vendredi 28 novembre 2008

Une nouvelle revue, pourquoi

Voici Respublica christiana, revue théologique d’un genre nouveau, à laquelle aucun domaine de la culture humaine ne doit rester étranger.
Nous avions pris un engagement voici deux ans avec six cents abonnés. Nous faisons aujourd’hui ce que nous avons dit que nous ferions. Nous le faisons après mûre réflexion, avec tous ceux qui veulent nous rejoindre et participer, soit par leur collaboration, soit par leur abonnement, à cette aventure.
Nous croyons tous à la nécessité d’une nouvelle évangélisation de la culture. Aujourd’hui où l’homme religieux est en crise, une foi qui n’est pas portée par une culture s’étiole et meurt. Notre premier objectif est donc de montrer que le Christ n’est pas aussi absent de notre culture qu’il en a l’air.
Nous ne perdons pas de temps dans les sujets consensuels, nous ne dispersons pas vos neurones dans les sujets techniques, nous refusons les sujets tabous et nous aimons les sujets brûlants, persuadés que nous pouvons avoir une parole libre et sereine sur tout ce qui importe à notre vie chrétienne aujourd’hui.
Nous nous mettons sous le patronage intellectuel du pape Benoît XVI, lorsque, dans l’encyclique Spe salvi (§22), il en appelle à la fois à « une autocritique de la modernité » et à « une autocritique du christianisme moderne, qui doit toujours de nouveau apprendre à se comprendre lui-même à partir de ses propres racines ».
Nous avons appris depuis longtemps quant à nous que la vraie tradition est critique !
Abbé Guillaume de Tanoüarn

Pour s’abonner
Abonnement normal : 50 euros
Abonnement couplé (Respublica christiana + Objections) : 70 euros
Abonnement de soutien : 150 euros
Abonnement pour les clercs et les étudiants : 30 euros

Abonnement promotionnel jusqu’au 31 décembre 2008 : 40 euros
Prix au numéro : 15 euros. L’abonnement ouvre droit à quatre numéros
Abonnement à l’ordre de Respublica christiana, BP 2605, 75 026 Paris cedex 01

On peut s'abonner directement en ligne, via PayPal ou par carte bancaire.

mercredi 19 novembre 2008

Une lettre intéressante sur l'oecuménisme entre catholiques

Je reçois dans ma boîte cette intéressante analyse, qui ajoute un élément sur lequel je n'ai pas insisté dans mon message précédent, le fait que les quatre conditions reçues formaient dans la Loi juive une sorte de code de bonne conduite à destination des étrangers résidents sur le territoire.
Quant à saint Paul, je n'ai jamais dit qu'il n'a pas tenu compte de l'assemblée de Jérusalem : on lui remet en mains propres les décisions ultimes, qui commencent par le très solennel : "Il a plu au Saint Esprit et à nous". Simplement pour son propre usage apostolique, il s'en est tenu à l'entrevue séparée, prescrivant... une liberté quasi totale et la quête pour les pauvres de Jérusalem.
Voici cette lettre :
Un petit peu non-conformiste, votre commentaire! Vous vous êtes fait plaisir, c'est brillant comme d'habitude, mais incomplet et - à mon humble avis - mal centré.
Vous avez bien fait d'insister sur le caractère "pastoral" et donc transitoire de ce "synode de Jérusalem" auquel strictement le nom de 'concile" doit être refusé. Mais vous faites comme si St Paul s'était limité à un lobbying séparément auprès des trois "colonnes de l'Église" et s'en était reparti sans attendre ni appliquer la décision collégiale mise en musique par St Jacques.
En effet, l'interprétation la plus complète du "Concile de Jérusalem", c'est que ses interdits étaient nécessaires pour permettre la coexistence dans une communauté mixte, dans un universalisme radical, égaux et différents; Ces règles limitées à 4, (viandes-sacrifiées-aux-idoles + sang & viandes-étouffées + inconduite) sont extraites deux par deux des 6 interdictions des 7 mitsvot bené Noah, vus comme une loi universelle s'appliquant à "tout étranger résidant parmi vous" Lv 17;8, etc. Tous ceux qui avaient un tant soit peu fréquenté des juifs dans une ville de l'Empire étaient au courant de cette jurisprudence juive vis-à-vis des incirconcis. D'où accueil avec une grande joie par les fidèles d'Antioche. C'est la mise en oeuvre concrète d'une attitude de respect (Ac 15,10 : saint Pierre disant qu’il ne faut pas faire porter aux autres des fardeaux que « ni nos pères ni nous n’ont pu porter ») à l’égard des goyim car leur grâce vient du Mashiah d'Israël. (source Bossuyt & Radermakers p. 447- 449)
Actes 15.29 (les fameuses quatre conditions), c'est une superbe jurisprudence pour faire dès à présent coexister les 'tradis', un peu formalistes quelques fois, et les 'ordis" toujours désireux de baptiser 'ceux qui sont loin' et de vivre 'dans la liberté des enfants de Dieu', mais menacés d'affadissement mortel. Pas de compromission avec les idoles modernes, pas d'inconduite = pas de sexualité livrée à elle-même.
Mais l'épitre aux Galates, il faut démontrer que ce n'est pas la référence anti-dévotions et anti-observances pieuses qu'en ont faite les progressistes au profit du laxisme en doctrine et en morale!
- C'est au contraire la mise en garde contre 'un ange = un évêque venu du ciel' annonçant un évangile différent (...) et qui cherche à plaire aux hommes! (...)
- "Que cette liberté ne se tourne pas en prétexte pour la chair (...) qui sème dans sa chair (dans 'l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu') récoltera de la chair la corruption!"
Respectueusement vôtre

JPM


Merci à JPM de cette intéressante contribution !

lundi 17 novembre 2008

Ah les Galates, quelle embrouille !

C'est l'épître la plus personnelle et la plus polémique de saint Paul, celle dans laquelle, face aux habitants d'Antioche de Pisidie qu'il a enfantés à la foi et qui se laissent trop facilement séduire par d'autres interprétations de l'évangile du Christ, il apparaît comme... ce qu'il est. Saint Paul au naturel. Saint Paul à fleur de peau, avec moins d'éloquence que dans la IIème aux Corinthiens (où il grave dans le marbre son apologie), mais une telle proximité, et peut-être quelques excès de plume, inspirés par l'Esprit saint.

Le chapitre 2 nous narre ses problèmes avec sa hiérarchie (ceux qu'il appelle les colonnes de l'Eglise, Céphas d'abord, celui auquel le Christ a dit "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise", Jacques et aussi Jean (que l'on découvre ici pour la circonstance...)

Il faut absolument lire le chapitre 2 des Galates en parallèle avec le chapitre 15 des Actes des apôtres : le concile de Jérusalem. Les deux textes parlent de la même chose. Ils n'ont rien de commun.

D'un côté, quand on parle aux Galates, on nous évoque une simple entrevue. C'est que Paul, prudent, avait demandé à "rencontrer les notables séparément" (Gal. 2, 2). Pas question pour lui, "fût-ce par déférence" (trad. BJ), de renoncer à quoi que ce soit de son Evangile, celui que le Christ de Damas lui avait fait entendre. L'Eglise reçoit son dogme d'en haut, il lui est impossible d'y renoncer (Gal. 1, 8 : Si moi même ou si un ange du ciel... qu'il soit anathème). Il ne souhaita donc pas soumettre sa vérité à l'assemblée chrétienne et se contenta d'en parler à ceux qu'il appelle plusieurs fois avec une moue un tantinet provocante, "les notables".

Certes "Dieu ne fait pas acception de personne" martèle-t-il en citant le Deutéronome. "Notable" ou pas "notable", en soi peu importe ! Mais quand ces notables sont aussi... "les colonnes de l'Eglise", on ne peut pas... ne pas y avoir égard ! Ce serait "courir et avoir couru en vain" (Gal 2, 2) que de faire l'impasse sur leur approbation. Paul, inquiet des réactions du groupe de Jérusalem, la leur demande "séparément", cette approbation, en privé, en... lousdé ! Et c'est de cet entretien restreint dont il se prévaut auprès de ses Galates infidèles.

Mais en lisant les Actes des apôtres, écrites par Luc, dernier compagnon de Paul, à qui l'auteur des Actes aura certainement fait relire ses notes (cf. II Tim. : "Luc reste seul avec moi"), on a un tout autre son de cloche sur les événements.

D'abord on nous parle des pharisiens (chrétiens) qui sont inquiets et se plaignent. Ce sont les "faux frères" qu'évoquait Paul auprès des Galates. Faux frères ? Parce qu'ils refusent que Dieu soit le Père de tous sans discrimination (cf. post précédent).

Mais ensuite on évoque la puissance redoutable de Jacques, qui, en pratique va dicter ses conditions, en faisant approuver son discours : oui à des chrétiens venus du paganisme, mais il faut quatre conditions préalables : 1- qu'ils s'abstiennent de la porneia (traduisez ce terme comme vous voulez...), 2- des viandes offertes aux idoles, 3- du sang et 4- des viandes étouffées.

Pour Jacques, c'est sûr : il est interdit de manger un steak. Vive la viande bouillie ! Si nous étions restés "jacquistes" la chrétienté auraient sans doute fini par manger chinois, un peu de viande en fines lamelles et beaucoup de sauces au dix mille parfums. Jamais de sang.

Heureusement les décisions de ce premier concile pastoral ont fait long feu.

Je ne connais pas l'histoire de la cuisine romaine (un liseur pourra-t-il m'éclairer ?). Mais gageons qu'au bout de deux ou trois générations, les chrétiens se seront remis à manger des steaks comme tout le monde, ou du rôti de boeuf, avec sa sauce, le sang de la viande ! Quant à la viande offerte aux idoles (une des conditions préalables de Jacques, entérinée par le premier concile sous la formule majestueuse : "Il a plu au Saint Esprit et à nous que vous vous en absteniez"), saint Paul lui-même au chapitre 6 de la Ière aux Corinthiens nous fournit un bel exemple d'herméneutique post conciliaire, lorsqu'il explique à ses paroissiens que sur ce sujet "tout est permis" même si "tout n'est pas avantageux". J'allais dire : en écrivant cette subtile interprétation du concile de Jérusalem, il avait compris Benoît XVI avec 2000 ans d'avance.

A destination d'Antioche, Paul fut porteur de la lettre contenant les décisions du Concile, nous explique Luc à la fin du chapitre 15. Mais personnellement, il a refusé de rentrer dans le jeu complexe et inutile des interdits alimentaires. Magistère infaillible ordinaire ou extraordinaire qu'importe ! Pour lui, manifestement, il n'y avait pas matière !

Il s'en est toujours tenu à son entretien privé avec les colonnes de l'Eglise, entretien au terme duquel on ne lui prescrivait qu'une chose : trouver de l'argent pour les pauvres de terre sainte ; une année sabbatique (jachère obligatoire tous les sept ans) les avait réduit à la misère. L'une des grandes activités de Paul, qui ainsi achète la paix de l'Eglise et trace son avenir, sera de faire la quête pour Jérusalem. Lydie la marchande de pourpre de Philippes et beaucoup d'autres allaient cracher au bassinet et subvenir aux besoins des fidèles de Jérusalem les plus pauvres.

C'est pourtant à Jérusalem que saint Paul sera dénoncé et arrêté... Lui en a-t-on voulu de son herméneutique conciliaire sonnante et trébuchante ? Sans doute. Allez savoir après 2000 ans...

samedi 15 novembre 2008

Retour de Rome...

... où j'ai passé quelques jours dans notre communauté, je ne dirais pas forcément comme Joachim du Bellay : "Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux, que des palais romains les fronts audacieux". La Ville éternelle a des charmes merveilleux. Malgré le temps froid et la pluie parfois diluvienne, en particulier jeudi, Rome reste Rome, une ambiance, une atmosphère.
Et pourtant, parti pour enseigner, je ne suis pas sorti de chez nous. Une jolie maison à 20 minutes de tramway d'Argentina et du Centre ville. Elle appartient à des religieuses. Nous y sommes installé depuis 10 jours. C'est tout neuf et déjà tellement bien en place, ce "convict" (voir post précédent : l'entretien dans Monde et Vie avec René Sébastien Fournié). Ecce quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum. Nous avons récité ensemble à Vêpres ce verset de psaume : qu'il est bon et qu'il est agréable pour des frères d'habiter dans un même lieu. Et je me disais : c'est rare, mais c'est profondément vrai. Dieu sait si j'ai connu dans le passé des communautés où, pour une raison ou une autre, la fraternité n'était pas de saison. A la Maison du Bon Pasteur à Rome, elle l'est.
Saint Paul a ces deux mots : fraternitatem diligite. Aimez la fraternité. Nous autres trop souvent nous ne l'aimons pas parce que la République a fait de la fraternité une sorte de réplique laïque de la charité. Mais ce mot nous appartient, à nous chrétiens, avec tout ce qu'il signifie, puisque nous appelons Dieu : "Notre Père". C'est le fait de prononcer cette prière que le Sauveur nous a apprise avec foi qui nous rend frères, fiers et heureux de l'être.
Et ce dernier point m'amène à remercier (à nouveau) Antoine pour la qualité de sa remarque à propos de mon dernier post sur le Nom de Dieu. J'avoue que j'ai toujours été particulièrement sensible à la Somme théologique Ia Q13 a11, où Thomas explique que le tétragramme est le nom sacré de Dieu. Cajétan commente : son nom propre. JE SUIS. JE : Dieu est une personne. Le monde ne se comprend que dans cette lumière d'une Personne infiniment intelligente et aimante au Principe de tout. Dieu se révèle à Moïse comme un JE. Et Cajétan ajoute, paraphrasant saint Paul aux Ephésiens : "De lui, toute personne au Ciel et sur la terre tire son nom".
JE est avant SUIS. Dans l'univers, c'est la personne qui est la mesure de l'être et non l'être une mesure impersonnelle de la personne. La personne est l'unité de référence. Tout se comprend par rapport à elle. C'est pourquoi, contrairement au Etats terrestres, qui sont fondés sur l'ethnie ou au moins sur une unité de lieu, l'Eglise, Royaume du Seigneur des seigneurs, est une société de personnes.
C'est en elle, c'est dans ce monde personnalisé sans étroitesse, que la création prend un tour nouveau : "le vieux monde a disparu, voici que je fais toutes choses nouvelles". Dans le Christ qui est ce Dieu qui dit JE, le monde n'a plus seulement un corps lumineux et parfois flamboyant de beauté mais un coeur caché, depuis la fondation du monde et qui apparaît dans notre fraternité si elle nous fait appeler Dieu : Notre Père.

vendredi 14 novembre 2008

M. l'abbé de Saint-Rémy est gravement souffrant.

L'abbé Laguérie nous informe sur le Forum Catholique que:
"M. l'abbé de Saint-Rémy est gravement souffrant. Surdité brusque, vertiges, fortes fièvres. Nous attendons le verdict des médecins. Il a reçu tous les sacrements (y compris les saintes huiles). J'invite tous les amis de l'Institut et tous les membres de la Communion des Saints à s'unir à nos prières et à nos messes pour que ce valeureux et sympathique confrère (ordonné le 22 septembre 2007 à saint Eloi par le Cal Castrillon-Hoyos) soit rendu bien vite "ad pristina officia". Merci de votre charité.
Ab. Ph. Laguérie."

Génération Benoît XVI, espérance de demain - abbé Régis Spinoza

"Génération Benoît XVI, espérance de demain": tel est le nom du récent libre de l'abbé Régis Spinoza, en vente en librairie ou sur internet à partir du 10 novembre.

Editions D.F.R.
En vente sur internet et en librairie
Préfacé par le Père Guy Gilbert
Couverture dessinée par Brunor
Ouvrage destiné aux adolescents à partir de 14 ans (garçons et filles) et
aux parents.
« Les agitations du monde ne sont que des vagues qui viennent mourir sur les rivages, mais toi, tu dois rencontrer Dieu au fond de ton âme, dans ta vie de chaque jour, afin de pouvoir marcher comme saint Pierre sur les eaux en tenant la main du Seigneur. Avance, va de l'avant, ne te retourne pas, pardonne, demande, nourris ton âme non pas des fausses sagesses humaines mais de la Sagesse divine. Fais tout par amour, rien que par amour de Dieu et des âmes. Les tempêtes du monde pourront ainsi s'abattre sur toi mais ta foi t'aura sauvé et Dieu aura fait de toi un nouvel homme ou une nouvelle femme, une image du Christ, un saint pour demain »... Abbé Régis Spinoza, I.B.P.
L'auteur


L'abbé Spinoza sera sur Radio Courtoisie le 20 novembre à 18h00 - il sera à Villepreux avec Renaissance Catholique le 07 décembre 2008.

L'abbé Régis Spinoza est prêtre de l'Institut du Bon Pasteur ; il a été ordonné le 22 septembre 2007. Il est aussi diplômé d'état en histoire et géographie à l'université de Bordeaux, et en philosophie aux universités de Toulouse et en Sorbonne. L'abbé a été professeur de collège et lycée d'écoles sous contrat et hors contrat, éducateur auprès d'adolescents dans le Pas-de-Calais, chef scout et aumônier de clan et professeur de philosophie au Séminaire de l'Institut du Bon Pasteur. Il est désormais Directeur pédagogique du Primaire et Collège de l'école Saint-Projet à Bordeaux et aumônier de guides aînées à Bordeaux. (Source: labarquedesapotres.fr)
Essai de présentation - par Caroline Rivière, Professeur de lettres

La visite du Saint Père en France est pour tous un souvenir inoubliable. D’une part parce que le chef de l’Eglise a réussi l’exploit de mettre en prière plusieurs centaines de milliers de personnes, d’autre part parce que cette étonnante figure du conservatisme — aux yeux des médias — a dédié son voyage à la jeune génération et a témoigné de son souci de la formation des intelligences.

Génération Benoît XVI, espérance de demain s’inscrit dans la volonté du Saint Père. C’est une bonne lecture, qui rafraîchira la mémoire des parents, et ouvrira l’intelligence des jeunes en les amenant à réfléchir correctement sur des sujets accaparés par le relativisme intellectuel de notre temps : la vérité, la liberté et l’amour.

Sur le ton de la conversation, avec des mots simples, ce livre suit deux grandes lignes : le trésor des générations précédentes au service de l’avenir, par le grand moyen de la prière.

De quoi s’agit-il ? Jean est un adolescent de 14 ans. Il est catholique de tradition familiale, convaincu, mais maladroit par manque de formation. Il va voir en rêve successivement Saint Augustin, Saint Grégoire le Grand, Saint François de Sales, et enfin Saint Thomas D’Aquin.

Avec Saint Augustin, Jean va découvrir le sens de la vie, l’amour, qui passe par l’exigence de la vérité. Il apprend que cette vérité porte un nom et un seul : Dieu. Saint Grégoire le Grand, lui fait comprendre que si la vérité est unique, elle est aussi la seule à donner la vraie liberté. Avec ces deux Pères de l’Eglise, il fait pas à pas la différence entre la liberté mondaine du « je fais ce que je veux », et la liberté des enfants de Dieu, qui aiment, et font ce qu’ils veulent… Saint François de Sales lui montre ensuite le chemin de cet amour, action de grâces du fils de Dieu pour son Créateur. Amour patient, qui fait fi des exigences de la pensée moderne et de la société de consommation. Avec une patience infinie et un grand respect de la spontanéité juvénile, Saint François montre à Jean l’équilibre de l’enseignement de l’Eglise, et aborde différents domaines, tels la confession, ou simplement les relations entre garçons et filles. Enfin, Saint Thomas d’Aquin vient, sans jeu de mots, faire la somme de ses trois frères du Ciel, et expose à Jean les quatre vertus de justice, de prudence, de tempérance et de force, qui l’aideront à mettre en œuvres les conseils reçus qui se résument par ces mots : devenir libre d’aimer en vérité.

Que l’on ne s’y trompe pas : ni ouvrage de philosophie, ni catéchisme, ce livre est un dialogue, qui sera une porte ouverte à la réflexion personnelle, et familiale, indispensable à la formation de l’esprit critique des jeunes.

L’auteur donne donc une juste définition de termes devenus de nos jours plus médiatiques que philosophiques : la vérité, la liberté, et l’amour de Dieu et du prochain, et ce faisant, il pose les jalons d’une vie chrétienne simple, mais renouvelée.

C’est, pour conclure, un livre inachevé, la fin étant la part de cette Génération Benoît XVI, qui a besoin des conseils — et non des sarcasmes !— des générations précédentes, pour construire sur le roc, et croire en la charité.

mardi 11 novembre 2008

[Monde&Vie] L'abbé René-Sébastien Fournié relance les convicts

L'abbé René-Sébastien Fournié, ordonné prêtre le 22 septembre 2007 par le cardinal Castrillon Hoyos dans l'église Saint-Eloi à Bordeaux, est aujourd'hui responsable du deuxième cycle de la formation sacerdotale pour l'Institut du Bon Pasteur à Rome.

Interview parue dans Monde&Vie n°802 du 3 novembre

M. l'abbé, vous êtes aujourd'hui responsable de six séminaristes de l'Institut du Bon Pasteur qui font leurs études de théologie à Rome. Pourquoi avoir pris cette initiative?
Dès sa création, l'Institut du Bon Pasteur a installé une maison à Rome, car l'abbé Laguérie s'y étant rendu régulièrement avant la naissance de l'IBP, a eu cette lumineuse intuition qu'il fallait être présent dans la Ville Eternelle. Il est en effet important de bénéficier du grand mouvement de réforme touchant les universités pontificales. Comme le disait Benoît XVI, l'urgence se trouve tant dans l'apostolat paroissial que dans la crise intellectuelle et culturelle qui secoue notre société. Former des séminaristes de second cycle à Rome est donc une réponse à ce défi. Il s'agit de donner des prêtres de la Tradition sans complexe et conscients de la vie réelle de l'Eglise et des problèmes qu'il faut résoudre.
Mais, n'y a-t-il pas une contradiction à vouloir former des séminaristes en théologie dans les Universités romaines quand on est une communauté dite traditionaliste?
Vous vous inquiétez du caractère spécifique de la formation que nous donnons à nos séminaristes. Je voudrais souligner que nos séminaristes prendront leurs grades à Rome et qu'ils pourront faire état d'une formation normale. En même temps, un solide programme de formation, propre à notre Institut, a été planifié. Chaque jour, nos apprentis théologiens poursuivent, l'après-midi, des travaux dirigés, en dogmatique, en morale; ces matières sont travaillées conformément aux directives du pape Saint Pie X: Etude de Somme théologique, où les séminaristes se plongent question par question et article par article dans la pensée de saint Thomas d'Aquin. En outre, un cours de théologie pastorale nous permet de mettre en œuvre la critique constructive de Vatican II, à laquelle nos fondateurs se sont engagés. Quand il est dit que Vatican II doit être compris « à la lumière de la Tradition » ou selon « une herméneutique de la continuité », cela signifie qu'il faut non seulement connaître cette Tradition, mais aussi le concile en question. Or bien souvent, on s'aperçoit que dans ce grand débat sur Vatican II, qu'il s'agisse de le défendre coûte que coûte ou de le mettre en accusation de façon systématique, beaucoup ne le connaissent pas.
Cette maison de formation romaine est-elle un séminaire?
Permettez-moi à nouveau de citer nos statuts sur ce point: « La forme usuelle du séminaire telle que conçue depuis deux siècles, pourra être modifiée, avec beaucoup de prudence, au profit d'unités plus petites «dites convicts», plus proches de la vie paroissiale et somme toute plus traditionnelles. Ces convicts formeront un tout organique, conformément au can. 235, § 1 » (Statuts de l'Institut du Bon Pasteur, III, 1). C'est précisément ce que vivent ces séminaristes. Dans un cadre plus restreint - par rapport aux grands séminaires traditionnels - les candidats au sacerdoce sont invités à prendre des responsabilités au quotidien et à entrer ainsi dans un mode de vie plus proche de celui qu'ils connaîtront comme prêtres. La sagesse de la responsabilité ne s'enseigne pas, elle se vit!
Vous aviez organisé des ordinations à Saint- Jean-du-Latran en février dernier, ce qui était une première dans cette basilique. Vous réservez-nous d'autres ordinations du même genre cette année?
Et bien d'autres surprises... Mais permettez- moi de ne pas éventer des projets en cours de finalisation. Certains de nos séminaristes à Rome seront certainement appelés à être ordonnés sous-diacres à partir du mois de mars et si Dieu le veut, cela devrait se faire dans une église prestigieuse de la Ville Eternelle avec des personnalités du Saint-Siège dont la présence sera un signe fort pour l'Institut du Bon Pasteur.
Vous avez ouvert récemment un site internet (www.ibproma.com). Pouvez. vous nous en parler?
Cela faisait longtemps qu'on nous demandait d'ouvrir un site. Après plusieurs mois de réflexion, nous nous sommes donc lancés, et à l'image de ce qui se passe dans notre maison, tout le monde y participe. Nous y proposons diverses rubriques: Théologie, philosophie, visites de Rome, actualités religieuses, faits de société, etc. Mais sous peu, nous allons aussi donner des nouvelles plus fréquentes de nos activités et de notre vie romaine. Le site est bien suivi mais beaucoup demandent plus d'informations sur notre communauté. Ce sera fait!
Dernière question: comment êtes-vous reçus à Rome?
Pour encourager la générosité de donateurs potentiels, le cardinal Castrillon Hoyos a écrit lui-même à propos de notre convict romain que « l'aide à la formation des séminaristes de cet Institut sera certainement un don fait au Seigneur ». Peu de temps auparavant, Mgr Gaenswein, le secrétaire personnel du pape a fait savoir que Benoît XVI soutenait personnellement notre maison de l'IBP-Roma et qu'il la jugeait « très intéressante ». Avec de si hauts patronages, notre installation à Rome n'a pas suscité de réticences ! Mais c'est de votre aide que nous avons besoin! Tout don (à l'ordre de l'ADCC) ou demandes de renseignements peuvent être adressés à l'IBP-Roma au 19, rue Brochant - 75017 Paris; ou au Via Giogio Bolognetti, 1 - 00151 Roma (tel. 00 39 327 55 17 830). Chaque personne qui acceptera de nous tendre une main secourable se verra attribué le parrainage d'un séminariste qui priera pour ce bienfaiteur et sa famille quotidiennement, ainsi que bien d'autres services quand ils viendront à Rome: organisation de leur voyage, visites au cœur du Vatican, messes à la Basilique Saint-Pierre, réservation d'audience au plus près du pape, etc.

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Mise à jour - 14 novembre 2008
Suite aux échanges (voir ci-dessus) qui ont suivi sur le sens du mot convict (forçat, en anglais et chez Jules Verne), un lecteur nous envoie un extrait du Supplément au Glossaire de la langue Romane, par Jean Baptiste Bonaventure de Roquefort (1808):

Le Nom de Dieu chez les juifs et chez les chrétiens

Lu dans Monde et Vie, cet intéressant écho du Synode sur la parole de Dieu, dont je n'ai vu trace nulle part ailleurs : "Parmi les 55 propositions des Pères synodaux, notons que l'une d'entre elles réclame que dans la liturgie catholique, on se conforme désormais à la tradition juive qui veut que l'on ne prononce pas le nom de Dieu, Yahvé, et que le tétragramme sacré soit rendu par des périphrases comme Adonaï, le Seigneur...". Dire le Seigneur chaque fois qu'il est écrit Yahvé, cela ne paraît pas un grand mal. Et puis cela montre que les chrétiens ont à coeur de respecter les coutumes juives dans la lecture des volumes de la Bibliothèques hébraïque. Après tout pourquoi pas ?
Cette proposition des Pères, qui se trouve encore à l'état de simple voeu, me paraît, à moi, aller beaucoup plus loin qu'une simple politesse rendue à nos frères aimés. Elle avalise une lecture particulière de la Bible, qui n'est d'ailleurs qu'une Tradition (certes vénérable) chez les juifs, et qui ne relève en rien du commandement interdisant de vénérer les images taillées. Aucun commandement ne nous enjoint de taire le nom de Dieu. Si les juifs le taisent, c'est dans la perspective d'une théologie purement négative, où Dieu ne peut être que le tout autre, c'est à dire... autrement que l'être.
Jean Luc Marion, récemment élu à l'Académie Française en remplacement du cardinal Lustiger dont on peut dire qu'il fut quelque chose comme son "théologien" (ou plutôt son métaphysicien) particulier, n'hésite pas, suite à une suggestion orale de Martin Heidegger, à parler de Dieu sans l'être.
Mais il faut bien reconnaître que cette idée est contraire à toute la tradition philosophico-théologique occidentale et même à l'Orientale si l'on considère, avec Vladimir Lossky, que le Pseudo Denys est la source de toute la théologie orientale : certes dans l'apophatisme classique, on insiste pour dire que Dieu n'est pas une nature. Mais il est l'être suréminemment. Il ne peut être dit sans l'être... même dans la théologie orientale.
La théologie occidentale va plus loin encore, dans la mesure où, comme le remarquait Etienne Gilson, elle part non des spéculations apophatiques de la raison humaine avouant son incapacité à connaître Dieu comme le faisait Denys, mais de façon plus immédiate, du texte même de l'Ecriture, ce fameux Exode 3, 14, où Dieu, donnant son nom, se manifeste comme l'être : "je suis celui qui suis" ; "je suis qui je suis" ou encore plus simplement "Je suis". "Dieu" est un nom commun, renvoyant à la même racine que le latin dies (jour). Il a tout un passé et un passif polythéiste. Il a un présent de star et désigne plus souvent "les dieux du stade" que le Créateur du Ciel et de la terre. "Le Seigneur" est un nom commun qui peut convenir à plusieurs êtres à des titres différents. Dans son Entretien avec un philosophe chinois, Malebranche ne manquait pas de mettre en garde contre ceux qui se contenteraient de nommer Dieu le Seigneur du Ciel : ce "Seigneur du Ciel" n'est pas le Dieu unique créateur du Ciel et de la terre qui s'est révélé aux Hébreux.
"Je suis" est le nom propre de Dieu, celui qu'il s'est donné à lui-même, celui qu'il se reconnaît, celui avec lequel il nous fait pénétrer dans son intimité : comment pourrait-on ne pas donner son nom à celui que l'on nous demande d'appeler "Notre Père" ? Comment donc peut-on concevoir Dieu sans l'être et rester dans la tradition de l'Exode ? Comment peut-on faire l'économie d'un tel nom pour nommer le Dieu qui s'est manifesté en Jésus Christ, qui a souvent caché son visage aux sages aux savants et aux philosophes mais qui l'a révélé aux tout petits.
Sylvie Germain, dans son très beau roman L'inaperçu (Albin Michel 2008), a opportunément souligné l'insuffisance du mot Dieu pour désigner celui qui s'est révélé à nous avant tout comme une personne : JE suis. Ses mots peuvent choquer. Mais elles sont profondément justes. Comme je le disais il y un instant le nom "dieu" provient du paganisme et d'une certaine façon ce n'est pas sans violence qu'on l'attribue au Dieu d'Abraham d'Isaac et de Jacob qui est bien plus que le dieu des philosophes et qui nous a dit ce nom : Je suis.
Voici le texte de Sylvie Germain, à lire avec des lunettes théologiques très précises. Il donne tort à ceux qui voudrait nous priver du nom propre de Dieu, Je suis, pour nous cantonner à des noms communs, si communs : "Dieu - un nom bavé souillé roté bredouillé pleurniché tonitrué pissé ou vomi selon par trop de cons pour pouvoir encore être utilisé Nécessité de trouver un vocable neuf et irrécupérable Face à l'impossibilité d'y parvenir il faut se taire d'urgence Respirer suffit pour invoquer l'Invocable Respirer respirer - la plus pure des prières"
Ponctuation certifiée conforme à l'original. Sylvie Germain fait ici comme si Dieu ne nous avait jamais donné son nom propre, comme si on ne pouvait faire autrement que lui donner ce nom trop commun, commun avec les polythéistes de tous les âges (y compris l'âge postmoderne). Effectivement, si on nous prive du nom que Dieu nous a donné, il n'y a plus qu'à respirer : la respiration est la plus pure des prières. L'absence de mot correspond au vide le plus total.
Mais si nous ne voulons pas être réduits à cette position de légumes devant Dieu, si nous continuons à croire, dans le Christ, que nous les mammifères supérieurs, Dieu par grâce nous invite à devenir ses fils et ses filles et à l'appeler Notre Père, nous savons bien qu'Il attend de nous un amour qui ne se limite pas à l'acte primitif de la respiration mais qui, comme tout amour qui se respecte, se fait d'abord avec des mots. Des mots tendres, intimes, les mots que Dieu lui-même nous a donné en nous donnant son Verbe.
Gardons comme notre trésor d'amour les noms que Dieu nous a donné de Lui, gardons les pour Lui, comme les noms que l'on peut utiliser lorsque, par adoption, on fait partie de sa famille.

lundi 10 novembre 2008

Direct8 merci!

L'abbé Philippe Laguérie et Grégoire Boucher (du C.I.E.L.) étaient les invités de l'émission Dieu merci sur la chaine Direct8, le vendredi 7 novembre. Chose rare: ils ont pu développer leur propos. Les utilisateurs d'eMule peuvent télécharger l'émission, qui dure 54 minutes et "pèse" 268MO - il leur suffit de cliquer sur ce lien. L'abbé Laguérie commence à parler vers la 10ième minute de la vidéo.

NB: Le logo d'eMule est une mule, animal assez proche de l'âne. Il est décliné selon les occasions en mule-pirate, en mule-encagée, en mule-hilare, en mule-ninja, etc. Notre mule-ensoutanée est un clin d'oeil à l'attention de la communauté des utilisateurs - non un jugement de valeur sur nos clercs. Fallait-il le préciser? Je crains que oui.
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Mise à jour - Merci à P qui nous indique que l'émission est maintenant disponible sur Google Vidéo - avec hélas une certaine perte de qualité d'image, et un léger décalage dans le son.


dimanche 9 novembre 2008

Pour quelle fête chantons nous ?

Aujourd'hui toute l'Eglise -rite extraordinaire et rite ordinaire confondus- a célébré la dédicace de Saint Jean de Latran, traditionnellement fêtée ce 9 novembre, plutôt que de se perdre dans le défilé des dimanches ordinaires dits dimanches en vert. Occasion de réfléchir à l'importance de cette fête.
Dans la voiture ce matin, écoutant la messe sur France Culture, j'ai cru comprendre qu'à la Cathédrale de Beauvais, où avait lieu l'enregistrement, on considérait cette fête avant tout comme la fête du peuple de Dieu. Je n'ai pas tout entendu. Mais l'espace de 5 minutes j'ai écouté un chant de communion particulièrement pompeux à travers lequel manifestement il apparaissait que c'était le peuple de Dieu qui se célébrait lui-même en ce jour. Un doublet de la Toussaint en somme. Mais à la Toussaint c'est le peuple convoqué par son Sauveur. Là c'était plutôt le peuple célébrant qui se célébrait célébrant. Un truc qui honnêtement m'a paru un peu glauque.
A midi, en écoutant le sermon de l'abbé Baumann, mon dynamique adjoint au Centre Saint Paul, j'ai trouvé - et je le lui ai dit - qu'il spiritualisait à l'excès le sens de cette fête. Dans un prêche au demeurant extrêmement bien charpenté et robustement pensé (je le précise, parce que ce n'est pas si fréquent des sermons robustement pensés : il y en a tant qui font de la paraphrase d'évangile) il tendait, lui, à réduire le sens de cette fête à l'idée de "consécration", Dieu posant son sceau sur sa création dont le sommet est l'incarnation du Verbe, puis sur chaque chrétien par la rédemption qui fait de nous des temples du Seigneur. La vision est belle, mais il me semble qu'aujourd'hui l'essentiel est ailleurs.
Chaque fois que je célèbre la dédicace d'une église (que ce soit celle de Notre Dame de Paris notre église cathédrale ou celle de Saint Jean de Latran), je me souviens de l'émotion qui poignait le coeur et faisait trembler la voix du Chanoine Roussel -naguère curé de Port Marly- en pareille occurrence. L'émotion était au rendez-vous ce jour là dans la paroisse bondée. Pourquoi ?
Ce qui est incroyable, c'est qu'en ce jour on puisse célébrer non pas un saint ni un mystère du Christ ni simplement un dimanche (jour du Seigneur, faut-il le rappeler ?), mais un lieu, un espace situé à Rome, ville dans laquelle la majorité des chrétiens ne s'est sans doute jamais rendue... Pourquoi célébrer un lieu ? La lecture de l'Apocalypse nous le précise : "Ce lieu est la demeure de Dieu parmi les hommes".
Dieu a longtemps été cherché "à tâtons" comme dit saint Paul aux Athéniens de l'Aréopage. Cette recherche à tâtons a donné un peu tout et son contraire. Personnellement, elle ne m'a jamais vraiment intéressé, ni comme pratique, ni même comme objet d'étude. Dieu ne devient intéressant que parce qu'il nous parle. Et, depuis Moïse devant son Buisson ardent, Dieu nous parle dans un lieu. La parole de Dieu ne se réduit pas à je ne sais quel sens religieux à je ne sais quelle impulsion universelle. Avec le sens religieux, n'en déplaise à Don Giussiani, on avance souvent encore à tâtons.
Depuis Moïse, Dieu ne veut plus que nous avancions à tâtons. Il nous a donné son nom et il nous l'a donné - Moïse représentant non seulement le peuple juif mais toute l'humanité à cet instant - en un lieu sur lequel on peut toujours se rendre. Le buisson n'est plus ardent mais il est encore visible. Ce n'est pas pour rien. Le processus qui mène à l'incarnation du Verbe de Dieu en Jésus Christ est enclanché. Dieu parle en un lieu avant de parler en un homme, Jésus Christ. Le Dieu qui englobe tous les espaces sans s'identifier à aucun a voulu spatialiser sa parole. Bientôt, pour être mieux entendu, il se fera homme.
Moïse a bien compris cela, qui éleva la tente du Rendez-vous pour pérenniser cette manifestation de Dieu dans l'espace. Plus tard les tables de la Loi seront enfermées dans le Saint des Saints, au coeur du Temple de Jérusalem, où Dieu réside avec son peuple. Le prophète Malachie (I, 11) annonce que cette présence sera bientôt universelle. Le Christ l'avait expliqué à la Samaritaine : "l'heure vient où se n'est plus ni à Jérusalem ni sur cette montagne que vous adorerez le Père. les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité". Que signifie cette dernière formule ? Si l'on en croit le Père de La Potterie, auteur d'un ouvrage savant sur ce sujet, la vérité dans l'Evangile de saint Jean, c'est nécessairement le Fils ("je suis la voie, la vérité et la vie" Jean XIV 6). Les vrais adporateurs adoreront partout où adorera le Fils. Ils adoreront dans le Fils.
C'est la logique mystérieuse des sacrements de l'Eglise qui nous est ici en partie dévoilée. "Jésus Christ vient à nous par les sacrements" disait en une sublime lapalissade le cardinal de Bérulle. Partout où s'élève vers le Père, dans la sainte Messe, la prière du Fils, partout où retentissent ces mots qui s'élèvent en mémoire de Lui : "Ceci est mon Corps, Ceci est mon sang pour vous et pour une multitude", la demeure du Seigneur se construit, que ce soit dans la plus noble des cathédrales ou bien dans une de ces domus où le culte des chrétiens a pu trouver refuge dans les premiers temps.
La fête de la Dédicace, c'est le Buisson ardent continué en Jésus Christ priant infailliblement son Père pour nous, lorsque le prêtre son instrument répète les paroles qu'il doit dire "en mémoire de lui". Le Dieu qui s'est incarné ne se communique pas dans des idées à partager ou dans des idéaux à construire, mais dans des lieux devenus sacrés par l'effet de son sacrifice. Dans ces lieux, marqués par le sacrifice du Christ, il est vrai de dire comme le spécifie la communion grégorienne de ce jour que "qui demande reçoit, qui cherche trouve et à qui frappe on ouvrira".
Qu'est ce que le sacré chrétien ? Non pas un sentiment plus intense de la présence de Dieu (c'est tellement difficile de provoquer ce genre de sentiment), mais un lieu dans lequel Dieu doit se manifester à tous. Un lieu où Dieu nous donne rendez-vous.

vendredi 7 novembre 2008

Encore Benedetto

Dans le message précédent je faisais l'éloge de la démocratie virtuelle qui s'instaure par le miracle d'Internet. Il est juste de passer de la théorie à la pratique.
Je voudrais vous parler d'un joli petit livre, merveilleusement édité, que j'ai trouvé à la Procure (Rue de Mézière Paris VIème) lors d'une après midi flâneuse. Un titre latin : Benedictus. Ca commence bien. Un sous titre : Une année avec Benoît XVI. C'est l'équipe de la revue Magnificat qui propose, pour chaque jour de l'année, un texte substantiel mais court de notre pape théologien. Idéal pour les gens pressés, qui n'ont pas envie de bosser idiots... Parfait pour offrir, mais aussi pour se l'offrir.
Pour le 6 novembre, je vois en titre : l'Eglise comme sacrement. Tout un programme !
Je lis : "La conception des sacrements comme instruments constitue la méprise par excellence en matière sacramentelle (...) Le christianisme en son essence même est un mystère d'unité. L'unification, c'est la rédemption car c'est la réalisation de notre correspondance avec Dieu unité des trois personnes. Le fait de désigner l'Eglise comme sacrement approfondit et éclaire le concept d'Eglise et répond à l'aspiration de l'humanité d'aujourd'hui à l'unité".
Bon, ce n'est pas aussi dense tous les jours, dans Benedictus. Mais, même lorsque c'est dense, la pensée reste parfaitement accessible : qu'est-ce qu'un sacrement ? Autrefois on répondait : un moyen d'aller à Dieu. Aujourd'hui, à suivre Benoît XVI, on évite de parler de moyen et on dit plutôt, avec un réalisme sacramentel profondément catholique : un sacrement c'est l'unité commencée avec Dieu. L'Eglise sacrement, c'est l'humanité en tant qu'elle s'unit à Dieu, d'une union qui n'est pas humaine mais divine.
Le pape développe ici une lecture très personnelle du thème conciliaire de l'Eglise sacrement. Au n°1 de Lumen gentium, on peut lire en effet : "L'Eglise étant le sacrement, c'est-à-dire le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'union de tout le genre humain...". Classiquement, le sacrement est ici défini comme un instrument (ou un moyen), ce que le pape, lui, récuse, avec raison me semble-t-il. L'Eglise, pour Benoît XVI, étant réellement dans le monde l'union commencée des hommes avec Dieu (l'incarnation continuée) n'est pas seulement un moyen. Ce mystère d'unité constitue en lui-même la fin de l'homme. Lorsqu'on lit au n°48 de la même constitution Lumen gentium que l'Eglise est "le sacrement universel du salut", il ne faut pas comprendre (en s'inspirant du n°1 de ce document cité ici) que l'Eglise est un moyen ou un instrument de salut, instrument qui en lui-même demeurerait extrinsèque au salut apporté par Jésus Christ.
Il faut plutôt se souvenir que l'Eglise, "corps du Christ" comme il est rappelé en ce n°48, est vraiment et réellement le salut commencé, le royaume advenu. Pas un simple moyen que Dieu utiliserait pour hâter son règne, mais le Royaume déjà là, et déjà là d'une certaine façon ab Abel, depuis Abel le juste comme on l'appelle dans le canon de la messe en évoquant son sacrifice comme une participation analogique au sacrifice du Christ.
Nous avons là, que cela plaise ou non, toute la doctrine de Mystici corporis du pape Pie XII. C'est la thèse d'un nombre grandissant de théologiens aujourd'hui, qui interprètent Vatican II à la lumière de la Tradition (biblique en particulier), au lieu de lire le n°48 de Lumen gentium, avec ses si fortes affirmations bibliques à la lumière relativiste du n°1 de la même constitution.
Pinaillage théologique ? Les lecteurs qui ne se sont jamais frottés de théologie le penseront sans doute. Ils auraient tort. La question de savoir si l'Eglise est simplement un "instrument", un "moyen" ou si elle est une fin, la fin de toute l'humanité enfin réconciliée avec Dieu dans le sang du Christ est fondamentale. Les conséquences sont immédiates :
L'Eglise instrument, c'est l'Eglise institution, qui se construit de plus en plus en référence aux Etats modernes, eux aussi simples instrument universel de la prospérité et de la liberté des peuples. Dans cette Eglise institutionnelle, la dimension communautaire s'appauvrit et la vie surnaturelle diminue. Entendu autrefois d'un prof d'ecclésiologie à l'Angélique à Rome : "L'Eglise ? Oh ! C'est comme l'Etat italien".
L'Eglise, si elle est l'unité commencée avec Dieu, par l'unification progressive du genre humain, n'est pas seulement un instrument extrinsèque à la vie des hommes. A travers ses sacrements, elle est cette vie elle-même, cette vie des hommes sur la terre comme au Ciel. Elle est la réalité sociale de notre vocation surnaturelle. Le bien commun de l'humanité rachetée.

Sur ce blog, un débat de qualité

Je voudrais remercier tous ceux qui postent sur ce blog (cliquez sur la rubrique commentaires) et le font vivre : les 18 interventions (à ce jour) qui ont suivi la Révolution de Benedetto celles qui ont suivi Le charme de Soeur Emmanuelle et toutes les autres. Au premier rang Aristote le païen (mon païen préféré, un catho de première ligne) : il n'est jamais d'accord, mais quelle classe et quelle force (j'espère que je ne le ferai pas fuir ce disant) ! Et tous les autres, Antoine, Bernard, Hysope,Jean Vincent et... malgré la remarque de notre Webmestre, ceux qui persistent à s'appeler anonyme, parce qu'ils souhaitent (et c'est le jeu) continuer à se confondre dans la masse des... anonymes.
Votre débat fait honneur à l'Eglise par sa liberté et sa hauteur de ton. il y a des chrétiens qui ont pensé qu'il fallait danser la carmagnole en chantant : nous sommes l'Eglise. eh bien ! Internet, par son instantanéité et par l'égalité qu'il instaure entre tous dans le champ virtuel, en particulier lorsque pseudonyme il y a, est un merveilleux instrument de vraie démocratie dans l'Eglise, un instrument de participation pour prêtres et fidèles.
Je me réjouis que certains, qui à l'évidence ne pensent pas ce que je pense, aient choisi ce site pour s'exprimer. L'idée d'un débat libre et direct entre catholiques, j'en poursuis l'ambition depuis le premier Congrès 496 à la Mutualité (c'était en 1996).
Merci encore à vous tous de tout coeur

mardi 4 novembre 2008

Le charme de Soeur Emmanuelle


Je sors des Mémoires de Soeur Emmanuelle. Conférence à la clé. Je voudrais dire ici ce que j'ai cru comprendre du personnage, de sa profonde dualité (qui n'est pas forcément duplicité) et de son charme juvénile, alors qu'elle avait un siècle.
Sulfureuse, voilà ce que l'on pense d'elle du côté des traditionalistes.
Dernier "scandale" en date : l'idée qu'elle ait pu célébrer la messe alors qu'ele n'était pas prêtre un beau jour de 1982. Le bobard provient de l'inculture totale d'un humanitaire, qui expliquait que le pb de Soeur Emmanuelle pour célébrer la messe, c'était de devoir "le faire au vin rouge". Le faire ? Bien entendu, c'est un prêtre de son entourage qui a célébré, pas elle. Jean-Claude Valomet, président de l'association Gaza Palestine et puissance invitante pour la bonne ville de Nantes en cette année 1982, n'a d'ailleurs manifestement pas conscience d'avoir proféré une énormité en écrivant qu'elle lui avait dit "On va faire ça au vin rouge". On ? Certainement pas elle. Disons que Soeur Emmanuelle a célébré la messe comme César naguère fit le pont dans la célèbre règle de grammaire latine. Elle commanditait, elle ne faisait pas...
Ce que l'on apprend, par contre, en lisant ses mémoires, c'est que la messe, elle y avait assisté tous les jours depuis ses douze ans (à quelques exceptions près note-t-elle par scrupule). Elle avait décidé d'y communier aussi souvent que possible conformément aux directives du pape qui l'a vue naître : saint Pie X.
Autre "scandale" : sa vie sexuelle. Je revois les joues creuses et les yeux exorbités du paroissien scandalisé qu'elle ait pu évoquer, dans ce livre, sa masturbation et qui s'en indignait devant moi.
Scandale, je rassure tout de suite (ou peut-être je décourage) les lecteurs potentiels :il n'y en a pas l'ombre (en tout cas rien qui soit de nature à porter atteinte au prestige de l'Eglise). Elle écrit, noir sur blanc : "A partir du moment où j'ai mis les pieds au noviciat, la tentation, restée toujours vivace, ne m'a plus jamais vaincue".
On peut penser que c'est déplacé de parler de choses qui sont purement personnelles (je n'ose pas dire : intime, l'intimité valant mieux qu'un ressort mécanique). Personnellement cela a été ma première réaction. J'ai trouvé ensuite qu'il y avait quelque chose d'un peu enfantin (ou décalé) dans l'insistance et la théâtralisation de Soeur Emmanuelle. Parler de "nuit de feu" à propos d'un rêve érotique, voilà qui devrait faire se retourner son cher Pascal dans sa tombe ! En en parlant avec une amie, j'ai découvert une autre explication de cette insistance. Elle me citait une émission avec Mireille Dumas où l'humoriste Pierre Palmade insistait sur la dimension d'aveu (des fautes et des faiblesses) que doit nécessairement comporter la littérature autobiographique aujourd'hui, pour rencontrer le succès. C'est la recette qu'a admirablement mise en oeuvre Soeur Emmanuelle, m'explique cette amie. La religieuse comptait sans doute sur ces petites histoires qui ne sont même pas des histoire de fesses pour vendre le texte édifiant qu'elle a voulu remettre au public après sa mort. L'hypothèse mérite d'être formulée. je crois qu'elle n'infirme pas le sentiment d'une grande naïveté chez la fondatrice de l'oeuvre des Chiffoniers du Caire, encore sous l'effet, à 100 ans, de sa nuit de feu.
Il faut bien le comprendre : Soeur Emmanuelle, né en 1908, religieuse engagée par des voeux en 1931, est d'une autre époque que la nôtre. A son époque, le sexe n'est jamais banal en aucun de ses ébats...
Cette très simple remarque en amène une autre : il existe une dualité profonde entre la formation de Soeur Emmanuelle, que l'on peut qualifier aujourd'hui de profondément "traditionaliste" et le discours qu'elle tient autour de son oeuvre.
Sa formation personnelle ? Elle est axée sur l'importance du sacrifice à Dieu et de l'obéissance à sa mère, ainsi qu'elle l'explique. la messe est très tôt "l'axe" de sa vie, elle y assiste quotidiennement. Formée aux lettres classiques, latines et grecques, elle est envoyée à Londres auprès de sa tante, religieuse chez les Dames de Sion, comme elle le deviendra elle-même. Tout cela est ultra classique et spirituellement et socialement.
A la fin de sa vie, cette formation en profondeur, qui l'a maintenue dans la fidélité à ses voeux, ne l'a pas quitté. Dans ses dernières années, elle dit son chapelet "jour et nuit", faute de pouvoir faire autre chose. Un symbole comme Soeur Emmanuelle ne naît pas de rien. La religion humanitaire produit Bernard Kouchner, apôtre de ce qu'il appelle lui-même la "charité business" (c'est le titre de son premier livre). Pour produire un symbole chrétien, la charité business ne suffit pas, il faut cette formation en profondeur, qui permettra à Soeur Emmanuelle, à l'heure où tant d'autres mettent leurs charentaises avant de s'asseoir devant le Poste, de recommencer sa vie, de partir en Egypte et de s'installer, toute seule, au milieu des chiffoniers, dans le petit bout de cabane que lui a déniché Labib, celui qu'elle appelle joliment "mon Mentor".
Si la conduite personnelle de Soeur Emmanuelle est imprégnée de sa formation catholique traditionnelle, son discours ordinaire est profondément marqué par la nouvelle religion humanitaire.
Comment expliquer cette dualité ?
On peut penser que Soeur Emmanuelle, cherchant la célébrité, a adopté le discours le plus susceptible de plaire au public qu'elle venait quêter pour ses oeuvres. Mais cette explication (même si certaines pages d'autocritiques déplorant sa propre "vanité" et son "cabotinage" peuvent donner une certaine consistance à cette explication).
La véritable explication est à chercher dans le chapitre qu'elle a intitulé elle-même "Autres convictions, autres richesses". Quelles sont ces autres convictions ? Celles qu'elle puise dans la diffusion de l'esprit de Vatican II. Elle cite en particulier comme décisif pour elle un discours du cardinal Bea, qui fut directeur de conscience du pape Pie XII, discours dans lequel les chrétiens sont exhoertés à "reconnaître les valeurs spirituelles et morales présentes dans les autres religions". Conséquence pour Soeur Emmanuelle : "Dans mes fréquentes conversations, j'ai très rarement parlé de ma foi". Ou plus abruptement (voir le bel article de François Foucard dans le dernier Monde et Vie) : "La religion ne m'intéresse pas".
Autant elle a gardé ses réflexes de vieille religieuse, pétrie par sa prière et assistant à la messe tous les jours, autant elle ne voit pas la nécessité de transmettre cet esprit chrétien à ceux qui ne l'ont pas. N'y a-t-il pas des valeurs spirituelles dans toutes les religions ? Ces valeurs ne doivent-elles pas être défendues et cultivées pour elles mêmes ? Même l'incroyance a ses valeurs, note-t-elle, car finalement, la valeur spirituelle la plus importante c'est l'amour et... il suffit d'aimer.
On saisit ainsi sur le vif le caractère destructeur de cet "esprit de Vatican II" qu'a condamné si fermement le pape Benoît XVI dans son Discours à la Curie le 22 décembre 2005.
Le charme de Soeur Emmanuelle ? Il est dans cette dualité entre sa formation traditionnelle et son discours humanitaire. Sa popularité est construite sur cette ambiguïté entre son voile et sa pratique, les uns s'en tenant au voile et à tout ce qui va avec, les autres au discours.
La fameuse pèlerine de l'abbé Pierre, célébrée naguère par Roland Barthes qui en avait vu immédiatement la portée signifiante, avait au fond la même fonction d'alibi traditionnel non tout à fait dénué de fondement.

Messieurs, messieurs! prenez un pseudo!

Plusieurs messages de ce blog ont donné lieu à des commentaires, et même à des débats. Très bien, mais comment faire la différence entre "Anonyme" qui a dit ceci, et "Anonyme" qui a dit cela?

Une première solution existe, toute simple - c'est de cocher la troisième ligne (nom/URL) en bas de la petite fenêtre dans laquelle vous vous exprimez. Blogger (c'est le service qui nous héberge) vous demandera alors de donner un nom.

Un seconde solution existe, guère plus compliquée: c'est d'avoir une identité enregistrée chez google.com et de cocher la première ligne.

De grace, messieurs, prenez un pseudo. Et vous aussi, mesdames.

dimanche 2 novembre 2008

Allez voir Mantegna

C'est au Louvre et... c'est beau. Je ne suis pas critique d'art, mais il faut reconnaître que cette expo est magistralement organisée. Certes il y manque le fameux Christ mort, qui est sans conteste la toile la plus célèbre de Mantegna (1431-1506). Réputée trop fragile elle était allée à Tokyo en 1987. Elle est désormais interdite de voyage. Il vous faudra passer les Alpes et vous rendre à la Pinacothèque de Brera à Milan pour découvrir cette peinture géniale du cadavre terrible du Christ.
Mais on peut dire que tout le reste s'y trouve. Pour notre plus grand bonheur.
Tout ? Mais quoi ? Des portraits d'abord, pris sur le vif, comme si vous y étiez. En ce quattrocento, on sent bien, en gestation l'anthropologie renaissante : la nature humaine ne suffit pas à décrire un homme. Chaque tête (que ce soit saint Marc ou tel portrait anonyme) est absolument particulière. Subjective. L'avènement du sujet a eu lieu en peinture (on le voit aussi chez Antonello da Messina, plus au Sud, on le voit chez les Primitifs flamands) avant d'avoir lieu (chez Pic de La Mirandole et chez Cajétan) en philosophie. Les philosophes, toujours un peu dépassés par les événements, auront attendu le tournant du XVIème siècle pour sortir de l'haecceitas scotiste et de l'impasse naturaliste.
Tout ? Oui, des détails. En masse. Les tableaux construits de Mantegna sont comme des bandes dessinées, mais des bandes dessinées dans lesquelles il faudrait regarder chaque détail (plus Uderzo qu'Hergé si la comparaison n'est pas sacrilège). Encore et toujours l'attention (tellement chrétienne au fond) à la singularité. L'admiration devant la nature aussi. Le classicisme inventera les tableaux épurés, présentant des simulacres de nature. Là on a la nature, la vraie, l'inattendue. Le Christ au Jardin des Olives souffre par avance sa passion, mais un lapin court en contre bas sur une planche jetée sur un ruisseau. On n'a pas seulement la nature, on a l'humanité telle qu'en elle-même : saint Christophe est martyrisé, un soldat distrait, à quelques pas de là, s'appuie sur son bouclier, sans doute pour penser à sa belle plus à son aise (ou simplement pour éprouver le poids du jour et de la chaleur), en ignorant totalement la scène horrible qui se passe sous ses yeux. Mais que faut-il attendre de l'homme ?
Je ne connais pas la vie de Mantegna. Je ne sais s'il était un pilier de sacristie. Mais il faut bien reconnaître que ses toiles profanes, même si elles manifestent la même puissance technique, n'ont pas la même originalité que les toiles religieuses. C'est ce que je tentais d'expliquer par avance à un soixante huitard attardé, qui, alors que je regardai un Saint marc, tint à me faire savoir que pour lui "Dieu est mort". Comme je ne réagissai pas, il se crut obligé d'imiter un volatile noir avec lequel il pensait sans doute que j'avais quelques accointances. je me sentis obligé de le détromper gentiment. Il ne faut pas s'arrêter quand on est sur la bonne voie. J'en profitai pour lui expliquer que ce qu'il allait voir, c'était essentiellement des toiles religieuses, nées de la puissance du texte évangélique, nées de l'Incarnation. Lui ne voyait que l'homme dans ces nativités, dans ces récits de martyres en image, dans ces religieux en robe de bure. Je me suis permis de le détromper, et je ne savais pas encore, au début de l'expo, à quel point j'avais raison et combien les décors profanes, même lorsqu'ils sont édifiants (Minerve chassant les vices du jardin de la vertu), n'ont pas le génie original qui caractérise la peinture religieuse de Mantegna.
Tout comme son contemporain plus gothique, Antonello da Messina (1430-1479) auquel une exposition a été consacrée à Rome l'an dernier, le moderne Mantegna est fasciné par le Christ, par l'image du Christ, par le visage du Christ. Il y a dans cette fascination toute la puissance d'une théologie parfois très personnellement assumée (voir Le Christ et l'âme de la Vierge : belle vision de l'antériorité absolue du Christ), hantée par la souffrance et par la mort du Christ et vibrant devant sa résurrection. Mantegna sait peindre à la fois la noblesse inaltérable et l'expressivité qui transparaît sur la face du Sauveur.
On s'arrêtera particulièrement sur Le Christ de pitié soutenu par un Chérubin et un Séraphin, Christ merveilleusement vivant et pourtant déjà mort et pas encore triomphant. Il est assis sur ce qui apparaît à la fois comme un trône, un tombeau et un autel (toujours la théologie si personnelle d'André Mantegna). L'anatomie du personnage est parfaitement rendue, sa langueur dans tout le corps, sa vie qui semble se concentrer sur son visage et en particulier dans un regard d'amour absolument unique. A droite, insouciants et minuscules, des ouvriers travaillent, sculptant des colonnes. A gauche, des bergers mènent paître leur troupeau. L'humanité continue de s'agiter, mais le Christ est là, impressionnant de présence, de prestance et d'attrait. Pathos ? Non. Emotion simplement. Ce Dieu qui s'est incarné et qui a souffert sa Passion a voulu nous prendre par l'émotion. Les peintres le comprennent souvent bien mieux (et parfois comme ici de façon bien plus profonde et plus complexe) que la majorité des théologiens.
Allez voir Andrea Mantegna. Il est au Louvre jusqu'au 5 janvier. Vous découvrirez, autour de lui, une pléiade d'artistes animés tous du même amour de l'antique et de la même foi rayonnante. Disons simplement que sans conteste Mantegna, parmi les Bellini (par ailleurs son beau frère) et autres Sciavone est la figure la plus marquante, souffrant sans rougir, à la fin de l'exposition, la comparaison avec Léonard de Vinci (1452-1519) qui illustra la génération suivante.