aucun des cinq points, une chose qui a été publiquement reconnue par Rome dans l'acte d'adhésion que j'ai signé moi même sortant, il y a trois ans de la FSSPX, c'est le droit à une critique constructive de Vatican II. On peut même dire que le silence du document en cinq points sur Vatican II laisse grande ouverte cette porte. Il suffirait à Mgr Fellay de mentionner ce sésame tout en signant.

Le moment est historique. Il ne se reproduira pas. Refuser de signer un simple code de bonne conduite, c'est déconsidérer l'oeuvre de Mgr Lefebvre. C'est non seulement s'exposer à de nouvelles sanctions, selon la menace explicite de l'ultimatum cardinalice, mais c'est se retirer toute légitimité à les braver.

La seule légitimité que pourrait trouver Mgr Fellay à refuser, lui évêque catholique, de signer un code de bonne conduite envers le pape, c'est le sédévacantisme. On constate d'ailleurs qu'à part Virgo Maria, les sédévacacantistes du Forum catholique (John Daly, Anaclet et consorts) poussent la Fraternité à se renforcer dans son refus. Au fond la question fondamentale est bien celle-ci : Mgr Fellay reconnaît-il une autorité concrète du pape sur lui ou bien ne reconnaît-il que l'idée (irréelle forcément) de cette autorité ?

Ainsi posé le problème ne laisse aucun doute sur sa solution : un successeur de Mgr Lefebvre, reconnaissant l'autorité du pape, doit signer le code de bonne conduite, tout en gardant, pour le bien de l'Eglise (et non par goût de la polémique) un droit de critique constructive. Je prie pour que Mgr Fellay le 30 juin soit ce successeur, digne du fondateur.

lundi 23 juin 2008

Paganisme et christianisme


Le christianisme s'est heurté au paganisme. Il y a eu les martyrs chrétiens d'une part, les dégâts architecturaux et artistiques commis par le christianisme triomphant d'autre part. Mais surtout il y a eu cette assimilation du paganisme au christianisme, qui représente bien le catholicisme romain. Il existe par exemple une lettre de saint Grégoire, pape à Rome, à Augustin de Cantorbery, le moine qu'il a envoyé évangéliser l'Angleterre. Redoutable ! C'est d'une manière parfaitement consciente que Grégoire demande d'utiliser les anciennes fêtes païennes, de s'installer sur les lieux sacrés des païens etc. le christianisme exauce sans complexe l'attente de l'âme humaine. Il est, disait déjà saint Paul, une sorte d'accouchement pour l'humanité qui, avant lui, gémissait dans les douleurs de l'enfantement (Rom. VIII). Il est la bonne nouvelle du Dieu fait homme qui prélude à la divinisation de l'homme.


Saint Augustin dans la Cité de Dieu distingue après Varron trois types de religion avant le Christ, la religion poétique ou mythologique, la religion civique et la religion cosmologique. Les païens relèvent de telle ou telle de ces dimensions religieuse. leur religion est peut-être juste un rite (religion mythologique), elle pourrait aussi n'être qu'au service de la Cité (religion civique). Mais elle peut être encore une sorte de contemplation commencée du cosmos, qui finit par une allégeance au Dieu qui a fait le cosmos. Le paganisme cosmologique (ou philosophique), pour reprendre la classification d'Augustin, est évidemment le premier qui soit gagnable par la prédication chrétienne. Saint Paul déjà l'avait compris à Athènes, lors du fameux discours sur l'Aréopage (Actes des ap. 17). Les Pères de l'Eglise parlent très vite de semences du Verbe (saint Justin) ou de préparation à l'Evangile (S. Eusèbe de Césarée), même si certains d'entre eux comme Tertullien, savent voir les incompatibilités qui demeurent entre foi et philosophie. Ecoutez le dans le De praescriptionibus : "Qu'y a-t-il de commun entre Athènes et Jérusalem, l'Académie et l'Eglise, les hérétiques et les Chrétiens. Notre secte vient du portique de Salomon qui nous a enseigné à chercher Dieu avec un coeur droit et simple. A quoi pensaient ceux qui voulaient nous imposer un christianisme stoïcien, platonicien, dialecticien ?". C'est évidemment contre les gnostiques qu'il en a, parce que leurs groupes pratiquent l'inculturation du message chrétien à la culture grecque, au point d'oublier le premier Testament et de renier l'idée de l'unicité de Dieu. Saint Augustin, au livre VI de ses Confessions, saura à la fois rendre hommage à la pensée néo-platonicienne et souligner que ces païens-là ne comprennent pas l'humilité du Dieu qui est venu dans la chair.


Entre paganisme et christianisme, il y a donc des rapports complexes, faits d'admiration pour la culture grecque (saint Paul déjà cite le poète grec Aratus) et de méfiance pour l'hérésie.


Et puis il y a ce que j'appellerais le néopaganisme d'un Julien l'Apostat. Elevé en chrétien, ce lointain cousin de l'empereur Constantin (celui qui s'est converti et qui a converti l'empire d'occident par l'Edit de Milan en 313) est redevenu païen. Et il rend obligatoire dans l'empire le culte du Soleil invaincu. Il y aura sous son règne beaucoup de martyrs. Il initie de haut ce que Pierre de Labriolle appellera de façon assez parlante la réaction païenne.


Païens natifs ou païens réactionnaires s'opposent au christianisme, mais trouvent très vite en face d'eux de grands esprits qui incorporent l'hellénisme au christianisme. Je pense à Origène, qui a à Alexandrie, le même maître que Plotin, Ammonius Sakas. Plotin parlera toujours de son condisciple avec respect... (voir sa Vie par Porphyre). Et il faut bien dire qu'historiquement, entre ces deux géants, la victoire revient à Origène.


En un autre sens, à Ratisbonne, en 2006, le pape Benoît XVI parlera de la déshellénisation du christianisme. Un christianisme qui aurait perdu la source grecque ne serait plus que l'ombre de lui-même. Sa défaite historique serait programmée.

dimanche 22 juin 2008

Culpabilité, remords ou repentir

Dans le dernier Maffesoli, robustement intitulé La république des bons sentiments, j'attrape au vol cette expression qui me paraît particulièrement significative du mauvais procès fait au christianisme et des perspectives qu'ouvriraient au psychisme humain sa mort mille fois annoncée : l'auteur, au demeurant simple sociologue (il n'y a pas de sot métier), s'en prend, sans rire au "cerveau reptilien judéo-chrétien du mépris de la vie".

Avoir écrit naguère une Sociologie de l'orgie ne donne pas le droit de fantasmer la médecine. Le cerveau reptilien est, en nous, le moteur des instincts naturels. Comment imaginer que le mépris de la vie soit issu du cerveau reptilien, tout en étant un acquis culturel lié au judéo-christianisme ? La métaphore était bien tentée. Mais elle retombe comme le soufflé de la grand mère quand la famille arrive en retard.

Ce n'est pas le cerveau reptilien qui peut développer quelque culpabilité que ce soit. En revanche, c'est le cerveau reptilien qui se déchaîne dans les circonstances un peu borderline, rave parties ou autres invitations au voyage, avec ou sans poudre blanche, que semble affectionner Maffesoli.

Dernier point : loin de développer la culpabilité (comme peut le faire croire l'éducation matérialiste et bourgeoise issue du XIXème siècle), le christianisme nous apprend à nous en servir, car par la foi au Christ - Dieu qui pardonne -, le remords (uniquement tourné vers soi) se transforme en repentir et le repentir engendre la charité. Exemple à jamais vivant d'une telle métamorphose : sainte Madeleine, qui a transformé son péché en amour de Dieu. "Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé"

Ces quelques mots en la nuit caniculaire de la musique (?)

samedi 21 juin 2008

Pourquoi on ne peut-on plus être païen

Il me semble que c'est Ludwig Feuerbach, penseur de l'athéisme ou plutôt héros de l'antithéisme, qui, en 1841, a mis le doigt sur ce qui est sans doute la véritable phénoménologie du christianisme :

"Le Christ est la toute-puissance de la subjectivité, le coeur sauvé des liens et des lois de la nature, le sentiment qui exclut le monde pour ne se concentrer que sur lui-seul, l'accomplissement de tous les désirs du coeur, l'ascension céleste de l'imagination, la fête de la résurrection du coeur - le Christ est donc la différence du christianisme et du paganisme. Dans le christianisme, l'homme ne s'est concentré que sur lui-même. Il s'est délié de la connexion de l'univers et s'est érigé en totalité autarcique".

Le christianisme selon Feuerbach, on l'a compris, c'est bien évidemment le luthéranisme. Le catholique, lui, n'a jamais voulu rompre avec le monde et ses lois physiques ou morales. Il n'a jamais consenti à l'insularité romantique de la conscience malheureuse. Il suffit de vivre à Rome quelques jours pour comprendre que lorsqu'on veut mettre sa vie à l'heure de Rome de telles perspectives restent au mieux des tentations mais sûrement pas des tendances profondes.

Il n'empêche que c'est bien le christianisme qui a émancipé chaque personne en la responsabilisant ("Faites votre salut avec crainte et tremblement" dit saint Paul), que c'est le Christ qui dit à chacun d'entre nous de chercher son propre trésor et d'y mettre son coeur et que c'est le catholicisme (et non le luthéranisme) qui a fait de l'émotion (cette profonde expression du coeur) un véhicule du voyage méta-physique.

Dans les Banlieues ou dans les ZEP on est peut-être en train d'inventer l'humanité d'après. Maffesoli (dont je parlais dans le post précédent) la voit venir. Mais pour l'instant, chrétien ou non, tout homme se reconnaît dans la révolution personnaliste héritée du christianisme. Est-ce aussi cela le témoignage de l'âme naturellement chrétienne dont parlait Tertullien ? Cette nouvelle anthropologie foncièrement personnaliste nous interdit d'être païen ou de considérer le paganisme autrement que comme un magot de brocante.

mardi 17 juin 2008

Les païens ont-ils une âme ?

Sur le Forum catholique, Jean Louis d'André, qui a l'honnêteté de signer de son nom, vient à nouveau de m'imputer les idées de la nouvelle droite païenne. L'accusation est tellement surréaliste, lorsque on sait de quoi il s'agit, que je ne me suis jamais donné le mal d'un démenti. Mais il me semble que cette petite goutte-là fait déborder le vase.

Le paganisme et plus encore peut-être l'antichristianisme sont des constantes dans le parcours d'Alain de Benoist ou de Dominique Venner. Mais ce paganisme n'exprime pas forcément la même réalité, les mêmes convictions spirituelles chez les uns et chez les autres.

On peut dire qu'il existe trois manières d'incarner ce néo-paganisme en ce moment.
Chez Dominique Venner, directeur de la Nouvelle revue d'Histoire, très lue dans les milieux catholiques traditionnels, l'antichristianisme relève d'une sorte de rêve historique, où les Indo-européens , avec leur éthique aristocratique, constituent l'identité de l'Europe (voir son livre Histoire et tradition des Européens, Le Rocher 2002).

Chez Alain de Benoist, que je connais depuis longtemps, le paganisme a d'abord été un thème idéologique fort, une affirmation distinctive (cf. Comment peut-on être païen). Aujourd'hui, c'est surtout, dans une sorte d'athéisme pratique assumé me semble-t-il, une métaphysique polycentrée qui se rattache, pour Alain de Benoist, à ce concept. Selon lui, le monothéisme est aliénant. il est nécessaire d'avoir plusieurs Dieu si l'on veut obéir simultanément à plusieurs lois.

On peut aussi citer le sociologue Michel Maffesoli, auteur prolifique, souvent invité par les médias. Il cherche, lui aussi, a mettre en avant ce concept de polythéisme, au nom d'une lecture de Nietzsche. Pour lui, le Moi judéo-chrétien, libre et responsable de ses actes, doit être dépassé. A travers la transe dionysiaque ou païenne, l'homme sans tabous du XXIème siècle peut vivre tranquillement à l'enseigne de l'Eclatez-moi ça cette part sombre de lui-même que maffesoli appelle non sans provocation la part du diable.

Ces trois perspectives - différentes - n'ont rien à voir avec le christianisme. Elles se définissent d'ailleurs contre lui. Est-ce que, parce que je connais personnellement Alain de Benoist et Dominique Venner, que je peux communier à leur néo-paganisme ? La question trouve sa réponse au moment même où on la pose.

Alors me direz-vous peut-être, qu'est-ce que vous leur trouvez à ces païens ?

Trois choses

Le courage et une quête de valeurs qui n'est pas très fréquente dans notre société dite de consommation. Quoi qu'en pensent ceux qui se disent néo-païens, ces valeurs, le christianisme authentique en porte haut les couleurs. L'allégorie johannique du Bon Pasteur (qui m'est particuli-èrement chère puisque je suis membre fondateur de la communauté du même nom) marque bien ce que peut-être l'héroïsme chrétien, puisque "le Pasteur, le beau met sa vuie en jeu pour ses brebis (voir la méditation sur ce thème en avril dernier sur ce Blog).

Le non-conformisme d'une pensée qui se veut et qui se dit rebelle. Saint Paul expliquant aux Romains qu'ils ne doivent pas "se conformer à ce siècle" est le premier à avoir compris, sans doute dans sa longue méditation de la Passion du Christ, que la foule a toujours tort, qu'elle ne sait que réclamer des boucs émissaires pour les tuer (c'est le cas du Christ) et que celui qui cherche avec cohérence la vérité est forcément un résistant.

Enfin il y a entre paganisme et christianisme une longue histoire commune. Cela vaut aussi d'une certaine façon pour le néopaganisme nietzschéen, mais je voudrais m'en expliquer dans un prochain post.

A très bientôt donc sur ce sujet. Je voudrais simplement souligner en terminant que parmi les conversions au christianisme les plus belles auxquelles il m'ait été donné d'assister en tant que prêtre, depuis 20 ans, il y a des néo-païens, qui deviennent chrétiens avec toute la fougue et l'absence de médiocrité qui les caractérisent...

dimanche 15 juin 2008

Les mentir-vrai de Drieu La Rochelle

Deux petits livres. Deux éditeurs différents. Deux visions de Drieu La Rochelle. Un même constat sur ce que l’auteur de Gilles appelle lui-même sa « névrose solitaire et hagarde ». Loin de se cacher, Drieu ici se livre tout entier. Est-ce l’occasion de mieux le comprendre ?

Julien Hervier, le spécialiste patenté de Drieu nous propose un inédit qu’il a intitulé, selon le titre donné par Drieu lui-même à ce dossier : Notes pour un roman sur la sexualité. Parallèlement, les Carnets de l’Herne, qui nous ont offert bien des surprises agréables depuis quelques mois en matière de rééditions, proposent à nouveau la Confession avec quelques textes mineurs, parus dans le Cahier que L’Herne a consacré à Drieu en 1982. Petite précision qui a son importance : Julien Hervier souligne, semble-t-il avec raison, que cette Confession ne doit pas être datée de l’hiver 39-40, comme le prétend son éditeur, qu’elle est postérieure (et de fait, dans ses dernières lignes, elle annonce le suicide en termes à peine voilés) et qu’elle pourrait remonter à 1943. Nous avons donc entre les mains deux textes du bord du gouffre.
Ces deux textes nous permettent de mieux sonder la culpabilité effrayante qui ronge le cœur de l’enfant, avant de détruire la vie de l’homme fait : « A près de 50 ans, je puis tout exprimer de moi, avec une apparence légitime, sur ce mode du regret qui est pour moi le seul possible. Je ne me serai jamais accepté, je ne me serai jamais justifié, toujours je me serai accusé. Ma sensibilité est toute culpabilité et pourtant mon esprit est, par ailleurs, parmi les plus objectifs. J’accepte tout des autres, rien de moi-même ». A-t-on déjà vu un écrivain s’exprimer ainsi sur lui-même ? Oh bien sûr, il y a l’Héautontimorouménos de Baudelaire : « Je suis la plaie et le couteau et la victime et le bourreau ». Mais Baudelaire se met en scène, Baudelaire annonce au lecteur qu’il ne prendra pas au tragique ce qui n’est au fond que le théâtre de son existence. Drieu lui en crève. Son suicide n’est pas d’abord politique, comme on le dit trop souvent. Il est la conséquence naturelle de cette culpabilité rongeante, expression lancinante de pulsions autodestructrices. Pendant que tant d’autres non seulement vivent avec leur névrose mais en quelque sorte se sustentent d’elle, parce qu’ils en font une raison sociale ou une ressource de leur art, Drieu ne se supporte pas, il ne se justifie pas par là, il ne s’excuse jamais d’être coupable.
Dans les Confessions de saint Augustin, la culpabilité réelle du jeune homme, qui, dit-il, fait le mal pour le plaisir de le faire, s’estompe devant la miséricorde du Dieu qu’il invoque. Dans les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, la culpabilité devient une raison supplémentaire de s’aimer soi-même. Dans les Fleurs du mal de Baudelaire, le spleen, incompréhensible et terrible langueur, devient matière de l’art. Rien de tel chez Drieu. C’est, je crois, ce qui fait le prix exceptionnel de ces pages : il ne se pardonnera jamais à lui-même. Sa faiblesse d’intellectuel lui fait horreur. Il n’y a pas de dépassement de cette horreur.
La politique va lui servir de truchement pour exprimer cette horreur de soi, à travers cet hymne à la jeune vigueur du monde que sera pour lui l’engagement fasciste. Mais il a très vite compris que le fascisme ne lui offrait que « des scénarios » (« mieux que les ballets russes » écrit-il à Béloukia, Christiane Renault, femme de Louis, qui est devenue sa maîtresse). De ces scénarios, il s’est voulu « souffleur ou remailleur », histoire de maintenir le plus longtemps possible les apparences de ce grand mentir vrai dans lequel il était englué.
La sexualité lui offre sans doute une autre sorte de mentir vrai. Sa confession, en la matière, est hallucinante, toute crue, infiniment maussade, ne s’élevant jamais à autre chose qu’à de la nostalgie : pour le coupable il est toujours déjà trop tard. Les femmes ne seront jamais que l’image d’une maladie sexuellement transmissible. Ou encore –au mieux – la flatteuse évocation de tout ce qui manquera toujours à ceux qui les entourent de leurs bras : « Voilà qui était grave : il s’accoutumait à faire l’amour avec toutes les femmes, en faisant l’amour avec l’une d’elles, et à ne le faire avec aucune en le faisant ». Et ailleurs cette question froide : « La fréquentation des putains n’est-elle pas qu’une extension de l’onanisme ? » Irrémédiable solitude : ni la politique, ni l’amour ne peuvent l’en sortir.
Expliquer ces textes par le puritanisme ambiant, qui ne donnerait le choix qu’entre la vierge et la putain, comme je l’ai entendu par hasard sur France culture, c’est passer à côté de la terrible mise en question de Drieu, enfermé en lui-même pour « écouter le silence de son inénarrable particularité ». Ce silence l’a captivé très jeune. Il est devenu sa prison. Il a voulu en faire son linceul.
L’aliénation sexuelle de cet « homme couvert de femmes » cache un enfermement métaphysique, qui fait peut-être le vrai fond de toutes nos névroses.

Joël Prieur


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  • Pierre Drieu La Rochelle, Confession, éd. Carnets de l’Herne, 2007, 82 pp. 9, 50 euros

  • Pierre Drieu La Rochelle, Notes pour un roman sur la sexualité, suivi de Parc Monceau, éd. établie et présentée par Julien Hervier, Gallimard 2008, 98 pp., 11 euros

mercredi 4 juin 2008

Magnifique conférence de Pierre Magnard

ce soir au Centre Saint Paul. En l'écoutant nous parler avec feu des sept derniers livres du De Trinitate de saint Augustin, je prolongeai en moi-même le message précédent sur Rome et la chair. Saint Augustin, docteur romain de la Trinité, a voulu inscrire la Trinité dans la chair humaine elle-même - dans l'être humain. Le Père est mémoire, c'est-à-dire identité. Le Fils est Verbe, c'est-à-dire expression et pensée. Le Saint Esprit est l'amour qui ne manque pas de s'établir entre l'Identité et sa Pensée, entre la mémoire et ce qu'elle exprime d'elle-même.

Lorsque Dieu dit (Gen. I, 29) dans un pluriel mystérieux, Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, il nous enseigne que chaque homme est Trinité.

Il y a un jeu de miroir extraordinaire entre le mystère de Dieu et le mystère de l'homme. La Trinité ne signifie pas trois dieux, ou trois personnes au sens de trois sujets divins, mais trois relations parfaites, trois relations subsistantes, la relation d'identité qui se manifeste comme mémoire de soi, la relation de connaissance qui se constitue comme Verbe et la relation d'amour qui récapitule les deux autres. Ces relations existent (c'est ce que l'on appelle la vie intérieure) dans chaque sujet humain. Cela nous permet de comprendre comment le Dieu qui dans le Buisson ardent dit à Moïse : Je suis, est justement le Dieu Trinité, non pas trois sujets mais trois relations subsistantes, comme il y a en chacun de nous mémoire intelligence et amour.

Refuser cette vie en Dieu, c'est refuser la personne humaine dans son jaillissement de substance spirituelle se réalisant sans cesse. Mais... c'est finalement aussi refuser de considérer Dieu comme une personne...

Là j'ai conscience de pousser le bouchon un peu loin, mais réfléchissez.

Si Dieu n'est pas trois Personnes, il n'est pas un Dieu personnel, le Dieu qui dit JE à Moïse (Exode 3, 14). Si Dieu n'est pas trois personne, il est non seulement le Dieu unique, mais un Dieu solitaire et glacé, un vieux célibataire qui nous regarde du haut de son éternité, mais qui, comme Allah, refuse d'être vu, même dans son paradis (où par ailleurs Allah, le dieu célibataire a prévu du spectacle pour ses protégés, éphèbes quand les houris ne font plus d'effet).

Si Dieu n'est pas trois personnes, il est un Dieu solitaire et cela est impossible. C'est ce qu'a compris saint Augustin. Mais d'une certaine façon, quand Aristote dit au livre lambda de la Métaphysique que le Premier Moteur est aussi Pensée de la pensée et Joie parfaite, il entrevoie le même problème, trois siècles avant l'Evangile.

Notre Dieu est unique, mais il n'est pas seul. Il est jaillissement de vie, jaillissement d'esprit et fournaise de charité. Pour que notre Dieu unique (ce Dieu qui dit Je dans le Buisson ; ce Dieu qui dit Je suis dans l'Evangile : avant qu'Abraham fut, Je suis) ne soit pas un dieu fou et célibataire, il fallait qu'il soit trois personnes.

Le problème ? C'est que le mot personne, comme Cajétan a (seul ?) le courage de le souligner, ne s'emploie pas dans le même sens lorsque l'on parle de Dieu trinité de personnes et lorsque l'on parle des personnes humaines ou de la personne de Jésus Christ. Dans un cas, on désigne des relations subsistantes (c'est la notion de personne dans sa perfection) ; dans l'autre, on désigne des sujets ontologiquement distincts (c'est la notion de personne dans son analogicité - j'allais dire, ultime provocation : le Christ, vous, et pourquoi pas votre chat, suppôt ou sujet irréductible à tout autre sujet). Dans un cas, on est dans l'ordre de la relation ; dans l'autre on est dans l'ordre de ce qu'Aristote appelle la substance. En Dieu, comprenez-le, il n'y a pas trois substances, mais trois relations subsistantes.

Pour ceux qui pensent que je pinaille, je répèterai ce mot de Tertullien :"La propriété des noms est le salut des substances". la propriété du nom substance ou du nom personne est... une question de vie ou de mort spirituel. Si on confond la personne divine et la substance divine, on n'a plus qu'à vénérer un dieu solitaire, que nécessairement, depuis l'éternité que cela dure, sa solitude a rendu fou.