dimanche 3 mai 2015

Une belle fin ? Un sacré film

Still life en anglais a deux sens : cela peut signifier une vie immobile ; cela désigne aussi une nature morte en peinture. Le titre français me paraît plus évocateur : une belle fin. Le film de l'anglo-italien d'Uberto Pasolini évoque la mort.

Pas un sujet facile : faire un film sur la mort, tenait de la gageure. John May (Eddy Marsan, grand acteur de seconds rôles révélé en tête d'affiche par ce film) est un fonctionnaire de 44 ans qui a un travail un peu spécial. Il s'occupe des morts dont personne ne s'occupe, de ces gens que l'on retrouve dans leur appartement à cause d'un animal de compagnie qui alerte le voisinage (la chatte Susy dans le film) ou tout simplement parce que plane autour de l'appartement du défunt une odeur désagréable et que l'on finit par enfoncer la porte... John May recherche les parents du défunt ou ses amis. Il organise les funérailles, auxquels consciencieusement il va assister, seul le plus souvent. Lui-même d'ailleurs est un solitaire. Il vit dans un minuscule studio, où chacun de ses actes semble fixé, ritualisé. Sa vie est immobile; De loin on pourrait penser à une nature morte. Mais un coeur bat sous la chape de plomb des habitudes bien prises. John May s'occupe des défunts qui sont en quelque sorte ses amis. Ses seuls amis. Il leur rend un véritable hommage, un hommage personnel. Cela jusqu'à ce que l'Administration lui signifie, après 22 ans de bons et loyaux services, qu'elle n'a plus besoin de lui. Il lui reste un dernier cas : Bill Stock.

Je ne veux pas raconter ce film, qui se termine par ce qu'il faut bien appeler une évocation de la communion des saints où les morts redeviennent comme des vivants. Mais je voudrais insister deux points qui croisent mes réflexions actuelles : tout le film tourne autour de ce personnage de John May, sur le service désintéressé qu'il rend avec précision, avec efficacité, avec amour, sur son rôle littéralement habité, sur son sourire, sur son absence de traits distinctif : every man. Il est tout homme et en même temps ce qu'il fait ne ressemble à rien et lui ne ressemble à personne. Il peut être chacun de nous, se contentant de faire bien son travail, mais ce qui est particulier, c'est qu'il n'attend rien de son public de macchabées en déshérence, aucune reconnaissance, aucune marque de gratitude. Ses actes ne sont pas des actes gratuits, parce qu'il donne aux morts le respect qu'ils attendent. Mais il vit au comble du désintéressement. Il est une sorte d'Antigone dont tous les humains sont ses frères et soeurs surtout ceux qui sont morts comme il vit : seul. Pourquoi agit-il ainsi ? Il n'est pas efficace. L'Administration le lui reproche. Ses collègues ne le comprennent pas. Antigone est tué par Créon. Lui est simplement renvoyé, mais pourra-t-il survivre à ce renvoi ? Sa vie, ce sont les morts, ses frères quoi qu'ils aient pu faire durant leur vie terrestre. John May fait le bien. Il fait son job, comme il dit un moment à la fille d'un de ses disparus. Il fait bien son job. Bene bona facere dirait saint Augustin.

C'est sans doute cela qui vaut que l'on nous représente, à la fin du film... une belle fin justement. Nous sommes aujourd'hui dans une société qui déteste la mort. Aujourd'hui disait Philippe Ariès dans L'homme et la mort et dans ses Essais sur l'histoire de la mort en Occident, nous vivons sous le régime de la mort interdite. Il ne faut pas en parler. Pas y prêter attention. L"éloigner de la vue des enfants. Même la patronne du Fish and chips qui s'était amourachée de Bill Stock, le dernier cas de John May, ne veut pas entendre parler de présence aux funérailles. John May lui est un cas unique : il sait regarder la mort en face Couché dans le cimetière, à l'emplacement de sa tombe, il communie à la nature, il n'a pas peur. Les morts lui sont tellement familiers qu'il a apprivoisé la mort. C'est sans doute cela qui le fait vivre avec une telle volonté de bien faire. C'est cela qui le sauve. Et tous ceux auxquels il a rendu le dernier hommage.

3 commentaires:

  1. Cher Monsieur l'abbé,

    Naturellement, je n'ai pas vu ce film, mais le portrait que vous nous dressez de son protagoniste principal me paraît être celui d'un de ces nombreux actifs par la volonté de bien faire de qui nos sociétés indifférentes continuent de tenir.

    Est-ce que nos sociétés "tiennent les enfants éloignés de la mort"? Pas tellement plus que du sexe. Mais elles les tiennent éloignés de ce que le sexe et la mort ont d'objectivable, d'incarné dans une relation et dans des existences humaines

    N'oublions pas enfin que l'indifférence à la mort de nos sociétés indifférentes aux vivants n'est que le pendant, par l'éternel retour du balancier par lequel nous passons de l'harmonieuse et ennuyeuse piété à la décadence impie, de la manière don la religion, qui est l'antimodèle de nos sociétés, vivai de la mort au point de n'avoir la foi que pour faire une fin dernière et de pouvoir, plus récemment, comme l'a fait saint Jean-Paul II, qualifier de "culture de mort" tout ce qui prétendait se distinguer de l'empreinte chrétienne.

    Cette expression de "culture de mort" n'es d'ailleurs pas tellement fausse que malheureuse, car come on ne peut plus dire "Hors de l'Eglise, point de salut", on conclu qu'hors du christianisme, il n'y a point de vie, ou que toute conception de la vie qui se sépare du christianisme conduit à la mort. Parler ainsi, c'es refuser d'en débattre. Or nous sommes dans une culture du débat, de la discussion et de la persuasion.

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  2. Monsieur l'abbé
    merci pour votre critique

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  3. Bonjour,
    En ligne sur mon blog, une fiche de lecture portant sur les Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen-Age à nos jours de Philippe Ariès : http://100fichesdelecture.blogspot.fr/2015/05/philippe-aries-essais-sur-lhistoire-de.html

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