mercredi 26 janvier 2022

Est né de la Vierge Marie

 Les premiers hérétiques, les docètes, estimaient que Jésus ne s'était pas vraiment fait chair, que son incarnation reposait sur un trucage cinématographique, que quoi qu'il en soi de sa vie terrestre, il n'a pas pu mourir et qu'un ange au dernier moment l'a remplacé sur la croix. Jésus semblait un homme (verbe grec dokein, sembler paraître d'où les docètes), il avait l'apparence d'un homme mais, pour ces docètes, il n'en était pas un. Cette hérésie se retrouve quelques siècles plus tard dans le Coran, par exemple à la sourate 4 : « Or, ils ne l'ont ni tué ni crucifié ; mais ce n'était qu'un faux semblant ! Et ceux qui ont discuté sur son sujet sont vraiment dans l'incertitude : ils n'en ont aucune connaissance certaine, ils ne font que suivre des conjectures et ils ne l'ont certainement pas tué Mais Allah l'a élevé vers lui, et Allah est puissant et sage » (157-158).

Ce qui vaut pour la crucifixion, vaut tendanciellement dès la nativité. Jésus n'est pas seulement "conçu de la vierge Marie". Il n'est pas seulement conception. Jésus n'est pas seulement une idée (compatible avec l'idée de Bouddha, l'idée de Mahomet etc). Il est né au monde.  Au niveau des idées, on peut dire que l'on cherche toujours la synthèse, en ajoutant toutes les idées les unes aux autres. Mais Jésus n'est pas une idée, qu'on pourrait ajouter à d'autres idées pour trouver une issue à la condition humaine. Il est une réalité unique en son genre, sa divino-humanité ne fait nombre avec aucun autre. Et c'est pour cela qu'il est si important de reconnaître qu'il est né : il est vrai homme. Dans ce sens, on peut comprendre la parole transmise par Dieu à sainte Angèle de Foligno : "Ce n'est pas pour rire que je t'ai aimée". Le Fils de Dieu partage notre vie humaine, il a, à lui tout seul, transformé notre histoire. Dans sa propre vie de triomphateur supplicié, il a pris plus que son lot de nos tragédies. Comme disent les enfants : "Il est venu en vrai". 

Mais sa parole est tellement belle que dès le IIème siècle, Marcion veut se l'approprier; lui qui est prêtre (presbuteros), tenté sans doute de devenir gourou. En mettant de côté la réalité de cet enfant, de sa chair, de sa fragilité. Marcion ne gardera de l'Evangile qu'une certaine idée (fortement hellénisée) de l'Evangile. Le grand théologien Tertullien a écrit tout un petit livre sur ce qu'il appelle la chair du Christ. Il cite Marcion et critique cette gnose qu'est le marcionisme : 

    "Je nie, déclare Marcion cité par Tertullien, que Dieu ait jamais été changé en homme, jusqu'à naître et prendre un         corps, parce que l'être sans fin est nécessairement immuable : aussi Se changer en un être nouveau, c'est détruire le         premier. Donc l'être qui ne peut finir est incapable de changement". 

Pour Marcion, chrétien mais grec jusqu'au fond de lui-même, l'incarnation n'existe pas, sinon elle pourrait à la limite être l'une de ces métamorphoses que décrit Ovide et qui changent seulement l'apparence des dieux et des déesses. Jupiter, pour mener à bien ses aventures galantes, était un champion de la métamorphose. "Selon Marcion, on admettrait plus facilement un Jupiter changé en taureau ou en cygne, qu'un Christ fait homme", comme si l'incarnation, à l'image des métamorphoses de Jupiter, ne devait être au mieux qu'une apparence : Jupiter changé en taureau pour séduire la nymphe Europe. Le Christ de Marcion, changé en homme pour ne pas effaroucher l'humanité.

C'est bien plus que cela. L'incarnation n'est pas une apparence. La métamorphose grecque ne s'applique pas au fils de Dieu, comme si toute sa geste salutaire n'était qu'une apparence, simplement une idée et non une réalité. Le Concile de Chalcédoine qui conclut les conciles christologiques (le premier réuni à Nicée en 325) a ces mots définitifs sur l'incarnation : Verus homo vero unitur Deo. "Un homme véritable est uni au Dieu véritable", d'une union infinie, celle de la personne unique en deux natures. Il y a dans le caractère humano-divin du Christ, un seul sujet une personne, qui est divine, qui est le "Je suis" proféré par Dieu devant Moïse au désert, ce Je suis que Jésus reprend à son compte à plusieurs reprises : "Avant qu'Abraham fut, je suis"; Ou encore : "Si vous ne croyez pas que je suis, vous mourrez dans vos péchés", Quand le Christ dit "Je", c'est Dieu qui dit Je.

Une personne divine donc, et puis il y a deux natures complètes, la nature divine et la nature humaine. Attention, contrairement à ce qu'évoque quelques scolastiques trop pressés, la nature humaine du Christ n'est pas une nature universelle, qui aurait besoin note Duns Scot d'une manière qui semble bien abusive, d'être terminée par une haeccéité, un individu unique au monde le Fils de Dieu fait homme. Le Christ a reçu, comme chacun d'entre nous, c'est le plan de Dieu, une nature particulière, unique, infiniment parfaite pour mieux correspondre à la personne et à son existence divine. Mais son unité ontologique, spirituelle et même psychologique ne vient pas de cette essence particulière qui, d'après Duns Scot, s'ajouterait à l'essence  en général. Elle ne s'y ajoute pas puisque le Christ a été créé avec une perfection unique, par le Dieu créateur. C'est la subjectité du Christ, c'est l'existence divine du Christ, ce Je éternel, qui rend possible sa subsistance infinie (Cajétan), par laquelle il fait exister son humanité à lui, ainsi que l'humanité des sauvés qui par leur foi en lui, acquièrent eux aussi cette éternité du Je suis. Cette subsistence est la marque de la personne, assumant dans son infinie présence, la métamorphose des hommes sauvés en fils de Dieu. Cette subsistance (un infini d'existence) fait exister la nature humaine du Christ dans sa personne divine et elle fait exister tous les sauvés dans une nouvelle existence - surnaturelle, non pas biologique mais pneumatique - l'existence qui appartient au Christ et qui circule chez les sauvés par la grâce du Christ tête de l'humanité nouvelle. 

Cette circulation de la grâce capitale du Christ fait que nous pouvons dire avec saint Paul : "Pour moi, vivre c'est le Christ"(Phil. 1, 20). Lorsqu'il nous dit cela saint Paul prend les mots qu'il emploie au pied de la lettre. Il ne nous dit pas seulement, comme pourrait le signifier un passionné que pour lui la vie se réduit à l'objet de sa passion, en l'occurrence le Christ (comme, pour d'autres la vie peut se réduire à leur collection de timbres). Il dit que la vie ne peut lui être donnée que par et dans le Christ et qu'en dehors de cette option pour le Christ, le dernier mot revient à la mort; alors que dans le Christ, même "mourir m'est un gain".

Sa nature humaine ne change en rien la nature divine du Christ. Mais la personne divine du Christ permet dans une sorte d'ouverture infinie, que lui soient attribué les gestes humains et les paroles humaines de Jésus et cela parce que Jésus est Dieu, ou, comme parle saint Paul, il est "notre grand Dieu et sauveur Jésus-Christ Notre Seigneur". A propos des gestes humains du Christ qui nous ont été rapportés dans l'évangile, on peut parler d'actes divino-humains ou "théandriques" comme dirait le cardinal de Bérulle. Ce sont des actes dont la vertu demeure jusqu'à la fin du monde et dont nous étudions encore et toujours l'efficacité, pas forcément consciente d'elle-même dans un monde pécheur.

C'est ce va et vient de la divinité à l'humanité et de l'humanité à la divinité que décrit l'évangéliste saint Jean, écrivant : "Le Verbe s'est fait chair". Le Verbe divin s'est fait chair (hébreu : nefesch : être humain). "Dieu s'est fait homme afin que l'homme devienne Dieu". 

La maternité virginale de Marie, dont nous traitons dans cette méditation, correspond, dans sa complexité, en Marie, à l'incarnation du Verbe, en Jésus. Le Verbe a pris chair, et comme le dit Tertullien, ce faisant il a sauvé la chair. Plus personne ne peut dire que la chair est impure. Et personne ne peut plus dire que le but de la chair, c'est obligatoirement la pourriture (saint Paul, grec phtora Gal. 6 : "celui qui sème dans la chair récolte de la chair a pourriture" ). La chair a été sauvée de la pourriture par le Verbe : "Le corps semé corps psychique ressuscite corps pneumatique" (I Cor 15, 45).

De la même façon, alors que, dans la Genèse, l'accouchement dans la douleur semble faire partie du châtiment de la femme après le péché originel, si matérielle que soit finalement la mise au monde de Jésus, car c'est en elle que l'on peut dire : le Verbe se fait chair, elle est différente de toutes les autres naissances. Elle se trouve purifiée par l'enfant. Bien avant la péridurale, elle s'est effectuée sans douleur. L'enfant divin respecte la virginité de sa mère (dont nous avons vu la signification dans la méditation précédente), c'est ce que l'on appelle pudiquement la virginité de Marie "au cours de l'enfantement", virginité in partu (selon l'expression des théologiens, qui rappellent le caractère absolument surnaturel de cette naissance et de cet accouchement). De même qu'il faut avoir à l'esprit le caractère naturellement surnaturel du Christ, Dieu fait homme, il faut reconnaître que l'intervention comme mère de la Vierge Marie est quelque chose d'intrinsèquement surnaturel. Marie porte l'objet de sa foi caché dans son corps de vierge !

Vous  me direz peut-être : tout cela n'est que vaticinations de théologiens. Mais aux dires même de Tertullien, c'est aussi dans l'Ecriture. Le texte actuel du prologue de Jean semble être marqué de l'hérésie gnostique en attribuant à l'ensemble des hommes sauvés le fait de ne pas être né du sang ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l'homme mais de Dieu". De plus, dans cette version, aujourd'hui encore la plus courante, de plus, on ne comprend pas pourquoi le mot sang est au pluriel. Ce pluriel n'a pas de sens en grec, langue originelle de l'évangile de Jean. 

Tertullien et Irénée, les Pères de l'Eglise les plus anciens croient que l'expression entière est à mettre au singulier et qu'elle renvoie non aux fidèles, mais au Christ "lui qui n'est pas né des sang ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l'homme mais de Dieu". C'est aujourd'hui la version qu'utilise la bible de Jérusalem. Le Christ n'est pas né de la volonté de la chair puisque sa mère est vierge, ni de la volonté d'un homme puisque sur ce point saint Joseph est hors course (voir méditation précédente). Quant à l'expression sanguinibus, sangs au pluriel, elle renvoie dans les langues sémitiques au sang menstruel et indiquerait une naissance miraculeuse. Dieu respecte tellement la virginité de Marie qu'il la lui a conservée dans la naissance de son fils.

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