mercredi 8 juillet 2015

[Monde&Vie] Dialogue avec Guillaume de Prémare

Texte paru dans Monde et Vie de juillet 2015 - propos recueillis par l’abbé de Tanoüarn
Guillaume de Prémare a été le premier président de La Manif pour tous, qui a débouché sur ce grand mouvement français pour la défense du droit naturel et du mariage. A cette occasion des centaines de milliers de Français sont descendus dans la rue. Deux des grandes manifestations ont atteint le seuil symbolique du million. Nous lui avons demandé, lui qui est aujourd’hui délégué général d’Ichtus, ce qui reste de ces marées humaines et si vraiment la contre-révolution anthropologique est en marche.
Pouvez-vous d’abord pour nos lecteurs, revenir sur les origines de la Manif pour tous ?
Au printemps 2012, Frigide Barjot a créé un Collectif pour l’humanité durable, en lien notamment avec Ludovine de La Rochère. Elle anticipait l’idée d’un grand rassemblement des forces opposées à un projet de loi sur le mariage homosexuel, qui était dans les propositions du candidat Hollande. De mon côté, sans être encore impliqué dans ce processus, je m’intéressais au sujet et j’avais écrit un papier intitulé Au nom de la Cité, dans lequel j’insistais sur le caractère non confessionnel de la défense du mariage. Je voyais que certains catholiques se désintéressaient du sujet parce que le mariage religieux n’était pas en cause. Or, le mariage civil est un bien commun à tous. D’autres étaient prêts à se mobiliser, mais sous un mode politico-religieux comme Civitas. Frigide Barjot était, quant à elle, sur une ligne anthropologique et laïque. Nous en avons parlé dans le courant du mois d’août et nous étions en accord complet sur cette ligne. Mais la Manif pour tous est née plus tard avec la manifestation du 17 novembre 2012.
Comment est née cette première manifestation ?
Le 5 septembre, je me suis rendu à une grande réunion à la demande de Frigide Barjot. Etaient notamment présents Béatrice Bourges (animatrice du Collectif pour l’Enfance), Jean-Eudes Tesson (président du CLER) ou encore Philippe de Roux (des Poissons roses), et les responsables des associations, notamment familiales, prêtes à s’engager. Une coordination a été créée, mais assez vite des divisions sont apparues, presque irréductibles. Elles portaient sur la stratégie (manifester ou non), sur les personnes et sur la structure de la coordination. La tension était alors très forte. Dans ce contexte, le monde institutionnel et associatif montrait une certaine prudence quant à l’idée d’une manifestation. Ludovine de La Rochère et moi avons essayé de recoller les morceaux en menant une consultation-médiation. Nous avons été proches d’aboutir mais le temps pressait et il n’y avait toujours pas d’accord. Entre-temps, Civitas avait annoncé une manifestation pour le 18 novembre et il n’était pas possible de laisser Civitas pendre le “leadership” du combat contre la loi Taubira. Dans le même temps, Albéric Dumont et une équipe de jeunes, notamment Serge Ignatovitch et Emmanuel Dastarac, étaient déjà prêts à lancer les choses et n’attendaient plus que le feu vert. Pour ma part, j’hésitais à lancer une manifestation sans le soutien des associations, sans argent ni réseaux. Mais Frigide Barjot était déterminée et Ludovine m’a convaincu qu’il fallait se lancer sans tarder. J’ai mis fin à la médiation et je me suis lancé dans l’aventure. Nous avons alors monté l’association LMPT et j’ai accepté de prendre la présidence. C’est donc un petit groupe de francs-tireurs qui a lancé la Manif pour tous, début octobre. Nous avons appelé à manifester pour le samedi 17 novembre, la veille de la manifestation de Civitas. Nous leur avons volontairement coupé l’herbe sous le pied. Contrairement à certaines légendes, il est faux de dire que l’épiscopat, la Fon­dation Lejeune ou des réseaux puissants étaient derrière la création de la Manif pour tous. Ludovine travaillait à la Fondation, mais elle aurait pu travailler pour n’importe quel autre employeur, cela n’aurait rien changé. Dès ce 17 novembre, nous avons dépassé les 100 000 manifestants. Et le monde associatif, avec lequel nous avions commencé à nous rapprocher dans les jours précédents (notamment Tugdual Derville de Vita et Antoine Renard des AFC), nous a rejoints, ainsi que Béatrice Bourges. L’action a fait l’unité.
Et vous battez alors le fer quand il est chaud…
Effectivement, en clôture de la manifestation du 17 novembre, j’ai annoncé une Manifestation nationale pour le 13 janvier 2013, date que l’équipe LMPT avait choisie en accord avec Tugdual Derville. Mais Tugdual est un garçon très respectueux et il ne voulait pas s’imposer. Le 17 novembre, j’ai confié à une personne le mandat impératif de le ramener sur le camion-podium. Et il a décidé de s’engager à fond dans la Manif pour tous. Ensuite, nous étions 800 000 le 13 janvier, puis nous avons largement dépassé le million le 24 mars sur l’Avenue de la Grande armée. Fin février 2013, j’ai choisi de passer la présidence de l’association à Ludovine de La Rochère car ma petite affaire était mal en point et il fallait que je reprenne mon travail. Ludovine était, pour moi, naturellement destinée à cette fonction, non seulement parce qu’elle était le pivot, la cheville ouvrière du dispositif depuis le départ, mais aussi parce qu’elle avait une colonne vertébrale et une solidité qui garantissaient le maintien de notre ligne politique et anthropologique. Il y avait en effet des tensions internes avec Frigide Barjot autour de la question de l’Union civile, depuis le mois de décembre 2012. Ces tensions sont devenues une division publique dans les jours qui ont précédé la manifestation du 26 mai 2013. Il faut savoir qu’il n’y a eu ni putsch au sein de la Manif pour tous, ni radicalisation de sa ligne politique. Ludovine était présidente depuis le mois de février. Elle avait le soutien massif du Comité de pilotage et du Conseil d’administration. Elle ne portait aucune radicalisation, c’est une personne au tempérament pondéré et aux opinions mesurées. Elle a simplement assumé ses responsabilités de présidente, avec beaucoup de courage et de ténacité, pour aller réaffirmer la ligne de LMPT dans les médias.
Comment expliquez-vous le succès de LMPT ?
Le fondement de ce mouvement de résistance repose sur une conscience de ce qu’est l’homme. La Loi Taubira a touché un nerf vital qui a réagi. Elle atteint en effet les liens et repères les plus élémentaires : l’homme et la femme, le père, la mère et les enfants. Madame Taubira dit elle-même que c’est une question de civilisation. La réaction a forcément été très intense. Nous ne voulons pas de cette civilisation zombie dans laquelle le couple homme-femme n’est plus la dimension élémentaire de la famille et de la société. Nous refusons cette marche vers « le meilleur des mondes », sous la domination de l’Etat, de la Technique et du Marché.
Est-ce qu’aujourd’hui le fait de vous être spécialisé contre la loi Taubira sur le mariage homosexuel ne vous ferme pas un certain nombre de portes ?
Si le mouvement social issu de LMPT s’en tient là, oui en effet cela lui ferme les portes de l’histoire. La mondialisation et la postmodernité font naître aujourd’hui une nouvelle question sociale qui dépasse largement les conditions d’une classe sociale, comme ce fut le cas au XIXe siècle avec la classe ouvrière. Il s’agit de la nature et de la qualité du lien social pour toute une population. Il faut se saisir de ces questions et retrouver notre vocation de catholiques sociaux. Le grand Mouvement social né le 17 novembre 2012 dépasse les frontières de la structure qui l’a fait naître. LMPT est comme le navire-amiral d’une extraordinaire force de mobilisation ; mais la vocation politique des catholiques ne se réduit pas à LMPT. Chez Ichtus, nous réfléchissons et travaillons actuellement à toutes ces questions.A Ichtus, vous faites office de formateur pour l’action politique.
Mais ne croyez-vous pas que l’action politique devient aujourd’hui presque impossible ?
Il y a une faillite politique en haut et il faut reconstruire la chose publique échelon par échelon, en commençant par le bas. Il y en a au moins pour vingt ou trente ans de travail ! Au fond, il s’agit avant tout de retrouver ce que Gustave Thibon appelait des communautés de destin. Il y a, di­sait Thibon, des communautés de ressemblance, dont on fait partie justement dans la mesure où l’on se ressemble ; et il y a les communautés de destin, auxquelles se rattachent des personnes qui ne se ressemblent pas mais poursuivent un bien qui leur est commun. Il nous faut retrouver le bien commun à telle ou telle communauté de destin ; et pour cela, que chaque terroir s’assigne un objectif de définition et de poursuite d’un bien commun : il y a un bien du Pays de Caux ou du Pays de Rouergue. Revenir à nos pays de France et y construire des communautés de destin représente à mon avis une piste d’alternative réellement politique, le lieu d’amitiés culturelles, sociales et politiques qui refont un peuple et in fine une nation.
Vous ne croyez pas que nous sommes au contraire condamnés au multiculturalisme et d’abord au communautarisme ?
Nous sommes en ce moment dans un processus de confiscation des libertés et responsabilités locales. Les pays n’ont plus le droit d’exercer leur responsabilité sur eux-mêmes. La mondialisation est une sorte de monstre qui absorbe tout au nom du Marché. Le communautarisme ethnique ou religieux n’est pas la bonne solution pour résister à cette pompe aspirante. Pour reconstruire les communautés de destin, le monde catholique lui-même doit se dé-communautariser. Il doit être capable de passer de la communauté de ressemblance à la communauté de destin. En sortant dans la rue avec LMPT, c’est ce mouvement qu’il a initié, il faut le poursuivre et franchir de nouvelles étapes. C’est une révolution copernicienne qu’il s’agit d’entreprendre pour faire émerger un nouveau catholicisme social plutôt qu’un catholicisme communautarisé ou accroché à une forme de con­servatisme patrimonial. La Manif pour tous et le mouvement social qui en est né, nous montre ce chemin. Il faut s’y engager résolument. On est sorti du ghetto en novembre 2012. Par pitié, n’y retournons pas !
Est-ce que vous ne craignez pas que les chrétiens se trouvent littéralement empêchés d’agir, à cause de la christianophobie qui règne en France ?
J’appelle à une mutation qui doit être l’inverse de la communautarisation et de l’identitarisation. Si on conçoit les chrétiens comme une communauté prise dans le maelström de la concurrence victimaire, alors on passera notre temps à pleurnicher et à employer des mots qui se terminent par « phobie ». C’est un processus de paralysie. On va vers la marginalité et on tourne le dos à notre vocation qui est aussi une vocation politique. J’ai entendu récemment des catholiques réclamer des flics en armes devant nos églises : il faut arrêter de jouer les pleureuses, cela ne mène à rien. Voyez comment le pouvoir laïque agit avec les musulmans : « soyez victimes, nous on va vous protéger ». Ils ont mené les musulmans de France à l’impasse et au ghetto, avec la coopération des associations antiracistes. Ne nous laissons pas conduire dans ce piège à cons qui nous réduirait au rang de victimes qui s’agitent dans des réserves d’indiens, et donnons le meilleur d’un catholicisme qui refuse de se regarder le nombril pour être au service du bien commun, du peuple et de la France. Je terminerais en citant le discours de Saint-Etienne d’Albert de Mun, juste après l’encyclique Rerum Novarum : « J’ai toujours cru que les catholiques ne pouvaient se désintéresser de la question sociale, sous peine de manquer à leurs obligations vis-à-vis du peuple. » 
Propos recueillis par l’abbé G. de Tanoüarn.

2 commentaires:

  1. Vive la décommunautarisation de ceux qui refusent de céder au complexe de persécution des agitateurs de phobie!

    Le reste de la démonstration me paraît un peu confus, comme une pensée en train de se construire.

    En particulier, comment "la manif pour tous", qui est la sortie dans la rue d'une "France bien élevée" comme elle s'est appelée elle-même, créerait-elle une "communauté de destin"?

    un ""dialogue de vie a tenté de s'instaurer avec des musulmans, mais le bout de chemin avec Farida Belghoul a fait long feu!

    Et la "manif pour tous" restera comme l'histoire d'une défaite que l'excitation aura longtemps empêché de reconnaître empêché les perdants de reconnaître.

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    1. Il est prématuré ou aventureux de parler de défaite ou victoire. Il faut une attention aux jeunes pousses plus profonde. Si la "manif pour tous " a déclenché un processus, qui vise à nous renouveler, à nous savoir incomplets et à en prendre la mesure, elle gagné. Cette métanoïa dépend de chacun de nous. Arrêtons de distribuer bons ou mauvais points et continuons dans cette quête qui peut être contagieuse . C'est maintenant et demain encore et après que cela commence pour les cathos et les autres. . Si ce n'est pas stimulant.... à condition de dépasser les clivages;

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