jeudi 25 juin 2020

En mémoire de moi

Cela chaque fois que vous le ferez, vous le ferez en mémoire de moi. Le Christ donne ici non pas une définition de la messe dont il institue le culte ou comme on disait au XVIIème siècle la religion ; ce qu'il donne ? Il donne non pas une définition mais un ordre : quand vous faites ce geste, faites le en vous souvenant que je l'ai fait. Faites le non pas à votre guise, non pas de la manière dont cela vous inspire le plus, non... Faites-le comme je l'ai fait moi même. Cet acte n'a de sens que parce que je l'ai posé. 

C'est un peu comme si le Christ nous disait :  " Dire ceci est mon corps sur du pain et ceci est mon sang sur du vin, cela ne signifierait que folie si je n'avais pas posé cet acte moi le premier et si vous ne faisiez pas ce que je viens de faire en mémoire de moi". C'est en moi seul que la folie devient sagesse.

On est très loin de l'interprétation du nouveau rite fournie par ceux qui s'en réclamaient dans le missel à fleurs des années 70, dans lequel, au grand scandale de Jean Madiran, souvenons nous nous les anciens, il était écrit : "A la messe, il s'agit simplemeent de faire mémoire". "Vous ferez cela en mémoire de moi, cette phrase célèbre était ainsi devenue sans crier gare une définition de la messe et non plus simplement une condition sine qua non de sa célébration. 

Ce qui est exigé, dans l'Eglise romaine, de la part du ministre, ce n'est pas une foi personnelle dans le mystère car le mystère est au-delà de sa personne. Ce qui est exigé du prêtre qui célèbre, c'est l'attachement à cette tradition qui le relie au Christ, uniquement la volonté de faire ce que veut faire l'Eglise, volonté qui n'est pas une intention purement spirituelle. L'intention spirituelle du prêtre peut être déviée, sa foi personnelle étant défaillante. Mais il consacre validement s'il a conscience de faire ce que veut faire l'Eglise, cela bien sûr à condition qu'on le lui ait appris, qu'il ait été un jour initié au Mystère. 

Voilà pour le simple prêtre. Quant au pape, peut-il rompre la chaîne de la transmission rituelle ? A la fin du XVIème siècle, le jésuite Suarez l'avait envisagé.

Dans son Commentaire du De Caritate, le traité de saint Thomas dans la Somme théologique, Suarez donne plusieurs exemples du schisme pontifical, schisme déclenché dans l'Eglise par le pape ou encore schisme du pape seul. Ce texte est cité par Klaus Gamber, un liturgiste allemand qui fut le professeur de Josef Ratzinger. Le voici : « De cette seconde manière le pape pourrait être schismatique, à savoir s'il ne veut pas tenir l'union et la conjonction qu'il doit tenir avec tout le corps de l'Eglise. par exemple s'il essayait d'excommunier toute l'Eglise, ou bien s'il voulait détruire toutes les cérémonies ecclésiastiques, affermies par la tradition apostolique". (Tract. De Caritate disp. 12 § 1). Les deux exemples que donne Suarez sont à l'irréel. Au conditionnel. Il ne croit pas que de telles hypothèses puissent se réaliser un jour. Mais il montre quand même deux exemples d'Eglise en état de schisme. Serait en état de schisme une Eglise dans laquelle le pape voudrait excommunier tout le monde. Ou bien une Eglise dans laquelle le pape supprimerait les cérémonies liturgiques traditionnelles, transmises de génération en génération depuis les apôtres. 

Rétrospectivement, on le voit, faire la réforme liturgique, cela n'allait pas de soi, la mentalité des chrétiens était solidement ancrée dans le culte de la tradition, toute réforme représentait un danger possible, danger que la liturgie rénovée a indéniablement fait courir à l'Eglise, celui de ne pas être fidèle à l'ordre du Seigneur : vous ferez cela en mémoire de moi.  Dom Guéranger, dans une série d'articles de jeunesse, rééditées aux éditions Servir, avait eu cette formule qu'il ne voulait pas assassine mais qui l'ait aujourd'hui : "Toute liturgie que nous aurions vue commencer, qui n'eût point été celle de nos pères, ne saurait donc mériter ce nom"

Le cardinal Ratzinger a écrit à plusieurs reprises combien il était sensible à cet argument, qui ne rend pas impossible toute réforme liturgique (ce serait absurde), mais qui ne peut admettre de réformes que celles qui sont profondément traditionnelles. Il n'est pas sûr que le progressisme et l'optimisme délibéré des années 70 ait été assimilés par ce grand corps bimillénaire de la tradition liturgique romaine, et cela malgré les réformes dans la réforme qui se sont accumulées depuis la nouvelle édition du Missel en 2002, en particulier les réformes de la traduction dans les langues vernaculaires. La survie de la liturgie traditionnelle, que l'on doit d'abord à l'action résolue en ce sens de Mgr Marcel Lefebvre est aujourd'hui indispensable à l'Eglise universelle, Ce rituel sorti du fond des âges constitue de fait l'étalon traditionnel de toute liturgie possible dans le monde romain. Ce n'est pas pour rien que le document Summorum pontificum signé le 7 juillet 2007 par le pape Benoît XVI en faveur de la liturgie traditionnelle, s'adresse non pas aux seuls traditionalistes mais à tous les prêtres et à tous les fidèles, en insistant, dans une longue première partie, sur l'oeuvre conservatrice bimillénaire pour la liturgie romaine, des souverains pontifes de Rome "summorum pontificum : ces pontifes souverains donnent son nom au document. Une liturgie romaine qui serait détachée du tronc vital de la tradition romaine et de ses souverains pontifes successifs, serait une liturgie pour rien, une liturgie sans mémoire et au fond sans Christ.


Telle est la première signification du "Vous ferez cela en mémoire de moi". 

La seconde est tout aussi importante mais plus abstraite. La messe célébrée comme sacrement du sacrifice de la croix, nous présente le même sacrifice que celui du Calvaire selon un mode différent, voulu par le Christ, non pas le modus immolatitius dit Cajétan, non pas selon un mode immolatoire, mais justement selon le modus sacramentalis, selon le mode d'un mémorial, non pas comme le vendredi saint sur le Mont Calvaire, mais comme le jeudi saint où, à la Cène, le sacrifice est parfaitement accompli, comme oblation, quoique sans effusion de sang. Si la messe est un vrai sacrifice à la Cène, elle est un vrai sacrifice chaque fois qu'un successeur des apôtres refait le geste du Christ et cela en mémoire de lui.

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