mercredi 5 janvier 2022

L'islam et les fils de Dieu

 L'islam ne veut pas entendre parler de "fils de Dieu". Il n'admet aucune fécondité de Dieu. Dieu est ce qu'il est, inconnaissable, sinon par ses récompenses et ses châtiments, qui pourtant ne sont pas lui mais ce qu'il aura voulu donner - positif ou négatif - à qui il le veut. Parmi les plus anciennes sourates du Coran, la 112, qui déclare de façon lapidaire : "Dis : Allah lui est unique. Allah, lui l'impénétrable. Il n'a pas engendré. Il n'a pas été engendré. Il n'y a pas un qui lui soit égal". Le Dieu de Mahomet pourrait être celui de Parménide : "l'être est". Il ne se mélange pas au fini. Il reste "impénétrable", inconnaissable, au fond il est absent. Absent des événements terrestres pour lesquels il n'est qu'indifférence. Absent dans son propre paradis, peu sensible lui-même aux plaisirs qu'il y offre. Volonté pure qui nous laisse nous débrouiller "avec le mal qu'il a créé" (Sourate 113).

Le christianisme, en opposition avec ce monde parménidien qui est celui de l'islam, nous aide à concevoir un Dieu qui n'est pas impénétrable ni identique à lui-même à perpétuité, il nous offre un monde où l'éternité est construite par le temps, qui est lui-même, comme l'ont vu les philosophes, Bergson avant Heidegger et plus clairement que lui, la plus discrète, l'augurale manifestation de l'être comme créé. Dans cette métaphysique du temps, le dessein divin advient petit à petit à sa créature, où le mal ne vient pas d'un caprice divin mais, comme l'a très bien vu Malebranche, du côté non-finie de la création, c'est-à-dire paradoxalement de la fécondité éternelle de Dieu, qui ne cesse d'envoyer son verbe dans la matière infiniment pénétrable.

Le christianisme authentique se garde pourtant d'imaginer le changement dans la nature divine elle-même, comme peut y avoir tendance certaine théologie allemande d'aujourd'hui, théologie qui commence d'ailleurs très tôt, au XIIIème siècle en Italie, avec Joachim de Flore; condamné sous Innocent III, parce qu'il avait placé le mouvement en Dieu. Du point de vue de sa nature, Dieu est sans cesse égal ou identique à lui-même. "Il n'engendre pas, il n'est pas engendré. Il n'est pas communiqué", comme le précise le concile de Latran IV (cf. Denzinger Sch. 803-808).  Ce n'est pas la nature divine, c'est la personne du Père qui engendre et dont le propre est d'engendrer, c'est la personne du fils qui est engendrée et dont le propre est de recevoir du Père ce qu'il est. Et c'est la troisième personne qui communique les deux autres dans le même Esprit. Ainsi Dieu trois personnes est-il essentiellement relations. Ce Dieu à la fois et rigoureusement un et trois, faisait dire au Père Congar : "La source est plurielle" (cf. Diversité et communion) et elle EST plurielle parce qu'elle EST une en trois. La source est plurielle, cela ne signifie pas qu'il y a trois sources ou trois sujets divins mais qu'au coeur de l'être-Dieu, s'affirme comme un nous, ce qui permet de comprendre pourquoi Dieu, le Dieu unique est amour en lui-même. Cette Histoire s'étend, en surplomb éternel de tout événement,  comme le Christ l'a racontée (cf. méditation précédente) : paternité et filiation dans l'Infini divin.

Ce Mystère des trois personnes divines, même présenté avec le maximum de rigueur en distinguant (c'est classique dans  la théologie romaine) le point de vue de la nature divine, qui n'engendre pas et n'est pas engendrée, et le point de vue des personnes, comme nous venons de le faire, ce Mystère l'islam le rejette absolument. Pas de fécondité en Dieu. Pas de fils, pas de fille, pas de compagne en Dieu. C'est que pour le Bédouin, il n'y a pas de fécondité autre que la sexuelle au fond : que l'humaine. Le Coran se permet même des tranches d'ironie à l'occasion sur ce chapitre: " Lui qui a tout créé, comment aurait-il un enfant sans avoir de compagnes ?" (Coran VI, 101). Ma foi... Je crois que la réponse est dans la question... S'il a tout créé, c'est qu'il n'avait pas besoin de compagne pour se montrer fécond. Et encore : "Que sa majesté soit exaltée, il n'a pris pour lui ni compagne ni fils" (Coran LXXII, 3). Pourquoi Dieu, qui a tout créé, aurait-il besoin d'une femme pour être fécond ? Ou bien, et c'est la question que pose Marie à l'inverse à travers sa virginité (reconnu par le Coran), est-il besoin d'un homme pour féconder une femme, dont le fruit des entrailles est le créateur du monde ? Mais non les musulmans n'en démordent pas, leur dieu n'est pas fécond par lui-même. Sa terrible solitude est stérile. Le monothéisme islamique (celui qui exclut que rien ne vienne rompre la solitude divine, celui du dieu impénétrable) est en réalité extrêmement dangereux, car il enferme Dieu en lui-même quitte à en faire un psychopathe.

La même chose en moins drôle sur la solitude d'Allah :"Ne mets point avec Allah d'autres divinités, car tu serais méprisé et délaissé" (Coran XVII, 23). On touche au thème des associateurs. De quoi s'agit-il ? La sourate 5, 72 est explicite sur ce dont il s'agit, sur le sort des associateurs d'abord :"O enfants d'Israël, adorez Allah, mon Seigneur et votre Seigneur. Allah interdit le paradis à quiconque attribue des associés à Dieu. Sa demeure sera le feu. Il n'existe pas de défenseur pour les injustes". Sur l'identité de ces associateurs ensuite : le verset suivant est parfaitement clair, ce sont les chrétiens : "Oui ceux qui disent Dieu est en vérité le troisième de trois sont impies"(5, 73).

Un système métaphysique qui enferme Dieu en lui refusant d'avoir un fils, ou en lui refusant d'avoir des fils (Sourate 5, 21) est un système qui condamne Dieu, en raison de sa perfection, à la stérilité. Stérilité spirituelle qui peut devenir aussi celle de ceux qui croient en lui, comme en témoigne la rigidification de l'islam depuis mille ans.

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