samedi 20 avril 2013

Violence ? Réponse à G2S

Je republie ici la critique d'un habitué de ce blog, G2S, mon quasi-homonyme belge. Il n'a pas l'intention de s'en laisser conter. Pour lui mon apologie des veilleurs et autres supporters du Printemps semble ramener à la surface les heures sombres des années folles.
"A vous lire, je rajeunis. Je retrouve les tracts maoïstes, trotskystes ou staliniens de nos belles années 68. "CRS / SS", "Le peuple vaincra"'... Et j'entends les échos des années 30, celles des ligues... Entre la conviction la plus engagée et la délégitimation radicale de l'adversaire, ne voyez vous pas la limite à ne pas franchir? Comment pouvez-vous construire ce manichéisme (je vous cite): " du côté des partisans de la Manif pour tous la vérité est l'arme absolue, avec l'évidence du mariage naturel : un homme, une femme et des enfants... du côté des adversaires, on peut dire que mécaniquement, il reste la diffamation et la calomnie". En réduisant ainsi "mécaniquement" vos adversaires à la simple immoralité, vous semez la violence".
Ce qui est extraordinaire chez les 67 interpelés de dimanche soir, chez ceux de tous les autres soirs, c'est qu'ils ne crient pas. Ils ne délégitiment personne en utilisant les noms d'oiseaux du bestiaire de la correctness (SS, nazis, ligueurs et j'en passe). Ils ne reprennent en choeur aucun vieux cri. Ils ne cèdent à aucune nostalgie. Ces Veilleurs font du neuf, comme je l'ai écrit, ils manifestent une force qui ne doit rien à la violence, celle de l'Evangile. C'est ce qui les rend invulnérables, inaccessibles aux infiltrations policières, parce qu'un infiltré a quand même sa dignité et que lui, il ne chantera pas longtemps : "L'espérance est un trésor".

Juste une précision : je trouve l'attitude de l'abbé Beauvais, tel qu'on peut le voir sur Youtube (voir Tradinews) particulièrement décalée. L'heure n'est pas aux actions éruptives ou adolescentes, mais aux actions spirituelles, au témoignage. Cela dit, l'abbé a le courage de se montrer, on ne peut pas le lui enlever. Mais lui tombe en partie sous les coups de la critique de G2S... Et surtout il y fait tomber une partie du mouvement.

Mais G2S va plus loin que de stigmatiser telle dérive (fatale en semblables occurrences il faut le dire). Il récuse ce qu'il nomme mon "manichéisme". Dire que " du côté des partisans de la Manif pour tous la vérité est l'arme absolue, avec l'évidence du mariage naturel : un homme, une femme et des enfants... du côté des adversaires, on peut dire que mécaniquement, il reste la diffamation et la calomnie"... cela constituerait "une violence".

Je sais depuis Roland Barthes que "le langage est fachiste"... Mais je ne pensais pas, cher G2S, que vous partagiez cet avis.

La question du mariage homosexuel n'est pas un objet de raisonnement. On ne peut pas PROUVER RATIONNELLEMENT qu'il faut un père et une mère pour faire des enfants. Du reste, dans le meilleur des mondes qu'on nous prépare, on pourra certainement faire autrement. Mais le problème n'est pas là. La nécessité absolue de la famille pour l'avenir de l'humanité n'est pas affaire de démonstration. On peut même démontrer comme Platon naguère dans sa République, que la famille, institution sociale, est une vieillerie qu'il faut remplacer parce qu'elle favorise tous les particularismes émotionnels et affectifs. On peut, comme à Sparte, pratiquer l'élevage collectif des enfants avant leur septième année et leur éducation collective après. Mais la famille, malgré ces mises en cause rationnelles demeure une évidence. Elle relève de ce que Gianbattista Vico appelait le certum, la certitude indémontrable, bien plus forte que les vérités (verum dit Vico) démontrées.

Mais qu'est-ce que le contraire d'une évidence ? Un mensonge. La violence consiste justement à ne plus être capable d'appeler mensonge le contraire de l'évidence. Il faut apprendre à se laisser faire par la douce contrainte de l'évidence. L'attitude inverse relève de l'imagination. Comme dit le bon La Fontaine : "Chacun tourne en réalité / Autant qu'il peut ses propres songes / L'homme est de glace aux vérités / Il est de feu pour les mensonges" (Le statuaire et la statue de Jupiter). N'a-t-on pas le droit de dire à Platon que sa République est un songe ou à Judith Butler que sa théorie du Gender relève d'une imagination en feu.

jeudi 18 avril 2013

Echec de la répression : on est fier, nous chrétiens !

Il faut bien reconnaître que, en face, c'est la stupéfaction. D'où sortent ces jeunes ? Qu'ont-ils à gagner dans cette affaire ? Pourquoi chaque jour vont-ils monter leur "action", avec ce mélange de courage et de détachement, de sourire et de sérieux, allant jusqu'au bout, souvent poussés à la bavure mais n'y cédant jamais. Rien à voir avec l'extrémiste, qui a la tête près du bonnet et auquel on fait faire exactement ce qui dessert sa cause. Rien à voir avec le fasciste qui cogne sur ses boucs émissaires... Ceux-là, ce ne sont pas des fascistes, ce sont des chrétiens. Leur foi leur interdit d'avoir des boucs émissaires, comme l'a très bien expliqué René Girard. Ni racistes, ni sexistes, ni phobistes : chrétiens. C'est une nouvelle force qui naît, une force qui n'a rien à voir avec la violence. Que peut-on contre elle ?

La diffamation d'Etat, relayée par les médias, a du mal à se mettre en place : c'est qu'ils le portent sur le visage, qu'ils sont sans haine ces jeunes. On voudrait les faire entrer dans le petit jeu des étiquettes excluantes, on voudrait les faire passer pour ce qu'ils ne sont pas. Sur ce point, Caroline Fourest est du même avis que Frigide Barjot, à qui il est arrivé de traiter ses propres troupes d'... "extrémistes". Pour le confort intellectuel de la gauche nihiliste ? Par ignorance elle aussi ? Difficile à dire. Mais sur ce point, il faudra qu'elle s'excuse. On n'est pas chef pour faire tirer sur les meilleurs éléments de son dispositif. Si du côté des partisans de la Manif pour tous la vérité est l'arme absolue, avec l'évidence du mariage naturel : un homme, une femme et des enfants... du côté des adversaires, on peut dire que mécaniquement, il reste la diffamation et la calomnie. Attention à ne pas l'introduire dans nos rangs au nom d'un esprit de parti, Manif pour tous contre Printemps refleurissant.

La réalité c'est que les flics étonnés, les policiers en civil qui d'habitude jouent sur du velours avec leurs provocations hâtivement concoctées, cette fois y sont pour leurs frais. Chou blanc ! Il n'y en a qu'un qui n'a pas compris le changement de décor : celui que l'on appelle plus que Manuel Gaz. Pour lui, jusqu'à maintenant, il n'y avait qu'une solution : noyer la révolte dans le gaz. Le moins que l'on puisse dire est qu'il applique sa recette avec persévérance. Et si le gaz ne suffit pas ? Reste les provocations homophobes organisées par la Police sur ordre : rien à voir avec les manifestants ? Bien sûr rien à voir sur le terrain. Mais il suffira, au 20 H, de présenter les choses comme liées pour qu'elles aient à voir....

Quoi d'autre dans l'arsenal d'Etat ? La prison ferme. La loi prévoit de la prison ferme pour refus d'obtempérer sur la voie publique. La solution est à l'étude en ce moment, très gravement, à l'Elysée, on l'on serait prêt à prendre le risque de faire des martyrs pour faire des exemples. Cet après midi, Manuel Gaz a convoqué une réunion pour renforcer les dispositifs de répression. Attention à ce soir.

Nos élites ont aimé le printemps arabe... après coup. Mais - c'est curieux - elles détestent d'instinct le printemps français. Ce printemps n'est-il pas démocratique ? Au contraire, il l'est trop. Pensez : il n'est pas contrôlé par le pouvoir... Il est auto-contrôlé par la foi qui anime ces jeunes. D'ailleurs, comme l'autre, il est parti de la Toile et des réseaux sociaux, sans le visa des gros médias. C'est un signe. Le signe d'une liberté intolérable. Et d'une vérité insupportable. La foi a été mise hors jeu du débat social depuis cent ans. On a voulu mettre le christianisme à la porte : attention, il revient par la fenêtre, restée ouverte en ces beaux jours printaniers!

C'est historique ? Oui, ces jeunes sont en train de faire époque.

mardi 16 avril 2013

La fête du Bon Pasteur

Tiré de "Saint Paul par Lettre" n°37 du 14 avril 2013

Le texte de ce dimanche du Bon Pasteur est bien connu : « Je suis le bon Pasteur et je mets ma vie en jeu [animam pono] pour mes brebis ». La métaphore pastorale, à l’époque du Christ, est tellement banale qu’elle ne choque pas comme elle peut choquer aujourd’hui. Il est clair qu’être un fidèle du Christ, suivre le bon Pasteur, ce n’est pas être un mouton bêlant dans l’affreux concert du Consensus ambiant, ni non plus un mouton de Panurge, qui se noie sans état d’âme parce que celui qui marche devant lui se noie aussi. Il faut dépoussiérer un peu la métaphore ! Il faut surtout la christianiser.

Comment faire ?

Il faut comprendre que les brebis, dans la mesure même où elles sont la propriété du Pasteur, lui sont précieuses. Elles valent plus que sa vie, puisqu’il « met sa vie en jeu » pour elles. Il ne faut pas oublier la petite parabole de saint Mathieu, dans laquelle le berger va chercher la centième brebis qui s’est égarée, en laissant les 99 autres. Dans les représentations artistiques, on peut voir comment l’allégorie du Bon pasteur fait bon ménage avec la parabole de la brebis perdue : le berger conduit ses brebis, il marche en avant d’elle (et non en arrière : le Christ n’est ni un serre-file ni un Kapo). Et il porte sur ses épaules la brebis qui s’est égarée et qu’il est allé chercher, comme le précieux témoignage du fait que le Fils de l’Homme « ne perd rien de tout ce qui lui a été donné par son Père ». L’Evangile de Jean, vous le savez ajoute : « excepté le Fils de perdition », désignant ainsi Judas.

Nous croyons trop souvent que l’on perd la foi comme on pourrait perdre… son portefeuille. Mais le Christ s’est engagé envers nous. Si nous ne rompons pas brutalement avec lui, si nous nous contentons de batifoler sans méchanceté à droite et à gauche, soyons sûrs qu’il viendra nous chercher et que, d’une manière ou d’un autre, à un moment de notre vie, il nous prendra sur ses épaules. Sa miséricorde n’est pas un vain mot ! Autant sa justice est limitée puisqu’elle s’exerce sur des situations qui posent un cadre à son action de Bon Pasteur, autant sa miséricorde est infinie puisque son seul cadre est celui de la décision du Pasteur. C’est la Subjectivité divine en son souverain caprice qui donne un cadre à la Miséricorde du Christ, et elle seule.

Nous avons célébré dimanche dernier le dimanche de la Miséricorde que demanda Soeur Faustine et qu’institua Jean-Paul II. Je pense que l’on peut dire que, dans le rite traditionnel, ce dimanche de la Miséricorde est bien représenté par le dimanche du Bon Pasteur., celui qui ne refuse rien ses brebis et qui n’en laisse pas une se perdre.

Qui dira la prévenance du Christ, à l’oeuvre dans chacune de nos vie ? Qui dira la délicatesse avec laquelle il nous avertit, la manière si douce dont il nous conduit, non seulement dans « les verts pâturages » d’une vie facile, mais aussi dans la voie étroite de l’Evangile, où bien des brebis pourraient se rompre les jambes, mais dans lesquelles on marche avec assurance et fierté, parce qu’on marche à la suite du Pasteur de nos âmes.

La Miséricorde de Dieu n’est pas un dû que nous devrions exiger à tous propos. C’est une réserve de sens et d’énergie, l’assurance d’une complicité permanente avec l’existence. Si Jean-Paul II a réhabilité la magnanimité chrétienne par son exemple et par cette fameuse parole : N’ayez pas peur ! qu’il a mise en pratique le premier durant tout son pontificat, il faut bien comprendre que c’est parce qu’il a tablé tout de suite sur le Seigneur « riche en miséricorde » (selon le titre de sa deuxième encyclique).

La miséricorde de Dieu est la grande pourvoyeuse de notre élan. Elle n’a pas de limite.

L’Institut du Bon Pasteur, qui s’est mis sous ce patronage prestigieux, doit plus qu’un autre tabler sur la Miséricorde jamais démentie de son Seigneur ! En Justice nous n’avons rien à demander au Seigneur, parce que nous ne méritons rien. Mais de sa Miséricorde nous avons tout à attendre : le pain de chaque jour et l’élan de toute une vie. Il nous a acheté « cher » comme dit saint Paul. Nous lui sommes chers.

Abbé Guillaume de Tanoüarn

lundi 15 avril 2013

Chiffon rouge [par RF]

[par RF] Ce qui est horrible dans l’actuelle querelle autour du «mariage pour tous» c’est qu’elle divise pour de vrai les Français. Les ‘anti’ trouvent le projet abominable, les ‘pro’ veulent voir les ‘anti’ comme des fachos homophobes. La loi Taubira est particulièrement clivante, quelque promesse de France apaisée qu’ai pu faire le candidat Hollande.

Il est vrai que les promoteurs de cette loi se sont appliqués à faire monter la mayonaise. Manifs minimisées, débat confisqué, pétition ignorée, vote précipité. Pour faire court je ne citerai que deux élus: le député Alain Tourret auditionnant avec morgue le Cardinal Vingt-Trois («vous allez lancer vos catholiques… s'il en reste!»), le sénateur Jean-Pierre Michel se gaussant sur Twitter de la manif du 24 mars («Quelques serre-têtes et des jupes plissées…»)

On aurait voulu exaspérer la France qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Mais puisqu’on s’y est pris ainsi, c’est qu’on a voulu chauffer tout le monde, et on y réussit. Le PACS avait montré combien le sujet est sensible, et qu’il suffirait de l’agiter pour enflammer une France contre l’autre.

Avec quel effet? D’une part une certaine radicalisation à tribord, qui n’est pas pour déplaire à ceux qui au PS jouent le FN contre l’UMP. D’autre part un réflexe d’union à bâbord : voyez comme Taubira y fait figure d’icône au PS après y avoir été pour le moins controversée. Et puis tant qu’on parle du mariage, on ne parle pas du chômage.

Reste que les pyromanes vous le diront : allumer un feu est facile, le diriger l’est moins – d’autant que le clivage pro/anti ne recoupe pas forcément le partage gauche/droite. On verra bien. Prochaine manif : voyez ici.

samedi 13 avril 2013

Foi et miséricorde : de Kafka à l'Evangile

Nous avons célébré dimanche dernier le dimanche de la Miséricorde, institué par Jean-Paul II sur la demande ancienne de Soeur Faustine. Il faudrait que tous les dimanches soient des dimanches de la miséricorde. Il faudrait que notre vie soit placée sous le signe de la Miséricorde. Mais pour cela, il est nécessaire de frapper à la porte de la Miséricorde de Dieu, qui est la foi : "Va ! Ta foi t'a sauvé".

A cet égard, dans l'extraordinaire rite que j'ai l'honneur et la joie de célébrer, nous sommes particulièrement gâtés de dimanche dernier (dimanche dit de Quasimodo, avec l'épisode du doute de Thomas) à dimanche prochain (dimanche dit du Bon Pasteur). Pour nous, c'est le Premier dimanche après Pâques qui est le dimanche de la foi ; le deuxième - avec l'introït Misericordia Domini et l'Evangile du Bon Pasteur - est tout entier placé sous le signe de la Miséricorde.

Je disais que la foi est la porte de la Miséricorde. On pourrait dire à l'inverse qu'il n'y a pas de foi sans miséricorde. La miséricorde de Dieu est toujours première en soi, même si pour nous, la foi en constitue la porte. Mais notre foi est déjà un acte de la Miséricorde de Dieu. Notre foi n'est pas seulement ce sentiment intérieur qui nous porte vers Dieu. C'est l'acte qui nous fait être ce que nous sommes.

J'ai trouvé, par hasard, dans le Journal de Kafka, quelques formules fulgurantes que je voudrais vous faire partager. Non que Kafka soit un Père de l'Eglise. Mais il a tellement scruté sa propre faiblesse et les métamorphoses (les katamorphoses) auxquelles elle pouvait donner lieu, qu'il a su dire mieux qu'un autre ce qu'est la foi. Sa judéité lui avait permis d'entrer dans la matière ; sa lecture de Kiekegaard l'a beaucoup guidé ; mais je crois qu'au fond, la foi, c'est tout ce qui s'inscrit en creux dans son art tourmenté. Non pas cette foi, difficile psychologiquement, que chantent nos intellectuels. Non pas la "faiblesse de croire" chère à Michel de Certeau, curieux jésuite, non pas "la foi 24 heures de doute et une minute d'espérance" éructée par ce pauvre Bernanos, qui de temps en temps... Non ! La foi solide. La foi solidité ontique. La foi, réalité ontologique et pas seulement avatar monstrueux d'une évolution devenue folle et qui donc ne s'expliquerait de toute façon plus.

Solidité ontique ? Je veux dire : la foi vérification de toutes nos espérances (substantia rerum sperandarum dit saint Paul aux Hébreux). Réalité ontologique ? Oui, parce qu'elle révèle l'identité de l'être humain, fils ou fille de Dieu.

Mais Kafka nous dit cela de manière encore plus profonde et moins jargonnante : "Croire signifie : libérer en soi l'indestructible, ou plus exactement se libérer, ou plus exactement : être indestructible, ou plus exactement : être".

Nous sommes parfaitement en phase avec l'Epître de saint Jean, que nous lisions dimanche dernier : "La victoire qui a vaincu le monde, c'est notre foi". Le monde ? Parlons-en du monde puisque notre pape François en parle tant. Pour Denis Vasse (autre jésuite atypique), "Thérèse (d'Avila) pointe la vraie dimension de ce que saint Jean appelle le monde : celle de ce mensonge inconscient qui ordonne l'acte de parler à l'IMAGE de soi-même et le détourne de l'altérité du désir" [L'Autre du désir et le Dieu de la foi p. 49]. Bon le truc est un peu obscur. Mais c'est trop beau pour que je vous en prive. Le monde ? C'est ce que nous imaginons que "on" pense de nous... Un jeu de miroir. Infantile ! Le désir ? C'est ce qui nous fait sortir de l'image et de l'imagination, l'épreuve de la vérité. Ce désir de vérité que l'on appelle foi, ce désir de vérité, ce qu'il y a de plus noble en nous et dont Dieu se sert, que Dieu informe par sa grâce pour en faire la foi qui sauve. Voilà ce qui triomphe des puissances narcissiques de l'Imaginaire et de ce Reflet universel qu'on appelle le monde. Voilà ce qui triomphe de ce que Freud appelait assez justement "les pulsions du moi".

Cette incursion dans les méandres de la Psyché ne vous convainc pas ? Vous ne voulez peut-être pas les voir, ces méandres, attachés peut-être comme un prêtre de ma connaissance à NE PAS VOULOIR vous connaître. C'est pourtant la connaissance de soi, saint Augustin avait bien raison, qui est le vestibule de la connaissance de Dieu. Mais passons. Vous n'avez pas forcément besoin de ce détour dans les marasmes de l'imaginaire pour comprendre l'élan vraiment spirituel de Kafka, définissant la foi : après tout, je vous le souhaite.

On a trop tendance en effet à faire de la foi un système philosophico-théologique (une idéologie finalement) qu'il faudrait sans cesse vérifier. Mais ce n'est pas la foi qu'il faut vérifier. C'est elle qui nous vérifie, c'est elle qui nous pose dans l'existence. Le "Je suis" de Descartes, ce "Je suis" si apparemment rationnel parce qu'il provient d'un "Je pense"... Ce "Je suis", absolument certain et dans lequel il ne peut y avoir le moindre doute, c'est celui de la foi. D'ailleurs, dès la Troisième Méditation, Descartes le rationnel est obligé de poser DIEU, pour que ce Je suis absolument certain ait un sens... Descartes le dit... Et on passe pudiquement la Troiisième Méditation métaphysique, réputée indigne d'un esprit vraiment scientifique, n'est-ce pas. Mais Descartes lui-même, ce détour par Dieu pour parvenir à la certitude, il ne l'a pas inventé, il l'a lu, il l'a vu dans saint Augustin... qui n'avait pas du tout cette perspective idéologique et systématisante sur la foi. A sa naissance, la foi n'est effectivement rien d'autre qu'une évidence intérieure, plus forte que toutes nos certitudes puisqu'elle les conditionne toutes.

Mais la Miséricorde alors ? Que nous apporte-t-elle ? Que signifie-t-elle quand on accorde tant déjà à la foi ?

Pour comprendre la Miséricorde, il faut la comparer à la Justice. La Justice que Dieu exercerait envers nous serait forcément limitée. Il ne ferai que rendre à chacun son dû, selon la définition bien connue. Que nous doit-il ? Rien. Mais la Miséricorde ? Dans la Miséricorde, que nous promet-il ? Tout. Lui-même. Sa vie. Son amour. D'autres dimensions pour une autre vie.

C'est donc la Miséricorde de Dieu qui fait être notre foi. Nous existons au risque de la Miséricorde de Dieu. C'est la miséricorde de Dieu qui libère en nous quelque chose d'indestructible. Quoi ? Le corps du Christ. "Nous sommes les membres de ce corps". « Que personne ne vous critique à propos de nourriture et de boisson, en matière de fêtes, de nouvelles lunes et de sabbat. Tout cela n’est que l’ombre de ce qui devait venir. La réalité, c’est le corps du Christ » (Col. 2, 16-17). Son corps physique, lors de sa venue sur la terre : il est ressuscité, et ainsi seul réel dans l'analogie de l'être. Son corps mystique, l'Eglise, qui n'est rien d'autre que... cela, ce corps ressuscité, mis à notre portée pour que nous en soyons les membres. Enfin son corps eucharistique, qui est le véhicule de la métamorphose chrétienne : "Nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons transformés" (I Co 15). 

La Miséricorde de Dieu dessine à l'avance la figure de cette métamorphose chrétienne que seule la foi a toujours déjà saisi, quand elle s'est, une fois, saisie de ce qui est indestructible en nous. Cette Miséricorde a un nom, un seul : Jésus, qui s'est voulu lui-même, le Pasteur, le bon... "Il n'y a pas d'autre nom au Ciel et sur la terre par lequel nous puissions être sauvés" (Actes 4, 12).

vendredi 12 avril 2013

"Je crois en l'homme" ? Un pape contre la mondialisation

Ne faites pas attention à ce titre, Je crois en l'homme, sous lequel a été traduit en français le livre d'entretien donné en 2010 par le cardinal Bergoglio archevêque de Buenos aires. Le titre originel, argentin, est Le Jésuite. Cette phrase - je crois en l'homme - ne se trouve dans le livre que sur les lèvres des interviewers (p. 191), et elle n'est pas reprise par l'archevêque lui-même. Que dit-il, quand on lui représente qu'"il est parfois difficile de croire en l'homme" ? "L'histoire semble une calamité, un désastre moral, un chaos de possibilités holistiques". Non pas : je crois en l'homme, mais quelque chose de beaucoup plus prosaïque : "On dit des Chinois qu'ils sont comme des bouchons. Dans certaines circonstances ils s'enfoncent et dans d'autres ils réapparaissent.Je crois que c'est aussi applicable en général à la nature humaine".

On n'est vraiment pas dans l'Utopie que suppose la croyance en l'homme : le pape entend rester comme il le dit en 2002 "sans grandiloquence, sans messianisme, sans certitudes impossibles". A la fin du livre, la dernière question des interviewers (Sergio Rubin et Francesca Ambrogetti) est la suivante : "En résumé, vous avez une vision assez peu optimiste de votre pays et du monde"... Notre pape a surtout, nous le verrons, une vision très méfiante de la globalisation... Mais pourquoi cet avis, au final, sur "l'optimisme modéré" de Bergoglio de la part de ses deux interviewers ?

C'est en réponse immédiate à cette profession de foi politique que je cite intégralement, qui n'est pas la foi en l'homme (abstrait) mais la foi dans le destin de son peuple : "J'aime bien parler de la patrie, pas de pays ou de nation. Le pays est en dernière instance un fait géographique et la nation un fait légal, constitutionnel. En revanche, la patrie est ce qui donne l'identité.D'une personne qui aime le lieu où elle vit, on ne dit pas qu'elle est une payiste ou une nationaliste, mais une patriote. Patrie vient de père ; c'est elle comme je l'ai dit qui reçoit la tradition des pères, la poursuit, la fait progresser. la patrie est un héritage des pères dans le présent qui doit etre perpétué. C'est pourquoi ceux qui parlent d'une patrie détachée de son héritage, aussi bien que ceux qui veulent la réduire à l'héritage sans lui permettre de croître, font erreur". C'est cette sortie sur la patrie que les interviewers, déçus, taxent de "modérément optimiste"... Comme si l'optimisme était le sujet !

On a parlé, en Argentine, du "premier pape peroniste de l'histoire". Cette vision des 'nations' ou plutôt des patries et de leur héritage est fondamentale pour notre pape, qui y revient dans une longue annexe sur un poème épique argentin Le gaucho Martin Fierro, de Jose Hernandez (1834-1886). Il a publié ce texte en 2002, avant de publier deux livres au sortir de la crise argentine La patrie sur les épaules (allusion consciente à Enée portant Anchise sur ses épaules après l'incendie et la prise de Troie) et La nation comme responsabilité.

Son discours n'est ni nostalgique ni de pur constat. Le pape François est un militant pour temps d'apocalypse. Voici ce qu'il disait de la globalisation, en 2002 : "La globalisation comme imposition unidirectionnelle et uniformisante de valeurs, de pratiques et de marchandises est liée à l'intégration entendue comme imitation et subordination culturelle, intellectuelle et spirituelle". Il met ici clairement en cause, quoi que sans le dire, l'hégémonie américaine. Et plus loin : "Les peuples en s'intégrant au dialogue global, apportent les valeurs de leur culture et doivent les protéger de toute absorption ou synthèse de laboratoire, susceptible de les diluer dans le commun, le global".

A lire le pape François, on se prend à songer à Karol Wojtyla et à son livre testamentaire, rédigé en 1993 et publié en 2005 : Mémoire et identité. On y trouve la même apologie d'une inculturation nationale du christianisme, le même goût pour les poètes nationaux - Adam Mickiewicz -, la même vision forte du caractère irremplaçable des nations. "Les nations sont les grandes institutrices des peuples" disait Jean Paul II à l'UNESCO en 1980. On sait quel rôle ce pape a joué dans l'effondrement du Rideau de fer et comment on a salué ce rôle politique par une tentative d'assassinat. Lorsque Jean-Paul II rencontrera Ali Agça, ce dernier lui dira simplement (c'est dans le livre de Bergoglio) : "Vous devriez être mort, je ne rate jamais mon coup".

Pourquoi n'aurions nous pas aujourd'hui un pape combattant, représentant des nations en voie de développement et s'insurgeant, mieux que ne saurait le faire un Italien, un Allemand ou un Français, contre  cette "imposition unidirectionnelle et uniformisante de valeurs, de pratiques et de marchandises" ? Son livre Le Jésuite (rebaptisé à la hâte Je crois en l'homme pour les besoins sans doute d'un camouflage médiatique) contient un manifeste des nations chrétiennes qui ne veulent pas mourir.