"Pour vous, quelle est la pire des choses qui puisse arriver à l'Eglise ? - C'est ce que De Lubac appelle la mondanité spirituelle, c'est se mettre au centre". Voilà comment le cardinal Bergoglio parlait pour le journal Trente Jours en 2007. En 2013, il revient à ce thème de "la mondanité" dès la première messe qu'il célèbre en tant que pape François : "Quand on ne confesse pas Jésus-Christ, on confesse la mondanité du diable, la mondanité du démon". Que veut nous dire ce pape antimondain ? Qu'entend-il par mondanité ? Il me semble que l'homélie de sa messe d'intronisation sur Joseph le gardien, est aussi, à sa manière une homélie antimondaine : Joseph garde notre foi. Il garde l'Eglise du monde. Il garde la création de Dieu dans sa beauté native. Je dirais : quel conservateur, ce Joseph bergoglien!
J'ai retrouvé le texte du Cardinal de Lubac auquel il fait allusion. Ce sont les dernières pages de ses Méditations sur l'Eglise. Il s'agit en fait (comme souvent chez Lubac) d'une citation de Dom Vonnier. On y retrouve ensuite quelques lignes citées dans l'Entretien de Trent Giorni en 2007, qui sont du jésuite Auguste Valensin. C'est bien le texte (guère lubacien en réalité) qui a inspiré notre pape.
Le voici :
"Le plus grand péril pour l'Eglise, la tentation la plus perfide, c'est ce que Dom Vonnier appelait "la mondanité spirituelle". Nous entendons par là, disait-il, "ce qui pratiquement se présente comme un détachement de l'autre mondanité, mais dont l'idéal moral, voire spirituel, serait au lieu de la gloire du Seigneur, l'homme et son perfectionnement. Une attitude radicalement anthropocentrique, voilà la mondanité de l'esprit. Elle deviendrait irrémissible dans le cas -supposons-le possible- d'un homme rempli de toutes les perfections spirituelles mais ne les rapportant pas à Dieu" [fin de la citation de Dom Vonnier dans Méditations sur l'Eglise p. 327].
On devine que le futur pape a beaucoup médité sur cette double mondanité, celle qui provient de la superficialité et du désir d'être conforme au siècle [ce n'est pas d'elle que nous parle Dom Vonnier] et celle qui s'établit à travers l'anthropocentrisme spirituel, quand on oublie d'être simplement au service de Dieu et qu'on identifie à son Moi la cause de Dieu. Dans l'entretien de 30 Giorni, le pape disait que c'était le défaut de Jonas. Il me revient d'avoir cité André Frossard dans mon Jonas ou le désir absent (éd. Via romana). Il disait "Un intégriste est un homme qui veut faire la volonté de Dieu, que Dieu le veuille ou pas". Intégriste, idéologue, tout cela c'est un peu la même chose. La "mondanité spirituelle" serait le propre de celui qui préfère ses conceptions du christianisme à la grâce de Dieu travaillant dans les cœurs.
Là dessus Lubac continue de son propre chef : "Si cette mondanité spirituelle devait envahir l'Eglise et travailler à la corrompre en s'attaquant à son principe même, elle serait infiniment plus désastreuse que toute mondanité simplement morale". Et voici le passage cité sans référence par le pape dans 30 Giorni : "Pire même que cette lèpre infâme qui a certains moments de l'histoire défigura si cruellement le visage de l'Epouse bien aimée, alors que la Religion semblait installer le scandale "dans le sanctuaire même et, représentée par un pape libertin, cachait sous des pierreries, sous des fards, sous des mouches, le visage de Jésus-Christ" (cette fois la citation dans la citation est de Valensin). D'un tel mal, continue le Père de Lubac dans ce passage qui a attiré l'attention du pape, aucun de nous n'est totalement à l'abri. Un humanisme subtil - adversaire du Dieu vivant et en secret non moins ennemi de l'homme - peut s'insinuer en nous par mille détours (...) Mais aucune de nos trahisons ne peut livrer à l'Ennemi la Cité que le Seigneur lui-même tient en sa garde". Il veut parler de l'Eglise bien sûr.
La mondanité spirituelle, que critique notre pape, c'est donc l'intégrisme en tant que par lui, on veut faire la volonté de Dieu que Dieu le veuille ou pas. Mais c'est aussi "un humanisme subtil", un anthropocentrisme qui déplace le coeur de la Bonne nouvelle en mettant l'homme au centre de tout. Ces deux dimensions se trouvent explicitement dans le texte compliqué du cardinal de Lubac - et l'antiintégrisme et l'antihumanisme.
Notons que dans les textes qu'il m'a été donné de lire, critiquant la mondanité, le pape se focalise sur l'intégrisme, mais aussi sur toutes les manières dont l'Eglise peut pratiquer l'autocentrage : cléricalisme etc. Je n'ai pas lu, sous sa plume de critique de l'humanisme qui, à en croire Lubac lui-même, représente lui aussi cette mondanité spirituelle.
Je profite de cette mise au point un peu technique pour annoncer que ce soir au Centre Saint Paul, je vais faire une conférence avec Olivier Figueras sur le thème Habemus papam : quel est ce pape?
