vendredi 11 septembre 2020

Délivrez-nous de tous les maux...

Après la récitation du Notre Père, sa dernière demande - Délivrez-nous du mal - est amplifiée. Nous demandons d'être délivré du mal présent (celui que, trop souvent, nous ne savons pas nommer), du mal à venir, celui dont l'irruption possible nous paralyse. Mais nous réclamons aussi d'être protégés contre les maux passés, contre le remords qui, peut-être, nous hante. Le mal, sous toutes ses formes est le seul obstacle entre Dieu et nous, obstacle physique, obstacle réel si nous nous adonnons au mal, obstacle intellectuel lorsque nous cherchons à comprendre comment et pourquoi Dieu permet le mal. 

Le mal est un obstacle que nous ne vaincrons pas seuls. Le mal est un mystère que nous n'éluciderons pas seuls. D'où une nouvelle 'short list" de saints : la bienheureuse et glorieuse vierge Marie mère de Dieu, dont la gloire, matérialisée dans sa maternité divine, est justement de n'avoir jamais succombé à la tentation, saint Joseph son époux, attaché à elle par le lien terrestre le plus intime, le moins menteur, les saints apôtres Pierre, Paul , image double de l'Eglise, arche du salut dans l'atmosphère diluvial du mal triomphant sur la terre, et André le frère de Pierre. Pourquoi André en un tel moment ? Parce que pour résister au mal, il faut être accompagné ; la Vierge Marie, on peut dire que le Seigneur lui-même est avec elle, Pierre et Paul représente ce collectif, l'Eglise, à laquelle nous nous rattachons tous, dans la mesure où elle n'est pas elle-même atteinte par le mal (je parle non de la personne de l'Eglise mais de son personnel). Il y a le lien du mariage qui protège du mal (l'exemple est le mariage fait d'amour pur entre Marie et Joseph). Enfin il y a le lien familial en général, les frères et les sœurs. Ces familles ne constituent pas forcément autant de paradis sur terre, mais bon an mal an, elles transmettent des richesses culturelles et spirituelles : elles constituent un lien qui résiste à la désagrégation générale instillée partout par la culture de mort. Sans ces différents liens, liens avec Dieu, liens entre l'homme et la femme, lien dans l'Eglise et lien dans les familles, l'humanité disparaît, l'homme est de moins en moins homme et se souvient qu'il sort de l'animalité - animalité qui représente le cas de la guerre de tous contre tous, comme l'avait bien vu Hobbes.

Face au mal, que procure le bien ? La paix, qui est le signe par excellence de la cité de Dieu : "Da propitius pacem in diebus nostris". Donne la paix à notre temps traduit le nouveau missel. Il me semble que la prière  dans son original latin est plus modeste : elle ne prie pas pour l'impossible paix du monde, car le péché sera toujours là pour machiner la guerre sous une forme ou sous une autre. Ici la liturgie nous fait prier pour nous-mêmes, pour la paix dans les jours de notre vie : "Sois nous propice en donnant la paix à nos jours". C'est la grande force de ceux qui ont authentiquement tenté de faire le bien, qui ont été des hommes et des femmes de bien : ils reçoivent la paix en échange, celle de leur conscience bien sûr, mais aussi celle qui resplendit dans leur existence. 

La prière continue montrant que nous sommes dans la bonne interprétation, qu'il ne s'agit pas de la paix de notre temps, cet hypothétique cet impossible armistice historique, mais qu'il s'agit de l'oasis de nos existences christifiées : "pour que par l'oeuvre de ta miséricorde nous soyons soutenus, toujours libérés du péchés, établis tranquillement loin de toutes perturbations". Et l'on ajoute toujours la clausule : Au Père par le Fils dans l'Esprit : "Par notre Seigneur Jésus-Christ ton Fils, qui avec toi vit et règne dans l'unité du Saint Esprit pour les siècles des siècles".

Le prêtre dit tout cela en préparant la communion. La communion sacramentelle n'est pas le moment du scrupule où l'on se demande si l'on est digne ou indigne de participer au corps du Christ et de renouveler l'alliance en son sang. La communion n'est pas une récompense, elle est un remède. Tout dépend de l'état intime dans lequel nous nous trouvons ; avons nous besoin de ce remède ? Sommes nous prêts à l'utiliser contre nos péchés ? Alors soyons dans la paix, comme nous le demande la liturgie elle-même, une paix armée, une paix arrachée à la laideur du péché, la paix qui survient sur celui qui a compris que le Christ est son allié.

lundi 7 septembre 2020

Notre Père...

La prière que le Christ nous a apprise (Matth.6, 7-13 et Luc 1, 1-4 en version brève) vaut bien un commentaire ligne à ligne. Mais il sera court, tant il est vrai qu'il faudrait en faire un livre.

Appeler Dieu notre Père, non pas le père des plus parfaits d'entre nous, mais notre Père à tous, celui dont chrétiens ou non, nous pouvons tous nous revendiquer, ces deux mots suffisait à envoyer sainte Thérèse d'Avila en extase. 

Affirmer qu'il est Notre Père, c'est affirmer une indiscutable proximité de tout vivant sur la terre avec lui. Affirmer qu'il "est aux cieux", c'est marquer, en même temps l'infinie distance d'un Dieu infiniment proche mais aussi infiniment distant. Deux vérités contraires : impossible de sacrifier l'une à l'autre. Faire de Dieu un copain ? Oublier l'Infini entre nous ? Ce serait tout brouiller.

"Que votre nom soit sanctifié" : Dans la prière d'abord énoncer la vraie priorité qui est divine, d'abord prononcer le nom de Dieu. Tout peut aller mal pour nous, du moment que Dieu est sanctifié, qu'il est reconnu comme Dieu trois fois saint (voir le Sanctus), alors son règne est proche parce que sa volonté s'accomplit. Alors sa sainteté rejaillit sur l'homme qui y trouve lui aussi son bien, sinon dans ce monde, au moins dans l'autre. Comme disait la Vierge à sainte Bernadette : "Je ne vous promets pas d'être heureuse en ce monde, mais dans l'autre". Voilà ce qu'apporte la sanctification du Nom de Dieu : le respect du premier commandement, indispensable au vrai bonheur..

"Que votre règne arrive" : qu'est-ce que le Règne de Dieu ? Une partie de la sanctification de son nom. Attention : "Mon Royaume n'est pas de ce monde" dit Jésus à Pilate (Jean 18). Nous ne prions pas pour un hypothétique avenir radieux. Nous ne sommes, nous chrétiens, ni des millénaristes ni des idéologues, même si ce règne de Dieu a des aspects terrestre, hic et nunc, et que, tel le levain dans la pâte humaine, il est un agent (l'agent unique) du progrès moral de l'humanité. On peut dire que sur la terre le règne de Dieu progresse, mais qu'il ne se réalisera jamais que dans l'autre monde, lorsque toute justice sera rendue et toute miséricorde opérante. C'est ce que l'on appelle la Jérusalem céleste.

Que votre volonté soit faite sur la terre comme au Ciel : La volonté de Dieu, ici, c'est la dynamique créatrice, dont il a bien imprudemment et amoureusement confié l'exécution finale à l'homme. L'homme couronne la création de sa propre liberté ; cela s'appelle le progrès véritable. Le Christ, sauveur de l'homme, représente à lui tout seul cette humanité parfaite parce qu'en lui s'accomplit la volonté d'amour, la volonté sacrificielle du Père ; "Non comme je veux mais comme toi tu veux". "Que ta volonté soit faite", aussi sur la terre, comme elle est accomplie dans le Ciel, demande Jésus souffrant au Jardin des Oliviers. Cet amour-don qu'a vécu le Christ durant toute sa vie, mais principalement durant sa Passion,, voilà la volonté de Dieu pour chacun : "Celui qui veut gagner sa vie la perdra, celui qui perd sa vie à cause de moi la gagnera".

"Donnez nous aujourd'hui notre pain supersubstantiel" : Saint Matthieu parle du pain quotidien, la nourriture nécessaire pour chaque jour. Mais il emploie un terme qui est un hapax dans la langue grecque, un mot que l'on ne voit utilisé nulle part ailleurs, formé du préfixe epi- qui signifie au dessus de... et de ousios qui renvoie au verbe être. Le pain qui est au dessus, c'est la nourriture spirituelle, le pain de vie, le pain eucharistique. Ce n'est pas là une traduction révolutionnaire, c'est celle de saint Jérôme, qui traduit dans la Vulgate : le pain supersubstantiel, on dirait aussi : le pain surnaturel. Il faut nourrir le corps nous dit Jésus, mais, avec la même nécessité, il faut nourrir l'esprit. Et c'est pour cela qu'a été instituée la sainte Messe : pour ceux qui cherchent Dieu et qui ont besoin de nourrir leur recherche.

"Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons à nos débiteurs" : Il n'est pas question d'offense, d'offensé ou d'offenseur dans le Notre Père, qui n'est pas un texte du XVIIème siècle. Beaucoup plus concrètement, comme ailleurs dans l'Evangile, il est question de dette : "Un créancier avait deux débiteurs : l'un lui devait 500 deniers, l'autre cinquante. Comme ils n'avaient pas de quoi payer, il leur remis à tous deux leur dette. Lequel l'aimera le plus ? Celui, je pense auquel il a été remis le plus répondit Simon - Tu as bien jugé" (Lc 7, 41). Nous sommes débiteurs vis-à-vis de Dieu, et des débiteurs insolvables. Le Christ est celui qui a payé nos dettes, nous remettant dans une relation d'amour avec Dieu, alors que nous étions avant tout des justiciables pour lui. Nul doute que nous ayons nous-mêmes à pardonner comme Dieu nous a pardonné dans le Christ ! Le "comme" nous pardonnons ne signifie pas à la mesure où nous pardonnons nous serons pardonnés. Dieu ne joue pas à cette comptabilité-là. Comme dit Julien Green, "il est le grand pardonneur" et il nous donne l'exemple, non l'inverse.

"Et ne nous laissez pas succomber à la tentation" : Tourne et retourne, on n'a guère trouvé meilleure traduction. On nous fait dire en ce moment dans les églises : "Ne nous laisse pas entrer en tentation", traduction assez laide (entrer en tentation, c'est du français bricolé). Par ailleurs, telle qu'elle est, cette demande (ne nous laisse pas entrer en tentation) est absurde car contre le plan de Dieu : le Christ lui-même est entré en tentation (pour reprendre l'expression consacrée aujourd'hui), et cela à deux reprises, au début de sa mission publique où l'Evangile nous dit : "Jésus est entraîné au désert pour y être tenté par le diable" : il va chercher le combat, combat qui est partie intégrante de sa mission ! Et à la fin de sa vie, à Gethsémani où il voulut ressentir "effroi et angoisse", alors que pas un soldat ne l'avait touché. Bien sûr que nous aussi, à l'image du Christ, nous entrons en tentation : c'est au programme, nous n'avons pas à demander le contraire. Mais nous demandons de ne pas entrer au coeur de la tentation (en latin inducere in : deux fois le même préfixe), c'est-à-dire de ne pas y succomber.

"Mais délivrez-nous du mal" : Bernanos sur son lit de mort, récitant le Notre Père avait eu cette glose horrible : "Oh oui ! Père ne me faites plus de mal". C'est tout ce que l'on appelle pudiquement le problème du mal qu'évoquait le grand écrivain : Dieu a voulu créer dans la matière un être spirituel. En contrepartie, dans sa justice, Dieu s'engage à donner à l'esprit une force suffisante pour ne pas laisser le dernier mot à la matière en décomposition (phtora dit saint Paul aux Galates : la corruption, la putréfaction). "Je crois aux forces de l'esprit" disait très bien François Mitterrand. Dieu nous délivre du mal en ne laissant pas le dernier mot au processus de décomposition, mais en nous faisant ressusciter, comme il a ressuscité son fils Jésus.



vendredi 28 août 2020

Fin du Canon et introduction au Notre Père

Le prêtre, récitant le Per ipsum, dessine trois croix avec l'hostie au dessus du calice, rythmant ainsi sa prière : per ipsum, première croix, et cum ipso, deuxième crois, et in ipso, troisième croix. Il ne s'agit pas de bénédictions, au sens précis de ce terme, car ces gestes ne bénissent rien ni personne. Là comme ailleurs, dans la consécration, il s'agit de désigner le Mystère, de rappeler que le Mystère se donne non comme une idée à l'esprit humain qui s'en saisirait pour l'abstraire encore d'avantage, mais comme une réalité participant miraculeusement à l'espace temps. Le rapprochement entre l'hostie et le calice, entre le corps et le sang du Christ, nous fait penser , après sa mort, à la résurrection du Seigneur avec son corps et son âme (le sang, c'est l'âme). Il est toujours vivant pour intercéder en notre faveur : la messe, c'est Jésus ressuscité qui offre son sacrifice pour nous les hommes, à Dieu son Père, dans l'unité du Saint Esprit. 

Après ces trois croix qui saluent ou qui désignent l'action du Christ ressuscité, le prêtre en décrit effectivement deux autres, plus larges, sur tout le corporal (ce linge amidonné sur lequel se déroule le sacrifice eucharistique) : après le mystère de la résurrection, le mystère de la Trinité : "A toi Dieu, Père tout puissant, dans l'unité du Saint Esprit". La prière du Fils exerçant sa médiation, résonne, elle appelle toute la Trinité : le Père auquel toujours nos prières s'adresse, et le Saint Esprit parce qu'il n'y a qu'un amour et que l'amour du Fils est l'Esprit saint. Ces cinq signes de crois tentent de désigner le mystère, la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur, comme dit saint Paul aux Ephésiens, mais le mystère dépasse tout ce qui le désigne et la messe nous entraîne de la résurrection à la Trinité, vers l'Infini, où il n'y a plus rien à montrer parce que tout est dans tout.

Omnis honor et gloria : Dieu a voulu s'abaisser vers le fini, nous dire son amour à travers les souffrances du Fils fait chair. Cette geste du Christ, quand nous l'apercevons dans son ampleur divine, nous coupe le souffle jusqu'aujourd'hui. Elle est au-delà de tous les computs, le temps ne saurait la mesurer. Mais elle est achevée, image mobile de l'immobile éternité qui, jusque dans la sainte messe reçoit le dernier mot, en accomplissant divinement tout honneur et toute gloire. Le Mystère se révèle dans la lumière de l'éternité. C'est en lui, sommaire de l'Amour de Dieu pour sa création, que se manifestent "tout honneur et toute gloire, pour les siècles des siècles". Cette ultime clausule de la clausule - les siècles des siècles, expression que l'on trouve déjà dans saint Paul (I Tim. 1, 17) et qui participe sans doute des toutes premières liturgies - signifie que par la fidélité au rituel, nous sommes entrés dans l'éternité. Canon en grec signifie règle. Nous sommes rendus, avec l'Amen final, à la fin du Canon, nous avons célébré selon la règle et nous sommes éternifiés.

C'est ce respect pour la règle que l'on retrouve, introduisant la récitation du Notre Père : "Avertis par les préceptes salutaires et formés par l'institution divine, nous osons dire..." Nous osons dire quoi ? Notre Père. Nous osons, comme le Christ, nous adresser à Dieu comme à Notre Père...", nous osons face à lui, exciper de notre qualité de Fils, qualité inamissible que nous avons reçue au baptême et qui nous permet de célébrer son Mystère en vérité... Pour résumer : c'est la fidélité au règles du Christ, dans la récitation de la prière qu'il nous a apprise, qui nous donne toutes les audaces. En particulier l'audace de tutoyer le Mystère, qui ne nous échappe plus, puisque désormais, comme fils et filles de Dieu, nous en faisons partie. Nous y communions!

dimanche 23 août 2020

Par lui, avec lui et en lui...

Cette clausule solennelle du Canon, que l'on appelle aussi petite élévation car le prêtre élève l'hostie avec le calice, a été préservée dans toutes les nouvelles formules liturgiques, c'est dire son importance. Nous n'avons pas encore souligné le fait que toutes les prières du Canon se terminent avec cette conclusion : Per Christum Dominum nostrum. Le Christ est celui par qui tout est possible, celui par qui le salut est à portée de notre main. Par lui, nous sommes sauvés. Per ipsum. La closule solennelle du Canon : Par lui, avec lui et en lui reprend la conclusion de chacune des prières, per Christum Dominum nostrum, en l'amplifiant et en lui donnant tout son sens ou, nous le verrons, tous ses sens : mais s'il fallait tout dire d'un mot, l'épître d'aujourd'hui (12ème dimanche après la Pentecôte) dit très bien "l'assurance que nous avons devant Dieu par le Christ" (II Co.3, 4)

Per Christum Dominum nostrum répète-t-on dans le Canon ; Per ipsum, par celui-là même dit-on pour conclure ce Canon. Comprend-on bien ce que l'on dit, ce que l'on lit, ou ce que l'on entend ? L'idéal des Lumières va frontalement contre ce Per ipsum. La philosophie des Lumières refuse toute médiation, tout intermédiaire entre moi et ma vie. C'est ma vie, je la partage, j'en fais ce que je veux et tout s'arrête là. La vieille sagesse chrétienne pourtant s'était fondée sur l'observation des philosophes antiques pour déclarer, avec Platon dans l'Alcibiade mineur : "Il faut qu'un dieu vienne et nous enseigne". La Révélation de Jésus-Christ n'est pas facultative, elle est essentielle à l'accomplissement de l'humanité qui, en elle, et en elle seule pourra trouver sa vérité : "Sans moi vous ne pouvez rien faire" dit Jésus en saint Jean (15). Si l'homme reste en lui-même, il ne découvre que l'absurde, le vide, le néant. Les athées revendiqués comme Nietzsche, le savent bien qui font des efforts désespérés pour se susciter une foi athée à l'extérieur d'eux-mêmes, adoration de la nature en son éternel retour, glorification du grand Amen à la vie (en hébreu dans le texte de Nietzsche). Sur cette foi athée, on pourra se reporter aussi à la conclusion des Mots de Sartre qui exclut le salut par les oeuvres seules, ce qui revient à reconnaître le salut par une foi, qui dans son cas serait athée.  

C'est uniquement en sortant de soi-même, que l'homme peut se trouver soi-même. Ce qui est vrai dans l'ordre moral (chercher le bonheur de l'autre avant et pour le sien) est vrai aussi dans l'ordre intellectuel : il faut chercher la vérité en dehors de soi-même - Per ipsum et non per meipsum : par lui et non par moi, - si l'on veut  trouver quelque chose qui vaille la peine de vivre. 

C'est ce que l'on appelle la nécessité de la médiation. La liturgie tout entière est une médiation, inventée par le Christ, dont elle constitue en quelque sorte le testament (novi et aeterni testamenti). La liturgie est faite pour servir d'intermédiaire, de médiatrice : elle transforme le sacrifice de l'homme en sacrifice divin, elle rend agréable à Dieu les balbutiements et les émois d'homo sapiens. Elle rend l'homme capable d'aimer Dieu ici et maintenant, continuant la logique participative de l'incarnation.

L'incarnation - le mystère de Dieu fait chair - n'est pas seulement le mystère de la Paternité de Dieu, mais, comme nous en avertissait le prophète Isaïe, le mystère de la fraternité de Dieu, le mystère de Dieu avec nous - "Emmanu-el" dit Isaïe (7, 14) - et le mystère de nous avec Dieu, de nous avec  Jésus Christ fils de Dieu : "Ayez en vous les sentiments qui sont dans le Christ Jésus" nous dit saint Paul (Phil. 2, 5). Les sentiments ? Il s'agit d'une préparation psychologique au grand renouvellement, à la recréation dans laquelle Dieu s'est engagé. C'est ce que signifie que Dieu, que Christ soit avec nous et que nous soyons avec lui. Ces sentiments sont aujourd'hui dans le Christ Jésus, sentiments personnels, sentiments que nous pouvons et devons nous approprier personnellement. La révélation de Jésus Christ est ainsi la manifestation d'un monde d'émotions intérieures. Entre les sens et la raison, le judéo-christianisme crée le cœur. C'est par le cœur d'abord (le cœur intelligent cher au roi Salomon naguère) que nous communions avec Jésus Christ.

Mais, comme toujours dans la foi chrétienne, cette vérité personnelle s'écrit en grosses lettres quand, levain dans la pâte, elle atteint à l'histoire elle-même. Il s'agit alors non de vérité personnelle mais de rien moins que d'un monde nouveau, celui qu'appelle le livre de l'Apocalypse, en échos à Isaïe : "Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il demeurera avec eux. Ils seront ses peuples et lui sera le Dieu qui est avec eux. Il essuiera toute larme de leurs yeux. La mort ne sera plus.Il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni souffrance, car le monde ancien a disparu. Et celui qui siège sur le trône dit : Voici, je fais toutes choses nouvelles" (Apoc. 23, 3-5).

Texte étrange et magnifique sur le problème du mal. Il a été choisi, dans le Missel, pour célébrer la dédicace d'une église. Il faut donc le comprendre d'abord par rapport à la liturgie, pour laquelle cette église est construite. C'est à la fin du monde, dans un grand nettoyage que Dieu fera toutes choses nouvelles. Pas avant ! Certains croient à mille ans de bonheur sur la terre (le millenium). Ce disant, ils n'ont réussi qu'à inventer ces religions séculières que sont les idéologies, prétendantr apporter le bonheur sur la terre : le bonheur ? "une idée neuve en Europe" disait le révolutionnaire Saint-Just, avec une sagacité qui sera meurtrière. En fait, avant la fin du monde, il faut chercher le bonheur absolu non dans la politique (ça fait des morts), mais dans la liturgie (cet acte divino-humain, le seul qui soit aujourd'hui de ce genre là, fait des heureux par la foi). Par la foi, nous vivons avec le Christ, au point de diviniser nos actions, en les christifiant, en les christianisant.

Quelle différence y a-t-il entre christifier et christianiser ? La christianisation a une dimension sociale, car l'homme est un animal mimétique comme dit Aristote : il se grandit en imitant ce qu'il voit faire à côté de lui. L'histoire de la christianisation est l'histoire de ce bain de chrétienté, dont on a dit beaucoup de mal parce qu'il a été très imparfait ("Les chrétiens sont moins bons parce qu'ils devraient être meilleurs" lance Chesterton). N'empêche ! Pendant deux mille ans, le vrai progrès, le progrès moral de l'humanité a toujours émané du christianisme, de cette imitation de Jésus Christ qui était présente dans les lois, qui était, en Occident, comme l'esprit des lois, au sens de Montesquieu. 

Voilà pour le commun des mortels, ce que signifie vivre en Jésus-Christ (in ipso) : améliorer son humanité, faire reculer l'instinct égoïste, faire progresser l'amour et l'ouverture, le souci, le respect des autres (premier stade de la charité explique Malebranche dans son Traité de morale). Telle fut, en concentré, l'expérience des jésuites dans les réductions d'Amérique latine, comme le montre le film Mission. Mais tel a été, tel fut le sens du progrès moral jusqu'au XIXème siècle. Le XXème siècle a voulu expérimenter le progrès sans Dieu : c'est devenu le siècle le plus meurtrier de toute l'histoire de l'humanité. Et le XXIème siècle ne sait pas méditer cette leçon de choses ! Nous ne sommes même plus capables de recevoir un cours d'histoire. Nous sommes au siècle de la déchristianisation ; advienne que pourra.

Mais il y a une autre manière de vivre en Jésus-Christ, c'est de mettre son honneur à s'approcher personnellement du Christ, dans la mesure où nous avons reçu son appel. Cet appel chacun l'entend à sa manière, c'est l'éclair du bien qui, à un moment ou à un autre passe dans notre vie, c'est le sentiment que le monde, si imparfait soit-il, est gouverné par la Bonté, c'est la conviction que le bien et la vie l'emporteront au final sur le mal et la mort, grâce à l'intervention de quelque chose qui est plus grand que la nature. Sébastien Lapaque a écrit une belle page, dans le Figaro de la semaine dernière (13 août) sur la vérité de la grâce, que développa avec tant d'éloquence Saint-Cyran, qui, lui-même, saisit et convertit le jeune Pascal.  Le night-cluber Thibault de Montaigu, après avoir écrit un Voyage autour de mon sexe (2015), va lui, le 27 août prochain, publier un livre simplement intitulé La Grâce (chez Plon) : à l'entendre, c'est au monastère du Barroux qu'il a vécu sa nuit de feu.

Il n'y a pas de mode d'emploi pour vivre christifiés, pour vivre en Jésus-Christ de cette manière-là. C'est toute la difficulté : l'initiative appartient à une autre Personne et nul ne saurait par ses propres forces susciter ce genre d'expérience mystique, que raconte aussi Eric Emmanuel Schmitt dans sa Nuit de feu (2015) ou Michel Houellebecq dans Sérotonine, aux deux dernières pages de ce livre (2019), répondant à la p. 171 de Soumission. Pourquoi, dans ces témoignages, rencontre-t-on tous ces romanciers et hommes de lettres ? Non pas parce qu'ils seraient plus aimés de Dieu, mais parce que leur métier est de trouver les mots, ce qui est particulièrement important et particulièrement difficile lorsque l'on est debout devant l'indicible et que seuls quelques mots sont encore utilisables pour parler de ce que l'on vit.

La christianisation est un phénomène historiquement observable, même dans les pires situations, celle de la traite par exemple, comme le montre le dernier livre de Bernard Lugan sur le sujet (éd. de l'Afrique réelle) : la traite du bois d'ébène par les Européens était inhumaine, mais les personnes n'étaient pas castrées comme le pratiquaient systématiquement les musulmans, responsables de la disparition sans postérité de millions d'Africains. L'exemple de la Traite atlantique (de ce respect de l'humanité malgré l'esclavage) dit bien les forces et les faiblesses de la christianisation. Faiblesse car l'esclavage demeure un crime contre l'humanité. Force, car même dans les pires circonstances, le respect des personnes créées par Dieu et pour Dieu n'est pas totalement oublié : les premiers articles du fameux Code noir rédigé sous la direction de Colbert, se préoccupe de ce que les esclaves noirs soient par ailleurs de bon chrétiens, baptisés et mariés comme leurs maîtres. Dans le christianisme, il n'y a pas de sous-hommes, car chacun est destiné à vivre pour le Christ, c'est-à-dire "par Lui, avec Lui et en Lui".

La christification est un phénomène mystique. Ce mot, "mystique", en grec, signifie "caché". On ne peut pas réduire le christianisme à une mystique, sans l'endommager gravement sous prétexte de purisme : peut-on cacher la religion du Dieu fait homme ? Mais, inversement, on ne doit jamais oublier la dimension  mystique du christianisme. Elle est présente en chaque personne chrétienne, en chaque individu qui s'approche du baptême, ne serait-ce qu'en intention. Aujourd'hui la grave crise de la transmission que nous vivons rend simplement plus fréquentes les conversions personnelles et plus facilement visible à l’œil nu cette dimension mystique, omniprésente dans le christianisme : présente, chers lecteurs, au fond de chacun et de chacune d'entre nous.

jeudi 20 août 2020

La messe pour le monde

La fin de la consécration est admirable : alors que s'affirme petit à petit, d'une prière à l'autre, la divinité du sacrifice de la messe, sacrifice terrestre et sacrifice céleste tout ensemble, alors que s'intensifie l'offrande sacrificielle jusqu'à être présentée comme "offerte par ton ange sur ton autel céleste" ; au même moment, ce même sacrifice déborde de l'autel sublime où il est offert en permanence et divinise tout ce qu'il y a de bon dans le monde créé. Jésus Christ est celui par qui, haec omnia, toutes ces choses, qui sont toujours des biens (semper bona), Dieu les crée, les sanctifie, les vivifie, les bénit et nous en fait l'offre.

 Deux interprétations sont nécessaires pour comprendre cette ample conclusion du Canon. qui se heurte au problème du mal.

L'oeuvre créatrice de Dieu est toujours bonne : "Et Dieu vit que cela était bon" dit la Genèse. La matière n'est pas l'origine du mal ; la matière n'est pas le résidu inassimilable au dessein divin qu'imaginaient les philosophes néoplatoniciens. Dieu a voulu créer le monde matériel mais ce n'est pas tout - deuxième niveau de lecture : il a voulu le sauver de sa fragilité. A travers le salut de l'homme, c'est "toute la création" qui est "dans les douleurs de l'enfantement", attendant le salut que Dieu lui conférera explique saint Paul aux Romains. Quel mystère insondable ! Non seulement la bonté de la matière est ainsi proclamée - mais, ce serait trop bisounours d'en rester là - : c'est la gloire de la matière qui va être manifestée à travers le salut apporté par Jésus au monde, et c'est "la gloire de la liberté des enfants de Dieu" qui va agir sur la création pour racheter le monde et le transfigurer dans la gloire et la lumière de Dieu. L'homme justifié et sanctifié est ainsi appelé rédempteur du monde, car la gloire des personnes sauvées rejaillit sur toute la création, sonnant comme une annonce ou un avertissement pour des cieux nouveaux et une terre nouvelle.

Dans son Commentaire du saint sacrifice de la messe déjà cité et qu'il a nommé L'idée de sacerdoce et de sacrifice, le Père Quesnel parle avec éloquence, au sujet de ce passage, de la divinisation des élus. Mais le chapitre 8 de l'Epître aux Romains est formel : il n'est pas seulement question des élus, c'est toute la création, dans un ardent désir, qui attend le jour du salut. Le Père Teilhard de Chardin parle avec raison de la Messe sur le monde (1923). Il me semble que ses élans renvoient à la fin de la consécration : "Je me prosterne, mon Dieu, devant votre Présence dans l'Univers devenu ardent et, sous les traits de tout ce que je rencontrerai, et de tout ce qui m'arrivera, et de tout ce que je réaliserai en ce jour, je vous désire et je vous attends". Ou encore de façon moins unilatéralement optimiste : "Ma Communion maintenant serait incomplète (elle ne serait pas chrétienne, tout simplement) si, avec les accroissements que m'apporte cette nouvelle journée, je ne recevais pas, en mon nom et au nom du Monde, comme la plus directe participation à vous-même, le travail, sourd ou manifeste, d'affaiblissement, de vieillesse et de mort qui mine incessamment l'Univers, pour son salut ou sa condamnation. Je m'abandonne éperdument, ô mon Dieu, aux actions redoutables de dissolution par lesquelles se substituera aujourd'hui, je veux le croire aveuglément, à mon étroite personnalité votre divine Présence".

La messe est une machine à faire des dieux. En elle, Jésus, venu jusqu'à nous pour nous emmener jusqu'à lui, nous recrée, ainsi que toute la création. Il nous sanctifie au milieu de toute sa création, à l'image de son Fils qui lui a fait cette prière : "Sanctifie moi par ton esprit" (Jean 17). Il nous donne sa vie ainsi qu'à tout l'univers, qui vit pour l'éternité dans la Pensée divine. Enfin il nous bénit de communier à son sacrifice pour le monde, et ce monde, les biens de ce monde, il nous en fait le don

Ainsi comme dit Descartes, s'inspirant de la Genèse (soumettez la terre), l'homme est comme maître et possesseur de la nature. Mais c'est de Dieu qu'il a reçu ce don et le don de Dieu, ça se respecte ! L'homme doit respecter la nature parce qu'elle est belle mais aussi parce qu’il s'agit d'un don de Dieu.

dimanche 16 août 2020

Pour nous aussi, nous pécheurs...

Tout pécheurs que nous soyons, nous sommes aussi, ô Dieu, tes familiers, tes serviteurs, nous avons organisé notre vie par rapport à toi, pour te servir. Ce qui nous fait te servir ? Non pas le calcul intéressé, mais l'espérance dans la multitude de tes miséricordes. Cette espérance, elle ne se situe pas en nous-mêmes, parce que nous aurions quelque chose de particulier à offrir, parce que nous serions intéressants pour Dieu d'une manière ou d'une autre, elle nous jette en toi, inconditionnellement, en toi Christ parce qu'il n'y a pas d'autre nom au Ciel et sur terre par lequel nous puissions être sauvés. C'est notre pauvreté, notre incapacité, non pas nos vertus ou nos exploits, qui nous rattachent à toi, qui que nous soyons. 

Que demandons-nous ? Dieu ? Non ; Dieu est trop grand. Nous demandons d'abord la familiarité avec les martyrs, nous approchons de Dieu, nous osons approcher de Dieu, en compagnie des martyrs. Le culte des saints, c'est le culte de ceux qui sont familiers de Dieu, culte qui exprime la crainte de s'élever immédiatement jusqu'à Dieu même. Quatorze d'entre eux sont cités. La liste à parité, sept hommes et sept femmes, a été mise au point par saint Grégoire le Grand. A l'origine, elle comptait des Pères de l'Eglise et d'autres saints célèbres de l'Eglise universelle, un peu comme la première liste de saints, cités avant la consécration . Dans la présente liste, ce ne sont pas les saints les plus connus qui ont été choisis, mais monsieur ou madame tout le monde, des martyrs, capables d'aimer Dieu plus qu'eux-mêmes, qui ont montré cet amour en offrant leur vie, et qui nous donnent l'exemple à tous.