lundi 28 janvier 2013

[Abbé de Tanoüarn] Septuagésime

Ce terme barbare signifie : 70. Nous sommes à soixante dix jours de la fête de Pâques. Et déjà, dans l’ordonnance des cérémonies, le décor change. La couleur de ce dimanche est le violet. A la messe, le chant de jubilation qu’est le Gloria (le chant des anges dans la nuit de Noël) est supprimé. Dans un livre récent publié aux éditions du CNRS, Philippe Martin parle du théâtre divin. La liturgie, c’est un peu cela ! Lorsqu’on change la couleur du décor, on dit quelque chose sur ce qui se passe dans le coeur de
l’Eglise.

Les trois dimanches qui viennent et que l’on appelle les dimanches de la Septuagésime, de la Sexagésime et de la Quinquagésime (tous trois supprimés on ne sait pourquoi dans la liturgie rénovée) sont très riches en textes. L’évangile lu aujourd’hui est la parabole des ouvriers de la Onzième heure. Son thème ? Imaginez des journaliers qui se font embaucher pour les vendanges. Un juste salaire est conclu entre le patron et ses ouvriers : un denier par jour, 12 heures de travail. Et pourtant le patron continue à embaucher, à la troisième, à la sixième, à la neuvième et même à la onzième heure du jour. Quand vient le soir, le responsable, selon l’ordre du maître, fait mettre tout le monde en rang, en commençant par les derniers arrivés. Ils reçoivent un denier, le prix convenu pour une journée de travail. Ceux qui ont commencé dès le matin et qui ont « supporté le poids du jour et de la chaleur » s’attendent à être payé davantage. Et pourtant, ils reçoivent eux aussi un denier.
 
Comment comprendre cette parabole ?
 
On peut voir dans les premiers arrivés à la Vigne le peuple juif et dans les derniers les « païens » devenus chrétiens… avec l’inévitable jalousie qui naît entre les deux groupes. On peut aussi considérer que dans la vie, il y a des ouvriers de toutes les heures, de la première à la dernière, et que tous seront rétribués de la même façon. L’essentiel dans le Royaume de Dieu n’est pas la quantité (humaine, trop humaine), le stakhanovisme… Non l’essentiel c’est le coeur avec lequel on saisit la grâce lorsqu’elle est donnée. Dans cette arithmétique là un instant d’amour parfait vaut toute une vie…
 
Cette vérité est dérangeante. C’est elle qui fonde le pari de Pascal. L’idée de Pascal est simple : mieux vaut ne serait-ce qu’un instant de qualité plutôt qu’une quantité d’instants vides de sens. Eric Rohmer a admirablement compris et orchestré ce thème au cinéma, en particulier dans Ma nuit chez Maud.
 
On peut aussi comprendre que Dieu, en nous offrant son Ciel, ne récompense pas nos mérites, mais nous donne infiniment plus que tout ce que nous avons pu mériter par nous-mêmes. Comment une action dans le temps pourra être récompensé par l’éternité ? En réalité, l’éternité qui nous est promise est un don gratuit de Dieu à chacun d’entre nous. Nous sommes tous des « fils aimés de Dieu », comme dit saint Paul : fils aimés, fils prodigues et non pas seulement employés ou journaliers. Ce qui règle nos rapports avec Dieu, ce n’est pas la justice, c’est la miséricorde. Et c’est pourquoi Dieu donne la même chose à tous ceux qui ont vraiment travaillé dans sa Vigne, quel que soient leur temps de travail.
 
Deux choses sont requises de nous et deux seulement : que nous répondions à l’invitation qui nous est faite d’aller travailler à la vigne, quelle que soit l’heure à laquelle elle nous parvient. Le péché, c’est de rester oisifs : « Pourquoi êtes vous là à ne rien faire ? ». La grâce de Dieu ne peut être reçue que par notre liberté. Et notre liberté est en nous la faculté d’entreprendre. Elle est l’élan pour agir. La grâce de Dieu ne récompense pas notre travail, elle permet que nous nous mettions à l’oeuvre. Cajétan va jusqu’à écrire de manière parfaitement thomiste que notre mérite, fruit de notre liberté, est, de notre point de vue, ce qu’est la grâce du point de la Toute puissance de Dieu : une seule et même réalité. Deuxième chose : nous ne pouvons pas être jaloux d’autrui si nous appartenons au Royaume de Dieu. C’est par jalousie que ceux qui ont commencé à travailler les premiers demandent plus, c’est parce qu’ils constatent que d’autres sont payés autant qu’eux pour un travail bien moindre. Ne nous offusquons jamais de la Bonté de Dieu, parce que tous et chacun nous en éprouvons les fruits. Lorsque nous supportons « le poids du jour et de la chaleur », sentons nous portés par cette bonté, souvenons nous de cette formule de saint Paul : « Qu’as tu que tu n’aies reçu ? « . Si nous avons tout reçu de Dieu, ne nous conduisons pas comme si nous revendiquions auprès de lui quelque chose comme notre droit. Sachons toujours nous réjouir de l’absolue gratuité de Dieu… et de son salut.
 
Abbé Guillaume de Tanoüarn
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9 commentaires:

  1. Pour moi c'est une exigence du christianisme social. Le chef d'entreprise de l'Evangile avait compris que tous ces ouvriers qu'ils aient pu travailler une heure ou 12 heures avaient tous une famille à faire vivre. En quelque sorte c'était un précurseur du RSA.

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    1. En effet, c'est un Protestant réformé, Michel Rocard qui a "inventé" le RMI. Il n'est pas improbable que ce soit ce passage de l'Evangile qui lui en a donné l'idée.

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  2. Septuagésime ... Pourquoi "barbare" ce terme ?

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  3. Parce que c'est un terme rare que l'on a plus guère l'occasion d'employer dans la vie courante. J'avoue que je savais vaguement que c'était une ancienne fête chrétienne mais je ne savais diantre pas à quel moment de l'année elle se situait (en fait septante jours avant Pâques). Je n'ai d'ailleurs pas bien compris pourquoi on y lisait Matthieu, chapitre 20, versets 1 à 16, ni quel est le rapport avec Pascal. Je dois être par trop primaire.

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  4. Septuagésime… quelle belle parole qui tout de suite, nous met dans un temps qui n’est plus de ce monde : le temps Liturgique. Celui-ci est comme un temps parallèle à celui de notre terre. Il répète jusqu’à la Parousie, que seul le sauvetage de notre monde a valeur de réalité. La liturgie catholique est notre Temps. Il ne devient alors qu’une « durée d’attente » ou même mieux, un seul instant, un point focal où l’Alpha et l’Oméga se concentrent. Du premier dimanche de l’Avent jusqu’à Pâques, nous cheminons avec le Christ de l’Annonciation à la Résurrection. On remarquera que dans la liturgie tridentine (que l’on devrait plutôt appeler de St Grégoire), il n’y a pas de « temps ordinaire » comme dans la liturgie de P.VI. Nous parlons de dimanche « après la Pentecôte » jusqu’au premier dimanche de l’Avent. Notons bien la différence. L’une nous spécifie que la Croix et la Résurrection font de nous des hommes nouveaux, baptisés dans la mort et la Résurrection du Christ et l’autre nous replonge dans l’ordinaire de cette terre. Les mots, signifiants, se rapportent au signifié…
    Au sujet de l’Evangile des ouvriers de la 11ème heure, on peut voir un RSA primitif, privé de toute Transcendance. A chacun sa propre conception de Dieu ! On peut aussi y voir aussi un tout autre système de valeur, qui lui non plus n’est plus de cette terre. Le Christ incarné nous a rejoint tous et chacun de nous dans notre particularité. Notre réponse à ce don nous promet la vie éternelle, quelque soit le moment où nous en prenons conscience. C’est, comme dit l’A.G2T, le moment où notre liberté d’enfant de Dieu rencontre la Grâce. A ce moment précis, le temps s’efface. Il n’y a plus de temps, plus d’espace, ni moins, ni plus. La vie en Dieu est totalité intemporelle et plénitude pour tous, sans préférence ni hiérarchie.
    Benoîte

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  5. Le Denier, c'est Dieu Lui-Même, puisque la Grâce est la vie (uni)trinitaire communiquée.
    Oui, plus qu'embarqués nous sommes saisis (quel saisissement!) conquis, entre-pris, entrepris par le Dieu qui comporte de l'entre, de la relation, et entrepris dans nos héritages et transmissions, réceptions et "dons", "créations"...
    Mais il s'est passé une chose étrange : "ils" l'ont Dé-Crucifié!
    Sans doute pour faire plaisir à Frédéric Néant qui ne se reconnaissait qu'un seul ennemi (1) : le Crucifié
    Et nous, égarés par les décrucifieurs, nous l'avons Re-Crucifié par une sommes ahurissante de péchés!
    Heureuse faute? Qui nous rendrait, reconnue, infiniment regrettée, pardonnée, expiée la grâce découlant du Coeur ré-ouvert sur les Cieux et la terre, naguère refermés par la chirurgie cardiaque du concile?

    Reconquis en tous cas, pour cette "Reconquête" dont nous venons de voir (et d'effectuer) les prodromes dans la rue le 13 janvier , même si les "meneurs" non divins se fourvoient dans les rituels abâtardis d'un monde déjà pire que vieilli. Obscurantiste, sectaire, totalitaire..les mots nous manquent.

    Cueillir, accueillir, recueillir cette grâce insigne prendra du temps.
    Le temps de mesurer l'ampleur du front de guerre ouverte par l'Ennemi et tous les ennemis (car le prétexte du 13 ne peut cacher l'abominable déploiement du" constructivisme" - pour faire vite- .... qui a même rongé le calendrier liturgique nouveau (2) et la nouvelle messe)
    Car à quoi bon colmater l'une des multiples brèches au rempart si on laisse le reste du mur se faire démolir ?

    Le temps de mettre sur pieds , sur le terrain, des centres communaux de culture catholiques (faute de prêtre et de culte) pour attirer de nouveau les 99% de baptisés non pratiquants et de français non baptisés.
    Le temps? 30 ans? Dieu le sait. Mais partager Dieu et l'Eternité avec nos frères, sous l'égide du combat spirituel et des combats de la Cité en perdition, cela vaut le coup et la peine!

    Au nom de la Paroisse Virtuelle en germination !

    (1) pour lequel il ait vraiment du (res)sentiment (2) dans" le monastère visible " proche de chez moi, le gloria et l'alleluia retentissent toujours, et la semaine de l'"unité des chrétiens" s'est célébrée sous le vocable de "semaine pour l'unité du genre humain" en bonne "pas franche" maçonnerie...avec force baisers de paix et appels pathétiques à la " paix dans le monde" (depuis Pacem in terris, on connait !).
    en 1999, les "500 000 (sic) kossovars" victimes des méchants serbes justement bombardés par le bras armé du bien y étaient portés à la "prière universelle" (c'est cet universel -là, le catholicisme, monsieur l'Abbé?)

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  6. Merci de mettre des liens avec tous les sites catholiques de "TC" à famille chrétienne. Ainsi on peut se faire par soi-même une religion sur les différences de pensée entre chrétiens. Un petit effort mettez : un lien avec Réforme.

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  7. Pas tout à fait d'accord Benoîte. C'est vrai que l'ordo de 1962 ne parle pas formellement de "temps ordinaire". Mais si vous consultez le kyriale dans un "800", vous constatez que la messe XI (Orbis Factor) et assignée aux "dimanches ordinaires" qui incluent les dimanches après la Pentecôte et après l'Epiphanie (couleur liturgique : le vert). Si donc il existe des dimanches ordinaires, cela peut suggérer qu'il existe aussi un temps ordinaire. Ordinaire pas dans le sens péjoratif du terme, mais en ce sens qu'ils ne sont pas des dimanches privilégiés ceux de l'Avent, du Carême et du temps pascal.

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  8. C’est fait, je prends mon 800 et je vois qu’en effet, la messe « orbis factor » est attribuée aux dimanches ordinaires par opposition aux fêtes doubles, semi doubles, de la Sainte vierge et des octaves et des fêtes simples et j’en passe et des meilleures. Quelle richesse, ce Grégorien ! Je suis allée un peu vite en besogne sur l’ordinaire de P.VI parce que dans la forme « ordinaire » du rit, tout paraît justement très ordinaire, non seulement l’orientation « ad gentem » mais aussi les ornements, les prières, la langue vernaculaire, la prière universelle, le calumet de la paix etc... Enfin, tout cela a été dit et redit. N’en rajoutons pas et gardons en tête tout d’abord ce qui « fait » le prêtre, lui devant lequel les anges même se retirent…Alors, ordinaire ou extra…, gardons la même vénération pour celui qui officie « in Persona Christi » ! J’ai beaucoup aimé le sermon d’ordination que Mgr Fellay a récemment prononcé à St Nicolas sur ce sujet. Cela fait beaucoup de bien de s’entendre répéter les vérités transcendantes sur la prêtrise. La catholicité aujourd’hui manque de hauteur. On rabaisse les prêtres en voulant les marier (aujourd’hui avec des femmes, demain avec des hommes ou des trans.) On ne sait plus ce qu’ils sont vraiment. Remarquez que, sans l’habit ecclésiastique, ils contribuent eux-mêmes à cette méprise.
    B.

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