mercredi 6 mai 2020

La Secrète : pour une théologie de la liturgie

Pour chaque fête ou chaque férie, il y a trois oraisons propres, qui identifient la célébration, à quoi s'ajoutent éventuellement des mémoires pour un saint secondaire, une fête mise de côté mais dont on fait emémoire ou n'importe quelle férie, par dévotion. La première de ces oraisons est la collecte (voir plus haut mon post sous ce titre). La seconde est la secrète, qui marque la fin de l'offertoire et l'entrée dans la consécration, c'est celle qui va nous occuper maintenant ; la troisième, nous le verrons, se récite après la communion (postcommunion). Ces trois oraisons, sauf fabruication tardive, ont en commun un style. Elles utilisent, en s'adressant au Père par le Fils dans le Saint Esprit, un latin très sobre, cultivant l'imperia brevitas, et constituent chaque fois une demande particulière (la plupart du temps purement spirituelle) à Dieu. La secrète, comme son nom l'indique et contrairement aux deux autres catégories, n'est pas prononcée  à voix haute. Sa Conclusion Per omnia saecula saeculorum sert d'introduction à la Préface. Ce que l'on appelle la Préface est évidemment la préface au sacrifice eucharistique.

Le texte de la Secrète sert souvent de transition entre le sacrifice de l'Offertoire et le sacrifice eucharistique, sacramentellement exécuté, de manière non sanglante. Voici quelques exemples, qui portent avec eux toute une théologie du sacrement : le samedi de la Passion par exemple :

           "De toute accusation et de tout péril, nous vous le demandons Seigneur délivrez nous, en nous               étant propice, nous que vous associez à un si grand mystère"

Il y a bien la prière de demande et même de propitiation, selon l'adverbe propitiatus ici utilisé : nous sommes passés dans la prière du Christ, lui qui, par son sacrifice, nous rend le Père propice. Par ailleurs, le mot "mystère" a ici clairement le sens de sacrement, nous reviendrons sur ce point. A ce mystère, nous sommes associés parce que c'est le privilège de l'Eglise (ce "nous" est ecclésial) de rassembler les intentions et les sacrifices de l'homme pour les unir au sacrifice divin, en représentant sacramentellement ce sacrifice parfait.

Voici une autre Secrète qui sert clairement d'introduction sacramentelle à la célébration. C'est la secrète du dimanche du Bon Pasteur, deuxième dimanche après Pâques, fête de notre Institut :

            "Que cette offrande sacrée nous confère toujours une bénédiction salutaire afin que ce qu'elle                  accomplit sacramentellement, elle le réalise par votre puissance"

Il y a à nouveau la prière spirituelle de demande (la bénédiction salutaire) et puis ensuite la manière (sacramentelle) dont cette bénédiction salutaire va se réaliser. J'ai traduit par "sacramentellement" le mot grec passé en latin de mysterio. Là encore nous sommes dans l'introduction au mystère, avec d'un côté l'offrande sacrée (celle de l'offertoire) et de l'autre la bénédiction salutaire, le don du salut étant la fin, le but du sacrement, qui nécessite une volonté de Dieu, un acte de sa puissance.

Je vous propose la Secrète du Vème dimanche après la Pentecôte. On y retrouve ce passage du sacrifice au sacrement, qui, dans la lecture que nous proposons,  est le moment décrit par la secrète :

            "Soyez propice Seigneur à nos suplications et prenez pour vous les offrandes de vos                              serviteurs  et de vos servantes, pour que ce que chacun apporte pour l'honneur de                                  votre nom, profite à tous pour le salut".

Cette courte prière contient le résumé de notre interprétation de l'ancien offertoire adossé à la consécration : il y a d'un côté les offrandes de vos serviteurs et de vos servantes : qui a dit que l'Eglise était sexiste ? nous avons ici une claire allusion au sacerdoce des laïcs qui n'est pas réservé aux hommes. Nous demandons au Seigneur, ces offrandes, de les assumer (assumere en latin) pour que ce qui est apporté pour l'honneur de Dieu (offertoire) serve au salut des humains (consécration) et que de deux sacrifices, il n'y ait plus qu'une Offrande, celle qui symbolise notre ardent désir de salut..

On pourrait ainsi multiplier les exemples. Quand la secrète n'est pas trop récente, elle contient presque toujours ce résumé sacrificiel. Je voudrais pour terminer vous offrir la traduction de la secrète du IXème dimanche après la Pentecôte, peut-être la plus précise de toutes, quant au sacrement dont elle introduit la commémoration :

              "Nous vous le demandons Seigneur, accordez-nous de fréquenter dignement ces mystères,                   car chaque fois que la commemoration de cette victime est célébrée, c'est l'oeuvre de notre                   rédemption qui s'accomplit"

Cette fois nous sommes uniquement dans le sacrement, il n'est pas immédiatement question de l'organisation des deux sacrifices puis du sacrifice unique, indissolublement celui du Christ et de l'Eglise,, comme dans la collecte précédente. C'est, après la classique prière de demande spirituelle, l'économie sacramentelle qui se trouve très précisément décrite. J'ai traduit par mystères ce que l'on pourrait très bien traduire par sacrement, les deux mots peuvent en effet être synonymes et c'est le cas ici. Etymologiquement, le mystère c'est ce qui est caché sous le voile du sacrement. Le voile ici c'est la commémoration cérémonielle de la victime (hostia), qui, et là on va au-delà du signe - réalise "l'oeuvre de notre rédemption". Ainsi c'est la particularité du signe sacramentel : il réalise ce qu'il signifie. Il opère réellement le don du salut, selon cette parole du Christ, en en manifestant une commémoration non sanglante, sacramentelle : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang possède la vie éternelle".



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