samedi 9 mai 2020

Le temps de la louange

La Préface commence par un dialogue entre le prêtre célébrant et l'assemblé, qui est une invitation vigoureuse à la prière alors que le Seigneur lui-même vient du ciel pour s'offrir à nouveau. Le prêtre emploie soit un impératif nominal, nous venons de le voir, soit un optatif :"Rendons grâce au Seigneur notre Dieu". Et la foule répond toujours à l'indicatif : "Nos coeurs nous les avons vers le Seigneur - Cela est digne et juste. L'indicatif, mode du réel, est le mode dans lequel se donne le sacrement. Nous avons déjà dit, à propos du Dominus vobiscum, notre hantise de l'optatif et plus largement d'une liturgie faite de voeux impuissants et bons, celle de la prière universelle par exemple.

Ici pas de voeux impuissants. Le prêtre alors récite ou chante avec enthousiasme ce chant de louange inconditionnel : "Il est digne et juste, équitable et salutaire que nous te rendions grâce toujours et partout, Seigneur, saint Père, Tout puissant et éternel Dieu". Nous nous mettons tous ainsi en présence de Dieu en élevant notre coeur. Le moins que nous puissions faire devant Dieu, c'est de le remercier. Il serait indigne de ne pas le faire. C'est ici la vertu de religion qui nous anime et la religion, nous enseignent les scolastiques, est une partie potentielle de la vertu de justice. Ce Dieu qui nous a tout donné, dans sa création comme dans sa rédemption, nous ne pouvons que lui rendre grâce. Jamais nous ne pourrons lui rendre ce qu'il nous a donné, mais par notre action de grâce, nous lui disons, nous lui chantons notre reconnaissance. Les Latins, d'abord agriculteurs, ont constitué avec le temps un peuple de juristes, qui a imposé son droit (le droit romain) sur tout le pourtour de la Méditerranée. Même en matière religieuse, ils réfléchissent au nom du droit : "Il est digne, juste équitable et salutaire". Nous sommes très loin de l'actuelle traduction française : "Il est juste et bon". C'est Platon qui parle du bon et du bien. Les Romains évoquent eux le juste et l'équitable. Et puis ils finissent par un adjectif qui dit tout : salutaire. Salus en latin, c'est la santé. Qui ne ferait pas attention à sa santé ? Qui peut se permettre de négliger sa vie en s'abstenant de rendre grâce à Dieu, la source de la vie ? Il en va bien de notre salut. De notre santé éternelle.

Les mots sont pesés. Il faut faire attention à la répartition des adjectif qui obéit à une logique cumulative : digne et juste, ces deux adjectif, dans le récit de la préface en engendre deux autres : équitable et salutaire. Aequum et salutare : l'adjectif aequus signifie "égal". Nous l'avons traduit par équitable. On pourrait le traduire par "égal" : il s'agit de rendre au Seigneur tout ce qu'il nous a donné, et cela pour notre salut (salutare). Une fois n'est pas coutume, le lyrisme ne connaît pas de barrière et le nom de Dieu est adorné de trois adjectifs, dont l'accumulation est rythmée ainsi : Domine/ sancte Pater / Omnipotens aeterne Deus.

Après avoir contemplé le nom de Dieu adorné de ces trois adjectif, le texte ajoute simplement : Per Christum Dominum nostrum. Par le Messie notre Seigneur. C'est par Jésus notre médiateur que nous pouvons accéder au Père, car il a à la fois la Seigneurie de Dieu et l'humanité que nous avons, nous, en partage. Si nous pouvons seulement dire quelque chose de Dieu, c'est par le Christ notre Seigneur. C'est lui qui, nous ayant porté la bonne nouvelle, nous a ainsi donné les mots pour dire Dieu. Les prières de la consécrations, ce n'est pas un hasard, se terminent toutes par cette formule : Per Christum Dominum nostrum. Il ne faut jamais oublier le médiateur. Notre Dieu n'est pas le grand Architecte de l'univers ni le Dieu potier des Sumérien, ni je ne sais quelle équation mathématique ou quel nombre d'or auquel se conformerait l'univers. J'ai toujours gardé au coeur cette formule de Mgr Marcel Lefebvre, théologiquement absolument juste, si l'on veut bien se rappeler que le christianisme est un monothéisme : "Il n'y a pas d'autre Dieu au Ciel que Notre Seigneur Jésus Christ". Le Christ n'est pas un médiateur parmi d'autres (qui seraient Mohammed, Bouddha and so on), mais il est Dieu rendu visible, audible, sensible : il n'y a pas d'autre Dieu au Ciel.

Après ces accents de louange, la Préface nous donne le motif particulier de cette louange selon le temps liturgique. Nous ne prendrons pas la peine d'étudier toutes les préfaces. Prenons en exemple la préface de l'Ascension. Elle est absolument classique. Ellle comporte d'abord un résumé du fait mystérique : "Notre Seigneur Jésus Christ qui après sa résurrection apparut de manière claire à tous ses disciples et à leurs yeux il fut élevé au ciel".Le texte souligne la réalité de l'événement, qui a eu de nombreux témoins. Dans un deuxième temps, voici la signification spirituelle du mystère : "Pour qu'il nous attribue d'être participants de sa divinité". On peut difficilement faire plus ramassé.Ni plus précis : si nous devenons participants de la nature divine, ce n'est pas parce que la nature humaine serait intrinsèquement surnaturelle ou surnaturalisable, c'est parce que le Christ montant au Ciel, élève l'humanité jusqu'à Dieu, en lui attribuant (tribueret) une vie divine.

Mettre en rapport le mystère de notre divinisation avec le mystère de la divinité du Christ montant au Ciel, c'est-à-dire au lieu qui lui convient pour nous y préparer une place, c'est manifester la grandeur de l'homme et en même temps c'est insister sur le caractère aléatoire de cette grandeur, qui n'est pas tant dans la nature humaine elle-même, que dans le don que Dieu lui "attribue", par grâce. La formule de Jean Tauler est précise : "L'homme est par grâce ce que Dieu est par nature". Elle définit bien la réalité surnaturelle à laquelle renvoie le mystère de l'Ascension.


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