lundi 18 octobre 2021

Créateur du Ciel et de la terre

C'est pour suivre l'ordre du Credo, que j'ai envisagé, dans la précédente méditation, la présence surcréatrice de Dieu, avant sa puissance créatrice. Que veut-on signifier quand on dit que Dieu est "créateur du Ciel et de la terre" ? 

La meilleure explication se trouve dans la Bible, au IIème livre des Macchabées, chapitre 7 verset 20. Elle provient de la mère des sept Macchabées, qui, dans sa langue maternelle "pour ne pas être comprise" du tyran grec Seleucos, donne à ses enfants une ultime leçon de catéchisme, qui nous renseigne sur les mots utilisés dans la population à cette époque pour transmettre la foi juive : "Je t'en conjure mon enfant, dit-elle en s'adressant à son fils aîné, regarde le ciel et la terre et vois tout ce qui est en eux, et sache que tout a été fait à partir de rien et que la race des hommes a la même origine". "A partir de rien". Ex nihilo. La formule est précise, technique. Elle semble contredire le verset 3 du chapitre 1 de la Genèse,  qui décrit, avant l'intervention divine "une terre informe et vide" tohu va bohu, une "nature" éternelle. Mais c'est le livre des Macchabées qui sera reprise dans la tradition chrétienne. L'idée chrétienne de création a longuement mûri au préalable dans la tradition juive, dont les chrétiens recueillent le dernier état, le plus récent puisque le Livre des Macchabées remonte au IIème siècle avant Jésus-Christ.. La théorie actuelle du Big-Bang permet de comprendre que le monde n'a pas été "toujours là" mais qu'il avait un commencement, qu'il est à partir de rien.

L'expression "créer à partir de rien", qui renvoie à un néant originel,  possède quelque chose de vertigineux. Elle met le néant au coeur de l'être créé. Elle fait de l'être créé "une fumée qui se dissipe" selon le sens du mot "vanité" utilisé par l'Ecclésiaste dans le livre éponyme (appelé aussi en Hébreu le livre de Qohélet). Elle installe l'homme dans un perpétuel danger d'anéantissement, dont Dieu seul, par sa toute puissance peut le sauver. La tradition chrétienne - saint Paul en tête qui voit l'univers en danger de pourriture (phtora) - retrouvera cette insécurité existentielle dont le Christ nous sauve et mettra cette expérience métaphysique du néant, à l'origine de la foi.

Créer à partir de rien, cela suppose chez le Créateur une puissance infinie, qui va du néant à l'être. De ce point de vue, si l'on prend le verbe "créer" au sens étroit de "faire à partir de rien" seul Dieu est capable de la puissance infinie, de la toute-puissance qu'il faut pour faire surgir quelque chose à partir de rien. Mais qu'est-ce que ce "rien" ? 

"L'idée de néant est un néant d'idée" disait Bergson avec justesse. La philosophie chrétienne ne parvient à distinguer la figure du néant au coeur de l'être qu'à partir de la distinction entre l'essence et l'existence. Créer, cela signifie pour Dieu donner l'existence à une idée qui en soi, comme pure essence dans la pensée divine, est éternelle. Créer signifie donc faire advenir quelque chose dans le temps à travers ce que saint Thomas d'Aquin nomme une "emanation de l'être tout entier" : matière et forme, corps et âme.

Les gnostiques de tous les temps refusent cette perspective  et distinguent le dieu bon d'où émane l'esprit et le dieu mauvais (ou le méchant dieu) inventeur de la matière. Les chrétiens se sont toujours démarqués des gnostiques. Ils considèrent qu'à l'origine, le monde matériel est bon, car créé par Dieu comme le monde spirituel. Tertullien par exemple (mort en 212) dans son  De resurrectione carnis s'exprime ainsi : "Tous les biens destinés à l'homme par Dieu sont dus non seulement à l'âme mais à la chair, sinon par une communauté d'origine entre la chair et l'esprit, du moins par le privilège du nom homme". C'est ainsi que Dieu créateur du corps et de l'âme est le sauveur non seulement de l'âme mais du corps, appelé à ressusciter avec l'âme. 

Le mépris de la chair en général de la sexualité en particulier, n'est pas issu d'un christianisme orthodoxe, croyant en la création, et de la matière et de l'esprit, mais d'un christianisme gnostique qui n'y croit pas . Cette hérésie gnostique, niant la bonté du monde, s'est propagée de manière souterraine jusqu'à nos jours chez des penseurs comme Fichte, qui méprisant la création, méprisent le corps créé par Dieu et restreignent l'homme à sa raison.

"Et Dieu vit que cela était bon".. C'est le leitmotiv du premier chapitre de la Genèse. La création est belle et bonne. Nous verrons la prochaine fois ce que signifient le ciel et la terre, l'univers visible et invisible, les hommes et les anges.

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