vendredi 7 novembre 2008

Encore Benedetto

Dans le message précédent je faisais l'éloge de la démocratie virtuelle qui s'instaure par le miracle d'Internet. Il est juste de passer de la théorie à la pratique.
Je voudrais vous parler d'un joli petit livre, merveilleusement édité, que j'ai trouvé à la Procure (Rue de Mézière Paris VIème) lors d'une après midi flâneuse. Un titre latin : Benedictus. Ca commence bien. Un sous titre : Une année avec Benoît XVI. C'est l'équipe de la revue Magnificat qui propose, pour chaque jour de l'année, un texte substantiel mais court de notre pape théologien. Idéal pour les gens pressés, qui n'ont pas envie de bosser idiots... Parfait pour offrir, mais aussi pour se l'offrir.
Pour le 6 novembre, je vois en titre : l'Eglise comme sacrement. Tout un programme !
Je lis : "La conception des sacrements comme instruments constitue la méprise par excellence en matière sacramentelle (...) Le christianisme en son essence même est un mystère d'unité. L'unification, c'est la rédemption car c'est la réalisation de notre correspondance avec Dieu unité des trois personnes. Le fait de désigner l'Eglise comme sacrement approfondit et éclaire le concept d'Eglise et répond à l'aspiration de l'humanité d'aujourd'hui à l'unité".
Bon, ce n'est pas aussi dense tous les jours, dans Benedictus. Mais, même lorsque c'est dense, la pensée reste parfaitement accessible : qu'est-ce qu'un sacrement ? Autrefois on répondait : un moyen d'aller à Dieu. Aujourd'hui, à suivre Benoît XVI, on évite de parler de moyen et on dit plutôt, avec un réalisme sacramentel profondément catholique : un sacrement c'est l'unité commencée avec Dieu. L'Eglise sacrement, c'est l'humanité en tant qu'elle s'unit à Dieu, d'une union qui n'est pas humaine mais divine.
Le pape développe ici une lecture très personnelle du thème conciliaire de l'Eglise sacrement. Au n°1 de Lumen gentium, on peut lire en effet : "L'Eglise étant le sacrement, c'est-à-dire le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'union de tout le genre humain...". Classiquement, le sacrement est ici défini comme un instrument (ou un moyen), ce que le pape, lui, récuse, avec raison me semble-t-il. L'Eglise, pour Benoît XVI, étant réellement dans le monde l'union commencée des hommes avec Dieu (l'incarnation continuée) n'est pas seulement un moyen. Ce mystère d'unité constitue en lui-même la fin de l'homme. Lorsqu'on lit au n°48 de la même constitution Lumen gentium que l'Eglise est "le sacrement universel du salut", il ne faut pas comprendre (en s'inspirant du n°1 de ce document cité ici) que l'Eglise est un moyen ou un instrument de salut, instrument qui en lui-même demeurerait extrinsèque au salut apporté par Jésus Christ.
Il faut plutôt se souvenir que l'Eglise, "corps du Christ" comme il est rappelé en ce n°48, est vraiment et réellement le salut commencé, le royaume advenu. Pas un simple moyen que Dieu utiliserait pour hâter son règne, mais le Royaume déjà là, et déjà là d'une certaine façon ab Abel, depuis Abel le juste comme on l'appelle dans le canon de la messe en évoquant son sacrifice comme une participation analogique au sacrifice du Christ.
Nous avons là, que cela plaise ou non, toute la doctrine de Mystici corporis du pape Pie XII. C'est la thèse d'un nombre grandissant de théologiens aujourd'hui, qui interprètent Vatican II à la lumière de la Tradition (biblique en particulier), au lieu de lire le n°48 de Lumen gentium, avec ses si fortes affirmations bibliques à la lumière relativiste du n°1 de la même constitution.
Pinaillage théologique ? Les lecteurs qui ne se sont jamais frottés de théologie le penseront sans doute. Ils auraient tort. La question de savoir si l'Eglise est simplement un "instrument", un "moyen" ou si elle est une fin, la fin de toute l'humanité enfin réconciliée avec Dieu dans le sang du Christ est fondamentale. Les conséquences sont immédiates :
L'Eglise instrument, c'est l'Eglise institution, qui se construit de plus en plus en référence aux Etats modernes, eux aussi simples instrument universel de la prospérité et de la liberté des peuples. Dans cette Eglise institutionnelle, la dimension communautaire s'appauvrit et la vie surnaturelle diminue. Entendu autrefois d'un prof d'ecclésiologie à l'Angélique à Rome : "L'Eglise ? Oh ! C'est comme l'Etat italien".
L'Eglise, si elle est l'unité commencée avec Dieu, par l'unification progressive du genre humain, n'est pas seulement un instrument extrinsèque à la vie des hommes. A travers ses sacrements, elle est cette vie elle-même, cette vie des hommes sur la terre comme au Ciel. Elle est la réalité sociale de notre vocation surnaturelle. Le bien commun de l'humanité rachetée.

5 commentaires:

  1. Aristote le paien.7 novembre 2008 à 06:16

    "L'Eglise instrument, c'est l'Eglise institution": Est-ce ce que vous dites vous ou bien une critique? Je reconnais que l'Eglise instituion est instrument, mais 'avant' elle, existe l'Eglise glorieuse, et sur terre, le Mystere de Marie realise chez les contemplatifs/ves: le mystere de la charite; aucune opposition, mais ce que disais JPII dans Mulieris Dignitatem et -il me semble- Redemptoris Mater: l'Eglise est Mariale avant d'etre Petrinienne: les sacrements etant au service de la Charite, de cette union personnelle et communautaire (dans un ordre) de chaque enfant de Dieu avec le Pere, dans le Christ. On dit souvent "l'Eglise=institution" c'est vrai ... et selon l'odre de la charite -que l'on ne peut mesurer- c'est d'abord chaque personne vivant du Christ en acte... (j'attends deja les reactions des mordus de la forme dont les poils sont deja herisses... :-)
    a Dios,
    Aristote, the pagan.

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  2. Ouf... j'ai lu 3 fois, et j'espère avoir compris !

    En fait, vous critiquez le n°1 de Lumen Gentium ? c'est bien ça ?!

    Parce que montrer combien la magistère actuel continue et éclaire la magistère antérieur, ce n'est pas du tout ce qu'on attend de vous, hein ! Sauf si c'est pour démontrer que Mystici Corporis l'avait déjà dit !...

    ;-)

    Bon, allez, j'arrête de faire du mauvais esprit et vous remercie pour ce texte dense qui montre que le "pinaillage théologique" permet de dévoiler un peu plus la beauté de la face de Dieu et constitue donc un enrichissement permanent pour les chrétiens.

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  3. Cher M. l'abbé
    Je vous le dis de manière intuitive et très peu argumentée mais en lisant le passage ci-dessous : ..."L'Eglise, si elle est l'unité commencée avec Dieu, par l'unification progressive du genre humain, n'est pas seulement un instrument extrinsèque à la vie des hommes. A travers ses sacrements, elle est cette vie elle-même, cette vie des hommes sur la terre comme au Ciel. Elle est la réalité sociale de notre vocation surnaturelle. Le bien commun de l'humanité rachetée."....on se dit tout cela est bien joli, mais on se demande quid du salut individuel in fine ?

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  4. Cher Anonyme, il faut, sur la question du salut comme sur toutes les autres, tenir ce que Pascal appelait "les deux bouts de la chaîne". D'une part nous ne nous sauvons jamais seul. Les prières des autres, les idées des autres, les exemples, les rencontres, les amitiés et les amours nous construisent, et, nous construisant, ils nous sauvent. Le dogme de la communion des saints, malgré sa place antépénultième dans les articles de notre Credo n'est pas un dogme anecdotique. Il est d'ailleurs placé, dans l'ordre, l'avez-vous remarqué, avant le dogme de la rémission des péchés. Comme s'il fallait cette entraide surnaturelle entre les hommes pour accéder à la rémission des péchés et enfin à la résurrection de la chair et à la vie éternelle. Non on ne se sauve pas tout seul.
    et cependant notre salut est personnel. Dieu n'est pas venu sauver l'humanité en général mais chacun de nous en particulier : "J'ai versé telle goutte de sang pour toi" (Pascal dans sa nuit de feu). La grâce de Dieu prodit nécessairement la liberté personnelle des hommes. Pour Cajétan cette vérité théologique est tellement forte que, dans le baptême des bébés, la liberté des parents est nécessaire à la validité de l'acte. Et du coup d'ailleurs, le désir que les parents ont de baptiser les enfants peut valoir devant Dieu comme un baptême de désir, si l'enfant est mort né.
    Dans l'Eglise qui est la société du Salut, nous accédons à une possibilité réelle de partager cette délivrance que Dieu a voulue pour ses élus. Pourquoi dans l'Eglise ? Parce que cette possibilité n'est pas en chacun de nous individuellement. elle nous est donnée par Dieu (cf. Jean I : "Il nous a donné la capacité de devenir enfants de Dieu...". Cette capacité ne fait pas partie de notre nature d'animaux raisonnable. C'est un don ! Et ce don nous le recevons non pas directement en nous-mêmes, mais dans l'Eglise qui nous le présente comme un don). Reste que cette capacité qui nous est donnée dans l'Eglise par les sacrements, chacun de nous doit la faire valoir et la transformer en une réalité actuelle. Dans la parabole des talents, le Christ insiste : celui qui se contente d'aller enterrer le talent qu'il a reçu et qui ne s'investit pas personnellement pour le faire fructifier n'est pas sauvé.
    Un salut purement personnel ? C'est le salut gnostique qui procède de la conscience de soi (ou de Dieu en soi). Un salut purement collectif ? C'est le faux humanisme contemporain qui a dégénéré dans le collectivisme. L'hérésie, comme dit encore Pascal, procède bien de l'oubli de la vérité contraire.

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  5. Cher M. l'abbé
    Merci pour ce commentaire argumenté et éclairé en réponse à mon observation. Ce qui me gêne et vous l'avez deviné, c'est, si je m'en réfère à votre livre sur Vatican II, la récurrence du thème de l'"unité du genre humain" et au-delà un tropisme "communautaire" omniprésent dans les textes du Magistère depuis 40 ans. Non pas que cette dimension de l'Eglise ne soit une réalité fondamentale, mais l'équilibre avec la notion de salut personnel me semble quelque peu rompu
    In Christo
    Bruno P. (qui vient de trouver la manip pour signer autrement que "anonyme" ;-)

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