Cher Antoine, cher Anonyme et chère lectrice,
Vos textes convergents et différents me ravissent. Quoi de plus stimulant que des réactions à chaud ? Et voici tout de suite une réponse à vos réponses, non pas pour promouvoir (encore moins pour défendre) je ne sais quel dogmatisme, mais pour essayer d'avancer.
Je crois essentiel de dire : "aujourd'hui la chrétienté" et d'arrêter de crier "demain la chrétienté", même si - salva reverentia - c'est le titre d'un livre de Dom Gérard, fondateur du Monastère du Barroux. La chrétienté n'est pas un mythe ou un fantasme de carton pâte. C'est la forme que prend à chaque époque et partout dans le monde, ce Royaume de Dieu qui triomphera dans l'Eternité. Souvenons-nous que la prière que Jésus nous a apprise, nous la prononçons, comme il nous a dit de le faire, à la première personne du pluriel : Notre Père. Chaque fois que nous disons le Notre Père, nous pouvons penser : il y a, par cette prière, un aujourd'hui de la chrétienté, là où je suis priant cette prière. Cette chrétienté n'est pas une communauté formée par l'observance d'une loi, mais une communauté nouvelle suscitée par la foi, construite par l'espérance et vivant de la charité. Communauté religieuse ? Certes, mais les nouveaux réflexes et les nouveaux rapports humains qu'instaurent ces trois vertus, créent une sociabilité renouvelée et transforment les sociétés en y introduisant un développement humain inconnu avant le Christ. C'est ce que j'appelle la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus Christ, non pas un projet politique foireux, mais le présent de notre foi qui construit chaque jour la chrétienté comme une réalité sociale.
Quel rapport tout cela a-t-il avec le travail d'Oskar Freysinger me direz-vous ?
Vous reprochez à son action d'être purement négative. Sans doute. Mais il faut comprendre que l'affirmation et la négation chez lui ont partie liée comme le montre le discours du 1er août 2007 que certains ont pu entendre, où il exalte la croix blanche sur fond rouge qui est le drapeau suisse.
Qu'affirme Freysinger ? Il affirme, dans son discours, la civilisation chrétienne, faite aujourd'hui non seulement d'une attitude intérieure mais de réalisations matérielles qui concrètement ont marqué jusqu'à nos paysages. Ce sont les moines qui ont défriché l'Europe. C'est l'idéal de la responsabilité personnelle qui est à l'origine de la fécondité de cet immense "jardin", dont les terres parfois ont été si longues à produire leur fruit. Tout cela n'est pas du passé (pas encore), c'est du présent. Il ne s'agit pas de "canoniser" des paysages qui évoluent (moi qui vient d'un pays de bocage, je suis le premier à le reconnaître), il s'agit de reconnaître l'harmonie d'une civilisation et de préserver non pas "les pierres" (un peu provocateur je l'avoue), mais enfin la beauté des réalisations existantes, dont on est fier. Il s'agit non seulement de préserver mais d'habiter un patrimoine. Cette harmonie matérielle, on la défend non par fétichisme ou par je ne sais quel culte de l'ancien pour l'ancien, mais parce qu'il est certain qu'une telle harmonie extérieure influence le paysage intérieur et libère l'homme de son orgueil, en donnant des racines à sa vie.
Que critique Freysinger ? S'il a été tellement stigmatisé, c'est parce qu'il met le doigt sur le problème spécifique de l'islam, tel qu'il apparaît dans la simple lecture de ses textes sacrés et tel que vous pourrez en avoir l'illustration si vous parlez à des musulmans de ce qui leur tient à coeur : l'islam n'est pas seulement une religion. La liberté religieuse est garantie aux musulmans suisses qui ont des mosquées. Le minaret demeure le symbole (oh c'est vrai : juste un symbole) de la question que l'islam pose à l'Occident, en mélangeant allègrement le temporel et le spirituel. Que cette question soit publiquement posée, que l'on sorte enfin de la rhétorique des méchants intégristes et des bons musulmans pour reconnaître cette réalité particulière qu'est l'islam, avec les pb que l'islam pose partout de Djakarta à Bruxelles, cela me semble salutaire.
Quant aux motivations des électeurs... on peut à ce moment là parler des motivation de ceux qui ont voté contre Freysinger. Je ne suis pas sûr qu'elles soient toujours tellement nobles.
Cher Antoine, vous dites que le royaume est essentiellement intérieur. Non, parce que l'homme n'est pas pure intériorité. Nous ne pouvons pas comme les Allemands réduire la civilisation à la Kultur.
Un point très important cependant, que vous soulevez indirectement : la chrétienté n'est pas une idéologie, elle est un élan. Elle n'est pas un ensemble de recettes ou de lois particulières, concernant l'alimentation ou la façon de se vêtir. La seule loi du Christ, dit saint Thomas, c'est la charité et par conséquent, sans la loi naturelle, qui est la même pour tous, chrétiens et non chrétiens, il n'y a pas de chrétienté. Exemple ? Quand Justinien, empereur chrétien s'il en fut, a voulu donner une loi à son empire, il a été chercher le droit romain et Cicéron, non pas une loi confessionnel mais ce que l'on appelait déjà le droit naturel... C'était sa manière d'être laïc.
Dans toute chrétienté, il y a une forme de laïcité. D'ailleurs, si l'on y réfléchit, c'est la chrétienté qui a inventé la laïcité. Les lois auxquelles les citoyens sont soumis, dans une société chrétienne, sont les lois de la nature et pas les lois de l'Ecriture. La foi reste toujours un acte personnel (je ne suis pas sûr que Freysiinger ait une foi très orthodoxe). En tant qu'acte personnel, la foi n'est pas soumise à la loi. Il y a bien sûr toutes sortes d'excès au cours de l'histoire, le baptême des Saxons etc., mais les principes sont ceux là, comme Pie XII le rappelait en 1957, en mettant en avant "une saine et légitime laïcité".
J'espère vous avoir montré qu'il y a aussi une saine et légitime provocation, celle qui appelle à chercher plus haut ou... plus profond. Je n'oublie pas le premier anonyme, dont le texte mérite, très bientôt, une réponse argumentée, mais je vais dîner, il est l'heure.
