samedi 16 octobre 2021

Tout-puissant

Le Tout-puissant dit-on; Cette toute-puissance est le propre de Dieu. Elle le désigne. Mais qu'entend-on par toute-puissance ? Deux choses précisément : la puissance créatrice, que nous étudierons dans la prochaine méditation ; et puis  la puissance surnaturelle ou sur-créatrice, qui comporte elle-même deux manifestations principales : d'une part, le don des miracles, ces actes qui dépassent la nature des choses, actes qui sont possibles parce que Dieu, nous le verrons, n'est pas tenu à la règle ou aux règles qu'il a directement instaurées. Il y a d'autre part et finalement le don de la grâce divine par lequel Dieu partage avec nous, qui ne sommes que des animaux plus ou moins raisonnables, son éternité. 

Disons d'abord que la toute-puissance de Dieu n'est pas seulement créatrice mais sur-créatrice : elle peut produire des miracles. On sait combien, à notre époque, l'idée même de miracle est disqualifiée et disqualifiante. Ernest Renan, dans la préface de la 13ème édition de sa fameuse Vie de Jésus dit : "Je ne crois pas au miracle pour la même raison que je ne crois pas aux hippocentaures et cette raison est qu'on n'en a jamais vu" Au moment où il écrivait cela, la Vierge Marie apparaissait à Lourdes où les miracles se multipliaient. Il aurait suffi qu'Ernest Renan prenne le tout nouveau chemin de fer pour se rendre à Lourdes. Un peu plus tard, le docteur Alexis Carrel, venu à Lourdes par le chemin de fer pour expertiser ce qu'il pensait être une illusion assista contre toute attente à un miracle en direct, ce qui fit de lui un défenseur des Apparitions, même s'il mettra dix ans à retrouver la foi.

L'opposition culturelle aux miracles ne vient pas de ce qu'il n'y en ait pas de constatable mais d'un préjugé scientiste et rationaliste universellement partagé à l'époque. La physique est soumise à des lois invariables qui ne changent jamais, Les mouvements astraux par exemple, sauf comètes, sont calculables, ils ne changent jamais. Mais alors, comment est-il possible que le 13 août 1917 à Fatima, quelque 20000 personnes ont pu témoigner de la danse du soleil dont la Vierge avait fait le miracle qui attesterait de la vérité de ses propos ? Cette gigantesque illusion d'optique est-elle explicable sans que Dieu ne s'en soit mêlé d'une manière ou d'une autre ?

Il y a deux grands types de miracles : ceux qui présentent l'accélération d'un processus naturel. C'est à ce type de miracle qu'a assisté Alexis Carrel : une plaie a cicatrisé sous ses yeux. Et, plus grands, ceux qui semblent contredire les lois de la nature, comme ce malade qui voit sans nerf optique, miracle de Lourdes parfaitement documenté. Le miracle de Lanciano en Italie constitue un miracle eucharistique permanent. Au IXème siècle, l'hostie se transforme en chair de façon réelle. On a aujourd'hui analysé ce morceau de chair qui constitue une partie du muscle cardiaque. Chaque fois qu'il est analysé, ce morceau de chair appartient à un homme qui vient de mourir. C'est comme cela depuis le IXème siècle. Les savants du XXème siècle ont pu expérimenter et identifier ce miracle qui dure depuis plus de dix siècles. Mais pas l'expliquer. Ce miracle ne représente pas l'accélération d'un processus naturel mais la suspension sans que l'on sache combien de temps cela durera, de ce processus naturel de pourrissement qui touche toute chair. Dans le même ordre de suspension du processus biologique, il y a, nous l'avons dit déjà, cet aveugle qui, à Lourdes, s'est mis à voir sans nerf optique.

Si on remonte, de ces faits constatés, à leur explication éventuelle, il faut dire que le miracle, si rare soit-il (un seul suffirait) est possible si et seulement si l'on accepte que Dieu n'est pas seulement la cause rationnelle de l'univers, qui ne peut pas agir autrement qu'il agit, selon une raison universelle implacable. Il est plutôt cause libre. Il crée par sa volonté, sans jamais avoir été obligé de créer ni les lois qu'il a posées ni les choses qu'il a pensées et sans qu'il     it été obligé de donner l'être aux mille et une combinaisons possibles d'un esprit infini

C'est dans l'histoire humaine que l'on constate le mieux ce que j'aimerais appeler la fantaisie de ce monde créé par Dieu. "Le nez de Cléopâtre aurait été plus court, la face du monde en eût été changée" expliquait Pascal pour défendre la liberté de l'histoire humaine contre l'orgueilleuse nécessité rationnelle, seule prise en compte par son contemporain Spinoza. De ce dernier, on disait en guise d'oraison funèbre : "Il était vrai de toute éternité que Spinoza devait mourir à La Haye le 21 février 1677. Pour lui, le moindre événement empruntait au Principe toute sa nécessité. C'est ce culte de la nécessité qui permet au philosophe de se passer de Dieu : Dieu c'est la raison et la raison c'est tout.

Alors certes, le monde physique est infiniment moins libre que le monde moral, mais l'exception miraculeuse s'y trouve réalisée parfois, sous la forme du miracle clairement établi comme phénomène extra-ordinaire. Il nous appartient de voir comment cette exception, comment ce miracle est pensable. La métaphysique rationaliste qui voudrait que tot événement soit rationnellement explicable est aujourd'hui considérée comme insuffisante. Certes la Toute-puissance de Dieu ne saurait remettre en cause les principes élémentaires d'identité ou de non contradiction. Dieu lui-même ne saurait faire qu'une chose ne soit ce qu'elle est. Mais Dieu n'est pas l'esclave du monde qu'il a créé, nous le verrons dans la prochaine méditation sur l'idée de création.

La métaphysique chrétienne, comme l'avait bien perçu Descartes, est une métaphysique de la liberté. Mais à quoi servent ces considérations métaphysiques ? A comprendre la manière exceptionnelle dont Dieu agit avec nous pour note salut et comment il nous introduit dans le surnaturel, en lui finalement. Le salut éternel fait irruption dans nos vies comme un miracle, nous démontrant que l'homme ne se réduit pas à sa biologie, ni ne se limite aux aspirations contradictoires d'un animal raisonnable. Son désir n'est pas seulement l'obscur appétit charnel. Il ne le sait pas forcément, mais il naît sur la terre pour être divinisé dans le ciel. Par l'intervention inespérée du Christ, il peut échapper à son ignorance et au déterminisme de ses désirs qui ne sont que des besoins, pour découvrir, dans la lumière, un autre désir, le désir d'aimer, un nouvel élan, qui lui apparaît petit à petit comme celui qui le porte vers l'existence divine, en prenant son coeur tout entier. 

Le salut est une extraordinaire délocalisation qui commence sur la terre et se termine dans le ciel. Pascal encore l'avait bien compris : sur cette nouvelle création, il suffit de parier, et nous participerons de ce que l'on peut appeler après saint Paul la divine métamorphose, la métamorphose surnaturelle. La toute-puissance de Dieu lui fait envisager pour l'homme qu'il a créé à son image, une nouvelle création, dans laquelle par la foi nous devenons "participants de la nature divine" (II Pi. 1, 4). "L'homme passe infiniment l'homme" dit Pascal. Magnum miraculum est homo, l'homme est un grand miracle avait prononcé Pic de la Mirandole. Cette transformation de nos horizons de vie est le miracle moral capital, auquel nul n'échappe..
De la part du Père, ce miracle de la divinisation de l'homme est universel ; en intention, Dieu n'oublie jamais personne. Mais nous, nous sommes capables de négliger cette miraculeuse invitation, vrai fruit de la Toute-puissance aimante et libre de Dieu.

vendredi 15 octobre 2021

Paternité : un attribut sexiste ?

 Alors que les déconstructeurs s'en donnent à coeur joie et que le pouvoir administratif dans les pays développés tend à remplacer la mention du père et de la mère dans les notices d'état civil par "parent 1" et "parent 2", les chrétiens continuent à dire que Dieu est Père - et non "Parent 1" ou "Parent 2". Que signifie cette référence à une paternité humaine, lorsque l'on définit Dieu ? 

Pour bien comprendre cette question, il faut garder à l'esprit que la paternité et la maternité, si elles ont biologiquement la même importance, n'ont pas tout à fait le même sens. Il serait même criminel de vouloir faire l'économie de la paternité comme donnée sociale en imaginant que l'on peut considérer que la maternité doit seule être prise en compte et qu'une deuxième mère peut se substituer au père que l'on souhaite oublier en en faisant au mieux un géniteur anonyme. La récente loi sur la PMA sans père en privant les enfants d'une relation au père (soit-il, pour une raison ou une autre, père absent), leur inflige dès la naissance un dommage essentiel. Il faut se ressaisir de cette évidence qu'un père n'apporte pas la même chose qu'une mère, que le masculin n'est pas le féminin, que la loi n'est pas l'amour, et que la dualité des sexes, humainement, n'est pas surmontable, même si il y a dans chaque homme quelque chose de féminin et dans chaque femme une virilité cachée.

Si la dualité des sexes n'est pas humainement surmontable, elle l'est divinement. Dieu créateur de tout et donc aussi bien de la sexualité que de la sexuation elle-même, est à la fois masculin et féminin. D'après la psychanalyse, à laquelle il est arrivé d'être plus mal inspirée, cela peut signifier concrètement qu'il est en même temps la loi (masculine, qui suppose une distance avec ceux à qui elle s'applique) et l'amour (féminin, qui traduit l'immédiateté d'un attachement qui fait être). Dieu est à la fois le maître de sa création, le Seigneur de ses créatures : "Vous m'appelez maître et Seigneur et vous dites bien car je le suis" dit Jésus, affirmant sa divinité au cours du dernier repas qu'il prend avec ses apôtres (Jean 13). 

 En même temps, Dieu a pour ses créatures "des entrailles de miséricorde". Si on reprend la formule que l'ange Gabriel en son annonciation attribue à Marie, nous sommes les fruits de ces entrailles divines. Donner des entrailles de miséricorde à Dieu, c'est lui attribuer par métaphore des organes féminins. "Si une mère était capable d'oublier ses enfants, moi je ne t'oublierai pas dit le Seigneur" (Isaïe 66 ). Hardiesse de la Bible que nos petits radotages modernes n'atteignent pas !



lundi 11 octobre 2021

Le Père

C'est le Christ qui nous le révèle ; Dieu - le Dieu unique - est Père, Fils et Saint Esprit. Mais cette révélation du Mystère de la Trinité s'affirme progressivement dans le Nouveau Testament. Au commencement est Celui que Jésus appelle son Père. Il nous apprend à le prier ainsi : "Notre Père qui êtes dans les cieux..." (Matth. 6, 9). Autour de cette prière du Notre Père interviennent plusieurs allusions au Père, avant que le Notre Père ne soit explicitement donné : "Ton Père qui est dans le secret te rendra ton aumône" (Matth. 6, 4). "Pour toi quand tu pries retire toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte et prie ton Père qui est dans le secret. Et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra". Juste avant de réciter cette prière, Jésus assure : "Votre Père sait ce qu'il vous faut Après que la prière du Notre Père ait été donnée on retrouve les mêmes allusions au Père : "Si vous remettez aux hommes leurs manquements, votre Père céleste vous remettra aussi" (6, 14). Jésus répète à propos du jeûne ce qu'il a dit de la prière ; "Ton Père qui voit dans le secret te le rendra" (6, 18).  Il est indiqué ensuite que "votre Père céleste nourrit les oiseaux du Ciel" 6, 26). "Il sait ce dont vous avez besoin" (6, 32). Dans l'Evangile selon saint Matthieu, la paternité de Dieu signifie avant tout l'intimité de sa relation avec le croyant, qui le trouve "dans sa chambre", dans le silence et le secret. 

Plusieurs néo-platoniciens, au Vème siècle, Proclus ou Damascius, se saisissent de cette image du Père charriée par la révélation chrétienne pour désigner l'Origine divine, l'Absolu divin. Ce n'est pas la perspective chrétienne. Si on en reste à l'Evangile, et au phyllum chrétien, ce n'est pas l'origine divine qui est notifiée à travers cette paternité de Dieu, mais plutôt l'amour prévenant dont il entoure celui qui se confie à lui. En christianisme l'origine est plurielle, parce qu'elle est amour, nous l'avons vu, parce que "Dieu est amour". Il n'y a donc pas de paternité divine sans filiation divine. Il n'y a ni paternité ni filiation en dehors de l'esprit d'amour qu'on appelle aussi Esprit saint. "La source est plurielle" comme le répète le Père Congar dans son livre Diversité et communion. La source est trois et un. Plurielle réellement et absolument une.

Ces trois personnes ne sont pas trois sujets  divins, trois dieux, comme pourrait le laisser imaginer le mot latin persona, "personne", qui désigne le masque des personnages de théâtre, les trois visages de Dieu (grec prosopon). Elles ne font qu'un. Dieu, unique, est infini. Il n'y a pas deux infinis, où alors l'un borde l'autre et le limite. En même temps, parce qu'il est amour, Dieu n'est pas il ne peut pas être seul.
Si les trois personnes divines ne sont pas trois sujets, il faut dire qu'elles sont trois relations, des relations que l'on nomme relations d'origine car les trois personnes ne se distingue entre elles que par leur relation d'origine : le Père n'a pas d'origine, on peut dire qu'il est l'origine, même si je l'ai dit plus haut le terme est impropre. Le Fils est engendré par le Père. Il est "l'Unique engendré". Le Père et le Fils "spirent" le Saint Esprit. Mais attention : à aucun moment il y aurait eu le Père sans le Fils, ou le Père et le Fils sans le Saint-Esprit. Tel est depuis l'origine, l'amour des trois personnes divines.


jeudi 7 octobre 2021

Dieu et moi, Dieu ou moi

Comment connaître Dieu ? 

Comme dit saint Jean dans son prologue (1, 19) : "Dieu personne ne l'a vu". Le livre de l'Exode porte ce mot définitif au chapitre 33 : "Voir Dieu, c'est mourir". Dieu est au-delà de notre compréhension ; "Si tu l'as compris, ce n'est pas Dieu" tranche saint Augustin. "Mes pensées ne sont pas vos pensées et mes voies ne sont pas vos voies"  (Is. 55, 8). Tous ceux qui se mettent en route doivent conserver soigneusement cette idée : notre raison n'oeuvre qu'à travers les quatre dimensions de l'espace et du temps. Notre coeur, ce coeur intelligent, ce coeur qui sent Dieu dépasse l'espace-temps et réfléchit à l'infini ; il médite sur ce qui ne peut pas ne pas être. Il suffit pour penser à Dieu de "rester une heure dans une chambre" comme dit Pascal.

L'infini seul permet au fini d'exister comme fini. Et cette permission, ce permis d'être donné au fini s'appelle l'amour ou encore, comme dit Thomas d'Aquin, la volonté de Dieu, qui crée les êtres finis par un choix dont les raisons lui appartiennent. De ce point de vue - l'amour - Dieu n'est pas seulement l'Infini que l'on ne peut pas manquer. Dieu est sujet, il est le Sujet universel, non seulement connaissance, non seulement idée comme le pensaient Platon ou Spinoza, mais sujet libre, sujet par excellence. Dieu n'est pas soumis à je ne sais quelle Nécessité transcendante, il est essentiellement liberté, même si cette liberté est aussi sage que libre.

C'est cette "subjectité" essentielle que Dieu exprime, lorsque sur le Mont Sinaï, il dit à Moïse : Je suis qui je suis. Sum qui sum. Ce qu'il importe de retenir c'est le Je du Je suis. Dieu dit Je. Dieu parle et il nous parle. Et c'est ainsi que l'on peut dire qu'il nous a créé "à son image et à sa ressemblance" (Genèse 1, 27 ) : Dieu dit JE. L'homme dit JE. Différence ? Dieu se suffit parfaitement à lui-même, il est à lui-même sa propre fin. L'homme rivalise avec Dieu quand il prétend s'autosuffire. Cette rivalité et cette prétention constituent le péché dans sa gravité particulière, qui endurcit le coeur de l'homme face à Dieu et l'empêche d'accéder à sa vocation propre qui est l'amour. La Bible  énonce de façon très étonnante cette possibilité d'une rivalité de l'homme avec Dieu. Elle nous invite, ce disant, à choisir Dieu pour notre bien, plutôt que nous-mêmes.

"Yahvé Dieu dit ; voici que l'homme est devenu comme l'un de nous pour connaitre le bien et le mal" (Gen. 3, 22). Ce verset décrit parfaitement le péché comme une rivalité avec Dieu. L'expression "connaître le bien et le mal" qui fait allusion à l'arbre de la connaissance du bien et du mal, planté dans le Jardin d'Eden et dont le fruit, nous le verrons tenta Eve, doit être pris au sens littéral : Dieu seul connaît le bien et le mal. Nous autres hommes n'avons pas un instinct du bien et du mal comme les animaux. Nous ne savons pas non plus démontrer le bien dans une situation donnée. Notre "démonstration" est toujours un calcul. Et le bien que nous calculons, nous le calculons par rapport à nous-mêmes. C'est notre bien à nous, notre intérêt, notre avantage. Voilà de quelle connaissance du bien et du mal nous sommes capables. Nous réduisons le bien à une comptabilité toute personnelle, nous déformons le bien en en faisant mon bien, ton bien, son bien, Lorsque nous voulons connaître rationnellement le bien à faire, nous le réduisons à notre mesure.

C'est que le bien en lui-même, ce bien qui est Dieu comme nous l'avons vu, n'est pas un objet de connaissance démonstrative. Il n'est perceptible que par le coeur intelligent. La morale ne se démontre pas, elle se vit. Son objet n'est pas seulement pour nous de "bien faire l'homme" (comme dit Aristote), mais de chercher Dieu, qui est notre destinée éternelle.

S'il est vrai, comme dit le théologien juif Leibovitz, que "Dieu est avant tout une valeur", alors en niant Dieu, je deviens cette valeur que je nie. Je prends mécaniquement la place de Dieu.

mercredi 6 octobre 2021

Je crois en...

Si l'on récite le Je crois en Dieu, une chose frappe immédiatement ; le texte est entièrement commandé par un verbe utilisé  à la première personne du singulier ; Je crois. C'est toute la différence entre la loi et la foi. Une religion qui est pure religion de la loi, comme l'islam, ne passe pas par les sujets pris les uns après les autres. Nul n'est censé ignorer la loi.  La loi est une contrainte collective. Une contrainte religieuse collective, puisque le Coran est considéré comme quelque chose d'incréé, qui contient la parole même de Dieu. Remettre en cause la loi, vouloir l'adapter, c'est s'en prendre à la parole même de Dieu.

La foi, au contraire, correspond à une attitude foncièrement libre. Elle provient, en chacun, du moi le plus profond, en même temps que de la grâce de Dieu. C'est pour chacun "la première grâce" dit Saint-Cyran. Elle est constitutive du psychisme humain. Le prologue de saint Jean le déclare avec force ; "Le Verbe était la vraie lumière, qui  éclaire tout homme venant en ce monde". Tout homme quand ? Tout homme venant en ce monde : la foi a donc pour chacun et en chacun une dimension innée, autant qu'universel. Quand on y réfléchit, Descartes ne disait pas autre chose, expliquant que nous avions en nous l'idée de Dieu et que cette idée, infinie, ne pouvait pas venir de nous, qui sommes des êtres finis.

 Mais cette idée innée de Dieu est élémentaire. Elle demande à être précisée par la parole de Dieu, cet "évangile", cette bonne nouvelle qui retentit à nos oreille, si nous voulons l'entendre. "La foi dit saint Paul vient de ce que l'on entend". Fides ex auditu. Lorsque l'on veut connaître Dieu, il importe de découvrir sa parole. La Bible ? Sans doute mais la Bible est une bibliothèque, qui comprend des livres différents. Il importe de commencer la Bible par la fin. La Genèse, le Lévitique, l'Exode, bref les premiers livres de la Bible, c'est beau, mais en soi 'est difficile à comprendre/ Ces récits de l'Ancien Testament ne prennent tout leur sens qu'au prisme du Nouveau. Et le Nouveau Testament commence par les quatre Evangiles : l'Evangile selon saint Matthieu, l'Evangile selon saint Marc, l'Evangile selon saint Luc et l'Evangile selon saint Jean. Il n'y a qu'un seul Evangile, que saint Jean dans l'Apocalypse appelle "l'Evangile éternel'. Mais il y a quatre versions humaines de l'Evangile, adaptées aux différents types de lecteurs ou aux différents besoins du lecteur. Comment formuler l'Evangile éternel ? C'est tout le plan de Dieu sur l'humanité.. Les Pères de l'Eglise employaient cette simple formule : "Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu.". Et l'on peut préciser : "Dieu s'est fait homme dans un amour et une condescendance infinie envers les hommes,, pour qu'ils deviennent "participants de la nature divine (II Pierrre 1, 4) à pas d'humilité". C'est le leitmotiv de l'Evangile : on avance vers Dieu uniquement par l'humilité, par la reconnaissance de notre propre petitesse. Le Je du Je crois en Dieu s'oublie lui-même dans la foi qui se déclare en lui et qui le mène en Dieu, comme une sorte de second code génétique, celui de notre croissance surnaturelle. Les paroles de l'Evangile nous donnent à voir quelles sont "les moeurs divines". Elles nous aident à nous centrer sur Dieu, à nous situer en Dieu. 

Voilà la foi : une bienheureuse obsession de Dieu, tel qu'il se donne à nous. Je crois EN Dieu, ma foi me situe en Dieu. Il y a plusieurs forme du verbe croire : "Je crois QUE le temps sera beau demain matin : le verbe croire désigne une simple opinion. Je crois à l'homéopathie, je crois aux fantômes : cette fois on exprime une conviction, qui peut s'appuyer sur des indices positifs mais qui n'est pas une démonstration rationnelle. Je crois en Dieu : je me situe du point de vue de Dieu que je connais par sa parole. Je m'arrache à moi même et je me donne à lui/ Je lui donne toute ma confiance. Je crois en lui, je parie ma vie sur lui.

mardi 5 octobre 2021

De quoi parle le catéchisme ?

 J'entreprends de rédiger un  catéchisme pour adultes sur ce blog. Pourquoi une telle ambition ? Parce qu'il manque, sur le marché, un catéchisme qui soit vraiment pour adultes mais qui reste simple d'approche. Le Catéchisme de l'Eglise Catholique est parfait quand on cherche une référence. Mais il est trop long pour servir de livre d'étude.  Le résumé qui en a été fait reste à mon avis trop intellectuel ; c'est encore un catéchisme très théologique et qui commence par la liturgie, ce qui ne me semble pas très simple. La foi n'est pas la théologie. La liturgie, comme je l'ai expliqué dans mon dernier livre, nous entraîne dans une véritable initiation de tout l'être au Mystère du Christ. Le catéchisme qui doit être clair, est avant tout le manuel qui explique à l'impétrant comment  participer au plan de salut de l'humanité, apporté par le Christ. La réponse est simple et en trois temps : le catéchisme enseigne ce qu'il faut croire, ce qu'il faut faire et les moyens à notre disposition pour croire et pour faire, que l'on nomme les sacrements.

Prenons ces trois points l'un après l'autre : la foi d'abord, cette grande méconnue.

C'est par la foi, non par la raison, que l'on participe au mystère du Christ. Qu'est-ce que la foi ? Ni une philosophie, ni une idéologie, ni même une théologie, nous venons de le dire. La foi dit saint Paul aux Hébreux est "la substance de ce que l'on espère". 

Nous avons tous une espérance, ou alors on se flingue. Nous avons tous en nous l'idée que la vie est supérieure à la mort et qu'elle doit triompher. La question qui se pose est : où mettons-nous notre espérance ? En nous-même ? Dans notre courage physique ? Dans notre intelligence ? Dans notre volonté indéfectible de prendre la vie comme elle vient ? Tout cela peut nous induire à l'espérance, mais nous savons tous que face à ces forces dont nous sommes si fiers, la mort aura toujours le dernier mot. Faut-il se résigner à dire avec Heidegger que "l'homme est un être pour la mort " ? Notre vie serait une sorte de monstrueuse exception, une parenthèse vite refermée, un emballement sans lendemain de la logique biologique qui nous gouvernerait seule ? Ce pessimisme, s'imposant à la réalisation merveilleuse qu'est l'animal humain, est difficile à croire.

Nous avons tous obscurément une autre espérance et nous en vivons : l'espérance que la science prolongera indéfiniment notre durée de vie... L'espérance qu'au dernier moment la vie l'emportera sur la mort d'une manière que Dieu connaît. La foi est universelle, comme l'espérance qu'elle nous représente. Ce qui fait de nous des chrétiens en devenir, c'est que nous pensons que seul le Christ peut nous sauver, c'est-à-dire faire triompher la vie en nous. Il est le seul dont on puisse dire ce qu'affirme l'évangéliste saint Jean dans le prologue de son Evangile : "En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes". "Il est le premier né d''une multitude de frères" dit saint Paul de son côté, le premier des ressuscités et donc celui en qui et par qui nous pourrons ressusciter à notre tour par la foi en lui.

Notre foi dans le Christ ne vient pas d'une démonstration rationnelle. Elle est la foi dans un Mystère, la résurrection, et elle est elle-même un mystère; quelque chose de caché à nos yeux, quelque chose que nous ne pouvons pas atteindre par un mouvement réflexe du type : "Je crois que je crois". Je crois ! Rien à voir avec "Je crois que". Je suis prêt au nom de ma foi à rendre compte de mon espérance. Maladroitement peut-être mais avec conviction. Les lambeaux de vérité que j'ai atteint, je suis prêt à les défendre comme si ma vie en dépendait. Parce que ma vie en dépend.

Ce qu'il faut croire? La foi est si précieuse dans son contenu qu'elle a immédiatement fait l'objet de résumés que l'on nomme aujourd'hui kerugmata, proclamations. Le plus ancien de ces kérygmes nous est livré par saint Paul à la fin de la première Epître aux Corinthiens, vingt ans après la passion et la résurrection du Christ. Nous utiliserons, nous, le Credo de Nicée-Constantinople (324-385) qui présente une sorte de résumé de la foi chrétienne et nous le commenterons mot à mot..

Deuxième point : Ce qu'il faut faire, Dieu a donné dix commandements à Moïse, il ne revient pas sur sa loi. Il n'y a pas abrogation. Mais dans l'Evangile, le Christ donne deux commandements,  le second étant dit semblable au premier : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit". Et le second commandement : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même"(Matthieu22, 39). Comme dit saint Paul : "L'amour est l'accomplissement du précepte" (Romains 13, 10). Sans amour, on n'accomplit pas les commandements de Dieu.

Troisième point : quels sont les moyens que Dieu met à notre disposition pour que nous rentrions dans son plan de salut. Ce sont les sept sacrements, à commencer par le baptême. 

Nous reviendrons sur ces deux points mais nous commençons tout de suite le commentaire du Credo.

samedi 2 octobre 2021

Pourquoi la messe doit-elle être dite en latin... en grec en slavon ou en araméen


La messe dite de saint Pie V n’est pas "la messe en latin", mais, dans sa version la plus pure, qui est la messe basse, elle est la messe du silence. Parce que seul le silence nous offre une vraie communication avec Dieu… Les mots sur Dieu ne peuvent être utilisés explique saint Thomas dans son Traité des noms divins que si, distinguant le signifiant du signifié, ils assignent au signifié une dimension infinie, qui ne va pas sans changer le sens du mot utilisé. Le mode de signifier qui est l’infini, modifie le signifié fini, au point que l’on peut utiliser les mêmes mots sans qu’ils renvoient aux mêmes concepts, sauf à ce que ces concepts soient des universaux, l’être, le vrai, le bien, qui sont en eux-mêmes des concepts analogues, parce qu'universels.                                                                                                                      Mais d’autres mots comme la colère, le pardon, le bonheur, ne sont pas traduisibles dans l’ordre divin. C’est ce décalage entre deux mondes, le monde humain et le monde divin  que signifient les langues sacrées : langues mortes, elles offrent des significations cachées, qu’il faut, chacun, chercher et adapter à leur objet divin, au plus intime de soi-même, à travers l’expérience que chacun en prend.

Double avantage : d’abord, la langue ne peut pas être adaptée tous les dix ans, à une manière humaine de voir l’objet divin, puisqu’elle ne fonctionne pratiquement plus et que les forts en thème qui savent la faire marcher, la plupart du temps sont incapables de restituer la poésie dont les ans l’ont chargée. Elle reste donc semblable à elle-même, sans évolution pour des générations de locuteurs,  auxquels elle garantie, dans sa formalité toujours identique à elle-même, la liberté de croire à la vérité de la parole donnée Par Dieu (et non à la vérité des commentaires produits par les hommes et vieillis aussitôt que rédigés).

Défendant les formes de la foi, cette langue sacrée fait que croire ne devient jamais une faiblesse. Il y a bien sûr le psittacisme, qui est comme chacun sait la maladie du perroquet : il est inévitable en matière de patenôtres, quelle que soit la langue dans laquelle ils s'expriment. Mais les langues sacrées, parce qu’elles sont des langues, constituent – c’est le deuxième avantage - une invitation a un savoir qui est plus haut que soi, ce que l’on appelle une initiation, en l’occurrence l’initiation chrétienne. Autant les langues sacrées préservent l’intégrité de la foi à travers le formalisme qu’elles lui imposent, c’est ce que nous avons appelé le premier avantage, autant elles sont ouvertes à une réassomption personnelle, méditative des textes qu’elles transcrivent, alors que les traductions sont toujours insuffisantes dans leur fausse transparence.

Certes les langues modernes occidentales, par imprégnation, possèdent une partie du lexique des langues mortes qu’elles sont censées exprimer. Mais une partie seulement et cette partie est souvent l’objet  de toutes sortes de déformation. L’exemple le plus simple, en matière de christianisme, est le mot amour. On traduit la divine agapé par amour. Mais l’amour signifie tellement de choses en français ! Et le terme agapé en grec est tellement restrictif. Ainsi, elle subsiste, la divine charité, bien distincte, à côté de l’éros et de la philia. Ce genre de mot clé ne peut pas sans  dommage être remis aux aléas d’un changement de lexique. Le  passage hasardeux  à une autre langue est nécessaire pour le catéchisme, mais non pour cette « glorification droite » qu’est la liturgie, chants des anges repris, le plus clairement possible par les hommes. Le plus clairement possible mais sans qu’ils comprennent toujours tout ce qu’ils proclament. Par la prière liturgique latine grecque ou araméenne, Dieu nous prend au mot sans que nous sachions forcément ce que nous disons. Que dit-on lorsque l’on proclame de Dieu qu’Il est tout puissant ? C’est lui qui donne toute sa signification à l’ortho-doxie, à la droite glorification que l’homme lui offre. Comment ? Par l’expérience silencieuse qu’il réserve à ceux qu’il aime et qui le glorifient non pas en disant mots humains mais avec un coeur pur qui se saisit avec respect des mots de la liturgie comme langage de Dieu : langage qui a Dieu pour auteur non seulement dans l'histoire mais dans nos coeurs.

 

dimanche 19 septembre 2021

Pourquoi François, malgré ses dires, ne sait pas sentir l'odeur du troupeau

 J'ai reçu un mail d'une femme de 60 ans (un an de différence avec moi) m'expliquant comment elle venait de découvrir la messe traditionnelle, sans pouvoir spirituellement revenir en arrière. Je lui laisse la parole.



                Je me permets de vous envoyer un petit témoignage de ma découverte récente de la Tradition vivante au moment où l’orage vient d’éclater accompagné de vents mauvais menaçant les séminaires des communautés Ecclesia Dei.

                J’ai 60 ans et suis entrée au catéchisme en… septembre 1969 ; je n’ai donc JAMAIS connu que les messes de Paul VI. Je fréquentais l’aumônerie au collège, dont la pédagogie était à base de débats (… sur quoi ?… sur rien…) avec son cocktail de fumée asphyxiante et guitare pour l’ambiance. Quand j’osai demander au curé qu’on puisse y parler de Dieu et de la Bible, je n’obtins rien ; sûr que cela n’entrait pas dans la « pédagogie » en vogue (pardon la « Pastorale » !). Je demandai à faire ma confirmation, qui se prépara, hélas, dans ce cadre délétère (« on n’est pas chrétien tout seul » disaient-ils… mais je m’y sentais pourtant bien isolée) si bien que lors de la cérémonie, je n’avais qu’une envie, c’était de m’enfuir, mais c’est la contemplation du grand crucifix éclairé près de l’autel qui me convainquit de demeurer à ses pieds quand même.

                Je dus attendre mes études d’histoire pour connaître l’histoire de l’Eglise et tout particulièrement les auteurs du « siècle des saints », et les fondateurs du Carmel aussi. Toutefois je discernais un décalage entre ce que je comprenais des écrits spirituels de ces époques (auxquels j’adhérais spontanément) et les messes que  je fréquentais, et je ne me l’expliquais pas (mais maintenant que je fréquente la messe dite traditionnelle, je comprends beaucoup mieux !). La lecture des saints du temps passé m’a instruite peu à peu de vérités dont le clergé  ne nous informait pas et dont il ne fallait surtout pas parler. Je faisais déjà appel à la Tradition de l’Eglise pour me nourrir, mais sans le savoir…

                Plus tard, appelée à accompagner des adultes vers le baptême, je découvris la Tradition vivante des églises orientales, à travers des rituels de l’initiation chrétienne qui pouvaient être conférés à la naissance et de la messe de saint Jean Chrysostome notamment. J’en fus émerveillée et regrettais d’être née dans l’Eglise latine, où ces merveilles n’avaient pas cours et où l’on repousse si tard l’accès aux sacrements, qu’il ne faut pas s’étonner que les fidèles s’en passent aussi facilement et finissent par ne plus y croire.

                Enceinte à l’époque et sachant que ma fille ne vivrait pas longtemps, je fis une lettre à mon évêque pour qu’il permette de lui donner les trois sacrements à la naissance. Las, son vicaire général me répondit (l’évêque n’a sûrement jamais eu cette lettre entre les mains) qu’il n’en était pas question pour d’obscures raisons que j’ai oubliées et parce que cela ne correspondait pas à la « Pastorale » locale. Je compris que ce pauvre prêtre ne croyait pas en l’efficacité des sacrements… Je coupai donc immédiatement mes contributions au denier du culte. Je pris du champ pendant plusieurs années.

 

                L’assistance à la messe de Paul VI me devenait de plus en plus difficile sans que je sache pourquoi. Passons sur les prières pénitentielles et universelles « faites maison » et qui deviennent souvent un véritable pensum pour les équipes liturgiques.

                Le plus dur pour moi arrive après la fin du canon de la messe. L’acclamation exigée des fidèles m’est devenue insupportable : « Nous proclamons ta mort Seigneur Ressuscité… et nous attendons ta venue dans la Gloire ». Attendre encore sa venue, cela veut dire qu’on pense qu’il n’est pas présent avec nous. Pourtant, il vient, par le ministère du prêtre, de se rendre mystérieusement présent sur l’autel sous les espèces du pain et du vin. Il se met à notre portée (et à notre merci ?) ici et maintenant… et on attend encore sa venue ? Cela signifie-t-il qu’en réalité, il n’est pas vraiment là dans le pain et le vin ? Une histoire de fou. Quelle ingratitude et quelle impiété ! Comment s’étonner, avec de telles formules répétées à chaque office, que de nombreux fidèles ne croient pas en la présence réelle ? Et l’attente du retour du Christ aux derniers jours ? Cela évoque les discours apocalyptiques de certaines sectes protestantes… Est-ce notre priorité au moment où le Seigneur est présent sur l’autel et où nous devrions l’adorer hic et nunc.

                Ensuite, l’échange de la paix du Christ que les fidèles sont censés se transmettre les uns aux autres est aussi un grand moment. Chacun se détourne de l’autel, cherchant à accrocher du regard les voisins de devant, à côté, derrière, chacun fait des courbettes contraintes ou des petits coucous, comme si la paix venait non pas du Seigneur mais de chacun. Pourtant, cette paix surnaturelle ne descend-elle pas vers nous depuis l’autel où Il est vraiment présent sous les espèces de l’hostie et du vin. En bonne logique, chacun devrait garder les yeux fixés sur l’autel dans une posture d’adoration, avec gratitude, pour recevoir au mieux un don d’une telle valeur, au lieu de s’agiter, de se détourner de l’autel et de jouer un rôle. Ingratitude et esprit mondain s’imposent, laissant le pauvre Seigneur bien esseulé à l’autel…

                La concélébration voulue par la liturgie postérieure à Vatican II m’a aussi été souvent difficile à supporter, sans que je sache pourquoi. Est-ce respectueux, de se répartir la lecture du texte du canon entre plusieurs prêtres (comme si on honorait un hôte), qui lèvent une main en l’air de loin, potentiellement plus ou moins distraits et ce, à un moment si important de la messe. Est-ce le moment de réclamer un geste d’allégeance formel de la part du clergé (comme ce fut le cas à Dijon) dans une mise en scène d’unité formelle du clergé ? Dans ce cas, l’esprit mondain triomphe sur la piété nécessaire pendant le canon. Dieu merci, en milieu rural, on est de moins en moins menacés par les concélébrations du fait de la rareté des prêtres.

                Ainsi pour de multiples raisons, l’assistance à la messe dite ordinaire me devint peu à peu de plus en plus difficile, sans que je comprenne toujours pourquoi d’ailleurs, ou alors il fallait s’abstraire de ce qui s’y passe, ce qui n’est pas non plus une solution durable.

 

                Il y a un an, la sainte Vierge eut la bonté de me faire de nouveau signe lors du pèlerinage du M de Marie qui convergea le 12 septembre 2020 à Pellevoisin dans l’Indre. Des milliers de pèlerins dans ce petit village !… Quelques jours avant, je vins à la messe dans une paroisse près de chez moi lors d’une étape de la vierge pèlerine. Pendant la messe, une parole intérieur s’imposa et me bouleversa : « Mais ils veulent tous qu’on devienne protestants. » Je n’avais jamais eu ce genre d’idée…

                Je demandai à la sainte Vierge de m’éclairer et de me guider sur un chemin sûr. J’étais vraiment très perplexe. Je priais, je lisais (le retour du confinement aida providentiellement). Un jour, je suis tombée sur le livre de Monseigneur Lefebvre, Lettre aux catholiques perplexes. Cette lecture m’éclaira sur l’inconfort que j’éprouvais depuis longtemps à la messe et me réconforta d’une certaine manière. Je fis ensuite l’acquisition de livres expliquant la messe traditionnelle, et d’un missel des fidèles. Quelle découverte enthousiasmante ! Je pus accéder à une messe traditionnelle le jour de l’Epiphanie 2021, jour de la fête de ma fille. Depuis, j’ai repris une pratique régulière, dans une belle communauté à … 60 km de chez moi, ce qui occupe bien mes dimanches. La Tradition, cela se mérite !

                Je me suis surprise à rêver de faire partager dans ma paroisse de rattachement cette découverte des bienfaits de la liturgie d’avant Paul VI selon la belle formule : « il y a plusieurs demeures dans la maison du Père ». Après tout, il y a plusieurs prières eucharistiques et cette variété -là n’est pas perçu par l’institution comme un manque d’unité, puisque c’est elle qui en fit la promotion. Mais si c’était si simple…

 

                Atterrissage brutal le jour de la fête de Notre Dame du Mont Carmel, 16 juillet 2021 ! Quel vilain « cadeau » à la sainte Vierge fit le vicaire du Christ ce jour-là.

 

                Pourtant que de vertus dans la messe ancienne, que je commence à peine à entrevoir. Que de reproches dans ce motu proprio ne sont pas fondés. Le pape l’a-t-il jamais pratiquée ? « On ne voit bien qu’avec le coeur ».

                Le latin n’est pas un obstacle réel car la traduction française est en regard… Et pourtant, des  clercs de plus en plus nombreux, y compris peut-être au sein du haut clergé, critiquent l’usage du latin. Beaucoup sont ignorants du latin, et probablement des la liturgie d’avant Vatican II. Je peux concevoir que quand soi-même on ne maîtrise pas quelque chose, on prenne ombrage que d’autres en bénéficient ou y trouvent un intérêt. Quel manque de curiosité intellectuelle et spirituelle. L’ignorance est un fléau…

                Le texte du rituel ancien est pourtant très facile à comprendre. Il est très concret, en prise directe avec notre condition humaine marquée par le péché ; il introduit peu à peu l’homme à des vérités surnaturelles et exprime simplement la foi catholique. On prend un véritable bain de foi catholique en participant à la messe. Au contraire, les rituels de Paul VI, souvent abstraits, parlent par périphrases vagues ou pas toujours compréhensibles… ou par oxymores comme vu ci-dessus.

                Je m’aperçus ainsi que le texte ancien du Confiteor avait été caviardé (et pourquoi donc ?) atténuant les aspects évoquant ce que j’appelle volontiers la cour du Ciel, qui nous relie à l’Eglise vraiment universelle de tous les temps et à la foi de nos ancêtres (heureusement que nos saints pères et mères dans la foi étaient là pour m’éclairer par leurs écrits et sans doute par leur prière dans mon évolution, sinon j’aurais sombré complètement).

 

                Encore plus important et impressionnant, cette messe est un véritable repos en Dieu tant pour le prêtre que pour les fidèles, tous tournés vers l’Orient. Je considère que la messe tournée vers les fidèles est une violence à l’encontre du prêtre car il se trouve ainsi emprisonné dans un cercle fermé sous le regard de tous et ne peut se tourner vers le Seigneur et lui seul, auquel il tourne physiquement le dos. Quelle pression ! Comment résister ? Dans la liturgie ancienne, on entre doucement, progressivement dans le déroulé de la liturgie ; on n’est pas pressé. Au moment de l’avant-messe, je suis très sensible à cette prière à deux voix alternant entre le prêtre qui monte à l’autel et les fidèles qui le soutiennent et prient d’un seul coeur à cette intention. Cela se double de l’expression répétée d’une grande humilité tout particulièrement nécessaire pour celui qui s’apprête à offrir le Saint Sacrifice en montant à l’autel. Très touchant est le moment où le prêtre dit le Confiteor et où l’assemblée lui répond en demandant au Seigneur sa miséricorde et son pardon… et ensuite c’est l’inverse et le prêtre donne le pardon venant du Seigneur. C’est tellement beau… et malheureusement gommé par la nouvelle liturgie.

                Loin d’être une évasion ou l’expression d’une nostalgie de mauvais aloi, la messe traditionnelle est le repos des âmes dans le coeur du Seigneur (comme le fit saint Jean), qui les nourrit, les soigne, les guérit de leur misères qu’elles lui présentent à genoux humblement et dans la confiance pour repartir avec courage, foi, persévérance, espérance et joie surnaturelles dans le combat de la vie. Les pieds sur terre et la tête tournée vers le Ciel, précédés et accompagnés par le Seigneur lui-même, qui fait notre unité. Ce ressourcement est encore plus nécessaire dans un monde (y compris un monde ecclésial) de plus en plus marqué par la violence, l’isolement et la désespérance. Nulle rigidité là dedans. On est loin ici d’une liturgie lointaine et guindée reprochée, par ignorance, par certains clercs aux communautés vivant de la messe traditionnelle.

                Avec ces appels permanents à l’humilité du prêtre et au service au profit des âmes, avant, pendant, après le Sacrifice, face à l’incroyable splendeur du don qui est fait et qui se donne à contempler, je suis tentée de penser que cette messe est un antidote contre le cléricalisme et le mépris pour les fidèles et leurs besoins, si répandu parmi le clergé, trop peu habitué à faire de nombreux actes d’humilité pendant la messe ordinaire et à recevoir les prières des fidèles comme dans l’avant-messe traditionnelle.

                Pensant à des prêtres dépressifs, insatisfaits ou en difficultés que j’ai été amenée à connaître, je me suis même dit que les évêques, s’ils étaient vraiment soucieux de leur santé spirituelle et psychique, devraient leur proposer de faire une cure de messe traditionnelle, une cure de jouvence comme le psaume 42 le rappelle heureusement au début de la messe.

 

                Je fais partie de la première génération de ceux qu’on a voulu sciemment couper de la tradition (que ce soit dans l’Eglise catholique ou dans l’enseignement) et à qui on a voulu enlever tout point de repère. « Du passé faisons table rase ! » Nous avons été coupés des racines catholiques, affamés spirituellement, étouffés et désorientés depuis notre plus tendre enfance et pendant des décennies. Le fidèle « conciliaire » est laissé sans appui, sans point fixe, seul devant Dieu et sa conscience, pas de confession (ce n’est pas moderne et on a peur de déranger des prêtres surchargés), pas de conseils pour tendre à une sainteté personnelle, puisque c’est la vie communautaire collective qui est valorisée par rapport aux besoins spirituels des individus. Des prêtres sont isolés eux aussi, coupés comme les fidèles de la saine tradition de l’Eglise, isolés dans leurs secteurs paroissiaux immenses, dans leur presbytère, points de mire de communautés paroissiales qui leur font souvent sentir qu’ils ne sont que des passants, du fait des mutations rapides, éventuellement persécutés par leurs fidèles parce qu’ils ne sont pas assez ceci, ou trop cela, des prêtres n’osant pas dire la vérité à leurs fidèles…

                De ce fait, le cléricalisme et l’autoritarisme triomphent facilement et tristement dans une société ecclésiale atomisée où ceux qui restent sont en permanence tourneboulés par l’affirmation de vérités évolutives, d’innovations surprenantes ou de coups d’autorité distillés au goutte à goutte (qui s’apparentent à un supplice chinois) et qui portent d’autant plus que les gens n’ont plus de repères solides pour résister aux abus. C’est la technique utilisée contre la messe et les communautés traditionnelles : quelques ballons d’essai avec la mise au pas ou la destruction de communautés particulières évoluant vers la Tradition, suppression de la commission Ecclesia Dei, motu proprio TraditionisCustodes, et l’attente angoissée pour savoir à quelle sauce seront assaisonnés prochainement les séminaires et communautés spécialisés dans le rite ancien, dans le but d’obtenir des protestations indues de fidélité inconditionnelle  à Vatican II (c’est peut-être beaucoup ? Le bon Dieu nous a donné un cerveau, c’es pour s’en servir au service de la défense de la foi), et de fragiliser la cohésion et la capacité de résistance. Le machiavélisme au pouvoir dans l’Eglise ? Est-ce vraiment évangélique ?…

                Ceux qui avaient des familles déjà enracinées dans la Tradition ont pu survivre à la tourmente post-conciliaire, s’accrochant à quelques rares îlots de fidélité. Les autres, issus de familles moins conscientes, ou éloignés de ces bastions de résistance, vivant isolés à la campagne ou dans des diocèses où la chasse à la messe ancienne fut d’une redoutable efficacité, ont erré et se sont parfois perdus.

                En découvrant la messe traditionnelle j’ai eu le sentiment que j’abordais enfin la Terre promise, que je pourrais vivre désormais en paix de cette liturgie cohérente et sainte, et je formais même le projet de la faire connaître dans mon secteur paroissial rural (car le clergé ordinaire l’ignore complètement, ce qui est stupéfiant) afin d’y faire tout le bien possible  (« tenter l’expérience de la Tradition ») sans mettre en question la participation à la messe ordinaire si les gens préfèrent. Quand je serai trop vieille pour galoper sur les routes à travers la campagne, j’aimerais pouvoir bénéficier d’une véritable assistance spirituelle, qui fit ses preuves à travers les siècles et jusqu’à aujourd’hui, et qui manque tant à nos contemporains, même si beaucoup l’ignorent encore. Mais je sais bien que des gens comme moi sont trop minoritaire pour compter. Et pendant ce temps, les gens sont encore maintenus dans l’ignorance de leurs racines comme il y a cinquante ans…

 

                En vivant sans réticence aucune de la messe millénaire, je n’imaginais pas que je commettrais un crime de « lèse Vatican II » comme le motu proprio dernier l’affirme. Me voici encore « hors des clous », comme quand, petite, on m’opposait la soi-disant « Pastorale » pour me refuser de me parler de Dieu à l’aumônerie. Ce trésor de liturgie que je viens tardivement de découvrir, je ne l’abandonnerai pas. Des pasteurs (?…) suppriment « paternellement » (?) les messes traditionnelles « pour leur bien » (?…) à des centaines de fidèles réguliers, jeunes de préférence tout en chantant les vertus de l’ouverture à l’autre et de la charité. Comme il y a cinquante ans, ce sont encore les jeunes qui sont les premiers visés, sous des prétextes fallacieux. Ils ne demandent pourtant comme moi qu’à vivre paisiblement du don précieux que le Christ fait de lui-même dans une liturgie sûre, sainte, séculaire, nourrissante, vivifiante et féconde, dépourvue d’idéologie et facile à comprendre, qui continue donc de ce fait d’attirer, d’inspirer et de soutenir de si nombreuses vocations religieuses, sacerdotales, et familiales.

« Calme, Courage, Confiance », dit la sainte Vierge à Estelle Faguette à Pellevoisin en 1876. Restons enracinés. Je prie pour que le ban et l’arrière-ban du Ciel se mobilise à notre demande pour défendre le patrimoine menacé de toute l’Eglise, ainsi que tous ceux qui veulent le servir et le faire vivre, et ramener à une véritable charité pastorale les responsables de tous niveaux dans notre Eglise.


jeudi 2 septembre 2021

Idolâtrie du vaccin

La centralité du vaccin (c’est-à-dire de la prévention et non du soin) dans le dispositif anti-épidémie, est remarquable lorsque l’on aborde la question du Passe sanitaire. On sait que le vaccin n’empêche pas la contamination mais seulement l’apparition de formes graves du virus. D’où vient que l’on suspende l’obtention du passe sanitaire à l’obtention du vaccin puisque la contamination est toujours possible et qu’elle peut s’effectuer sous une forme grave chez ceux qui ne sont pas vaccinés ou chez qui l’immunité vaccinale baisse ? 

On a beaucoup dit que les protocoles curatifs n’avaient pas été testés dûment. Mais le vaccin, censé protéger à 90 %, se révèle valable à l’usage dans seulement 50 % des cas. A ce jour bien peu de gens le soulignent et l’on continue à exiger la vaccination comme s’il s’agissait d’une protection totale. Et l’on fait comme si les variants successifs ne diminuaient pas l’impact du sacro-saint vaccin, en vouant aux gémonies tous ceux qui pour une raison ou pour une autre refusent de le prendre. L’Antivax ? C’est le bouc émissaire. « C’est lui le pelé le galeux dont vient tout le mal ». 

En réalité, si l’épidémie dure depuis deux ans, ce n’est pas à cause de ceux qui ne sont pas vaccinés mais simplement parce que, alors que 70 % de la population française est en passe d'être vaccinée, le vaccin paraît loin d’apporter une protection totale à qui s’y fie. Si l'on continue à n'utiliser que les vaccins, la farce covidesque risque de durer très longtemps. Il faut soigner et pas seulement vacciner.

mardi 24 août 2021

Un intellectuel défend le Motu proprio de François

Le texte est déjà un peu ancien, mais il est significatif. Grégory Solari invite à comprendre Traditionis custodes en produisant des arguments qui paraissent un peu plus sophistiqués que les raisonnement ordinaires, avant tout disciplinaires, que l'on entend de la part de tel ou tel évêque, celui de Porto Rico par exemple qui n'a pas hésité à interdire le rite traditionnel dans son diocèse. "Je ne veux voir qu'un rite". 

Pourquoi cette question rituelle est-elle si grave ? Certains mauvais esprits diront que le rite est la partie émergée de l'iceberg ecclésial, que ceux qui n'entendent rien à la théologie peuvent prendre position assez facilement sur le fait qu'il faille ou non mettre un crucifix sur l'autel (geste réputé "traditionaliste"), ou bien sur la possibilité de mettre ou de ne pas mettre une chasuble durant la célébration de l'eucharistie. Ces gestes là sont faciles à voir, faciles à censurer, comme on peut facilement censurer celui qui aurait décidé de ne pas faire comme les autres. La liturgie est au fil des années devenue le champ clos de toutes les contradictions et le lieu de tous les conformismes, que ces conformismes soient progressistes ou traditionalistes. Il faut reconnaître que cette science toute récente se présente comme plutôt plus facile que la théologie, mais qu'en réalité, sauf à s'appeler Benoît XBVI et à avoir fait de la liturgie le travail de toute une vie, le niveau en liturgie (même celui des experts autoproclamés) est généralement bas. 

Quelle joie lorsque l'on rencontre ce texte de Grégory Solari, qui tente d'intellectualiser un peu la tendance du moment. Une joie proportionnée à la déception qui nous saisit lorsque l'on réalise ; ce n'était que cela... L'argument de Grégory Solari est le même que celui de Paul VI en son temps : "Vous faites de la messe de saint Pie V un drapeau"  anti concile. L'ecclésiologie que porte le rite traditionnel (qui pour le concret des rubriques est le rite de Jean XXIII), serait, pour Solari incompatible avec l'ecclésiologie du concile Vatican II. Qu'est-ce que signifie cette affirmation ? Que l'ecclésiologie à laquelle renvoie le rite de saint Jean XXIII soit incompatible  avec l'ecclésiologie de Vatican II, alors même que "le bon pape Jean" est l'un des deux papes du concile, c'est comme si l'on voulait prétendre que le Concile, en particulier dans ses dernières années, a opéré une véritable révolution dans l'Eglise, ce qui paraît très exagéré s'agissant du texte conciliaire (qui jamais n'envisage une nouvelle liturgie). 

Mais objectivement le texte de Solari renvoie à une révolution conciliaire incompatible avec le passé de l'Eglise, passé récent qu'il nous faudrait, à l'entendre, remiser définitivement au grenier des vieilles lunes, à moins d'en faire un magot de brocante. Un peu comme on fait un magot de brocante du Motu proprio de Benoît XVI, Summorum pontificum, déclaré obsolète, par rapport à celui de François qui dit et fait exactement le contraire, travaillant pour l'exclusion là où Benoît XVI avait oeuvré pour la paix.

Une phrase de l'entretien de Grégory Solari avec Cath.ch peut suffire à résumer la position liturgique du créateur d'Ad solem ; "Le rite tridentin dans la structure du missel de 1962, ne me semble pas capable d'exprimer le caractère central de la grâce baptismale, telle qu'on la trouve réaffirmée par Vatican II". Bien sûr l'expression "caractère central de la grâce baptismale" n'existe pas dans le texte du Concile. Sur le sens exact de cette expression on est réduit à des conjectures. Sur la gravité de l'attaque en revanche, on est immédiatement fixé. Pour Grégory, on ose à peine le dire mais c'est la réalité, la différence entre ancien et nouveau rite est ancré dans la nature même du baptême chrétien, baptême qui serait central aujourd'hui et qui donc n'était pas central dans la liturgie traditionnelle et parmi ceux qui y sont attachés. Il faut reconnaître que c'est là une raison puissante en faveur du nouveau rite... Encore faut-il que cette raison soit vraie et l'on voit tout de suite que ni la grâce baptismale ni la perception de la grâce baptismale n'ont changé en 2000 ans d'Eglise. La finale de l'Evangile de saint Marc nous renseigne suffisamment : "Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné". Qu'y a-t-il de plus central pour tous ceux qui se réfèrent à l'Evangile que la grâce baptismale ? Et donc que vaut la puissante raison invoquée par Grégory Solari, selon laquelle l'ancienne liturgie ne tenait pas compte de la centralité de la grâce baptismale ? Rien du tout. C'est une méchante raison, puisqu'elle est ignorante de l'Evangile, hors duquel les raisons sur Dieu n'existent simplement pas.

En écrivant ces méchancetés non gratuites, il me vient l'idée que Grégori Solari avait peut-être envisagé le mot de "centralité" d'un point de vue cartographique. La centralité de la grâce baptismale signifierait que tous les baptisés, clercs ou laïcs sont à égalité au centre de la nef pour proclamer, en allemand ou en français : "Nous sommes l'Eglise". Ce serait cela l'Eglise de François, devenue bien différente de l'Eglise de Jean XXIII, au point que le rite publié par ce dernier en 1962, gardant une claire distinction entre les clercs et les laïcs, comme on la voit déjà dans les épîtres pastorales de Paul ou dans les épîtres de Pierre, ne promeut, lui, en aucune façon la centralité du laïcat.

Mais j'ai peut-être mal compris ce que Grégory appelle la centralité de la grâce baptismale. S'agirait-il du sacerdoce des laïcs ? Mais je crois avoir prouvé très clairement dans mon dernier livre Méditations sur la messe, que seule la liturgie traditionnelle célébrée selon le ritus antiquior, parce qu'elle a une compréhension sacrificielle de l'offertoire, présente de manière convaincante et sanctifiante le sacerdoce des baptisés. Le nouveau rite omet volontairement cette dynamique sacrificielle qui réclame que nous soyons tous des offrants. Le nouveau rite (François est en train de nous habituer à dresser autel contre autel comme il l'a fait lui-même) n'a guère à offrir aux laïcs, à travers la fameuse présentation des dons comme on appelle désormais l'offertoire, qu'un rôle de sous-prêtre, un sous-ministère dans la messe à quatre mains. Sans atteindre le sacerdoce ministérielle, le laïc se voit confier des tâches, qui le rapprochent toujours du prêtre mais, de façon assez vexante il faut en convenir, sans l'identifier jamais à lui. En revanche, dans la mystique médiévale et tridentine, et dans le rite de Jean XXIII, en tant que le sacrifice de l'homme, rappelé durant l'offertoire traditionnel, s'identifie, durant la sainte messe, avec le sacrifice du Christ et prend, dans la victime sans tâche une ampleur... simplement divine, on peut et l'on doit dire qu'offrant les tout petits riens de sa vie quotidienne, chaque assistant, prêtre ou laïc, offre le Christ tout entier, le prêtre ayant simplement la charge d'inscrire cette offrande dans l'espace-temps, alors que tous les croyants, par leurs offrandes, s'inscrivent eux-mêmes dans l'éternité. 

Je chercherai des éclaircissements sur la pensée de Grégory. S'il m'en donne je les publierai immédiatement sur ce blog. Pour l'instant l'intellectuel, le théologien nous a sevré de raisons clairement identifiables, qui justifieraient le plan de destruction publié sous le nom de Traditionis custodes.


mercredi 18 août 2021

Les leçons du Père Maire

L'actualité va tellement vite, un événement chassant l'autre, que vous avez peut-être oublié ce Rwandais anonyme, que la hiérarchie nantaise avait fait portier de la cathédrale de Nantes, en lui confiant les clés de la Maison de Dieu. Apprenant qu'il allait être mis en jugement comme clandestin et théoriquement ramené dans son pays, où les autorités l'attendaient le pied ferme, notre clandestin devint incendiaire. Il alluma tôt matin, se servant de la clé qui lui avait été confiée, trois foyers, l'un sous le buffet du grand orgue, l'autre sous le petit orgue et un autre encore sous le tableau électrique. Seul le premier feu a pris, heureusement pour la cathédrale : il ne reste rien du buffet du grand orgue, mais, quinze jours auparavant, on avait pris toutes les mesures de l'architecture du grand orgue. La ville de Nantes accueille une manufacture d'orgue : on peut entrevoir une restauration dans les années qui viennent, si l'Etat auquel appartiennent les cathédrales, y met du sien..

Mais notre Rwandais, Emmanuel Abayisenga, n'en est pas resté là. Après ce premier exploit, les autorités catholiques, contentes d'aider la Justice par ce petit geste, lui avaient trouvé un asile dans le diocèse voisin, à Saint Laurent sur Sèvre, la maison générale des Pères Montfortains. L'homme y était donc assigné à résidence avant sa mise en jugement. Las... Les locaux d'une congrégation ne sont pas faits pour accueillir des psychotiques. Les raisons d'Emmanuel sont encore mal élucidées : existent-elles seulement? En tout cas, l'homme s'est introduit nuitamment dans la chambre du Père Maire, le supérieur général, qu'il a tué de huit coups de poing, le laissant agoniser dans la pièce qu'il avait préalablement fermée à  clé. Il se trouve que l'ecclésiastique avait donné un récital d'orgue dans la journée précédente qui précédait. Faut-il diagnostiquer une allergie à cet instrument, qui aurait (bi)polarisé l'esprit du meurtrier? En tout cas il attendit le lendemain pour aller se dénoncer à la gendarmerie de Mortagne-sur-Sèvre à une dizaine de kilomètres de son lieu d'hébergement, sans être autrement inquiété.

La question qui se pose est celle de la charité dont l'Eglise à travers le Père Maire, aura fait preuve en la circonstance. On parle beaucoup du Père Maire, mais ce n'est certainement pas de sa propre initiative qu'il a accueilli l'incendiaire, même s'il était content de le faire. Qui est le donneur d'ordre? On ne le sait pas encore avec certitude. "Le Père Maire aura été fidèle jusqu'à donner sa vie", "fidèle à sa congrégation religieuse et au fondateur de sa Congrégation", saint Louis-Marie Grignon de Montfort écrit l'évêque de Nantes dans un communiqué qui va au-delà de celui que l'on trouve sur le site de la Conférence épiscopale. Doit-on faire d'Olivier Maire un martyr de la charité?

Au-delà des écrits des uns et du silence gêné des autres, la question qui se pose est celle de la véritable nature de la charité. La charité nous met-elle vraiment en position de faiblesse, nous rendant semblables à des béni-oui-oui qui ne jugent de rien ni de personne et finalement sont là pour subir et pour mourir, en continuant à donner? La charité est elle la vertu des faibles? Sommes-nous toujours obligés de donner, même si la personne peut faire mauvais usage de ce don (ce mauvais usage est allé ici jusqu'à l'homicide à mains nues ; on peut imaginer que le mauvais usage soit un simple gaspillage).

Il y a effectivement dans tout acte de charité une prise de risque. Ce serait trop simple d'imaginer une charité au nom de laquelle à tous les coups on gagne. Trop simple de croire que qui donne avec charité donne de manière rationnelle, avec toujours un vrai succès à l'arrivée. A qui faut-il donner? Jésus répond : au prochain, c'est-à-dire au plus proche, à celui que l'on croise sur le chemin de la vie et qui se trouve en situation difficile, au point qu'il a  besoin de ce don. Mais faut-il toujours donner? Ne risque-t-on pas de se retrouver avec toute la misère du monde à aider, au point que l'on en deviendrait totalement inefficace?

Il faut se souvenir du lien qui existe entre l'amour et la sagesse. Il y a l'amour de la sagesse que l'on appelle aussi "philosophie" ; et il y a une sagesse de l'amour qu'il ne faut pas sous-estimer. Autant la charité n'est pas rationnelle, parce qu'elle ne doit pas être issue d'un calcul. Autant elle devra toujours être empreinte de sagesse, parce qu'elle manifeste le bien. On ne peut pas séparer le bien de l'amour qu'il suscite, ni l'amour du bien qu'il fait. Faire de l'amour une qualité abstraite, qui n'a aucun rapport avec le bien, aimer pour aimer, c'est se tromper sur l'amour lui-même. Dante a très bien dit cela dans son Paradis : "Car le bien, en tant que bien, dès qu'on l'entend, imprime ainsi l'amour et d'autant plus qu'il comprend en soi plus de bonté" (Chant XXVI). 

Tout amour est amour du bien, la charité ne fait pas exception, ce serait une folie de prétendre le contraire et d'imaginer une charité qui commande en dehors du bien. La question est donc : quel est le bien que nous aimons, quel est le bien que nous faisons quand nous agissons avec charité? A cette question, on ne peut répondre qu'avec une forme ou l'autre de la sagesse. Et on ne peut pas ne pas répondre. Comme dit sainte Catherine de Sienne au début de son Dialogue, "la charité sans la discrétion n'est rien". Sous sa plume, il faut entendre le mot discrétion au sens du choix des moyens en vue d'une fin, ce qui renvoie à la définition aristotélicienne de la prudence. On dira que pour la mystique Catherine de Sienne, il n'y a pas de charité sans l'appréciation du bien à faire. Aimer pour aimer, donner pour donner, accueillir pour accueillir, autant d'impératifs catégoriques, qui n'ont pas de sens et qui n'ont rien à voir avec le commandement de charité que le Christ nous a laissé Le Christ nous demande d'agir pour le bien ou de s'abstenir. Certes il n'utilise pas le mot abstrait "bien", qui vient de Platon. Mais il évoque les fruits : "C'est à leurs fruits que vous les connaîtrez", ce qui signifie bien qu'il faut juger du fruit avant d'agir La charité à elle toute seule ne suffit pas à déterminer l'acte bon. Elle repose sur un jugement qui lui-même repose sur la considération du bien ou des fruits escomptés à travers l'acte bon.

Ce qui a manqué, non pas au Père Maire qui était dans l'obéissance, mais à son commanditaire, c'est cette prudence sans laquelle la charité n'est rien, sans laquelle l'héroïsme le plus éclatant est immédiatement ridiculisé, parce qu'au lieu de viser des fruits, il devient l'héroïsme pour l'héroïsme : peanuts!

dimanche 15 août 2021

Voyage en Italie

Beaucoup de fautes dans mon dernier post que j'avais rédigé à la va vite juste avant de prendre un avion matinal pour Florence. Vous parler de ce voyage ? Evoquer le premier sédévacantiste de l'histoire Savonarole, dont finalement le pape Alexandre VI Borgia aura eu la peau et même le cadavre brûlé sur la place de la Seigneurie ? Vous parler de Dante auquel l'année 2021 est consacré, l'inventeur littéraire du désir de Dieu ? Chercher les raisons de la gloire des Médicis, grands duc d'Occident ? Parler de Pic de la Mirandole, provocateur à Rome, mort dominicain à Florence sous l'improbable absolution du même Savonarole ? Evoquer Machiavel, autre Florentin, et sa politique aussi réaliste qu'introuvable ? cela viendra en son temps. Parler de la Toscane, exalter le miracle de Sienne de son Dôme en noir et blanc et de son incroyable hôtel de ville sur la place duquel atterrit James Bond en personne. Penser aussi à la place des miracles qui est à Pise avec son incroyable tour penchée, le premier miracle de cette place sans doute. Ne pas oublier Volterra, la ville haute avec sa Piazza dei Priori, où l'on retrouve quelque chose des origines étrusques de la Cité et où j'ai pu goûter une Polenta divinement simple et apercevoir les plus belles vues de cette nature efflorescente de tous les verts du monde et pourtant, n'en déplaise aux écolos, absolument domestiquée par l'homme... C'est tout cela à la fois la Toscane tout cela et beaucoup d'autres choses encore. On comprend qu'elle ait offert à l'humanité les plus grands artistes - la sainte Trinité des Michel Ange Raphael et Léonard de Vinci, tous trois florentins - sans oublier les Mécènes les plus intelligents du monde : Côme de Médicis le découvreur de Filippo Lippi, qu'il surprit, enfant, à dessiner par terre avec dextérité, et qu'il sortit immédiatement de la rue, et Lorenzo dit le magnifique, dont le surnom n'évoque pas tant la beauté physique que, selon l'étymologie latine, la richesse en oeuvres de toutes sortes.

Je suis plongé dans Le génie du christianisme de Chateaubriand, heureusement réédité par Maxence Caron en collection Bouquins, et qu'il faudrait que nous relisions tous, tant il fait partie de l'état de la question de la crise du christianisme. Je suis tombé sous la plume de l'Enchanteur, sur des mots qui expliquent bien la complicité native entre l'art et la foi, telle qu'on peut la découvrir en Toscane : " Quand on ne crut plus à rien à Athènes et à Rome, les talents disparurent avec les dieux et les muses livrèrent à la barbarie ceux qui n'avaient plus de foi en elles. (...) Un écrivain qui refuse de croire en Dieu auteur de l'univers et juge des hommes, dont il a fait l'âme immortelle, bannit d'abord l'infini de ses ouvrages. Il renferme sa pensée dans un cercle de boue dont il ne peut plus sortir..." (p. 367).

Mais il faut aller plus loin et remarquer comment cette complicité entre l'art et la foi, en Toscane, correspond à une exaltation de la beauté féminine qui n'a pas de précédent. Je pense à Dante dont le personnage de Béatrice a rendu possible cette gynéphanie, si vous me passez ce néologisme, cette manifestation de la féminité en gloire. Je pense à cet échange de regard entre le pèlerin et sa dame au début du Paradis : "Après que mes yeux se furent offerts, révérents, à ma Dame, et qu'elle les eut rendus contents et assurés, ils se tournèrent vers la lumière qui avait tant promis...". Je pourrais citer le chant VIII plus au long. Il me semble que tout est dit et que la Madone de Filippo Lippi - la célébrissime, celle pour les beaux yeux de laquelle d'ailleurs, fra Lippi quittera, avec k(accord du pape, le couvent que lui avait assigné Côme - réalise, chez le fidèle, quelque chose de cette assurance du regard, exaltée par Dante : "Vous dont on n'a jamais entendu dire qu'aucun de ceux qui aient eu recours à sa protection ait été abandonné" comme l'avait chanté saint Bernard de Clairvaux, un siècle avant Dante, à propos de celle qu'il nous a appris nous Français, à nommer Notre Dame.

Le génie florentin, qui est aussi le génie de l'Eglise en l'occurrence, a constitué à montrer qu'en toute femme il y a une Béatrice, que Vénus n'est pas seulement la sulfureuse qui met les hommes à ses pieds, mais la médiatrice entre l'homme et le divin, décrite par Dante, et que sous une autre identité (Marie est Béatrice) fra Angelico a peinte en Annonciation dans les cellules du Couvent Saint Marc à Florence. Mais le peintre qui a su trouver le moyen de dire cette apogée historique de la féminité reste évidemment Sandro Botticelli, formé par Lippi à peindre des madones et qui formera son fils Filipino. A propos de Botticelli, on pense immédiatement bien sûr à la Naissance de Venus, mais c'est un autre tableau, Le printemps, qui reste le plus chargé en interprétations multiples. Sandro manifeste la beauté de celle dont il est amoureux, Simonetta Vespucci, en l'introduisant au ciel, Simonetta, sorte de météore morte à 23 ans (elle était morte quand le peintre a eu fini Le printemps) est représentée au Ciel, dans l'éternel Jardin, guidée vers une Venus pudique qui évoque étrangement la Vierge, pour des noces forcément éternelles. L'amour profane est signifié par le couple Zéphir-Flore à droite du tableau, Flore troublée par le souffle de Zéphir, voudrait, mais en vain partager son trouble avec Simonetta. L'amour sacré et l'amour profane s'opposent donc dans ce tableau à clés, mais dans ce paradis des fleurs (Florence), c'est l'amour sacré qui garde le dernier mot.

Pour nous chrétiens, l'apogée de la féminité n'est elle pas dans cette fête de l'Assomption ? Vous ferez attention aux paroles de l"Apocalypse dans l'introït de la messe traditionnelle ; "Un grand signe apparut dans le ciel, une femme revêtue du soleil, la lune sous les pieds et une couronne de douze étoiles sur la tête". Qui est cette femme ? Les artistes l'ont compris qui l'ont souvent représentée ainsi ; c'est Marie, c'est Notre Dame. Les exégètes qui veulent absolument que cette femme soit l'Eglise et non Marie auraient intérêt à lire de près le verset 5 du chapitre 12 qui me semble absolument décisif sur l'identité mariale de cette femme qui se pare des éléments du monde  : la lune sous ses pieds, la lumière du soleil est son vêtement, les étoiles sont ses bijoux. Attribuer une telle seigneurie à l'Eglise me semble céder à une vision pour le moins incomplète de l'Epouse du Christ. Mais cela permet aux derniers fidèles de se rengorger et surtout cela permet de remplacer Marie, une femme de chair et d'os, par l'Eglise une féminité abstraite, en oubliant que c'est à Marie qu'a été faite la promesse du salut du monde et que c'est par Marie, par son Oui joyeux et sans arrière pensée qu'advient dans le Christ le salut du monde.

samedi 7 août 2021

Courrier d'un lecteur

Je reçois un mot d'un lecteur de Monde et Vie, Hubert, qui accuse réception à sa manière de notre dernier numéro intitulé "Moi je n'ai pas peur des schismes" et orné d'une photo pleine page du pape François en colère. Il m'envoie un courrier que je ne résiste pas à communiquer de façon anonyme sur ce blog.

"Dans son dernier Motu proprio, le pape François demande de vérifier que les demandeurs de l'ordo de saint Pie V (ou de 1962) acceptent le concile Vatican II, mais son texte lui-même montre que lui n'accepte pas le numéro 4 de la Constitution sur la liturgie : "Le saint concile déclare que la mère Eglise considère comme égaux en droit et en dignité tous les rites légitimement reconnus et qu'elle veut à l'avenir les conserver et les favoriser de toutes manières".

Le pape reconnaît lui-même que ce rite pendant des siècles a favorisé l'unité de l'Eglise. Or son Motu proprio, loin de le favoriser, le combat, et sans oser l'interdire il est vrai, l'expulse des églises paroissiales, alors que presque toutes ont été construites pour lui. C'est donc lui qui s'oppose non seulement à saint Pie V et à Benoît XVI, mais au Concile dont on nous rebat les oreilles. Et personne ne le souligne.