vendredi 1 juillet 2022

La communion des saints

 Une autre oeuvre du Saint Esprit sur la terre - après l'Eglise - est ce que l'on nomme dans le Credo la communion des saints. Attention : la communion des saints n'a rien à voir avec la communion eucharistique. Elle ne concerne pas directement le corps eucharistique de Jésus, mais bien d'avantage son corps mystique, selon l'expression de saint Paul. Mais qu'est-ce que le corps mystique ?

Au chapitre 9 des Actes des apôtres, saint Paul raconte sa conversion au Christ sur le Chemin de Damas. Il est venu dans cette ville pour livrer ceux qu'il appelle les partisans de la Voie (les chrétiens) à la Justice du Sanhédrin, qui a fait de lui Saül, son représentant avec droit de vie et de mort sur ces juifs déviants que l'on n'appelle pas encore les chrétiens, et sur lesquels il pourrait mettre la main. Il est à cheval, en route vers Damas, quand une grande lumière le jette à terre et le prive de l'usage de la vue ; il entend une voix lui dire : "Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? - Qui es-tu Seigneur ? - Je suis Jésus que tu persécutes". C'est de ce bref dialogue entre Paul et la lumière qu'est née la théologie du corps mystique dans les épîtres de Paul.

Qu'appelle-t-on corps mystique du Christ encore une fois ? Le jeune Saul, qui a dû croiser Jésus dans les rues de Jérusalem un ou deux ans auparavant, n'a jamais persécuté Jésus. Son Rabbin à lui, c'est Gamaliel (Ac. 22, 3) . Ce dernier, sans doute impressionné par la Parole de Jésus, avait solennellement dit de laisser les chrétiens tranquilles (Ac. 5, 38-39) : "Si ce qu'il dit vient des hommes, cela ne tiendra pas. Si ce qu'il dit vient de Dieu, nul ne pourra le détruire. Ne prenez donc pas le risque de faire la guerre à Dieu". Façon de dire, comme Tertullien plus tard : le christianisme est tellement fou que s'il vient des hommes, cet enseignement ne tiendra pas. Je crois parce que c'est fou et que ça tient : ça vient de Dieu. Tel est le premier raisonnement qui vous inclut dans la communion des saints. Comme dit le Christ lui-même : "Ceux qui ne sont pas contre vous sont pour vous". 

On peut parler de communion des saints non pas seulement à propos des saints ou de ceux qui prétendent l'être. La communion des saints - nous verrons comment tout à l'heure - fait devenir saints ceux qui ne le sont pas. Elle s'exerce aussi à l'égard de tous ces demi-chrétiens, qui  ne peuvent pas ne pas sympathiser avec le Christ, mais qui comme Gamaliel, ou encore comme Nicodème qui vient voir le Christ de nuit et qui se plaît à cette demie-lumière, restent à distance.. C'est une histoire de verres à moitié vides ? Il faut les voir à moitié pleins, voilà la première règle de la communion des saints.   Comme le dit le Christ lui-même : "Ceux qui ne sont pas contre vous sont pour vous".

Après ce premier détour par Gamaliel, Nicodème et tous les mal-croyants, dont nous faisons tous partie à un moment ou à un autre, revenons à saint Paul. Le Christ lui dit : "Pourquoi me persécutes-tu ?" non pas parce que Paul l'aurait persécuté, lui, Jésus, dans une vie antérieure, mais parce qu'il entend lui faire comprendre que persécuter les chrétiens comme il le fait, c'est l'atteindre, lui, Jésus. "Tous ce que vous aurez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'aurez fait". Nous sommes attachés à Jésus et si, chrétiens, nous sommes solidaires les uns des autres, c'est d'abord parce que nous sommes tous le corps du Christ. Et voilà le corps mystique. Ainsi pouvons nous prier les uns pour les autres, mériter les uns pour les autres, nous sacrifier les uns pour les autres. En particulier que les vivants prient pour les morts et les morts pour les vivants. Membres en bonne santé, membre malades nous sommes un seul corps dans le Christ.

C'est au XIXème siècle que le dogme de la communion des saints a donné lieu aux plus longs développements depuis saint Paul. Pour certains penseurs et pour certains poètes, les actions des justes forment un trésor de grâce dans le Christ, trésor fait pour être dépensé en faveur des pécheurs. Je pense à Maistre et à sa doctrine de la réversibilité des mérites, je pense à Baudelaire, disciple caché de Maistre et à son poème : Réversibilité. Je pense au communisme des premier chrétiens à Jérusalem : Ce qui est à toi est à moi. Je pense enfin à cet ours mal léché qu'était Léon Bloy, le vaticinateur impénitent.

Voici comment il s'exprime au sujet de la communion des saints : "Il y a une loi d’équilibre divin, appelée la communion des Saints, en vertu de laquelle le mérite ou le démérite d’une âme, d’une seule âme est réversible sur le monde entier. Cette loi fait de nous absolument des dieux et donne à la vie humaine des proportions du grandiose le plus ineffable. Le plus vil des goujats porte dans le creux de sa main des millions de cœurs et tient sous son pied des millions de têtes de serpents. Cela il le saura au dernier jour. Un homme qui ne prie pas fait un mal inexprimable en tout langue humaine ou angélique. Le silence des lèvres est bien autrement épouvantable que le silence des astres".

En effet, on ne prie pas pour soi ; et par conséquent, ne pas prier ce n'est pas seulement se faire du mal à soi-même, c'est manquer au cosmos des voix polyphonique qui représentent l'humanité et constituent son offrande, venant de tous ceux qui veulent ce sacrifice et allant à tous ceux qui cherchent la rédemption.

Le dogme de la communion des saints, à travers la souffrance (celle du Christ sur la croix et celle de tous les offrants sur la terre), constitue la grande réponse au problème du mal, la grande entrée dans le mystère du mal. Comme le dit simplement Maistre dans sa Huitième Soirée de Saint-Pétersbourg, "Le juste en souffrant volontairement ne satisfait pas seulement pour lui, mais pour le coupable par voie de réversibilité". La communion des saints est cette pierre philosophale qui transforme le mal en bien, par le miracle de l'offrande. Je dis miracle car cette offrande des péchés de toute l'humanité appartient au Christ, qui seul la rend possible. Nous la pratiquons, dans la communion des saints, à son imitation<;


samedi 4 juin 2022

La sainte Eglise catholique

"Sanctam Ecclesiam catholicam" : c'est moins net dans le Credo de Nicée que l'on récite pendant la messe, mais en tout cas, dans le Symbole des apôtres que nous commentons ici, Ecclesiam est employé à l'accusatif seul, sans la  préposition 'in", réservée à Dieu, Père, Fils et Saint Esprit, simplement en apposition à Spiritum sanctum. L'apposition développe le sens du terme auquel elle est apposée, elle a une valeur dite explétive. Je crois dans l'Esprit saint, à savoir, sur la terre et pour les hommes de bonne volonté, la sainte Eglise catholique, la communion des saints, qui est aussi le fait du Saint Esprit, la rémission des péchés, qui marque sa puissance, la résurrection de la chair, qui accomplit le destin humain en son nom, et enfin, au Ciel, la vie éternelle, plérôme de la divino-humanité, réalisé par le Saint Esprit. A tous ceux qui se plaigne que l'Eglise traditionnelle n'apportait pas assez de raisons à la dévotion au Saint Esprit, le Symbole des apôtres apporte une réponse, en plaçant en apposition au Saint Esprit, cinq oeuvres qui lui sont appropriées. Vivre de l'Esprit saint, recevoir ses consolations, c'est ressentir en soi l'oeuvre de la troisième personne de la Trinité.

La première oeuvre du Saint Esprit, c'est l'Eglise, non pas les structures humaines de l'Eglise, mais cette convocation, ce rassemblement de tous les chrétiens (c'est le sens du mot grec ecclesia tout comme du nom hébreu Qahal), rassemblement qui a lieu par grâce. L'Eglise naît chaque jour de cet appel de Dieu qui la fait exister, épouse du Christ, regroupant l'ensemble de ceux qui l'ont épousée ou simplement qui y prétendent, l'ensemble de ceux qui, à un moment ou à un autre, ont eu simplement le coup de foudre pour elle, jusqu'à vouloir recevoir le baptême (baptême de désir et même baptême du sang versé) ou jusqu'à le recevoir en réalité (baptême de l'eau). Dans tous les cas de figure, le Credo de Nicée nous fait préciser : "Je reconnais un seul batême pour le pardon des péchés". Voilà ce qu'est : être d'Eglise. Reconnaître au moins le baptême de désir (le désir du baptême) comme l'instrument du salut universel. Reconnaître comme Platon dans l'Alcibiade mineur, que spirituellement on ne s'en sort pas tout seul, qu'il faut qu'un dieu vienne et nous enseigne, que notre piété "naturelle" n'est pas suffisante, que c'est le Dieu qui est venu qui nous enseigne le surnaturel et que c'est dans l'Eglise que nous le découvrons.

Que vuoï ? disait Jacques Lacan à ses patients, autrement dit : "Veux tu vraiment ce que tu désires" ? C'est la question que pose l'Eglise pour faire cheminer vers le Christ, dans l'Esprit saint tous ceux qui se revendiquent d'elle. C'est l'utilité de l'Eglise, de nous obliger à ne pas transiger avec notre désir profond, à ne pas être seulement des auditeurs de la parole, comme dit l'apôtre Jacques, mais des acteurs, qui mettent en pratique ce qu'ils ont reçu. L'Eglise, comme communauté, à travers les sept sacrements qu'elle nous propose, est censée nous aider à cette mise en pratique, qui matérialise la Parole que nous avons reçue d'elle. 

Certains contestent la nécessité de l'Eglise : "Que d'hommes ! Que d'hommes entre Dieu et moi" soupirait le Vicaire savoyard, alias Jean-Jacques Rousseau dans L'Emile. Pour lui, l'Eglise est trop humaine et elle humanise le message du Christ... On est bien obligé de reconnaître que Jean-Jacques ou Voltaire ou Diderot ont eu en partie raison dans leurs critiques des personnes, et qu'en tout cas, s'ils n'ont pas eu raison sur toute la ligne, ils ont des raisons contre beaucoup d'ecclésiastiques, "ambassadeurs du Christ" comme saint Paul définit les prêtres, mais alors  qui sont des ambassadeurs qui trop souvent ont perdu leurs lettres de créance. Ceux là ne doivent faire oublier ni les saints ni les tacherons qui font humblement leur travail de prêtre, ayant eux mêmes reçu la miséricorde de Dieu, qu''ils connaissent parce qu'ils l'ont expérimenté pour eux mêmes. Si l''Eglise est sainte, ce n'est pas parce que les individus qui la composent sont des saints mais parce que tous peuvent recevoir d'elle, à travers son enseignement ou à travers ses sacrements, une forme de sainteté. Son enseignement ? "L'Evangile éternel" (Apoc. 14, 1) qui est un don du Saint Esprit, l'Esprit du Christ. Ses sacrements ? Des signes qui produisent la grâce qu'ils signifient, en transmettant aux pauvres terriens que nous sommes la vie éternelle.

L'Eglise, vue sous un certain angle qui est celui de son unité, à travers et au delà de la diversité de ses membres,  est éternelle, elle est, nous l'avons dit, la convocation éternelle que Dieu lance à tous les hommes. L'incarnation est le moyen par lequel elle se réalise dans l'histoire, c'est parce que Dieu se fait homme en Jésus Christ, que les humains peuvent, à leur tour, être christifiés. Mais ce grand dessein du salut existe en Dieu avant le Christ et avant même l'ancienne alliance ; d'une certaine façon l'Eglise existe avant le Christ. Dans Le Pasteur d'Hermas (prêtre romain autour de 150) elle apparaît sous les traits d'une vieille dame, comme si elle était là, comme bercail, avant le Bon Pasteur : "J'ai encore d'autres brebis qui ne sont pas de ce bercail. Il faut que je les mène et elles entendront ma voix et il n'y aura qu'un seul Bercail et un seul pasteur". Quel est cet autre bercail ? Celui de l'Evangile éternel. Celui de la convocation divine, qui commence avec Adam, le premier homme. 

Le premier grand théologien chrétien, saint Irénée de Lyon insistait sur le fait qu'on ne pouvait pas être vraiment chrétien sans croire que le premier Adam était sauvé, que la convocation divine lui avait été adressée avec succès, que certes, au cours de l'histoire, l'humanité entière n'a pas répondu positivement à la divine convocation, mais que cette dernière a réussi, qu'elle a porté son fruit dès le premier homme. Dieu n'échoue pas, c'est l'homme qui se détourne de lui. Mais un bercail est préparé dès l'origine pour l'humanité, une demeure mystique. "Au commencement était l'Eglise" écrit l'historien Rohrbacher en guise d'ouverture à sa monumentale histoire de l'Eglise. Au commencement est l'appel de Dieu à sa créature, qui porte en elle, non seulement une âme immortelle, mais l'Esprit de Dieu qui la remplit. Au commencement est l'Esprit saint, âme incréée de l'Eglise comme l'expliquait naguère le cardinal Journet, l'Esprit saint qui est, n'en déplaise aux faiseurs de projets oecuméniques, son unité secrète, son caractère divin absolument originaire.

L'Eglise est sainte, nous l'avons dit, non par la volonté de ses membres mais par le décret de Dieu, qui par sa grâce, rend possible la sainteté de l'homme. L'Eglise est une, c'est-à-dire catholique (universelle), dans son âme incréée, le Saint Esprit. Cette unité divine est la seule oecuménicité qui vaille et l'oecuménisme s'il a un sens consiste à ramener les Eglise à la fécondité divine dans laquelle l'homme trouve son bercail.

Le sujet est interminable. Je voudrais finir pour l'instant en soulignant que là où le concile de Nicée énumère quatre notes de la véritable Eglise, qui est une sainte catholique et apostolique, le symbole des apôtres n'en cite que deux ; la véritable Eglise est une et elle est catholique. Ce sont les deux épithètes que choisit d'employer Ignace d'Antioche dans sa Lettre aux Smyrniotes (vers 110), dans laquelle il évoque "la sainte Eglise catholique de Smyrne". L'Eglise est une mais elle est partout, au fond comme Dieu dont elle est comme la première image créée.

mercredi 11 mai 2022

le doux hôte de notre âme

 Des trois personnes de la Sainte Trinité, le Saint Esprit est le plus proche de nous, car il est celui qui nous fait faire l'expérience de Dieu. Sans cette expérience, expérience de calme, de paix de bonheur, de désir inextinguible, expérience qui peut commencer par un : il y a forcément quelqu'un ou encore par un : il est impossible que Dieu ne soit pas, oui sans ce "sens de Dieu", il n'y a pas de foi adulte. Je pense à saint Pierre devant Jésus transfiguré sur le Mont Thabor. L'apôtre s'écrie : "Seigneur il nous est bon d'être ici, si tu veux faisons ici trois tentes...". Dans l'Ancien Testament Dieu est terrible, qui subsisterait devant sa fece ? Dans le nouveau, la présence de Dieu est agréable ; il faut éprouver cette sensation de bonheur où l'on reconnaît le Saint Esprit. 

On peut être fasciné par la personne du Christ, on peut aimer Marie, la Vierge mère par qui tout est arrivé, on peut aussi aimer l'Eglise de l'ordre, l'Eglise catholique et ses dogmes, si l'on ne fait pas l'expérience du Saint Esprit, on ne pourra jamais dire que l'on aime Dieu de tout son coeur de toute son âme et de tout son esprit, pour reprendre les mots bien connus du Deutéronome. Autre chose est d'être intéressé par la question religieuse, par les personnages de l'Evangile, par l'histoire de la Révélation (c'est bien, il y a un début à tout),et autre chose d'avoir un jour, une heure ou même une minute senti la joie du Saint Esprit, "cette joie que personne ne pourra nous ôter" d'après l'Evangile de Jean, cette joie par laquelle et dans laquelle nous sommes ignifugés contre l'enfer. 

Tel est le don du Saint Esprit aux créatures que nous sommes. Ce don qui consiste à laisser vibrer en soi la parole de Dieu - "Nos coeurs n'étaient ils pas tout brûlants lorsqu'il nous expliquait les Ecritures ?" se disaient les disciples d'Emmaüs après avoir croisé Jésus ressuscité. "Qu'est-ce qui empêche que je sois baptisé ?" dit l'eunuque de la reine Candace d'Ethiopie après avoir entendu le diacre Philippe lui expliquer le chapitre 53 d'Isaïe. Ces trois personnages, les deux disciples et l'eunuque sont habités par le même enthousiasme.

Ce sentiment de joie nous est donné dès que nous nous mettons à la recherche de Dieu et dans la mesure où nous jouons, avec sérieux, le jeu de la quête de Dieu. "Contre de telles choses, il n'y a pas de loi" dit saint Paul. Contre l'Esprit saint, il n'y a pas de loi. "A quiconque parlera contre le Fils de l'homme, il sera pardonné, mais à quiconque blasphémera contre l'Esprit saint, il ne sera pas pardonné". Car c'est l'Esprit saint qui s'unit à notre esprit pour crier : Abba ! Père !". Blasphémer contre le Saint Esprit, c'est détruire son propre esprit, en s'interdisant d'aller à Dieu de quelque manière que ce soit. Si notre esprit est faussé, nous n'avons plus rien à attendre et ne pouvons prétendre à une vie avec Dieu.

jeudi 5 mai 2022

Quel Esprit

L'Esprit saint, c'est l'Esprit de Dieu, fécond ou fertile comme Dieu est créateur, intelligent comme Dieu est Esprit, aimant comme Dieu est amour, paisible comme Dieu est la tranquillité de l'ordre. N'oublions pas que Dieu est partout, que son Esprit est l'être de toutes choses, l'existence de chacune. Même au commencement du monde, nous dit le Livre de la Genèse, "l'Esprit planait sur les eaux". L'introït de la fête de la Pentecôte dit joliment cette présence de l'Esprit en toutes choses : "Ce qui contient toutes choses (l'Esprit) a la science de la voix". Le Tout nous parle ! ou bien, et c'est la même chose, il nous fait rêver toujours d'un ailleurs infiniment présent, dans une analogie poétique sans cesse recommencée. Toutes choses nous parlent de Dieu. Une pâquerette, tout comme les espaces infinis du Cosmos dont le silence n'est effrayant que lorsque l'on ne sait plus reconnaître dans cette infinité spatiale, ou plutôt dans cet espace sans cesse en expansion, l'image muette de l'Infini divin : "Les Cieux racontent la gloire de Dieu" et ce silence même est la première introduction à la connaissance métaphysique, connaissance qui nous fait participer à l'Esprit divin.

Avons nous besoin que l'on nous envoie l'Esprit saint ? Avons nous besoin que le Christ nous envoie l'Esprit saint alors que déjà Il est partout ? Oui... Nous devons aspirer "aux fruits de l'Esprit" comme dit saint Paul (Gal). Il faut que nous prenions de l'Esprit toujours vivant en nous, une conscience plus aigüe, c'est-à-dire plus intime, conscience de sa présence, qui est la foi. Il faut que nous le retrouvions car, par la distraction du péché originel, nous l'avons perdu. "Le Père qui est au Ciel donnera l'Esprit saint à qui le lui demande" (Luc 17, 13). C'est en quelque sorte le résumé de la liturgie du baptême, plusieurs fois répété lors du baptême d'adulte : "Sors esprit impur et cède la place à l'Esprit saint consolateur". Nous avons toutes les raisons du monde de préférer "l'Esprit bon" à l'esprit impur. La tristesse nous avertit lorsque l'esprit impur risque de l'emporter. Notre désir alors devient à lui-même sa propre fin. Et quand la satisfaction du désir est sa seule fin, alors le néant l'emporte sur tout, l'amour se dissipe, le but du désir est simplement la suppression de l'excitation. La mort donc, précise Freud : thanatos. Saint Paul l'avait dit déjà depuis longtemps : "le salaire du péché c'est la mort" (Rom. 6, 23). 

Lorsque l'on dit que la nature a horreur du vide, c'est vrai aussi pour l'Esprit : si ce n'est pas l'Esprit bon, si ce n'est pas l'Esprit saint, ce sera l'esprit impur, ce sera l'animalité en nous qui parlera pour tout se soumettre et tout détruire ou plutôt pour tout réduire au néant de la satisfaction. Nous pouvons immédiatement prendre conscience de cela. Mais si nous voulons nous sauver nous mêmes, nous ne nous sauverons pourtant pas par nous-même, mais en faisant appel à l'Esprit saint pour faire sortir l'Esprit impur, ce faux, ce mauvais infini qui nous obsède.

L'Esprit saint est toujours à l'inverse de ce que nous sommes, comme le signifient merveilleusement les paroles de la Séquence Veni Sancte Spiritus, le jour de la Pentecôte : Dans les travaux, vous êtes le repos, dans la chaleur l'ombre, dans la détresse, la consolation. (...) Sans la puissance divine, il n'est rien dans l'homme, rien qui soit indemne. Lavez ce qui est sordide, arrosez ce qui est sec, guérissez ce qui est blessé. Assouplissez ce qui est rigide, réchauffez ce qui est froid, redressez ce qui est dévié". L'esprit est toujours en contre-position de nos défaillance. Pour le recevoir, il faut et il suffit de reconnaître nos lacunes, nos manques, nos carences... Non pas dans une humilité théâtrale ou compulsive, mais simplement parce que c'est la vérité de ce que nous vivons.

jeudi 14 avril 2022

Quelques remarques sur la théologie trinitaire

Si l'on demande à un chrétien : qu'est-ce que le Saint Esprit ? Il répondra sans doute : "C'est la troisième personne de la Sainte Trinité". Le chrétien prie au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit et c'est au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit qu'il fait ce signe de reconnaissance et de bénédiction qu'est le signe de croix.

Mais qu'est-ce que la Sainte Trinité ? Ce mot apparaît après la rédaction du Nouveau Testament pour systématiser l'idée selon laquelle à la fois le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint Esprit est Dieu, et en même temps, dans la Trinité il y a un seul Dieu. J'ai l'habitude de résumer la puissance de ce mystè re en disant : notre Dieu est unique parce qu'il est infini. Mais il n'est pas seul parce qu'il est amour. 

Pour bien entrer dans ce mystère, il faut ajouter que le mot "personne" n'est pas utilisé tout à fait dans le même sens si l'on parle des personnes trinitaires ou bien si l'on évoque une personne humaine. La personne humaine est sujet et il y a autant de personnes qu'il y a de sujets Les personnes divines (je veux dire : le Père, le Fils et le Saint Esprit) ne sont pas des sujets mais des relations,, constituées distinctes par leur origine différente. Ainsi, la seule différence entre le Père et le Fils est que le Père, infini et éternel, est sans origine tandis que le Fils, infini et éternel, est né du Très haut Si le Père, le Fils et le Saint Esprit étaient des sujets il y aurait trois sujets divins et donc trois dieux. Dans la ligne de ce que Claude Tresmontant appelait "la sainte bibliothèque hébraïque (la Bible), nous savons qu'il y a un seul Dieu : Ecoute Israël le Seigneur est ton Dieu, le Seigneur est un" (shema Israël). Le fils est la même substance que le Père (consubstantiel). La différence entre le Père et le Fils est que le Père est issu de lui-même. Le Fils est issu du Père. Quant au Saint Esprit, s'il était simplement "né ou issu du Très Haut", il ne serait pas différent du Fils, il serait le Fils, puisqu'il aurait la même relation d'origine (issu du Père). Il y a, en Dieu, une troisième relation d'origine, c'est que le Saint Esprit est issu à la fois du Père et du Fils. Il n'est pas un sujet à côté du Père et du Fils. Il est la relation entre le Père et le Fils, leur amour. 

Nous trouvons dans cette théologie trinitaire occidentale, où les personnes trinitaires ne sont que des relations d'origine et non des sujets, la raison profonde de l'addition du Filioque, cet ajout au Credo de Nicée (324) que les chrétiens orientaux n'ont jamais admis. Pour les Occidentaux, il y a une nécessité vitale à considérer que les personnes divines ne sont que des relations et qu'elles ne peuvent être distinctes comme relations que si la troisième personne est issue des deux autres. La théologie orientale considère qu'elle n'a pas besoin de cette élaboration rationnelle du modèle trinitaire. Elle l'estimerait même dangereuse, source d'un rationalisme doctrinal qui tue la foi. Pour les théologiens orientaux, en effet, les trois personnes en un seul Dieu sont un donné qui vient de l'Ecriture et qui n'a pas besoin de théorie rationnalisante mais repose uniquement sur la foi des chrétiens.

Sans vouloir jouer la carte d'un concordisme trop facile entre l'Orient et l'Occident, je crois que les Occidentaux ont tendu à faire disparaître le mystère de la théologie, comme le souligne par exemple Louis Bouyer dans les écrits de la dernière période de sa vie. Le thomisme, en particulier, a pu apparaître comme une forme de rationalisme dans telle ou telle de ses incarnations, en particulier dans les textes scolaires souvent rédigés en latin, en particulier à partir du XVIIIème siècle, à l'usage des jeunes clercs (Billuart etc.). L'oeuvre de Jean-Pierre Torrell, spécialiste récent de l'Aquinate, consiste à dérationaliser saint Thomas en montrant que le terme ratio (raison) que le docteur angélique utilise beaucoup, ne peut se réduire à la raison raisonnante des philosophes classiques et doit s'entendre d'une manière profondément analogique comme la quête d'une intelligence des Ecritures. Cette intelligence est plus vaste qu'une science reposant sur le seul principe d'identité, comme avait essayé de la concevoir le Père Chenu, prisonnier paradoxal des excès rationalistes de la vieille théologie des manuels. La théologie est tout entière régie non par le principe d'identité ou d'égalité, mais par le principe d'analogie ou de ressemblance, parce qu'ayant sa source dans l'Ecriture (cf. Ia Q1 a10 et Dei Verbum n°24), elle part des noms, elle a sa source dans le langage de Dieu : theou logos. Le Christ est le premier théologien, comme disait le Pseudo-Denys. Il ne s'agit pas pour le théologien de formaliser ou de conceptualiser Dieu, mais, à la suite du Christ, de donner accès, de manière intelligente, à un au-delà de la forme, à travers l'immense espace intellectuel ouvert par l'analogie des noms, dont les Ecritures sont évidemment le chantier et dans lequel la Parole du Christ est forcément inaugurale.

Pour autant il est inutile de jeter le bébé avec l'eau du bain, inutile d'aspirer à je ne sais quelle forme d'irrationalisme théologique, qui naîtrait de manière purement verbale du refus du rationalisme. La théologie orientale nous met en garde avec raison contre le rationalisme théologique. Léon Chestov par exemple, s'adressant nommément aux théologiens occidentaux, a suffisamment montré que l'arbre de la connaissance du bien et du mal, qui réduit la foi à une science, illustre la grande tentation de l'Occident. Mais cette théologie orientale, pour opportune qu'elle soit et branchée sur un Kairos qui est celui de notre époque, ne saurait interdire la quête de l'exactitude rationnelle qui est celle de l'Occident chrétien depuis l'origine, disons depuis Augustin. Cette exactitude rationnelle à laquelle s'astreignent les théologiens en particulier à propos de ce mystère de la sainte Trinité, ne représente pas tant la garantie de connaître Dieu plus profondément. Au contraire ! La raison ne nous emmène pas forcément dans les profondeurs du Divin, elle nous limite à la surface du mystère. "Si comprehendisti, non est Deus". Si tu l'as compris ce n'est pas Dieu que tu as compris, prévenait saint Augustin qui connaissait d'instinct les risques du rationalisme théologique. Mais la raison théologique représente la garantie humaine de non-dérapage théologique. C'est une hygiène mentale absolument irremplaçable.

Dans mon vieux Parier avec Pascal, je soulignais déjà l'importance de ce thème du rapport entre la théologie et la raison. Non la théologie n'est pas une science au sens univoque. Face à l'infini ses concepts ne sont pas univoques 'comme des concepts scientifiques ordinaires). En théologie prévenait Pascal dans une lettre à sa soeur Gilberte, "nous ne devons jamais abandonner plus d'un certain espace de temps, la grande idée de la ressemblance". Nos concepts théologiques sont des représentations humblement ressemblantes, non pas des tableaux exacts de la réalité divine, irreprésentable en elle-même. La raison n'est pas un motif d'orgueil pour le théologien qui se prendrait pour un scientifique. Elle manifeste simplement son degré d'hygiène personnelle, et donc elle est le signe par excellence de son humilité. 

Pascal avait compris cela, lorsque peu avant sa mort il s'est opposé au grand Arnauld, l'idéologue du Parti janséniste, l'homme qui était capable de mettre la grâce en lemmes, tout en ratiocinant sur le droit canon. Pourquoi Pascal s'est-il évanoui devant Arnauld et Nicole, gentiment mis dehors ensuite tous deux par ce grand ami de Pascal qu'était le juriste Daumat ? Il avait saisi qu'avoir raison ne suffisait pas pour se dire dans le vrai, que "la vérité sans la charité est une idole", que l'intelligence du coeur est plus grande que la raison géométrique. Il avait donné aux chrétiens, à travers sa distinction entre esprit de géométrie et esprit de finesse, l'antidote au rationalisme moderne, l'esprit de paix qui aurait dû résoudre la crise janséniste, en s'appuyant d'ailleurs sur Jansénius plus que sur Arnauld. Hélas, les chrétiens jésuitisés n'utiliseront pas cette pensée de géant, qui a tracé un clair sillon entre rationalisme et irrationalisme, disciplinant à l'avance les monstres conceptuels qu'engendrera la modernité idéologique plus tard, monstres qui sont déjà vagissant de part et d'autre dans la querelle janséniste.

Que conclure ? Dieu est un sujet unique (ce que nous disons quand nous parlons d'un "Dieu personnel") en trois relations d'origine, qui sont distinctes et que nous appelons non sans ambiguïté, depuis le concile de Chalcédoine (455) trois personnes. Ce nom latin (hypostase en grec) a été proposé et d'ailleurs imposé au concile par saint Léon le Grand, pape de l'Eglise de Rome, conscient de posséder, avec le siège de Rome, ce qu'Irénée de Lyon, vers 200, appelait déjà "la plus puissante principalité" parmi toutes les Eglises chrétiennes. 


vendredi 8 avril 2022

Je crois dans le Saint-Esprit

 La traduction française du Credo fait une toute petite place au Saint Esprit, au début d'une énumération dont les noms apparaissent comme obscurs au profane : "Je crois au Saint Esprit, à la sainte Eglise catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle". Cette traduction, familière aux catholiques, comporte au moins deux fautes graves. 

Nous avons étudié au début de notre commentaire, ce que peut être la première faute : comment peut-on dire "Je crois au Saint Esprit", comme on dit : je crois aux fantômes ou à l'astrologie" ? Cette double croyance n'est pas forcément fausse, mais elle n'est pas absolument vraie. On peut dire dans le même sens : "Je crois au développement personnel". "Je crois à la nourriture bio" etc. C'est une expérience à faire, dont on tirera forcément quelque chose. Ce n'est pas une vérité absolue, sauf pour les fanatiques. La nourriture bio par exemple peut se trouver périmée et donc nocive. Ainsi les circonstances modifient-elles l'objet de la croyance. 

Si l'on traduit bien le Credo, on n'a pas le droit de dire que le Saint Esprit renvoie à l'une de ses croyances que l'on peut toujours essayer et qui font du bien. La foi dans le Saint Esprit est une démarche absolue, comme la foi dans le Père et la foi dans le Fils. Le rituel du baptême d'adulte est formel : on ne peut pas croire dans le Père sans croire dans le Fils et dans le Saint-Esprit. On ne peut pas croire dans le Saint Esprit, sans croire dans le Père et dans le Fils. Croire dans ? Situer son esprit en Dieu, comme l'explique le Pseudo-Denys et vivre de la foi selon la formule de saint Paul.

Et IN Spiritum sanctum, dit le texte latin du Symbole des apôtres. Il nous faut donc traduire : je crois dans le Saint Esprit, comme on avait traduit : Je crois EN Dieu le Père et EN Jésus-Christ, fils de Dieu, unique engendré. Telle est la première erreur de traduction, qui n'est pas petite : confondre croire dans et croire à ou croire au, à propos du Saint Esprit..

La deuxième erreur de traduction consiste à mettre sur le même plan le Saint Esprit, l'Eglise catholique, la communion des saints etc. Le texte latin ne dit pas cela : après avoir affirmé qu'il croit dans le Saint Esprit, le fidèle se heurte à l'emploi d'accusatifs seuls, qui ne sont absolument pas rendus par la traduction française : sanctam Ecclesiam catholicam, sanctorum communionem etc.. Qu'en faire ? Comment les comprendre ? Dans la langue latine, comme dans la langue française, l'emploi  de ces accusatifs seuls n'a pas de sens après le verbe croire. On peut dire en revanche : Je crois qu'il fera beau demain, et alors, en employant une proposition infinitive, on émet une opinion personnelle ; rien à voir avec la foi qui n'est pas une opinion personnelle, comme l'a bien déterminé le pape Pie IX dans son Syllabus (résumé) des erreurs modernes, proposition 15. On peut employer le verbe croire avec le datif : Je crois à... On peut employer le verbe croire suivi de IN plus l'accusatif et souligner par là le caractère absolu d'une foi qui n'est plus une croyance. L'accusatif seul ne signifie rien s'il s'agit d'un complément du verbe croire. Les mots à l'accusatif seul ne sont pas complément du verbe "croire", mettant - je parle au hasard - le Saint Esprit sur le même plan du point de vue de la foi que la sainte Eglise catholique. 

En réalité, ces noms à l'accusatif seul sont placés en apposition explétive à l'Esprit saint. Il faudrait pouvoir traduire : Je crois dans l'Esprit saint, à savoir la sainte Eglise catholique, la communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la chair, la vie éternelle. Le Saint Esprit est l'âme de l'Eglise, le fluide de la communion des saints, le grand pardonneur, le ressusciteur dans l'éternité de Dieu. De même que, dans le Credo, le Fils est défini à travers l'entreprise de salut qu'il a acceptée de la part du Père dans le Saint Esprit et qu'ainsi nous apprenons qu'il est né de la Vierge Marie, a souffert sous Ponce Pilate etc. ; de même notre foi dans l'Esprit saint est alimentée par ses oeuvres. Et ses oeuvres, nous le verrons ont à voir avec l'Eglise.

mardi 5 avril 2022

D'où il viendra juger les vivants et les morts

Le Christ qui siège à la droite du Père, siège pour juger "les vivants et les morts", c'est-à-dire tous les hommes. La justice, impossible sur la terre où elle était au mieux une approche, une approximation et au pire un déni pur et simple, il faut qu'elle soit portée par le Christ tout puissant ("toute puissance m'a été donné au ciel et sur la terre" Matth. 29)  pour se réaliser. Il ne s'agit pas non plus de tout casser, en jugeant l'hommerie à l'aulne de la sainteté absolue de Dieu.  

"Le Père ne juge personne, il a donné au Fils le jugement tout entier"" dit Jésus au chapitre 5 de saint Jean verset 22. Nous verrons ce que signifie cette formule étrange  : Le Père ne juge pas". Le Père ne veut pas "entrer en jugement avec sa créature", comme l'Eglise nous le fait dire dans la vieille prière de l'Absoute parce qu'il est le Père et que sa Paternité lui importe plus que sa justice. "Aucun humain, devant toi, ne sera déclaré juste", continue l'oraison des défunts. Le Père est toute sainteté. Son nom même est terrible. Le Fils, lui, connaît l'argile dont nous sommes pétris, puisqu'il s'est fait homme. Il a inventé une justice qui n'appartient qu'à lui ; celle de la miséricorde, celle de l'amour, une justice qui ne discrimine pas entre le poids des bonnes actions et le poids des mauvaises, mais qui, dans une sorte de préscience éclatante, "sonde les reins et les coeurs" et pèse les intentions les plus secrètes, plus encore que les actions.

Exemple évangélique : les ouvriers de la Onzième heure. Ils n'ont travaillés qu'une heure, alors que les journaliers qui ont pris leur service tôt matin en ont travaillé douze. "Ils n'ont pas eu à subir le poids du jour et de la chaleur', Mais ils ont accepté d'être embauchés par le maître. Ils lui ont dit : oui. Et cette réelle acceptation en intention vaut tous les services en action. Au mépris de la justice des hommes, ils reçoivent, eux qui n'ont travaillé qu'une heure, le même salaire que ceux qui ont peiné durant les douze heures du jour.

Deuxième exemple : le bon larron, ce brigand, ce voleur, ce violeur, ce tueur, qui par hasard s'est retrouvé crucifié à la droite du Christ. : "Nous si nous sommes torturés sur la croix c'est justice", dit-il à son collègue le mauvais larron, crucifié à la gauche du Christ. Ce n'était pas un perdreau de l'année, le "bon" larron, pas du genre à recevoir le bon Dieu sans confession. Disons le en termes contemporains : c'était une racaille de la pire espèce. Il a trouvé au plus profond de lui-même le courage d'une prière au Christ : "Seigneur, souviens toi de moi quand tu seras dans ton Royaume". La réponse est immédiate : "Ce soir tu seras avec moi en paradis". Une prière. Quelques secondes de lumière. Une éternité de bonheur.

Quelle est la justice du Christ ? C'est la seule possible pour nous, la seule dont nous ne sortions pas écrabouillés par notre égoïsme ou notre égocentrisme : celle qui juge de l'intérieur et qui juge sur l'amour./Attention : la justice du Christ n'est pas plus laxiste que la justice humaine, comme peut nous le faire croire l'épisode du Bon larron. Simplement le Christ nous connaît au plus profond, parce que c'est lui qui nous a fait. "Il n'avait pas besoin qu'on lui rende témoignage au sujet de ce qu'il y a dans l'homme. Lui savait d'avance ce qu'il y a dans l'homme" (Jn 2, 24). Lui seul juge avec justice.

Manière de dire que la justice chez les humains est inaccessible et que celui qui s'en revendique, justicier, revanchard ou donneur de leçons, est suspect pour cette raison même. Manière de croire que la justice de Dieu ne peut pas  apparaître comme une attitude calculée.  par rapport à sa créature, avec le catalogue de péchés d'un côté le catalogue de vertus de l'autre. Il n-y a pas de catalogue qui tienne devant Dieu: le fini n'existe pas, ne se calcule pas face à l'Infini. Et dans l'autre sens, une offense ou une prière sincère faite à Dieu est toujours infinie comme Dieu est infini. Entre Dieu et l'homme le calcul est impossible car le différentiel est infini. Seul le Fils de l'Homme qui est Fils de Dieu (voir méditation précédente) est habilité par son Père à juger les hommes, parce qu'il est à la fois homme et Dieu.

Le jugement remis au Fils ne porte pas d'abord sur l'observation de la loi. Qui peut observer les dix commandements intégralement sans la grâce de Dieu ? Le Christ ne juge pas un individu sur l'observation plus ou moins parfaite de la loi, mais plutôt sur l'amour avec lequel cette loi est observée. Dans le chapitre 20 de l'Exode où se trouvent énumérés les dix commandements donnés par Dieu à Moise, le mot amour n'est pas prononcé. Même le quatrième commandement ne dit pas : Tu aimeras ton père et ta mère. Mais il stipule : "Tu honorera ton père et ta mère". Dans le Nouveau Testament en revanche, l'amour est l'accomplissement, la plénitude du précepte, comme dit saint Paul. Une vertu observée sans amour est un vice. De plus, dans l'enseignement de Jésus, l'amour n'évoque pas je ne sais quelle abstraction romantique ou je ne sais quelle réduction de la vie à la vie mystique. L'amour de Dieu et l'amour du prochain sont les deux plus grands commandements et ils sont semblables (Matth. 22, 39). 

Qui aime son prochain aime Dieu. Qui aime Dieu en vérité aime son prochain. C'est ce que nous révèle la célébrissime parabole du jugement dernier : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs : il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche. Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire, tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?” Et le Roi leur répondra :  En vérité, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.” Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : “Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges. Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.” Alors ils répondront, eux aussi : “Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ?” Il leur répondra : “En vérité, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.” Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. » (Matth. 25, 31-46).

Il y a ceux qui ont connu  Jésus et qui "le confessent devant les hommes" pour que lui les confessent devant son Père" (Matth. 10, 32). C'est la foi au Christ qui les sauve. Mais ceux qui ne l'ont pas connu ? Ceux qui n'ont pas eu durant leur vie la possibilité de le connaître ? C'est par la charité pour le prochain qu'ils se sauvent. Ils n'ont pas forcément conscience du salut qu'ils reçoivent ou de la réprobation qu'ils encourent, comme le marque bien le texte de saint Matthieu : "Seigneur, quand donc t'avons-nous vu avoir faim ?" Mais c'est l'amour qui les sauve. C'est le manque d'amour qui les perd. "A la fin de notre vie, dit saint Jean de la Croix, nous seront jugés sur l'amour".


vendredi 1 avril 2022

Est assis à la droite de Dieu, le Père tout Puissant

 L'expression peut surprendre et même porter à sourire. Comment imaginer que Jésus est assis à la droite de Dieu pour les siècles des siècles, si l'on prend au pied de la lettre ces quelques mots ? "Etre assis" renvoie, dans l'antiquité à une manière d'exercer le pouvoir et l'on peut dire que ces termes sont expressifs jusqu'à nos jours. Voici quelques années maintenant, l'érudit Jacques Charles-Gaffiot avait organisé une exposition au Palais de Versailles sur les trônes dans l'histoire. Son intuition de départ était que tout pouvoir qui a pour lui une vraie légitimité s'exerce en position assise. L'iconographie est très abondante sur ce point. Dans le vocabulaire courant, "siéger" signifie à la fois commander et être assis. Charles-Gaffiot voulait montrer que le vrai pouvoir, le pouvoir légitime, celui qui s'impose naturellement s'exerce en position assise et que le conquérant qui a renversé l'autorité légitime, le gouvernant républicain, l'empereur napoléonien, mais aussi le fasciste le nazi, le communiste exercent leur pouvoir debout, parce que ce pouvoir, arraché au circonstances, on ne l'exerce pas paisiblement, dans une tranquille possession, mais l'on est sans cesse en train de le revendiquer aux événement et de l'imposer aux populations que l'on domine.

Dans l'Evangile, au chapitre 19 de Saint Jean, Pilate, au verset 14, fait asseoir Jésus "sur une estrade" au milieu d'une cour appelée Lithostrotos (en français dallage de mosaïque), en araméen Gabbatha (ce qui signifie en français : lieu élevé, estrade), lieu qui lui servait à lui Pilate, occasionnellement de tribunal. Dans une parodie de souveraineté, pour se moquer et de sa victime et des juifs, le Procurateur romain semble un bref instant inverser les rôles, entre lui et Jésus. Non content de faire asseoir Jésus à sa place, il dit à l'assistance, qui est juive : "Voici votre roi". Tout à l'heure les soldats se moqueront de la royauté du Christ, en tressant à son intention une couronne avec des épines. Pour lors, Pilate, dérangé dans sa bonne conscience de conquérant sans scrupule imagine une curieux jeu de rôle. C'est sa manière à lui de tourner en dérision la noblesse d'attitude à couper le souffle de celui qu'il allait condamner, manière aussi d'envoyer le peuple juif tout entier dans le néant, comme lorsqu'il fera inscrire sur le gibet de la croix : "Jésus le Nazaréen, roi des juifs". Certains membres importants du peuple juif vinrent le trouver alors pour lui indiquer qu'ils se sentaient tous bafoués par cet écriteau. Ils se virent répondre : "Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit" (Jean 19, 22). Pilate avait senti la majesté inouïe du personnage qu'il n'avait condamné au supplice de la croix que pour prendre les juifs au mot, en leur jetant à la figure leur roi défiguré, dans une sorte d'artifice politique souverainement déplaisant et en même temps involontairement prophétique.

Dès le premier dialogue entre Jésus et Pilate, au chapitre 18, il est question de cette autorité monarchique de Jésus. Et c'est la première fois dans l'Evangile qu'on évoque explicitement le Christ comme roi. Certes il est fils de David, reconnu par tous comme descendant de Jessé (le père de David). Certes il prêche le Royaume de Dieu, mais c'est quand humainement tout va mal, quand tout semble perdu, c'est devant le gouverneur romain que Jésus affirme sa royauté. Parce que politiquement et humainement, une telle revendication ne peut plus servir à rien. Jésus a fui toute sa vie les foules qui voulaient le faire roi. On lui prépare une entrée à Jérusalem, où il est le triomphateur attendu, et ce drôle de triomphateur, en guise de fier destrier, a tenu à monter sur un âne, comme pour affirmer son mépris de la politique humaine. Il ne s'affirme lui-même roi que quand il peut dire : "Ma royauté n'est pas de ce monde". 

Voici son dialogue avec l'autorité romaine en Palestine, dialogue qui a tant marqué Pilate. La communauté juive lui avait livré Jésus en insistant sur le fait que sa revendication monarchique et "nationale" était incompatible avec l'ordre romain mondialisé. Le Gouverneur ne comprenait pas que ces insoumis nationalistes juifs fassent du zèle contre l'un des leur. "Pilate appela Jésus et lui dit : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus lui demanda : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? » Pilate répondit : « Est-ce que je suis juif, moi ? Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu donc fait ? Jésus déclara : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. ». Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. » (Jean 18, 33-37).

Sa royauté, Jésus la revendique et la reçoit de la bouche même de Pilatz : "C'est toi-même qui le dit". Il précise de quelle manière elle s'exerce : "Moi je suis né, je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix". Voilà sa royauté. Elle ne relève pas d'un pacte ou d'un contrat humain, mais de la vérité, ou plus précisément du désir de vérité, au point que quiconque est de la vérité, reconnaît cette vérité dans le Christ. Sa royauté n'est pas de ce monde, elle est tellement vaste qu'elle n'a pas pour origine ce monde, elle est métaphysique, en ce qu'elle concerne tout être créé, jusqu'aux anges. Elle est théologique, en ce qu'elle ne peut venir que de Dieu. Mais, si elle n'est pas de ce monde, elle s'exerce sur le monde. Elle est même l'espérance cachée de ce monde, comme l'expliquait il y a dix ans René Girard. 

"Qu'est-ce que la vérité ?" demande Pilate après avoir entendu cette justification fulgurante de celui qui comparaît devant lui, tout en revendiquant toute autorité. L'histoire humaine et le progrès moral depuis le Christ répondent à cette exclamation désenchantée d'un homme de pouvoir auquel on ne la fait pas. La vérité construit l'histoire, elle est à l'origine du seul véritable progrès moral de l'humanité. C'est que le royaume de Dieu se développe sur la terre comme il est dans le Ciel. L'esprit du  Christ pacifie la violence qui est dans le coeur des hommes. Les sociétés chrétiennes n'ont aucune prétention à être le paradis sur la terre, mais le génie du christianisme a fait avancer l'humanité comme aucune autre doctrine n'y est jamais parvenue. Et ce génie du christianisme, c'est le Christ lui-même, son enseignement et son exemple.

Jésus Christ est fils de Dieu, nous l'avons montré. Mais il est aussi fils de l'homme, il est, à lui seul, l'humanité à son meilleur niveau. Et quel est ce meilleur niveau ? Le niveau divin. Toute anthropologie conséquente est suspendue à cette constatation. C'est déjà ce qu'il appert de la prophétie de Daniel, que l'on peut appeler la prophétie du Fils de l'homme. Celle-ci du reste, le Christ lui-même la fait sienne en la proclamant devant son premier juge, qui n'est pas romain mais juif. Caïphe, grand prêtre cette année-là, lui demande : "Es-tu le Fils de Dieu". La réponse du Christ, à ce moment dramatique de sa mission où il va être condamné, il l'emprunte au prophète Daniel, 7, 13-14 : "Tu l'as dit et désormais vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la Puissance de Dieu et venant sur les nuées du ciel" (Mc 14, 62, Matth. 26, 64 et Lc 22, 69). C'est en se fondant sur ce passage de l'Ancien Testament que le Credo affirme du Christ : "il est assis à la droite de Dieu". 

Mais avant même les premières rédaction d'un Credo catholique, on trouve cette affirmation sur le Christ assis à la droite de Dieu, non seulement dans la finale de l'Evangile de Marc, mais dans l'épître aux Ephésiens de saint Paul : "Telle est envers nous qui croyons l'infinie grandeur de sa puissance, se manifestant avec efficacité par la vertu de sa force. Il l'a déployée dans le Christ, en le ressuscitant des morts, et en le faisant asseoir à sa droite dans les lieux célestes, au-dessus de toute domination, de toute autorité, de toute puissance, de toute dignité, et de tout nom qui se peut nommer, non seulement dans le siècle présent, mais encore dans le siècle à venir. Il a tout mis sous ses pieds, et il l'a donné pour chef suprême à l'Eglise, qui est son corps, la plénitude de celui qui remplit tout en tous" (Eph. 1, 19-23). Quelle éloquence pour parler de la royauté du Christ !

Hors Jésus, il n'y a que vide. La création ? Si Jésus ne la sauve pas du néant, elle n'est rien que "le silence éternel des espaces infinis" comme l'a déclaré Pascal. L'homme et la femme ? La juxtaposition provisoire de deux épidermes. Les valeurs humaines ? "Vanité et poursuite du vent" comme dit l'Ecclésiaste. Seul le Christ "remplit tout en tous". Jésus siégeant à la droite de la Puissance (à la droite du Père tout puissant précise le Credo trinitaire) révèle aux hommes pour quoi, pour qui ils ont été faits. Nous sommes recréés à l'image du Christ, faits pour Dieu comme le Christ, qui, dit encore saint Paul, est "le premier avant toutes créatures" (Col. 1, 15), "le premier d'une multitude de frères" (Rom. 8, 29). Le Christ est le roi du monde, en ce qu'il accomplit la création, qu'il réalise l'homme parfait, et c'est en ce sens que le même Pilate prophétise lorsqu'il s'écrie face au peule juif, pour que ce dernier épargne Jésus et fasse mourir Barabbas : "Ecce homo", "Voici l'homme" (Jean, 19, 5). En effet, assis à la droite de Dieu, le Christ est le plérôme de l'humanité, le fils de l'homme par antonomase. Mais il n'est l'homme parfait, le premier re-né, baptisé dans son propre sang, que parce qu'il est, en même temps, le Fils de Dieu, égal au Père, assis en sa Présence.


mardi 29 mars 2022

Est monté aux Cieux

 Après quarante jours que le Ressuscité a passé avec ses apôtres, il est enlevé du milieu d'eux, ne laissant rien à la terre de son corps glorieux. "Notre mode de vie est céleste" dit saint Paul : nostra autem conversatio in caelis est (Phil. 3, 20). Raison pour laquelle, quand saint Luc, en introduction au texte où il raconte comment Jésus fut enlevé au Ciel, nous explique (selon une formule énigmatique), que le Christ "a mangé en union avec ses apôtres" (verbe grec sunallazomai) pendant quarante jours (40 jours de préparation, comme les 40 jours qu'avait passé le Christ dans le désert,  où les 40 ans passés par le peuple élu autour du Mont Sinaï), on peut se demander : pourquoi cette précision ? Que signifie pour la petite communauté apostolique "manger en union avec" ? 

Qu'ont-ils faits durant ces quarante jours ? Le Christ a célébré avec eux le mystère qu'il leur avait dit, la veille de sa mort, de célébrer, en se souvenant de ce qu'il avait fait. N'est-ce pas déjà ce mystère de la sainte messe qu'il avait célébré avec les disciples d'Emmaüs : ils le reconnurent à la fraction du pain nous dit saint Luc. On  sait comment Rembrandt a immortalisé cet instant de lumière dans plusieurs de ses toiles. Combien de fois ses apôtres le reconnurent-ils ainsi à la fraction du pain, dans une foi pure qui rejoint les paroles qu'il avait prononcées : "Ceci est mon corps livré  ; ceci est mon sang versé". C'est Jésus lui-même qui a acclimatés ses apôtres au mode de présence fait de foi et d'amour qu'ils vivront au cours de leur messe, après son ascension définitive dans le Ciel : une présence absente. 

Il faut à la fois dépasser les apparences du pain et du vin, pour s'identifier à elles, il faut savoir que le Christ ne sera jamais plus présent, de sa présence naturelle, avant la fin du monde. L'ascension fixe le mode sacramentelle de cette présence dans l'entre-deux d'une Présence sans autres apparences, que le pain et le vin, celles que le Christ a fixées lui-même en ce mémorable soir du Jeudi saint, celles à laquelle il a habitué ses disciples depuis la merveilleuse rencontre d'Emmaüs : "Seigneur reste avec nous car il se fait tard".

A l'ascension s'établit la nouvelle relation - sacramentelle - entre le ciel et la terre. Le Christ s'est retiré en ce jour de l'Ascension, Plus jamais il ne fréquentera la terre avant qu'il ne revienne au dernier jour, à la fin des temps. "On vous dit le Christ est ici, le Christ est là, n'y allez pas, ne le croyez pas" (Matth. 24). Le signe du Fils de l'Homme, lui, sera vu, avant la fin du monde, comme une traînée de poudre de l'Orient à l'Occident". Quelque chose d'indubitable et de perçu par tous. Toutes les autres manifestations sensibles du Christ, les manifestations particulières, ici et là, sont sujettes à caution, raison pour laquelle, si argumentée soient-elles, elles ne font pas partie de la foi de l'Eglise, elles ne sont pas "de foi".

Je pense en écrivant cela au culte du Sacré Coeur. Je vous avoue que j'ai été content d'apprendre que cette dévotion portant  sur "l'intérieur de Jésus" comme dit le cardinal de Bérulle (+1625) a été approfondie par saint Jean Eudes et seulement confirmée par les apparitions à sainte Marguerite Marie Alacoque en 1689. Je dirais la même chose du Christ de la divine miséricorde révélée à soeur Faustine en 1934 : le XXème siècle est celui qui a le plus théologisé la Miséricorde du Christ. 

Les apparitions du Christ, après son Ascension, ne sont pas prévues. C'est la Vierge Marie, et non le Christ qui est le signe avant coureur, promis par le livre de l'Apocalypse, justement comme étant "la mère de celui qui a été enlevé au Ciel" (Apoc. 12, 5), comme si, à défaut de pouvoir sur la terre voir celui qui a été enlevé au ciel, c'est cette femme, c'est Marie qui se manifeste au monde, comme ministre de la miséricorde du Seigneur. Un ministre femme ? Cela fait longtemps qu'il y en a une dans le gouvernement divin ! 


Lorsque la théologie la plus solide affirme que la mort est la conséquence du péché originel, voilà ce que cela signifie : le second Adam, celui qui n'a pas éprouvé la tâche originel, a éprouvé la mort volontairement ("Ma vie personne ne la prend mais c'est moi qui la donne") quoi qu'avec une extrême violence. Le Christ ne pouvait pas ne pas ressusciter. Il ne pouvait pas ne pas monter au Ciel. Le Ciel ? Il ne s'agit pas d'une indication géographique. Le ciel, dès la prière du Notre Père, est le mot du langage humain qui désigne maladroitement le séjour divin. "Une nuée le déroba à leurs yeux" explique saint Luc, reprenant l'image de la shekina, la nuée qui au désert entourait la Tente du rendez-vous et représentait pour les hommes le lieu du Christ. Le Christ sur la terre a caché sa divinité. Il la manifeste dans son ascension, à travers laquelle il retrouve son lieu propre non pas sur la terre où il aurait dû connaître la corruption, mais dans la lumière de Dieu, où le Fils de Dieu fait homme vit, incorruptible pour les siècles des siècles. 

Et nous-mêmes; ses frères et ses soeurs, nous participons de cette efflorescence de vie, nous-mêmes nous ne sommes pas faits pour la mort. La mort d'un homme est toujours violente, elle va contre la logique profonde de nos existences qui est une logique de vie. Le Christ nous attend tous au Ciel, si nous ne refusons pas cette logique de vie qu'il a déposée en nous, comme la première grâce, comme la première foi, foi simple, foi innée, qui nous rappelle que le premier homme avait été créé en état de grâce. Foi qui nous fait dire à un moment ou à un autre de notre vie, dans une expérience silencieuse : "Nos coeurs n'étaient ils pas tout brûlants quand il déployait devant nous la joyeuse Nouvelle ? ". Cette joie, cette consolation spirituelle est le signe de l'appel divin.

 

jeudi 10 mars 2022

Est ressuscité des morts

 Comment commenter cette sublime résurrection d'entre les morts ? Le mot qui désigne cette réalité n'existe ni dans l'hébreu biblique ni dans la langue grecque. Après le Christ lui-même qui annonçant sa résurrection, utilise le verbe "se relever", on a fait de ce mot très général un terme propre pour désigner la résurrection. On utilise aussi le mot "se réveiller". Il n'y a pas de mot pour dire que qui a perdu la vie la retrouve.

Il y a trace de ce terme déjà, dans une mystérieuse prophétie du livre de Job. Texte pas assez cité ! Texte capital ! On connaît l'histoire de celui que Dieu n'appelle que "mon serviteur Job". Il fait tout pour le mieux et pourtant Dieu permet qu'il soit en quelque sorte livré à Satan, que sa fidélité soit éprouvée, que toutes sortes de malheur viennent l'assaillir et que cet homme brillant et chanceux devienne une opprobre pour son entourage, qui  voyant tous ses malheurs, les attribuera à un jugement de Dieu contre Job. Ce dernier n'est pas loin de penser que Dieu le hait : "Le Seigneur m'a détruit de tous côtés et je péris ; il m'a ôté toute espérance comme à un arbre qui est arraché" (Job 19, 10). Ce qu'il va dire en prenant conscience de ses malheurs affreux, est d'une importance capitale : "Qui m'accordera que ces paroles soient écrites ? Qui me donnera qu'elles soient tracées dans un livre ?" (19, 17). 

Et voici les paroles décisives de Job, prophète, qui a expérimenté l'absurdité du mal et qui le dépasse par la foi : "Je sais que mon racheteur est vivant et que le dernier, il se relèvera de la poussière"(poussière : en hébreu le même mot que lorsque Dieu crée l'homme "de la poussière du sol"). Qui est le racheteur ? Dieu est racheteur : c'est lui le premier et dernier (Cf. Is. 44, 6), "l'alpha et l'oméga" (Apoc. 1, 8). Le Père Dhorme dans son monumental commentaire de Job, explique avec force : "Quels que soient les événements il aura le dernier mot" (p. 257) pour juger Job et le sauver de ces malheurs. Déjà en 16, 19, Job avait fait allusion à un mystérieux témoin, capable de plaider sa cause, de le défendre efficacement devant Dieu. "Ce témoin doit descendre du Ciel sur la terre" commente le Père Dhorme au vu de cet autre texte : "Le témoin de mon innocence est dans le ciel et celui qui connaît le fond de mon coeur réside en ces lieux sublimes". S'il descend du ciel, c'est pour libérer Job et ses semblables. Le ciel est son lieu naturel. Mais quel est cette libération ? A l'image du goël, une libération de la mort, qui donne à Job une nouvelle destinée. Comment la décrit-il ? "Derrière ma chair je me tiendrai debout et de ma chair je verrai Dieu". "Je le verrai visage à visage" ajoute saint Paul ; face à face (cf. I Co 13). Job précise encore : "Que je le verrai, dis-je, moi même et que je le contemplerai de mes propres yeux. C'est l'espérance que j''ai et qui reposera toujours dans mes reins" (v. 26).

Ce texte de Job montre bien que la création n'est pas finie, que le mal vient de cet inachèvement de la perspective, que l'espérance de la résurrection, - qui existe depuis des millénaires note étrangement Cajétan, dans son commentaire de ce passage de Job -, est au fond la grande justification de Dieu face à la puissance du mal, ce que Leibniz appellera sa théodicée. Ce texte marque deux choses à la fois : le goël, le racheteur demeurera en dernier : en se relevant de la poussière il aura, seul, le dernier mot : il n'y aura plus de morts que volontaires. Job subit la mort sur son tas de fumier, mais il la refuse de tout son être malgré le prêchi-prêcha de ses (faux) amis. Et si Job participe de cette victoire contre la mort qui est celle du recheteur, s'il peut se vanter de voir Dieu un jour visage à visage, nous même nous pouvons prétendre communier dans la même espérance de la résurrection. Le racheteur, debout au dessus de la poussière, est le second Adam, qui aboutit l'oeuvre commencé avec le premier, qui réalise sa destinée "super pulverem",  au dessus de la poussière, note encore Cajétan en revenant au sens littéral hébraïque et qui, en même temps fait aboutir la nôtre.

S'il est quelqu'un qui a compris l'importance existentielle et la dimension cosmique de la résurrection, par laquelle s'achève la création de l'homme, c'est bien saint Paul, chronologiquement le premier auteur du nouveau Testament. "Si le Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vide" (I Co. 15). Qu'est-ce que la foi ? La capacité à recevoir intégralement la Parole de Dieu . Mais cela pourquoi ? Pour vivre une vie essentiellement personnelle, mais qui provient de la vie du Ressuscité et qui seule répond au grand A quoi bon ? qui nous saisit dans la perspective de la mort.

L'Univers tout entier est en attente de ce dépassement. Saint Paul, encore lui ! l'explique magnifiquement dans l'épître aux Romains ; Les créatures attendent avec grand désir la manifestation des enfants de Dieu (...). Nous savons que jusqu'à maintenant toutes les créatures soupirent et sont dans un travail d'enfantement" (Rom. 8, 19 et 22). La résurrection n'est pas un phénomène purement humain, mais elle concerne tous les êtres qui sont dans ce travail d'enfantement, dans cette métamorphose, dans cette lente genèse dans laquelle le Père Teilhard de Chardin a vu l'Evolution biologique et un accomplissement moral de l'humanité.

C'est la grande beauté de la résurrection : elle doit être vue à la fois comme la résultante d'une démarche individuelle de chacun, dont la clé est la foi. "Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu" dit l'épître aux Hébreux, qui continue: "Pour s'approcher de Dieu, il faut croire premièrement qu'il y a un Dieu, et qu'il récompensera ceux qui le cherchent". Chacun doit s'examiner : de quelle foi est-il capable ? La foi en Jésus ressuscité est la foi en notre propre résurrection.

Mais en même temps qu'un acte personnel, la résurrection de Jésus est un signal donné à l'univers, la seule hypothèse tenable face à la puissance du mal. La résurrection  des fils de Dieu est le signal d'une résurrection qui touche l'univers tout entier ; Dieu n'a pas créé le monde en vain. La beauté du monde est sauvée par la résurrection du Fils de Dieu, qui indique à tout individu de bonne foi, que pour la première fois, la vie l'emporte sur la mort, elle cesse d'être une combinaison extrêmement hasardeuse, elle devient le destin du monde.


 

mercredi 2 mars 2022

Le troisième jour

Pourquoi Jésus est-il ressuscité "le troisième jour" ? C'est la question qui va nous occuper dans cette méditation.

On rapproche souvent ce "troisième jour" des trois jours que Jonas, dans le livre éponyme, a passé dans le ventre de la baleine. Mais Jésus n'est pas resté trois jours au tombeau ! Cela n'aurait eu aucun sens, nous le verrons. Les trois jours de Jonas signifient , au sens strict, son endurcissement dans le mal. Quel mal ? Malgré l'ordre de Dieu, à cause de son mépris en béton pour les païens de Ninive, Jonas refuse de leur prêcher la pénitence, comme Dieu le lui a commandé, parce que ce sont des païens et que, estime-t-il, Yahvé est le Dieu des juifs, en exclusivité ; et il maintient son refus, malgré l'ordre du Seigneur, en tentant de prendre un bateau pour s'éloigner de la Palestine, comme si le Dieu des juifs n'était pas le Seigneur de l'Univers, comme si sa puissance se bornait aux frontières d'Israël. Il est, on le sait, balancé à la mer par l'équipage. Trois jours dans l'eau, c'est l'expression de l'absurdité que représente pour lui le fait de résister, lui prophète, au commandement que Yahvé lui avait enjoint. Jonas est le premier intégriste de l'histoire : il sait mieux que Dieu ce que doit être la volonté de Dieu. Mais Dieu lui redonne une chance. Ces trois jours de mort physique l'ont marqué. Il finit, toute honte bue si j'ose dire, par saisir la chance, sa grâce à lui, qui est sa régurgitation par le poisson sur la terre ferme. Il prêche aux Ninivites, en montrant d'ailleurs qu'il fait le service minimum. Les Ninivites se convertissent après avoir fait pénitence. Et Dieu se contente de leur pénitence. 

Yahvé s'est servi de la parole de Jonas, mais c'est bien lui qui a converti les Ninivites. Décidément c'est un vrai intégriste, ce Jonas : sa bénédiction est valide, apparemment, il dit ce qu'il faut dire même s'il le dit de mauvaise grâce. Pourquoii sa parole est-elle efficace ? Parfois (comme cette fois là) cela suffit, parce que Dieu le veut.

Pourquoi le Christ revendique-t-il pour lui "le signe de Jonas" ? C'est en Matth. 12, 38-41 : "Génération mauvaise et adultère ! elle réclame un signe, et de signe, il ne lui sera donné que le signe du prophète Jonas. De même, en effet, que Jonas fut dans le ventre du monstre marin durant trois jours et trois nuits, de même le Fils de l'homme sera dans le sein de la terre durant trois jours et trois nuits. Les hommes de Ninive se dresseront lors du Jugement avec cette génération et ils la condamneront, car ils se repentirent à la proclamation de Jonas, et il y a ici plus que Jonas !"

On remarque que comme toutes les vraies prophéties, aux dires de saint Jean Chrysostome, c'est-à-dire comme toutes les prophéties qui ont eu lieu avant l'événement qu'elles annoncent, cette prophétie du Christ n'est pas totalement exacte : il n'est pas resté sous terre trois jours et trois nuits. Le Credo le dit précisément : il s'est relevé des morts "le troisième jour". Il a été crucifié le vendredi, mis au tombeau le vendredi soir, son corps a passé shabbat sous terre, et il est ressuscité le dimanche matin. Cela ne fait pas trois jours et trois nuits ! C'est que le Christ n'avait pas besoin, lui, come Jonas, de connaître la mort pour ressentir la dureté du péché et se convertir. En effet, il est l'Innocent par excellence. Et puis cette dureté, cet endurcissement dans le péché, il l'a ressenti à ce moment précis, mais venant des hommes contre sa personne. Un exemple ? Qui dira le raffinement de cruauté qu'il a fallu aux bourreaux pour CLOUER sur la potence justement celui qui, sans conteste, était innocent, justement sans doute parce qu'il était l'innocent, face aux bourreaux barbares, qui ont dû vouloir lui faire payer son innocence ? (Je rappelle que "normalement" les corps des suppliciés étaient seulement attachés à la croix et les crucifiés mouraient d'asphyxie). 

Jésus est ressuscité le troisième jour, parce qu'il fallait que soit clair son état de mort. Il ne serait pas ressuscité si l'on n'était pas sûr qu'il était mort.  : "Vois Thomas mes mains, regarde mes pieds, mets ta main dans mon côté et ne sois plus infidèle mais croyant". Les signes de sa mort, ces terribles cicatrices, deviennent les marques les plus éloquentes de sa résurrection : elles convertissent le grand douteur qu'est l'apôtre Thomas. C'est parce qu'il est mort que le Christ est vraiment ressuscité. Voilà le paradoxe primal, qui autorise toutes nos espérances.

En effet, nous autres chrétiens nous l'accompagnons dans sa mort et dans sa résurrection, comme Jonas ; nous sommes baptisés dans sa mort et dans sa résurrection dit saint Paul aux Romains (6). Pas forcément comme des intégristes, mais en tout cas comme des pécheurs. Nous connaîtrons la mort, nous resterons trois jours et trois nuits dans le ventre du monstre marin, nous vivrons dans cette sorte d'utérus spirituel, dans une ultime expérience du mal (la mort) qui nous donnera un goût éperdu pour la vie. Nous supporterons notre finitude et nos péchés, pour mieux recevoir l'éternité : pas comme un dû, comme un don. 

Et ce monstre marin qui représente la mort, dont tous nous avons peur, c'est en même temps comme une nouvelle matrice. "Faut-il entrer dans le sein de sa mère et en ressortir ?" disait Nicodème. Il voulait faire l'intéressant sans doute, mais ne croyait pas si bien dire : la mort cette terrible matrice est comme un uterus terrifiant mais qui par grâce nous redonne la vie. Non que nous la méritions cette deuxième chance, mais dans le Christ ressuscité des morts, la mort est l'occasion de notre résurrection. Si nous le voulons. J'ai eu quelques fois l'occasion, comme prêtre, d'expérimenter la formidable paix de ceux qui meurent dans le Christ, une paix plus forte que tous les troubles que la mort ne manque pas de produire sur celui qui la subit, la paix de celui qui croit que la mort est une matrice.

Mais qu'en est-il de Jonas, ce pécheur, ce vieil intégriste sûr de lui et dominateur ? Il nous fait "signe", nous dit le Christ, qui nous attend, lui, au delà de la Mer, sur la terre des vivants !

vendredi 25 février 2022

Est descendu aux enfers

 Le Christ est venu à un moment du temps, mais il est venu pour tous les temps. C'est ce que l'Eglise affirme lorsqu'elle dit que le Christ est descendu aux enfers.

Attention à bien distinguer les enfers et l'enfer en français. On a l'habitude de considérer que l'enfer au singulier est, d'après l'Evangile, le châtiment éternel auquel se condamnent ceux qui ont refusé Dieu durant toute leur vie, en fermant hermétiquement leur coeur, comme par exemple dans la parabole du pauvre Lazare, qui, mendiant à la porte des riches, a reçu la vie éternelle en héritage alors que ceux devant qui il mendiait et qui ne lui ont jamais adressé ne serait-ce qu'un sourire, sont précipité en enfer. A dire vrai, ils se précipitent eux mêmes en enfer. En enfer, il n'y a que des volontaires. Dieu n'est pas un flic qui condamnerait arbitrairement. Il entérine notre propre volonté devant lui.

Les enfers, cela signifie autre chose que l'enfer, en, rapport avec les croyances grecques. La mort est toujours la plongée dans l'Hadès, expression grecque pour signifier les enfers, ce lieu où les âmes attendent le Souverain jugement, qui actualise le leur. Depuis le commencement du monde, les âmes attendaient celui à qui a été confié le jugement (Jean 5) dans les enfers, ce lieu des morts. "En même temps, écrit saint Jean dans l'Apocalypse, je vis paraître un cheval pâle, et celui qui était monté dessus s'appelait la mort et l'Hadès le suivait" (Apoc. 6, 8). 

Le Christ n'arrive pas aux enfers en triomphateur. Il n'est pas encore ressuscité, il est encore pour tous objet de foi et non de vision. C'est en tant qu'objet de foi qu'il va commencer aux enfers sa dernières prédication pour tous ceux qui n'ont pas eu l'occasion de le voir ou de l'entendre sur la terre. Nous avons une idée de cette prédication au chapitre 3 verset 19-20 de la Première épître de saint Pierre. Voici ce qu'explique le chef de l'Eglise à propos de la descente du Christ aux enfers : "Par l'Esprit aussi Jésus-Christ alla prêcher aux esprits qui étaient retenus en prison, qui autrefois avaient été incrédules, lorsqu'au temps de Noé ils s'attendaient à la patience et à la bonté de Dieu, pendant que l'on préparait l'arche dans laquelle peu de personnes, savoir huit en tout, furent sauvés au milieu de l'eau".

Les termes sont précis : l'oeuvre de Jésus aux enfers consiste à prêcher aux morts qui n'ont pas eu l'occasion de répondre au Seigneur durant leur vie. C'est une chance ultime qui leur est laissé de se prononcer pour Jésus devant les hommes pour que Lui se prononce pour eux devant son Père au plus haut des cieux. Il ne s'agit pas d'un sauvetage massif et indifférencié mais d'un appel à leur liberté, une proposition de délivrance adressée "aux esprits", grec : pneumasi. Il y a trois dimensions de l'esprit humain (cf. I Thess, 5, 11). Jésus prêchant aux morts dans les enfers ne s'adresse pas aux hommes qui ont vécu engoncés dans la matière, à la merci de leurs désirs animaux (les hommes hyliques, voilà pour la première dimension), ni non plus à ceux qui se contentant de leur psychologie ont passé leur vie à manifester leur volonté de puissance (les hommes psychiques, c'est la deuxième dimension). 

C'est bien aux pneumatiques (pneumasi : aux spirituels) que s'adresse Jésus aux enfers, à ceux qui ont ouvert leur coeur et qui cherchent la lumière, ceux-là mêmes dont il a dit : "Qui cherche trouve et à qui frappe on ouvrira". Le Christ ne laissera pas une seule de ses brebis dans la prison infernale. Il libère tous les siens. Mais ses brebis ne forment pas la majorité, loin de là : "seulement huit en tout" dit saint Pierre, furent sauvés des eaux au moment du déluge. Il ne s'agit pas, sous la plume de l'apôtre, d'une référence historique : sait-on ce qu'a été le déluge ? Non, bien sûr. Mais il s'agit de nous faire comprendre que d'un côté du voile comme de l'autre, il reste vrai qu'"il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus" (Matth. 20). Ce ne sont pas ceux qui se contentent d'une honnête moyenne qui seront sauvés : leur calcul ne les sauvera pas. Sont sauvés ceux qui se donnent sans calcul, " qui reçoivent la parole avec un coeur bon et excellent" et "qui portent du fruit avec abondance".

samedi 19 février 2022

A été enseveli

 Jésus est mis au tombeau. Cet ensevelissement sonne comme une sorte de confirmation de l'article précédent : il est bien mort puisqu'il a été enseveli. De Lui qui est "le saint de Dieu", il ne reste pour ceux qui l'ont connu, ceux qui l'ont aimé, qui ont espéré et qui ont cru en lui, qu'un cadavre. Mais ceux qu'une telle perspective ne détourne pas de lui, celles qui, après le sabbat, dès le matin, sans se demander comment elles pourront embaumer ce corps aimé alors qu'une grosse pierre interdit l'accès au tombeau,  sont encore là, sont revenus sans doute espérant obscurément contre toute espérance, attendant alors qu'elles n'ont plus rien à gagner, aimant un mort d'un amour absolument gratuit. Ce sont des femmes, ce n'est pas un hasard, il y a dans leur démarche toute l'insistance ou l'entêtement de femmes amoureuses, qui suivent Jésus depuis la Galilée nous indique saint Luc et qui ne veulent pas admettre que c'est fini. Ces femmes voient la pierre roulée, le tombeau vide, des anges qui leur disent de retourner en Galilée; Elles ne le voient pas lui, mais cela leur suffit pour courir dire aux apôtres : il est ressuscité d'entre les morts. Les apôtres ne le prennent d'ailleurs pas très bien : "ce récit leur parut comme un délire et ils ne les crurent pas"(Lc 24, 11). La misogynie est la plus forte alors que ce qui leur est demandé, ils le sentent bien, c'est du courage. Il y en a une autre qui n'est pas satisfaite, c'est Marie Magdeleine. Pendant que les autres femmes essaient de convaincre les hommes d'aller voir (d'aller voir quoi pense sans doute la Madeleine : le tombeau vide ?), Marie Madeleine est revenu sur les lieux, elle erre comme une folle dans le jardin, cherchant ce corps qu'elle n'a pas pu toucher. Dieu lui envoie des anges, mais cela ne lui suffit pas, c'est Jésus qu'elle cherche, elle n'a pas besoin du baratin sur une résurrection qui serait purement spirituelle, elle veut toucher, reconnaître son Seigneur. Si elle ne le peut pas c'est qu'on a volé son corps. Elle aperçoit un homme dans le jardin : "Monsieur, monsieur, ils ont enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où ils l'ont mis". Le jardinier ce retourne et il l'appelle par son nom : Marie !" Rabbouni répond elle : mon petit maître. Elle se précipitait dans ses bras quand elle entendit : "Ne me touche pas, car je ne suis pas encore retourné vers mon Dieu et votre Dieu, vers mon Père et votre Père". C'est Marie Madeleine qui décide Pierre, le chef des apôtres et aussi Jean, le mystérieux disciple. Parce qu'elle est revenue au tombeau, parce qu'elle a insisté, il lui a été donné d'être la première à voir le Seigneur en personne.

Lorsque Pierre et Jean accourront au tombeau, alertés par Marie Madeleine, qui a vu le ressuscité la première, Jean, le disciple qui est aussi cohen, qui sera bientôt élu grand prêtre, reste à l'extérieur. Il a couru plus vite que Pierre, il est arrivé le premier au Tombeau, mais, observant fidèle de la loi juive, il ne peut pas voir un cadavre sans se souiller. Il reste à l'entrée et ne pénètre dans ce tombeau qui était un tombeau neuf (où il n'y avait pas d'autres cadavres donc d'autres occasions de se souiller), que lorsque Pierre l'eut assuré que le tombeau était vide. Alors seulement il put s'avancer. Il vit et il crut dit-il dans son Evangile. La foi, dans son coeur avait définitivement remplacé la loi. Il regardait de tous se yeux, il écarquillait les yeux dans l'obscurité, vérifiait qu'il n'y avait plus de cadavre, que les linges étaient soigneusement pliés. Et lui revint la parole du Seigneur sur le fils de l'homme qui ressuscitera le troisième jour. Il crut à la parole que Jésus avait dite comme en énigme. Il crut à la vie : pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la vie avait eu le dernier mot : "la vie est devenue en Jésus Christ la lumière des hommes" écrira-t-il dans le prologue de son évangile. Oui décidément, qui a le courage de la chercher la trouve.

Le tombeau est le lieu où envers et contre tous Marie Madeleine a cherché et à trouvé la vie.

vendredi 11 février 2022

Est mort

Jésus est vraiment mort sur la croix et il est mort pour vivre cette agonie, cette lutte, cette tragédie en quoi consiste toujours notre mort, à nous ses créatures, il est mort pour nous montrer combien la mort est violente et combien malgré l'avis de quelque philosophe perdu dans ses concepts, l'homme n'est pas un être pour la mort. Il est mort d'une mort humaine lui le Créateur de l'Univers, l'Eternel, pour nous montrer combien en lui comme en nous, la mort est une horreur ; il a accepté, il a pris sur lui l'horreur du supplice et l'horreur d'un cadavre, le sien, pour que nous ayons moins peur de vivre notre mort, pour que nous ne craignions pas la poussière d'où nous provenons et où nous retournons. 

Théologiquement, il est mort d'une mort humaine parce qu'il s'est fait parfaitement homme, et que dans l'unité de sa Personne divine tout ce qui touche l'humanité de Jésus est attribuable à l'unique sujet divin. Je ne veut pas dire que le Je suis qui constitue le Christ, ce Je suis divin, s'en soit trouvé modifié. Qu'est-ce qui peut modifier Dieu ? A force de réfléchir sur ce Dieu qui se trouverait modifié par sa mort sur une croix, qui se serait en quelque sorte vidé de sa puissance (c'est étymologiquement ce que l'on appelle la kénose dans la théologie orientale), qui se trouverait vulnérable, comme un homme ordinaire l'est face à la puissance du mal, on peut mesurer ce qu'est "la folie de la croix", ainsi que saint Paul la désigne au chapitre 2 de la Première épître aux Corinthiens. Folie ? Comme le dit avec beaucoup de force le Père Chardon, au premier chapitre de son livre La Croix de Jésus, Dieu, allant jusqu'à connaître dans son humanité, la mort d'un supplicié "a préféré qu'on doute de sa sagesse que de sa bonté". le vieux cantique l'affirme avec force : "En expirant sur ce bois il nous aima plus que lui-même". Telle est, exactement formulée, la folie d'amour du Fils de Dieu. Comment peut-on aimer d'avantage ces animaux plus ou moins raisonnables que nous sommes tous, plutôt que cette merveille créée et incréée tout à la fois qu'est le Fils de Dieu fait homme ?

Il faut chercher à la même profondeur le sens du célèbre verset de saint Jean (13) : "Comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin". Grec ; eis telos. Jusqu'à l'accomplissement, l'achèvement, la perfection. Mais quelle est cette perfection ? Le même évangéliste l'affirme : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis". Voilà, d'après l'Evangéliste saint Jean la bonne nouvelle que le Christ est venu nous apprendre, la science d'amour qu'on chanté trouvères et troubadour,, le "gai savoir" : il n'y a d'amour manifesté que dans le sacrifice de soi. 

Non pas le sacrifice de ce qu'on est vraiment, car l'amour de l'autre nous fait toujours advenir à ce que nous sommes. Mais assurément le sacrifice de cette potiche, de cette idole qui n'est qu'un tigre de papier  : le Moi. Pour lui donner de l'importance on le nomme souvent en latin : l'ego. Ce n'est que le vaste piège que nous tend notre imagination, comme l'ont bien compris les lacaniens. "Le moi est haïssable" ? Non si par "moi" on entend les forces vives de la personne, mais oui si l'on comprend que le moi,, la plupart du temps, se réduit à une construction sociale, à un rôle professionnel, à un jeu  de rôle attendu dans le couple. Sacrifier le moi, pris dans ce sens là, signifie parvenir à sauvegarder les vraies richesses de la personne, en jetant à la mer la construction à laquelle nous voulons que nos amis, nos proches, nos connaissance ou même le monde entier rende un culte : le moi. En ce sens, on peut dire non seulement qu'il n'y a pas d'amour sans sacrifice, mais qu'il n'y a pas de vérité sans l'apprentissage du sacrifice de soi. La croix, la mort sur la croix, est la voie d'accès obligée à la vérité de notre condition. Mais attention ! C'est la vraie croix qu'il nous faut embrasser. Il n'y a pas de vraie croix sans amour ! Le sacrifice pour le sacrifice est une diminution des forces vives de la personne. Il est parfaitement stérile. Le sacrifice pour le sacrifice est haïssable.

Aussi bien regardons le sacrifice du Christ : a-t-il été vain ? Il a mené, par l'amour à la victoire de la vie. Il a donné la vie à tous ceux et à toutes celles qui la désiraient.

samedi 5 février 2022

A été crucifié

 De quoi la croix est-elle le nom ? Dans l'antiquité sans conteste d'un supplice horrible où chacun meurt étouffé par le poids de sa propre chair. Un supplice que jusqu'ici Rome réservait aux esclaves fugitifs, à Spartacus et à ses sbires, durant les guerres serviles. Jésus va s'identifier à ce supplice honteux, au point qu'on l'appelle aussi le Crucifié. Il s'est fait notre esclaves en mourant sur la croix, lui qui nous apprend à accepter la mort pour embrasser la vie.

Si les Romains ont fait du supplice de la croix un supplice honteux, les juifs, de leur côté l'ont immédiatement interprété comme tout aussi honteux, mais en se servant d'un verset du Deutéronome, l'un des cinq premiers livres qui composent la Torah : "Lorsqu'un homme aura commis un crime digne de mort et qu'ayant été condamné à mourir, il aura été attaché à une potence, il sera enterré le même jour, parce que celui qui est pendu au bois est maudit de Dieu"(Deut. 21, 22-23).

Dans l'épître aux Galates, saint Paul reprend ce texte qu'il assume au nom du Christ : "Jésus-Christ nous a racheté de la malédiction de la loi, s'étant rendu lui-même malédiction pour nous, selon qu'il est écrit ! maudit soit celui qui est pendu au bois" (Gal. 3, 13). La malédiction de la loi, cette expression est terriblement forte. Paul ne parle ici ni de la loi naturelle ni des dix commandements de Dieu.  Il parle de la Torah, les 613 mitsvot, 313 négatifs et 300 positifs. Cette loi, tirée des cinq premiers livres de la Bible, qui entoure chaque juif du corset de fer de sa précision, le jeune Saul avait voulu naguère l'observer, alors qu'il était jeune étudiant en théologie judaïque, Il l'a observé au point, revenant sur ce passé observant, de se décrire lui-même à l'attention de ses chers Philippiens comme "irréprochable pour tout ce qui concerne la loi". C'est au nom de la loi, avec l'autorisation du Sanhédrin, que Paul avait bien l'intention, en prenant le chemin de Damas, de persécuter les juifs devenus chrétiens, jusqu'à les faire payer de leur vie cette impiété de leur conversion au Christ, comme avait payé Etienne, le diacre, qui avait été lapidé peu de temps auparavant. Lui Paul gardait les vêtements de ceux qui avaient lapidé Etienne. Manière de montrer hautement son approbation pour les gros bras qui rouaient le disciple du Christ à coup de pierres. En se rendant à Damas, il avait obtenu du Sanhédrin la permission de continuer ce massacres. Pour l'honneur de Dieu, croyait-il.

Pourquoi un tel fanatisme de la part du jeune Paul, qui, à l'époque porte le nom de Saul, celui que portait, avant David, le premier roi d'Israël ? 

La première raison qui vient à l'esprit c'est que l'obéissance aveugle à la loi peut rendre littéralement fanatique, qui l'observe. Cet aveuglement crée toutes sortes de contradictions, dont saint Paul a dû prendre conscience, avec des questions comme : a-t-on le droit de tuer au nom d'une loi qui dit : "Tu ne tueras point" ?

La deuxième raison du jusqu'au boutisme de saint Paul doit être recherchée dans le supplice de la croix et dans la malédiction qui l'entoure. Il faut s'orienter vers l'épître aux Galates, et en particulier peser cette phrase : "Maudit est celui qui est pendu au bois". Dans la tête du jeune intégriste qu'était Saul, cette phrase résonne comme maudissant non seulement le Christ, pendu au bois de la croix, mais par contagion ou par contact, tous ceux qui croient en lui. L'enseignement qui capte ceux que l'on appelle alors simplement "les fidèles de la voie", les fait participer de l'impureté légale de leur maître. Ce pseudo-Christ est maudit pense le jeune Saul, et il partage cette malédiction avec ceux qui se disent ses fidèles et qu'au nom de la religion de Moïse, il faut éliminer avant qu'ils ne détruisent la religion de leurs pères au nom de la religion nouvelle, C'est alors qu'il est dans ses réflexions que Saul entends distinctement ces mots : "Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? - Qui es-tu Seigneur ? - Je suis Jésus que tu persécutes" (Ac. 9). On peut dire qu'à partir de cet instant, Saul connaît un véritable transmutation des valeurs, à laquelle préside le Christ en personne, le Christ qui sur la croix, inverse les signes, en se faisant par la croix, le grand racheteur, le goël annoncé par les prophètes.

Qu'est-ce qu'un goël ? Dans la loi juive le goël est obligatoirement un parent (père, frère) qui rachète entièrement la dette de son parent : "Tout le fonds que vous posséderez se vendra toujours sous condition de rachat. Si votre frère étant devenu pauvre, vend le petit héritage qu'il possédait, le plus proche parent pourra s'il le veut racheter ce que celui-ci a vendu" (Lévitique 25, 24-25). Il s'agit au fond de l'organisation légale, en cas de faillite, d'une préemption familiale, censée protéger le faillis. Ce qui est extraordinaire, c'est que dans Isaïe, cette prescription légale se sublime. Elle devient la parabole du destin de l'homme avec Dieu. Dieu se dit le racheteur des hommes, il est leur Père, il peut racheter leur dette pour leur conserver leur héritage.  Voilà d'où vient le rédempteur, par exemple en Isaïe 41, 14 : "Ne craignez pas ô Jacob qui êtes devenu comme un ver qu'on écrase, ni vous ô Israël, qui êtes comme mort. C'est moi qui vient vous secourir dit le Seigneur, et c'est le Saint d'Israël qui vous rachète" (voir aussi Is. 59, 20).  J'ai choisi cette référence, à cause de sa force imagée : Jacob est devenu "comme un ver qu'on écrase". Dans le psaume 21, c'est le Messie, le goël qui prend sur lui ce mépris qui plane sur Jacob (l'autre nom d'Israël) : "Je suis un ver et non un homme, fait dire le psaume au Christ. L'opprobre des hommes et l'abjection du peuple".

La leçon en tout cas est tout sauf bénigne : radicale. Il ne suffit pas de parler de la malédiction de la loi, comme nous l'avons vu. Il faut ajouter que c'est de cette malédiction de la loi que le Christ, qui est le goël annoncé dans l'Ancien testament, nous rachète, en devenant lui-même maudit et crucifié, pour nous arracher à cette malédiction. Sur la croix, il prend notre place. "Il se fait péché pour nous" dit encore saint Paul. "Il ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu, mais il se fit obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix". Ce n'est pas pour rien que saint Paul insiste sur l'instrument du supplice. C'est le signe de la malédiction que Jésus prend sur lui pour nous en débarrasser.

Pour entrer dans cette contemplation de la croix, encore faut-il de notre côté, une seule chose : accepter de nous reconnaître nous mêmes en faillite;. Comment le Christ notre frère pourrait-il nous racheter si nous ne reconnaissons pas l'étrange malédiction de la loi et la nécessité où nous sommes de ne plus y croupir. Et donc de nous ouvrir à la foi, c'est-à-dire à l'amour de ce goël, notre frère divin, dont la richesse infinie nous rachète.



 selon la loi, cette malédiction s'étend au Christ lui-même et à ses disciples. Pour le jeune étudiant en théologie qu'était saint Paul, la loi maudit ceux qui deviennent chrétien et c'est pourquoi il obtient un laisser-passer du Sanhédrin, lui permettant de persécuter les chrétiens en les menaçant de mort. Au contraire, la foi nous fait comprendre que ce qui paraît être une malédiction se tourne, se change en bénédiction.

samedi 29 janvier 2022

A souffert sous Ponce Pilate

Ni Caïphe, ni Anne, ni Hérode le grand, ni Hérode Antipas n'y sont même mentionnés, alors qu'ils ont tous été des persécuteurs de Jésus, qui depuis sa naissance et sa fuite en Egypte est poursuivi par toutes les polices. La mention est pour Ponce-Pilate ; ce païen, c'est lui qui se retrouve couché dans le texte du Credo. Il ne croit à rien. Devant le Christ, il se prend à grommeler : "Qu'est-ce que la vérité ?" En fait, nous le verrons, cette vérité, il contribue inconsciemment à l'élaborer pour les siècles des siècles, en envoyant Jésus subir ce supplice typiquement romain : la croix. Le persécuteur emblématique - celui à qui appartient  la plus grande puissance, au point de s'être cru le maître de la vie et de la mort du Christ, c'est Ponce Pilate, gouverneur romain à Jérusalem. 

Le très spiritualiste tenant de la thèse mythiste (thèse selon laquelle Jésus n'aurait jamais existé) au début du XXème siècle, Paul Louis Couchoud disait : rien ne me gêne dans le Credo sinon cette phrase "a souffert sous Ponce Pilate". Pourquoi cette exception si catégorique dans la bouche de ce grand chercheur ? Parce que toutes les autres parties du Credo, dans cette thèse mythiste, pouvaient à la rigueur, si le Christ n'avait pas existé, être interprétés comme purement spirituelles et Couchoud voulait dire par là qu'il n'avait rien contre la spiritualité chrétienne. Quant à l'expression "A souffert sous Ponce Pilate", à une époque où l'on datait les événement d'après le temps des règnes, il s'agit effectivement d'une indication circonstancielle de temps, "sous Ponce-Pilate", en référence au moment qu'a passé ce haut fonctionnaire romain, dont il est question dans Tacite, à la tête de la province romaine de Judée, en même temps que Jésus y a prêché et y est mort, condamné par lui. 

Paul-Louis Couchoud n'avait rien contre le Credo, comme doctrine spirituelle. Il remettait seulement en cause son historicité, acceptant de parler du "dieu Jésus", tout en plaidant à la fois pour son inexistence et en même temps que pour les valeurs qu'il a portées au monde. Finalement, après de longues conversations avec le philosophe chrétien Jean Guitton, Paul-Louis Couchoud revint, par la foi, sur sa conviction première, en acceptant, comme presque tous les experts non chrétiens d'ailleurs, de reconnaître à son tour l'historicité du Christ. 

Paul-Louis Couchoud est mort en 1956. Il me fait beaucoup penser au philosophe contemporain Michel Onfray, qui, dans son Traité d'athéologie, a cherché à se débarrasser du personnage historique du Christ (quitte à s'appuyer en bibliographie, sur des livres parus naguère aux éditions de Moscou et dont la valeur scientifique est nulle). Quand on voit aujourd'hui le même Michel Onfray défendre la civilisation et les valeurs chrétiennes, on s'aperçoit que  ce qu'il peut encore dire de l'inexistence historique du Christ, représente, pour lui comme pour Paul-Louis Couchoud, la dernière digue qui puisse lui permettre de continuer à affirmer qu'il n'a pas la foi. Il est conquis par le message, mais il refuse l'existence de celui qui le porte. Résultat ? Le mystère du Christ (pour emprunter une expression de Couchoud) se réduit à des expériences psychiques. 

Quand on croit en l'existence historique du Christ, "qui a souffert sous Ponce Pilate" et qui est ressuscité, on est immédiatement concerné, on vit avec lui sa Passion. Par lui, avec lui et en lui, on croit chacun en sa propre resurrection. La vie chrétienne n'est plus simplement une morale, si élevée soit-elle. Elle est une aventure que nous vivons dans l'esprit du Christ, l'aventure de notre propre métamorphose, la transformation de nos actes les plus modestes en autant de manifestations de la grâce de Dieu et de la vie qu'il veut nous communiquer, au-delà, bien au-delà de ce que nous pouvons attendre de notre biologie. Ce don gratuit d'une vie sur-naturelle, c'est bien ce que Michel Henry, éminent philosophe chrétien, appelle l'amour de Dieu. Il y a, dit Michel Henry, un rapport intime entre la vie et l'amour  ; "l'amour en effet n'est que le nom de la vie" (in Paroles du Christ p. 50). Lorsque l'on écrit le mot amour, il faut penser au mot vie. Lorsque l'on se saisit de la vie (et pas seulement pour en écrire le nom), on la rend amoureusement féconde, parce qu'on se saisit de la vie comme d'un trésor et que ce sentiment de posséder un trésor nous fait l'aimer.

Mais revenons à la passion du Christ. Cette souffrance, loin de diminuer la valeur de la vie, manifeste en elle la puissance de l'amour quand il est capable de se faire offrande. 

Il nous faut d'abord comprendre dans quel esprit Jésus a vécu sa Passion, et pour cela citer l'Evangile du bon pasteur, qui déclare : "Ma vie personne ne la prend mais c'est moi qui la donne" (Jean 10). En consentant à vivre sa Passion, en consentant à offrir sa vie, le Christ veut deux choses : nous donner sa vie, c'est-à-dire nous montrer son amour, et nous donner la vie, c'est-à-dire nous rendre éternels. Il y a des gens qui ont donné leur vie pour une grande cause et parmi eux le Christ ; en ce sens, oui, il nous donne sa vie. Mais le Christ est la seule personne au monde qui en nous donnant sa vie nous a donné la vie qu'il portait en tant que fils de Dieu, la vie éternelle : celle-là, par sa bienheureuse passion, comme dit la liturgie, il nous la partage. 

Je n'invoque pas ici la liturgie au hasard. La messe, nous dit-on, est le sacrifice du Christ sur la Croix. Mais on peut renverser la proposition : le sacrifice du Christ sur la croix manifeste au grand jour le sacrifice de la première messe, au cours de laquelle, devant ses apôtres interloqués, Jésus offre son corps et son sang - son corps livré son sang versé - pour leur montrer la signification de ce qui va se passer le lendemain : le pardon des péchés. Il y a le jeudi saint, où le Christ offre son sacrifice de ses propres mains et il y a le vendredi saint, où le sacrifice, tout aussi réel, devient un supplice horrible, au cours duquel le Christ n'aura pas un seul mot d'explication, ayant tout expliqué la veille de ce testament nouveau pour les siècles des siècles, ce testament sacramentel qu'il nous a laissé en partant.

Lorsque l'on parle de la souffrance de Jésus sous Ponce-Pilate, il faut d'un même regard embrasser le jeudi saint où il consent à ses souffrances par une offrande intérieure ineffable qui se poursuivra, après le repas, jusqu'au Jardin des Oliviers et dans un même temps surnaturel, le vendredi saint, où la versatilité du peuple fait payer à Jésus l'incompréhension qu'il a suscité à Jérusalem, par le plus horrible supplice, supplice commandité - c'est le comble de l'ironie - par Ponce Pilate, le procurateur, c'est-à-dire le garant romain de l'ordre en Judée, auteur du plus grand désordre qui soit, cela n'a pas échappé à Nietzsche : la mort (humaine) d'un Dieu.. 

Ce désordre sans nom devient, par la messe, la première pierre de l'ordre nouveau, l'esquisse inversée d'un monde recréé : "Vous ferez cela en mémoire de moi".. Pas de Vendredi saint sans le Jeudi saint, qui nous donne le mode d'emploi pour chaque jour de cet horrible supplice : "vous ferez cela en mémoire de moi". De sa douloureuse passion, le Christ nous demande de ne pas détourner le regard, mais au contraire de l'accomplir à nouveau, de la célébrer nous-mêmes liturgiquement. Pascal a résumé ce mystère à sa manière, toujours impérative : "Le Christ sera en agonie jusqu'à la fin du monde. Il ne faudra pas dormir pendant ce temps-là".

A l'image et dans la puissance du Christ, par le mal offert, nous sommes vainqueurs du mal subi, ce scandale du mal qui nous poursuit durant toute notre existence, parce que nous le transformons en sacrifice offert, oui : en amour.