dimanche 10 juillet 2022

La Rémission des péchés

"Allons ! Discutons dit le Seigneur : tes péchés seraient-ils rouges comme l'écarlate, je te ferai blanc comme la neige, quand ils seraient rouge comme la pourpre, comme laine ils deviendront" (Is. 1, 18) s'écrie le prophète Isaïe.


Le premier mot qui nous frappe est le mot "discutons". Il faut discuter avec Dieu, il nous y invite. Discuter de quoi ? De ce qui nous sépare de lui : du péché.  A charge pour nous de ne pas raconter n'importe quoi. A charge de rester vrai quoi qu'il se passe. La Vierge Marie en donne un exemple remarquable dans son dialogue avec l'ange Gabriel.

Ensuite, le mot important pour ne pas tout confondre, c'est le deuxième verbe : "Je te ferai". Dieu nous rend l'innocence perdue. Il nous transforme, mais sommes nous capables de nous laisser transformer ? Nous ne le devenons que si nous reconnaissons la gravité de notre péché.

Comment nous rend-il l'innocence perdue ? Comment opère-t-il la rémission des péchés ? Par la communion des saints, qui trouve son origine dans le Christ. Le Christ nous rachète. C'est lui qui parle et non le prophète Isaïe. Il nous enseigne la réversibilité des mérites. Qu'est-ce à dire ? Sa souffrance est notre rachat. Rachetés par lui (il nous a payé cher dit saint Paul en pensant à sa mort sur la croix), nous pouvons nous racheter les uns les autres. Nous pouvons nous aussi offrir nos souffrance pour les autres. Par l'amour. En expirant sur le bois de la croix, dit le vieux Cantique, Dieu nous aima plus que lui-même. C'est ce que nous appelons la rédemption, le rachat, la victoire de l'amour. "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime". Le Christ a démontré son amour par sa mort. C'est en l'imitant que nous ferons nous aussi "un bon usage des maladie", un bon usage des souffrances. "Sans effusion de sang, dit saint Paul aux Hébreux, il n'y a pas de rémission" (Hébr. 9, 22). Bien sûr Dieu aurait pu déclarer le péché inexistant. "Une goutte de son sang aurait suffis pour sauver le monde" dit saint Thomas dans l'Adoro te. Il n'avait pas besoin de la souffrance de son fils pour effacer les péchés du monde. C'est le monde qui en avait besoin. Le monde avait besoin de transformer l'obstacle de la souffrance, le scandale de la souffrance en moyen du salut. Comment faire concrètement pour pratiquer cette alchimie existentielle ? Simplement regarder la croix du Seigneur et imiter Jésus sur sa croix, pour recevoir l'intelligence de la souffrance. Beaucoup aujourd'hui se détournent de cette intelligence de la souffrance.

Revenons à Isaïe pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui, dans une société qui hait la souffrance, qui déteste la condition humaine, en rêvant à "transhumaner". Si l'on oubliait ce verbe "Je te ferai", dans l'expression "je te ferai blanc comme la neige", on pourrait lire cette phrase d'Isaïe dans le sens où tout vaut tout, où rien, jamais n'est grave, parce que Dieu pardonne toujours. La pastorale actuelle détourne trop souvent les fidèles de la croix. Le péché dans cette perspective, devient juste un truc pour les enfants : pour leur apprendre à vivre. Entre grandes personnes, avec Dieu on finit toujours par s'entendre. Il est vrai qu'en tant que le péché est une offense faite à Dieu, Dieu a une immense réserve de pardon. Mais le péché n'est pas seulement une offense faite à Dieu, offense que Dieu, libéralement nous pardonne, comme le Père de l'Evangile pardonne au fils prodigue d'avoir mangé son héritage avec les prostituées. Ce pardon là, nous savons maintenant qu'il va de soi, que Dieu est miséricorde, que rien ne peut l'atteindre surtout pas nos péchés, et qu'il nous aime sans mesure.

Si l'on fait un pas de plus, et si l'on décide de faire abstraction du péché et de s'en tenir à la miséricorde de Dieu, quoi que nous fassions, ne risque-t-on pas trop facilement de se croire tout permis ? 

Pauline Jaricot, au début du XIXème siècle, avait identifié ce risque d'une miséricorde "excessive" de ce Dieu, coeur ouvert et grand pardonneur, Dieu qui dans l'eucharistie met sa miséricorde à la merci des passants. Dans son livre L'amour infini dans la divine eucharistie, elle explique : « Autrefois, le sanctuaire était fermé par un voile ou par une séparation qui dérobait presque entièrement à la vue des fidèles la célébration des saints mystères. Aujourd’hui il est entièrement découvert. Les laïcs peuvent prendre place jusqu’au pied de l’autel et dans quelques églises le sanctuaire est si rapproché de la nef qu’on pourrait dire en quelque sorte qu’il n’existe point de séparation ». C'était la tendance de son époque. Que dirait-elle devant la nôtre ? Et cette dame d'oeuvre lyonnaise d'essayer de tirer une loi historique inquiétante pour la logique chrétienne de l'amour infini. N'en pouvant plus de son propre constat, elle s'adresse immédiatement à Dieu  : « A mesure que l’homme s’éloigne de vous, vous paraissez vous rapprocher d’avantage de lui.  A mesure que notre foi s’affaiblit, la sainte Eglise, toujours dirigée par le Saint Esprit, expose de plus en plus Jésus Christ aux adorations des fidèles ; elle multiplie les adorations du Saint Sacrement. Elle rend les sanctuaires de nos temples plus accessibles. Elle paraît se dépouiller de sa sévérité pour mettre notre sauveur à la portée de tous ceux qui désirent arriver au pied du trône de sa miséricorde ».

Faut-il dissimuler cet amour aux hommes qui en abusent et rétablir l’empire de la crainte ?  A Dieu ne plaise ! 

La révélation de l’amour divin est dans l’Ecriture elle-même, dès l’ancienne alliance. On ne peut pas détourner Dieu de son dessein d’amour. Il faut seulement le faire comprendre, ce dessein,  comme existant de personne à personne, de cœur à cœur, pour que les hommes, insérés chacun dans une relation d’amour avec Dieu, ne puisse pas se contenter de spéculer sur le grand courant anonyme de la bonté divine, sans répondre activement à son amour.  Un homme digne de ce nom, un homme de coeur doit se sentir responsable d'avoir à rendre amour pour amour, comme l'écrit souvent le Père de Foucauld. Et Pauline Jaricot surenchérit : « C’est donc pour vaincre notre cœur comme malgré nous que ce Dieu généreux, ces derniers temps, nous montre le sien vaincu par sa charité pour nous. Il veut que son cœur soit exposé à notre vénération afin de réveiller notre sensibilité par sa tendresse mise en opposition avec notre indifférence ». Le Sacré cœur, remède historique à la tiédeur de l’homme calculateur et qui ne sait que se servir de la bonté divine en misant sur son pardon, c’était sans doute aussi le fond de la pensée du Père de Foucauld, qui, rappelons le, portait un sacré cœur (le cœur surmonté de la croix) brodé sur son habit.  On peut se moquer de l’amour, parce que l’on s’en fait une représentation vague, mais on ne se moque pas de l’amant, en particulier lorsque c’est Dieu qui aime. «  De Dieu on ne se moque pas » disait saint Paul. Du cœur de Jésus, nous les hommes, nous ne saurions nous moquer sans encourir la colère de Dieu, c’est-à-dire avant tout notre propre mépris. Tel peut-être la première réponse que l'on donne face aux excès de la miséricorde divine dans la rémission des péchés. Qui est capable de se moquer du coeur de Dieu ? Celui-là ne peut encourir que la colère du Tout puissant, colère face à laquelle la plus forte chance est qu'il s'endurcisse..

Il ne s'agit pas un instant en effet de prétendre que le péché n 'est pas grave. Ce que je soutiens c'est que le péché, qui est une offense à Dieu, rencontre facilement en  Dieu le pardon. Mais c'est en nous que ça coince. Georges Bernanos s'écriait : "Que le péché qui nous dévore laisse en nos êtres peu de substance". C'est que notre être moral inné est tout entier tourné vers Dieu, fin ultime de notre agir. A pécher, c'est-à-dire à vouloir agir comme si Dieu n'existait pas, on s'endurcit et on détruit cette orientation spontanée vers Dieu de notre agir moral. Ne reste plus en nous  que la peur ou l'instinct social, qui nous interdit les péchés trop voyants, mais qui encourage secrètement les dérapages d'autant plus terribles qu'ils resteront socialement neutres. D'autant plus mauvais qu'ils sont accomplis impunément.

Bernanos encore une fois : " La plupart des catholiques ne considèrent les Evangiles que comme une espèce de code moral qui leur promet le salut éternel en récompense de l'honnête exécution du devoir social. Ils ne voient rien. Nous sommes environnés de surnaturel". Environnés de surnaturel. Le mal est surnaturel. Le bien est surnaturel. Obscurément, tous ceux qui ont reçu une formation chrétienne de près ou de loin, savent qu'ils sont responsables du bien et du mal, dans une dimension qu'ils ne soupçonnent pas forcément (c'est ce que Max Wundt appelle l'hétérogénie des fins : les choses que l'on cherche à atteindre sont infiniment plus importantes objectivement qu'on ne le croit subjectivement). Ces individus "de marque chrétienne" (Pierre Manent) savent encore obscurément que toutes leurs actions les dépassent et qu'en cela elles sont bien surnaturelles, alors que dans la conscience que l'on prend du quotidien, on voudrait à toute force s'insérer dans l'ordinaire du jeu social et ne pas en démordre.

Cette censure purement sociale que l'on confond avec la morale authentique, est souvent vécue comme une sorte de triche à l'échelon d'une société. Comment faire disparaître cette triche ? Non pas en acceptant le choix entre les deux formes de surnaturel, le divin et le diabolique, mais plutôt aujourd'hui, en répétant que le péché n'existe pas, que d'ailleurs le rouge écarlate équivaut à la blancheur de la neige, qu'en fait tout vaut tout, le blanc, le rouge, que le péché n'existe pas. 

Mais comment croire à la rémission des péchés si l'on ne croit plus au péché ? Et comment ne plus croire au péché quand on voit la grossièreté des âmes qu'habitent une sorte d'impunité pécheresse ? La première expérience qui mène à la conversion est l'expérience du mal. Appeler mal ce qui est mal et bien ce qui est bien, c'est le commencement du salut, la bonne disposition pour recevoir de manière efficace la rémission des péchés.

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