mardi 19 mars 2013

Un pape antimondain

"Pour vous, quelle est la pire des choses qui puisse arriver à l'Eglise ? - C'est ce que De Lubac appelle la mondanité spirituelle, c'est se mettre au centre". Voilà comment le cardinal Bergoglio parlait pour le journal Trente Jours en 2007. En 2013, il revient à ce thème de "la mondanité" dès la première messe qu'il célèbre en tant que pape François : "Quand on ne confesse pas Jésus-Christ, on confesse la mondanité du diable, la mondanité du démon". Que veut nous dire ce pape antimondain ? Qu'entend-il par mondanité ? Il me semble que l'homélie de sa messe d'intronisation sur Joseph le gardien, est aussi, à sa manière une homélie antimondaine : Joseph garde notre foi. Il garde l'Eglise du monde. Il garde la création de Dieu dans sa beauté native. Je dirais : quel conservateur, ce Joseph bergoglien!

J'ai retrouvé le texte du Cardinal de Lubac auquel il fait allusion. Ce sont les dernières pages de ses Méditations sur l'Eglise. Il s'agit en fait (comme souvent chez Lubac) d'une citation de Dom Vonnier. On y retrouve ensuite quelques lignes citées dans l'Entretien de Trent Giorni en 2007, qui sont du jésuite Auguste Valensin. C'est bien le texte (guère lubacien en réalité) qui a inspiré notre pape.

Le voici :
"Le plus grand péril pour l'Eglise, la tentation la plus perfide, c'est ce que Dom Vonnier appelait "la mondanité spirituelle". Nous entendons par là, disait-il, "ce qui pratiquement se présente comme un détachement de l'autre mondanité, mais dont l'idéal moral, voire spirituel, serait au lieu de la gloire du Seigneur, l'homme et son perfectionnement. Une attitude radicalement anthropocentrique, voilà la mondanité de l'esprit. Elle deviendrait irrémissible dans le cas -supposons-le possible- d'un homme rempli de toutes les perfections spirituelles mais ne les rapportant pas à Dieu" [fin de la citation de Dom Vonnier dans Méditations sur l'Eglise p. 327].
On devine que le futur pape a beaucoup médité sur cette double mondanité, celle qui provient de la superficialité et du désir d'être conforme au siècle [ce n'est pas d'elle que nous parle Dom Vonnier] et celle qui s'établit à travers l'anthropocentrisme spirituel, quand on oublie d'être simplement au service de Dieu et qu'on identifie à son Moi la cause de Dieu. Dans l'entretien de 30 Giorni, le pape disait que c'était le défaut de Jonas. Il me revient d'avoir cité André Frossard dans mon Jonas ou le désir absent (éd. Via romana). Il disait "Un intégriste est un homme qui veut faire la volonté de Dieu, que Dieu le veuille ou pas". Intégriste, idéologue, tout cela c'est un peu la même chose. La "mondanité spirituelle" serait le propre de celui qui préfère ses conceptions du christianisme à la grâce de Dieu travaillant dans les cœurs.

Là dessus Lubac continue de son propre chef : "Si cette mondanité spirituelle devait envahir l'Eglise et travailler à la corrompre en s'attaquant à son principe même, elle serait infiniment plus désastreuse que toute mondanité simplement morale". Et voici le passage cité sans référence par le pape dans 30 Giorni : "Pire même que cette lèpre infâme qui a certains moments de l'histoire défigura si cruellement le visage de l'Epouse bien aimée, alors que la Religion semblait installer le scandale "dans le sanctuaire même et, représentée par un pape libertin, cachait sous des pierreries, sous des fards, sous des mouches, le visage de Jésus-Christ" (cette fois la citation dans la citation est de Valensin). D'un tel mal, continue le Père de Lubac dans ce passage qui a attiré l'attention du pape, aucun de nous n'est totalement à l'abri. Un humanisme subtil - adversaire du Dieu vivant  et en secret non moins ennemi de l'homme - peut s'insinuer en nous par mille détours (...) Mais aucune de nos trahisons ne peut livrer à l'Ennemi la Cité que le Seigneur lui-même tient en sa garde". Il veut parler de l'Eglise bien sûr.

La mondanité spirituelle, que critique notre pape, c'est donc l'intégrisme en tant que par lui, on veut faire la volonté de Dieu que Dieu le veuille ou pas. Mais c'est aussi "un humanisme subtil", un anthropocentrisme qui déplace le coeur de la Bonne nouvelle en mettant l'homme au centre de tout. Ces deux dimensions se trouvent explicitement dans le texte compliqué du cardinal de Lubac - et l'antiintégrisme et l'antihumanisme.

Notons que dans les textes qu'il m'a été donné de lire, critiquant la mondanité, le pape se focalise sur l'intégrisme, mais aussi sur toutes les manières dont l'Eglise peut pratiquer l'autocentrage : cléricalisme etc. Je n'ai pas lu, sous sa plume de critique de l'humanisme qui, à en croire Lubac lui-même, représente lui aussi cette mondanité spirituelle.

Je profite de cette mise au point un peu technique pour annoncer que ce soir au Centre Saint Paul, je vais faire une conférence avec Olivier Figueras sur le thème Habemus papam : quel est ce pape?

samedi 16 mars 2013

Nouvelle donne, nouveau souffle

Le samedi 23 mars de 19 H 30 à 22 H 30, auront lieu les Premières Assises de la Résistance chrétienne. Il y aura du monde !  De Guillaume de Thieulloy à Catherine Rouvier, de Jeanne Smits à  Laurent Dandrieu, de Michel Janva à Daniel Hamiche, de Philippe Maxence à Bernard Antony, de Monde et Vie au Salon Beige, à Présent et à Nouvelles de France, de Christophe Dickès à Guillaume Bernard, de Gabrielle Cluzel à Bruno Larebière, chacun avec son approche personnelle, son dévouement sous l'étendard du Christ, sa compétence. L'association Avec Jeanne fait carton plein sur cet événement... Seront là tous ceux qui quotidiennement se tiennent à la dentelle du rempart, pour nous informer et créer, dans la cathosphère, une véritable contre-opinion publique avec laquelle il va falloir apprendre à compter. Le bras de fer actuel autour de la loi Taubira et des lois mortifères contre la famille, contre les allocations familiales, pour les salles de shoot, pour l'euthanasie, cet enjeu doit nous trouver tous mobilisés. C'est la civilisation qui est en cause.

Un peu comme l'affaire Dreyfus était un symbole, la question du mariage homosexuel vaut avant tout pour sa charge symbolique. Simplement posée la question revient à demander  : êtes vous pour ou contre la dénaturation du mariage ? La dénaturation du lien social ? La dénaturation de l'homme ?

Pourquoi la hiérarchie épiscopale, qui n'en a pas tant fait pour l'avortement, a-t-elle mis le curseur sur cette question symbolique - étant entendu que le nombre de mariage homosexuel restera faible par rapport à la population homosexuelle ? Sans doute pour ne pas se trouver contrainte à célébrer des mariages homosexuels à l'église. Pour la première fois, en tout cas, le "mariage de raison" entre l'Eglise et la République (qui dure depuis 1923) se trouve mis en cause. Le divorce entre les deux institutions n'est pas loin, et ce n'est pas le mépris affiché de François Hollande qui arrangera les choses. A cause de sa politique, exclusivement tournée vers ces glissements sociétaux assumés comme de véritables glissements de terrain, les catholiques qui, selon les conseils de saint Pierre, ont toujours été loyalistes se retrouvent dans l'opposition.

Benoît XVI disait à Malte que le christianisme aujourd'hui est devenu une contre culture. Le pape François ne le dit pas.  Mais son discours radical de la Sixtine le proclame. Son discours "bloyen", sa manière de dire que "qui ne prie pas le Christ prie Satan" a indigné Bruno (voir sur ce blog) et elle en a indigné ou en indignera certainement bien d'autres.

Le pape François, wojtylien "de gauche" quand Ratzinger était "wojtylien de droite", fera sans doute mille gestes à haute charge symbolique pour tenter d'enrayer le processus de marginalisation du catholicisme, que son prédécesseur réputait inéluctable. Faut-il en blâmer le Nouveau Pontife ? Sans doute l'Eglise, providentiellement, se doit-elle de montrer qu'elle a tout tenté. Mais, d'un autre côté,  la "théologie" bloyenne à laquelle le pape s'est référé semble tellement dure que le risque serait d'en arriver à la juxtaposition de plusieurs discours, comme certain cardinal le lui reprocha en 2005 - un discours dur en interne, pour galvaniser les troupes, un discours soft en externe, pour se concilier des troupes ; un discours dur en interne pour reconstituer des communautés ferventes et un discours soft en externe (célébration de Hanouka comme il l'a fait à Buenos Aires) pour donner à l'Institution ecclésiale une marge de manoeuvre dans le Monde difficile, souvent hostile, qu'elle affronte tous les jours. Le tout constituant une stratégie frôlant le non-sens. Une sorte d'hyper-wojtylisme de virtuose.

Les temps sont plus que jamais à la résistance. Il faut remercier le pape François d'avoir réveillé ses fidèles, en le leur faisant sentir.

Avec Olivier Figueras, journaliste à Présent, je vous reparlerai de tout cela mardi soir à 20 H 15 au Centre Saint Paul.

Et, au Forum de Grenelle, 5 rue de la Croix-Nivert, dans le XVème, nous redirons samedi prochain entre 19 H 30 et 22 H 30, notre fidélité à la Révolution chrétienne. Ces Premières assises entendent contribuer à pérenniser un esprit de fidélité et à porter des projets de résistance.

vendredi 15 mars 2013

Une place notable, au conclave, pour les responsables des Églises catholiques de rite oriental

[par Hector Triomphant] Un aspect a été peu souligné, mais le conclave qui s’est réuni ce mardi 12 mars est probablement l’un de ceux qui comporte, dans l’histoire, le nombre le plus varié de responsables d’Églises catholiques de rite oriental en exercice. Certes, ces Églises ne représentent qu’un nombre limité de fidèles dans la masse catholique, mais sur les 115 cardinaux électeurs présents à Rome, 4 sont à la tête d’Églises de rite oriental. L’univers catholique romain, mais non latin, est assez bien représenté dans le conclave qui a élu le Cardinal Bergoglio comme successeur à Joseph Ratzinger, pape émérite depuis peu. On y compte, en effet, le patriarche copte catholique, Antonios Naguib, créé cardinal en 2010, mais également le patriarche maronite, Bechara Boutros Raï, créé en novembre 2012. En outre, deux archevêques majeurs d’Églises orientales sont également électeurs : l’archevêque majeur des syro-malabars (siège traditionnellement cardinalice), Mgr George Alencherry, crée en février 2012, et l’archevêque majeur de Trivandrum des syro-malankars, Mgr Basileos Cleemis Thottunkal, ce dernier siège donnant pour la première fois un cardinal à l’Église romaine. Ce nombre aurait pu être porté à 5: en effet, l’archevêque majeur émérite des ukrainiens catholiques, le cardinal Husar, aurait pu voter, s’il n’avait fêté ses 80 ans le 26 février dernier, soit deux jours avant le début de la vacance du siège pontifical ! (Le seuil des 80 ans est fixé par rapport à la date vacance du Siège apostolique, non par rapport à celle du début du conclave ; à ce titre, le cardinal Kasper, qui a eu 80 ans le 5 mars dernier, donc postérieurement au 28 mars, a pu participer au conclave). En outre, deux autres actuels ou anciens responsables d’Églises orientales sont cardinaux, mais ne sont plus électeurs : le patriarche émérite chaldéen (il n’est plus patriarche depuis le 1er février dernier), Emmanuel III Karim Delly, créé cardinal en 2007, et Mgr Lucian Muresan, archevêque majeur d’Alba Iulia et Fagaras des roumains, créé cardinal en février 2012. Tous deux sont respectivement nés en 1927 et 1931.

Si l’on veut une représentation aussi significative, il faut peut-être remonter à Paul VI qui, en 1965, créa d’un coup quatre chefs d’Églises orientales : le patriarche melkite-catholique, Maxime IV Sayegh, le patriarche Maronite, Paul Pierre Meouchi, le patriarche copte catholique, Stephanos I Sidarous et Mgr Slipyj, archevêque ukrainien catholique, alors en exil en raison du régime soviétique qui régnait sur l’Ukraine. Mais seuls les deux derniers participèrent aux deux conclaves de 1978. Autant dire que les créations sous Benoît XVI marquent une avancée significative assez peu soulignée dans la meilleure prise en compte de l’universalité de l’Église.

Jean-Paul II promut au cardinalat plusieurs responsables d’Églises orientales, mais encore le fit-il quelquefois successivement pour le titulaire d’un même siège. Ainsi, le patriarche maronite fut créé cardinal, dans la personne d’Antoine Khoraiche, en 1983, puis de [Nasrallah Boutros] Sfeir, en 1994. De même, l’archevêque majeur des ukrainiens catholiques fut créé cardinal en 1985 : il s’agissait de Mgr Lubachivski, alors en exil. Son successeur, Mgr Husar, fut créé cardinal en 2001. Enfin, l’archevêque majeur syro-malabar d’Ernakulam fut créé cardinal en la personne de Mgr Padiyara en 1988, puis celle de son successeur, Mgr Vithayathil en 2001. Le patriarche copte catholique, Stéphane IIGhattas, fut créé cardinal en 2003. Le patriarche syriaque catholique émérite, Ignace Moussa Ier Daoud, fut créé cardinal en 2001, peu de temps après sa démission : il avait, en effet, été nommé préfet de la Congrégation orientale pour les Eglises orientales, fonction qu’il exerça jusqu’en juillet 2007. Enfin, Mgr Todea, archevêque majeur des roumains, fut créé cardinal en 1991.

On peut dire que tout au long de son pontificat, le pape émérite Benoît XVI a marqué sa sollicitude pour les Églises catholiques orientales, méconnues de la grande masse des catholiques, mais ferventes par leur liturgie et leur spiritualité. Un rôle-clé dans le prochain pontificat?

François provoque l'indignation de Bruno

Tout à l'heure, Bruno me téléphone en colère.

Il me dit : "Alors avec Jean-Paul II, Benoît XVI, le catholicisme je veux bien. Ca reste soft. Mais avec François, c'est une autre paire de manches".

Je lui manifestai ma surprise.

Il me réponds : - "Tu te rends compte que nous les mécréants, il est en train de tous nous mettre dehors avec ses formules à l'emporte pièce".

Là je commence à voir, mais je fais l'innocent : - Lesquelles ?

- Je me mets tout de suite sur Internet. Voilà : "Quand on ne confesse pas Jésus-Christ, cela me fait penser à la phrase de Léon Bloy : “Qui ne prie pas le Seigneur, prie le diable”. Quand on ne confesse pas Jésus-Christ, on confesse la mondanité du diable, la mondanité du démon". Ca veut dire quoi, confesser, d'abord dans ce cas-là ?

- Confesser, c'est reconnaître Jésus comme le Fils de Dieu.

- C'est bien ce que je pensais... Tu n’arranges pas les affaires de ton pape.

- Euh ! Bon alors, il faut dire que Léon Bloy vaut plus comme imprécateur (et un imprécateur peu sympathique, grand médiseur et mépriseur) que comme théologien. D'habitude, les théologiens, quand ils avancent de telles choses, les enveloppent dans du beau papier. ils expliquent : non, l'Eglise n'a jamais prétendu mettre en enfer tous ceux qui ne croient pas actuellement en elle. Mais le pape François est l'homme des surprises, et je crois vraiment : de toutes les surprises. C'est un jésuite austère, qui est essentiellement indifférent comme le conseille saint Ignace, indifférent au qu'en dira-t-on, à ce qu'on pense de lui etc. Il faut peut-être lui laisser le temps de mettre le papier cadeau. Ca viendra.

- Mais qu'est-ce qu'il peut mettre comme papier cadeau, pour expliquer à ceux qui ne prient pas Jésus-Christ que, malgré ce qu'écrit Léon Bloy, ils ne sont pas le diable...

- En essayant de me mettre dans sa peau de jésuite, je te répondrai à travers l'idée de saint Ignace : les deux étendards. Il y a effectivement les bons et les méchants, ça j'y crois. Il y a ceux qui essaient d'aimer autre chose qu'eux-mêmes, ceux qui sortent d'eux-mêmes pour se mettre au service de ce qu'ils aiment. Ceux-là, ils ne le savent pas forcément clairement, mais leur logique est chrétienne. Et puis, il y a ceux qui se prennent dans "les filets et les chaînes" dit saint Ignace, ceux qui sont prisonniers du démon parce qu'il ne pensent qu'à eux et à se servir.

- Bon alors pris comme ça je veux bien..."

J'ai beaucoup aimé l'indignation de Bruno et je suis surpris que ce ne soit pas celle de La Vie et d'autres blogs chrétiens qui font de la largeur d'esprit leur fond de commerce. Il faut croire que ce François-là produit une sorte d'effet de sidération. Il peut dire des énormités anticonciliaires (anticonsensuelles) le plus tranquillement du monde. Personne n'a bronché encore. Gare au réveil ! Parce qu'un tel discours, Léon Bloy mis à part, c'est du Marcel Lefebvre dans le texte ! J'avoue que j'en suis assez content.

Il y a autre chose qui me ravit : c'est une sorte d'anticléricalisme permanent. On sait la manière dont le cardinal Bergolio a attaqué ceux qui voulaient garder le baptême pour eux, prêtres ou clercs, en mettant des conditions exagérément difficiles à sa réception. Il les traite de "néognostiques pharisaïques". Mais dans le sermon que je viens de citer, il y a un autre texte étonnant à propos de ceux qui prêchent Jésus mais qui ne veulent pas entendre parler de sa croix :
"Quand nous marchons sans la croix, quand nous édifions sans la croix et quand nous confessons un Christ sans croix, nous ne sommes pas des disciples du Seigneur : nous sommes des personnes du monde, nous sommes des évêques, des prêtres, des cardinaux, des papes, mais pas des disciples du Seigneur ".
Ce genre de petite pique anticléricale semble décidément assez fréquente dans son enseignement... J'ai l'impression qu'on va bien s'amuser.

jeudi 14 mars 2013

Un François peut en cacher un autre

Ainsi donc le pape François a-t-il déjoué tous les pronostics, parvenant au Souverain pontificat à 76 ans, alors qu'il n'y était pas parvenu (ou qu'il y avait renoncé ?) à 68... lors du précédent conclave, dans lequel il s'était trouvé opposé à Benoît XVI. Pas un vaticaniste ne donnait un kopeck sur son nom. Il y aurait eu un bon coup à faire chez les bookmakers... Dommage ! Reste, malgré la visite de rigueur aujourd'hui à son prédécesseur, que cette élection apparaît comme un échec personnel pour Benoît XVI. Il suffisait, mercredi, de voir la tête de Mgr Marini, grand ordonnateur des cérémonies ratzinguériennes qui a deux reprises essuya un refus ostensible du nouveau pape, pour sentir que le vent avait tourné Place Saint-Pierre. C'est sans doute aussi ce que voulait nous dire le goéland, obstinément vissé à la cheminée de la Sixtine, comme s'il attendait la croisée des vents.

Mais il faut reconnaître que, pour tous, ce pape est une énigme... Il n'y a guère que Jean-Luc Mélanchon, qui, sur l'heure, l'avait percé à jour : «L’élection de Jorge Mario Berloglio comme nouveau pape n’est pas une bonne nouvelle pour les progressistes du monde chrétien ni pour la révolution citoyenne en Amérique du sud. Silencieux sous la dictature militaire puis à l’heure des jugements des militaires criminels, opposant connu aux gouvernements argentins de Nestor puis de Christina Kirschner, tendre pour l’Opus Dei, hostile aux prêtres progressistes, le nouveau chef de l’Eglise catholique devra prouver qu’il n’a pas été élu pour déstabiliser les régimes progressistes de l’Amérique latine ni pour poursuivre les persécutions contre la théologie de la libération. Compte tenu de l’affichage favorable aux pauvres, il faut espérer qu’il soit plutôt enclin à aider ceux qui en sont actuellement les porte-parole en politique et dans le christianisme amérindien ». Fermez le ban ! Voilà un pape fasciste... de plus !

On voit bien que Jean-Luc Mélanchon, qui a été enfant de choeur, ne croit plus au Saint-Esprit. Sinon il se méfierait. Il faut toujours se méfier des énigmes quand elles arrivent telles des météorites, à ce niveau de réalité.

N'empêche ! Dans l'ensemble (je ne parle pas des affreux procès d'intention qu'on n'a pas fini de faire au pape régnant), Mélanchon a bien raison de dire aux progressistes binaires qu'ils ne se réjouissent pas trop vite. Il a fallu attendre aujourd'hui jeudi pour que Golias emboîte le pas à Mélanchon, mais ça y est : le bon pape François, ils sont contre. Quant à Mgr Gaillot, il se proposait sans rire , au vu de sa prestation Place Saint-Pierre, pour lui donner des cours de communication. Il confond sans doute Saint-Pierre de Rome et Parthénia...

Regardons l'Eglise et pas notre petite chapelle. Essayons de "sentir avec l'Eglise" comme dirait ce jésuite de pape. Je suis en train de prêcher les exercices de Saint Ignace, au cours de ce que nous avons appelé "une retraite dans la ville". Ce pape "électron libre" (comme l'appelle Olivier Figueras), on le sent pétri de la liberté spirituelle que donne la pratique des Exercices de Saint Ignace. Il semble véritablement "indifférent", selon le conseil de saint Ignace, "ne souhaitant pas plus une longue vie qu'une vie courte, l'honneur que les opprobres, les richesses que la pauvreté, désirant et choisissant uniquement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés" (Principe et fondement). Telle est la raison profonde de sa vie ascétique ; lever 4 H 30. Oraison pendant une heure. Réception de ses prêtres sans rendez-vous de 6 H à 8 H tous les jours. Pour le voir ? Il suffit d'avoir quelque chose  à lui dire et de se lever tôt pour aller le lui dire.

On nous parle beaucoup de saint François d'Assise et de son amour des pauvres. Bien sûr ! Mais un François peut en cacher un autre. Pour ce jésuite, il est évident que François Xavier, qui fut, à Paris, un des premiers compagnons d'Ignace, Navarrais comme lui, ce génie de l'évangélisation, tient au coeur du cardinal Bergoglio. Je crois qu'on peut dire qu'on va arrêter de nous parler de la nouvelle évangélisation... Et qu'on va la faire avec lui. J'avoue que j'ai beaucoup aimé la manière dont, au mois de mai dernier, il a traité les prêtres qui refusent le baptême à ceux qui en ont fait la demande. Il les appelle "des néognostiques pharisaïques" et il leur reproche de "détourner les âmes du salut". Rien que ça : qui se sent morveux...

Alors bien sûr, Bergoglio n'est pas traditionaliste. Il semble loin des traditionalistes de son diocèse. Les traditionalistes attendront longtemps un autre Benoît XVI, en espérant qu'ils le traitent mieux que le premier... Ils ne pourront plus s'endormir en rêvant du doux habit blanc qui les protège de haut contre les vents mauvais. François les aura réveillé de leur douce somnolence et de leurs rêves de gloire. A nous de montrer aujourd'hui que ce qu'apportent les traditionalistes à l'Eglise - la liturgie latine et la culture théologique thomiste - est nécessaire à la nouvelle évangélisation. Il faut se retrousser les manches... Et baptiser !

A défaut d'apprécier tout ce que fera le nouveau pape (auquel il manquera certainement quelques dentelles), nous pouvons épouser sa devise épiscopale : miserando atque eligendo. On traduit souvent "En faisant miséricorde et en choisissant". Mais le latin est concis. Je crois qu'il faut traduire plus exactement : En faisant miséricorde et en choisissant de le faire. Rien ne sert d'avoir seulement pitié "comme un coeur qui s'épanche", qui s'écoeure ou qui se débonde... Non ! Il faut faire élection. Il faut choisir d'avoir pitié. Il faut que la miséricorde que nous diffuserons, nous chrétiens, autour de nous ne soit pas le fait de je ne sais quelle faiblesse de caractère ou de je ne sais quelle tendance à se répandre. Qu'elle soit un choix, comme l'évangélisation qui en est l'expression la plus élevée : miserando atque eligendo.